UNE MAÏEUTIQUE DU SUJET PENSANT

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Art, Pédagogie, Psychanalyse et crise d'Adolescence tissent ici des liens inhabituels pour permettre un travail maïeutique. Le terme de maïeutique est emprunté à Socrate qui aimait à dire qu'il accouchait les esprits comme sa mère accouchait des corps et cette comparaison paraît également pertinente pour le travail psychique enclenché au cours de la transformation pubertaire : c'est de soi qu'il s'agit d'accoucher désormais, sans possibilité de fuite, sinon décompensatoire ou psychpatique.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296426801
Nombre de pages : 304
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UNE MAIEUTIQUE DU SUJET PENSANT Approche clinique ou L'ART, L'ADOLESCENT ET SON THERAPEUTE

Collection Sexualité humaine dirigée par Charlyne Vasseur-Fauconnet
Se.\:ualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet autre fût-il soimême. Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc. Elle est directement issue de l'Enseignement d'Etudes Biologiques, Psychologiques et Sociales de la Sexualité Humaine de l'Université Paris
XIII

- Bobigny.
Déjà parus

L'intime civilisé, Jean-Marie SZTALRYD(éd.) Sexualité, mythes et culture, A. DURANDEAU,Ch. VASSEUR-FAUCONNET. Empreinte, sexualité et création, Joëlle MIGNOT (éd.). L'amour la mort, André DURANDEAU(éd.). Du corps à l'âme, Suzanne KEPES, Danielle M. LEVY. Le sein, images et représentations, Viviane BRUILLON., Marc MAJESTÉ (éds) Sexualité et écriture, Danielle LEVY (dir.). Effraction, par delà le trauma, Monika BROQUEN,Jean-Claude GERNEZ. L'adolescence. Identité chrysalide, Dr Pierre BENGHOZI Sexe et guérison, A. DURANDEAU, Ch. VASSEUR-FAUCONNET, J.M.
SZTALRYD (dir.).

Adolescence et sexualité. Liens et maillage-réseau, Dr Pierre BENGHOZI (dir.). Avortement: l'impossible avenir, J-1. GHÉDIGHIAN-COURIER

Renée-Laetitia

RICHAUD

UNE MAIEUTIQUE DU SUJET PENSANT Approche clinique ou L'Art, l'adolescent et son thérapeute

Préface de Raymond Cahn

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9925-2

A ceux qui, à un moment de leur vie, ont eu plaisir à croiser la mienne

Illustration de couverture: Psyché, Philippe Thill, 1989

SOMMAIRE

Préface de Raymond Cahn Introduction

9 .15

Chapitre 1 - Elaboration du cadre Un squiggle particulier. '" .25 Restauration d'une pensée en lien .4 L'oeuvre artistique, l'adolescent et son thérapeute 57 Intrication du social et du psychologique dans une lignée 71 En quête de soi 89 Votre âme est un paysage choisi. 107 Chapitre 2 - Dynamisme de création La chaîne aimantée Espace de création: pensée prélogique et medium malléable Dynamisme de création: l'oeuvre comme extension de l'appareil psychique Chapitre 3 - Sujet adolescens Adolescence Public maïeutique
Chapitre 4

115 121 141 .157 ..173

- L'oeuvre

d'art, un biais pour donner au soi

vision diffractée et voilée de lui-même Translation De biais: schéma et commentaires Objet esthétique, rencontre et identification Ecriture d'une nouvelle Fonction du maïeute et ses limites L'oeuvre d'art et la représentation de soi Conclusion Bibliographie Index ..183 199 203 .223 249 267 277 ..283 293

PREFACE

Il y a 25 ans s'est créé un lieu de soin pour adolescents victimes d'un effondrement psychique ou pris dans un processus d'invalidation, plus ou moins limité ou envahissant, de leurs possibilités de penser, d'éprouver, d'établir des liens. S'est constituée une équipe d'hommes et de femmes qui, à titres divers, s'intéressaient à la problématique du soin, de la relation, de la transmission du savoir. De leur expérience partagée, vivifiée par la pensée psychanalytique, s'est progressivement affirmé un mode d'écoute, d'action et de compréhension qui a peu à peu forgé l'instrument thérapeutique qu'est devenu l'hôpital de jour du Parc Montsouris. Pratique étayée par une élaboration théorique spécifique impliquant un cadre, le déploiement d'un processus où, parallèlement à un projet concret, si aménagé fût-il du fait de la pathologie de ces adolescents, se rejouaient et se répétaient avec les adultes les mêmes impasses, les mêmes conflits que ceux qui s'étaient noués avec les objets du passé, y compris les plus reculés. Il importait donc de tenter de mieux les comprendre et par là même les revivre autrement sans le recours de quelque interprétation que ce soit, que ni l'office de l'institution ni le fonctionnement de ces adolescents ne permettaient même d'imaginer. S'est par contre imposée la nécessité de situer le noyau de telles pathologies dans le registre narcissique et d'utiliser comme outil de travail et d'action privilégié la dimension transitionnelle et l'élucidation, chez tous les soignants, de leur contre-transfert ou de leurs contre-attitudes en tant que répétition d'interrelations archaïques avec l'objet, seul moyen d'espérer s'en dégager et dont le sens ainsi proposé trouvait son répondant par ce que le travail avec les familles permettait de comprendre.

