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Grace MESOPIRR SICARD

UNE JEUNE FEMME MAASAI
préfacé par JROUMEGUERE-EBERHARDT
traduit & édité par Monique CHAJMOWIEZ

L 'Hannattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005-Paris

L 'auteure Grace Mesopirr Sicard est née dans le hameau de Kilgoris, dans le district de Narok (Transmara) au Kenya. Elle a travaillé comme scénariste, conteuse et speakerine aux studios de la radiotélévision nationale La Voix du Kenya, à Nairobi. Elle a participé récemment à plusieurs films: comme actrice dans le documentaire « Montre-moi ta ville », d'Isabelle Roumeguère, sur le marathon du Kenya (1993); comme traductrice ki-maasaï/ français, du documentaire "Isanga", sur le peuple Maasaï (1995) ; comme informatrice pour « African Journal» de l'agence Reuters (1998) ; comme artiste-interprète dans « Ku/d Gullman », Karina Films (2000) ; comme actrice de « La mémoire dans la peau », Long Acre Production Ltd, (2000). Elle a été consultée pour l'édition du livre illustré pour enfants: The Warrior and the Moon, de Nick Would & Evie Safarewicz, publié en G-B par Francis Lincoln Ltd. (2001). Elle préside actuellement la communauté et l'association des étudiants du Kenya en France. Elle habite et travaille à Paris.

Edition française de son ouvrage paru en anglais:
A Tale of a Maasai Girl

The Book's Guild Ltd. (Lewes, Sussex, G-B), 1998 ISBN: 1-85776-467-6

Copyright L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-1315-7

PREFACE

Le courage du guerrier maasaÏ est notoire. Par contre on parle rarement du courage des femmes maasaÏ. Pourtant elles sont « guerrières» en potentiel. Quand l'Homme - qui doit représenter l'Ordre - devient Désordre, la Femme - qui a le priv~lège d'être Désordre par sa nature - devient, elle, Ordre... Cela est bien le cas de Nai"ni l'héroïne de Grace MESOPIRR SICARD. Son parcours ne correspond pas aux « normes» maasaï. Par contre, le courage avec lequel elle l'affronte est typiquement maasaï. Tandis que - selon la tradition maasaÏ - il Y a un écart de quatre ans entre les naissances des enfants, Nafni s'est retrouvée à l'âge de 17 ans attendant son quatrième enfant. Son mari ne respectait ni les règles de sa société ni celles des missionnaires qui l'ont scolarisé. Il n'est jamais devenu Ol-murrani (guerrier) et donc n'a pas appris la maîtrise de soi, qui est le propre de l'éducation traditionnelle maasaï. Il n'a pas non plus connu la discipline du groupe d'âge des guerriers et ses tabous, notamment celui concernant l'alcool. En fait, étant le fils de la famille très importante d'un devin, il s'autorisait tous les écarts. Nafni a dû prendre le taureau par les cornes, à travers une vie pleine d'embûches. La jeune femme a pu les vaincre l'une après l'autre et sortir gagnante. Main de fer en gant de velours... Après avoir élevé seule ses quatre enfants, elle a trouvé enfin quiétude et bonheur auprès d'un mari français. Grace MESOPIRR SICARD admet que ce récit est largement autobiographique, ce qui rend son témoignage d'autant plus poignant.
Paris, octobre 2002 Jacqueline RO UMEG[JERE-EBERHARDT Directeur de Recherche Honoraire du CNRS

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RemercÏements

Toute ma gratitude à ceux qui ont rendu mémorables mes premiers pas en France, et notamment la famille Lucchini. M. et Mme Lucchini ont joué en effet un grand rôle dans mon accueil en France, à travers leurs efforts infatigables pour améliorer encore et encore ma condition d'étrangère, en m'apportant toute l'assistance nécessaire, faute de quoi les choses se seraient passées beaucoup plus difficilement. Merci à vous de tout mon cœur! Mes plus vifs remerciements aux amis et collègues qui ont généreusement donné leur temps et leurs énergies pour parcourir le manuscrit de ce livre et m'en faire une critique constructive. Ainsi les docteurs Krisno, et Sakaja, l'inspecteur J. Mesopirr, Messieurs Ngweno, Ole Sankale, Christine et Jacqueline. Un remerciement spécial à ma fille Serah qui m'a aidée à mettre au propre le manuscrit, à M. Saïd mon gendre, à mon frère Manuel pour m'avoir fourni certaines des devinettes maasaï, et à James Mesopirr. L'expression de ma gratitude à travers cet ouvrage terminé, à ceux qui m'ont encouragée et ont collaboré à parfaire le travail: l'ambassadeur M. Karobia et M. Jones Nzeki qui m'ont assistée jusqu'aux ultimes étapes du parcours. Un grand merci final à M. Serge Kommann pour sa persévérance à traduire le texte originel dans sa première version. Le .MAA - DÏchonnaÏre de langue et culture maasaÏ particulièrement été utile et j'en remercie les auteurs.

