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Une histoire des plaisirs humains

De
246 pages
Voici retracée l'évolution des plaisirs humains à travers l'histoire. De tout temps, la sensation de plaisir nous a guidés pour développer des compétences, nous nourrir, coopérer, entrer en compétition, avoir des relations sexuelles ou élever des enfants. La diversité des plaisirs engendre une compétition entre ceux-ci. L'intensité des stimulations est, pour sa part, source d'abus et de dépendance.
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Une histoire des plaisirs humains
Désirs et contraintes





































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56501-2
EAN : 9782296565012
Charles Kornreich



Une histoire des plaisirs humains
Désirs et contraintes
























L’Harmattan

A mon petit gynécée : Nicole, Laure, Chloé, Maud et Agathe





« Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide, étant proche,
fut promptement aperçue par les Sirènes, et elles chantèrent leur chant
harmonieux…Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon
cœur voulait les entendre ; et, en remuant les sourcils, je fis signe à mes
compagnons de me détacher ; mais ils agitaient plus ardemment les
avirons…Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus
leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire de leurs
oreilles et me détachèrent ».
L'Odyssée, Homère, livre XII


Remerciements :

Un tout grand merci à Henri-Jean Aubin, Bernard Dan et Jacques Van
Rillaer pour leur travail de relecture et leurs précieux conseils.
Merci à Paul Verbanck pour son soutien dans la réalisation de ce projet. Sommaire
CHAPITRE 1 : NOS PLAISIRS A NOUS ...............................................15
LE PLAISIR DANS LE REGNE ANIMAL..........................................................15
INTENSITE DU PLAISIR ET DU DESIR CHEZ LES HUMAINS..........................18
SPECIFICITES DU PLAISIR CHEZ LES HUMAINS ..........................................21
PLAISIRS COGNITIFS ET SYMBOLIQUES......................................................27
ABONDANCE DES PLAISIRS CHEZ LES HUMAINS ........................................32
CONTRAINTES ET FREINS AUX PLAISIRS ....................................................34
CHAPITRE 2 : LA NOURRITURE : SURVIE, PLAISIR, POUVOIR
ET FRUSTRATION ...................................................................................39
INTRODUCTION ............................................................................................39
LA NOURRITURE PREHISTORIQUE..............................................................43
NOURRITURE ET AGRICULTURE .................................................................53
LES EPICES ...................................................................................................62
NOURRITURE ET VOYAGES TRANSOCEANIQUES........................................66
LA REVOLUTION ENERGETIQUE ET INDUSTRIELLE ..................................68
ALIMENTATION DU PLAISIR, EXCES ET ADDICTIONS ................................75
CHAPITRE 3 : PLAISIR D’ELEVER DES ENFANTS.........................83
POURQUOI COOPERER : LE POINT DE VUE EVOLUTIONNISTE ..................83
ELEVER DES ENFANTS : PLAISIRS ET CHARGES.........................................85
FAVORISER LA COOPERATION POUR S’OCCUPER DES ENFANTS. .............90
RECOMPENSES ET PLAISIRS FOURNIS PAR LES ENFANTS A L’EPOQUE
CONTEMPORAINE.........................................................................................96
CHAPITRE 4 : PLAISIR DE LA COOPERATION,
CONSOMMATION, COMPETITION ..................................................101
COOPERATION ET EVOLUTION .................................................................101
UN OUTIL DE COOPERATION : LE LANGAGE ............................................103
COOPERATION ET THEORIE DE L’ESPRIT.................................................109
COOPERATION ET GROUPES SOCIAUX......................................................112
AGRICULTURE ET EXPANSION DU COMMERCE........................................116
REVOLUTION INDUSTRIELLE ET DEBUTS DE LA SOCIETE DE
