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Une histoire populaire du sport aux États-Unis

De
400 pages
Fin août 2016, le joueur de football américain Colin Kaepernick pose un genou à terre au moment de l’hymne national pour protester contre les violences policières racistes, ce qui lui vaut des éloges pour son courage, mais aussi de violentes critiques, notamment de la part de Donald Trump. On s’est beaucoup étonné qu’un athlète professionnel plonge ainsi le monde du divertissement dans la tourmente politique. Pourtant, l’histoire des États-Unis regorge d’athlètes hors norme qui ont eu le courage d’affronter les injustices et les préjugés de leur époque.
C’est la vie et les exploits de ces héros, parfois méconnus, souvent adulés, que raconte Une histoire populaire du sport aux États-Unis. De Moses Fleetwood Walker, baseballeur afro-américain qui, dans les années 1880, a dû affronter supporters et coéquipiers racistes pour pouvoir jouer dans la première ligue, à Alice Coachman, première femme noire à gagner une médaille d’or aux Jeux olympiques en 1948, en passant par Joe Louis, Jesse Owens, Jackie Robinson et Muhammad Ali, Zirin raconte l’histoire de ces athlètes qui ont su à la fois galvaniser les foules et transformer la société en profondeur.
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cover-image
page de titre pour Une histoire populaire du sport par Dave Zirin, traduit par Arianne Desrochers et Alex Gauthier (Lux, 2017)
La collection « Mémoire des Amériques » est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection
– David Austin, Nègres noirs, Nègres blancs. Race, sexe et politique dans les années 1960 à Montréal
– Laura Castellanos, Le Mexique en armes. Guérilla et contre-insurrection 1943-1981
– Frederick Douglass, Mémoires d’un esclave
– Martin Duberman, Howard Zinn. Une vie à gauche
– FLQ, Manifeste d’Octobre 1970
– Daniel Francis, Le péril rouge. La première guerre canadienne contre le terrorisme 1918-1919
– Eduardo Galeano, Mémoire du feu
– Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique. Écrits politiques, volume 1 (1966-1972)
– John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal
– Jean-Pierre Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti
– Ross Higgins, De la clandestinité à l’affirmation. Pour une histoire de la communauté gaie montréalaise
– Michael Petrou, Renégats. Les Canadiens engagés dans la guerre civile espagnole
– Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours
En couverture: Le boxeur américain Cassius Clay arrive à Londres pour affronter le Britannique Henry Cooper, le 17 mai 1963.
© Keystone-France/Gamma-Keystone/Getty Images
© Dave Zirin, 2008
Titre original: A People’s History of Sports in the United States
The New Press, New York
© Lux Éditeur, 2017
www.luxediteur.com
Dépôt légal : 2e trimestre 2017
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (ePub): 978-2-89596-711-8
ISBN (papier): 978-2-89596-242-7
ISBN (PDF): 978-2-89596-899-3
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du programme de crédit d’impôts du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada, par l’entremise du Programme national de traduction pour l'édition et du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition. 
 

AVERTISSEMENT DE L’ÉDITEUR
SUR LA TRADUCTION

IL EST QUESTION dans ce livre de certains sports – le football américain, le basketball, le baseball, la crosse – qui ont vu le jour en Amérique et que les francophones qui habitent ce continent pratiquent depuis toujours. Certains athlètes qui y sont racontés – pensons au joueur de baseball Jackie Robinson – ont ainsi accompli leurs premiers exploits à Montréal, dans un contexte francophone. Pourtant, sauf en de rares exceptions les traducteurs littéraires en France n’ont jamais tenu compte de cette existence, en Amérique, d’un vocabulaire en usage dans la pratique de ces sports. De sorte qu’on retrouve aujour­d’hui, dans notre langue, deux manières de parler de leurs objets, règles et actions.

Nous avons décidé de traduire systématiquement les termes relatifs aux sports américains dans le français en vigueur sur le continent d’où ils sont issus, confiants que nos lecteurs d’Europe, curieux et intelligents, seront ravis d’élargir leurs connaissances.