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Avant-Propos

Le véritable nom de la jeune fille maasaï, dont il est question dans ce livre, n'est pas Naïni et nous avons gommé certains détails de sa vie, mais voici le récit authentique d'une jeune fille issue du peuple guerrier des Maasaï au Kenya, ayant souffert du simple fait d'être une femme. Cependant elle a triomphé de toutes les vicissitudes. Naïni a été élevée par deux grand-mères; sa jeunesse a été dure et malheureuse, marquée par le rituel de l'excision et par un mariage forcé, à l'âge de treize ans, avec un homme qui tour à tour la battait et la rendait enceinte. De façon remarquable, Naïni est venue à bout de l'adversité et a réussi à s'instruire et à gagner son indépendance. Elle a commencé sa carrière à la radio de Nairobi, et ensuite elle a évolué et progressé jusqu'à obtenir la possibilité de venir travailler en France où elle s'est depuis établie. En totale empathie avec mon héroïne Naïni - mon double j'ai voulu transmettre les tourments d'une existence coincée entre deux cultures: l'une traditionnelle qui fait une place problématique à la femme, l'autre moderniste qui lui laisse davantage de chances de progresser et de faire progresser sa famille. Naïni - tout comme moi - est le fruit de la rencontre conflictuelle de ces deux mondes. Elle a su peu à peu résoudre au mieux les contradictions inhérentes à cette situation malaisée et elle en a conçu une certaine fierté qui lui permet de s'adresser à ses sœurs maasaï et aux femmes du monde entier encore subjuguées par les côtés négatifs de leur tradition.

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INTRODUCTION

A l'âge de treize ans, Naïni était une jeune fille mince, d'environ 1,60 m, à l'aspect enfantin et aux beaux yeux noirs. Ses dents blanches étaient écartées, ce qui la rendait plus belle selon les critères locaux. On aurait pu la prendre pour une candidate dans un concours de beauté maasaÏ. Son sourire électrisait les nombreux admirateurs jeunes et vieux dont elle attirait l'attention. Elle était certainement l' objet de toutes les conversations du village, à tel point que sa grand-mère (Nalo muta) en charge de son éducation, se faisait du mauvais sang, la nuit au lit, en pensant à ce que l'avenir lui réserverait. Elle aurait tant souhaité que Naïni épousât un homme jeune et qu'ils puissent vivre en harmonie! Car souvent au pays des Maasaï, les jeunes filles d'une exceptionnelle beauté sont forcées d'épouser des hommes riches beaucoup plus âgés qu'elles. Trente ans plus tard, Naïni n'a perdu aucun des attributs de sa beauté. Sans aucune ride, son visage lisse de bébé donne l'impression d'une éternelle adolescence. Son sourire tendre et lumineux peut faire croire que le monde repose entre ses mains. Mais ce sourire masque en vérité les profondes cicatrices de tout ce qu'elle a enduré à partir de treize ans, quand on l'a excisée de force selon la tradition tribale et forcée à se marier à un âge si tendre, avec pour conséquence les naissances coup sur coup de quatre enfants, suivies d'un divorce (ou plutôt la fuite pour ce qui la concerne). L'histoire de la vie de Naïni est pleine de douleur, à la fois d'ordre physique et mental. C'est une histoire qui décrit une souffrance profonde et qui souligne les désavantages de la condition féminine. Elle révèle également au lecteur beaucoup des coutumes et traditions du peuple maasaï qui se perpétuent encore de nos jours. Car Naïni les a presque toutes vécues et appréciées. On peut se procurer bien des livres dans les librairies du Kenya traitant des coutumes du peuple maasaÏ. Cependant, je 9

