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Une politique de l'enfance

De
271 pages
Comment en France, l'animation des loisirs enfantins s'est faite une place à côté du service social et de l'éducation spécialisée ? Inspirée du principe selon lequel c'est dans le passé (des patronages) que l'on trouve les éléments dont est formé le présent (des centres de loisirs sans hébergement), la socialisation par les loisirs est envisagée à travers une institution polymorphe représentée par les trois termes successifs de "patronages", "centres aérés" puis"centres de loisirs". En présentant les organisations concernées, il s'agit de fixer les repères chronologiques essentiels pour comprendre la genèse du métier d'animateur.
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www.librairieharrnattan.com e-mail: harrnattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9002-X EAN : 9782747590020

Une politique de l'enfance

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus Werner GEPHART, Voyages sociologiques France-Allemagne (en collaboration avec Vanessa Bressler), 2005. Alexis ROSENBAUM, La peur de l'infériorité, 2005. Jean STOETZEL, Théorie des opinions, 2005. Gheorghe FULGA, Connaissance sociale et pouvoir politique, 2005. Audrey ROBIN, Une sociologie du « beau "sexe fort" ». L 'homme et les soins de beauté, de hier à aujourd'hui, 2005. Yves de la HAYE, Journalisme, mode d'emploi. Des manières d'écrire l'actualité, 2005. Monique ROBIN et Eugénia RATIU (dir.), Transitions et rapports à l'espace, 2005. Mariana LUZZI, Réinventer le marché? Les clubs de troc face à la crise en Argentine, 2005. P. NICOLAS-LE STRAT, L'expérience de l'intermittence dans les champs de l'art, du social et de la recherche, 2005. P. CADOR, Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée, 2005. V. CHAMBARLHAC, G. UBBIALI (dir.), Épistémologie du syndicalisme,2005. M. FALCOZ et M. KOEBEL (dir.), Intégration par le sport: représentations et réalités, 2005; L. OLIVIER, G. BÉDARD, J. FERRON, L'élaboration d'une problématique de recherche. Sources, outils et méthode, 2005.

Francis Lebon

Une politique de l'enfance
Du patronage au centre de loisirs

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'HannaUan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

75005 Paris

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L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Faso

1200 logements l2B2260

villa 96 12

KIN XI - RDC

Ouagadougou FASO

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de Kinshasa

BURKINA

Il n'est pas possible de dresser la liste de toutes celles et de tous ceux qui m'ont apporté leur aide et, d'une manière ou d'une autre, ont contribué à l'aboutissement de ce livre. Je tiens néanmoins à témoigner de ma profonde gratitude envers Gérard Mauger qui a dirigé le doctorat dont est issu cet ouvrage. Je souhaite également exprimer ma reconnaissance à l'égard de Ludivine Bantigny dont les relectures et les conseils m'ont été précieux. Mes remerciements s'adressent aussi à Sandrine Nicourd qui a relu avec acuité le manuscrit. Emmanuel de Lescure a lu et critiqué une première version de ce travail. Éric Carton, Pierre Moulinier, Fabrice Peigney, Bertrand Réau, Françoise Tétard et Laurent Thomas ont lu certains passages et m'ont fait d'utiles suggestions. Ma compagne Lalao et sa mère Lisy, en gardant les enfants (Rialy et Liva), ont contribué à m'assurer le "temps libre" indispensable à cette recherche.

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Mercredi 8 octobre 2003. Il est presque huit heures. J'arrive devant la cour de l'école. Des animatrices du centre de loisirs et quelques erifants accompagnés de leurs parents attendent l'ouverture de la grille... Yves, en classe de CM2, m'apprend à jouer au Jungle speed (jeu de cartes) tandis que d'autres dessinent... L'accueil se prolonge ainsi jusqu'à neuf heures. Yann, le directeur du centre de loisirs, vérifie alors le cahier et annonce l'effectif: "On en a 37". On s'habille, en rang et le comptage commence: "On a tout le monde ?" C'est le départ, direction le car qui nous emmène au Chalet, un centre de loisirs situé en bord de Marne... Une fois arrivés, temps libre: jeux de sociétés, bandes dessinées, football, trottinettes, ping-pong, baby-foot, lancer ou ramassage de marrons, occupent les erifants... Je tente après la collation de rassembler et de compter les enfants intéressés par les ''petits reporters", l'atelier iriformatique que j'anime et qui se partage entre la réalisation d'un journal et des jeux libres... Temps libre... "On y va! On mange! Allez vous laver les mains !"... Les animateurs se répartissent dans le réfectoire où le repas, confectionné par une société privée, est servi par le personnel communal. Je discute avec les enfants de ma table en vérifiant qu'ils mangent correctement, goûtent à tout et dans un calme relatif: les tables les plus sages sortiront les premières... Temps libre... Cet après-midi, une jeune animatrice a préparé un grand jeu. Quatre couleurs, quatre équipes, quatre maisons. Chaque erifant détient sur un morceau de tissu noué à l'un de ses membres l'élément d'une énigme. Comme dans ''poulerenard-vipère", chaque groupe se voit attribuer une couleur à conquérir et une couleur prédatrice. Responsable des rouges, je dois ainsi attraper les tissus des violets sans me faire prendre le mien par un noir... Nous serons finalement les derniers à reconstituer l'énigme codée et à y répondre: "Qui se fait coiffer la mèche par Nadia?" Titeuf.. Temps libre... Une fois tous les enfants assis, le goûter est distribué ainsi que des bonbons pour chaque équipe... Temps libre... C'est l'heure: "Rassemblement l" Le retour dans l'école s'effectue par autocar... Il est 17 h 30... Les parents viennent récupérer leurs enfants qui jouent dans la cour... "Ça c'est bien passé" ; "il a été pénible" : des animateurs disent parfois quelques mots sur le déroulement de la journée... Le centre ferme à 18 h. Le dernier enfant quitte les lieux vingt minutes plus tard.. Des animatrices qui font les cantines se disent "À demain", "À mercredi l" *

