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Une utopie post-tiersmondiste

De
368 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 273
EAN13 : 9782296299702
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Marc PONCELET

UNE UTOPIE POST -TIERSMONDISTE
LA DIMENSION CULTURELLE DU DÉVELOPPEMENT
Préface de Michael Singleton

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Écolc-Polytcchnique 75005 Paris

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux et Babacar Sali
Dernières parutions:
A. Guichaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2: La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina-Faso. StreitTeler & Mbaya, Zaïre, village, ville et campagne. Vincent, Manuel de gestion pratique es associations de développement rural du tiers monde. Tl : Organisation, administration, communication. TI : Gestion financière. Bodiguel & Lowe, Campagne française, campagne britannique. J. Franquen, Agriculture et politique agricole en France et au Québec.

G. Collomb, Du bon usage de la montagne. Touristes et paysans. M. Jollivet, Pour une agriculture diversifiée. Collectif, Les entrepreneurs ruraux, agriculteurs, artisans, commerçants, élus locaux. M.-C. Maurel, Les paysans contre l'Etat. Le rapport deforces polonais. D. WoronotT (éd.), Révolution et espace forestier. B. Sali, Modernité paysanne en Afrique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par), Pour une politique d'aménagement des territoires ruraux. I. Albert, Des femmes, une terre. Une nouvelle dynamique sociale au Bénin. D. Bodson, Les villageois. S. Taponier, D. Desjeux, Informatique, décision et marché de l'information en agriculture. M. Salmona, Les paysans français. Le travail, les métiers, la transmission des savoirs. B. Marquet, C. Mathieu, Paysans montagnards en Tanzanie.

J. Risse,

Histoire de l'élevage français. O. Galland, Y. Lambert, Les jeunes ruraux. B. Bruneteau, Les paysans dans l'Etat. Le gaullisme et le syndicalisme agricole sous la Vème République.

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-3081-3

Préface
Si ce n'est pas de la magie préventive, le fait de solliciter une préface d'un aîné doit être un dernier vestige du culte des ancêtres académiques traînant encore dans le monde universitaire moderne. En Afrique, disaient mes mémorisants de l'Université de Dakar, le disciple ne doit jamais dépasser le maître -du moins pas de son vivant, sous peine de se voir ensorcelé! En Occident, il y a belle lurette que la génération montante ne grimpe plus comme un nain sur les épaules d'un géant! C'est par son propre poids qu'elle enfonce son ascendance dans une préretraite plus ou moins méritée. Trêve de nombrilisme! Marc Poncelet. mon jeune collègue et surtout ami, en me demandant de fonctionner comme préfacier ne souhaitait certainement pas des élucubrations et des apitoiements sur le triste sort des vieux babouins évincés subitement de leurs sinécures dominatrices. De toute façon. ma formation d'anthropologue m'interdit de procéder à autre chose qu'à de simples constats. Ni canonisation, ni condamnation, mais une donnée issue de mon terrain universitaire s'impose: le niveau non seulement monte, mais finit par submerger les piliers du passé! Telle est l'impression que me laisse ma participation fréquente à des jury appelés à délibérer sur les mérites des travaux consacrés au Tiers monde en général et à l'Afrique en particulier. Le gratin des thésards auquel j'ai eu affaire ces derniers temps démarre en trombe des paliers, sinon des plafonds, progressivement et péniblement atteints en fin de carrière par les gens de ma génération. Et j'ai rarement eu ce sentiment aussi fortement qu'en lisant le mémoire de troisième cycle en sociologie qui constituait le premier jet de cet ouvrage-ci. Il y a d'abord l'érudition encyclopédique de l'auteur dans le domaine des approches contemporaines des questions liées à la thématique récemment reconstruite autour des termes culture et développement, du moins en francophonie. Mais son livre est bien

davantage qu'une synthèse des enjeux cruciaux et des acteurs principaux du champ (de bataille) en question. Il esquisse une interprétation globale des langages, des représentations et des idéologies qui ont jalonné la constitution de l'espace imaginaire et les pratiques Nord-Sud. Mais même à titre de bilan ou de bibliographie commentée, les pages de Marc Poncelet méritent le détour. L'auteur jouit d'une acuité critique évidente - "c'est le moins que l'on puisse dire" rétorqueront sans doute certaines des vaches sacrées égratignées dans le texte. Mais que les autorités en la matière ne se sentent pas personnellement visées. A part une perspicacité congénitale et une obsession d'identifier les lieux et les logiques dont émergent les discours, tous les discours, qui participent aujourd'hui de la mise en question du Progrès sous le double signe du Sens et de la Différence, il y a aussi le fait d'une certaine candeur. D'abord concerné par des questions de changement social chez lui, c'est comme sympathisant du dehors que M. Poncelet "débarqua" il y a quelques années dans le domaine du développement, c'est-à-dire l'énorme espace de discussion des changements sociaux dans ce qu'il est convenu d'appeler le Sud.l A l'époque, il n'était ni un professionnel de ces théories, ni un militant tiersmondiste, ni un "développeur". Nemo iudex in propria causa

- la

vérité de ce truisme se vérifie ici encore: il est difficile de déceler le non-dit et de dire l'inédit quand on est à la fois juge et partie. S'il ne se considérait pas et ne se considère pas comme un expert ès-culture et développement, c'est qu'il entend demeurer sociologue et qu'il se refuse à chercher le graal du développement là où il semble s'offrir le plus manifestement à l'observation. Or la
1 Après une première recherche consacrée aux attitudes et rôles des syndicats belges dans le processus d'immigration depuis la seconde guerre mondiale, il réalisa une recherche sur l'émergence du chômage de longue durée des jeunes dont les principaux résultats ont été publiés dans la Revue Française de Sociologie, XXXI, 1990, pp. 573-590. Des travaux ultérieurs portent sur l'immigration mais privilégient la problématisation politique et culturelle de celle-ci caractéristique des années quatre-vingt. Cf. De l'immigré au colonisé in Racisme continent obscur, sous la direction de 1. P. Jacquemin, Éditions le Noir du Blanc, Bruxelles, 1991. Il a dirigé ensuite avec M. Martiniello, Migrations et minorités ethniques dans l'espace européen, Éditions De Boeck Université, Bruxelles 1993.

