Une jeunesse dans la crise

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EAN13 : 9782296311794
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UNE JEUNESSE DANS LA CRISE
Les nouveaux acteurs lycéens

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Dernières parutions : Bourgoin N., Le suicide en prison, 1994. Coenen-Hutter J., La mémoire familiale: un travail de reconstruction du passé, 1994. Dacheux E., Les stratégies de communication persuasive dans l'Union européenne, 1994. Lallement M. (ed.), Travail et emploi. Le temps des métamorphoses, 1994. Baude10t c., Mauger G., Jeunesses populaires. Les générations de la crise,

1994. Esquenazi J.-P., Film, perception et mémoire, 1994. Gagnon c., La recomposition des territoires, 1994. Giraud C., Introduction raisonnée aux concepts d'une sociologie de l'action, 1994. Plasman R., Les femmes d'Europe sur le marché du travail, 1994. Robert Ph., Les comptes du crime, 1994. Ropé F., Savoir et compétences. De l'usage social des notions à leur problématisation, 1994. Van Tilbeurgh V., L'huître, le biologiste et l'ostréiculteur, 1994. Zolotareff J.-P., Cerclé A, Pour une alcoologie plurielle, 1994. Sarfati G.-E., Dire, agir, définir. Dictionnaires et langage ordinaire, 1995. Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouk J.-C., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A-M., Sociologie du tennis, 1995. Hierle J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A, Devenir éducateur, une affaire de famille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A, L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A (eds), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Martin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'HoutardA., Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) Isabelle, Anciens villages, nouveaux peintres. De Barbizon à Pont-Aven, 1995. Walter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle professionnel, 1995.

Alain Borredon

UNE JEUNESSE DANS LA CRISE Les nouveaux acteurs lycéens

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

@ L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-3827-X

A tous les lycéens qui ont permis à ce livre d'exister, et plus particulièrement à tous les leaders qui m'ont fait confiance. A tous ceux qui, inlassablement, refusent de subir, et choisissent de devenir acteurs et actrices de vie.

A VANT-PROPOS

Il est aussi très certain que, toutes les fois que nous approuvons quelque raison dont nous n'avons pas une connaissance bien exacte, ou nous nous trompons, ou, si nous trouvons la vérité, comme ce n'est que par hasard, nous ne saurions être assurés de l'avoir rencontrée et ne saurions savoir certainement que nous ne nous trompons point. J'avoue qu'il arrive rarement que nous jugions d'une chose en même temps que nous remarquons que nous ne la connaissons pas assez distinctement: à cause que la raison naturellement nous dicte que nous ne devons jamais juger de rien, que de ce que nous connaissons distinctement auparavant que de juger. Mais nous nous trompons souvent, par ce que nous présumons avoir autrefois connu plusieurs choses, et que, tout aussitôt qu'il nous en souvient, nous y donnons notre consentement, de même que si nous les avions suffisamment examinées, bien qu'en effet nous n'en ayons jamais eu une connaissance bien exacte. René Descartes, Les principes de la philosophie, 44e principe, 1644, Paris, Vrin, éd. 1989, pp.83-84.

Les jeunes? " Ce sont les enfants du rock débile, les écoliers de la vulgarité pédagogique, les béats de Coluche et Renaud, nourris de soupe infra-idéologique cuite au showbizz, ahuris par les saturnales de " Touche pas à mon pote" et, somme toute, les produits de la culture" Lang", " C'est une jeunesse atteinte d'un SIDA mental ", écrivait Louis Pauwels 1 en décembre 1986, après un mois de protestations étudiantes, puis aussi lycéennes. Il est difficile de croire que de telles appréciations aient pu tout à la fois émerger et être publiées dans un quotidien national à large audience ; sauf à prêter à ces mots une volonté téléologique de traiter ou masquer d'autres maux, comme pour tenter par une pensée extrémiste de totalement discréditer une jeunesse inquiète. Ces mots, et le projet de loi
I