PRÉFACE

LE GRAND HOWARD COSELL a dit un jour, dans une critique acerbe du monde des sports, que la règle numéro un de la culture sportive est qu’il ne faut jamais mélanger le sport et la politique. Le sport devait donc être mis en quarantaine, loin de cet enfer épouvantable où les idées politiques et les conflits sociaux étaient de véritables trouble-fêtes, il devait s’en tenir à l’activité physique et aux annonces publicitaires de bière légère.

Aujourd’hui encore, de nombreux journalistes sportifs crient au scandale dès qu’un athlète se prononce sur une question politique. Leur réaction est encore pire quand des gens extérieurs au monde des sports osent le critiquer – par exemple, lorsque le pasteur Jesse Jackson a dénoncé les pratiques d’embauche des équipes sportives de l’université de l’Alabama. Ils affirment que le sport et la politique n’appartiennent pas au même code postal, au même pays, au même univers. Et il n’est pas seulement question des journalistes sportifs ; cette même opinion est omniprésente dans la plupart des journaux régionaux. Même E.J. Dionne, journaliste au Washington Post réputé pour ses positions libérales, a écrit en 2003 : « La plupart des amateurs de sports préfèrent oublier la politique quand ils regardent un match. Les sports, comme bon nombre d’activités volontaires, créent des liens qui transcendent les opinions politiques. Tous les Américains qui prennent pour les Red Sox pendant la Série mondiale seront mes amis ce mois-ci, peu importe l’idéologie à laquelle ils adhèrent. »

La prémisse de Dionne est la suivante : le sport est un espace neutre, apolitique. Le problème avec Dionne, le cahier des sports, et tous ceux qui essaient de dissocier ces deux mondes, c’est qu’ils essaient de nous vendre du mythe. Ils veulent nous faire croire que le mélange entre le sport et la politique est une combinaison aussi désagréable que le serait Mitt Romney avec une coupe afro ou Hillary Clinton se mettant à chanter un rythme de salsa. On comprend vite pourquoi beaucoup de gens acceptent volontiers cette idée. Nombre d’entre nous écoutent la chaîne sportive ESPN pour oublier, coûte que coûte, le flot incessant de mauvaises nouvelles à C-SPAN.

Or, à une époque où la construction de stades financés par les fonds publics est au centre de la planification urbaine ; où les gouvernements municipaux érigent ces monuments au nom de la cupidité des entreprises privées, siphonnant du même coup des millions de dollars tandis que les écoles, les hôpitaux et les ponts se désagrègent, on ne peut vraisemblablement pas dire que le sport existe dans un monde parallèle à celui de la politique. Lorsque le cahier des sports – rempli d’histoires sensationnalistes de stéroïdes, de batailles de chiens (je pense à Michael Vick), de corruption chez les arbitres, et de poursuites judiciaires pour harcèlement sexuel – ne suffit plus pour contenir le cahier des sports, il est évident que nous avons besoin d’un nouveau cadre, d’une nouvelle perspective qui nous permettra de séparer ce que nous aimons de ce que nous détestons à propos du sport. Voilà qui est impératif si nous voulons le transformer pour le mieux.

Cela dit, les sports sont bien plus qu’une plateforme pour discuter de guerre, de corruption et de moralisme abrutissant. Ils créent également des espaces où l’inspiration devient la politique, des espaces où nous regardons nos rêves et nos aspirations se réaliser sur écran géant. La politique est étrangère à la grande majorité des gens ; mais la surface de jeu est l’endroit où nous projetons nos pensées, nos espoirs et nos craintes. Nous voulons croire que s’il existe un endroit où nos habiletés déterminent à elles seules la perception que les autres ont de nous, c’est bien celui-là. Ceux et celles qui sont capables de jouer joue­ront, peu importe la couleur de leur peau, leur classe sociale et leur identité sexuelle. Voilà pourquoi les boxeurs comme Joe Louis et le grand Muhammad Ali, les vedettes olympiques comme Wilma Rudolph et Jim Thorpe, les joueuses de tennis Billie Jean King et les sœurs Williams, et même Tiger Woods (même s’il s’en défendrait) sont reconnus, consciemment ou non, comme des êtres politiques – les porteurs du rêve selon lequel la surface de jeu, pour nous tous, serait plus juste que le reste du monde.