sociologie n'est principalement à mes yeux qu'un effort pour identifier et inventorier les différents lieux sociaux, les logiques qu'ils induisent ainsi que les langages qu'ils produisent. Comme l'auteur le dit lui-même: "l'objectif de cet ouvrage vise à identifier et à mettre en perspective les héritages, les logiques d'émergence, les contradictions, les limites, les langages et les modes d'institutionnalisation des recours à la culture". Ce faisant, il interroge l'extraordinaire propriété palingénésique des mises en discours signifiant du développement, c'est-à-dire leur capacité de se reproduire en élargissant leur empire malgré les incessantes condamnations théoriques et l'immense circonspection des praticiens des terroirs tropicaux. Ce discours sur le discours de la dimension culturelle du développement (selon la formule consacrée par ceux que l'auteur appelle les clercs de ['Humanite') n'est pas un discours de plus. Pour bien profiter de son projet, il faut comprendre le niveau épistémologique du propos. Les savoirs spécifiques sont une chose, la question de savoir en fonction de quoi on les produit en est une autre. On peut ne pas être toujours d'accord avec le contenu concret de certaines analyses proposées par M. Poncelet. On peut même trouver que lorsque la plupart des Goliath(s) ciblés avouent être affligés de pieds d'argile, la victoire de David tourne à la Pyrrhus. Mais le lecteur doté d'un minimum de sensibilité sociologique ne peut que sympathiser avec l'intention iconoclaste qui parcourt ces pages. Le but de la sociologie n'est-il pas de rappeler tempore opportuno et inopportuno que tout -institutions et idéologies incluses-, étant socio-historiquement construit, les hommes ne doivent pas prendre leurs faits pour des fétiches; ou comme j'aime à le répéter moi-même, le sujet n'a pas intérêt à transformer ses projets en objets. C'est l'a b c d'une sociologie de la connaissance. Fallait-il encore que quelqu'un l'applique systématiquement aux "arts et sciences du développement" à travers lesquels une certaine science sociale, vite débarrassée des adhérences coloniales, fut projetée à l'horizon d'un "bien-être" qui se voulait planétaire. Car ce "bien-être" promis et annoncé s'est appuyé sur un "bien-savoir" qu'il reste difficile de relativiser efficacement surtout lorsqu'il annexe le vaste champ de la culture.

Cette conscience de la construction sociale de toute réalité qui est peut-être le propre de la sociologie moderne, et surtout de celle qui se veut post-moderne, n'est pourtant pas dépourvue d'effets pervers potentiels. Ce constructivisme ne conduit pas logiquement à un indifférentisme intellectuel qui refuserait toute normativité et toute responsabilité collective au profit d'une minutieuse archéologie sociale. Ne risque-t-il pas cependant d'alimenter une attitude de démission pratique parce qu'il donnerait l'impression d'élever à la dignité d'objet légitime l'idée la plus brutalement discriminante comme la plus noble? Le pluralisme relativiste qu'il positive pourrait plonger dans le désarroi le lecteur pour lequel l'engagement se doit de reposer sur le roc, sur un minimum de certitudes, si provisoires soient-elles. Mais ce serait un contresens d'assimiler l'exercice de désenchantement proposé par l'auteur à la reconnaissance du règne sans partage de cultures monolithiquement intransigeantes. Car l'ouvrage démonte aussi les mécanismes par lesquels les idiomes identitaires se proposent de prendre la relève de l'universalisme optimiste d'hier. C'est pourquoi j'aime considérer ce volume comme le premier tableau d'un diptyque dont le second moment ne nous dessinerait certes pas une utopie définitive (qui ne saurait être qu'une "a-topie" et un non lieu comparable à celui que M. Poncelet décrit à propos de la dimension culturelle du développement), mais une "eutopie", un lieu meilleur que l'impasse actuelle des théories du développement où (re) fleurit une théologie désabusée du marché-roi à laquelle répond la tentation sécuritaire du nous. En attendant, si le lecteur apprend et comprend (ce qui réclame parfois un important effort de concentration) autant de la lecture de ce livre que moi-même, alors il aura non seulement "chauffé son cerveau" comme disent des amis africains en me voyant m'acharner sur des mots croisés, mais il aura certainement entrevu une piste pour quitter le marais dans lequel s'embourbent nos tentatives d'articuler progrès, égalité et différence.
Michael Singleton Professeur au Département des Sciences de la Population et du Développement. Université Catholique de Louvain.

Je tiens tout particulièrement à souligner ma profonde reconnaissance envers les professeurs de l'Université de Liège et de l'Université Catholique de Louvain auxquels je dois l'essentiel de ma formation. Au Professeur P. MINON qui m'a accordé une liberté et une confiance jamais démenties, je dois bien plus qu'une méthode: un certain regard sur le monde social doublé d'un relativisme historique qui n'est jamais mieux mis en évidence qu'à travers les trajectoires singulières des individus. L'héritage du Professeur Michel Voisin m'est apparu clairement au lendemain de ses adieux secrets. Sans les conseils et encouragements des Professeurs et amis que sont G. Bajoit et M. Singleton, je n'aurais sans doute jamais eu le courage de remettre sur le métier le premier jet de cet ouvrage. Toute ma gratitude va aux étudiants de la FOPES-SUD de L'Université de Louvain dont j'ai fait des "développeurs autochtones"

après qu'ils m'eurent accordé quelques heures d'entretiens et

...

beaucoup de sympathie. Ce n'est que pour tenter de les rendre que je me suis transformé en voleur de mots, de leurs mots et de leurs histoires. Mais cette longue empoignade avec ces continents sémantiques que sont les mots culture et développement n'aurait aucune raison d'être en dehors d'une douzaine d'années passées avec d'étranges étrangers devenus si familiers, amis ou parents. Comment décrire ces milles petites choses, enthousiasmes naïfs, galères partagées, palabres gratuits, déceptions rétrospectivement si compréhensibles, etc. qui transforment insensiblement et définitivement le rapport à l'autre comme la trempe par laquelle mon grand-père modifiait avec art les propriétés du métal. Dialectique du lointain et du proche. c'est enfin et surtout vers mes parents que je me tourne, conscient aujourd'hui de l'importance et de la valeur d'une vie totalement engagée à nos côtés.