Évoquer la socialisation des enfants par les loisirs peut sembler paradoxal tant la socialisation primaire paraît d'abord relever de la famille et de l'École. Bien que l'enfance soit peu étudiée en dehors de ces institutions centrales, d'autres agents de socialisation comme l'Église, les groupes de pairs, les jouets ou la télévision interviennent dans le processus d'intégration progressive des enfants au monde

social et de construction de leur identité 1. Si les institutions de la petite enfance,
de la jeunesse ou du travail social ont suscité de nombreux travaux, les centres
I

Claude DUBAR, La socialisation. Construction des identités sociales et
Paris, Annand Colin, 1991.

professionnelles,

Augustin, publiées en 1978 et 1991 2, apportent sur la région bordelaise un éclairage socio-historique.Après la synthèse de Maurice Crubellier 3, quelques
historiens, via l'histoire religieuse et sous l'égide de Gérard Cholvy, se sont intéressés depuis les années 1980 aux patronages 4; d'autres ont pris pour objet d'études les colonies de vacances: après les livres publiés entre 1954 et 1961 par le mariste Philippe Alexandre Rey-Herme, Laura Lee Downs aborde en 2002 la place de l'enfant dans la vie politique et culturelle des banlieues ouvrières de la région parisienne, par l'étude de la pédagogie des loisirs enfantins et des politiques de santé publique 5. Si, par ailleurs, les propos sur l'encadrement périscolaire des enfants sont nombreux, ils relèvent d'un statut scientifique ambigu et sont entachés d'un certain nombre de biais. D'une part, le discours politique ou professionnel, qui tend à revendiquer le volontarisme et la décision réputée souveraine, passe sous silence la majeure partie des contraintes pesant sur les choix et orientant les pratiques d'animation; et si l'on posait l'action périscolaire en direction de l'enfance comme un ensemble cohérent d'objectifs définis, visant à modifier les comportements selon des principes ou des critères explicites, on constaterait l'absence d'une telle entreprise rationnelle, bien que l'on puisse tenter méthodiquement d'en rendre compte. D'autre part, les socio-clercs de l'animation ont largement ignoré les patronages et les centres de loisirs. Leurs préoccupations demi-savantes furent historiquement celles des "Mouvements" nationaux 6
1 François-Xavier MERRIEN avec la collaboration de Christian AVEZARD, Loisirs d'enfants et cultures populaires. Attitudes et opinions des familles populaires à l'égard des centres de loisirs pour enfants, Caisse d'allocations familiales d'Ille-et-Vilaine, Université de Rennes I, 1983. 2 Jean-Pierre AUGUSTIN, Espace social et loisirs organisés des jeunes. L'exemple de la commune de Bordeaux, Paris, Éditions Pedone, 1978. Jean-Pierre AUGUSTIN, Les jeunes dans la ville. Institutions de socialisation et différenciation spatiale dans la Communauté Urbaine de Bordeaux, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 1991. 3 Maurice CRUBELLIER, L 'Enfance et la jeunesse dans la société française 1800-1950, Paris, Armand Colin, 1979. 4 Gérard CHOLVY, "Patronages et œuvres de jeunesse dans la France contemporaine", Revue d'histoire de l'Église de France, 1. 58, 1982, p.235-256. En 1987, un colloque entendit 22 communications: Gérard CHOL VY (Actes réunis par), Le patronage, ghetto ou vivier? Actes du colloque des 11 et 12 mars 1987, Paris, Nouvelle cité, 1988. 5 Laura Lee DOWNS, Childhood in the Promised Land. Working-Class Movements and the Colonies de Vacances in France, 1880-1960, Durham and London, Duke University Press, 2002. 6 Le "Mouvement" est censé s'organiser autour d'un "projet éducatif global" et faire appel à des "militants". Il désigne un collectif qui, en tant que sujet historique doté de ses propres fins, fonctionne dans la logique mythologique du Deus ex machina, c'est-à-dire bien souvent dans celle 10

de loisirs demeurent un objet "inédit" en sociologie, exception faite de l'enquête de François-Xavier Merrien effectuée pour le compte de la Caisse d'allocations familiales d'Ille-et-Vilaine en 1982 I. D'autres disciplines des sciences sociales ont néanmoins investi ce terrain d'études. Les thèses du géographe Jean-Pierre

auxquels ils étaient attachés comme intellectuels d'institutions. Ils prirent souvent pour objet d'études l'institution dans laquelle ils exerçaient ou militaient, privilégiant une histoire "interne" et monographique de celle-ci, contribuant de la sorte à la "faire passer à l'histoire" sur un mode généralement hagiographique 1. La "foi chrétienne", la "laïcité", "l'Éducation populaire", le "développement culturel", le "loisir", les "vacances", "l'éducation permanente", "l'animation socio-culturelle", le "temps libre", etc., ont ainsi constitué les principaux centres d'intérêt, tournés vers les adultes ou la jeunesse. Les intellectuels "de l'animation" n'ont donc pas fait des centres de loisirs des terrains d'enquête possibles, peut-être aussi parce que ces derniers sont largement restés attachés aux communes tandis que le rayonnement des Fédérations se voulait national. Il ne s'agira ni de gloser sur l'animation, ni de s'interroger sur "la nébuleuse" des animateurs, mais d'objectiver, tout en les prenant au sérieux, les prénotions du "métier d'animateur" en utilisant l'histoire comme instrument de rupture et de comparaison. Prendre en compte les théories indigènes en les objectivant suppose de dépasser les définitions officielles du métier d'animateur et les professions de foi incantatoires sur "l'intérêt supérieur de l'enfant", les "besoins de l'enfant" ou ses "rythmes de vie", en les envisageant comme un aspect des luttes symboliques menées par les agents et les institutions pour imposer la légitimité de leur définition dans un univers concurrentiel. Nous envisagerons alors comment, dans le temps et dans l'espace, se trouvent mises en rapport une catégorie de travailleurs (les animateurs) et une catégorie de pratiques (l'animation en centres de loisirs). À travers les centres de loisirs (cette dénomination succède à celles de "centre aéré" et de "patronage") et leurs animateurs (cette désignation se substitue à celles de "moniteur" et de "surveillant") 2, nous esquisserons une analyse des politiques menées en direction de l'enfance en faisant appel à des éléments historiques et institutionnels. Le patronage incarne l'institution qui, du XIXe siècle aux années 1970, propose des activités aux enfants tout en participant de la construction sociale de l'école, de la religion et de la politique. Au cours des années 1960, le centre aéré, influencé par le modèle des colonies de vacances, représente parfois, à côté des patronages, un équipement qui propose en proxidu progrès ou du procès. Il conviendrait de n'utiliser ce mot qu'entre guillemets tout au long du texte, mais cela en rendrait la lecture difficile. Plus généralement, les guillemets sont utilisés pour citer des auteurs ou des discours indigènes. Ils servent parfois également à prendre des distances avec nos propres catégories de pensée lorsque par exemple, à propos des animateurs des centres de loisirs, nous parlons d'animateurs "par défaut" ou même de "professionnels", alors que cette dernière question reste très controversée dans l'univers étudié. 1 Les centres sociaux, le scoutisme, les Maisons des jeunes et de la culture (MIe), les Francas, etc. 2 Aide, chef, éducateur ou guide furent également employés.

