UNE PSYCHIATRIE PHILOSOPHIQUE

De
Publié par

Que l'on parle de " maladie mentale " ou de " maladie psychique ", ces notions ont non seulement une histoire qui leur est propre, mais de plus signifient une position philosophique précise. Henri Ey, en constituant sa théorie organo-dynamique, avait en vue ce sens qui dessine la figure de la folie. C'est aussi la perspective éclairante de cette œuvre, son insertion dans l'histoire de la notion de conscience initiée au XVIIIè siècle. C'est cette aventure qui est retracée ici : ses vicissitudes, ses victoires mais aussi ses doutes.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 81
EAN13 : 9782296226777
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

UNE PSYCHIATRIE PHILOSOPHIQUE :
L'ORGANO-DYNAMISME Collection Psychanalyse et Civilisations
Série Trouvailles et Retrouvailles
dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments,
les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la
Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir
l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences
Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des
Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et
le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date,
continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire
pour affronter les problèmes présents et à venir.
Dernières parutions
W. H. R. RIVERS, 1999. L'instinct et l'inconscient,
Hallucinations et délire, Henri EY, 1999.
Philippe CHASLIN, 1999. La confusion mentale primitive,
La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 1999.
Adolfo FERNANDEZ-ZOILA, 1999. Récits de vie et crises d'existence,
Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ, 1999.
Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG, 1999.
La figure de l'autre, étranger, en psychopathologie clinique, Zhor
BENCHEMSI, Jacques FORTINEAU, Roland BEAUROY (eds), 1999.
De la folie, Etienne GEORGET, 1999.
Les mariées sont toujours belles, Robert Michel PALEM, 1999.
La folie hystérique, A. MAIRET, E SALAGER, 1999.
Suicides et crimes étranges, MOREAU DE TOURS, 2000.
Les altérations de la personnalité, A. BINET, 2000.
C PASCAL, 2000. Chagrins d'amour et psychoses,
Cryptes et fantômes en psychanalyse, P HACHET, 2000.
Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000.
Psychothérapies de psychotiques, Claude FORZY, 2000. Philippe PRATS
UNE PSYCHIATRIE
PHILOSOPHIQUE :
L'ORGANO-DYNAMISME
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
France H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE Ouvrages déjà publiés :
« Henri Ey, Un humaniste catalan dans le siècle
et l'histoire » - Ed. Trabucaire (Perpignan/Canet).
« Henri Ey, Psychiatre du XXI ème siècle » - Ed. L'Harmattan
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-0864-1 INTRODUCTION
Il est étrange que l'oeuvre du fondateur de la Psychiatrie
contemporaine n'ait donné lieu à aucune réflexion d'ensemble sur
le sens de ce travail. Le choix de ce propos est de venir pallier une
carence qui est d'autant plus regrettable que cette réflexion
débouche sur des spéculations d'ordre plus philosophique que
psychiatrique. En un mot, disons que pour répondre à une nécessité
explicative de la maladie mentale, Henri Ey a été obligé de faire
une incursion du côté de la philosophie de la conscience. C'est ce
qui donne un tel intérêt à cette oeuvre. Elle s'articule sur le double
terrain de la psychologie et de la philosophie sans jamais
privilégier l'un de ces aspects. C'est, peut-être, ce qui en fait son
originalité. C'est en tout cas pourquoi on peut s'intéresser en
philosophe à ce travail. Ceci avec d'autant plus de facilité que son
propos poursuit la recherche ouverte par les modernes sur ce que
signifie être conscient.
Après avoir été adulé par de très nombreux psychiatres,
Henri Ey a fini presque par être oublié. Ce n'est véritablement
qu'en 1997, vingt ans après sa mort que la période d'oubli a
commencée à se terminer. En même temps, c'est avec d'extrêmes
précautions qu'on aborda sa méthode. Elle était à l'ordre du jour,
d'accord, mais à condition d'esquiver ce qui pouvait engendrer la
polémique : sa théorie organo-dynamique. Ses études cliniques
étaient à l'honneur et étaient considérées comme un véritable
monument. D'un commun accord, on préféra oublier la dimension
théorique du Père Fondateur. Ce front du refus n'augure en rien les
prémisses d'un parricide qui engendrerait une nouvelle théorie du
fait psychopathologique. Il n'est le signe que de la paresse
intellectuelle régnante. Le désert théorique occupe la place laissée
vide par Ey et la nosographie des maladies revient en force.