Pour Sabine, ma compagne

et épouse

INTRODUCTION

I. Le recours culturel Qui oserait aujourd'hui prétendre que le développement ou l'échec du développement n'a rien à voir avec la culture ou, mieux encore, avec les cultures? L'évidence contraire s'est reconstituée au fil des vingt dernières années à mesure que reculait l'utopie du développement. Elle s'est considérablement étendue et diversifiée; elle gagne les milieux des "faiseurs d'opinion", producteurs de connaissances et acteurs des rapports Nord-Sud. De l'ensemble des discours sur le développement et sur la crise du développement émerge l'exigence d'une réconciliation impérieuse avec la culture ou les cultures. Ainsi, M. PEREZ de CUELLAR, Président de la Commission mondiale de la Culture et du Développement pouvait écrire tout dernièrement: "Si la culture devient l'étoile qui guide le développement, si elle accède au premier rang des priorités de l'agenda national et international, alors nous aurons préservé le seul patrimoine encore intact de l'humanité: la terre vierge du futur". Et plus concrètement, "pourquoi ne pas imaginer une sorte de plan Marshall à l'échelon planétaire pour la culture et le développement?" (Le Monde, 25 février 1994). Ces revendications trament les discours les plus institutionnalisés comme les plus spontanés. Ce credo irrigue les propositions des professionnels, des militants, des directeurs de pensée. Experts, chercheurs et savants ne sont pas en reste! Comment pourraient-ils l'être, dès lors que les mots mobilisent ainsi deux "continents" de l'histoire intellectuelle contemporaine? L'invocation culturelle acquiert une propriété quasi magique pour dire en un mot le scepticisme et le dépit qui assaillent les grands

LA DIMENSION CULTURELLE DU DÉVELOPPEMENT...

molochs de la modernité: la Raison, le Progrès, la Libération, l'Égalité, le Sens. Tous les grands débats, les peurs et les utopies qui ont jalonné ces derniers siècles semblent converger vers ce lieu prometteur qui reste pourtant si difficile à cerner. 1 Cette culture que l'on s'acharnait jusqu'il y a peu à penser est aujourd'hui proposée à la redécouverte. Le débat Nord-Sud, profondément transformé depuis une décennie et dont les principaux repères s'étiolent, participe aujourd'hui pleinement de cette redécouverte qui se propose de questionner nos outils classiques de connaissance. Ébauche d'une nouvelle utopie, ligne de repli de la pensée critique et peut-être aussi alibi des experts ou encore formule incantatoire d'une nouvelle forme d'engagement, cette culture qui dit d'emblée apporter des réponses, doit à mes yeux être d'abord interrogée. Elle doit l'être non pas en acceptant qu'elle désigne une réalité sui generis qu'il suffirait de mieux cerner et de prendre en compte, mais à travers sa production sociale comme objet proposé des retrouvailles du sens dans des lieux et à travers des cheminements spécifiques. Le concept de développement, ou plus exactement les concepts de développement sont contestés, amendés, délaissés, reformulés ou réfutés. La plupart des nouvelles orientations de recherche dont les terrains étaient jusqu'il y a peu assimilés à cette perspective s'en détournent résolument. Parmi celles-ci, ce sont précisément les recherches qui prennent pour objet le changement social dans le Tiers monde qui cherchent le plus nettement à s'en démarquer2. Pourtant, et bien qu'il soit régulièrement annoncé, l'après-développement demeure une hypothèse sans fil conducteur. Le développement reste par ailleurs au coeur des problématiques des appareils internationaux de coopération, même si leurs pratiques renvoient davantage aujourd'hui à une gestion concertée des risques majeurs. Ce que j'appelle le recours culturel n'a pas, loin de là, le monopole de cette formidable remise en question. Il articule cependant confusément les principales lignes de force de ce qui est bien plus
1 Olivier MONGIN met bien en lumière ce mouvement global autour de la culture qui caractérise l'intelligentsia française des années quatre-vingt (O. MONGIN 1994). 2 Je pense notamment aux travaux de BAYART, TOULABOR et M'BEMBE. Cf. en particulier La Politique par le bas. Contribution à une problématique de la démocratie,1992. 10