Ce livre vise à ressusciter le cœur politique qui bat dans le monde des sports ; à offrir une histoire qui jette un regard critique sur les forces politiques et les relations de pouvoir qui le gouvernent. Il s’inscrit fièrement dans une tradition de dissidence progressiste au sein des sports, tradition perpétuée par nombre d’intervenants qui ont transformé le monde des sports en plateforme pour faire circuler des idées de résistance. Ceux-ci ont refusé de laisser la politique du sport moderne aux États-Unis appartenir à ceux qui le contrôlent financièrement – et à ceux, au gouvernement, qui exploitent la plateforme au passage. Ce livre est dédié à tous les athlètes rebelles. Jockeys ou basketteurs, petits ou grands, ils sont les géants qui por­tent sur leurs épaules l’histoire cachée qui suit.

 

CHAPITRE 1

AVANT LE JEU, IL Y AVAIT LA DANSE. Dans la tribu des Chactas, on commençait à se préparer plus de quatre mois avant un match de crosse. Chacun y mettait du sien, se préparait et, avant que la balle touche le sol, la danse commençait. Tous ceux qui le souhaitaient et qui en étaient capables participaient à cette danse : hommes et femmes, petits et grands, jeunes et vieux. Ils brandissaient leurs longues crosses en direction des cieux, chaque équipe implorant les dieux de lui insuffler un peu de leur force, pendant que des victuailles et des boissons étaient servies à profusion.

Au début de la partie, les athlètes se démarquaient des danseurs. Ils enlevaient les mocassins de leurs pieds et entouraient leur taille d’un morceau de tissu auquel était attachée une ceinture ornée et tressée. Dans leur dos, une « queue » en poils d’animaux et en plumes. Ils arboraient sur leur tête des coiffes élaborées faites de plumes et de tissus multicolores. Tout cela n’avait toutefois rien d’impressionnant comparativement au jeu en soi. Un observateur anglophone du nom de George Catlin avait admiré ce spectacle, époustouflé : « Lorsque la balle est en jeu, et qu’ils essaient tous de l’attraper [...] (ils sont des centaines à courir dans tous les sens, à bondir, parfois par-dessus la tête de leurs adversaires, et à se faufiler entre les jambes de ceux-ci, trébuchant et se déjouant de toutes les manières possibles, chaque voix s’élevant en cris aigus et en jappements stridents !), les exploits et les incidents s’enchaînent rapidement, et quiconque a la chance singulière d’en être témoin s’émerveille et s’amuse au-delà de toute attente. »

Du sport comme il n’en avait jamais vu ; du sport qui l’enthousiasmait et le répugnait en même temps. Exci­tation et dégoût : malgré tous les changements au cours des siècles, notre réaction vis-à-vis du spectacle sportif est demeurée remarquablement constante[ 1].

Les Amérindiens ne jouaient pas seulement à la crosse. Ils participaient aussi à ce que nous reconnaîtrions aujour­d’hui comme des formes de lutte, de football, de course et de chasse. Même si l’objectif premier de ces activités était le divertissement, les sports remplissaient également une pléthore de fonctions sociales. Le sport constituait notamment une méthode d’entraînement collectif en vue de parfaire les habiletés agricoles et militaires. Il faisait aussi souvent partie des cérémonies religieuses. Les divisions entre ces différentes fonctions étaient pratiquement inexistantes. Même lorsque les rôles étaient séparés entre spectateurs et participants, les spectateurs se donnaient corps et âme, à l’instar de n’importe quelle foule pendant la Série mondiale de baseball[ 2].

Lorsque les passagers du Mayflower sont tombés sur les jeux de ce prétendu Nouveau Monde, l’ironie de la situation leur a sans doute fait l’effet d’une douche froide. Ces jeux symbolisaient ce que la plupart des colons – les puritains – avaient justement voulu laisser derrière eux.