Mon propos n'est pas de re-visiter en psychiatre Henri
Ey, loin de moi cette prétention ! Le propos d'Henri Ey m'est
apparu intéressant d'un point de vue philosophique. J'en remercie
tous les psychiatres qui m'ont amené à lire cette oeuvre à côté de
laquelle je serais passé sans m'apercevoir de son intérêt. Il ne s'agit
ni plus ni moins pour Henri Ey que de fonder une ontologie. Terminologie qui pourrait paraître suspecte à notre époque qui se
targue de matérialisme et préfère les études anthropologiques aux
considérations ontologiques.
Ce pari eyien est très intéressant, et j'ai voulu
comprendre comment il avait relevé le défi. En même temps que
j'approfondissais cette étude, je confirmais mon intuition. Henri Ey
est bien un psychiatre, mais sa psychiatrie baigne d'une ambiance
particulièrement philosophique. Son interrogation permanente en
est la preuve : une science de l'homme est-elle possible et à quelles
conditions ? Si aucune science de l'homme n'existe véritablement
à ce jour, nous dit-il, c'est parce que nous n'avons pas su adapter
notre logos à notre ontologie. L'ordre de notre discours est dans
l'incapacité d'énoncer le vivant-humain. Comment rectifier cette
défaillance ? C'est bien le travail d'un épistémologue et d'un
philosophe. Les rapports entre la logique et l'ontologie mettront à
jour une ontologique. Comment mettre un terme à tant de siècles
de dictature d'un modèle de pensée qui prône comme argument
logique premier le principe de Raison suffisante et son corollaire le
principe de non-contradiction ? Comment la vie peut-elle
s'accommoder de ces principes ?
L'oeuvre d'Henri Ey dépasse largement le cadre de la
seule étude psychiatrique. La réactualisation de ces questions a
quelque chose de sulfureux aussi bien pour un psychologue que
pour un philosophe. Comment un scientifique (un psychologue)
peut-il poser ces questions ? Henri Ey ose interroger l'homme à
partir de son « négatif » la folie. On ne saura ce qu'il est que
lorsqu'on aura répondu à la question : qu'est-ce que la folie ? C'est
pour résoudre cette interrogation que la science organo-dynamique
est apparue.
Questions de méthodes et questions de langages se
combinent dans la critique des sciences de l'homme. Il fallait
déblayer ce terrain, même si par la même occasion nous entrions de
plain-pied dans la question philosophique de la conscience. C'est
cette lecture qui, je dois avouer, m'a particulièrement
impressionné. Non seulement il fallait reposer la question
6 originelle pour pouvoir dire ce que l'homme est, mais en plus il
fallait se demander si nous savions le dire. Cette quête paraissait
étrange dans son contexte et pour cela méritait qu'on l'abordât.
Cette dimension philosophique qui se profile tout au long de cette
oeuvre dont personne ne semble vouloir faire mention est l'objet de
ce présent essai. La psychiatrie, par sa réflexion sur la folie dans
l'homme, nous invite à questionner l'être en devenir et finalement
à repenser une philosophie de l'action.
Telle m'est apparue l'ceuvre d'Henri Ey. C'est pourquoi
j'ai souhaité que ce propos soit connu, afin de ne pas laisser
sombrer dans un oubli coupable un travail d'une telle importance.
Ecoutons R. Palem : « C'est d'une vie totale (I Rouart) qu'à
propos d'Henri Ey, comme des autres il faudrait rendre compte
pour comprendre l'oeuvre qui restera comme un monument de la
pensée psychiatrique et philosophique, d'une explication de
l'homme (corps et âme réconciliés). Il n'est pas dualiste, ne croit
pas à la séparation de la Psyché et du Soma, cancer de la
psychologie (Binswamger) ».' Pourquoi laisser ainsi dans l'ombre
une telle oeuvre ? Comment se fait-il que ce penseur soit tombé
dans l'oubli ? C'est pour réparer cette erreur que j'ai décidé de
relire en philosophe cette oeuvre pour me rendre compte par moi-
même de la valeur de cette pensée méconnue. Le résultat n'a pas
été décevant, je suis seulement étonné que les philosophes ne
l'aient pas davantage lue. Peut-être est-il mal venu de s'intéresser à
un penseur qui n'était après tout qu'un médecin psychiatre et qui
avait accessoirement fait des études de philosophie à la Sorbonne.
Or ce dernier point n'était pas pour lui un simple accident. S'il n'a
pas poursuivi dans cette voie c'est aussi peut-être parce qu'il
pensait que le philosophe devait renouveler son champ
d'expérience intellectuel pour mieux rendre compte de ce que
signifie « être conscient ». C'est dans les traces de penseurs comme
Descartes ou bien les phénoménologues que Henri Ey va mettre ses
pieds. Suivons le pas à pas.