INTRODUcnON

qu'une rectification conceptuelle, ou une nouvelle avancée du savoir: une fracture de l'imaginaire de la moderriité. Les années quatre-vingt et le recours culturel face au développement déclinant rappellent l'impuissance des métropoles coloniales qui, durant les luttes de libération, n'avaient à offrir en guise de réponse à une revendication d'identité qu'une promesse d'un meilleur niveau de vie. Pourtant, il existe des différences capitales. Tout d'abord, les trente dernières années ont vu se constituer d'inédites logiques de pouvoir autour des États en construction. Ensuite -et le fait est d'importance-, l'arme majeure des anticolonialistes, le nationalisme, était bien un héritage de l'histoire de l'occident moderne. Enfin, le développement se conjuguait généralement avec l'utopie d'une libération confinant parfois avec celle d'une Humanité régénérée et enfin digne de ce nom (F. FANON 1961). Il est inutile de trop insister sur l'image désormais quotidiennement alimentée d'un Sud hostile et menaçant; il n'est pas davantage nécessaire d'illustrer le discrédit croissant des idée d'aide, de solidarité et de dialogue (Nord-Sud). Des mutations idéologiques contemporaines émerge un non-lieu, la culture! Lieu de toutes les menaces nouvelles, site récemment redécouvert d'une crise de la modernité, on veut y voir simultanémènt la matrice de toutes les espérances d'un mieux-être réconcilié avec le sens et la différence. Culture et développement, deux mots qui sont eux-mêmes toujours au coeur des enthousiasmes, des vertiges et des désillusions de la réflexion sociale, deux ensembles aux limites floues et entretenant des connivences complexes. Des mots cultes, mots programmes, mots magiques désormais, qui doivent davantage leur succès à une apparente capacité à qualifier autre chose par défaut qu'à signifier par eux-mêmes. Empires dépourvus de sujet dont on s'épuise à se libérer, dont on ne rompt l'enchantement que pour mieux s'y soumettre. Des mots limites, des mots frontières. D'emblée, le recours culturel pour le tiers monde est plural, et dans une certaine mesure, contradictoire. Si l'on pense généralement qu'un plus culturel ne peut qu'être une avancée qualitative, l'analyse des trois grandes formulations du recours culturel pour le Tiers monde que je propose montre combien elles relèvent de projets de connaissance et d'action distincts. Selon le premier argument, la culture et les cultures doivent désormais devenir des ferments et des balises d'une problématisation plurielle du progrès. Unè seconde approche, radicale Il

LA DIMENSION CUL11JRELLE DU DÉVELOPPEMENf...

et critique, conduit à penser que les cultures constituent aujourd'hui les limites infranchissables de l'utopie du développement. Une troisième conception, davantage mue par une logique d'action et d'engagement, s'oriente vers la relecture spirituelle des tréfonds identitaires pour y découvrir des matrices inédites et irréductibles de réalisation du mieux-être. Dans l'ensemble cependant, la référence à la culture semble définir un nouveau registre des rapports Nord-Sud où de nouveaux acteurs puisent amplement et assez librement. Quelques-unes des problématiques que véhicule la première formulation du recours culturel trouvent désormais un début de traduction dans les pratiques des développeurs. Les organismes de coopération, les centres d'études du Tiers monde, les associations et bien sûr les organismes internationaux publics et privés accordent une importance croissante à ces questions. Encore une fois, les agences scandinaves, néerlandaises et canadiennes ont pris quelques longueurs d'avance! Un consensus semble s'être installé autour du constat selon lequel la culture, les cultures, auraient été négligées par l'ensemble des théories et des pratiques qui, depuis quatre décennies, ont meublé l'espace du développement tel qu'il est conçu et mis en oeuvre depuis la fin de la seconde guerre mondiale dans les pays du Sud, mais aussi du Nord. Une formule s'est imposée, il s'agit de la nécessaire Prise en Compte de la Dimension Culturelle du Développement (que j'évoquerai dans la suite sous le sigle PCDCD). La longue guérilla menée par les promoteurs de cette PCDCD depuis le début des années quatre-vingt au niveau des institutions internationales aboutit en 1988 à la proclamation par l'UNESCO à l'initiative de l'Assemblée Générale des Nations-Unies, d'une Décennie du Développement Culturel et plus tard à la constitution d'une Commission Mondiale de la Culture et du Développement présidée par J. PEREZ DE CUELLAR. Elle remettra un rapport en 1995. Ce rapport devrait fournir la base d'un "Rio de la culture".3 Les
3 Les thèmes jusqu'ici présentés publiquement s'organisent autour de l'idée d'une crise des modes internationaux de régulation et plus loin, d'une représentation du progrès qui doit être réconciliée avec l'environnement et la diversité culturelle. La culture apparaît comme le concept principal d'un nouvel humanisme. "C'est en effet la culture qui constitue la source et la finalité du développement, qui lui donne élan, qualité, sens et durée et qui donne un visage aux promesses de demain (...). Tout effort de développement qui ne s'appuierait pas sur le riche potentiel créateur qu'offre la 12

INfRODUCfION

documents préparatoires au Sommet Mondial pour le Développement Social, lui aussi prévu en 1995, privilégient les thèmes suivants: réduction de la pauvreté, intégration sociale, emploi et responsabilité à l'égard d'une notion de bien commun revisitée. Mais plus généralement, la nouvelle philosophie du progrès social réclamée face à ce qui est décrit comme une crise sociale, morale et intellectuelle, emprunte en outre les principales lignes de force du recours culturel. On évoque ainsi le nécessaire dépassement du modèle culturel dominant et de sa rationalité au profit d'un pluralisme intellectuel supposant la reconnaissance d'autres formes de rationalité et un renouveau des valeurs qui guident les pensées et les actions des êtres humains. Le chemin parcouru depuis la Conférence mondiale sur les politiques culturelles (MONDIACULT, Mexico, 1982) où se sont affirmées les lignes de force d'une. révision du concept de développement à la lumière d'une reconnaissance de sa dimension culturelle apparaît considérable du point de vue des discours et, dans une moindre mesure, des pratiques. Néanmoins, les accords de Lomé comportent depuis 1984 un volet relatif à la coopération sociale et culturelle. Le plan de Lagos (O.U.A.) prolongeant le travail pionnier de la conférence d'Accra sur les politiques culturelles en Afrique (1975) précise considérablement les contenus et limites de cette thématique culturelle du point de vue africain. Malgré des débuts peu prometteurs, l'UNESCO a suscité d'intéressantes études méthodologiques et entend exporter la thématique dans d'autres institutions spécialisées et entretenir une dynamique globale parmi les grands acteurs de la coopération internationale (B. KOSSOU 1985, L. KELLERMAN 1986, L. BALMOND 1986, UNESCO 1993, Organisations Internationales Catholiques 1993). Nombreux sont désormais ceux qui, au nom également de la culture retrouvée, pensent que cette reconnaissance tardive de la pluralité ne cache qu'un renoncement, une impuissance désormais patente, et plus loin, qu'elle camoufle l'entropie de la modernité. Nombreux sont ceux qui mettent en doute cette nouvelle pseudomorale des organisations internationales et de leurs clercs, les clercs
culture risque non seulement d'être voué à l'échec, mais aussi de porter atteinte à la diversité des cultures et à leur dynamisme. (PEREZ DE CUELLAR, Le Monde 12 décembre 1992). l3