. Louis Pauwels, La manipulation:

le monôme des zombies, Le Figaro Magazine,

6 décembre

1986. 5

de Monsieur Devaquet qu'ils étaient censés défendre, illustraient en tous cas la méconnaissance de la réalité du moment, de la même manière que, huit années plus tard, un autre gouvernement, en se lançant dans le Contrat d'Insertion Professionnelle des jeunes, allait heurter les aspirations de cette même couche sociale. Ce livre n'est pas là pour juger des gouvernements, des ministres ou de leurs oeuvres; il est une contribution à la connaissance non pas de toute la jeunesse, mais des lycéens, en ce que depuis huit ans, par une régularité étonnante, ils prennent comme à plaisir de nous gratifier tous les quatre ans d'un mouvement de protestation ou de revendication de masse. Connaître pour comprendre comment on devient un nouvel acteur social, fût-ce de manière éphémère, et comprendre pour dégager du sens: les jeunes sont-ils les hérauts d'une nouvelle participation démocratique ?

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INTRODUCTION

Je n'exprime pas ici une préférence idéologique.. j'affirme que l'idée de mouvement social ne peut pas vivre hors de son association avec celles de démocratie et de marché. Alain Touraine, Découvrir les mouvements sociaux, in Action collective et mouvements sociaux, F. Chazel dir., 1993, p. 28.

Dans un rapport au Recteur de l'Académie de Nancy-Metz, nous parlions en 1982 de l'existence d'un malaise lycéen fondé sur un profond besoin de reconnaissance sociale manifesté à trois niveaux] : - dans la relation avec les enseignants et, plus généralement, avec les adultes de l'École, les lycéens critiquant le schéma d'imposition autoritaire demandaient de pouvoir prendre une place active dans l'apprentissage ; - dans le fossé entre une famille où le dialogue est devenu possible et une École où l'adolescent a l'impression de n'être souvent qu'un exécutant, c'est-à-dire un être agi par d'autres, alors même que par ailleurs on lui demande de commencer à devenir adulte; dans une inquiétude sociétale ambivalente: d'un côté une légère majorité intéressée par la politique, mais de l'autre une grande perte de croyance en un idéal, minant le terrain de sa construction identitaire. Et, déjà, une coupure flagrante à l'intérieur même de cette jeunesse entre des élèves de CAP ou de BEP très largement désintéressés par la politique et des élèves des filières valorisées, impliqués dans ledit débat démocratique. Dès le début des années Mitterrand, nous étions donc en présence d'une génération en quête d'activité et non pas d'une" bof génération ", comme cela fut si souvent écrit dans la décennie quatre vingt. De cette quête implicite à la critique socialement exprimée et aux actes posés, il y fallut du temps et des occasions; il y fallut aussi comme une croissance, le temps de s'affirmer et de passer d'un statut d'acteur rallié lors du mou-

-

I. Alain Borredon, Existe-t-il un malaise lycéen ?, Rapport de synthèse au Recteur de l'Académie de Nancy-Metz, novembre 1982, 47 p. Enquête auprès d'un échantillon représentatif de lycéens de la vilIe d'Épinal (N = 513).