LE SPORT, ENNEMI DE LA PURETÉ

Le roi d’Angleterre Jacques 1er était un grand amateur de sports. Dans son célèbre Book of Sports (dont la version longue du titre se traduirait en français par Déclaration de Sa Majesté le roi à l’intention de ses sujets à propos des sports légitimes) publié en 1618, le roi Jacques devine déjà la valeur nationale – et le potentiel militaire – du jeu sportif. Dans sa déclaration, il écrit que le peuple ne devrait être dérangé ni puni lorsqu’il s’adonne à une activité légitime, et il donne les exemples suivants : la danse chez les hommes et les femmes, le tir à l’arc chez les hommes, le saut, la voltige et toute autre activité récréative inoffensive. Il déclare également que sont permises sous son règne les festivités et les processions (les May Games, par exemple), pendant lesquelles certaines danses traditionnelles anglaises et d’autres types de sports sont pratiqués[ 3].

Le roi Jacques croyait que l’interdiction des sports ne pouvait causer que le mécontentement de la population. L’absence de sports pousserait les gens à passer plus de temps non pas à l’église, mais dans les auberges et les tavernes, où circulaient toutes sortes de discours vides et plaintifs[ 4].

Cela dit, le roi Jacques percevait le sport comme essentiel pour des raisons avant tout militaires : « Cette interdiction a un autre inconvénient, celui d’empêcher les gens ordinaires de pratiquer des exercices susceptibles de préparer leur corps pour la guerre, lorsque nous ou nos successeurs aurons besoin de les utiliser[ 5]. » Nous avons ici affaire à rien de moins que la version du XVIIe siècle du célèbre dicton de Dwight Eisenhower : « La véritable mission des sports aux États-Unis est de préparer les jeunes hommes à la guerre[ 6]. »

Les puritains, de leur côté, étaient horrifiés par la ­promotion de ce qu’ils percevaient comme des actes de débauche. Le chef puritain Thomas Hall, en 1660, affirmait : « Si je voulais mener le peuple à sa perte, l’éloigner de Dieu et de son adoration pour le rapprocher de la superstition et de l’idolâtrie, voici ce que je ferais : je lui ouvrirais cette porte, lui donnerais les Floralies et les Saturnales, lui offrirais festin après festin ; le peuple multiplierait les festivités du mois de mai et de Noël, danserait, boirait, se prostituerait, et jouerait jusqu’à ce qu’il se dissolve [...][ 7]. » Cette école de pensée s’observait d’ailleurs au Massachusetts et dans les autres colonies en Nouvelle-Angleterre, où des magistrats tentaient d’amenuiser l’influence des sports en interdisant les jeux malsains comme le shuffleboard et les quilles sur gazon[ 8].

Néanmoins, les puritains ne partageaient pas tous cette position intransigeante. John Winthrop, pourtant puritain jusqu’à la moelle, a consacré quelques écrits à ses propres dilemmes intérieurs en ce qui a trait au rôle du sport. « Un jour, après m’être abstenu pendant un certain temps de ces plaisirs que mon cœur désirait tant, je devins mélancolique et mal dans ma peau. [...] Je devins maussade et insatisfait, et lorsque j’en pris enfin conscience, j’examinai mon cœur et je ressentis le besoin de divertir mon esprit à l’aide d’activités en plein air. Je cédai donc à la tentation, et après un exercice modéré, me sentis tout à fait rafraîchi[ 9]. »

Un changement radical dans l’opinion populaire a donc commencé à se faire sentir dès le XVIIe siècle. La question que se posaient ces puritains nouveau genre était de savoir s’il était possible de modérer les sports, ou s’il fallait plutôt les bannir – question qui est restée sans réponse.

Comme Thomas Gouge l’a affirmé en 1672, « les jeux devraient être à votre vie ce que les sauces sont à la viande ; ils devraient aiguiser votre appétit pour les devoirs de votre vocation, et non pas inonder votre existence[10] ».

De nouveaux modes de jeu ont également fait leur apparition à l’époque, surtout lors des balbutiements de la société de consommation au XVIIIe siècle. Les marchands vendaient des jouets et des tables de cartes, les professeurs de danse donnaient de plus en plus de leçons, et les tavernes et les pubs commanditaient les parties. Le propriétaire du Boston’s British Coffee House annonçait en 1714 qu’un terrain de boulingrin longeait maintenant son établissement, et que « tous les hommes, les marchands et les autres qui ont envie de se divertir sont les bienvenus[11] ».