LA DIMENSION

CULTURELLE

DU DÉVELOPPEMENT...

de l'Humanité. Quelques-uns pensent qu'il s'agit de sauver les meubles en conservant l'essentiel sans désespérer le Billancourt planétaire. Au-delà, les partisans d'une approcheradicale ou spirituelle envisagent ou souhaitent un abandon du développement au nom d'un constat global d'échec, du respect des identités collectives ou encore d'une nouvelle solidarité interculturelle. Pourtant le recours culturel dépasse largement ces cercles. La littérature savante, critique ou non, en répercute les principales intuitions. La plupart des projets et des discours collectifs en portent les traces. Bien que je partage ce scepticisme, j'ai néanmoins consacré cet ouvrage au recours culturel pour le Tiers monde. Si j'y vois l'ébauche d'une possible mystification, je pense également que les questions posées par celui-ci interrogent les fondations de nos modes de connaissance et de nos représentations. Quelles que soient ses énigmes et ses contradictions, le recours culturel peut être perçu comme l'un des tout premiers moments d'une inéluctable "désoccidentalisation" de l'imaginaire non plus du Progrès, mais de l'imaginaire qu'une société mondialisée se devra inévitablement de construire autour de l'articulation du mieux-être et de l'être différent. II. De la révélation... Le sens et la différence auraient donc été sacrifiées durant les trois décennies onusiennes du développement4. Cette énorme zone d'ombre, cette coupable ignorance qui est souvent imputée à l'économisme ou plus généralement à l'ethnocentrisme occidental, serait pour beaucoup dans ce qu'il est convenu d'appeler l'échec du développement ou les drames du mal-développement et de l'occidentalisation chaotique du monde. D'aucuns y voient aussi l'origine de dangereuses contestations des concepts universalistes
4 J. ZIEGLER va beaucoup plus loin. Selon lui, l'oubli de la culture n'est pas seulement le fait de technocrates et de théoriciens de circonstances: "aucun des grands penseurs du XIX siècle n'a réellement pensé la culture. Je veux dire la culture comme ciment de l'homogénéité d'une civilisation, comme lieu de la mise en valeur des indicateurs de la légitimité d'une civilisation" (1988, p. 35). 14

INTRODUcnON

conduites au nom d'un retour défensif aux identités culturelles malmenées (S.C. DUBÉ 1988). La PCDCD, plus petit dénominateur commun des recours culturels, constituerait désormais une condition incontournable d'un éventuel (re)développement évitant les pièges du passé. La reconnaissance de la pluralité des "hypothèses de l'Homme" (selon la belle formule utilisée par J .BERQUE), la mise en oeuvre de politiques people oriented élargiraient enfin à la planète entière l'appropriation des voies du mieux-être! Il serait ainsi permis de s'opposer à une nouvelle ligne de fracture Nord-Sud dont on souligne aujourd'hui la profondeur et la composante culturelle et identitaire (J. C. RUFIN 1991). Ainsi est généralement énoncée la thèse de la culture oubliée et les propositions corollaires d'une PCDCD-réparation et d'un (re)déve1oppement culturel. Un fil conducteur semble unir toutes ces réflexions. C'est l'intuition selon laquelle la problématique du développement est au carrefour, qu'une étape qualitative a été atteinte, bref que le développement ne sera plus ce qu'il était ou, plus radicalement, qu'il ne sera plus du tout. Certes, les raisons invoquées sont multiples, les nouvelles espérances inégalement fondées. Cependant, la conjonction de la thèse de l'oubli fatal avec celle d'une révolution épistémologique urgente, d'un grand bond en avant paradigmatique, donne une force incontestable à l'argumentaire de la PCDCD. Cette double idée fait semble-t-il consensus quelle que soit la gravité des constats d'échec établis concernant les décennies passées consacrées au développement. La profondeur de l'intuition autorise une prise de distance radicale avec les discours qui dominaient ces dernières et qui semblaient alors irréductiblement opposés. Sous l'angle de la PCDCD, ils trouvent tout à coup une unité surprenante: connivence, accointances, complicités réciproques dans le mépris de la dimension oubliée! Une même foi, un même ethnocentrisme occidentalorationaliste, une même obsession industrielle, urbaine et technocratique auraient ainsi fourni un socle commun, un non dit commun aux polémiques d'hier opposant planificateurs et libéraux, marxistes et fonctionnalistes, dépendantistes et modernisateurs. Tous et collectivement coupables de l'oubli! Rétrospectivement et à la lumière des recours culturels, l'espace du développement d'hier apparaît donc monolithique. Modèles 15

LA DIMENSION

CULTIJRELLE

DU DÉVELOPPEMENT...

différents et stratégies opposées cachaient en fait les mêmes options fondamentales dominées par la conquête de l'Économique. La PCDCD se veut donc la prémisse d'un renouveau pluraliste ou pluriel. Elle dénonce bien plus un paradigme que des expériences. Ce même modèle qu'elle retrouve en crise au Nord comme au Sud.

