Une communauté dans un contexte de guerre

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Les membres de la "diaspora" serbe en Occident, traversent un processus de différenciation identitaire accentué depuis l'éclatement de la République socialiste fédérative de Yougouslavie. Le présent ouvrage collectif s'efforce malgré tout de poser un jalon croisant diverses approches méthodologiques sur trois zones d'émigration : France, Allemagne et Etats-Unis d' Amérique.Il s'agit d'esquisser une analyse de l'évolution de cette population au cours des dernières années du XXe siècle, dans un contexte fortement marqué par la guerre et l'intervention des puissances occidentales dans les Balkans.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296329607
Nombre de pages : 200
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UNE COMMUNAUTE DE GUERRE:

DANS UN CONTEXTE

LA « DIASPORA» OCCIDENT

SERBE EN

3

Collection Dossiers Sciences Humaines et Sociales dirigée par Isabelle Garabau-Moussaoui
Cette collection est créée pour donner la parole aux étudiants, qui ont en général peu l'occasion de publier. Son ambition est de fournir un panorama de la recherche en Sciences Humaines et Sociales aujourd'hui, et l'idée de ce qu'elle sera demain. Les travaux publiés à partir d'enquêtes et de recherches de terrain sont l'expression de ce qui est en train d'émerger, en France et à l'étranger. Les éventuelles limites théoriques et descriptives des travaux d'étudiants ne signifient pas absence de qualité et d'originalité. Dossiers Sciences humaines et Sociales a pour but de combler l'isolement des étudiants pour favoriser une dynamique et un échange entre les recherches en cours. Les publications, réductions de maîtrise, DEA ou travaux intermédiaires de thèse, sont réunies autour d'un thème, soit par un enseignantqui anime le Dossier, soit à l'initiative d'un étudiant qui appelle à communication. Chaque fascicule thématique regroupe de deux à dix communications, présentées par l'animateur du Dossier dans une introduction de synthèse.

Dernières parutions
A. Raulin (éd.), Quand Besançon se donne à lire, 1999. P. PARLEBAS (éd.), Le corps et le langage: parcours accidentés, 1999. L GARABUAU-MOUSSAOUl et D. DESJEUX, Objet banal, objet social, 2000. J.-M. BERTHELOT, Recherches en sciences sociales. Jalons et segments, 200 1. Magali PIERRE (coord .), Les déchets ménagers. entre privé et public Approches sociologiques,2002. LMOUSSAOUl, E. PALOMARES. D. DESJEUX, Alimentations contemporaines, 2002.

Série Premières

Recherches

P. BEZES, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de délocalisation. D. DESJEUX, M. JARVIN, S. TAPONIER (sous la direction de), Regards anthropologiques sur les bars de nuit, 1999.

~ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4824-4

Collection « Dossiers Sciences Humaines et Sociales» dirigée par Isabelle GARABUAU-MoUSSAOUI

SOUS la direction de Christophe COLERA

UNE COMMUNAUTE DANS UN CONTEXTE DE GUERRE

La « diaspora» serbe en Occident

Préface
Jean-François GOSSIAUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u, 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava. 37 ]0214 Torino ITALIE

DES MEMES AUTEURS COLERA, Christophe, Acculturation, construction identitaire et engagement politique: le cas des ressortissants serbes et d'origine serbe en France, mémoire de DEA, Paris V-René-Descartes, 2001. GLAMOTCHAK, Marina, Koncepcije Velike HnJatske i Velike Srbije u politickoj emigraciji (Conceptions de la Grande Croatie et de la Grande Serbie dans l'émigration politique), KIZ, Uzice, 1997. GLAMOTCHAK, Marina, L'Harmattan, Paris, 2002. La transition guerrière yougoslave,

GRECIC, Vladimir, Jugoslovenske spoljne migracije - Analiticke osnove za utvrdjivanje politike SR Jugoslavije u oblasti spoljnih migraczja (Les migrations yougoslaves vers l'étranger, bases pour l'élaboration d'une politique de la République fédérale de Yougoslavie à l'égard de l'émigration) , IMPP, Belgrade, 1998. GRECIC, Vladimir, Migracije visokostrucnih kadrova i naucnika iz SR Jugoslavije Savezno ministarstvo za razvoj, nauku i zivotnu sredinu (L'émigration des scientifiques et personnels qualifiés de la Républiquefédérale de Yougoslavie), IMP i IMPP, Belgrade, 1996.