On en trouve témoignage dans les divers travaux parus depuis lors, psychiatriques, psychanalytiques, institutionnels ou pédagogiques, chacun à sa manière nouni de cette perspective, et dont le livre de Renée-Laetitia Richaud porte à son tour témoignage, tout en en constituant l'un des plus beaux fleurons. Comme chacun des membres de cette équipe, elle s'est trouvée confrontée pour la première fois dans sa trajectoire personnelle à la problématique de la psychose à l'adolescence, sans expérience autre que celle spécifique à sa formation de départ, en l'occurence celle d'une enseignante de français psychopédagogue. Aidée par son expérience propre du divan, elle a, elle aussi, participé à la tâche et à la visée commune, mais pour forger peu à peu de sa place un instrument relationnel et thérapeutique absolument original. Il est vrai qu'au départ, dans sa dimension pédagogique, culturelle, éducative, la fonction de la narration, de l'écriture est déjà du côté du muthos, en contrepoint du savoir démonstratif, du logos. Alors que le sujet du logos n'est guère en principe qu'un méta-sujet, engagé dans sa visée même dans le processus de dévoilement de la réalité du monde, le sujet du muthos, lui, se situe, à travers la pratique narrative, comme sujet parmi d'autres sujets, narrateur interpellant le narrataire en même temps qu'interpellé par lui, mobilisant toutes les formes et toutes les dimensions de l'invention créatrice, contribuant à réinstaller des individus en perdition dans des chaînes narratives rompues. D'où l'intérêt qu'offre en soi une telle pratique, qu'elle se fasse sur un mode individuel ou en atelier d'écriture, rendant plus aisé le fonctionnement de la pensée, sensibilisant à l'expression écrite et l'enrichissant peu ou prou. Toutefois, cette forme d'échange intersubjectif par la narration risque fort, chez des sujets aussi perturbés, d'atteindre assez rapidement ses limites. Ce qu'institue, pratique, approfondit Renée-Laetitia Richaud est d'une toute autre portée et d'une toute autre visée. Sa "thérapie maïeutique" s'avère en effet à la fois technique et théorie de l'abord des perturbations du "fonctionnement de la pensée subjectivante à l'adolescence".

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L'évoquer plus avant serait immanquablement empiéter sur ses propres descriptions et élaborations et, par là même frustrer le lecteur du plaisir de leur découverte. D'autant que sa méthode d'exposé est celle-là même de sa démarche de pensée, où pratique et découvertes cliniques et leur théorisation ne cessent de se nourrir mutuellement, dans la succession de ses élaborations, de leur interrogation, de leur remise en cause ou, au contraire, de leur confirmation ou de l'ouverture qu'elles offrent sur des questions nouvelles. Il me semble cependant nécessaire d'évoquer certaines des caractéristiques les plus spécifiques de son approche, qui n'est pas celle psychanalytique ou psychothérapique au sens classique du terme. C'est pourtant bien d'un "traitement" qu'il s'agit, mais d'une façon qui n'appartient qu'à elle de "se conduire" vis-à-vis du thème abordé ou du sujet de l'échange, de le "soumettre à la pensée", de l"'examiner'" dans un va-et-vient avec son interlocuteur dont l'objet est le bien de tous tout en n'appartenant à personne en particulier. Attitude impliquant de sa part l'engagement nécessaire à la mise en branle et à l'investissement par l'autre de ce "jeu" très particulier, tout en demeurant suffisamment à distance de toute implication personnelle et de toute réponse, consciente ou inconsciente, à quelque manifestation que ce soit de transfert objectaI, parallèlement à l'attention qu'elle porte, et jusqu'à ses expressions les plus dissimulées ou les plus exquises, à ce qui du sujet se trouve véhiculé de plus secret, de plus impensable, de plus terrifiant par le truchement du procédé même. Un procédé fondé sur l'utilisation partagée de l'oeuvre tierce, et qui précisément parce qu'offrant à ces divers registres des modes de figuration pensables, des résonnances affectives tolérables, sera peut-être en mesure, à travers ses divers et subtiles détours, de les faire s'exprimer et permettre leur réappropriation par le sujet. C'est le déploiement possible de cette aire intermédiaire, coextensive de son identité et de son décodage du monde, qui peuvent, précisément parce que champ neutre d'expérience, donner sens et réalité vivante, dans l'illusion partageable, aux fantasmes ou aux angoisses les plus enfouis ou les plus exclus. Mais c'est aussi parce que le maïeute aura été capable
I

Autant de tennes utilisés par Robert pour définir ou évoquer le tenne "traiter".

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d'en saisir la signification et la force que, sans pour autant lui en faire part directement, se verrait infléchie l'expression ou le mode de pensée de son interlocuteur, lui permettant la réutilisation, voire la découverte des divers registres de la métaphore. Certes il ne s'agit pas ici d'un système d'échange fondé sur le déploiement et l'élucidation de la problématique transfert-contretransfert. Pourtant c'est bien la capacité du maïeute en certaines circonstances cruciales à utiliser ses propres associations, jusqu'alors sidérées ou fourvoyées, qui deviendra la clef de voûte d'un tel processus, et dont on ne voit guère comment la dénommer autrement que contre-transfert, même s'il est le fruit d'un matériel apparemment très indirect et néanmoins par là même désormais décrypté et objet d'un impact vrai sur lui. Un contre-transfert mobilisé sur un mode bien différent de celui auquel se voit confronté le psychanalyste directement imbriqué-intriqué dans son interrelation avec son patient psychotique, avec le recours pour s'en extraire, qu'a trouvé Bion à travers la capacité de rêverie de la mère. Confronté à une situation analogue, sur un mode certes indirect et distancé, le maïeute se voit néanmoins contraint à un même travail d'élucidation. Se voit ainsi ouverte, de la part de l'objet, la possibilité de penser l'impensable et de le faire entendre - même "de biais", même sans le recours de l'interprétation. Cas de figure exemplaire d'un possible abord thérapeutique de la psychose voire de toutes les pathologies, à des degrés divers, du processus de subjectivation et qu'on retrouve dans d'autres abords institutionnels, voire dans le cours même d'un traitement psychanalytique où, chez un adolescent, l'échange à propos d'un tableau, du thème d'un roman ou d'un film vient ouvrir un espace à une situation jusqu'alors bloquée, voire en modifier le cours. Quel que soit le cas de figure, la pathologie narcissique est ici prévalente, renvoyant au rôle fondamental de l'objet primaire dans l'organisation première de la psyché et sa différenciation, notamment à travers sa fonction pare-excitante et, si celle-ci s'avère excessive ou insuffisante, au risque d'excès ou d'insuffisance de sens. La méthode élaborée par Renée-Laetitia Richaud propose précisément une réponse possible et particulièrement appropriée à cette double problématique telle qu'elle vient à s'actualiser avec une particulière intensité à l'adolescence, à laquelle viendront trop