1 Robert Palem : Henri Ey Psychiatre et philosophe, Éd. Rive Droite,
1998, p. 10
7 Avant d'entreprendre cette recherche écoutons ce que
Henri Ey nous dit du champ de la vie : « Tout est permis par la
structure même du champ de la conscience, mais à condition pour
l'expérience vécue non seulement de passer par les diaphragmes
de son intentionnalité, de l'essence de sa représentation, c'est-à-
dire de s'organiser en champ, mais encore de se soumettre à la
légalité de son champ, à l'ordre même de sa constitution
indéfiniment ouverte et proprement constituante, la structure de la
conscience en champ de présent régi par la faculté de ses
catégories de réalité, accède à l'autonomie de son organisation,
C'est-à-dire à la disposition par l'existant de son champ pour
autant qu'il lui est permis de varier de l'imaginaire au réel à la
seule condition que ses expériences vécues soient « prises » pour
ce qu'elles sont. Qui est cet « existant», le sujet qui dispose en son
champ d'actualité vécue, c'est le moi dont nous décrirons la
structure dynamique ». 2 Ces propos ne sont-ils pas ceux d'un
philosophe de la conscience ? Cet axe ne peut donc pas être
esquivé.
Mais si les propos sont philosophiques, il ne faut pas
perdre de vue qu'il s'agit pour Henri Ey de fonder une véritable
science de l'homme. Il s'agit de faire sortir la psychiatrie de son
enfance : la libérer du giron de la médecine et lui donner le statut
d'une véritable science.
Ce n'est pas sans difficulté qu'il est parvenu à atteindre
son objectif. Paradoxalement aujourd'hui la victoire n'est pas
acquise. Certes les psychiatres semblent en grande partie
convaincus du projet abouti d'Henri Ey, mais ce n'est pas pour
autant qu'ils ne se laisseront pas enchanter par les sirènes de la
théorie matérialiste de la philosophie de l'esprit des anglo-saxons.
Toutefois et quoi qu'il en soit aujourd'hui on doit compter avec
cette théorie qui recentre le problème de l'homme autour de la
conscience au moment où on veut faire de celle-ci soit un
épiphénomène, soit un état de la matière. On ne peut comprendre
2 Henri Ey « Phénoménologie de l'actualité vécue : le champ de la conscience »
Conférence de Mexico 1964, p. 19
8 cette œuvre que si on la replace dans le cadre de ce débat
philosophico-scientifique du sens de la conscience.
9 LA DIFFICULTE EPISTEMOLOGIQUE Les enjeux du débat
Le cadre de notre réflexion est clair : d'abord affirmer
que la psychiatrie est une science, ensuite montrer sa spécificité :
une connaissance ayant un domaine propre, un objet propre et une
méthode propre. L'élaboration d'une méthode d'un nouveau type
s'impose sans quoi on ne pourrait parler d'une nouvelle science. Si
elle en est une, elle doit faire apparaître une rupture
épistémologique. Ce qui signifie que notre espace mental se trouve
enrichi par de nouvelles notions. Le paradoxe et presque la
contradiction de la constitution de cette science réside dans l'idée
de constituer une science qui intègre la liberté comme son
fondement. En effet, la psychiatrie ne peut voir le jour si elle ne
pose pas en principe la possibilité pour le sujet empirique d'être
responsable de lui-même et d'avoir la possibilité « pratique » de la
liberté. L'enjeu pour la psychiatrie est alors de parvenir à se
constituer comme un savoir qui intègre le devenir libre de chaque
individualité. Elle se distingue des autres connaissances
scientifiques qui n'existent que dans le cadre d'une affirmation
déterministe. C'est le concept de « pathologique » comme lieu du
conflit entre la liberté et le déterminisme physiologique qui mettra
en place la spécificité de la science psychiatrique. Elle ne peut pas,
non plus, adhérer à la connaissance psychologique qui tente de
rendre compte de l'individu à partir du sujet empirique et ne peut
accéder à aucune connaissance véritable. Elle ne peut pas
revendiquer son statut de science de l'homme dans la mesure où
son principe d'explication de l'homme est, selon Ey, trop moniste
ou réducteur. Pour accéder à un statut scientifique, elle doit poser
en principe la possibilité d'une connaissance des conditions de
l'existence de tout sujet empirique. C'est par là que la psychiatrie
entretient des rapports avec la philosophie. On peut même dire que
ce rapport est central dans la mesure où en s'interrogeant sur les
conditions d'existence du sujet empirique, elle intègre une
réflexion générale sur les modalités de l'apparition de la
conscience. On pourrait réduire la problématique eyienne à cette
idée : quelles sont les conditions d'apparition de la conscience qui
est « foyer de sens » ? Elle s'apparente, aussi à la philosophie,
comme le prolongement d'une réflexion sur l'éthique en
constituant une science qui autorise le traitement des passions dans le nouveau cadre du « pathologique » qui rend possible la liberté.
