Une sociologie du beau sexe fort

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Depuis peu, les hommes investissent un territoire esthétique traditionnellement réservé aux femmes de notre société, celui des soins de beauté. Partant de ce constat du passage actuel de l'illégitime au légitime, du pathologique au normal, l'enquête historique et sociologique menée par Audrey Robin permet d'appréhender le processus faisant entrer les soins masculins de beauté dans les mentalités contemporaines.
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296405714
Nombre de pages : 232
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UNE SOCIOLOGIE DU « BEAU "SEXE FORT" »
L 'homme et les soins de beauté de hier à aujourd'hui

site: www.librairieharmattan.com e.mail: harmattan!@wanadoo.fr

~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8801-7 EAN: 9782747588010

Audrey ROBIN

UNE SOCIOLOGIE DU «BEAU "SEXE FORT" »

L 'homme et les soins de beauté de hier à aujourd 'hui

Préface de Dominique DESJEUX

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via DegIi Artisti 15 10214 Torino ITALlE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Déjà parus Yves de la HAYE, Journalisme, mode d'emploi. Des manières d'écrire l'actualité, 2005. Monique ROBIN et Eugénia RATIU (dir.), Transitions et rapports à l'espace, 2005. Mariana LUZZI, Réinventer le marché? Les clubs de troc face à la crise en Argentine, 2005. P. NICOLAS-LE STRA T, L'expérience de l'intermittence dans les champs de l'art, du social et de la recherche, 2005. P. CADOR, Le traitement juridique des violences conjugales: la sanction déjouée, 2005. V. CHAMBARLHAC, G. UBBIALI (dir.), Épistémologie du syndicalisme, 2005. M. FALCOZ et M. KOEBEL (dir.), Intégration par le sport: représentations et réalités, 2005; L. OLIVIER, G. BÉDARD, J. FERRON, L'élaboration d'une problématique de recherche. Sources, outils et méthode, 2005. Stéphane BELLINI, Des petits chefs aux managers de proximité, 2005. Jean-Marc POUPARD, Les centres commerciaux, de nouveaux lieux de socialité dans le paysage urbain, 2005. Pascal LARDELLIER (dir.), Des cultures et des hommes, 2005. PAPADOPOULOS Kalliopi, La crise des Intermittent-e-s. Vers une nouvelle conception de la culture ?, 2005. L. VIDAL, A. S. FALL & D. GADOU, Les professionnels de santé en Afrique de l'Ouest, 2005.

Remerciements

Je tiens à remercier tout particulièrement M. Desjeux et M. Schwartz pour leurs précieux conseils et leur soutien, ainsi que le groupe Nivea qui a bien voulu me donner accès à leurs archives publicitaires. Enfin, un grand merci à tous mes proches qui ont eu confiance en moi en me poussant à envoyer mon manuscrit et aux éditions L'Harmattan qui offrent aux étudiants la chance de voir publier leurs recherches.

Sommaire

Préface

de Dominique

Desj eux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... Il

Introduction
Première partie.

17
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 23

L'association du travail des apparences et du masculin dans l'histoire: existence ou absence d'un droit/devoir des hommes à pratiquer les soins de beauté au fil du temps. I. Une histoire des soins de beauté au masculin...
AI Introduction. BI L'Antiquité..

25

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 25 .............................................. 36

Une approche transversale aux multiples dimensions Un accès variable pour les hommes aux produits de beauté en fonction de l'idéal esthétique et hygiéniste prôné par les différentes civilisations antiques. CI Le Moyen-Age 42 Les soins de beauté: de la condamnation morale de l'Eglise à leur retour « en grâce» à l'usage de la noblesse du Bas Moyen-Age. DI De la Renaissance au milieu du XVIllème siècle. . .... 47 Le poids des apparences dans la «société de cour» : entre coquetterie unisexe par souci de distinction aristocratique et symbole politique de l'Ancien Régime. El Des années 1750 à la Révolution française.. . .. . .. . . . .. 60 Un tournant esthétique, social et politique: changer l'apparence de l'homme, un enjeu révolutionnaire prédominant.