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souvent se surajouter des traumatismes de divers ordres, narcissiques aussi bien qu'objectaux. Une réponse dont viennent d'être évoquées les conditions fondamentales, auxquelles cependant il faut ajouter ce qui constitue l'apport peut-être le plus personnel de l'auteur en la matière, soit la dimension de la fonction esthétique, et qui joue un rôle si considérable, et trop souvent insuffisamment reconnu, dans l'univers psychique de l'adolescent. C'est en effet l'utilisation, dans sa pratique maïeutique, de l'objet esthétique, qui offre à Renée-Laetitia Richaud l'occasion d'écrire ses plus belles pages, où une place privilégiée se voit légitimement accordée à Marion Milner, et notamment à l'illusion esthétique originaire d'avant la séparation d'avec l'objet et l'utilisation du symbole, renvoyant à ce Deux en Un où s'établissent les fondements de la subjectivation, avec les risques alors impliqués de sa faillite ou de son fourvoiement. Si l'esthétique, selon Steiner, se définit comme la compréhension et l'expérience d'une forme pleine de sens, l'objet subjectif, tel que le conçoit Winnicott, ne peut-il pas être considéré lui-même comme le paradigme d'une forme pleine de sens? Ainsi, dans l'indéfinie tentative de la psyché de maîtriser ou de satisfaire les pulsions, adviendrait ou s'emplifierait à l'adolescence une sorte de nouveau pouvoir s'appuyant certes sur la pulsion scoptophilique, mais issu d'abord et avant tout de ces premiers temps psychiques, avec leurs premiers aléas liés à l'objet, - de la jouissance du travail de la découverte du sens et la dimension de transcendance, de sublimation des pulsions qu'elle implique. Ce que radicalisent encore, dans le même registre, les théorisations de Meltzer, d'un gradient entre l'expérience intense, "esthétique", liée à l'afflux de stimulations que le nouveau-né reçoit du monde ou de l'objet, et l'inconnu quant aux qualités internes de cet objet, source à la fois d'une angoisse et d'une dépression risquant d'attaquer, jusqu'à les réduire ou les détruire, les qualités esthétiques du dit objet. Or, à l'adolescence, la confrontation à l'objet hétérosexuel susciterait une réédition de ce conflit esthétique des débuts de l'existence.

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Quoi qu'il en soit, comme le souligne Guillaumin, "le désir de l'oeuvre belle", le désir poïétique de l'objet esthétique a pour mission à l'adolescence, de combler le besoin de doubles ou d'objets d'étayage collectif, vécus à la fois comme internes et externes, doublures du moi hors du moi, a fortiori lorsqu'ils visent à transcender les affects d'incomplétude et d'étrangeté et à réparer ainsi leurs échecs et leurs défaillances. Selon cet auteur, la "pratique élaborative" de R. L. Richaud en illustre précisément la nature et la fonction, dans une sorte d'enveloppe d'émois, de perceptions et de
significations partageables avec autrui
1.

Une telle pratique, comme on le constatera à chaque illustration clinique, implique chez le maïeute une Einfühlung, une empathie particulière à l'égard tant des productions de l'adolescent que des tableaux et textes littéraires objets de leur échange. Cette Einfühlung n'est-elle pas d'ailleurs une notion venant de l'esthétique posthégélienne du 19ème siècle, soit l'identification comme "passage dans l'autre", le "se sentir dans la peau de" caractéristique de l'expression esthétique? Rappelons, pour conclure, la place accordée dans cette approche à la dimension économique par la possibilité jusqu'alors gravement compromise et qu'elle ouvre à nouveau d'un jeu, c'est-àdire d'une marge, d'un espace ménagé, pour le Je, de la parole, de la représentation, d'un jeu possible avec le monde interne, le monde externe, dans leur entre-deux. En d'autres termes quant à la possibilité, pour l'adolescent, d'être ou de (re)devenir sujet.

Raymond

CAHN

I

GUILLAUMIN 1. (1997), Expérience esthétique et identité, Adolescence, 15-1,

n029, pp. 19-31.

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INTRODUCTION

L'emprunt du terme de maïeutique est bien entendu fait à Socrate, qui selon Platon aimait à dire qu'il accouchait des esprits comme sa mère accouchait des corps. Quant au choix de nommer thérapie maïeutique l'abord clinique du fonctionnement de la pensée subjectivante à l'adolescence, il tient à ceci: pédagogie et psychanalyse s'y rencontrent tout en perdant le cadre traditionnel de leur exercice. Rencontre transformatrice: H20 n'est ni H2 ni O. Une catalyse a opéré une transformation des substances originelles, hydrogène et oxygène, et leur union a donné naissance à l'eau. Après de nombreuses pages écrites sans suffisante satisfaction, c'est cette comparaison qui nous a paru la plus apte à traduire la nécessité d'adopter, pour cette thérapie particulière, une nomination particulière. Et le clinicien devient maïeute. L'accompagnement que propose le maïeute aux adolescents, à un moment où leur pensée se trouble du fait de la crise d'adolescence, est une possibilité de réinvestissement de cette activité de pensée, reposant sur un détour: celui de la création littéraire, cure d'écriture. Le dynamisme central est celui du processus de la création esthétique tel que la théorisation analytique l'éclaire, dynamisme de mise en pensée par le biais de la création de l'oeuvre, biais de la "mise-en-oeuvre" unissant monde interne et monde externe. Oeuvre du muthos, d'une figuration telle que l'offre roman, poésie, film, peinture, monde de l'art à la fois symbolique et imaginaire, où Narcisse, grand créateur ou adolescent, fait de son reflet une oeuvre réellement singulière et pourtant communicable.