Ainsi, une nouvelle façon de percevoir les sports – ni à titre de divertissement inoffensif ni à titre de corruption des mœurs – émerge au sein de la nouvelle classe de propriétaires privés. On lisait, par exemple, dans le périodique de renom London Magazine, qu’il est bien connu « que de telles distractions sont grandement appréciées du peuple qui, fatigué à force de travailler pour une existence misérable, y puise une relaxation hautement nécessaire[12] ». Et nul autre qu’Adam Smith arguait, dans La richesse des nations, que les sports aident à contenir le pouvoir des sectes religieuses « fanatiques », car le plaisir et les jeux permettent de contrer l’aliénation générale qui rend ces groupes « perturbateurs » si attirants[13].

D’où venaient donc ces arguments ? Il semble que les élites commençaient peu à peu à comprendre l’importance – ou même la beauté – des sports, chose que les gens ordinaires avaient comprise depuis longtemps. Les colonisateurs du Nouveau Monde pressentaient que le sport, loin de n’être que plaisir et divertissement, pouvait jouer un rôle essentiel dans le développement de la société moderne. À leurs yeux, le sport était en effet un véhicule de transmission des valeurs, en plus d’offrir au peuple une trêve dans la semaine de travail.

LE SUD DÉPRAVÉ

Les colonies du Sud, elles, n’entretenaient pas la culpa­bi­lité conflictuelle des puritains du Nord. L’aristocratie des régions comme la Virginie et la Caroline a plutôt décidé de fonder son nouveau mode de vie sur une sorte de paradis du loisir. Les colons européens qui s’y établissaient s’imaginaient une vie paisible et riche sur des terres fertiles et luxuriantes. Le calque des traditions anglaises de foires, de festins et de sports est devenu l’expression concrète de leurs aspirations.

Dans la culture du Sud, les courses de chevaux sont devenues le sport américain le plus populaire, le mieux organisé et le plus important, de l’époque coloniale jus­qu’au XIXe siècle. En plus des courses de chevaux, qui duraient parfois une semaine complète, la chasse au renard et à la caille figurait parmi les activités les plus ­pratiquées. Contrairement à ce que dictait la culture des nobles en Grande-Bretagne, toutefois, les nouveaux aristocrates du sud des États-Unis – les prédécesseurs de Ted Turner – organisaient aussi des batailles de coqs sanglantes, des matchs de boxe à mains nues et des combats dont l’objectif était d’arracher l’œil de son adversaire (une discipline appelée gouging). Ces compétitions réunissaient les Blancs, riches et pauvres – presque exclusivement des hommes – dans une seule et même foule.

Les sports sont ainsi devenus un moyen de se forger une identité – blanche – distincte de l’identité britannique. À l’aube de la Révolution américaine, nombre d’hommes fortunés faisaient courir leurs chevaux dans un circuit de courses qui avaient lieu un peu partout, de Leedstown en Virginie à New York, en passant par Annapolis, Philadelphie et le New Jersey. Parallèlement, les nouvelles élites se délectaient également des batailles de coqs, un phénomène inexistant en Europe à l’époque. En Amérique, il n’était pas rare de laisser un coq enragé décider du sort d’un héritage[14].

L’AUTRE AMÉRIQUE : LE SPORT ET L’ESCLAVAGE

Du côté des esclaves, il n’était pas question pour eux de chasse au renard ou de course de chevaux (à moins qu’ils aient été sommés de s’occuper des animaux ou d’entre­tenir les écuries). En vérité, le fossé entre la conception du jeu chez les esclaves et chez les Blancs était aussi profond que celui qui séparait la liberté et l’esclavage. Dans les quartiers des esclaves, tout le monde s’adonnait aux jeux ; garçons et filles, hommes et femmes. Les jeux les plus ­courants ne nécessitaient aucun équipement, comme les courses et les danses. Certaines de ces activités étaient destinées à honorer les divinités, d’autres étaient purement séculières. Parfois aussi les jeux reflétaient la précarité de la vie des esclaves. Ainsi, au ballon-chasseur, personne n’était éliminé. Des historiens ont avancé que cela était dû au désir d’échapper à la réalité puisqu’un esclave pouvait être « éliminé » à tout moment, choisi au hasard et vendu[15].