La modernité et la division des sexes: abolition de la coquetterie masculine et travail des apparences comme monopole féminin. F/ Du début du XIXème siècle à la Grande Guerre. . . . ... 67 La mise en place de «l'artefact de l'homme viril et de la femme féminine» : I'homme public «esprit-être» et l'esthétique du sérieux versus la femme privée «corpsparaître» et l'esthétique du futile.
G/ De la Grande Guerre à nos jours. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83

De l'institutionnalisation du modèle viril à son érosion. La «réhabilitation» des pratiques masculines de soin et de parure au sein d'une société accordant une place de plus en plus centrale à l'apparence quels que soient son sexe et son origine sociale. II. Une histoire du rasage - Le rasage:
b ea u té viril?

un soin de

. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 101

AI Le poil du visage et son entretien comme symbole du
vi ri I. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 02

BI Le message politique

des poils. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 104

CI L'entretien masculin de la pilosité: un soin esthétique et social ne correspondant pas systématiquement à un soin
v i ri I. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 06

Deuxième

partie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 113

Sens et enjeux contemporains des pratiques masculines de beauté: une sociologie du « beau « sexe fort» ». I. Les sens des pratiques masculines de beauté.. 115 AI Introduction méthodologique: comment étudier l'intimité
masculine? .................................................. 115

8

BI L'analyse du processus d'implication des hommes dans
les pratiques de beauté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120

CI Une grille d'analyse en terme d'identité: en quoi les pratiques de beauté concourent-elles au processus de
construction identitaire de ces hommes? . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 158

DI Une grille d'analyse en terme de capital: peut-on parler d'un capital-beauté chez les hommes? 190 II. «Souffrir pour être beau» ou une nouvelle image de l'homme révélatrice de notre société. . .. . .. .. 199
AI Une société de l'image et de la communication. . . . . .. 199 BI Une société de consommation et de loisirs. . . . . . . . . . . .. 202 CI Une société individualiste faisant de l'apparence un
instrument
à notre

d'affirmation

identitaire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 203

DI Le devoir de beauté: un devoir culturel et unisexe propre
époque. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 207

Conclusion.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

217

Bibliographie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 223

9

Préface

L'enquête historique et sociologique réalisée par Audrey Robin sur les soins du corps au masculin se lit comme un roman policier, ou presque! On y découvre notamment que des pratiques très actuelles sont déjà celles des couches sociales favorisées de l'ancienne Haute Egypte, hommes et femmes confondus. Les Egyptiens pratiquaient le bain comme hygiène de base, l'exfoliation (le gommage) pour la peau, le maquillage à base de poudre terracotta (le blush) pour le visage et le khôl (crayon noir) pour les yeux. Le jeu du paraître et du caché apparaît bien comme une pratique qui traverse toutes les époques. Plus profondément, le livre d'Audrey Robin permet de retrouver à la suite d'auteurs connus et reconnus sur le corps et ses apparences, comme A. Corbin, P. Perrot, D. Roche, G. Vigarello en histoire, ou N. Elias, J.C. Kaufmann, D. Le Breton, M. Pagès-Delon, D. Welzer-Lang en sociologie, que le corps renvoie à un triple enjeu: celui de la distinction sociale, celui de la différenciation entre genres et celui du marquage des étapes tout au long du cycle de vie, que cet enjeu soit matériel, social ou symbolique. Cependant ce qui rend ce livre original sur un sujet déjà bien incorporé par les disciplines académiques, c'est le lien qui est fait entre une mise en perspective historique et une analyse très minutieuse, à partir d'une enquête micro-sociale qualitative, des pratiques de soin du corps des hommes aujourd'hui. Sa deuxième originalité est de s'être focalisé sur les hommes et leur pratique pour montrer le déplacement du sens à accorder au nouveau jeu masculin des apparences. Par là elle montre l'enjeu que représente ce déplacement vis-àvis de la virilité qui depuis le 19ème siècle se distinguait de la féminité par une qualité principale, la force. Ce partage entre