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vement de 1986 à un statut d'acteur autonome (mouvement de 1990) puis d'acteur-partenaire dirigeant au printemps 1994. Cela nous conduit donc naturellement à soutenir la thèse que ces lycéens adolescents ont, l'espace de trois mouvements sociaux, fait la preuve qu'ils étaient devenus de nouveaux acteurs sociaux dans la société française. Comprendre cette genèse puis cet établissement et en saisir la portée sociale et éducative, c'est en fait dégager les différents paramètres des mouvements lycéens: - ils sont un " mouvement social", non pas vraiment, à première vue, au sens d'Alain Touraine et de l'École actionnaliste, mais en ce qu'une couche sociale a produit une organisation, des critiques et des actions visant à obtenir le maintien d'un statut quo protecteur, sans attaque statutaire dépréciative, ou une amélioration substantielle de leur condition sociale. La problématique qui se dégage est celle d'une dynamique de la mobilisation et de l'adhésion; - ce sont des adolescents (et non pas des adultes) qui, à un moment donné, s'érigent en acteurs sociaux, voire en acteurs de droit: cette particularité constitutive de l'acteur est essentielle pour comprendre les modalités ou les limites de leurs actions et de leurs critiques; - l'action de ces acteurs s'opère depuis un lieu particulier: le lycée (ou l'Université pour les étudiants) est une" institution" ou, tout au moins, un cadre 1, qui peut être facilitateur ou inhibiteur; il peut tout aussi bien devenir lui-même la cible d'exercice de la critique sociale; - les mouvements lycéens s'inscrivent dans un moment précis de l'histoire de la société française et de ses caractéristiques générales: la référenciation sociétale est donc le quatrième angle d'approche du fait social" mouvement lycéen", en ce que la société modèle ou permet une certaine critique sociale 2 tout comme, d'ailleurs, en ce qu'elle pourrait bien être ô combien influencée par une idéalisation de la jeunesse. Ainsi apparaît un modèle analytique du mouvement lycéen 3 composé de quatre pôles et d'une pluralité de problématiques possibles selon que l'un d'entre eux est conçu ou non de manière prédominante et selon que l'on en envisage les sous-modalités relationnelles. Nous avons ici choisi, dans un premier temps, de privilégier la problématique du mouvement social pour trois raisons:
. A la suite des analyses de François Dubet, l'application du concept d'institution au lycée est assez fortement problématique. Cf Dubet, 1991. 2. Cf l'analyse socio-historique de John Mc Murtry sur l'histoire du questionnement et de la reproduction sociale, 1988. 3 . Il est facile, sur cette base, de proposer un modèle plus général applicable à l'analyse de tous les mouvements sociaux, l'acteur lycéen cédant la place à un acteur inf111Ilier ou ouvrier par exemple, et le lycée à l'hôpital ou l'entreprise.
1

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nous postulons que les temps de crise sociale (de conflits ou de revendications) sont propices pour faire émerger les caractéristiques génériques de l'acteur qui s'engage; SCHEMAWI: LE MODELEANAL¥TIQUE DU MOUVEMENTLYCEEN
(MS-L) (MS-M)

-

I

LE MOUVEMENT SOCIAL

..
I

.1

L'ACTEUR ADOLESCENT (M-L)

(MS-SF)

LE MOUVEMENT LYCEEN
(M-SF) LA SOCIETE FRANCAISE

\..
(SF-L)

.

LYCEE

LE

- ce postulat a été vérifié dans la recherche que nous avons menée sur la pensée critique des lycéens, dans le cadre historique des deux

mouvements de 1986 et 1990 1. C'est ainsi que nous avons mis en évidence une structure formelle de la critique, ce que vingt années de recherches américaines appliquées à la pensée critique dans le cadre stric. tement scolaire n'avaient pu produire. - la nature même du fait social observé est celle d'un mouvement social", même si nous le situerons dans l'espace-temps de " son émergence. Un mouvement social est observable par ses deux dimensions internes (quel mode de représentation ou quel rapport représentant/représenté, quelle construction de l'identité de l'acteur) et externe (dans quelle régulation du social il s'inscrit, quels sont ses rapports avec les autres organisations et avec l'Etat). Cette observation doit elle~même être contextualisée pour comprendre la dynamique propre qui l'englobe et,
1. Cf. " La critique dans le système éducatif. Pensée critique et mouvements lycéens, Alain BOITedon, thèse de doctorat en Sciences de l'Éducation, 1992, en particulier les pages 547-609. Voir aussi notre communication au Premier Congrès d'actualité de la recherche en éducation et formation, 1993, pp. 13-17.