N'oublions pas que pour Henri Ey, la maladie est « une pathologie
de la liberté ».
Délimitation du champ de la psychiatrie
La première démarche pour la psychiatrie est de se fonder
comme une science afin d'affirmer son existence. De qui est-elle
l'héritière ? A-t-elle vocation à être une science autonome ? Ces
questions ne sont pas inessentielles, elles visent le coeur du
problème.
La fin de toute psychiatrie est de soulager les malades
dont la caractéristique est de combiner dans leur
dysfonctionnement deux plans distincts l'esprit et le corps. La
psychiatrie n'est donc pas une médecine, elle s'occupe de l'esprit
et du corps en les posant sur un même plan. Si on retrouve un
vocabulaire commun, celui-ci est trompeur. La maladie n'a pas la
même signification en médecine et en psychiatrie. Ceci explique
aussi pourquoi les conflits entre les neurosciences et la psychiatrie
ne sont pas encore aplanis. Quoi qu'il en soit les méthodes de la
science médicale sont dans l'incapacité de satisfaire aux exigences
définitionnelles de la maladie psychiatrique. La terminologie est
proche, mais la maladie mentale est incommensurable avec la
maladie médicale. Tel est le véritable problème de la psychiatrie :
donner son autonomie à la maladie mentale et pour cela montrer
qu'elle a une dynamique propre. Elle est à la jonction du physique
et du mental. Elle révèle une rupture dans l'accord entre esprit et
corps en même temps qu'elle affirme l'existence d'un esprit
hétérogène au corps. En ce sens elle relance tout le débat sur la
conscience.
L'enjeu théorique est redoutable. La psychiatrie affirme
d'entrée de jeu l'existence d'une « conscience » qui est la
condition d'existence de la « vie psychique ». La maladie mentale
est le phénomène de la science psychiatrique qui prouve
l'existence de la vie psychique et met en évidence une double
polarité : l'une le physique proprement dit, l'autre la conscience.
La « vie psychique » définissant l'union des deux. Cette idée
14 entraîne un paradoxe que déjà Descartes avait soulevé : comment
deux ensembles de natures différentes peuvent-ils se mélanger ?
Mais pour entendre plus parfaitement toutes ces choses, il est
besoin de savoir que l'âme est véritablement jointe à tout le corps,
et qu'on ne peut pas proprement dire qu'elle soit en quelqu'une de
ses parties (...) à cause qu'elle est d'une nature qui n'a aucun
rapport à l'étendue ni aux dimensions ou autres propriétés de la
matière dont le corps est composé A'
La question du mélange n'est nullement une métaphore.
S'il y a une vie psychique c'est bien parce qu'elle est à la rencontre
de deux éléments hétérogènes. Maintenant on peut toujours dire
que le fait de conscience est un état particulier de la combinaison
de la matière selon certaines modalités, comme le suggèrent
certains matérialistes, mais alors il faut en conclure que la maladie
mentale n'est qu'un dysfonctionnement d'un système homogène et
qu'elle n'a aucune existence particulière, qu'elle peut être soignée
de la même manière que n'importe quelle autre maladie
physiologique. C'est ainsi que Searle par exemple dit de la
conscience qu'elle exprime un état particulier de la matière comme
la combinaison entre les deux molécules d'hydrogène et d'oxygène
produit un état particulier qui est celui de la liquidité. Toutefois
nous verrons que cette explication aussi satisfaisante qu'elle puisse
paraître pour un scientifique n'épuise pas la question du « sens ».
En conclusion : la maladie mentale pour exister suppose une
hypothèse problématique qui est l'affirmation de la conscience.
En ce sens on comprend mieux le parcours eyien qui l'a
conduit de la philosophie à la psychologie. La « conscience » reste
toujours une notion problématique qu'on ne peut définir qu'en la
présupposant ou par défaut. Afin de sortir de cette difficulté Henri
Ey a choisi l'étude expérimentale psychologique qui au lieu de
présupposer la conscience tente de la faire surgir comme
donnée » dans la vie individuelle. Il a mis en évidence les traces
de cette conscience dans la vie psychique, un peu comme le
physicien a mis en évidence la force sans pouvoir en donner une
3 Descartes « Traité des passions » éd. Gallimard, La Pléiade, art 30.
15 définition claire et précise. Par ce moyen, il peut donner sens à la
notion de « vie psychique » et se démarque du cartésianisme en
commençant son étude là où justement Descartes l'achève.