la force pour 1'homme et la beauté pour la femme, comme le rappelle G. Vigarello dans son Histoire de la beauté (2004), cité par Audrey Robin, était fait pour durer. Il est peut-être aujourd'hui en train d'être remis en cause. La question qui reste ouverte est de savoir si l'on assiste aujourd'hui à une importance plus grande donnée en soi à l'apparence ou s'il s'agit plutôt d'un déplacement du jeu des apparences. D'un point de vue anthropologique, le fait de parer le corps est universel. Ce qui varient au cours des temps, ce sont les frontières de l'apparence, les parties valorisées du corps, celles qu'il faut exposer, montrer ou cacher, les pratiques de maquillage autorisées, prescrites ou interdites en fonction des genres, des appartenances sociales ou des générations. Le corps est toujours un construit social comme le rappellent Laure Ciosi-Houcke et Magali Pierre dans le livre qu'elles ont dirigé sur Le corps sens dessus dessous en 2004. Un bon exemple, pour éclairer ce débat, nous est donné par Audrey Robin quand elle décrit le changement de pratique de maquillage entre l'ancien régime aristocratique et le dix-neuvième siècle bourgeois. Au 17ème et au 18ème siècles, en France, les hommes de l'aristocratie se maquillent autant que les femmes. Ils peignent même leurs veines du cou en bleu en signe de différenciation sociale par rapport aux roturiers, c'est un signe de distinction, et pour rappeler la pureté aristocratique, le «sang bleu », c'est un signe d'appartenance. Avec la Révolution française, les hommes de la bourgeoisie se voient interdire le maquillage et le port de la perruque poudrée. Ceci a une signification politique de lutte contre une société d'ancien régime inégalitaire et autoritaire. Le vêtement noir devient le symbole du sérieux et de la virilité dans l'espace public. L'apparence de l'ancien régime, la poudre, les rubans, sera même assimilée à un comportement «efféminé ». C'est donc bien le sens de 12

l'apparence qui se déplace. Mais l'apparence est toujours aussi importante pour signifier son appartenance bourgeoise, sa virilité et donc son sérieux. Seuls l'artiste, le dandy ou I'homosexuel, c'est-à-dire tout ceux qui donnent aux yeux de leurs concitoyens de l'époque les signes sociaux d'une image féminine de l'apparence, pourront transgresser cette norme à leur risque et péril identitaires, au péril de leur liberté voire même de leur vie. Ce sont donc bien d'abord les frontières qui ont bougé même si aujourd'hui on peut avoir l'impression que le soin accordé aux apparences pour les hommes est plus important. Dans le jeu social des apparences corporelles, l'apparence est le premier signe indicateur de l'appartenance, de la différence ou de l'exclusion entre groupes sociaux. Rien ne laisse donc penser qu'une époque ou une autre puisse accorder une moindre importance à l'apparence. C'est pourquoi les soins du corps ne relèvent pas que de l'esthétique, du plaisir ou du libre arbitre. Ils ont aussi affaire avec la contrainte sociale, celle de l'appartenance et de la différenciation, celle de la norme et de la transgression autour de ce qui est interdit par la société ou un groupe social qu'il soit masculin ou féminin, homo ou hétéro, jeune ou vieux, riche ou pauvre, blanc ou noir. C'est bien en ce sens que l'analyse de la construction des apparences peut-être vue comme un révélateur et une mise en pratique des distinctions sociales. L'apparence est aussi un analyseur des catégories symboliques qui organisent toute société autour du bien et du mal: le pur, l'impur et le péché, le sain et le malsain, le naturel et l'artificiel, le vrai contre le faux. Maquiller c'est tromper. C'est pourquoi dans de nombreuses sociétés le maquillage sera stigmatisé et associé aux courtisanes, aux femmes de «mauvaise vie» ou aux homosexuels. Ils seront opposés à la mère de famille authentique, naturelle et saine. Les religions vont jouer un rôle important dans la 13