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mité des villes un ressourcement des enfants par le "plein air". Depuis les années 1970, les centres de loisirs, qui se substituent aux patronages et aux centres aérés, réfractent les influences externes et transfigurent les représentations scolaires, religieuses et politiques. Nous tenterons ainsi d'ébaucher une sociologie des formes d'encadrement périscolaire des enfants depuis les débuts de la me République. Le choix de mener une enquête sur les centres de loisirs peut se justifier au regard du fait que, fréquentés de nos jours par cinq millions d'enfants et de jeunes, ils représenteraient "la première forme d'accueil collectif en dehors du temps scolaire" 1. Ils peuvent être utilisés comme un analyseur des transformations sociales contemporaines qui, par des loisirs organisés, ont pour cible l'enfant 2 en dehors du temps scolaire. Les centres de loisirs constituent pour les animateurs des "lieux de passage", "lieux d'incertitudes" situés dans les positions moyennes de la structure sociale 3. Prendre pour objet les animateurs des centres de loisirs, c'est focaliser l'attention sur leurs trajectoires, leurs représentations, leurs pratiques. À l'instar de Francine Muel-Dreyfus à propos des instituteurs et des éducateurs spécialisés, il faut s'interroger sur "l'invention" du métier d'animateur dans les centres de loisirs pour enfants, car "ce sont bien deux histoires qu'il faut mettre en relation: l'histoire du poste, c'est-à-dire celle de l'institution qu'il représente dans le monde social, et l'histoire sociale, familiatre de loisirs en tant que "prestation totale" nécessite plus largement de penser l'animation des centres de loisirs comme un système repérable de relations à
1 Marie-George BUFFET, Les centres de vacances et de loisirs: un atout pour vivre ensemble,
Jeunesse au plein air

le et individuelle, de celui ou de celle qui rencontre le poste" 4. Aborder le cen-

-

INJEP,

1999, p.7.

Le chiffre

de cinq millions

d'enfants

avancé

par

l'ancienne ministre de la Jeunesse et des Sports inclut les centres de vacances. À quelles réalités correspond ce chiffre? S'agit-il de la moyenne d'enfants accueillis par journée de fonctionnement (mais les centres fonctionnent à différentes périodes de l'année, avec des durées quotidiennes d'ouverture d'amplitudes variées) ? De l'addition du nombre d'enfants différents ayant fréquenté un centre de loisirs sans hébergement (CLSH) au cours d'une année? Mais qu'y a t-il de commun entre un enfant qui fréquente 10 heures par jour plus de 100 jours par an les CLSH et celui qui ne le fréquente qu'une heure dans l'année? Est-ce le rapport du nombre de "journées-enfants" et du nombre de jours chômés par l'Éducation nationale? L'annonce de ces chiffres, en dehors des problèmes de construction statistique, révèle l'importance de la place accordée à cette institution. 2 Pour Jean-Pierre AUGUSTIN et Jean-Claude GILLET, les centres de loisirs relèveraient du "secteur socio-éducatif, orienté vers des pratiques éducatives et de loisirs s'adressant généralement à des populations spécifiques". Jean-Pierre AUGUSTIN et Jean-Claude GILLET, "La professionnalisation des animateurs socio-culturels", in Pierre GUILLAUME dir., La professÎonnalisation des classes moyennes, Talence, Éditions de la Maison des sciences de l'Homme d'Aquitaine, 1996, p. 242. Les auteurs distinguent cinq autres secteurs: culturel, socio-culturel, socio-politique et socio-économique, social, sportif. 3 Pierre BOURDIEU avec Monique de SAINT MARTIN, "Anatomie du goût", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 5, 1976, p. 69. 4 Francine MUEL-DREYFUS, Le métier d'éducateur, Paris, Éditions de Minuit, 1983, p. 9.

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travers lequel peuvent se jouer, s'exprimer et donc, in fine, se lire les stratégies des différents acteurs (animateurs mais aussi enseignants, élus locaux, parents, formateurs) et institutions intéressés à la lutte pour la définir et en exploiter les multiples sens et implications possibles. Les dispositifs institutionnels qui définissent les cadres de cet univers seront abordés en priorité. Il s'agit de rendre compte historiquement de la façon dont des pratiques aux contours assez flous se sont progressivement codifiées, participant ainsi d'une rationalisation des activités humaines dans la logique du modèle bureaucratique webérien. Le travail bibliographique se doublera d'une analyse diachronique de l'offre de discours et de dispositifs institutionnels proposés par les administrations nationales: décrets, circulaires et textes de référence. L'étude des discours institutionnels prononcés est révélatrice de l'action publique: en politique, "dire, c'est faire". "Énoncé performatif, la prévision politique est, par soi, une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu'elle énonce; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu'elle annonce par le fait de l'énoncer, de le pré-voir et de le faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à le produire" 1. Trois raisons au moins peuvent justifier ce choix: ces écrits officiels sont facilement accessibles; ce travail de compilation n'a jamais été fait; ces sources sont indispensables à l'étude du processus d'institutionnalisation des centres de loisirs. Ce parti pris défmit les limites de notre propos: c'est une genèse "vue d'en haut", d'autant plus que nous avons privilégié les étapes de création des fédérations nationales, même si nous nous sommes efforcé de suivre la production discursive des Francas et de l'Union française des centres de vacances et de loisirs (UFCV) 2 depuis la Libération. Les "mouvements de Jeunesse et d'Éducation populaire" et leurs fondateurs sont en effet envisagés comme des prétendants à la définition légitime du métier d'animateur. Les catégories officielles d' "animateur" et de "centre de loisirs" doivent une partie de leur autorité à ces associations de Jeunesse et d'Éducation populaire. Non seulement ils forment par des "brevets d'aptitude" les animateurs (BAFA) et les directeurs (BAFD) 3 de centres de loisirs, mais ils produisent aussi une littérature d'accompagnement technique et de réflexion "de fond". Si l'histoire des représentations institutionnelles renvoie aux conflits dont elles sont l'enjeu, notre propos survalorise sans doute le rôle des Fédérations. Les initiaPierre BOURDIEU, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 150. 2 Les Francas représentent au niveau national les premiers organisateurs de centres de loisirs (devant les Associations familiales rurales) et l'UFCV le principal organisme de formation BAFA. 3 BAFA ; brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur de centres de vacances et de loisirs. BAFD ; brevet d'aptitude aux fonctions de directeur de centres de vacances et de loisirs. Cf GLOSSAIRE, p.251. 1