pense que cette expérience authentique d'un mariage d'enfant ainsi que l'éducation de Naïni mettront en lumière ce qui se produit dans certaines communautés. J'espère que cela donnera un autre sens à l'existence des jeunes filles qui pourraient douter de leur propre valeur et sombrer dans une dépression évitable. Mais le courage, l'espoir, l'assurance de soi jouent un rôle considérable. Là où il y a une volonté, il y a un chemin pour venir à bout de la plupart des difficultés de la vie quotidienne. C'est ce que vous comprendrez en lisant ce récit de vie. Le personnage central de ce récit est appelé Naïni afin de ne pas avoir à mentionner les véritables noms maasaï. En accord avec ses propres souhaits, nous ne révélerons pas certains détails de sa vie pour ne pas impliquer ici les personnes concernées. Afin de ne pas empiéter sur l'intimité de sa famille, nous n'en décrirons que les aspects essentiels à la compréhension, sans qu'on puisse pour autant nous faire le grief d'être incomplète. Plus tard, peut-être, nous accordera-t-on la permission de publier le tout? Ou peut-être pas. Naïni donc, est née dans une famille maasaÏ nomade, il y a environ quarante ans. Elle est l'aînée de six enfants. Elle a vu le jour dans la province de la Vallée du Rift, d'où sont originaires les premiers MaasaÏ, tout comme ses parents bien que ceux-ci aient grandi dans différentes parties du Kenya. Ni son père et encore moins sa mère n'ont fréquenté l'école. C'est pourquoi elle insiste pour qu'on consigne par écrit sa lutte ardue pour survivre pendant sa jeunesse, et son combat pour élever ses enfants en tant que mère seule, les sacrifices qu'elle a consentis pour atteindre sa position actuelle - même si celle-ci ne lui semble pas entièrement satisfaisante. Naïni conjure le peuple maasaÏ de prendre l'instruction au sérieux. En effet, elle est fermement convaincue que si ses parents avaient été éduqués, elle aurait eu une vie meilleure et profité au mieux de ce que chaque enfant est en droit d'attendre de sa famille. S'ils avaient été éduqués, peut-être auraient-ils préservé son enfance d'un mariage précoce et l'auraient-ils encouragée à poursuivre des études jusqu'à un âge plus mûr, quand elle aurait pu décider en toute indépendance du choix de son mari. Elle aurait probablement poursuivi ses études jusqu'à 10

l'université ou bien ils l'auraient soutenue financièrement pour qu'elle s'oriente vers des études spécialisées qui lui auraient facilité l'obtention d'un bon emploi. Aujourd'hui, ce ne sont là que des pensées au sujet de ce qui aurait pu advenir~ car d'autres nuages auraient pu aussi bien s'amonceler, comme par exemple les difficultés financières de sa famille, compte tenu du nombre d'enfants restés à la maison, et aussi du fait qu'à cette époque les Maasaï n'attachaient aucune valeur aux études et n'y encourageaient généralement pas leurs jeunes, et encore moins les filles. Mais commençons par le début! Naïni est une enfant illégitime. Nariku, sa mère, était tombée amoureuse d'un homme du nom de Memusi, qui envisageait de la prendre comme seconde épouse. Cela ne s'est pas fait parce que, quand les parents de Memusi ont informé officiellement les parents de Nariku des projets de leur fils (Apuo enkapti en langue maasaï), la permission lui avait été refusée sous le prétexte que sa première femme, King'a Sunye, était de la famille de Nariku, la mère de Naïni. Selon les croyances des Maasaï, le mariage avec deux femmes du même clan est un mauvais présage pour le futur du couple. Sans ce tabou, sa mère aurait pu épouser son père naturel. Plus tard, sa mère a été mariée à Ol-omunyak, un parent éloigné. Cet arrangement a permis à Naïni et à sa sœur Nareyio d'habiter au sein de la même famille. Selon la tradition des Maasaï, Ol-omunyak est devenu automatiquement le père de Naïni, suite à son mariage avec sa mère. Parce que Naïni était considérée comme l'aînée de la famille, on se référait à lui sous le nom de « Menye Narni », signifiant littéralement: père de Naïni. Longtemps, la jeune fille a déploré cet situation scabreuse et elle en a gardé de l'amertume parce qu'elle n'a pas pu grandir entre ses deux véritables parents qui travaillaient dur tous les deux. Aujourd'hui encore, sa mère est attelée à la tâche car elle ne croit pas qu'on puisse obtenir quoi que ce soit gratuitement. Son père, Memusi, a travaillé durement avant sa mort et acquis beaucoup de biens et de terres, à la sueur de son front. Dans sa jeunesse, il avait trimé pour d'autres familles et quand il a atteint l'âge adulte il a été trayeur de vaches chez un fermier anglais, Il