CONSOMMATION. .......................................................................................122
TECHNOLOGIES LIBERATRICES ET CONSOMMATRICES DE TEMPS ........124
COOPERATION, CONFIANCE ET ENGAGEMENT127
COOPERATION ET STATUT ........................................................................132
CHAPITRE 5 : LA SEXUALITE : REPRODUCTION, RECREATION,
CONSOMMATION..................................................................................139
SEXUALITE HUMAINE, EVOLUTION ET REPRODUCTION..........................139
LA SEXUALITE A LA PREHISTOIRE ET CHEZ LES CHASSEURS-CUEILLEURS
.....................................................................................................................149
LA SEXUALITE DANS LES SOCIETES AGRICOLES .....................................151
SEXUALITE ET REVOLUTION INDUSTRIELLE ...........................................160
TRANSITION VERS LA REVOLUTION SEXUELLE .......................................167
SEXUALITE DANS LA SOCIETE DE CONSOMMATION ................................171
CHAPITRE 6 : EQUILIBRES ET DESEQUILIBRES DU PLAISIR 183
EQUILIBRE ENTRE L’HOMME ET LE MONDE............................................183
EQUILIBRE ENTRE LES HUMAINS..............................................................189
EQUILIBRE ENTRE LES PLAISIRS...............................................................195
SOCIETE DE CONSOMMATION ET DEPRESSION NERVEUSE .....................201
CONCLUSION..........................................................................................207
BIBLIOGRAPHIE PAR CHAPITRE ....................................................211
BIBLIOGRAPHIE GENERALE ............................................................23 3

14 Chapitre 1 : Nos plaisirs à nous

Le plaisir dans le règne animal

Il est l’heure de conduire les enfants à l’école et d’aller travailler.
Dehors, il fait brumeux et froid. Une petite pluie fine fait augurer d’une
journée de grisaille. Il faut se presser, vous allez être en retard pour une
réunion importante. Et dire que les cartables des enfants ne sont toujours pas
prêts. Que la nuit a été mauvaise, déchirée de réveils et riche en ruminations,
pleine des problèmes à venir et des démarches à prévoir.
Le chat de la maison est pelotonné sur son fauteuil favori. Il se lève, s’étire
mollement, vous lance un regard quelque peu vitreux, dérangé semble-t’-il
par l’agitation ambiante et se recouche après avoir baillé. Il s’étire et le voilà
parfaitement détendu, l’image même de la volupté éternelle.
Les enfants vous jettent un regard furieux. Pourquoi ne peut-on vivre comme
un chat ?
Pourquoi faut-il sortir dans le mauvais temps, se presser pour aller à l’école,
affronter les embouteillages et tous les stress de la vie moderne. Pourquoi les
chats ont-ils droit à plus de plaisir que nous ?
Nous possédons de formidables ressources cognitives, des capacités
responsables d’avancées technologiques comme nulle autre espèce animale,
des capacités qui nous ont permis de modifier notre environnement pour le
plier à nos besoins. Pourquoi sommes-nous incapables de nous offrir une vie
aussi douce que celle d’un chat ?
Mais si les chats ont une existence si douce, c’est parce qu’ils ont réussi à
nous domestiquer, à profiter de la nourriture, du toit, et des caresses que
nous leur prodiguons. Et au-delà des premières apparences, accepterions-
nous une existence de chat en échange de la nôtre ?
En réalité nous avons beaucoup plus de choix quant à la variété et même à
l’intensité des plaisirs qui nous sont accessibles. Tellement le choix, surtout
depuis quelques dizaines d’années, qu’il se pose un problème de compétition
entre plaisirs possibles, et une pression sur le temps disponible. Et l’intensité
de ces plaisirs est parfois si intense qu’elle peut engendrer des problèmes de
maîtrise et d’addictions.
Pour pouvoir faire des comparaisons plus précises avec les chats, il faut en
premier lieu tenter de savoir si ceux-ci ressentent du plaisir. Nous allons voir
que c’est probable, au-delà des considérations anthropomorphiques qui nous
font projeter sur les animaux des sensations semblables aux nôtres.