LORY, Bernard, THIBAULT, Pierre, L'Europe balkanique de 1945 à nosjours, Ellipses, Paris, 1996. LORY, Bernard, CHIC LET, Christophe, La République de Macédoine: nouvelle venue dans le concert européen, L'Harmattan, 1998.
LUTZ, Stefan, SCHLICKEWITZ, Robert, Jugoslaw(i)en in Berlin, call. Miteinander leben in Berlin, AusHinderbeauftragte des Senats von Berlin, Berlin (à paraître).

MASSON, Diane, L'utilisation de la guerre dans la construction des systèmes politiques en Serbie et en Croatie, 1989-1995, L'Harmattan, Paris, 2002. SCHLICKEWITZ, Robert, Kostbarkeiten SiebenbÜrgischer Topferkunst (Objets précieux du potier de Transylvanie), Munich, 1998.

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SOMMAIRE

Préface - Jean-François Gossiaux Introduction - Christophe Colera Pr'emière IJar-tie Le contexte général de l'émigration serbe : vers l'Occident Chapitre 1: Le thème des migrations déms l'historiographie serbe - Bernard Lory Chapitre 2 : Les tentatives de mmùpulation de la "mère patrie" : Slobodan Milosevic et la diaspora serbe, 1990-2000 - Diane Masson Deuxième pariie: La situation des populations serbes en Europe occidentale et aux Etats-Unis Chapitre 3 : La diaspora serbe en Allemagne - Stefan Lutz et Robert Schlickewitz Chapitre 4 : Constmctions identitaires et engagement politique des Serbes de France ou Français d'origine serbe dans les années 1990 - étude exploratoire en région parisienne Christophe Colera Chapitre 5: L'émigration politique idéologique - Marina Glamotchak serbe et son capital

Il 17

31

33

47

65

67

105

143

Chapitre 6 : La communauté énùgrée serbe aux Etats-Unis Vladimir Grecic

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PRESENT ATION DES AUTEURS

Christophe COLERA, est doctorant en sociologie au Centre de sociologie européenne (CSE-CNRS-EHESS), ancien élève de l'Ecole

nationale d'administration

-

il a enquêté sur l'immigration serbe en
sur les liens sociaux

France dans le cadre du Centre de recherche (CERLIS-CNRS), Paris.

Marina GLAMOTCHAK, est docteur en sociologie, chargée de recherche au Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques (CIRPES-EHESS), Paris.

Vladimir GRECIC, est docteur en économie, professeur d'économie du travail à l'Ecole d'économie de l'université de Belgrade (Serbie), directeur adjoint de l'Institut international de politique et d'économie de Belgrade, et membre du Conseil de la Diaspora de la République de Serbie.

Bernard LORY, est docteur en histoire, maître de conférences, directeur scientifique de la revue Balkanologie, il enseigne la civilisation des Balkans à l'Institut national des langues et civilisations occidentales (INALCO, Paris).

Stefan LliTZ, est spécialiste des cultures slaves (magister artium), chercheur à la Bayerische Staatsbibliothek (Munich).

Diane MASSON, est docteur en science politique, secrétaire de rédaction de la revue Balkanologie.

consultante,

Robert SCHLlCKEWITZ, est historien de l'Europe de l'Est, spécialiste des cultures slaves, chef d'archive aux éditions Random House, collaborateur du Südost Institut de Munich.