Cet abord maïeutique de l'adolescence met l'accent sur l'une des deux tâches d'adolescence. Deux tâches s'imposent en effet à l'adolescence: celle de permettre à la libido génitale de rencontrer son objet d'amour, celle de faire en sorte que le sujet puisse s'appuyer sur une permanence construite de tous les liens antérieurs à la crise, que le soi demeure suffisamment solide pour que les dépressions narcissiques et les effrois objectaux, creux et crêtes de la vague d'adolescence, n'abîment pas le navire, et même que des chantiers de réparation le rendent plus stable car de nouveaux matériaux le permettent. C'est l'ambition d'une thérapie maïeutique à l'adolescence, après le traumatisme de l'Unheimliche pubertaire, déstabilisateur, voire décompensateur. Qu'en est-il de l'état des lieux, qu'en est-il des instruments à la disposition du maître d'oeuvre, dans ce temps de création-recréation de soi? Qu'en est-il de la qualité des processus et des réseaux associatifs? Quels faisceaux de traces les anciennes liaisons-déliaisons-reliaisons ont-elles laissés? Les symbolisations primaires ont-elles jadis permis que le soi puisse s'affirmer dans son identité séparée? Les symbolisations secondaires sont-elles suffisamment lestées? De toute façon, même dans le meilleur des cas, le soi n'est pas en mesure de soutenir l'aventure de la nouveauté pubertaire et de la subjectivation adolescente sans renforcement. Le plus souvent l'environnement y suffit en se renouvelant capable d'être là, de résister aux attaques, de se laisser saisir dans le regard nouveau de l'adolescent, de ne pas se sentir médusé par ce qu'il s'autorise: symboliser l'objet dans sa singularité, c'est à dire tout d'abord les objets parentaux, mais aussi la famille élargie et les ascendants des déux lignées. C'est la construction du bouclier de Persée, construction transitionnelle du sujet pensant, pensant ses désirs (ou du moins les laissant être, n'ayant d'autre handicap que de réussir ou non à les réaliser), et pensant ses objets (épreuve de symbolisation de la psyché face aux non-pensé, non-pensable, non-dit... du monde interne comme du monde externe). Mettre l'accent du côté de la construction d'une pensée en lien, d'une pensée liée au soi, revêtue des couleurs du soi, de sa singularité, c'est redire sous une autre forme l'affirmation de Renan: le style, c'est I'homme. Citation-poncif qui, comme tous les poncifs, perd de sa capacité d'être entendue, et pourtant... Tout

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comme peut-être la réponse de Freud à la finalité de la psychanalyse: aimer et travaillerl. C'est du côté du travail, et tout d'abord du travail psychique que s'inscrit une thérapie maïeutique. Soyons plus précis car c'est ce qui s'entend le moins de cette thérapie reconnue intéressante, originale, créative: la libido objectale et la libido narcissique, (aimer et s'aimer), non inhibée quant au but, est affaire de cadre psychanalytique, cadre de la cure psychanalytique; le détour par le bouclier de Persée, soit l'inscription des traces, de l'écriture, du senti-pensé-vécu, est la centration du travail maïeutique. Il n'est pas question de ou bien... ou bien... , ou bien le sexuel, ou bien l'intellectuel, mais de configuration d'un cadre pour que se déploie plus aisément tel ou tel mouvement de la psyché, la psyché elle-même restant une, qu'elle travaille ou qu'elle soit amoureuse. Le mouvement d'une cure maïeutique est donc celui d'une re-présentation, d'un re-gard, sur soi et sur l'autre, "de biais", grâce aux matériaux du présent et du passé, des rencontres actuelles et des souvenirs, du hic et nunc et de l'histoire (celle dont Piera Aulagnier fait le "basanos", la pierre de touche de la non décompensation à l'adolescence). Avoir pour finalité de donner ou redonner richesse et souplesse aux processus de pensée à l'adolescence, c'est donner ou redonner à la psyché les conditions de mise en fontionnement de ce processus. Le cadre maïeutique est cadre à translation, comme le cadre analytique est cadre à transfert: le modèle de l'une est l'objet esthétique, l'oeuvre "belle", l'oeuvre "de la profondeur", celui de l'autre est la capacité de l'analyste à laisser les projections imagoïques le prendre pour objet. La fonction de l'analyste est d'interpréter, celle du maïeute de se faire medium malléable comme jadis l'objet primaire, c'est à dire accompagnateur co-créateur du processus de symbolisation permettant re-présentation de l'objet et parallèlement création de soi, dans un même mouvement. "A la limite du Moi", dit Jean Guillaumin, limite entre dedans et dehors, soi et objet, soi et la réalité du monde externe, altérité sur laquelle et à partir de laquelle le Moi gère les désirs du Ça et les attentes de l'Idéal du Moi ou les impératifs du Surmoi. Mais à la condition, comme le dit Raymond Cabn, qu'un espace de liberté ait été suffisamment laissé
1 Guillaumin J., Souffrance, Plaisir et Pensée :"La pensée est un travail", Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 61.