Dans les années 50, James Olds et Peter Milner ont investigué le plaisir au
niveau cérébral. Avec de très fines électrodes implantées dans le cerveau de
rats, ils ont pu les suivre pendant qu’ils bougeaient librement. Le placement
de l’électrode permet de stimuler des régions cérébrales spécifiques. Les
investigateurs ou le rat lui-même pouvaient stimuler électriquement ces
parties cérébrales. Ils ont découvert que la stimulation électrique de certaines régions du cerveau était plus récompensante pour le rat que de la nourriture.
Si récompensante en fait qu’un rat mourant de faim, pouvait ignorer la
nourriture en faveur de l’autostimulation électrique. Certains rats pouvaient
ainsi se stimuler plus de 2000 fois par heure pendant 24 heures consécutives.
Le « centre cérébral du plaisir » est présent chez de nombreuses espèces
depuis les poissons jusqu’aux mammifères. Bien sûr les humains sont plus
difficiles à investiguer pour des raisons éthiques évidentes, mais on a
quelques cas décrits, notamment chez des patients souffrant d’épilepsie
réfractaire, pour qui l’implantation d’électrodes de stimulation cérébrale peut
représenter une option thérapeutique.
Le premier cas répertorié est celui de B-19. B-19, un homosexuel, souffrait
d’épilepsie temporale, d’abus de drogue et de dépression. Une électrode
placée dans la région septale produisait chez lui une impression de plaisir,
d’énergie, de chaleur, une sensation d’excitation sexuelle et un besoin
compulsif de se masturber. Lors d’une des sessions, B19 s’est stimulé 1500
fois d’affilée, chaque stimulation durant une seconde.
A quoi donc pourrait servir un mécanisme aussi universel que celui de ce
« centre du plaisir » ? La sensation de plaisir est une invention remarquable
de la sélection naturelle destinée à nous pousser à accomplir des actions qui
sont favorables à notre survie et à notre reproduction.
Les centres cérébraux du plaisir sont ainsi activés par des stimuli
intéressants, en premier lieu la nourriture et les partenaires sexuels
potentiels.
De fait, si ces centres cérébraux sont lésés chez les rats, on observe une
disparition de toute motivation pour des récompenses naturelles telles que la
nourriture, l’eau et le sexe.
Cependant l’histoire est plus complexe que cela. En effet il est possible de
créer par manipulations génétiques des souris avec des « circuits du désir »
hyperactifs en augmentant la quantité de dopamine intracérébrale. Ces
animaux sont plus motivés pour obtenir des récompenses, se laissant moins
distraire par rapport à leurs buts que les souris non modifiées génétiquement.
En revanche, elles ne consomment pas plus de récompenses que les autres
souris une fois celles-ci obtenues.
Ces constatations ont conduit Kent Berridge et Terry Robinson de
l’université du Michigan à distinguer au moins 2 systèmes impliqués dans la
régulation du plaisir : le premier est un système du « désir » qui utilise la
dopamine comme neurotransmetteur. Le second est un système du « plaisir »
soutenu par des composantes opioïdes et cannabinoïdes endogènes, des
drogues que nous sécrétons naturellement dans notre cerveau.
Bien que les deux systèmes soient intimement liés, ils ne sont pas
superposables. Il est possible de désirer très fort quelque chose mais de ne
pas éprouver de plaisir lorsque ce désir est satisfait. Et inversement, il est
entièrement concevable de vivre du plaisir sans désir. Initier une
consommation de tabac par exemple se fait notoirement sans plaisir associé
16 en tout cas pour la plupart des utilisateurs. Cependant, après un certain temps
d’utilisation, le désir viendra rendre cette consommation chronique.
Par contre les utilisateurs d’héroïne signalent un plaisir intense lors des
premières utilisations et un désir brûlant, sans plus de plaisir associé, après
une utilisation chronique. Ces phénomènes sont explicables par une
désynchronisation des systèmes responsables du désir et du plaisir.