Ce conflit entre les tenants d'une conscience comme
simple état particulier de la matière et les tenants d'une distinction
radicale entre la matière et son organisation hiérarchisée est
clairement affirmé dans cette recherche d'une explication physique
de la « maladie psychique ». C'est un travail de Sisyphe dans la
mesure où de toute manière il faudra bien convenir à un moment
ou à un autre d'une organisation de la matière en vue d'une fin. Or
comment envisager que la matière puisse s'auto-organiser ? Quand
on aborde le problème du vivant en général, on se trouve confronté
à cette difficulté. C'est, en tout cas, la tendance actuelle qui affirme
que telle maladie que l'on croyait psychique n'est finalement que
la conséquence d'un problème physiologique et qui croit réduire le
domaine propre de la psychiatrie. Certes son domaine diminue
comme peau de chagrin mais la science ne pourra jamais rendre
compte de certains processus comme les régressions. On pourrait
dire que si l'on n'y prend pas garde bientôt la maladie mentale
n'aura plus d'existence. Il n'y a rien d'étonnant à cela l'esprit à une
tendance naturelle à vouloir expliquer selon le principe de la
causalité naturelle tout ce qui se présente à lui. La psychiatrie doit
résoudre ce malentendu théorique. Son existence est conditionnée
par la mise en évidence de la conscience comme condition
autonome du sens. La maladie physique s'insère dans le vaste
champ du déterminisme naturel dans lequel la succession des faits
peut être assimilée à une simple succession selon un ordre prévu.
La maladie mentale est le symptôme d'un dysfonctionnement qui
trouve son origine dans une relation perturbée que la causalité
naturelle ne peut expliquer. Le véritable problème est de savoir si
l'on doit poser une nouvelle causalité distincte de la précédente
pour rendre compte de l'« état mental ». C'est l'enjeu de toute
théorie sur la folie. La folie suppose-t-elle ou non la conscience ?
Si oui alors elle est une maladie de la liberté, sinon elle n'est qu'un
dysfonctionnement organique.
16 La psychiatrie dont la vocation est de mettre en lumière
les dysfonctionnements entre le physique et l'esprit affirme la
bipolarité causale de l'homme. La mise en évidence de cette
double causalité, pour être probante, ne peut qu'être le résultat d'un
travail clinique qui met en exergue la réduction inopérante de la vie
humaine à la seule causalité naturelle. Elle est dans l'obligation de
poser la « réalité » des notions conceptuelles relatives à l'homme
qui sont la marque de toute philosophie du sujet. L'existence de la
psychiatrie est corrélative de l'existence de la folie comme
phénomène clairement évalué et dépendant de la conscience.
Si la psychiatrie a une existence propre c'est qu'elle traite
d'un domaine propre. Elle met l'accent sur une différence entre
l'ordre naturel et l'ordre psychique qui implique une coupure
épistémologique. Cette coupure conceptuelle qu'elle est censée
mettre en évidence doit confirmer la possibilité d'une subjectivité
qui n'est pas une simple position dogmatique mais le résultat d'un
constat qu'elle opère dans la trajectoire particulière de chaque
individualité. Elle doit renouer avec l'ontologie et ne pas se
contenter d'une simple anthropologie.
Notre premier travail sera donc de saisir où passe la
coupure épistémologique et en quoi ce passage renoue avec la
tradition ontologique. Comme toute nouvelle science sa naissance
s'est accomplie dans la douleur et dans la polémique.
Le champ étroit de la psychiatrie
Cette naissance est le résultat d'une histoire vieille de
deux mille ans. « La naissance de la psychiatrie est une longue
histoire. Et ce ne sont pas les images d'Epinal, celles d'une
légende dorée illustrée par la sagesse pyramidale d'Imhotep et les
prodiges de Mélampe, ou celle d'une hagiographie
philanthropique de Pinel escorté à Bicêtre de fidèle Pussin, ou de
W. Tuke dans sa stricte et quakerienne York Retreat, ou de Miss
Dorothée Lynde Dix aux Etats-unis' ou encore du « Pinel
allemand » de J. Chr. Reil et J.G. Langermann à l'hôpital St-
Georges de Bayreuth ; non, ce ne sont pas ces images, pour
sacrées qu'elles soient dans l'histoire sainte de la Psychiatrie dont
17 nous formerons la constitution même du savoir psychiatrique ». 4 Si
Henri Ey insiste c'est que l'enjeu de la psychiatrie ne peut
s'exprimer qu'en termes d'obstacles.