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PREFACE Jean-François GOSSIAUXJ

A l'heure où sont écrites ces lignes, la Yougoslavie n'existe plus. Officiellement et, sans doute, définitivement. A la République fédérale portant ce nom a succédé un Etat au statut bizarre baptisé "Serbie-Monténégro", une appellation dont on peut présumer l'inanité effective. Certes, la troisième Yougoslavie n'avait pas grand-chose à voir avec ses deux devancières monarchiste et socialiste, qui reposaient l'une comme l'autre sur le couple serbo-croate. Elle pouvait même apparaître comme une fiction dont la seule utilité était de permettre à la Serbie, flanquée pour la forme d'un Monténégro à l'ambiguïté politique inversement proportionnelle à son poids démographique, de se prévaloir de l'héritage de la défunte Fédération. Mais la revendication de cet héritage et la référence maintenue à une identité yougoslave vidée de son contenu étymologique ne furent certainement pas, au delà de leurs motifs strictement matériels, dépourvues de signification, comme n'est pas neutre leur abandon présent. Les identités serbe et yougoslave ne sont pas superposables, elles ne sont pas non plus contradictoires ni rivales. Elles sont intrinsèquement mêlées, dans un rapport soumis aux balancements de l'histoire, et des représentations de l'histoire. C'est probablement de l'extérieur, de l'étranger, que ce rapport peut être le mieux saisi: l'identité nationale, comme toute forme d'identité, est fondamentalement une construction pour les autres et par les autres. Et, comme telle, elle est porteuse d'une agressivité - émise et reçue - dont la réalité et l'intensité varient sur une échelle allant du paroxysme guerrier jusqu'à son ersatz civilisé constitué, selon Norbert Elias, par
I Jean-François Gossiaux est directeur d'études à j'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et membre du Laboratoire d'anthropoJogie des institutions et des organisations sociales (LAJOS-CNRS). II a publié notamment Pouvoirs ethniques dans les Balkans, Paris, PUF, 2002.

d'origine serbe dans les années 1990") se soit constitué et pérennisé sous ce nom. La force des classifications officielles ne suffit toutefois pas à totalement expliquer l'autoidentification yougoslave des Serbes dans l'émigration. Le développement à l'étranger du mouvement indépendantiste croate, en un de ces nationalismes de diaspora dont on sait qu'ils sont les nationalismes les plus virulents, le montre a contrario. Et si aux Etats-Unis, par exemple, les recensements font apparaître que, parmi les Serbes, l'origine ethnique "yougoslave" l'emporte, dans les déclarations spontanées, sur l'origine "serbe" (cf. chapitre 6 "La communauté émigrée serbe aux Etats-Unis"), il est permis de penser que cela met en oeuvre des représentations identitaires au delà de l'influence immédiate du contexte. Sans doute la référence yougoslave renvoie-t-elle à un fait prosaïquement géographique, à savoir que les Serbes sont des Slaves méridionaux - étymologiquement, des "Yougoslaves". On pourrait donc voir dans son utilisation une simple indétermination, une indication en creux de la faible prégnance de l'identité serbe. Ce serait méconnaître la genèse historique de l'identité yougoslave, qui s'inscrit dans le phénomène universel que constitua le nationalisme du dix-neuvième siècle. L'incarnation régionale de celui-ci, tel que décrit dans sa forme canonique par Gellner, se trouve en effet autant, sinon plus, dans le yougoslavisme serbo-croate qui s'est développé essentiellement au sein de l'empire austro-hongrois et à l'encontre de celui-ci, que dans le processus au terme duquel la principauté de Serbie s'est dégagée du pouvoir ottoman et a accédé à l'indépendance. En fait, les deux mouvements sont indissociables, la revendication sud-slave ayant pu utiliser l'entité politique serbe comme une sorte de tête de pont dans sa quête de crédibilité, et la principauté née d'une jacquerie paysanne ayant puisé dans le projet yougoslave l'inspiration d'un Etat-nation moderne. Il n'y a jamais eu de contradiction entre l'une et l'autre allégences - au rebours de la situation en Croatie, où le yougoslavisme (l'illyrisme) et le croatisme se sont trouvés en concurrence comme paradigme nationaliste. Il n'est jusqu'au concept de Grande Serbie qui, dans son principe