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parfois, le nourrit. Il faut donc voir de notre part un parti pris épistémologique en faveur d'une conception globale de l'action, telle que Loïc 1. D. Wacquant et Craig Jackson Calhoun ont pu la formuler: " La personne sociale se constitue en effet dans et par la totalité des liens sociaux et culturels où l'individu biologique qui en est le support se trouve insé-

ré " 1 . Cette problématique ne recouvrira pas exactement celle de l'action
collective en ce qu'elle intégrera la spécificité de l'individu adolescent dans toutes ses composantes biologiques, psychologiques et sociologiques, afin d'éviter des interprétations superficielles sur le mode du spontanéisme adolescent, ou par trop sociologisantes. Le choix de centration sur la problématique du mouvement social conduit à privilégier les trois couples de relations qu'elle génère: - la mobilisation orchestrée par les leaders du mouvement vise à produire l'adhésion et la participation de l'individu adolescent, lequel dispose d'une gamme élargie de réactions possibles allant de l'opposition à la surenchère, en passant par l'indifférence (relation MS-AA) ; - cette mobilisation s'inscrit localement dans des lycées qu'il s'agit de gagner à la cause défendue. C'est ici que s'effectue le travail quotidien soit des leaders qui veulent élargir leur base de légitimation, soit celui d'autres acteurs locaux engagés dans des entreprises éventuelles de sape institutionnelle de cette mobilisation - proviseurs, professeurs, conseillers d'éducation en particulier - ou au contraire de soutien plus ou moins actif (relation MS-L) ; - enfin, elle cherche (ou non) à s'appuyer sur des alliés dans la société française pour affronter ses adversaires tout en faisant de ce théâtre social la scène de l'autoproclamation de son existence (relation MS-SF). Ce choix ne signifie pas toutefois l'oubli des autres pôles d'analyse: la portée de ces mouvements lycéens ne sera en effet pleinement appréhendable qu'en la référençant premièrement à l'âge biologique et psychosociologique de l'acteur adolescent (afin d'éviter de méconnaître la réalité intrinsèque de l'acteur agissant), deuxièmement à l'espace local d'exercice et d'émergence de la critique sociale, le lycée (parce qu'il est un lieu tout à fait pertinent de l'exercice même de la critique sociale), à la société française enfin, dont les traits évolutifs portent les stigmates de ce que nous appellerons une double déviation adolescentrique2 et immature. En réintroduisant, dans un deuxième temps donc, les trois autres pôles de l'analyse d'un mouvement social, nous serons amené à revenir sur la nomination propre du fait social observé pour dire que les lycéens
1. Loïc J. D. Wacquant et Craig Jackson Calhoun, Intérêt, rationalité et culture. A propos d'un récent débat sur la théorie de l'action, 1989, p. 51. 2. Selon la proposition du psychologue et psychanalyste Tony Anatrella, in "Intenninables adolescents ", 1988.

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ne constituent pas seulement un "groupe d'intérêt" produisant des " revendications" pas plus qu'ils ne se sont toujours contentés de faire de la " pression institutionnelle" : il y a bien chez eux:la présence ponctuelle de traits relevant de la catégorie sociologique" mouvement social " selon la terminologie d'Alain Touraine). C'est dire, ce faisant, que nous concevons notre modèle analytique du mouvement social comme un
modèle d'essence systémique.