4 Henri Ey, « Naissance de la psychiatrie », Actualité Psychiatrique
n° 5 - 1977, p. 9
18 LES RESISTANCES THEORIQUES
QUE LA NAISSANCE DE LA PSYCHIATRIE
A DU AFFRONTER Le dualisme et le monisme
Rien d'étonnant à ce que nous rencontrions cet obstacle
dès la naissance de la psychiatrie. C'est même le premier auquel
nous devions nous attendre. Affirmer la maladie psychique c'est
avant tout affirmer un dysfonctionnement. Il ne peut y avoir de
dysfonctionnement que relativement à un minimum de deux ordres
qui, de surcroît, doivent avoir une commune mesure. C'est dans
l'explication de ce dysfonctionnement que se glissent les difficultés
épistémologiques. La tendance simplificatrice de notre esprit
réduira le problème à deux perspectives aussi impossibles l'une
que l'autre. Elle affirmera d'une part la distinction de nature entre
le corps et l'esprit, d'autre part elle affirmera aussi son opposé une
nature commune. Chacune des perspectives aboutit à une aporie :
ou la conscience et le corps sont de nature distincte et dans ce cas-
là la folie est impossible car toute vie psychique est impossible ; ou
la conscience et le corps sont de même nature et là aussi la folie est
impossible car la vie psychique est toujours impossible. Ou nous
tombons dans le dualisme et, si l'esprit est différent du corps, il ne
peut être corrompu par lui, et la folie ne peut plus exister. Ou nous
tombons dans le monisme et, si l'esprit n'est pas de nature
différente du corps, la folie n'est qu'un phénomène de la nature en
général et la maladie mentale n'existe pas davantage.
La résistance psychologique
N'y a-t-il pas aussi une angoisse à mettre en évidence les
implications de la vie psychique ? Le fait de devenir responsable
de nous-mêmes n'a-t-il pas une conséquence pratique : la
dimension d'un devoir être humain ? N'est-il pas préférable de
cantonner la maladie psychique dans les mystères du non-sens, de
l'erreur de la nature et autres blocages qui interdisent toute
véritable connaissance de l'homme ?
Et si la « folie » était en nous tous ? « Quelque chose
dans l'esprit même l'empêche de connaître les choses. Ce
« quelque chose » qui est comme son fonds de pesanteur
fantasmatique, imaginaire ou inconscient, le retient au fond de lui-
même dans son rêve où ses mythes et, pour le tenir prisonnier du
désir, le détourne du système de la réalité des choses, de leur connaissance objective. Elle est, en peu de mots, résumée, l'aporie
essentielle qui est la base de toutes les disputes épistémologiques
ou gnoséologiques sur le réalisme et l'idéalisme, ou le
nominalisme et les controverses si constamment dramatiques entre
le comprendre et l'expliquer, la connaissance intuitive par les
symboles et la pensée rationnelle, entre la religion et la science,
etc. Comme l'a indiqué et analysé souvent -mais pas toujours- avec
bonheur Bachelard, il y a une sorte de préface, d'antichambre pré-
scientifique qui, loin de la préparer, fait obstacle au
développement de la pensée scientifique. Quand il s'agit de la vie
et de la mort, des maladies, de la souffrance, de l'angoisse, des
infirmités, du dépérissement qui menacent et altèrent les hommes
dans l'intégrité de leur corps, on comprend bien que les images,
les mythes, la magie, tout le monde « immonde » du Mal est là
pour cacher la maladie et l'absorber dans l'infini d'une tragédie
surnaturelle. A plus forte raison quand il s'agit des perturbations
de l'intégration même de la vie de relation, de l'autonomie et de la
responsabilité de l'homme, c'est-à-dire de ce qui fait de lui un être
moral, une personne, on comprend par quel cauchemar d'onirisme
mythologique, par quelles images, scènes, mythes et songes est
occultée dans l'occultisme même ou la gnose infernale la réalité de
la maladie mentale. Telle est la position exacte du problème des
obstacles épistémologiques à l'apparition du phénomène
psychopathologique. Il consiste à s'interroger sur les modalités de
la méconnaissance et de la dénégation de la réalité de la maladie
mentale. Rien de plus, rien de moins ». 5 Cet extrait montre les
difficultés extrêmes auxquelles Henri Ey a dû faire face, mais aussi
les incompréhensions volontaires ou non de ses contemporains.