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l'affrontement sportif. Durant les années quatre-vingt-dix, les équipes nationales "yougoslaves" furent exclues de toute compétition. Leur réadmission signifia la réintégration de la (troisième ) Yougoslavie dans la communauté des nations "civilisées". Quel va être maintenant le nom d'usage des équipes représentant le pays qui ne s'appelle plus la Yougoslavie? L'apparition officielle de formations "serbes" marquerait la fin de l'anathème des années de guerre, la fin de la stigmatisation de l'identité serbe. Le rapport entre les identités serbe et yougoslave s'inscrit dans une oscillation des jugements de valeur, dans un balancement entre péjoration et appréciation. Ceci, évidemment, est particulièrement sensible au sein de l'émigration, dans la mesure où sa réalité vécue est avant tout une situation d'immigration. Lorsqu'un ethnonyme est désigné à la vindicte publique par une campagne de presse de plusieurs années, il est difficile de s'en réclamer usuellement, sauf à s'enfermer dans une attitude stoïque ou provocatrice. L'identité yougoslave a pu en l'occurrence constituer un refuge contre le stigmate serbe, même si bien sûr elle ne pouvait l'occulter totalement. Cependant, les études rassemblées dans cet ouvrage l'attestent, les postures identitaires de l'émigration ("serbe" ou "yougoslave") ne procèdent pas uniquement, ni même essentiellement, de motivations conjoncturelles et réactives. Il est au demeurant difficile de distinguer les auto-définitions et les identités affirmées, des ascriptions, c'est-à-dire des identifications externes, par les sociétés dites d'accueil. Et, ces identifications reposant sur des critères étatiques, l'étiquette "yougoslave" a tendu naturellement à prévaloir durant le vingtième siècle. On est nommé par les autres, on se nomme pour les autres: les ethnonymes qui s'imposent à l'usage sont généralement des exonymes, des appellations données par l'environnement extérieur. Il est donc dans la logique sociale que, pour s'en tenir à la France, le "milieu yougo" évoqué au chapitre 4 du présent ouvrage ("Construction identitaires et engagement politique des Serbes de France ou Français

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essentiel - un même Etat pour tous les Serbes -, n'ait pas été incompatible avec l'existence d'un Etat yougoslave. Que pour un Serbe les identités serbe et yougoslave ne soient pas antinomiques ne signifie pas qu'elles aient le même contenu ni que la référence à l'une ou à l'autre soit indifférente. La distinction est particulièrement sensible au sein de l'émigration, à travers notamment les institutions qui tendent à organiser celle-ci dans le pays d'accueil. Si, d'une manière générale, l'affichage yougoslave est laïque et plutôt "de gauche", l'affichage serbe apparaît pour sa part souvent marqué au sceau de la religion et de la tradition. La prétention de l'Eglise serbe à représenter le peuple, voire à le diriger, son identification à la nation - selon une attitude héritée du système ottoman des millets et commune aux différentes Eglises
autocéphales des Balkans

-

va naturellement

en ce sens.

En

revanche, tout accaparement religieux de l'idée yougoslave était a priori exclu par l'appartenance de ses promoteurs historiques aussi bien au catholicisme qu'à l'orthodoxie. La dimension unificatrice du nationalisme sud-slave a originalement conféré à celui-ci un caractère volontariste et progressiste qui a été revivifié par l'avatar socialiste de la Yougoslavie. Les aléas historiques et l"'air du temps" ont privilégié tour à tour l'une ou l'autre identité. Le climat idéologique de la dernière décennie du siècle était plutôt propice à la "serbité", nonobstant la stigmatisation politique ambiante. L'image des Serbes à l'étranger - dans les pays "d'accueil" a également varié au fil de l'histoire du vingtième siècle, et d'un pays à l'autre: l'histoire n'utilise pas partout des filtres de même couleur. Au nom des ennemis communs et des combats partagés durant la Grande Guerre, la France leur a accordé la
distinction de l'amitié tTaditionnelle