Les données sur lesquelles nous nous appuierons, en dehors de celles déjà fournies par les différents médias d'information, ont été recueillies de deux manières. Quantitativement, nous avons pu, lors des trois mouvements lycéens, faire passer des questionnaires d'enquête dans un même lycée polyvalent d'une assez grande agglomération française (Limoges, 150000 habitants), permettant entre autre un suivi intéressant du degré de mobilisation. Nous avons complété cette collecte d'informations par des méthodes plus qualitatives, principalement lors des deux derniers mouvements: suivi intégral de toutes les réunions d'un comité d'action lycéen en 19902, suivi quasi intégral des réunions des coordinations iséroises et entretiens semi-directifs avec des leaders, des acteurs de base et des opposants ou indifférents, en 1990 et 1994. Cette pluralité de techniques de recueil de données permet tout à la fois de découvrir, derrière des individus précisément repérables, des stratégies et démarches globales, en même temps que le contact avec les acteurs réels et leurs actions nous évite de prendre nos propres perceptions pour des faits objectifs en nous rappelant s'il en était besoin que " les faits sont têtus" comme se plaisait à le dire Alfred Sauvy. Cela nous autorise aussi à pouvoir aborder le délicat passage du microsocial au macrosocial, coeur de tant de controverses, réductions ou aberrations théoriques3 et à prétendre pouvoir parler d'une émergence d'un nouvel acteur social sans ignorer sa filiation sociale et sociétale. Le mouvement de 1986 nous servira à planter le décor des acteurs en présence et à souligner l'importance de l'éveil des acteurs lycéens. Ceux-ci affineront à l'automne 1990 l'organisation de leur mouvement, sans toutefois parvenir à dépasser, malgré l'efficacité étonnante de leurs actions, de nombreuses fragilités internes. Au troisième temps de leur
[. Alain Touraine, La production de la société, 1973, pp. 347-432 et Découvrir les mouvements sociaux, in Action collective et mouvements sociaux, F. Chazel dir., 1993,pp. 17-36. 2. Et il était indispensable, pour notre recherche sur la pensée critique, de constituer un corpus de critiques exprimées par les lycéens, afin de pouvoir élargir la conception américaine de la pensée critique: . . '.. . Pour une presentation de quelques-uns des tennes de ce débat, vOIr LOlc J. D. Wacquant et

.

Craig

Jackson

Calhoun,

Intérêt,

rationalité

et culture.

A propos

d'un récent

débat

sur la théorie

de l'action,

1989,

pp. 41-60.

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envol, ce sont eux qui, plus que les étudiants, parviendront par la mobilisation effectuée, à remporter une troisième victoire. En des temps de crise économique et sociale où les syndicats ordinaires ne peuvent que constater" la crise d'une tradition: celle d'un système de représentation que les nouvelles générations ne prennent plus en charge "l, ces trois victoires nous pressent de nous interroger sur la portée immédiate et à plus long terme du réveil des enfants de la République vacillante.

1

. Antoine Bévort, La CFDT, la désyndicalisation
Chazel, 1993, p. 52.

et la tradition de syndicalisation

française, in

François

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PREMIÈRE

PARTIE

L'ÉVEIL DES ACTEURS LYCÉENS

Nous ne voulions rien casser, nous sommes restés calmes. Nous avons montré que nous pouvions nous montrer solidaires et que nous savions prendre nos responsabilités. La direction nous avait seriné que nous étions une microsociété et que nous devions avoir un comportement responsable, le jour où nous montrons que nous avons compris la leçon, on nous expulse du lycée ... Il faut savoir ce que l'on dit, il faut savoir ce que l'on fait quand on est responsable! Est pris qui croyait prendre! Nous recommencerons jeudi. Nous ne sommes pas des girouettes de pâte à modeler. Christian, lycéen limousin, leader spontané.

En 1986, les lycéens ont, avec l'aide des étudiants et sous leur direction "technique", pris leurs responsabilités pour se mobiliser contre un projet de loi dont ils ont estimé qu'il pouvait leur porter tort. Trois points principaux étaient reprochés à ce texte: une sélection à l'entrée des futurs Établissements Publics d'Enseignement Supérieur (E.P.E.S.) faisant donc du baccalauréat un diplôme insuffisant pour accéder à l'Université, une augmentation sensible des droits d'inscription, des diplômes qui, quoique nationaux, créaient des inégalités entre les diplômés, en fonction de la plus ou moins bonne réputation de l'E.P.E.S. Dans la foulée, les lycéens ont aussi demandé l'annulation de la réforme des baccalauréats, réforme qui conduisait à une recomposition importante de filières, mais n'était pas directement liée au projet Devaquet. 15