Les propriétaires de plantations encourageaient activement les sports comme moyen de canaliser les énergies et de créer un climat harmonieux au sein de leur groupe d’esclaves. C’est d’ailleurs pour cette raison que le grand abolitionniste et ancien esclave Frederick Douglass n’aimait pas du tout les sports. Douglass refusait de voir le sport comme une source de bien-être ou d’expression culturelle. Il était plutôt un détracteur impitoyable de tout ce qui favorisait l’harmonie dans les plantations.

Pour obtenir un esclave satisfait, il faut fabriquer un esclave apathique. Il est nécessaire d’embrouiller sa morale ainsi que son mental et, autant que possible, d’annihiler sa capacité de raisonner. Il doit être incapable de détecter toute disparité dans l’esclavagisme. L’homme qui lui soutire ses gains doit être capable de le convaincre qu’il a parfaitement le droit de le faire. Rien ne doit dépendre de la force physique à elle seule ; l’esclave ne doit connaître aucune autre loi que la volonté de son maître. La relation doit apparaître à ses yeux non seulement nécessaire, mais aussi juste[16].

Au cours de la période qui précède la Révolution amé­ricaine, quelques similitudes s’observent entre les sports un peu partout dans le Nouveau Monde, qu’on soit dans le nord-est puritain, dans la sauvage Virginie, ou dans les plantations. Là, le sport s’avère impossible à conquérir : c’est tantôt un baume pour apaiser la rigueur du nouveau climat, tantôt la source d’un esprit de communauté, tantôt un moyen de s’évader. Il s’épanouit malgré la religiosité, les enjeux politiques et une répression inflexible. Cette répression sera totalement vaine dans les années à suivre.

LES SPORTS ET LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE

Au XVIIIe siècle, tandis que les tensions entre la Couronne britannique et les colonies s’exacerbaient et que les appels à la révolution se répandaient des assemblées politiques jusque dans les pubs, les délégués du Premier Congrès continental ont demandé à la population de « condamner et de dénoncer tout type d’extravagance et de turbulence, en particulier les courses de chevaux, les gageures, les batailles de coqs, les foires et les spectacles, et tout autre divertissement lucratif [17] ».

À l’aube de la guerre, les colonies semblent transformées, le sport jouant dorénavant un rôle de second plan. Comme en témoigne un habitant de Philadelphie, « [u]ne période trouble vient de commencer. [...] Tout prend un aspect de guerre. Nous n’entendons plus parler de courses, de batailles de coqs, [...] ni de combats entre chiens et ours, ou entre chiens et taureaux ; les hommes ont autre chose en tête, ils discutent de tactiques de guerre, ils se préparent au combat[18] ».

Or, les sports se sont en vérité multipliés et développés au sein des régiments militaires pendant la guerre de Sécession, où ils permettaient aux soldats de tromper l’ennui. Le général George Washington lui-même avait intimé à ses chefs militaires l’ordre d’enfreindre les règles et de détourner le regard lorsque leurs soldats jouaient aux cartes ou s’adonnaient à d’autres jeux. (Il était plus critique à l’égard des gageures – qui avaient lieu, il faut le dire, malgré les températures glaciales et l’austérité de la guerre[19].)

LES CLASSES SOCIALES AU LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION

Les pères fondateurs qui ont constitué les États-Unis étaient conscients des enjeux de classe dès le tout début de leur processus.

Toute collectivité se divise entre une minorité et une majorité, disait Alexander Hamilton. La première est composée des riches, des nantis, tandis que la deuxième représente la masse, le reste de la population. On dit de la voix du peuple qu’elle est la voix de Dieu ; mais qu’importe que cette maxime ait sans cesse été citée et présumée juste, elle est en réalité fausse. Les gens sont turbulents et instables, ils sont rarement capables de distinguer le bien du mal. Donnons donc à la première classe un rôle permanent et distinct au sein du gouvernement. [...] Une assemblée démocratique qui inclut chaque année la masse populaire peut-elle vraiment agir pour le bien public ? Seule une instance permanente peut maîtriser l’imprudence de la démocratie[20].