Ces « centres du plaisir et du désir » ne sont pas aussi bien localisés qu’on ne
le pensait initialement. Il s’agit plutôt de circuits assez larges qui
comprennent des zones du « cerveau reptilien », un cerveau primitif et
réflexe ainsi que d’autres portions plus récentes faisant partie du cerveau des
mammifères, à savoir le système limbique, le système impliqué dans les
émotions. Il existe en outre de nombreuses projections de ces circuits vers le
cortex et plus particulièrement le cortex frontal, la partie développée le plus
récemment dans l’évolution.
Autrement dit, l’évolution a procédé avec ces systèmes comme elle le fait
habituellement : elle a utilisé un système de base nécessaire à l’initiation des
comportements d’approche et de retrait utilisés respectivement pour saisir
une proie et pour échapper à un prédateur. Elle a branché sur ce système
primitif des systèmes de modulation, par les émotions chez tous les
mammifères au travers du système limbique, et par la réflexion chez les
primates et surtout chez les humains via le développement du cortex frontal.
Les expériences de stimulation électrique du cerveau indiquent que ce sont
les mêmes zones cérébrales qui sont associées à la motivation depuis les
reptiles jusqu’aux primates. Nous pouvons raisonnablement penser que nous
partageons avec les chats des sensations de désir similaires. Mais à quelle
intensité ? Il est bien difficile de le préciser : Nous n’avons déjà pas accès à
ce que nos alter ego humains ressentent réellement et nous ne pouvons donc
faire que des inférences.
Il est cependant assez probable que nous ressentions davantage de désir et
jusqu’à un âge plus avancé que les chats et que ce soit une conséquence de
nos caractéristiques néoténiques, autrement dit de notre immaturité
prolongée.
17 Intensité du plaisir et du désir chez les humains

La néoténie est la tendance à conserver des caractéristiques
ejuvéniles. A la fin du 19 siècle, Havelock Ellis, un médecin et psychologue
anglais surtout connu pour ses ouvrages sur la sexualité, avait observé que
les singes et les humains se ressemblaient davantage bébés qu’une fois
devenus adultes. Un chimpanzé juvénile ressemble à la fois à des enfants
humains et à des adultes humains.
La préservation des traits infantiles sur le plan physique se manifeste par une
face aplatie, alors que les autres primates sont caractérisés par une projection
des mâchoires vers l’avant. Le nez des humains apparaît de manière
proéminente du fait que les mâchoires ne se projettent pas vers l’avant. Le
front bulbeux et proéminent est également une caractéristique juvénile, alors
que chez les autres primates, la maturation s’accompagne du développement
de proéminences osseuses comme celles que l’on observe au-dessus des
orbites. Les sutures crâniennes qui relient les différentes plaques osseuses se
ferment tardivement, vers la vingtaine, chez les humains, alors que cette
fermeture intervient durant la petite enfance chez les autres primates. Ce
phénomène permet la poursuite de l’expansion cérébrale très tardivement. Le
corps humain n’atteint que 5% de son poids corporel in utero et 95% durant
la période postnatale qui s’étale sur 20 ans, ce qui représente un rythme de
développement très lent.
La diminution de la pilosité est une adaptation à des conditions de vie
présentes dans des climats tropicaux : notre espèce a dû utiliser des niches
particulières pour pouvoir survivre, impliquant de courir longtemps pour
chasser. La surcharge thermique a pu favoriser les individus peu poilus. Il est
vrai que d’autres espèces vivant de la chasse ont conservé leur fourrure mais
ces autres animaux courent à des vitesses élevées qui leur permettent de ne
pas pourchasser leurs proies durant des heures, ou parfois des jours, comme
les humains peuvent le faire.