avec l'incapacité d'obtenir une meilleure place à cause de son manque d'instruction. Dans sa jeunesse, des individus avaient pillé leur maison en s'emparant du bétail familial. Grâce à de petits gains, il était parvenu à subvenir aux besoins de sa mère, de ses frères, et plus tard de sa femme King'asunye. Naïni est née après la naissance de ses deux demi-frères issus du lit de King'asunye. La mère de Naïni a été élevée dans un village proche jusqu'à sa rencontre avec Memusi. Sans cette impossibilité de mariage entre ses deux parents, Naïni pense qu'elle aurait pu être heureuse. Il s'agit là, bien entendu, des pensées et des souhaits d'une enfant. Mais qui sait, peut-être sa vie aurait-elle été encore plus dure voire pire, quand on pense que sa mère aurait pu être la seconde épouse d'un foyer. Dans ce cas, Naïni aurait eu un grand nombre de demi-sœurs et de demi-frères. Son père biologique disparu depuis - semblait gentil et bien disposé à son égard, même si il faut dire que Naïni ne l'a pas très bien connu. Elle ne l'a rencontré qu'en de brèves occasions en compagnie de son fils aîné et de sa fille, qui habitaient la même ville. Elle n'était pas proche de lui, même si elle admirait sa force de caractère. Il était correct avec ses enfants bien qu'il n'eût jamais accordé le moindre soutien financier aux études de Naïni ni même pourvu de quelque façon à son entretien. Elle lui avait une fois écrit au sujet de ses difficultés conjugales. Dans sa réponse, il lui avait recommandé de chercher en premier lieu l'aide de son père adoptif et si Ol-omunyak se dérobait, elle devait lui réécrire pour lui dire où en étaient les choses. A partir de là, elle ne lui avait plus jamais écrit. Elle s'était attendue à ce qu'il agisse de manière appropriée pour effacer le passé et la protéger, ce qu'il n'a jamais fait. Elle s'était sentie négligée, n'ayant personne à qui se confier face à ses difficultés familiales. A part cette sollicitation, elle n'a jamais demandé d'aide financière ou autre à son père légitime mais en son for intérieur, elle a toujours espéré qu'un jour il s'inquiéterait de savoir si elle avait besoin d'aide. Malheureusement, cela n'est jamais advenu... Maintenant qu'il n'est plus, elle regrette qu'elle n'ait jamais eu la chance de lui parler de ses sentiments les plus secrets, de lui exprimer son amour et son admiration. Au moment de mourir, Memusi avait procréé plus de trente-cinq enfants issus 12

de trois mariages légitimes, à l'exclusion de Naïni et de sa sœur Nareyio. Naïni était alors en Europe et elle n'avait pas pu revenir à temps pour assister à l'enterrement paternel. Malgré tout, elle avait tristement entrepris le long voyage pour s'incliner sur sa tombe. Pour la première fois, elle était tellement accablée par la douleur qu'elle pleura sans pouvoir se contenir. En dépit de sa déception, elle lui avait toujours voulu du bien. Elle était bouleversée et débordait de chagrin. C'est alors qu'elle s'était rendue compte qu'elle avait définitivement perdu un être cher, et qu'elle ne pourrait plus jamais le retrouver! Sensation ô combien pénible! Elle aurait tant aimé le revoir avant sa mort pour se réconcilier avec lui et lui demander de la considérer enfin comme sa fille... Il était si difficile d'accepter la réalité de cette disparition mais elle était inéluctable. Le grand homme était parti pour toujours! La vérité est qu'il ne lui avait transmis aucun bien. Peut-être y avait-il pensé, mais qui allait avertir Naïni? Sûrement pas son demi-frère ou ses demi-sœurs. Néanmoins, sa présence lui manque encore aujourd'hui terriblement. Elle est convaincue que son père l'aimait, mais qu'il lui a été impossible de lui attribuer quoi que ce soit par méconnaissance des procédures juridiques concernant le partage équitable de ses biens entre tous ses enfants. Le but en écrivant ce livre est de rendre le peuple maasaï vigilant et de l'avertir de ne pas négliger l'instruction, car c'est l'arme la plus forte dont nous disposions dans ce monde en rapide évolution, le meilleur capital que les parents puissent offrir à leurs enfants. Elle souhaite que ceux qui sont dans une position financière favorable daignent aider ceux qui n'ont pas de ressources, car un enfant de plus que l'on instruit représente un Kenyan illettré en moins. Si chacun d'entre nous agissait dans cet esprit, nous n'aurions plus d'illettrés dans notre société. Et nous progresserions davantage.