À la Convention de Philadelphie, où a été signée la Constitution des États-Unis, l’engagement de Hamilton envers la « grande expérience américaine » était palpable : il avait suggéré de nommer à vie un président et des sénateurs.

James Madison, autre père fondateur, affirmait dans The Federalist Papers que la nouvelle nation devait s’organiser afin d’assurer que « cette fureur du papier-monnaie, de l’annulation des dettes, de la répartition égalitaire des biens ou de tout autre projet insensé et malsain du même type sera moins à même de corrompre l’ensemble de l’Union que de pervertir un seul de ses États membres[21] ».

Malgré la consolidation du pays, des enjeux non résolus, auxquels les générations futures devraient s’attaquer, sont restés en suspens. Les questions de l’esclavagisme, du droit de vote des femmes, et des droits des gens qui ne possédaient aucune propriété avaient besoin de réponses.

Pendant les décennies qui ont suivi la Révolution, les États-Unis ont été à l’image de cette réalité polarisée et ont exacerbé les divisions qui avaient été acceptées comme naturelles. Le pays nouvellement formé subissait de profonds changements : boom industriel, arrivée massive d’im­migrants, extermination des populations autochtones. À l’époque, la polarisation profonde de la population s’est aussi transposée dans les sports.

Ces derniers exprimaient alors toutes les tensions sociales. Les jeux de la classe ouvrière sont peu à peu devenus plus brutaux que ceux des gens fortunés. Le bull baiting (qui consistait à lâcher dans une arène des chiens sur un taureau attaché) est vite devenu populaire chez les pauvres à la campagne ; en ville, les pauvres jouaient aussi à ce jeu, mais avec des rats. Un citadin anonyme a décrit une scène de combat de chiens et de taureau à laquelle il avait assisté à Baltimore : « Le taureau était une créature majestueuse et noble ; sept ou huit chiens furent lâchés sur lui en même temps. Ils ont vite déchiqueté ses oreilles, et lacéré sa tête avec violence, et la pauvre bête mugissait abominablement et tentait de se sauver en courant dans toutes les directions jusqu’au bout de sa chaîne, dans une douleur effroyable. En dix minutes, il avait tué un des chiens et en avait estropié quelques autres, et je tournai le dos à la scène, dégoûté[22]. »

Le rat baiting, de son côté, n’impliquait aucune « créature majestueuse et noble ». Apparue à New York (beaucoup ne s’en étonneront pas), cette pratique consistait à enfermer une centaine de rats dans une arène d’environ deux mètres de long, avant d’y relâcher un chien. Les spectateurs pariaient sur le nombre de rats que le pauvre molosse tuerait en l’espace de quelques minutes.

Voilà, dans toute leur gloire, les sports du peuple à l’époque. Les nouvelles élites ont bien sûr été horrifiées par ces spectacles brutaux. La vision qui allait définir le XXe siècle – selon laquelle il existe de bons sports, qui transmettent les valeurs américaines, et de mauvais sports – n’était pas encore apparue. Tout sport était considéré, sans l’ombre d’un doute, comme porteur de péché.

Mais dans le nord comme dans le sud des États-Unis, dans les communautés noires et blanches, ceux qui n’étaient pas invités à la table d’Alexander Hamilton se sont tournés vers le sport pour s’évader. Les nouvelles idées qui émergent alors autour de la notion de sport témoi­gnent ainsi des grands changements qui traversaient le pays. En 1790, les États-Unis comptaient environ 4 millions d’habitants, dont la plupart résidaient à moins de 100 kilomètres de l’océan Atlantique. À peine cinquante ans plus tard, en 1830, on comptait près de 13 millions d’habitants, et dès 1840, 4,5 millions d’entre eux avaient franchi les Appalaches pour aller s’installer dans la vallée du ­Mississippi[23].