construction des normes interdites ou permises vis-à-vis des soins du corps. La religion chrétienne, au Moyen Âge, va imposer «l'austérité et la pudeur ». On retrouve jusqu'à nos jours sous diverses variantes cette méfiance des apparences corporelles comme le rappelle Alison J. Clark (1999) dans son livre Tupperware. The promise of plastic in 1950s America, pour l'Amérique «puritaine» des années trente à propos de l'opprobre jeté sur les femmes se mettant du vernis à ongle. Pour la bourgeoisie du 19èmesiècle, le blanc de la peau est considéré comme signe positif d'oisiveté au contraire de la peau halée signe négatif de travail au grand air et donc d'appartenance aux classes laborieuses. Prendre des bains, utiliser du savon et de l'eau de Cologne sera aussi considéré comme un signe de distinction sociale. C'est le nouvel ordre du corps qui se met en place au 19ème siècle. C'est la monté de I'hygiénisme, en même temps que celle de la rationalisation de l'Etat, comme le montre Max Weber, ainsi que celle de la cuisine avec la généralisation de la mesure et du temps de cuisson dans les recettes culinaires, au moins en France. Dans cette mouvance hygiéniste et rationalisante du 19ème siècle, la salle de bains est devenue aujourd'hui une des pièces clé de la maison. Elle est devenue à la fois la « loge» privée qui permet de se préparer le matin avant de rentrer sur la scène sociale de la vie publique et professionnelle, comme l'avait joliment montré M.C Lévesque dans sa recherche sur « Les reflets d'eau» en 1999 (université Paris 5). C'est aussi le lieu où se joue l'identité féminine et aujourd'hui l'identité masculine avec le développement des Usages des produits du corps par des jeunes hommes décrit en 2001 par Tiphaine Gamba (Université Paris 5). Dans cette recherche, elle montrait que l'usage des produits de beauté par les hommes ne posait pas de problème en terme d'identité masculine tant que les 14

produits étaient peu nombreux et que le temps des soins ne durait pas trop longtemps. Si une frontière invisible était dépassée, c'est la virilité de I'homme qui pouvait être menacée. C'est enfin le lieu des pratiques d'hygiène, de soin et d'artifice: se maquiller le visage et les mains, modifier son odeur corporelle et modeler sa coiffure, comme le décrit Ghania Chennine, dans son travail sur Les soins du corps en 1999 (université Paris 5). Le grand intérêt du livre d'Audrey Robin est de montrer à son tour comment les femmes vont jouer un rôle prescripteur auprès des hommes dans ce travail sur les apparences masculines, comment ceux-ci de néophytes vont devenir des experts en parure pour «matifier la peau» ou pour «marier différentes crèmes », et comment finalement les frontières de la mise en scène des genres et du corps sont sans cesse repoussées au point de ne plus savoir vraiment où se situent celles de la virilité sinon qu'elles sont encastrées dans quatre grandes pratiques universelles du paraître: enlever, ajouter, laisser en l'état ou masquer. Dominique Desjeux, Professeur à la Sorbonne (Paris 5) Dernière parution: Les sciences sociales, Que-sais-je? PUF Paris - Tampa