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tives sont en général locales et spontanées. L'éventuel rattachement à une fédération nationale n'intervient que par la suite. Au-delà de la réglementation, symbole visible et forme cristallisée des faits sociaux, qui constitue notre source première, les matériaux mobilisés sont de diverses natures en fonction des périodes étudiées. Dans la première partie qui s'étend de la me République aux années 1960 (chapitres 1 à 5), les formes d'encadrement de l'enfance, avec des préoccupations liées à l'hygiène et à la surveillance, s'intitulent patronages, garderies puis centres aérés. Les éléments présentés visent à situer les "centres de loisirs" et leurs "animateurs" dans le contexte social et historique de leur mise en place, à partir du dépouillement de la réglementation et des publications de Fédérations considérées comme fragments et moments de cristallisation significatifs de la genèse des centres de loisirs. Comme le rappelle Durkheim, "ce point mathématique qu'est le présent ne nous permet pas de nous faire la moindre idée de la trajectoire d'une institution. Ce qui l'incline dans tel ou tel sens, ce sont des forces qui sont en elle, qui l'animent, mais qui ne transparaissent pas à la surface. Pour les connaître, il faut les voir agir dans le temps; c'est seulement dans l'histoire qu'elles se manifestent par leurs effets progressifs" 1. Il ne s'agit pas cependant d'une histoire des centres de loisirs mais d'une histoire du présent, d'un récit qui tente d'analyser le présent à la lumière du passé, dans la perspective proposée, par exemple, par Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale 2. Si l'ébauche d'une fresque sur la longue durée suppose une ligne directrice, la question qui sous-tend nos investigations peut s'énoncer en ces termes: comment rendre compte, d'un point de vue institutionnel, de la sociogenèse de cette forme d'encadrement de l'enfance et quels sont les agents qui y intervenaient? Pour restituer le contexte historique d'apparition des centres de loisirs et de ses animateurs, il faudrait pouvoir évaluer le rôle joué par différents facteurs: la scolarisation croissante, les effets de l'urbanisation, les modifications de la structure familiale, le développement du travail féminin, etc. À défaut de ce lourd travail extensif, et même si nous tenterons de définir les configurations historiques typiques des enjeux sociaux dont les formes d'encadrement de l'enfance sont le produit, on s'efforcera d'abord de prendre en considération l'émergence d'un champ d'activités pour lequel on peut retenir provisoirement quatre traits distinctifs et combinés: la nécessité et la volonté d'encadrer collectivement, de façon continue et régulière, des enfants en dehors du temps scolaire; les enfants ne dorment pas dans le cadre de ces institutions; les locaux sont
1 Émile DURKHEIM, L'évolution pédagogique en France, Paris, PUF, 1969, p. 17-18. 2 Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard, 1999 (Ife édition en 1995), p. 23-24. 14

situés à proximité du domicile des parents,. l'encadrement n'est pas spécialisé (depuis 1972 dans la réglementation) dans l'apprentissage d'une discipline (scolaire, sportive, culturelle). Ce dernier critère n'acquiert une validité qu'après les années 1960, dans l'esprit de l'article 2 de l'ordonnance du 2 octobre 1943. À l'instar de Ion et Augustin, il s'agit seulement de mettre en évidence les étapes

institutionnelles successives I. Il faut cependant se garder d'avoir une vision
linéaire de cette histoire. Alors que, par exemple, les patronages liés aux paroisses disparaissent au cours des années 1960, des institutions d'éducation chrétienne subsistent et, pour certaines, se sont même récemment développées 2. En reprenant l'idée de "Métamorphoses" et en paraphrasant Robert Castel, on peut dire que ce récit esquisse une "dialectique du même [notre "définition préalable"] et du différent [colonies de vacances, scoutisme, communisme municipal, etc.]". C'est peut-être par rapport au "différent" que le propos pourra sembler trop général. Mais les travaux consacrés aux "mouvements de Jeunesse et d'Éducation populaire" portent très souvent sur une seule association, indépendamment des relations qui l'unissent aux autres organisations et, plus généralement, aux autres institutions (famille, École, communes, etc.). Il nous a semblé que l'on gagnerait à les "penser relationnellement" : à la façon des professeurs

de l'Institut d'études politiques de Paris étudiés par Luc Boltanski 3 dans les
années 1970, les agents de ce secteur occupent souvent, en effet, un espace multipositionnel au fondement d'une surface sociale qui, en dehors d'enquêtes spéci-

fiques comme celles de Noëlle Gérôme 4 ou de François Héran 5, ne peut être appréhendée qu'à travers les trajectoires biographiques des cadres dirigeants des

associations de Jeunesse et d'Éducationpopulaire 6 ou des communes.