Le retour à une pilosité abondante ne s’est pas fait lors des périodes de
glaciation auxquelles l’espèce humaine a été confrontée. Entretemps, la
domestication du feu et plus tard l’utilisation de vêtements ont rendu la
fourrure animale classique moins vitale. De même, le développement des
glandes sudoripares abondantes est très caractéristique des humains. Les
grands singes procèdent à leurs activités assez paresseusement et passent une
grande partie de leur temps à l’ombre ou à se reposer, un peu comme les
chats évoqués plus haut. Les humains sont donc les animaux les plus
transpirants, ce qui peut s’entendre autant au sens propre qu’au sens figuré,
cette caractéristique leur permettant de réguler leur température et donc de
pouvoir continuer à s’agiter dans des conditions que nos frères du règne
animal considéreraient comme hautement rédhibitoires. Sur le plan
comportemental la néoténie se marque par l’imagination, le sens du jeu, la
volonté d’expérimenter, la curiosité, l’exploration, l’enthousiasme, la
18 flexibilité, l’humour, l’énergie, l’envie d’apprendre, le besoin d’amour et par
l’intensité du désir.
La plupart des mammifères sont programmés pour s’occuper de leurs petits.
Le besoin d’amour prolongé dans l’espèce humaine est la résultante de la
nécessité d’être soutenu, entouré, nourri, protégé sur de très longues périodes
de temps.
Le jeu est une activité universelle chez les enfants et elle n’est pas non plus
spécifique aux humains. Les chatons jouent beaucoup et il s’agit
manifestement d’un exercice destiné à les préparer à leur vie d’adulte :
manœuvres d’approche, accélération, saisie de proies plus ou moins
imaginaires. Chez les enfants humains, il s’y rajoute une part considérable
d’imagination : un objet peut prendre différents usages, une particularité qui
nécessite l’accès au monde symbolique. Aussi les jeux de rôle,
éventuellement partagés, sont-ils des préparations sophistiquées à
l’orientation dans le monde social.
L’utilité d’un développement retardé est considérable : la spécialité humaine
c’est la non-spécialisation. Les humains sont restés libres de changer si le
changement est requis par quelque environnement qu’ils rencontrent.
Evidemment ce retard de maturation coûte cher en investissement
éducationnel et nous aurons l’occasion d’y revenir car il est à la source d’un
autre trait typiquement humain qui est celui d’être une espèce
particulièrement portée sur la coopération.
Ce retard est également responsable du maintien d’une grande plasticité
cérébrale qui nous permet de continuer à apprendre presque tout au long de
notre existence.
Nous conservons cependant des « périodes critiques », c’est-à-dire des
moments privilégiés où la plasticité est maximale dans certaines régions
cérébrales permettant l’acquisition de compétences particulières. Il est
difficile d’apprendre un langage à l’âge adulte si on n’a jamais été exposé au
langage humain. Difficile aussi de manier de nouvelles langues aussi bien
que la langue natale si l’exposition se fait au-delà de l’adolescence, ou de
jouer en virtuose d’un instrument de musique si on se découvre une passion
lorsque l’âge adulte est là.
Mais, même en considérant ces limitations, nous bénéficions d’une plasticité
inégalée dans le règne animal. Si l’évolution humaine devait continuer sur
des voies similaires, nous vivrions une prolongation encore plus grande de
l’enfance et un retard dans la maturité.
Cette évolution est peut-être en cours, tant notre civilisation est devenue
ludique, mais la rapidité des changements en cours suggère qu’ils soient
culturels plutôt que génétiques. Le jeu est ainsi devenu un enjeu économique
majeur : les consoles de jeux ont généré un chiffre d’affaires global de 34
milliards d’euros en 2010. On voit même des vieilles personnes dans les
casinos et les jeux en ligne. Les jeux forment un élément essentiel des
divertissements télévisés. Les adultes humains sont de grands enfants.
19 Nous sommes donc une espèce à hautes caractéristiques juvéniles, dont le
désir intense fait partie.
Partageons-nous également le plaisir avec les chats ? Après tout, les chats
pourraient avoir appris à nous domestiquer en adoptant des comportements
susceptibles de renforcer les liens comme le fait de paraître goûter aux
caresses, de ronronner. Autrement dit, ils pourraient avoir appris à nous
berner dans le seul but de s’attirer nos faveurs et de nous utiliser en simulant
le plaisir qu’ils éprouvent en notre compagnie.