Esprit critique exercé à l'encontre d'un projet de loi et critique en actes à travers toutes ces manifestations de rue : ce mouvement ne s'est cependant pas limité à cela. " On en a marre d'être des cobayes de toutes les réformes! " criaient les étudiants et les lycéens de Brest, " Notre avenir ne nous appartient plus: le projet de loi Devaquet nous juge en irresponsables, incapables de prendre les décisions concernant notre propre destin! " leur faisaient écho ceux de Brive. Cette critique n'était donc pas seulement une critique technique d'un projet de loi, mais étaitelle pour autant une critique morale, au nom de valeurs clairement identifiables? Et puis, d'abord, les lycéens de 1986 connaissaient-ils réellement ce projet de loi qu'ils ont combattu ?

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CHAPITRE 1 LE MOUVEMENT " LYCÉEN" ET SON CONTEXTE GÉNÉRAL

Notremouvement donc imposé le retrait total du projet Devaa
quet sur les universités et du projet Monory sur les lycées. Face à un gouvernement musclé, cette victoire a pris une portée dépassant les universités: la "pause " a été décrétée pour d'autres réformes (code de la nationalité, prisons privées, drogue ...J. Depuis quand un mouvement social avait-il remporté un tel succès? Le mouvement a gagné parce qu'il était massif. Il est resté massif parce qu'il était démocratique. Et la démocratie a permis que la détermination de tous s'exprime directement, sans" intermédiaires " ou "modérateurs " professionnels. Massif, déterminé et démocratique: trois caractéristiques étroitement liées qui ont permis cette victoire. Le mouvement était non politicien mais pas apolitique: non politicien parce qu'indépendant des partis, tout en acceptant leurs militants et parce que, surtout, étranger à tout calcul cynique. Politique, parce que ce mouvement s'adressait à un gouvernement particulier, et qu'il a été nourri du ras-le-bol d'une politique sécuritaire, raciste et anti-jeunes. Sylvia Zappi, in David Assouline et Silvia Zappi, Notre printemps en hiver. Le mouvement étudiant de 1986, p. 325.

Une question de terminologie dès l'abord: mouvement étudiant ou mouvement lycéen? C'est vrai, ce sont les étudiants de Villetaneuse qui lancent l'action collective et ce sont les leaders étudiants qui constituent une coordination nationale unitaire étudiante, laquelle assure la direction du mouvement; les lycéens ne rejoindront leurs aînés qu'à la fin du mois de novembre, mais c'est pourtant leur nombre à eux qui l'emportera sur celui des étudiants dans la gigantesque manifestation parisienne du 4 décembre 1986.

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Ce n'est donc pas seulement un mouvement étudiant, comme l'ont un peu oublié Sylvia Zappi et David Assouline, les deux membres dirigeants de la coordination étudiante, mais ce n'est pas uniquement un mouvement lycéen, même si tel est l'objet principal de ce livre. 1986 figurera, avec le recul, comme le véritable essor des acteurs lycéens qui ont eu besoin, pour se lancer, de l'aide toute acquise de leurs grands frères ".
Il

Chronologie d'une victoire (lycéenne et étudiante) (gouvernementale)

et d'une défaite

Dès la fin de l'année universitaire 1985-1986, avant de partir en vacances, des étudiants d'universités du midi de la France (Bordeaux, Montpellier) et de Bretagne (Brest) avaient déjà manifesté leur inquiétude sur leur avenir, avant donc les véritables discussions sur le projet de loi Devaquet et son adoption au Sénat le 30 octobre, par 227 voix contre 79. II faudra cependant quatorze jours pour que s'amorce une réaction étudiante, à l'Université Villetaneuse, autour d'Isabelle Thomas et Thaï-