III ...à la construction d'un objet complexe
L'apparent consensus des promoteurs de la PCDCD cache un complexe d'idées d'autant plus difficile à saisir qu'il existe des centaines de définitions de la culture, que les diverses mobilisations savantes, idéologiques, politiques de celles-ci renvoient à des logiques circonstanciées le plus souvent irréductibles et enfin, qu'au sein même du champ spécifique des savoir-développer, elles émergent de foyers différents sinon opposés. Avant de devenir la référence essentielle de l'anti-économisme, la notion de culture a été et reste invoquée simultanément par divers discours opposés à l'universalisme, à la nature (dont le "racisme biologique" d'hier) et au matérialisme historique. Les propositions actuelles sont donc multiples et parfois contradictoires car les enjeux théoriques, idéologiques et pratiques sont considérables mais bien souvent peu ou mal explicités. Parce qu'il emprunte le langage de la révélation, le recours culturel occulte ses dettes envers des schémas d'analyse antérieurs et principalement envers ceux qui fondèrent le concept de développement endogène, qui était lui-même le fruit incertain de la quête d'un autre développement initiée dans les années soixante-dix. La plupart des composantes des propositions de réforme culturelle du développement et des analyses du développement que l'on a aujourd'hui coutume de lier à la revendication d'une PCDCD ne sont donc pas neuves. Si l'universalisation du développement a un demisiècle, on peut avancer que la formation des alternatives à l'échec du développement a pour sa part presque un quart de siècle. La quête d'un autre développement fait suite à la perception de la défaillance multiforme d'un modèle industriel planétaire. Pour prendre un vocabulaire encore en cours à l'époque, elle s'origine contre toute apparence davantage au centre qu'à la périphérie à 16

INTRODUCfION

travers l'explosion des critiques de l'ordre industriel, national et rationaliste. Elle est moins le fruit d'une avancée théorique sur la notion de développement qu'une exigence clamée dans les rues, dans les révoltes urbaines, les forums féministes, les alertes écologiques, les utopies communautaires etc. Le Club de Rome et la croissance zéro très contestée n'en constituent qu'une expression particulièrement visible. De l'utopie d'un autre développement se dégagent la notion capitale d'autonomie qui fonde le refus du mimétisme, l'auto-confiance ou self-reliance, les notions de créativité locale, de technologies appropriées, de participation et de qualité de la vie et finalement, de développement endogène. Ce qui est perçu comme LE modèle occidental de progrès est donc contesté pour ses contre-performances et plus décisivement peut-être dans ses fondements. Son universalisation à travers le développement du Sud est devenu suspect. On ne tardera pas à dire qu'elle a échoué, ou pire, qu'elle a stérîlisé les potentiels propres de ce dernier. Dès le milieu de la seconde décennie onusienne, P. BERGER dénonce les Mystificateurs du progrès et les Pyramides du Sacrifices, c'est-à-dire les outrances technocratiques et idéologiques, le coût humain gigantesque et les issues incertaines des voies dites socialistes et libérales de développement qu'il présente comme autant de manipulations (1978). Avec des auteurs comme ILLITCH, SACHS et SCHUMACHER, les contre-performances sectorielles deviennent manifestes. Au centre du centre, les théoriciens de la modernité ont mis le concept de développement sous leur loupe; le verdict d'Edgar MORIN est sans appel! "La notion de développement, concept majeur et onusien du demi- siècle est un maître-mot sur lequel se sont concentrées toutes les vulgates idéologico-politiques des décennies cinquante et soixante mais a-t-elle vraiment été pensée? (...) Les valeurs de base, les bases civîlisationnelles et culturelles de notre société qui se nécrosent précisément dans et par leur développement" (E. MORIN, in MENDÈS 1977 pp. 241-262). La réflexion critique sur le sous-développement, largement inspirée d'une remarquable effervescence des sciences sociales latinoaméricaines qui suit immédiatement la seconde guerre mondiale (CEPAL5, dépendance, néo-marxisme) et de son impact considérable
5 Commission économique pour l'Amérique latine. ]7

LA DIMENSION CULTIJRELLE DU DÉVELOPPEMENT...

sur les development studies, change alors radicalement de cap. L'émergence idéologique de l'autre développement qui séduira une nouvelle génération de penseurs tiers-mondistes nous met donc sur la piste originelle du recours culturel actuel. L'utopie d'un autre développement qui voit le jour avec la crise mondiale quitte donc le paradigme radical du développement du sous-développement (A. GUNDER FRANCK), tout en renouant avec le romantisme populiste plus ancien et opposé à la société industrielle. S'il n'est pas dépourvu d'ancêtres prestigieux et s'il est donc moins neuf que ne le dit la thèse de la découverte de la dimension oubliée, le recours culturel reste, dans l'ensemble de la révision des opérateurs séculaires des idéologies du progrès, un produit sensible qui suscite une grande perplexité dès qu'il s'agit de quitter les déclarations de bonne intention dont l'humanisme des tribunes internationales est coutumier. Il va sans dire que les obstacles à une PCDCD, si floue soit-elle, sont d'ordres divers: politiques, institutionnels, méthodologiques et intellectuels principalement. Il est tout aussi évident que de nombreux pouvoirs et intellectuels du Sud, protagonistes des débats consacrés au développement national, et aussi souvent chantres d'une réhabilitation culturelle de leurs patrimoines et identités historiques, sont aujourd'hui extrêmement prudents dès lors que le thème de l'identité semble s'écarter des registres du fait national. En effet, les thématiques de l'identité culturelle sont aujourd'hui réappropriées par des mouvements religieux, ethniques, et nationalistes généralement opposés aux nationalistes modernisateurs. Le thème de l'échec d'un développement dénoncé comme technocratique, matérialiste, ethnocentrique, destructeur d'identités et de communautés authentiques est au centre de leurs analyses. En réaction, une suspicion générale s'est dessinée à l'égard des discours célébrant les particularismes ethniques, les exaltations communautaires et les retrouvailles identitaires présentés comme des modes de résistance à une modernité de plus en plus réduite par certains aux forces destructrices de la rationalité marchande (J. JACOB 1991). Le syndrome balkanique d'épuration ethnique et l'islamophobie actuelle jettent un profond trouble parmi les penseurs de la différence, déjà secoués par la récupération du droit à la différence par l'extrême droite. Les fondements mêmes du relativisme culturel s'en trouvent à nouveau questionnés (M.D. PERROT in G. RIST 1993, pp. 16-31). 18