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Introduction

En tant que membre d'une société accordant de plus en plus d'importance au visuel, à l'image, il m'arrive souvent de m'interroger quant à l'ensemble croissant et omniprésent de pratiques, de discours, d'images conférant au corps une prégnance individuelle et sociale: objet d'attentions et de préoccupations multiples, celui-ci est soigné, entretenu, décoré, paré, habillé, sculpté, choyé... bref investi. Cette interrogation est à la base de cette recherche: questionner, appréhender le poids et les enjeux des apparences à l'aube de ce XXIème siècle.. . mais sous quel angle, sous quel éclairage? En tant que femme, le souci et le travail des apparences m'est «tout naturellement» apparu au premier abord sous un angle féminin, le devoir de beauté étant traditionnellement celui du « beau sexe ». Or, progressivement, je me suis surprise à rectifier mon a priori. La préoccupation des apparences occupe également une place centrale chez le «sexe fort» et ce de plus en plus semble-t-il, l'entretien et les soins de beauté étant de moins en moins considérés par les hommes comme une préoccupation futile, une affaire de chiffons, bref une affaire de femmes. En effet, plusieurs phénomènes de consommation paraissent indiquer l'existence récente d'une gestuelle masculine de beauté. Succédant aux eaux de toilette masculines liées au rituel du rasage, de véritables parfums masculins ont fait leur entrée sur le marché au cours des années 1970. Se parfumer fait ainsi de plus en plus partie d'une gestuelle masculine hors de la pratique du rasage. De plus, même si le nombre d'hommes prenant soin de leur apparence, de leur peau, est encore sans commune mesure avec le nombre de femmes s'occupant de leur corps, il est

remarquable que les produits de beauté, les cosmétiques ne soient plus exclusivement synonymes de sphère féminine. Au milieu des années 1980 apparaissent effectivement en France les premiers produits cosmétiques dédiés uniquement aux hommes à l'intérieur de gammes de plus en plus étoffées (une petite chronologie s'impose: Clinique Homme en 1984 ; Biotherm Homme en 1985 ; Aramis Lab Series For Men et Vichy Homme en 1987 ; Nivea For Men en 1989; Nickel en 1996; Decleor en 2000 ; Clarins Men en 2002 ; Shiseido, Adidas et Lancôme en 2003). A ces produits d'entretien et de soin de la peau, du visage s'ajoutent aussi de véritables produits de maquillage pour ces messieurs (Guerlain avec la poudre terracotta pour homme en 1985 ; Jean-Paul Gaultier avec sa ligne «Le mâle tout beau tout propre» en 2003). Le succès actuel du marché masculin de l'apparence est visible également à travers d'autres indicateurs tels que les libres-services esthétiques du type Sephora et Marionnaud qui disposent depuis peu de larges rayons de beauté pour homme avec un grand choix de produits cosmétiques de la mousse à raser exfoliante au masque aromatique rafraîchissant; la multiplication des instituts de beauté et de spas réservés aux hommes; l'intégration au sein des espaces homme des grands magasins de rayons de produits de beauté et même d'instituts de beauté (par exemple l'institut pour homme Nickel dans le Printemps de I 'homme à Auber) ; la parution de livres de beauté spécialisés dans les soins pour homme comme Tout pour I 'homme. Comment se sentir beau et bien dans sa peau par D. Waters en 2001 ou Un bien pour un mâle. La beauté et le bien-être au masculin par E. Favre en 2003, accessibles tous deux à la bibliothèque du centre Beaubourg; le développement d'une presse masculine (Mens 'Health notamment) consacrée entre autres à l'apparence physique, à la beauté, à la santé, à la diététique, etc, presse s'inspirant en partie de la presse féminine. 18