Les systèmes cérébraux des mammifères utilisent le même type de
neurotransmission du plaisir à l’aide de substances opioïdes et cannabinoïdes
endogènes. Une telle similarité semble indiquer que nous partageons le
plaisir comme le désir.
Il est bien difficile de savoir si nous différons dans l’intensité du plaisir
ressenti. Nous pouvons cependant avoir davantage de certitudes sur les
différences qualitatives et quantitatives.
20 Spécificités du plaisir chez les humains

Examinons d’abord les aspects qualitatifs du plaisir. Le plaisir peut
résulter de l’obtention d’éléments attractifs ou de la disparition d’éléments
déplaisants. Ces deux types de plaisirs différents sont sous-tendus par des
signatures neuronales différentes : l’obtention d’éléments attractifs est
associée à de l’excitation et à un flot d’adrénaline alors que le retrait
d’éléments déplaisants génère un afflux d’opioïdes endogènes sans
adrénaline et les sensations évoquées ne sont donc pas superposables :
excitation dans un cas et soulagement dans l’autre.
Le plaisir obtenu par le retrait d’éléments déplaisants est bien illustré dans la
vieille blague juive suivante : un homme, disons Moshe, vit dans un petit
evillage misérable d’Europe de l’Est au début du 20 siècle dans une maison
en bois faite d’une pièce unique qu’il partage avec sa femme et ses 14
enfants. La vie est difficile, les nerfs sont à vif et notre homme va prendre
conseil auprès de son rabbin dont la réputation de sagesse dépasse de loin les
frontières de la région.
Le rabbin l’écoute attentivement et lui demande s’il est bien exact qu’il
possède une chèvre dans une remise attenante.
« En effet », lui dit Moshe, « il s’agit de mon seul bien sur cette misérable
terre ». « Très bien, lui rétorque le rabbin, je te propose de prendre la chèvre
avec vous dans votre masure et de venir me revoir dans un mois ».
Moshe est intrigué mais, comme il respecte l’autorité, il suit le conseil du
rabbin et revient un mois plus tard. Celui-ci lui demande comment il va et
Moshe furieux lui lance : « la vie est à présent vraiment un enfer à cause de
toi. Ce n’était déjà pas drôle, mais depuis que la chèvre est là, nous
manquons encore plus de place, elle nous empêche de dormir en faisant des
bruits incongrus et l’odeur est vraiment insoutenable ».
« Parfait », lui dit le rabbin, « je te propose maintenant de remettre la chèvre
dans ta remise et de revenir me voir dans un mois ».
Un mois plus tard, Moshe recroise le rabbin qui s’enquiert de sa santé et de
son état.
« Merveilleux », lui répond-il, « depuis que la chèvre n’est plus là, nous
nageons dans le bonheur et la sérénité ».
Nous connaissons tous des variantes de cette histoire dans nos vies de tous
les jours : les chaussures trop serrées qu’on enlève, la maison au calme après
les embouteillages, les jours de congé après ceux de travail.
Au fond, il s’agit d’un plaisir lié au rétablissement de l’équilibre, de
l’homéostasie.
Les chats ressentent-ils ce type de plaisir ? C’est plutôt vraisemblable : un
équivalent à la chèvre du rabbin pourrait être pour eux le fait de voir leur
territoire envahi, par exemple lorsque des enfants bruyants sont invités pour
les fêtes d’anniversaire ou lorsque la maison est submergée par des hôtes
21 lors de réceptions. Et ils pourraient ressentir le soulagement de voir une
situation de paix se rétablir.
Qu’en est-il de l’autre type de plaisir ? Celui qui est induit par l’apport
d’éléments nouveaux et excitants.
De nombreuses possibilités de plaisir découlent de stimuli qui n’ont pas une
valeur récompensante actuelle mais qui en ont eu une au cours du
développement cérébral.
En effet le cerveau d’un nouveau-né doit encore largement se développer
avant d’atteindre les potentialités adultes.