-

une

amitié

réduite

à la

nostalgie quand la spécificité serbe s'est diluée dans une Yougoslavie titiste dont les prises de position internationales indisposaient Paris. L'opinion des pays germaniques était évidemment tout autre, le "terrorisme serbe" étant pour eux à l'origine de la première guerre mondiale. Il est à noter qu'en France même le regard sur cette période a changé dans les

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années 1990. "De Sarajevo à Sarajevo", il est apparu que les fauteurs de troubles étaient décidément les mêmes. Les faits passés sont révisés à la lueur censée émaner des faits présents, de même que l'organisation passée de l'Europe (et le rôle des empires centraux) est réévaluée à la lumière de son organisation présente (et de la construction de l'Union). L'histoire européenne se donne à voir dans le miroir serbe. Un exemple particulièrement caricatural de la façon dont peut être utilisé ce miroir est le sort réservé par la presse française au fameux Mémorandum de l'Académie des Sciences. A sa sortie2, en 1986, le manuscrit des savants serbes reçoit un accueil à la fois discret et bienveillane. Il apparaît alors comme la protestation, au nom de la liberté, d'intellectuels en butte au pouvoir conmmniste de la Yougoslavie fédérale. Quelques années plus tard, il est devenu le texte de référence de l"'idéologie serbe", une sorte de Mein Kampf théorisant la purification ethnique, l'œuvre de savants fous4. Et l'écho est d'autant plus considérable dans tous les cercles de l'opinion, des comptoirs de bistrot aux couloirs des universités, que la diffusion du texte en question est pratiquement inexistante. Dans les années quatre-vingts, les "dissidents" d'Europe orientale faisaient l'objet d'une attention prioritaire, à l'encontre des régimes communistes. Les académiciens de Belgrade se
Le terme "sortie" est quelque peu impropre, dans la mesure où le texte n'a jamais été véritablement publié et où des versions plus ou moins complètes en ont circulé longtemps sous le manteau. 3 Cf. notamment les articles de Libération du 8 octobre 1986 «y ougoslavic. L'Académie se rebiffe. Pour la première fois une institution officielle entre en conflit avec le pouvoir central» et du Monde du 29 octobre 1986 « Yougoslavie. Conflit aigu entre le pouvoir et l'Académie des Sciences de Serbie ». 4 Un des articles les plus virulents en ce sens est celui du Nouvel Observateur du 13 août 1992, intitulé « Au nom du "Mémorandum de 1986", le ballet fou de la "purification" ». A signaler également un article paru dans Le Monde du 30-31 août 1992 ayant pour titre « La genèse du nettoyage ethnique» , avec le chapeau suivant « La sinistre doctrine déjà prônée pendant la deuxième guerre mondiale a été «adaptée par l'actuel président de la "nouvelJe Yougoslavie", M. Cosic ». Voir La désinformation. La preuve Le Mémorandum de l '/Icadémie serbe des sciences et des arts de Belgrade, Paris, Desintox, 2000.
2

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sont trouvés enrôlés dans ce combat, même si la spécificité de la situation yougoslave les cantonnait dans une position relativement mineure. Dans les années quatre-vingt-dix, le sort du communisme étant réglé, les mêmes académiciens, cette fois marqués d'infamie, ont été utilisés pour neutraliser l'incongruité que constituait une guerre ethnique en Europe. Une sauvagerie européenne égale à ceJJe des conflits ensanglantant à la même époque d'autres continents était proprement impensable. Le problème se trouva intellectuellement résolu par la singularisation de l'une des parties et par la "mise en évidence" d'une monstruosité idéologique, qui faisait de la guerre de y ougoslavie une réplique de la guerre déclenchée par l'Allemagne nazie. La purification ethnique devint ainsi une "idéologie serbe". Les peuples heureux, dit-on, n'ont pas d'histoire. A contrario convient-il de plaindre les peuples qui, en plus de la leur, doivent assumer celle des autres. Mais peut-être la fin du vingtième siècle marquera-t-eJJe enfin, pour les Serbes de Serbie et de l'émigration, la fin de l'histoire.