Depuis les années 1980, les hommes envahissent donc un territoire esthétique traditionnellement réservé aux femmes, celui des soins de beauté, ceux-ci commençant progressivement à être intégrés à la gestuelle masculine. L'homme contemporain semble ainsi porter un intérêt croissant à son apparence et ce d'une façon plus visible. Il se préoccupe de plus en plus d'avoir bonne mine, d'avoir une belle peau, de sentir bon et ne se limite plus à des efforts pour paraître fort, musclé. Cette accentuation des préoccupations masculines quant aux pratiques de beauté peut-elle être simplement réduite à une volonté extérieure par rapport à l'ouverture d'un nouveau marché économique? Ce dernier n'est-il pas au contraire un des indices révélant l'émergence d'une nouvelle image de la beauté masculine liée à l'autorisation contemporaine pour les hommes de soigner leur peau, leur apparence, révélant des changements d'une ampleur suffisante pour déstabiliser l'image traditionnelle de I'homme, des mutations sociales qui ont atteint le statut, l'identité et l'idéal masculins dans notre société dans la sphère publique comme privée? Fort de ce constat et de ces interrogations de départ, j'ai entrepris de prendre pour objet de recherche les soins de beauté pratiqués par les hommes, c'est-à-dire le souci et le travail masculins des apparences à travers les pratiques quotidiennes de soin, d'entretien et de parure du visage, de la peau. Si cet objet peut sembler à première vue futile, au contraire il représente à mes yeux un axe de recherche riche de sens parce que révélateur de la place de plus en plus centrale de l'apparence dans notre société d'image; parce qu'original par rapport aux représentations traditionnelles de l'identité masculine et à la notion de virilité et, par là même, ouvrant la voie à une possible interprétation des recompositions identitaires des hommes notamment suite 19

aux changements des femmes devenues des acteurs sociaux à part entière; et enfin parce que permettant d'appréhender le quotidien dont les détails au premier abord insignifiants peuvent aider à mieux saisir le fonctionnement de notre société: «l'étude des (...) ritualisations du quotidien, des petits univers privés (...) n'est plus abaissée à l'état de sociologie de l'insignifiant ou du trivial. Elle désigne au contraire les lieux où le rapport social prend forme, où s'expriment des résistances, où les formes d'innovation ont leur source» (Balandier, 1982, p.6). Prendre cet objet d'enquête, c'est dès lors tenter d'apporter des réponses à plusieurs points d'interrogation. Selon quel processus les soins masculins de beauté entrent dans les mentalités de notre société? Pourquoi la relation de 1'homme à son apparence sort du silence en ce début de XXIème siècle? Quelle est la place du travail et du soin des apparences chez 1'homme contemporain, notamment par rapport à l'identité masculine? Quelles valeurs les hommes attribuentils à leur apparence et aux pratiques pour l'embellir et en prendre soin? Selon quels critères forgent-ils leur apparence et quels buts sert celle-ci? Comment le soin ou non de l'apparence se vit chez les hommes, se parle ou non? En quoi ces nouvelles pratiques masculines de beauté sont-elles révélatrices de l'évolution des rapports sociaux de sexe contemporains dans la sphère publique comme privée? Il s'agit en fait d'appréhender et de comprendre les sens et les enjeux de ce plus ou moins nouveau besoin, souci, travail esthétiques masculins dans notre société. Or, pour y parvenir, il m'a semblé important d'opérer en deux temps par souci de clarté et de complémentarité: - d'abord par un détour socio-historique introducteur permettant de rendre compte et de saisir l'évolution du sens 20

et des enjeux individuels, sociaux, historiques et culturels des gestes masculins de beauté de l'Antiquité jusqu'à nos jours, principalement en France, en fonction de l'évolution des critères de la masculinité et de la féminité, de l'évolution des rapports sociaux de sexe, de la place des apparences dans la vie sociale, des moyens de distinction sociale, etc; - ensuite par une analyse microsociologique des pratiques masculines de beauté et des discours sur celles-ci d'acteurs masculins pratiquant ou non des soins de beauté (hétérosexuels et homosexuels, de tous âges...) et d'acteurs professionnels dans la production et la distribution de cosmétiques pour homme afin d'avoir un angle de compréhension privilégié en vue d'appréhender tous les sens et enjeux contemporains de ces pratiques en recueillant la parole des acteurs concernés.

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Première partie

L'ASSOCIATION DU TRAVAIL DES APPARENCES ET DU MASCULIN DANS L'HISTOIRE: existence ou absence d'un droit/devoir des hommes à pratiquer les soins de beauté au fil du temps.

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