1 Jacques ION, Jean-Pierre AUGUSTIN en collaboration avec Philippe LANEYRIE et Jean NIZEY, Des loisirs et des jeunes. Cent ans de groupements éducatifS et sportifS, Paris, Éditions de l'Atelier I Éditions ouvrières, 1993, p. 12. 2 Cf. ci-dessous, La Fédération des associations culturelles éducatives et de loisirs (FACEL), p.120. 3 Luc BOLTANSKI, "L'espace positionne!. Multiplicité des positions institutionnelles et habitus de classe", Revuefrançaise de sociologie, XIX, 1973, p. 3-26. 4 Noëlle GÉRÔME, "Une étude organisationnelle en sociologie de l'éducation: l'enseignement primaire dans un département français", Revue française de sociologie, n° spécial, 1967, p.98116. 5 François HÉRAN, "Un monde sélectif: les associations", Économie et statistique, Paris, INSEE, n° 208, mars 1988, p. 17-31. François HÉRAN, "Au cœur du réseau associatif: les multiadhérents", Ibid., p. 33-44. 6 Pour une partie des biographies, nous sommes redevables du travail des auteurs réunis par Geneviève POUJOL et Madeleine RaMER (préface de Maurice AGULHON), Dictionnaire biographique des militants. XIX'-XX" siècles. De l'éducation populaire à l'action culturelle, Paris, L'Harmattan, 1996. 15

Trois types de sources ont été mobilisées pour l'étude de cette période: la presse

municipale de communes de l'actuel Val-de-Marne I afin d'aborder le communisme municipal de l'entre-deux-guerres et la montée des loisirs des années 1960 ; les archives de l'État sur les colonies de vacances pour rendre compte de la genèse des centres aérés après la Libération; les archives du patronage SaintJean de Vincennes dans le but d'éclairer la disparition des patronages catholiques au cours des années 1960. Dans la seconde partie de notre recherche (chapitres 6 à 8), nous situons l'avènement des animateurs des centres de loisirs entre 1970 et 1988 (constitution du champ de l'animation). En effet, d'une part le centre de loisirs sans hébergement (CLSH) désigne en 1970 une structure réglementaire instituant le centre de loisirs sous la forme de mécanismes administratifs; 1988 est d'autre part l'année de la convention collective de l'animation socio-culturelle. Si la "professionnalisation" constitue pour Max Weber l'un des processus de la modernisation qui renvoie à des critères rationnels de compétences et de spécialisation, celle de l'animation des centres de loisirs semble au début des années 1970 prendre un tournant. Accompagnant la crise des mouvements confessionnels, elle est soustendue par trois phénomènes concomitants: "spécialisation des prestations", recherche de statut pour les animateurs, redéfinition du métier. La professionnalisation au sens technique du terme se définit par un accroissement de compétences a priori inaccessibles aux profanes. La relation avec la formation s'avère alors centrale dans la mesure où les compétences des animateurs se voient "certifiées" par des instructeurs (issus des associations habilitées) qui les constatent publiquement et officiellement. Cette tendance à la qualification va de pair avec la scolarisation croissante du monde social. Dans les années 1980 (chapitre 7), la décentralisation renforce le pouvoir des élus locaux: la part des municipalités dans la définition des politiques de jeunesse s'accroît, la professionnalisation s'étend et la fonction d'animation développée en lien avec les dispositifs d'insertion apparaît comme un mode de gestion de la précarité de masse. Les instituteurs se désengagent progressivement de la direction des centres de loisirs. À partir d'un travail sur archives, nous tentons de rendre compte des transformations du communisme municipal en matière d'encadrement des enfants. Le dernier chapitre situe les centres de loisirs du Val-deMarne, depuis 1989, entre "projet éducatif" et intégration aux politiques économiques et sociales des communes. Le développement au cours des années 1990 des politiques contractuelles en matière d'éducation (associé aux catégories de "projet" et de "qualité") sous-tend l'action éducative des centres de loisirs, à moins qu'il ne s'agisse d'une modalité de la pénétration des logiques de marché.
Le département du Val-de-Marne naît de la réorganisation de la Région parisienne résultant de la loi du 10 juillet 1964. I

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Mais les centres de loisirs sont dépendants des politiques municipales et, de ce fait, leurs conditions d'existence sociale sont relativement disparates, si on les examine "par en bas". Une étude de cas idiographique, dans le Val-de-Marne, constitue une étape limitée et obligée qui peut toutefois prétendre à une valeur heuristique. L'épithète "communal" par exemple n'a d'autre justification que de rappeler les particularités d'un objet géographiquement et historiquement situé. L'appréhension des animateurs des centres de loisirs et des politiques "communales" de l'enfance renvoie néanmoins à plusieurs niveaux politicoadministratifs, tant locaux que nationaux. Deux principaux ministères sont ainsi concernés par l'emploi et le statut des animateurs: le ministère de l'Intérieur qui fixe les règles de l'administration communale et en assure la tutelle, le ministère de la Jeunesse et des Sports qui contrôle les centres de loisirs. En focalisant l'attention sur le Val-de-Marne comme cas particulier du possible, il s'agit aussi de tenir compte des dimensions départementales de certaines institutions, de permettre une comparaison entre villes à cet échelon territorial et d'enquêter dans un cadre urbain: le Val-de-Marne comptait en effet 47 villes et 374 CLSH en 1999. L'étude des rapports qui s'établissent dans les centres de loisirs du Valde-Marne entre les enfants, les animateurs, les associations et l'École, permet d'analyser les définitions sociales de l'enfance (implicites ou explicites) sur ces différentes scènes locales. En effet, la mise en application des dispositifs étatiques ne relève pas de "l'application mécanique de dispositions juridiques ne serait-ce que parce qu'elles sont mises en œuvre par des agents dont les dispositions ne sont pas nécessairement 'prévues' dans les dispositifs et parce que ces agents d'encadrement sont confrontés à des 'terrains', des configurations, des populations, des situations, des interactions, sinon imprévisibles, du moins imprévues" 1. Nous avons ainsi étudié les centres de loisirs au niveau du département: cartographie des implantations, présentation des activités des féauprès des animateurs de plusieurs communes. Enfin, nous avons observé incognito le fonctionnement d'un centre de loisirs pendant plusieurs jours.