ma Samman, le jeudi 13 novembre 1 , même si, dès le 5 novembre, une

assemblée générale d'étudiants à Dijon avait parlé, à propos du projet de loi, Il d'état de légitime défense ". A 13 heures, ce jeudi 13, c'est la première assemblée générale à laquelle participent 600 étudiants sur les 2000 journaliers qui la fréquentent et elle débouche sur un vote de la grève à la quasi-unanimité. Démocratique d'entrée de jeu, impulsée par la base et les leaders locaux, dans un synchronisme interactif: c'est d'abord un étudiant non syndiqué qui demande la parole et déclare:
Il

Soit le gouvernement retire son projet, soit Devaquet démissionne Il et

c'est Isabelle Thomas qui propose de faire voter la grève. La gestation du mouvement, commencée le 13, durera jusqu'au 23 novembre et sera marquée tout d'abord par la montée en pression de quelques universités (Villetaneuse, Dijon, Caen), puis par le samedi 15 novembre, à Caen, où la première coordination d'étudiants de dix villes de l'Ouest demande le retrait du projet de loi et l'organisation d'une manifestation nationale. Le 13, la grève démarre effectivement à Villetaneuse (paris XIII) et le 22 surviennent les états généraux étudiants organisés par l'UNEF-ID à la Sorbonne. Cela fait quelques mois que ce syndicat étudiant avait prévu de faire de la lutte contre le projet Devaquet le thème central de ses états généraux. 1 500 à 2 000 délégués, représentant 40 universités, se prononcent pour la grève générale; il est
! . Nous nous appuyons sur les deux livres d'acteurs de premier plan que sont David Assouline et Sylvia Zappi, Notre printemps en hiver, 1987, et Julien Dray, SOS Génération, 1987, ainsi que sur la presse et les autres médias de la période, en particulier Libération et son numéro spécial au titre évocateur" La nouvelle vague ",janvier 1987.

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également décidé d'organiser pour le jeudi 27 novembre des manifestations dans toute la France. Cette agitation qui gagne les universités et a pris ses premiers quartiers dans les lycées dès le 17 ou 20 novembre] , commence à acquérir une audience nationale à laquelle semble répondre deux ouvertures gouvernementales: le lundi 24, sous la forme d'amendements envisagés, et le lendemain où s'instaure pour la première fois un débat en duplex sur RTL entre Isabelle Thomas et le ministre Alain Devaquet. Dès lors la bataille est engagée, celle des médias, des vraies et fausses informations, et celle de la mobilisation générale des jeunes. Jusqu'au 4 décembre, ce sera la croissance ininterrompue du mouvement. 23 novembre, 200 000 manifestants entre République et Bastille (Libération) ; 27 novembre: 200 à 300 000 à Paris, 200 à 400 000 en province (Libération ou Le Monde, respectivement) ; 4 décembre: 800 000 à 1 000 000 à Paris (Libération, L'Humanité), 300 000 en province (Le Quotidien de Paris, L'Humanité). C'est donc bien un mouvement de protestation nationale, présent tant dans les grandes villes (30 000 à Grenoble, 20 000 à Toulouse) que dans les petites (3 000 à Aurillac le 27 selon Libération, 5 000 à Brive, 4000 à Périgueux, 1 500 à Guéret, selon l'Écho du Centre). Face au nombre, les membres du gouvernement interviennent fréquemment sur les médias nationaux (y compris le Premier Ministre, Jacques Chirac, le 30 novembre à TF 1), sans annoncer d'autre ouverture que le renvoi en commission (notifié le 28) ou une autre rédaction du projet mal compris et mal lu selon le Premier Ministre (ce 30 novembre). Le 4 décembre est l'aboutissement de trois semaines d'actions collectives multiples, dans les lycées et les universités, et c'est le grand rendez-vous que le Ministre de l'Éducation en personne avait lui-même signifié aux manifestants: " J'attends de voir vraiment ce que veulent les étudiants avant d'arrêter une position". Il sera entendu au-delà des espérances de la coordination nationale des étudiants et des coordinations lycéennes. Le Ministre de l'Éducation finira par recevoir une délégation d'étudiants et lycéens, mais pour une entrevue purement formelle; tombera alors la phrase de David Assouline au micro de France Inter: " Le gouvernement vient d'opposer un refus catégorique au million d'étudiants et de lycéens venus lui demander le retrait du projet. Les AG décideront demain de la poursuite du mouvement". A la sortie de l'entrevue bloquée de cette fin d'après-midi 4 décembre, débute une période trouble et troublée: crise lycéenne et crise politique s'enchevêtrent jusqu'à l'annonce finale du retrait du projet de loi le 8 décembre. La fin de la manifestation d'abord a mal tourné: les leaders
1