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Chapitre 1 Naissance en pays maasaÏ

Naïni a grandi au village des Maasaï où sa mère Nariku fut mariée en présence de Lemiso, le frère de son père adoptif, 01omunyak. Avant de l'emmener dans le nouveau foyer où elle allait grandir et passer le reste de son enfance, elle avait habité chez sa grand-mère maternelle (Kokoo) Nashuru. Celle-ci avait été très bonne, faisant tout son possible pour assurer à sa petitefille une nourriture adéquate. Naïni n'avait donc pas souffert de malnutrition pendant sa tendre enfance. Elle lui en .est reconnaissante, d'autant plus que Kokoo la conserva en bonne santé et - surtout! -la combla d'amour les 5 premières années de son existence passées sous son toit. Naturellement, cela n'a rien à voir avec la chance d'être élevée par sa propre mère ou ses parents, mais c'est le meilleur moment de son enfance dont Naïni puisse se souvenir. De bons souvenirs, vraiment!

La gestation et l'accouchement
Si une femme mariée a le bonheur d'être enceinte, il faut qu'elle en informe deux membres de sa famille. D'abord son mari, qui devrait alors s'abstenir d'avoir des rapports sexuels avec elle dès les deux ou trois premiers mois de sa grossesse et durant toute la période restante. Avoir des rapports sexuels pendant la grossesse est inacceptable et considéré comme tabou. On croit que l'enfant sera malade, car la semence de I'homme pénétrera dans les yeux et les oreilles du bébé en gestation aariat enkerai en maasaï. Si cela arrive, l'homme devra tuer une chèvre ou parfois même une vache pendant l'accouchement, afin de nourrir de viande les femmes qui veillent auprès de la mère. 15

S'il refuse, elles se rassemblent, aanya sogo / olkishuroto, et abattent la bête de force. La future mère informe également sa belle-mère de son état, et celle ci prévient alors la sage-femme, en kaitoyioni, pour veiller sur son état. L'entua - la femme enceinte - doit se conformer à un régime très strict jusqu'au jour de l'accouchement. On ne l'autorise à prendre qu'un repas par jour et à n'absorber de lait qu'en provenance d'une vache n'ayant jamais contracté la fièvre aphteuse. Le but recherché est d'empêcher une contamination et une grossesse trop volumineuse et à risques au cas où le foetus était mal positionné pour la sortie. Le massage, destiné à retourner l'enfant dans une position normale, n'est efficace que si le fcetus n'est pas trop énorme. Tous les deux jours et jusqu'à la délivrance, la sage-femme applique cette méthode même si la tête du bébé est dans la bonne direction: en bas. Les sages-femmes traditionnelles peuvent déterminer le sexe de l'enfant en manipulant doucement la partie inférieure de l'abdomen de la maman. Pour cela, elles oignent le ventre d'huile et recourent à des dons naturels de voyance pour reconnaître l'état de la future maman et celui du bébé à naître. Nariku, la maman de Naïni, était l'aînée de sa famille. Quand elle fut enceinte, sa propre mère Nashiru est devenue enkaitoyioni (sage-femme ou matronne) : elle a pris soin de sa fille jusqu'à la venue au monde de Naïni. Comme il n'y avait pas de dispensaire, elle la soignait chaque fois qu'elle ne se sentait pas bien, en lui prescrivant des décoctions bouillies de racines et d'écorces de certains arbres. En tant qu'enkaitoyioni, elle lui faisait exécuter des exercices physiques et la massait pour être sûre de la position normale de l'enfant dans son ventre. Pendant l'accouchement de Nariku, son enkaitoyioni était à ses côtés pour la délivrer du bébé, car elle suivait cette étape jusqu'à son aboutissement, et elle a coupé le cordon ombilical, osotua le nkerai. L'enkaitoyioni avait aussi la responsabilité d'enfouir le placenta dans la terre (emudong) après la naissance. En cas de fausse couche, par exemple quand un bébé naît les pieds devant, il y a un rite pour purifier la maman et l'enfant. Il consiste à tuer un mouton et à verser du lait dans le placenta. La mère de Naïni avait aussi dû se soumettre à certains de ces rites. 16