dérations et institutions départementales au regard de leur histoire 2, enquêtes

Gérard MAUGER, "Précarisation et nouvelles formes d'encadrement des classes populaires", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 136-137, mars 2001, p. 4. 2 Il ne s'agit cependant pas d'écrire l'histoire des patronages du Val-de-Marne. Les archives sont d'ailleurs lacunaires et éparpillées du fait de la diversité des organisateurs qui en ont eu la charge. En raison du développement relativement récent des communes du département, des villes importantes comme l'Hay-les-Roses ou Joinville ne disposent pas de service d'archives. Il s'agit donc plutôt de rendre compte des finalités et des représentations associées aux institutions. 17

1

DU PATRONAGE AU CENTRE AÉRÉ : DIVERTIR, MORALISER, INSTRUIRE

Introduction
La prolongation de la scolarité, dont témoignent les extensions des limites d'âge obligatoires (13 ans en 1882, 14 ans en 1937, 16 ans en 1959), éloigne les enfants du monde du travail, même s'il s'agit, dans le même temps, de répondre aux exigences d'un marché de l'emploi qui, par ailleurs, tend à enrôler la maind'œuvre féminine et à distinguer le lieu de travail du foyer familial. Cette configuration sociale rend nécessaire, à côté de l'École, la défmition et la mise en place de nouvelles formes d'encadrement des enfants. Les patronages, premières formes d'interventions institutionnelles dans le domaine périscolaire, relèvent de l'initiative privée et visent la protection des "pauvres". Au début de la Ille République, ils sont marqués par les luttes qui opposent l'Église à l'État laïque dans le domaine de l'enseignement primaire. Si, pour les laïques, "l'instruction c'est la pitre 1). Au cours de l'entre-deux-guerres, le scoutisme et les colonies de vacances, en prônant notamment les vertus du "plein air" et les "méthodes actives", représentent pour les patronages des modèles pédagogiques. Parfois connectés à des organisations nationales (Cœurs vaillants Âmes vaillantes), les patronages se développent dans les communes et notamment en "banlieue rouge" où ils tentent de rapprocher le monde enfantin du mouvement ouvrier (chapitre 2). L'encadrement de la jeunesse devient une affaire d'État à partir du Front populaire (réglementation et subvention des colonies de vacances, création d'organismes de formation et de coordination) et surtout du régime de Yichy, marqué par l'apogée des mouvements de Jeunesse chrétiens (chapitre 3). Après 1945, l'État, s'appuyant sur les instituteurs et les associations, institue l'obligation de formation dans les colonies de vacances. Les rivalités identitaires des fédérations nationales s'émoussent tandis que se développent les centres aérés (chapitre 4). Les premiers animateurs professionnels et la "civilisation des loisirs" émergent avec la ye République. Les patronages paroissiaux disparaissent tandis que les centres aérés sont planifiés et réglementés. Sur le plan local, le rôle des communes, inauguré pour les patronages au cours de l'entredeux-guerres, s'en trouve accru (chapitre 5).

lumière" 1, la religion doit, pour les catholiques, passer avant l'instruction (cha-

Gravure reproduite in René RÉMOND dir., Histoire de la France religieuse. Tome 4. Société sécularisée et renouveaux religieux, Paris, Seuil, 1992, p.29. La bannière de la Ligue de l'enseignement s'y trouve représentée. 21

1

Chapitre 1. Les œuvres de jeunesse Première Guerre mondiale)

et les patronages

(avant la

Les premiers patronages catholiques apparaissent au xvrne siècle et forment essentiellement, dans la première moitié du XIXe siècle, des œuvres d'assistance à l'apprentissage 1. Ils se développeront dans la seconde moitié du XIXe siècle, en réunissant de jeunes ouvriers et des apprentis pour une action sociale et spirituelle. Tandis que la presse à bon marché, le chemin de fer, le régime parlementaire, le service militaire égal, l'école gratuite, laïque et obligatoire sont autant de réalités qui s'imposent dans les premières décennies de la lue République, les patronages fédèrent toute une série d'initiatives en faveur des enfants et des jeunes et apparaissent comme les prédécesseurs paroissiaux (puis laïques) des activités éducatives et sportives. Alors que l'enfant représente souvent pour ses parents une main-d'œuvre pour les champs ou l'atelier, tout se passe comme s'il n'était intéressant, aussi bien pour les Œuvres que pour l'École et l'Église, qu'en tant que futur membre de la société, gardien des valeurs républicaines ou catholiques. Comme le relève Michelle Perrot, l'enfant que l'on entend élever, protéger et discipliner est "le futur de la nation et de la race, producteur, reproducteur, citoyen et soldat de demain" 2. En définissant des objectifs d'assistance et d'éducation, les patronages qui se développent depuis le XIXe siècle marquent une emprise de la collectivité sur la vie privée. Si, d'une part, la première communion et la fin de l'instruction primaire obligatoire (certificat d'études) sont deux rites qui définissent, vers 12-13 ans, une ITontière commune de sortie de l'enfance populaire, si, d'autre part, catholiques et laïques utilisent des arguments semblables sur le cadre de vie délétère des ouvriers, l'expansion des patronages est structurée par la confrontation de l'Église et de l'État dans le domaine scolaire. 1. Un contexte marqué par la question "scolaire" La jeunesse, progressivement soustraite du monde du travail, devient un nouvel enjeu social, religieux et politique. En raison de la mise en place progressive de l'Instruction publique, les différentes formes d'encadrement des enfants sont marquées par les luttes et les enjeux autour de l'École et de la République. La loi Guizot (28 juin 1833), qui oblige chaque commune de plus de 500 habitants à disposer d'une école primaire de garçons, avait officialisé l'usage de la récitation
1 Catherine DUPRAT, Usages et pratiques de la philanthropie: pauvreté. action sociale et lien social. à Paris, au cours du premier XIX siècle, Tome Il, Paris, Édition Association pour l'étude de l'histoire de la sécurité sociale, 1997, p. 671-764. 2 Michelle PERROT, "Figures et rôles", in Philippe ARIÈs et Georges DUBY dir., Histoire de la vie privée. Tome 4. De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 1987, p. 148.