Jean-François

Gossiaux

Paris, avril 2003

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INTRODUCTION

Christophe COLERA

L'analyse mouvements catégories de communautés difficile pour

des phénomènes migratoires, c'est-à-dire des de population ainsi que des recompositions des pensées et des liens sociaux objectifs au sein des exilées, constitue un domaine d'investigation les sciences humaines.

Le terrain d'étude n'est pas toujours facile d'accès: beaucoup de communautés restent relativement fermées à l'enquête sociologique ou anthropologique. Les risques d'aveuglement, d'incompréhension, de mauvaise évaluation des matériaux fournis par l'observation ethnographique ou par la mise en perspective sociologique sont également nombreux: risque d'approche « sociocentrique » qui poussera le chercheur à privilégier le point de vue des catégories d'immigrés dont le discours semble le plus en accord avec ses propres catégories sociales de perception du monde (Je biais qui consiste à n'appréhender une communauté qu'à travers le point de vue de ses intellectuels, ou à plaquer sur les divers sous-ensembles sociaux de la communauté étudiée des schèmes purement inte11ectualistes inadaptés aux contraintes pratiques de chaque catégorie) ; risque d'approche «ethnocentrique » : le chercheur surestimant ce qui, dans l'expérience des groupes émigrés, s'exprime à travers des schèmes culturels voisins des siens, ou qu'il croit à tort semblables aux siens; risque inverse d'hyperexotisation du mode de vie et du discours indigènes; valorisation surabondante des spécificités langagières du groupe observé, de ses coutumes que les personnes interrogées, dans le cadre de stratégies symboliques de mise en scène d'el1esmêmes aux yeux de l'observateur, peuvent de leur propre fait mettre excessivement en avant et caricaturer, folklorisation qui aboutit à singulariser à outrance l'objet d'étude, et perdre de vue les mécanismes anthropologiques universels à l' œuvre dans l'évolution de la communauté étudiée.

il/1

Et encore il faut mentionner la difficulté particulière qu'ils peut y avoir à saisir les tensions propres à l'identité bipolaire voire multidimensionnelle des populations en exil, la manière concrète dont el1e est vécue en fonction des contextes sociaux, à divers moments de l'existence quotidienne, et ce qu'elle comporte à la fois d'avantages et de handicaps dans la construction de l'échange avec la société d'accueil. Pour l'observateur scientifique, il n'existe aucun point de vue idéal, ni même privilégié. Le ressortissant d'une communauté émigrée se trouve peut-être mieux à même de comprendre le vécu de sa communauté sur certains points, mais plus difficilement capable d'objectiver ce matériau, de le mettre en perspective avec d'autres types d'émigrations possibles (dans d'autres communautés) ou avec des expériences sédentaires. La projection de sa propre expérience sur le vécu de ses compatriotes est aussi susceptible de fausser son approche. L'observateur qui n'a pas vécu lui-même d'émigration ou même de clivage de sa propre dans un environnement marqué par une culturel1e, ou l'analyste issu d'une communauté que cene qu'il étudie, s'exposent également spécifiques d'incompréhension et d'approches objet d'enquête. une expérience vision du monde forte différence immigrée autre à des sources erronées de leur

Un travail de réflexivité autocritique s'impose donc à tout moment, et, en premier lieu, au niveau de l'analyse des concepts et catégories employés pour décrire le réel vécu.
Ces difficultés sans doute afférentes à l'étude de toute population émigrée se ressentent d'une manière très sensible en ce qui concerne l'étude particulière des immigrés serbes ou de leurs descendants, population d'apparence très accessible à l'enquête sociologique ou ethnographique en Occident, du fait notamment de son appartenance millénaire à la culture européenne, qu'elle a entretenue même pendant les périodes de