INTRODUCfION

La révolution islamique en Iran, perçue comme un vomissement culturel de l'occidentalisation mimétique, avait incontestablement donné force à la thèse de l'oubli fatal. Le drame yougoslave et sa lecture médiatique, le retour d'ethnies ataviquement guerrières tendent à l'inverse à faire le jeu d'une crispation sur "l'universel" et d'un discrédit du langage de la différence. Mais il est probable que l'exigence d'une PCDCD s'impose malgré tout précisément par son pouvoir évocateur large et ouvert, comme un puissant vecteur de synthèse des critiques adressées au modèle dominant de développement, comme une manière d'interroger, de relire et de réorienter les pratiques et savoir-développer. Si l'on exclut le culturalisme absolu, désespéré ou réenchanteur, la thèse dominante en la matière (UNESCO) ne peut qu'élargir un universalisme motivé désormais par une conscience plus claire de l'interdépendance. Elle a certes une vocation orthopédique et pragmatique (acclimater le développement, adjoindre "la dimension qui fera marcher les projets" en les rendant acceptables). Mais sur le plan idéologique, elle pourrait faire office de paravent à la crise actuelle des théologies du Progrès et des identités nationales. Renonçant à la promesse d'un monde identiquement satisfaisant pour tous, elle propose (aux nouvelles élites) un langage abstraitement différentialiste qui ne rompt cependant jamais avec une conception œcuménique de la "culture de l'Humanité" perçue comme un patrimoine commun. Elle ne cesse de réaffirmer une communauté d'objectifs et de destin dans la gestion de risques qu'elle dit "planétaires" . L'objectif de ce livre vise à identifier et à mettre en perspective les héritages, les logiques d'émergence, les contradictions, les limites, les langages et modes d'institutionnalisation des recours culturels. La position adoptée ne se limite donc pas à explorer les ouvertures que la PCDCD pourrait réserver aux sciences sociales et aux sciences des cultures. Elle invite à poser ces recours culturels comme des objets propres, redevables d'une lecture qui s'efforce de rester extérieure à leurs discours, si attrayants soient-ils pour les chercheurs des disciplines qu'ils semblent solliciter.

19

LA DIMENSION CULTURELLE DU DÉVELOPPEMENT...

IV. PCDCD, Développement Soutenable et Développement Humain
La Prise en Compte de la Dimension Culturelle du Développement (PCDCD), selon la formule minimaliste et consacrée, fonctionne donc aujourd'hui comme un mode d'analyse globale de l'échec du développement et comme la prémisse d'un redéveloppement soutenable et pluriel. Elle partage cette fonction avec d'autres courants qui se sont affirmés à travers les traductions technocratiques des propositions alternatives apparues dans les années soixante-dix. Celles-ci trouvèrent en effet un écho dans quelques grandes commissions et institutions internationales et au sein des organismes non gouvernementaux. Parmi les nombreux forums, on notera la genèse de la commission BRUNDTLAND et, pour ce qui nous concerne plus directement, les rencontres d'Uppsala patronnées par la Fondation Dag HammarskjOld (M. NERFIN 1977), le BIT pour ce qui concerne les besoins de base, la Banque Mondiale en matière d'autosuffisance alimentaire. Précédant le recours culturel proprement dit, ces nouvelles approches ont répondu plus aisément aux doutes et incertitudes de l'heure. C'est incontestablement le cas du Développement durable dans le grand public et du Développement humain parmi les spécialistes et héritiers des grandes confrontations théoriques et idéologiques qui ont marqué l'émergence du Tiers monde et de ses objets inédits dans l'espace des sciences sociales (Programme des Nations-Unies pour le Développement, Rapports sur le Développement Humain 1990, 1991, 1992, 1993). Bien qu'encore dominés, ces deux concepts ont trouvé des positions institutionnelles plus stables au sein du vaste complexe développeur international ainsi qu'un écho plus large parmi les opérateurs de l'aide internationale. Dans le champ plus restreint mais tellement controversé des rapports de coopération et d'aide, le concept de solidarité débarrassé des survivances tiers-mondistes et enrichi d'une éducation interculturelle au développement et de l'imagerie du partenariat semble promis à un bel avenir, au moins rhétorique. Ces nouveaux produits partagent par ailleurs de nombreuses propositions avec l'argumentaire du recours culturel, ce qui,ne simplifie pas les choses. Les échanges 20

INTRODUCTION.

sont constants et réciproques autour de quelques grands archétypes: bio-diversité I pluralisme culturel, patrimoine naturel partagé I patrimoine culturel mondial, réhabilitation du locaVréhabilitation des identités, satisfaction des besoins I harmonie avec l'environnement. Le concept de développement humain mis au point par une équipe dirigée par l'économiste Dl HAQ à l'ombre du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) s'est aussi élargi pour retenir des indicateurs de liberté mais il n'intègre jusqu'ici qu'un indice culturel très classique d'alphabétisation. Peu de réformateurs du développement renieraient cependant l'argumentaire de base de la thèse de l'oubli et de l'indispensable réparation culturelle. Bien qu'il soit abordé de multiples façons, un certain holisme constitue également une revendication transversale. À ces valeurs communes aux recours environnementaliste, humain, et culturel, il convient d'ajouter l'idée d'une pluralité des devenirs collectifs et surtout une volonté d'échapper à l'économisme et plus précisément aujourd'hui, à l'empire du marché comme mode de lecture exclusif des rapports sociaux. Aussi fuyante qu'elle puisse paraître, la dimension culturelle semble produire une sorte de consensus parmi les partisans d'une redéfinition du développement. Elle semble conférer une dimension humaine à une problématique trop sèchement environnementaliste. Elle procure un supplément d'âme, un entregent social, une profondeur philosophique aux indicateurs humains.