. Le 17 pour D. Assouline et s. Zappi, le 20 pour 1. Dray.

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de la coordination étudiante parviennent difficilement à faire face aux événements qui se bousculent et aux policiers qui commencent à charger. Des affrontements s'en suivent, des tirs tendus (ce qui est interdit) de grenades lacrymogènes sont effectués; le bilan est lourd: du côté des manifestants, deux étudiants (Jean-François Rigal et Patrick Berthet) et un lycéen (Jérôme Duval) sont très gravement blessés et du côté des forces de l'ordre, on dénombre 10 blessés. Le lendemain à Paris, des dizaines de milliers de manifestants protestent spontanément contre les violences policières et dénoncent l'usage de méthodes non démocratiques (on ne blesse pas des manifestants pacifiques). Au journal télévisé de vingt heures, René Monory annonce qu'il a été chargé par le Premier Ministre du dossier universitaire jusque là sous la responsabilité du Ministre de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur, Alain Devaquet. Il précise que les trois points contestés ne seront pas débattus au Parlement pour l'instant et que la réforme des lycées n'en est qu'au stade d'une consultation et d'une réflexion qui ne modifieront pas les conditions de la prochaine rentrée scolaire. Et puis tout s'accélère: dans la nuit du 5 au 6 décembre, de violents affrontements opposent les forces de l'ordre et des manifestants et, vers deux heures du matin, survient le drame: la mort de Malik Oussekine. On ne saura pas si c'est sous les coups des voltigeurs qui l'ont poursuivi jusque dans une entrée d'immeuble qu'ils ont forcée ou si son état de maladie rénale a influé de manière décisive sur sa mort I . Presque au même moment, dans un café de Pantin, un autre jeune, Abdel Benyahia, est tué par un policier alors qu'il tentait de séparer deux hommes qui se battaient. 6 décembre: éditorial de Louis Pauwels dans le Figaro Magazine : " Une jeunesse atteinte d'un sida mental" et démission du ministre Alain Devaquet. 7 décembre: la coordination étudiante maintient l'exigence du retrait du projet de loi. 8 décembre: le Premier Ministre, Jacques Chirac annonce à 13 heures le retrait du projet Devaquet. Le soir, René Monory communique l'abandon du projet de réforme des lycées. 9 décembre: Jacques Chirac annonce la pause des réformes en France. Mais le point final de ce mouvement attendra encore un jour pour être écrit: la coordination a appelé à une grève générale d'une journée et invité les syndicats à la suivre et à participer à la manifestation de protestation contre la mort de Malik Oussekine et contre les blessures graves de trois manifestants. "Plus jamais ça ! " est le mot d'ordre de ce mouvement protestataire suivi, selon les organisateurs, par 500 000 personnes à Paris et en province (250 000 à Paris et 200 000 en province pour le journal Libération). A Paris, des délégations étrangères d'étudiants sont
l "On veut nous faire croire que, sans sa maladie rénale, Malik ne serait pas mort. Nous disons que, sans les coups portés, Malik ne serait pas mort. Me Kiejman, in Libération op. cit., p. 72. "

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