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à la psyché, ou bien au coeur de l'être campe l'aliénation, l'objet et ses désirs ayant été incorporés à la place des désirs propres du sujet. La symbolisation de l'objet, dans ce dernier cas de figure, s'est trouvée interdite au sujet par crainte de mort narcissique de l'objet, et donc risque de perte d'amour invivable. C'est l'un ou l'autre, et l'un, - le sujet -, s'aliène, pour ne pas perdre l'autre, - l'objet -, l'incorporant en s'automutilant du nécessaire regard sur l'objet, renonçant au travail de symbolisation. C'est le contraire de l'aventure de Persée, héros maïeutique: Persée triomphera de Méduse, (objet primaire et bouche d'ombre sexuelle), la mère aliénante, grâce au boucliermiroir lui donnant figuration, donc distance. De quoi ce bouclier est-il fait sinon des représentations que se donne le sujet? Représentations de l'objet et tout autant de lui-même, représentations du monde interne et du monde externe (environnement - regard - éprouvé relationnel - bain de paroles), représentations ayant pour but d'endiguer les mouvements psychiques sans les rendre caducs, en leur donnant expression, forme: ils ont alors à la fois, droit de cité et de non nuisance, variations tempérées par exemple de la violence originelle avec leur effet apotropaïque 1.Mission des créateurs, destin des artistes et des adolescents que cette mise à distance de l'objet médusant dont l'attrait, incestueux et mortifère, ne se masque que de sa représentation "de biais", c'est à dire décollée de l'incorporation aliénante. Comme on l'entend, du moins je l'espère, notre approche n'est pas cognitiviste. Elle est relance d'un processus de pensée (auquel s'oppose les troubles du thinking), mettant en trace l'expérience, donnant asile psychique aux éprouvés, préparant le lit des fonctions hypothético-déductives: "notre" pensée est pensée intermédiaire, pensée pré-logique, ainsi que sa parole: muthos et non logos, subjectivation et non science, aire symbolico-imaginaire du musée des arts et de la littérature. Pas toute la littérature mais celle qui joue avec les mots et les images, celle même très précisément qui joue à mettre en lien mots et images. Le "reveneure", mot créé par Humpty-Dumpty, et dont s'étonne Alice, est à ce titre particulièrement parlant: pendant un temps transitionnel - il est encore tout odorant des goûters pris au retour de l'école dans la maison familiale retrouvée. Nous voici parvenus au coeur du travail maïeutique. Proposer à l'adolescence de se servir des représentations offertes par les grands créateurs, de s'identifier au processus de création luimême pour atteindre le but atteint par peintres, poètes, cinéastes ou
I Apotropos: "qui détourne", cf Jean Clair, Méduse, Paris, Gallimard,1989.

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romanciers: donner corps à tous les fantasmes, les incarner et les mettre en tension avec une réalité recréée, les déposer hors d'euxmêmes dans cette mise-en-oeuvre de soi et de son regard, dont toute oeuvre est la trace. Proposer aux adolescents de rejouer les jeux inachevés, de donner du jeu à leurs représentations en se servant du modèle de la création esthétique, c'est à dire d'une représentation qui allie singularité et universalité sous une forme voilée, imposant au récipiendaire de l'oeuvre de la recréer pour la rencontrer, de passer par ses propres réseaux de symbolisation pour la traduire. Résoudre la crise d'adolescence en empruntant au créateur son mode de résolution de sa propre crise créatrice: un débordement pulsionnel entraînant dépression et/ou excitation. Cet ouvrage donnera de nombreux exemples de ce jeu entre soi et soi au gré de rencontres avec cet autre-soi que sont les oeuvres, et en théorisera certains aspects. Nous invitons le lecteur à nous suivre dans l'élaboration progressive de cette forme de thérapie suscitée par une interrogation sur la fonction de la pensée dans l'économie psychique du sujet lors de ce temp,s si fécond de dernière intense croissance ("adolescens"). Pensée, redisons-le, permettant au sujet de (re)mettre en jeu ses relations aux objets et à lui-même, processus de pensée se renforçant des jeux avec les mondes imaginaires des grands créateurs, processus accompagné de l'attention du maïeute au déploiement fantasmatique de ce que l'adolescent projette au fil des séances et à sa capacité croissante de construire son propre pare-excitation. Je termine cette brève introduction par ce qui a fait naître mon intérêt pour les troubles du penser en lien et leur impact sur la psyché: c'est tout d'abord ma formation initiale de professeur de lettres classiques, mon enseignement en lycée puis en hôpital de jour, où la direction m'a laissé progressivement créer cet abord maïeutique de la psyché. C'est également mon analyse personnelle. Ce fut ensuite la volonté de rendre audible la richesse de cette forme de thérapie adaptée à la croissance du temps d'adolescence et à un public d'adolescents dont le symptôme le plus manifeste est un échec scolaire, le plus souvent larvé, parfois massif, alors que leurs capacités intellectuelles et leur désir conscient ne sont pas en cause. Pour m'astreindre à une recherche et surtout à y consacrer régulièrement du temps, j'ai entrepris la rédaction d'une thèse dont ce livre rend publiques les parties les plus cliniques et les théorisations essentielles qui les éclairent.
1 Adolescere, "grandir", choix de traduction du verbe latin fait par Paul Robert dans son Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française.