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fenTIeture politique (occupation ottomane, débuts du régime de Josip Broz Tito, période de l'embargo économique dans les années 1990), mais dont ni l'apparente proximité avec l'Europe de l'Ouest, ni les spécificités « balkaniques» voire « orientales» (alternativement mises en avant par différents acteurs sociaux occidentaux et serbes) ne doivent être surestimées. Deux particularités des communautés serbes émigrées en Occident doivent notamment éveiller notre vigilance méthodologique. En premier lieu, le contexte de guerre civile (1'éclatement de la République fédérale socialiste de Yougoslavie) et de tension extrême avec les institutions occidentales et internationales (embargo économique, bombardements, pressions sur les élites politiques nationales, etc.) a pesé sur les possibilités du travail scientifique. Cette difficulté politique rend en effet chaque étape de la recherche particulièrement délicat, à commencer par l'accès au terrain. Les communautés serbes sont connues pour s'être de plus en plus méfiées des observateurs extérieurs à mesure que les médias occidentaux tendaient à les stigmatiser. Mener une enquête en leur sein fut donc longtemps un privilège réservé à des ressortissants eux-mêmes d'origine serbe (tel est le cas en France de la plupart des chercheurs cités en référence bibliographique sur le sujet). Quand bien même un observateur extérieur accède à ce milieu, il doit ensuite affronter des stratégies très complexes d' autolégitimation, ou d' auto dénigrement, d'exhibition ostentatoire ou de dissimulation obstinée qui toutes sont largement détenTIinées par le profit politique (au sens large du terme) que les membres de cette communauté espèrent obtenir d'une enquête sociologique ou anthropologique.

De ce point de vue, le changement de gouvernement survenu en octobre 2000, s'il a permis une plus grande fluidité des échanges entre la Serbie et l'Occident (et donc facilité les modalités pratiques de l'investigation scientifique) n'offre pas de garantie quant à l'approche objective de la complexité
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serbe: les stratégies d'affrontement, de mise en exergue des notamment dans les classes particularismes, se renversent
~

intellectuelles

-

en stratégies de séduction et d'offre de gages de

conformité (au moins potentielle) aux normes culturelles et politiques occidentales, mais, dans un cas comme dans l'autre,

il s'agit de mises en scènes de soi

-

au sens goffmanien du

terme - auxquelles le chercheur reste confronté et qu'il lui appartient toujours de resituer dans les réseaux objectifs d'interactions au sein desquels ces discours et attitudes s'insèrent. En second lieu, une difficulté spécifique concernant l'étude des populations serbes émigrées tient à ce qu'elles sont composées, en Europe occidentale à tout le moins, essentiellement d'ouvriers et de paysans, autrement dit, il s'agit de catégories sociales qui, déjà dans leur pays d'origine, et a fortiori dans leur pays d'accueil, ne disposent que d'un accès des plus limités aux moyens d'expression légitimes (notamment les médias) et ont coutume de ne se définir et verbaliser leur expérience que dans des termes socialement validés forgés dans d'autres espaces socioculturels (notamment dans l'espace académique). Il appartient donc au chercheur de prendre en compte les handicaps spécifiques du discours qu'il enregistre dans ses entretiens (des handicaps qui dépassent de loin le problème de la maîtrise technique de la langue du pays d'accueil), de le resituer dans l'économie générale des rapports de domination intra- et extra-communautaires, et de se défier des projections scolastiques (la scholastic view dont parlait Austin) sur son objet d'étude. Les chercheurs doivent par conséquent prêter une attention critique à chaque mot qu'ils emploient à commencer d'ailleurs par le mot « serbe» lui-même. D'une manière générale, il existe toujours quelque risque à reprendre à son compte un terme classificatoire établi par des

institutions

-

académiques ou administratives - au terme de
du locuteur d'étudier un

luttes spécifiques, et qui travaillent à l'insu l'orientation sémantique de son propos. Accepter

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