Elle dut rester enfermée pendant un mois plein, sans voir Memusi ni aucune autre personne étrangère. Son régime comportait du lait, de la viande et de la soupe, mélangés avec des herbes. Pendant qu'elle était enceinte, on lui avait procuré une certaine poudre extraite de feuilles médicinales, qu'elle devait sucer. Si l'accouchement se passe bien, certaines femmes entonnent un chant qui avertit les hommes, tandis que d'autres prennent soin du nouveau-né après qu'on lui ait coupé le cordon ombilical. Puis la sage-femme, enkaitoyioni, demande à la mère de s'agenouiller et la fait vomir pour que le placenta soit rejeté. Après cela, on serre son ventre avec une large bande de cuir (en/dtati). On fait alors boire à la mère un mélange de lait et de sang de vache. Le même soir, les autres parents s'occupent du nouveau-né. Le lendemain matin, la mère boit généralement de la graisse de mouton. Puis les femmes resteront de 30 à 90 jours pour soigner et nourrir l' entomononi (l'accouchée) jusqu'à ce qu'elle soit capable de faire elle-même la cuisine et chercher du bois pour entretenir le feu. Jusque là, il Y a toujours une femme ou deux qui lui tiennent compagnie ainsi qu'au nouveau-né. Ce sont bien entendu des membres de la famille, soit du côté paternel, soit du côté maternel. Dans la plupart des cas, il s'agit de la belle-mère et de la mère de l'accouchée. Ces dames sont généralement plus âgées et n'ont plus les responsabilités qui incombent aux jeunes femmes élevant de jeunes enfants. Après l'accouchement, qui a lieu généralement dans leur maison, le mari cherchera une génisse capable de fournir du sang à en-tomononi.. Le sang est prélevé sur une vache saine que l'on dit sacrée (nasinya), après lui avoir décoché une flèche dans la veine jugulaire. Le sang qui jaillit est alors recueilli en quantité limitée (ang 'oro/d en-tomononi). On le mélange avec du lait pour que la mère puisse le boire et cela tient lieu de transfusion sanguine, car certaines femmes ont beaucoup saigné au cours de l'accouchement et en sortent très affaiblies. On leur offre du sang et du lait parce qu'on pense qu'elles le digèreront facilement. On procède de même pour les malades et les convalescents et la même méthode vaut encore aujourd'hui.

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Après l'accouchement, on fait boire à la mère une boisson mélangée à de la graisse. Celle-ci provient de la queue d'un mouton extrêmement gras. Généralement, c'est le mari qui tue la chèvre grasse ou le mouton bien gras pour sa femme et prépare un plat connu sous le nom 01purda pour entomononi (la mère), qui consiste en un mélange de viande grasse et maigre frite dans de la graisse. Comme la mère de Naïni n'était pas mariée, c'est sa propre famille qui s'est occupée de l'abattage. On a utilisé une partie de la graisse fondue comme huile pour oindre le bébé et la maman. Comme tous les autres bébés, Naïni a été nourrie avec de la graisse en quantité modérée pour générer des calories qui permettent à son organisme de supporter les différences de température. Les Maasaï, jeunes et vieux, sont très peu vêtus, et c'est la raison pour laquelle ils consomment de la graisse tout en s'en enduisant aussi le corps. L'huile ingurgitée par Naïni a servi à isoler son corps, comme une couverture, de sorte qu'elle pouvait marcher sous la pluie sans en craindre ou ressentir la fraîcheur, phénomène normal pour tous les enfants maasaï. Vous voyez ainsi des enfants jouer et courir autour des fourmillières (ilkongoyek) même durant les jours de fortes pluies. Après l'accouchement, on nourrit en général l'enfant au sein jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge d'environ quatre ans ~il sait alors marcher et il est assez grand pour surveiller les veaux autour du corral. Pendant la période où la mère donne le sein à l'enfant, elle n'est pas censée avoir des relations sexuelles avec son mari tout comme c'était le cas quand elle était enceinte. On dit que si elle enfreint ce principe, l'enfant aura une diarrhée chronique, ce qui est évidemment très néfaste et à éviter! Hier comme aujourd'hui, cette mesure est toujours appliquée pour espacer les naissances, car la majorité des femmes maasaï ignorent les moyens de contraception modernes. La communauté maasaï est fermement convaincue qu'il est sain d'allaiter le bébé. Cela concerne la santé de la mère comme celle de l'enfant dont on complète l'alimentation avec du lait mélangé à des jus extraits de certaines écorces et racines d'arbres sélectionnées spécialement pour le bébé.

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