L’ensemble des instructions données par le code génétique ne suffit pas à
spécifier de manière précise l’entièreté des connections synaptiques qui sont
au nombre de 10000 en moyenne pour chacun de nos 100 milliards de
neurones. Les ajustements nécessaires requièrent la présence de stimuli
environnementaux. Si j’étais concepteur de cerveaux, je n’agirais pas
autrement : je construirais des fichiers compressés qui se déploieraient en
fonction des instructions données par l’environnement de manière à obtenir
un ajustement optimal à celui-ci. Cela garantirait une adaptabilité maximale,
la certitude d’obtenir des organismes parfaitement adaptés à l’environnement
dans lequel ils vont évoluer.
Et pour être sûr que les nouveau-nés, puis les enfants tout au long de leur
développement soient assurés de rechercher précisément le type de stimuli
nécessaires à leur développement cérébral, je brancherais les zones
sensorielles destinées à traiter ce type de stimuli sur les zones de motivation
et de plaisir. Et je m’assurerais d’un timing : il n’est en effet pas possible de
développer l’ensemble des compétences de manière simultanée ; il s’agit
d’un processus en forme de poupées russes : chaque étape est nécessaire
pour que la suivante puisse se déployer.
Il s’agit donc d’une technique d’amorçage par laquelle les systèmes
développés en premier lieu pour assurer les fonctions essentielles de survie
et de régulation soutiennent des fonctions qui vont assurer le développement
ultérieur d’autres systèmes cérébraux impliqués dans des formes plus
complexes de perception et de cognition
Rechercher ce qui fait plaisir à chaque âge donnerait de ce fait la garantie
d’un développement cérébral adapté.
Un exemple : pourquoi les nouveau-nés sont-ils apaisés par les mouvements
de bercement ? Plusieurs théories ont été avancées : il pourrait s’agir de
réminiscences d’expériences vécues dans l’utérus et apaisantes parce que
familières. Ou encore d’une association faite par les nouveau-nés entre le
bercement doux et le fait d’être nourri car les parents font souvent de petits
mouvements répétitifs lorsqu’ils nourrissent leurs enfants. Mais voici
l’hypothèse la plus plausible : le mouvement de va-et-vient pourrait être un
renforçateur primaire, désirable et apaisant parce qu’il exerce une fonction
critique dans le développement cérébral normal.
22 Les mouvements associés au balancement fournissent aux nourrissons
l’occasion de calibrer leur système vestibulaire, une fonction essentielle pour
nos ancêtres primates qui vivaient dans les arbres et devaient ajuster leurs
mouvements de manière précise dans un environnement complexe, ou pour
les humains d’aujourd’hui chez qui la marche nécessite une coordination
motrice fine faite d’ajustements constants de l’équilibre.
Les enfants qui ont des retards de développement du système vestibulaire
rampent, s’asseyent et marchent plus lentement que les enfants normaux.
Chacune de ces étapes nécessite un sens de l’équilibre et la fonction
vestibulaire devient donc une force critique pour organiser le comportement
moteur.
Les enfants qui ont des déficits de naissance dans les fonctions vestibulaires
et tactiles ont également des troubles émotionnels et cognitifs y compris des
troubles de mémoire, d’apprentissage et d’intégration visuo-motrice. Ces
expériences sensorielles précoces sont donc nécessaires car elles organisent
et permettent le démarrage de nombreux autres processus, les poupées russes
évoquées plus haut.
Du fait de leur branchement direct sur le système du plaisir, l’excitation et la
sécrétion initiale de l’hormone de stress, le cortisol, sont plus que
compensées par la sécrétion d’opioïdes endogènes avec l’effet apaisant qui
en résulte. Le stress intense est par ailleurs destructeur pour la formation des
synapses. L’effet apaisant du balancement n’est donc pas seulement utile
parce qu’il encourage le nourrisson à chercher ce type de stimulation mais
aussi parce qu’il permet une croissance cérébrale générale optimale.
Les bébés aiment donc à juste titre les sensations de mouvements tels qu’être
balancés, promenés partout, montés et descendus pendant des heures.