D'autant plus que cette histoire du phénomène psychopathologique
est co-naissante avec celle de la médecine.
Le dépassement de la science expérimentale
Quand la médecine se constitue comme une science, la
psychiatrie apparaît en creux. La naissance de la médecine suppose
un savoir expérimental et objectif de l'organisme humain qui
repose sur l'affirmation qu'il existe des lois nécessaires qui rendent
5 Ibid, p. 10
22 possible le maintient de l'organisme dans un certain état. Cette
affirmation pose que l'organisme humain et la nature sont régis par
une légalité commune. Cela interdit d'affirmer que l'homme
possède un psychisme dont la légalité n'est pas identique à la
légalité naturelle. Les règles qui président au déterminisme
psychique sont identiques à celles qui ordonnent le système
cérébral dans son ensemble. C'est ce que l'on appelle le
« matérialisme du double aspect ». De fait il réduit l'esprit à n'être
qu'un épiphénomène produit par la machine chimique du cerveau.
L'exemple des neurosciences dont les recherches en cours sur
l'origine de la pensée n'aboutissent au mieux qu'à mettre en
évidence une activation neuronale du cerveau dans les phases de
pensée et l'exemple de la philosophie de l'esprit qui réduit l'esprit
à un état de la matière et qui est finalement dans l'obligation de
distinguer cet état par ses qualités propres, prouvent au mieux un
obstacle dans les modèles scientifiques de penser.
On ne peut pas maintenir ce monisme causal et continuer
d'affirmer l'existence de la folie. Le monisme devient totalement
indéfendable quand il s'agit d'approcher le problème de la maladie
mentale qui, elle, implique que l'on pose une distinction entre
psychisme et physiologique et en même temps que l'on pose que
cette distinction théorique n'interdit pas dans les faits des liens
entre esprit et corps. Si ces liens n'existaient pas comment le corps
et l'esprit pourraient-ils interagir mutuellement comme la folie
nous le montre à l'examen clinique ? Ce qui pour Henri Ey met en
évidence cette opposition entre la conscience et l'organisme est la
notion de « régression ». La régression n'est pas le retour à un
simple état antérieur, elle est une ruse de la conscience. Elle est un
changement d'état dont on ne peut rendre compte de manière
purement physiologique puisque l'état de régression n'implique
pas un changement d'état physique, le changement d'état est
seulement exprimable dans la vie psychique.
On peut soutenir qu'il n'y a pas de différence de nature,
mais c'est glisser dans le matérialisme simplificateur. Si l'on admet
que l'esprit et le corps sont commensurables, on nie la maladie
mentale. La maladie mentale est réduite à n'être qu'un
23 dysfonctionnement de la matière, dû à des données purement
matérielles. Dans ce cas, elle est assimilée à une maladie comme
les autres et peut se traiter selon un protocole scientifique. Dans ce
cas, la psychiatrie se réduit à une spécialité de la médecine.
Pourtant c'est la naissance de la médecine qui oblige à faire
apparaître en creux la psychiatrie. Elle se constitue en même temps
que le champ de la médecine se précise et que la médecine ne peut
réduire certaines maladies à des maladies dont la cause est
physique. La tendance médicale est la tendance matérialiste. En
tout cas son apport est de montrer quel est le champ propre de la
psychiatrie en dessinant les zones dans lesquelles son influence est
impossible. Ces liens très étroits avec la médecine, même s'ils sont
des liens fratricides, nous permettent de comprendre pourquoi
l'étude de la naissance de la psychiatrie dans l'oeuvre d'Henri Ey
est couplée avec l'histoire de la naissance de la médecine.
Si la science psychiatrique naît comme l'autre nécessaire
de la médecine, elle doit gagner son autonomie en s'en distinguant.
Ses enjeux sont autres que ceux de la médecine. Ce n'est pas pour
autant qu'elle est en mesure de l'ignorer. Elle doit au contraire
l'intégrer dans sa démarche. Ce n'est que quand est mise en
évidence l'incapacité de la médecine à rendre compte d'une
maladie qu'il devient possible d'ouvrir la notion de maladie vers
une explication psychique qui par définition n'ignore rien du corps.
Le fait pour la psychiatrie d'introduire la notion de vie
psychique ne la fait pas pour autant entrer dans le champ de la
philosophie. Elle n'est pas une philosophie. À juste titre, elle
revendique son autonomie. Ce qui intéresse proprement la
psychiatrie c'est le sujet empirique particulier et non les conditions
du sujet en général. Elle peut, tout au plus, intéresser la philosophie
par son exigence méthodologique d'une science du particulier, du
sujet empirique.