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du catéchisme en classe. Après la loi sur la gratuité de l'enseignement primaire public (1881), la laïcité des programmes scolaires se traduit par la suppression de l'enseignement du catéchisme (1882). Le jeudi est ainsi "libéré" pour laisser aux parents la possibilité de faire donner une instruction religieuse aux enfants, en dehors des locaux scolaires. La loi Goblet du 30 octobre 1886 impulse la laïcisation du personnel des écoles publiques. L'Église catholique réagit en constituant un réseau d'écoles libres et en développant la catéchèse et les œuvres de jeunesse. Vincent Rogard note ainsi que pour conserver le contact avec les enfants qui fréquentent l'école publique, la première garderie religieuse de Morlaix est ouverte en septembre 1887, dès le renvoi des sœurs I. Une des réponses des catholiques aux lois scolaires consiste donc en l'organisation de patronages destinés aux élèves des écoles laïques. Mais le camp laïque reprend à son compte la formule, afin de "retirer des patronages cléricaux les

enfants des écoles laïques" 2. La rivalité des institutions scolaires confessionnelles et laïques se prolonge dans l'extra-scolaire, ce que relèvent les historiens Dominique Dessertine et Bernard Maradan: "le processus de laïcisation de l'enseignement engagé sous la Troisième République, dans les années 18801900, a été fondamental dans la structuration des œuvres de loisirs de l'enfant. Il a déclenché une "revanche" de l'Église qui se lance dans une tentative de mainmise sur le temps non scolaire des jeunes, mainmise obligeant le camp laïque à se montrer tout aussi dynamique. Cette rivalité a été à la source même de la floraison des œuvres de l'enfance" 3. D'ailleurs, si la laïcité signifie l'indépendance par rapport aux croyances religieuses, la séparation de la société civile et de la société religieuse (a-religion), le mot n'apparaissant, selon le Robert, qu'en 1871, on peut présumer qu'il comportait alors souvent une connotation anticléricale (irréligion ou anti-religion) prônant une libre religiosité ou des options matérialistes. Jean Baubérot a identifié deux seuils historiques de laïcisation4. L'instauration du pluralismereligieuxinitié par la Constitutionde 1791("pluralisationreligieuse")refuse à l'Église catholiquele statut de religion d'État, détachantainsi l'appartenancenationale de l'appartenancereligieuse. La loi de séparation de l'Église et de l'État (1905) consacre la seconde phase (1879-1908): l'État garantit à chaque citoyen la liberté de professer sa
Vincent ROGARD (préface de Jean-Marie MAYEUR), Les catholiques et la question sociale. Morlaix 1840-1914 : l'avènement des militants, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1997, p. 157-159. 2 Extrait des statuts d'un patronage laïque d'Angers (S. d.) cité in Geneviève POUJOL, L'éducation populaire: histoires et pouvoirs, Paris, Éditions ouvrières, 1981, p. 94. 3 Dominique DESSERTINE, Bernard MARADAN, "La socialisation de l'enfant hors de l'école: la belle époque des patronages (1900-1939)", Éducation et société, De Boeck / INRP, n° 2, 1998, p.123. 4 Jean BAUBÉROT, Vers un nouveau pacte laïque ?, Paris, Seuil, 1990. I

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religion, en fait une affaire privée et "ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte". Cette seconde phase est consolidée par le ralliement des catholiques à la République et par l'Union sacrée des laïques et des cléricaux au cours de la guerre de 1914-19181.

Si les enjeux et les intérêts propres au champ de l'animation sont aujourd'hui irréductibles aux enjeux et intérêts d'autres champs, pendant la période qui nous intéresse ici, celle qui précède la Première Guerre mondiale, les patronages ne peuvent pas être compris indépendamment de la concurrence entre réseaux catholiques (Église), laïques-républicains (l'École) et, dans une moindre mesure, socialistes (les syndicats, les mairies socialistes). Plus que le clivage confessionnel / non-confessionnel, c'est bien l'opposition laïque / catholique qui structure alors les réseaux. En effet, bien que les protestants disposent de leurs propres structures éducatives avec les écoles du jeudi et du dimanche et la branche cadette des Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG), laïques et protestants sont alliés 2. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, l'espace d'encadrement fonctionne avec des agents "de bonne volonté". Schématiquement, on peut identifier trois grandes figures: le prêtre et les religieuses pour le courant catholique, l'instituteur pour les laïques, l'élu local pour les mairies socialistes. Jacques Ion et JeanPierre Augustin donnent quelques indications sur les classes sociales concernées: "à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les catholiques sont bien représentés dans la tradition paysanne et l'aristocratie, ainsi que dans la bourgeoisie industrielle, bancaire, négociante et commerçante; les républicains ou laïques sont plus proches de la petite et moyenne bourgeoisie et de quelques fractions de la grande bourgeoisie; le réseau socialiste représente une minorité de la paysannerie et de la petite et moyenne bourgeoisie, et une fraction plus très largement étranger à ces formes d'encadrement de la jeunesse que l'on subsume parfois sous le terme d' "Éducation populaire" : ceux qui formulent un projet d'éducation populaire sont extérieurs à la classe ouvrière et cherchent à se

importante de la classe ouvrière" 3. Le mouvement ouvrier restera, malgré tout,

la concilier 4. Illustrons cette thèse par deux exemples empruntés aux univers
catholique et laïque: dans "l'appel aux hommes de bonne volonté" de l'Association catholique de la jeunesse française (ACJF), le comte Albert de Mun (18411

Émile POULAT, Liberté, laïcité. La guerre des deux France et le principe de modernité, Paris, Cujas / CERF, 1987. 2 Geneviève POUJOL, L'éducation populaire, op. cit., p. 44-45. 3 Jacques ION, Jean-Pierre AUGUSTIN, Des loisirs et des jeunes, op. cit., p. 19. 4 Si les patronages visent bien l'éducation du peuple, l'expression "d'éducation populaire" ne renvoie généralement pas à cette œuvre de socialisation enfantine, le post-scolaire (la "formation des adultes") recouvrant le péri-scolaire. 25

1914) et le marquis René de la Tour du Pin (1834-1924), officiers militaires conservateurs, estiment que "les hommes des classes privilégiées ont des devoirs à remplir vis-à-vis des ouvriers leurs frères"; Jean Macé, "professeur de demoiselles" et journaliste républicain, souhaite en 1866 une coalition "entre tous les hommes de bonne volonté qui ne demandent qu'à travailler à l'enseignement du peuple"], Ces réseaux politico-associatifs qui, dans un contexte concurrentiel, s'organisent à la fill du XIXe siècle, auront un rôle prépondérant jusque dans les années 1960. 2. Sauvegarder les mœurs, soutenir la foi: le catholicisme social