A un âge plus tardif, ils utilisent des moyens plus sophistiqués pour
continuer à calibrer finement le système vestibulaire tels que les carrousels,
les tricycles et les balançoires.
Et une fois devenus grands, alors que le système vestibulaire est déjà bien en
place et ne nécessite plus de calibration, certains adultes conservent une
trace importante de l’association entre le système vestibulaire et le centre du
plaisir : ils continuent à chercher dans les voitures rapides, les sports de
glisse et les parcs d’attractions les sensations qui ont été nécessaires à leur
bon développement moteur de petit enfant.
Certains rythmes continuent à réduire le stress à l’âge adulte ; par exemple
danser, courir, marcher, nager et se balancer d’avant en arrière ou utiliser des
« rocking-chairs ».
Les chats ne dansent pas et ne se balancent pas. Ils n’aiment pas
particulièrement être bercés et on peut donc imaginer que le calibrage de leur
système vestibulaire se fait par d’autres moyens, au travers des jeux de saut
et de poursuite.
On peut faire des hypothèses semblables pour les systèmes auditif et visuel.
23 L’attrait universel pour la musique par l’espèce humaine a donné lieu à
plusieurs explications potentielles. Je vais récapituler très brièvement les
premières car nous serons appelés à les évoquer ultérieurement dans le cadre
du chapitre sur la coopération. La musique pourrait servir à coordonner les
émotions d’un groupe et à en cimenter la cohésion. Pas de grands
rassemblements populaires, de cérémonies religieuses, de meetings
politiques sans musique. Cette théorie pose le problème de l’action de la
sélection naturelle au niveau d’un groupe et suscite donc pas mal de
polémiques.
La deuxième explication fait appel à la théorie de la sélection sexuelle.
La production de musique serait à l’instar de la queue du paon un ornement
destiné à attirer l’autre sexe. Et c’est vrai que c’est coûteux de produire de la
musique : il faut beaucoup d’énergie, de temps et d’attention pour acquérir la
technique et ce serait donc un signe de valeur, bien reconnu si on en croit la
popularité et l’attractivité sexuelle des grands musiciens.
Cependant l’amorçage du goût pour la musique ou pour des sons produits
rythmiquement à des fréquences particulières de vibration a plus que
probablement une origine développementale, les autres éléments explicatifs
ne pouvant intervenir que dans un second temps. Nous expérimentons
différentes classes de stimulation auditive pour obtenir une maturation
normale de ce système perceptif durant les deux premières décennies de vie.
Les rats qui sont élevés avec des bruits blancs continus, des bruits
caractérisés par une absence de variation de longueur d’onde, ne montrent
pas un développement correct du système auditif et ne discriminent pas bien
entre les sons à l’âge adulte. C’est comme si le cerveau attendait des sons
avec un pattern clair pour poursuivre son développement.
Il existe dans l’espèce humaine des patterns universels de musique qui sont
appréciés. Les enfants écoutent attentivement la musique et montrent des
signes de contentement quand les mélodies sont composées d’éléments
consonants, et des signes de détresse quand certains des intervalles sont
remplacés par des dissonances. Cet effet est présent dans de nombreuses
cultures et semble donc représenter une prédisposition innée vers certains
traits acoustiques qui sont considérés comme plaisants.
La possibilité de reconnaître une mélodie quand elle est transposée en
tonalités séparées d’une octave est générale, ce qui indique que notre
système auditif est calibré pour extraire des séquences de sons spécifiques et
répétés.
Les nourrissons vont donc être particulièrement attentifs au « baby talk », le
parler bébé, un langage à tonalité musicale que les adultes, et
particulièrement les parents, utilisent avec les bébés et les très jeunes enfants
lorsqu’ils s’adressent à eux.
Les adultes l’utilisent spontanément : c’est comme s’ils possédaient une
connaissance intuitive des rythmes et tonalités qui sont nécessaires pour que
les bébés calibrent leurs systèmes auditifs et les bébés y répondent avec
24