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Ce fut dernièrement un enseignement à Paris V. Curieuse expérience de devoir construire cours et sujet d'examen sur un mode rationnel pour transmettre sinon l'irrationnel, du moins l'indirect, le voilé, le transitionnel. Les séminaires de formation à cette approche thérapeutique m'avaient sensibilisée, il est vrai, aux difficultés de transmission d'une clinique de la transitionnalité et à ce qu'elle implique: proposer un objet et un regard qui puisse se recomposer d'un autre regard, rejouer le jeu du trouvé-créé. Je fais à nouveau le choix de tisser transitionnellement une rencontre. Le lecteur s'y perdra un peu. Mais peut-on devenir sujet de ses pensées autrement, lorsqu'il s'agit non de savoir mais d'introjection, de pensée créatrice, ou pré-logique ou transitionnelle? Parler du muthos en terme de logos est faisable, et souhaitable, mais donner expérience du muthos me paraît tout aussi nécessaire pour que l'espace et le fonctionnement psychique qui sont les objets d'une thérapie maïeutique ne soient pas abusivement réduits à des rapprochements avec des formes plus connues. Tout en sachant illusoire le souhait de recevoir critiques ou marques d'intérêt, c'est néanmoins sur ce souhait que je me sépare de celui ou celle qui vient de m'accorder un peu de son temps.

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CHAPITRE 1

ELABORATION DU CADRE

Ce chapitre est fait des articles qui ont progressivement théorisé le cadre maïeutique. Le lecteur pourra ainsi retrouver le cheminement de la théorisation s'adaptant à la fois aux difficultés de pensée et d'être, à l'adolescence, à partir du support d'un objet externe particulier: l'oeuvre esthétique, ~ppellation sous laquelle nous regroupons les oeuvres du muthos utilisées au cours des séances. Le lecteur verra également évoluer la terminologie nommant le maïeute: pédagogue puis psychopédagogue et enfin maïeute lorsque la conceptualisation du cadre a abouti à ce qui fait l'objet de cette publication: une thérapie maïeutique. Un squiggle particulier, premier article retenu, se centre sur le dynamisme de l'établissement du contact entre l'imaginaire de l'adolescent et celui de son thérapeute, l'un et l'autre s'articulant sur la fantasmatique de quelques textes littéraires élus. Les résonances affectives suscitées par ces textes rendent progressivement possible un entre-deux transitionnel, un espace de co-création où l'attribution d'appartenance, de responsabilité ou de revendication, se dilue au profit d'un jeu dont les acteurs sont momentanément interchangeables. En contrepartie, le style de l'adolescent fait progressivement sien ce qui s'agrège et s'arrime à sa fantasmatique propre. Du squiggle émerge ainsi l'organisation singulière d'un discours mythique personnel, soubassement d'une organisation de pensée alliant subjectivité et universalité.

I

Romans, peintures,

films, poésie.

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UN SQUIGGLE* PARTICULIER
"Honneur des Hommes, Saint Langage, Discours prophétique et paré, Belles chaînes en qui s'engage Le dieu dans la chair égaré". Paul Valéry, La Pythie.

Quel est le dieu qui s'enchaîne dans la chair des mots et lui donne ce caractère sacré que Platon et Valéry reconnaissent, l'un et l'autre, à la poésie à vingt-cinq siècles d'intervalle? Quelle est cette fascination dont on ne crédite pas vraiment l'être qui la fait exister? Dans la République, Platon finit par refuser au poète la première place dans la Cité et ne lui accorde plus que la septième car celui qui prête sa voix à la divinité n'est que le messager du dieu qui l'habite. Pourtant, si l'inspiration est up souffle venu d'ailleurs et si "le premier vers est donné des Dieux" , le reste est travail. L'artiste, certes, n'explicite pas l'originaire de la création et, si le psychanalyste tente d'en expliciter la source, il n'en conquiert pas pour autant la capacité de créer. Le génie se dérobe toujours dans la singularité irréductible de la forme qu'il revêt, une forme aussi singulière que chacun. Dans le domaine de l'esthétique, depuis que les Dieux sont morts, l'inconscient en fait figure, et l'on sent bien que la créativité et l'inconscient ont partie aussi liée que jadis créativité et divinité. Un irréductible à la clairvoyance humaine, à la conscience explicite, organise toujours la magie de toute oeuvre fascinante pour un plaisir indicible.
* Notre travail nous a fait penser un jour au jeu anglais que Winnicott pratiquait souvent en début de séance: l'un dessine un trait, l'autre le prolonge... on le commente, on le poursuit: une rencontre s'est amorcée entre le thérapeute, l'enfant et leur inconscient. (E. Seghier et R-L. Richaud. ) Play: jeu sans règles codifiées, playing: jeu en train de s'inventer, tandis que le fame est jeu avec règles, selon la terminologie de Winnicott Valéry P. Au sujet d'Adonis.

Il semble qu'à l'adolescence cette fascination parfois rejoint la séduction et l'effroi. Le risque de mort du destin de Narcisse, la captation possible au miroir des eaux, suscite une phobie de tout ce qui de près ou de loin touche à l'image qui prend corps, à la pensée qui risque de s'y égarer: pour renaître sublimée ou pour s'y perdre à tout jamais ? Certains adolescents semblent pressentir plus que d'autres, mieux protégés, les risques qu'ils encourent à donner forme à leur pensée. Les mots et les images font une sarabande dont il vaut mieux s'écarter. La fuite ou le dénigrement valent mieux que l'emprisonnement dans les chaînes de ce langage particulier de la poésie dont la séduction mortifère, plus que la beauté, se laisse deviner. La force d'aimantation est trop grande pour être tenue à distance. Une sorte de trou noir s'ouvre sous le langage secondarisé, menacé de folie ou appauvri parfois jusqu'au silence. Lorsque nous rencontrons nos jeunes Narcisses en souffrance, nous tentons de rétablir un lien entre l'imaginaire terrifiant du miroir oublié et l'organisation actuelle de la pensée que les images persécutent et que les mots trahissent.
Pour Aurélien tout allait bien, sauf ses difficultés d'expression, en particulier écrites, et tout particulièrement dans le cadre scolaire.