Les milieux du "catholicisme social" furent les premiers à s'intéresser à l'éduca-

tion et au contrôle de la jeunesse 2. Leurs positions peuvent être circonscrites entre les deux pôles représentés par le Sillon (1899-1910) 3 du polytechnicien
Marc Sangnier (1873-1950) et les groupements proches de l'Action française (l'un et l'autre condamnés par le pape), en d'autres termes, entre catholicisme social progressiste et nationalisme conservateur, catholicisme libéral et catholicisme intransigeant. Les patronages se développent sous le Second Empire à l'initiative de jésuites, de congrégations assurant un apostolat social par les soins et l'enseignement (notamment les Frères des écoles chrétiennes) et de la Société Saint-Vincent-de-Paul qui, fondée en 1833 par l'intellectuel catholique Frédéric

Ozanam(1813-1853), dirigera de nombreux patronages 4 et sera une pépinière
de cadres pour l'ACJF. L'engagement dans ces œuvres de "prestations sociales"

constitue une "voie de salut" autorisant "l'autoperfectionnement"de ses cadres 5
puisqu'il s'agit de "se sanctifier soi-même par la considération de Jésus-Christ

souffrant dans la personne du pauvre" 6, La formation des jeunes bourgeois
lyonnais, par exemple, implique une éducation à la charité et la fréquentation de
Cités par Geneviève PODJOL, La dynamique des associations 1844-1905, Paris, Société des Amis du Centre d'Études Sociologiques, 1978, p. 50, 80, 81. 2 Jean-Baptiste DUROSELLE, Les débuts du catholicisme social en France (1822-1870), Paris, PUF, 1951, p. 549-604. 3 Sur les relations privilégiées du Sillon et des patronages catholiques, cf. Nadine-Josette CHALlNE, "Patronages et Sillon. L'exemple normand", in Gérard CHOLVY dir., Mouvements de jeunesse chrétiens et juift: sociabilité juvénile dans un cadre européen, 1799-1968, Paris, Éditions du Cerf, 1985, p. 75-82. Vincent ROGARD, Les catholiques et la question sociale, op. cU., p. 199-295. 4 Cf, l'exemple du patronage des écoliers et apprentis de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de Morlaix. Vincent ROGARD, Les catholiques et la question sociale, op. cit., p. 95-99. 5 Max WEBER, Économie et société 2. L'organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l'économie, Paris, Plon Pocket, 1995, p. 298-301. 6 Emmanuel BAILLY (1793-1861), l'un des fondateurs de la Société de Saint-Vincent-de-Paul cité in Gérard CHOLVY, Histoire des organisations et mouvements chrétiens de jeunesse en France (X1X'-XX siècle), Paris, Éditions du Cerf, 1999, p. 45. 26 ]

la Société de Saint-Vincent-de-Paull. Le célibat conditionne alors souvent l'engagement qui vise, face à l'autonomisation progressive de l'univers économique, l'accumulation d'une "espèce de capital culturel à dimension éthique" 2. Le patronage des écoliers est généralement moins développé que le patronage des apprentis. Ainsi, le patronage Notre-Dame-de-Nazareth (boulevard Montparnasse) de Maurice Maignen (1822-1890) compte 310 apprentis. Il ouvre en 1860 un patronage d'écoliers qui accueille un effectif deux fois moins
important (160 enfants)
3.

Les patronages paroissiaux sont plus tardifs et ne semblent apparaître qu'à partir des années 1880, en réaction à "l'école sans Dieu" encouragée par les lois de laïcisation de l'enseignement. Dans le patronage paroissial du Bon Conseil, fondé place Saint-François-Xavier en 1894 dans le septième arrondissement de Paris par l'abbé Louis Esquerré (1863-1931), issu d'un milieu de commerçants parisiens, le patronage des écoliers et le patronage des apprentis cohabitent au sein de la même organisation. L'encadrement fait appel à des étudiants et aux "persévérants", jeunes issus de l'œuvre. Le Bon Conseil compte "1 092 [inscrits] en 1913 : des enfants pour moitié, y compris 220 persévérants, 402 jeunes gens; 92 soldats et des aînés, dont 80 sont mariés" 4. Ce type d'initiative locale semble être en harmonie avec l'action et les propos de membres des élites intellectuelles catholiques comme Frédéric Le Play (1806-1882), polytechnicien et réformateur social qui, via le patronage, subordonne l'amélioration du sort des classes populaires à l'intervention des classes supérieures (école de la Réforme sociale, organe des disciples de Le Play). Gérard Cholvy relève que si l'Église est dans un premier temps plus attentive à la déchristianisation de la jeunesse bourgeoise, son objectif consiste à assurer la persévérance des communiants, le maintien d'une relation régulière avec elle 5. Ses inquiétudes face à la question sociale et à la laïcisation scolaire l'incitent au patronage de l'enfance populaire qu'il faut aussi préserver des dangers de la rue, du cabaret et de l'atelier. Les encycliques du pape Léon XIll, Rerum Novarum le

Catherine PELLISIER, "Loisirs et sociabilités juvéniles au sein du patriciat lyonnais (18481914)", in Jean-Pierre BARDET, Jean-Noël LUC, Isabelle ROBIN-ROMERO, Catherine ROLLET dir., Lorsque l'enfant grandit. Entre dépendance et autonomie, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 471-486. 2 Remi LENOIR, Généalogie de la moralefamiliale, Paris, Seuil, 2003, p. 167-177. 3 Gérard CHOL VY, Histoire des organisations et mouvements chrétiens de jeunesse en France (XIX-XX siècle), op. cU., p. 85.
4

1

5

Ibid.,

p. 85-89.

Gérard CHOLVY, "Les organisations de jeunesse d'inspiration chrétienne ou juive XIXe_XXe siècle", in Gérard CHOLVY dir., Mouvements de jeunes se chrétiens etjuift, op. cU., p. 17 et p. 19. 27