Certes la relation corps/esprit engage la philosophie, mais
l'apparence est trompeuse. Ce qui intéresse la psychiatrie c'est le
sujet empirique avec son histoire propre, particulière. Bien sûr la
recherche psychiatrique pourra s'apparenter à une recherche
philosophique quand elle s'interrogera sur les conditions
24 d'apparition du sujet empirique mais la pratique psychiatrique est
tout autre.
La psychiatrie se situe au point de rencontre de la
philosophie, comme théorie du sujet et de la médecine comme
théorie du corps organique. C'est à elle de justifier de la
philosophie et de la médecine en rendant les deux exigences
nécessaires, en faisant, dans un protocole scientifique
d'expérimentation, de la distinction de droit entre corps et esprit
une distinction de fait objectivable, sans pour autant opter pour les
thèses philosophiques idéalistes et matérialistes qui chacune à leur
manière interdisent de comprendre le pourquoi d'un
dysfonctionnement mental.
Nous venons de constituer une définition de la
psychiatrie dans sa méthode et dans son objet. Le projet
psychiatrique est de déterminer ce que signifie le concept vide de
« nature humaine » et d'en faire un concept signifiant.
L'objet de la science psychiatrique : le fait psychopathologique
La nature humaine est un concept aussi flou que celui de
la maladie mentale car il fait référence à deux systèmes à la fois ; le
système de la légalité naturelle et celui d'une légalité qui reste à
découvrir et que l'on met en évidence à partir de la spécificité de la
vie psychique. La psychiatrie doit prendre en compte cette vie
psychique. Le sujet empirique est bien l'objet de la psychiatrie,
mais ce sujet ne peut se penser que comme l'image en réflexion
d'un sujet idéal. Ce sujet doit être posé comme un postulat
nécessaire de la raison si l'on veut que le sujet empirique ne soit
pas qu'un reflet des situations extérieures dans lesquelles il vit. Si
tel était le cas la psychiatrie ne pourrait tirer aucune conclusion
nécessaire, elle ne procéderait que de manière purement empirique.
La psychiatrie, en conséquence doit postuler un sujet non
empirique, inconditionné qui rend possible le sujet empirique
comme sujet responsable. Ce sujet idéal est postulé pour que le
sujet empirique puisse prétendre à sa propre autonomie. Ce sujet
idéal n'est pas le fait d'une spéculation métaphysique, on peut en
25 suivre sa trace dans l'histoire de la vie psychique des individus
particuliers. C'est ce que nous montrerons bientôt. Dès lors quelle
science peut bien être la psychiatrie ? Elle se définit comme la
« science de la liberté ». La liberté étant à la fois, l'horizon et
l'origine du sujet empirique, tel que le pense le psychiatre.
Une remise en cause épistémologique
Le territoire de la psychiatrie se dessine progressivement,
comme le domaine particulier de la liberté. Son ambition est
claire : mettre en évidence, malgré les obstacles épistémologiques
que cette notion peut engendrer, la liberté comme un fait humain.
C'est là, une fois de plus, la distinction entre la philosophie et la
psychiatrie. La philosophie peut postuler dans son principe la
liberté, la psychiatrie, pour sa part, doit la mettre à jour comme
réalité d'existence empirique.
Cependant, tenter de mettre à jour la liberté conduit très
souvent à aller sur le terrain des idéaux ou des préjugés plus que
des faits. Qu'entend-on par un « fait de liberté », alors que nous ne
pouvons pas définir cette notion de manière claire et distincte ? « Si
tant de préjugés, de présupposés, de mythes ont caché la
pathologie mentale, c'est bien parce que celle-ci ne peut
apparaître que si le regard du clinicien rend visible d'abord le
corps, et ensuite la corporéité même de la personne humaine. Ce
n'est, en effet, que dans et par la visée de l'homme organisé,
intégré dans sa personne incorporée à son propre corps -et non
pas pur esprit ou possédé par un esprit ou reflet de l'institution
sociale- capable d'affirmer son existence et son autonomie dans le
monde. C'est alors seulement que le savoir psychiatrique peut se
saisir de son objet : le phénomène psychopathologique. Et c'est
l'histoire, ou plus exactement la dialectique de ce travail
d'identification et d'objectivation qui constituent l'archéologie, la
généalogie et la naissance de la psychiatrie en tant que science
médicale appliquée au fait psychopathologique. À cette évidence
doit s'en ajouter une autre : c 'est que cette naissance a été
multiséculaire, qu'elle a été fort difficile. C'est elle cependant dont
26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.