Aurélien... un adolescent dont le corps semblait d'une consistance anormalement ferme, donnant le sentiment d'une musculature empesée comme un col d'antan, au regard trop uniformément noir que traversait tout à coup une lueur intense, un éclair-poignard. Aurélien, à la parole à peine audible dans sa rapidité excessive, mal articulée, à la limite du bégaiement et du chuchotement. On s'attendait à ce que d'une minute à l'autre une crise d'asthme vienne suspendre leflot, lefiger. Toute question plus personnelle le mettait sur le qui-vive, allumant cette curieuse lueur d'incendie dans le noir du regard. Tout allait bien. Se détendant tout de même un peu, il laisse se poser de temps à autre sur son visage par ailleurs impassible un sourire fugitif, mais éclatant, enfantin, désarmant. Il consent à nommer "l'énervement" que l'un de ses camarades provoque en lui. Ce mot d'énervement fut le seul qui surnagea dans ma mémoire avec une connotation affective lorsque je me remémorais l'entretien, premier trait d'un squiggle habituellement plus diffus, moins cerné. Parmi ses nombreuses

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lectures, celle du Colonel Chabertl retint mon attention parce que ma mémoire me rendit avec effroi, hors du récit oublié, la brusque vision de la fosse aux morts, image fulgurante d'une horreur glacée. Parce que je venais de relire l'oeuvre assez récemment, parce qu'Aurélien s'échauffait en parlant de l'époque napoléonienne?

Un second trait du squiggle se dessinait ainsi: il disait Colonel Chabert, j'entendais choix électif d'une époque, héros mythique, modèle d'identification; je disais l'émotion et l'horreur de la seule scène qui surnageait dans ma mémoire à ce moment-là, gardant tout le reste dans un sévère oubli, me mettant en défaut et en verve. Il avait lui-même malgré son intérêt abandonné l'ouvrage en cours de route; la semaine suivante, il avait retrouvé le livre, l'avait terminé, achevé et m'en fit un récit impeccable. Rien à dire. Je repris la scène de la fosse aux morts dans une culpabilisation inconfortable et... nous tombâmes sur la "rage" du Colonel Chabert, "rage" appelée "énervement" par Aurélien. Le squiggle s'enrichissait d'un trait nouveau que j'exploitais aussitôt: jeu de gammes sur la colère, la violence, destructrice, constructive, sur le poids des mots, leur choix. Balzac, contrairement à Verlaine n'avait pas choisi son mot "par quelque

méprise".
Un "à la manière de Balzac", qu'il aimait beaucoup, continua le jeu. Son thème, ruine, duel, trahison, se prêtait à l'écriture d'une nouvelle. Les premières mesures du squiggle se jouent dans le charivari de la fosse d'orchestre accordant encore ses violons. Ce qui en émerge est bien peu, le plus souvent beaucoup moins que ce qu'Aurélien laisse entendre, et ma fantasmatique en écho bien moins active. Mais à un moment ou à un autre, dans le respect d'un cadre scolaire superficiel, inopérant, d'une pensée en faux self sur mode défensif, quelques notes émergent. Ce sont ces quelques notes, véritables têtes de pont, qui permettent de donner à l'objet de
I Balzac (de) H., Le Colonel Chabert, Pléiade II, Paris, Gallimard, 1951, 10861147.

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notre travail, texte ou reproduction d'oeuvre d'art, sa place fantasmatique et formelle, ou esthétique si l'on préfère. Ce sont également ces notes qui orientent notre commentaire de cet objet transitionnel particulier, aussi important en lui-même que par l'usage qui en est fait: son contact est aussi matriciel que notre exhibition en anticipation d'une autre façon de rencontrer sur la scène de l'imaginaire la création artistique. La mise en place du squiggle se tresse de ces trois imaginaires qui deviennent progressivement poreux les uns aux autres: celui du créateur (peintre, poète, romancier...), celui du psychopédagogue et, d'abord en sommeil, puis étonnamment débridé, celui de l'adolescent. Ainsi une tresse se constitue peu à peu, liant dans une progression toujours en mouvement ce qui se crée, ce qui s'oublie, sans vraiment se perdre, ce qui se rencontre, sous le regard aux nuances singulières de chaque adolescent mais dans une attitude passive, réceptive, commune à tous, creuset ou négatif, peu à peu construit dans l'ombre, d'une mémoire spontanée, inconsciente ou peu consciente de ce qu'elle mémorise. Textes littéraires ou reproductions d'oeuvre d'art sont offerts à l'adolescent comme des objets désacralisés sur lesquels il n'y a pas un discours élaboré à tenir mais une rencontre naïve à parler. Dans un espace imaginaire délimité comme une scène, on propose l'objet à rencontrer: on l'aborde sans règle codifiée, dans une parole où la spontanéité a le droit de dire n'importe quoi à condition d'être une parole sur l'objet et d'avoir pour but de le saisir dans les réactions qu'il suscite. L'objet n'est pas neutre, il est la création élaborée d'une vision, d'une passion... il est l'aboutissement d'un processus qui a trouvé les mots, la forme, pour les enchâsser. Nous ne sommes pas neutres non plus. Qui parle le premier de l'adolescent ou de nous? Peu importe, mais les deux parlent. Etonnement, ressemblance, différence, incompréhension, doute, se trouvent exprimés. "Tiens, je n'avais jamais prêté attention à ce détail. C'est marrant, tu n'as pas vu que cftte forme au premier plan est un homme accroupi traité par Dali dans les mêmes teintes que la roche? Moi, c'est tout le jeu des doubles que je n'avais pas vu au premier regard". Dans cet échange apparemment et en partie égalitaire, une attention se crée à ce qui est vu d'abord, dit avec ou sans émotion, dans l'ennui ou au contraire la profusion d'idées qui semblent liées à l'objet mais ont chaque fois une coloration différente. Avec tel adolescent, les détails s'accumulent, se posent les uns à côté des autres tels des éléments de puzzles, se dispersent, semblent obéir à une
1 Dali S., Métamorphose de Narcisse, tableau de la Tate Gallery, Londres (1936)

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aimantation centrifuge. Il dissocie, fractionne, semble ne pouvoir saisir une ligne d'ensemble. Avec tel autre, tout est beau, souriant, idylliquement harmonieux. Pas d'ombres ou réduites à leur simple matérialité. Le sombre, le noir n'éveille pas d'échos inquiétants. On prend le contrepied, on joue le contrepoint, on accentue les dissonnances, on crée une inflation du côté du ténébreux, du menaçant. Avec tel autre, tout est chaste. Cette jeune liseuse, dont on pourrait voir la culotte si elle n'était pas de profil, n'est pas aussi absorbée dans sa lecture qu'elle en a l'air. Son corps oublié se donne à voir avec une impudeur d'autant plus évocatrice qu'on la surprend sans qu'elle s'en rende tout à fait compte. Si l'objet n'est pas neutre et nous non plus, nous allons parfois au-delà. Nous provoquons. Le père Goriot est le christ de la paternité, d'accord, mais prenons la scène où il se roule tel un amant au pied de sa fille... La verbalisation de nos affects, de notre vision des choses, l'effort authentique et toujours renouvelé de la rencontre, ici et maintenant avec ce texte-là et pas un autre, avec cet adolescent-là et pas un autre, ne donnent pas le résultat de notre travail antérieur mais l'opèrent devant lui pour saisir au mieux dans notre propre verbalisation ce qu'il a aujourd'hui, face à cet adolescent-là, d'irréductible à ce qu'il était, hier, avec un autre adolescent. Babette vient régulièrement mais son allure est hésitante. Toujours de noir vêtue, le regard caché par sa chevelure, elle attend souvent passivement mes propositions. Au Bonheur des Dame/ encore truffé de réminescences scolaires "mal digérées", advient comme un possible récit mais il s'épuise vite. Seule la scène de l'arrivée de Denise devant la boutique du "bonheur des dames" avive un peu son regard. La lecture en est sussurée, hâchée, presque coupable. Lorsque je relis devant elle le texte, je suis étonnée de mon excès de théâtralisme mais Denise a vraiment le regard émerveillé, fasciné, interdit devant toutes ces étoffes aux noms chatoyants qu'elle ne peut atteindre. Babette semble paralysée. J'essaie d'accrocher quelques mots: "Paris Bonheur", je me laisse séduire par tous ces noms d'étoffes aussi inconnus d'elle que de moi, on laisse chanter le mot, on rêve ce qu'il évoque: le chaud, le froid, le doux, le rude, le soyeux, le rèche... J'exhibe ce que je ressens sous cette avalanche de contacts où les sens s'entremêlent, où le mot sonne et se pare de mille reflets.
I Zola E., Au Bonheur des Dames.

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Quand j'ai fini d'explorer tous les sens, épuisée, à court d'arguments, haletante, les tissus se transforment tout à coup en gâteaux appétissants, en bonbons odorants dans la vitrine d'une boulangerie devant laquelle un enfant ne pourrait que baver d'envie. J'oublie les contours, la surface du texte, la perspective logique et plonge dans ce qu'il a en creux. Elle s'étonne mais son sourire tolère la rupture, accepte cette aventure de substitutions. Elle s'initie à me regarder exhiber mon plaisir naif et transgressif. Dans un moment de temps suspendu, elle entre dans ce rêve "étrange et pénétrant", ni tout à fait au Bonheur des Dames, ni tout àfait à elle, ni tout àfait à moi. Quand les échanges sur les textes peuvent se multiplier dans le cadre établi, cadre enregistré comme tel par l'adolescent dans une sorte de mémorisation spontanée, quand l'espace scénique imaginaire se déploie sous le sens logique secondarisé du texte, la créativité fantasmatique de l'adolescent et son corollaire, sa mise en forme, mise en mots, occupent le devant de la scène. Notre exhibition anticipatrice, notre rêverie à haute voix, s'estompent. Nous rentrons dans les coulisses, observatrices ensommeillées de la construction métaphorique ou romanesque de l'adolescent. Dans ce temps plein de la perte de sens au profit de la dynammique créatrice, en identification au processus créateur, le travail sur les oeuvres des grands créateurs aborde le double aspect de l'oeuvre aboutie: son contenu fantasmatique chargé d'affect et la forme contenante rendant transmissible une part de l'indicible arraché à l'objet de fascination interne, à jamais inaccessible. Tel psychanalyste, à ce sujet, jette une suggestion impressionnante, à propos de Proust, sur le rapport entre la mort réelle de l'artiste et sa capacité de plus en plus grande, au fil des oeuvres, à s'approcher jusqu'à en mourir de ce noyau originaire maternel. Mais un tel destin ne guette pas nos jeunes Narcisses qui pour l'heure ont surtout à se détourner du miroir captateur originel. Y revenir en bouclant la boucle n'est qu'un risque, s'il en est un, pour le véritable créateur. Nos adolescents abandonneront, comme les enfants, le dessin dit d'enfant, cette créativité littéraire, au profit d'une écriture plus codifiée qui s'appuiera néanmoins sur l'édification fantasmatique et créatrice réalisée, donnant souplesse et style à leur écriture. Ainsi, lorsque le texte a acquis sa place dans le mouvement du squiggle, prenant en quelque sorte le relais de notre verbalisation sur lui par sa fiabilité formelle, garde-fou contenant et toujours en même temps métaphore du contenu, on peut déjouer le

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