V. La crise développement

proclamée

des

sciences

sociales

du

Bien que l'origine du recours culturel, ses contenus, ses formes et sa trajectoire ne relèvent pas exclusivement des sciences sociales du développement, mais aussi d'un ensemble de discours construits autour de pratiques diverses (que j'appelle les arts et sciences du développement), on ne saurait en saisir la portée hors de l'histoire et de l'évolution des dispositifs institutionnels qui caractérisent l'espace "scientifique" ou "académique" du développement. L'actualité éditoriale a amplement témoigné depuis une quinzaine d'années de la crise des théories du développement. Avec La Place du Désordre, R. BOUDON (1984) établissait un bilan très mitigé des 21

LA DIMENSION

CULTURELLE

DU DÉVELOPPEMENT...

théories du changement social. Il dénonçait leurs travers nomologique, structuraliste et ontologique. De nombreux travaux de sciences sociales s'efforcent aujourd'hui d'établir un bilan des principales théories et courants de recherche qui ont concouru à la formation et à l'autonomisation progressive et provisoire d'un champ intellectuel particulier au fil d'un demi-siècle (H.W. ARNDT 1988, M. MEIER et D SEERS 1988, Ph. HUGON 1991 et E. ASSIDON 1992 pour l'économie; D. HARRISON 1991, Y. GOUSSAULT et A. GUICHAOUA 1991 et les mémoires de l'ANNÉE SOCIOLOGIQUE 1992 pour la sociologie; Ph. MARCHESIN pour la science politique -in C. CHOQUET et al. 1993, pp. 97-116). P.P. LEESON et M.M. MINOGUE (1988) offrent pour leur part une approche multidisciplinaire. Les grandes constructions des théories de la modernisation inspirées du structuro-fonctionnalisme et leurs challengers structuralistes qui nourrirent le dépendantisme radical apparaissent de plus en plus comme des pages d'histoire (F .H. CARDOSO 1984, S.c. DUBE 1988). Dès 1987, J. TOYE proposait un bilan de la contre-révolution de la théorie économique du développement qui a vu la reformulation des thèses libérales privilégiant le jeu des forces du marché. C'est donc rétropectivement que les contours d'un champ scientifique particulier se dessinent le plus clairement. De ces relectures, qui procèdent tout autant d'une volonté de circonscrire la crise des savoir-développer et d'identifier les profondes mutations institutionnelles et les nouveaux marchés savants qui la sous-tendent que du processus académique de capitalisation des savoirs, se dégage aussi parfois une entreprise épistémologique et critique Elle vise à appliquer à ces corps de connaissances (et donc de connaisseurs) dont la crise est proclamée, "les méthodes d'appréhension habituellement utilisées par ces mêmes sciences pour construire leur objets et arguments" (A. GUICHAOUA et Y. GOUSSAULT 1993, p. 5). Une démarche proche a été suivie par de nombreux auteurs de langue anglaise. Elle consacre une volonté de se libérer de la logique d'appréhension, des oppositions consacrées du champ et des compartimentages de disciplines et d'écoles au profit d'une lecture critique de nature épistémologique. En 1983, D. KITCHING proposait une lecture transversale des théories du développement 22

INTRODUCfION

soulignant la permanence de leurs biais populistes et nationalistes. L'épistémologie et le regard archéologique deviennent ainsi caractéristiques de sciences qui doutent simultanément de leurs engagements, de leurs objets et de leurs paradigmes. Rétrospectivement, la sociologie dite du développement semble ne jamais avoir été capable de se donner un espace propre. Langage pseudo-universel de la modernisation ou systématisation idéologique, elle aurait pris les visages successifs d'une technique d'animation, d'un appoint à l'économie de la dépendance, d'une fuite en avant structuraliste ou, à l'opposé, d'une ingénierie sociale au service des développeurs. Rappelant les meilleurs travaux de cette discipline, M. HAUBERT met en doute l'un ou l'autre des deux termes de l'appellation: était-ce là de la sociologie? Peut-être! Avaient-ils pour objet le développement? C'est encore plus discutable! (c. CHOQUET et al. 1993, pp. 177-190). Année sociologique (1992) fournit plusieurs mémoires qui témoignent de cette "crise décisive" de la sociologie du développement, de ses objets et de ses dispositifs institutionnels. A. TOURAINE Y défend la portée analytique et politique du concept, mais il en restreint l'application en excluant de son champ pertinent les pouvoirs et mouvements collectifs visant la restauration identitaire. Mais les publications récentes des chercheurs témoignent déjà amplement des nouvelles clés culturelles d'analyse. Un tout récent Development Dictionary se présente comme une rupture radicale avec toutes les propositions connues et annonce une oraison funèbre ou un acte de décès du paradigme lui-même (W. SACHS 1992). Il témoigne du mouvement des propositions alternatives caractéristiques du courant de l'autre développement (SCHUMACHER, ILLITCH, mais aussi PART ANT) vers un anti-développementalisme radical dont les fondements sont à la fois épistémologiques (critique de la modernité) et culturalistes (reprise des postulats culturalistes dans une dénonciation militante de l'uniformisation ethnocidaire ou de l'impossible dialogue). Il chevauche déjà les lignes de force pressenties de l'aprèsdéveloppement (S. LATOUCHE 1991). Les travaux de M.D. PERROT, G. RIST et F. SABELLI sur les mythologies et les schèmes symboliques performatifs du développement, de la coopération et de l'aide débouchent sur une relecture de la modernité 23

LA DIMENSION CULTURELLE DU DÉVELOPPEMENT...

au plus profond de ses ressorts cachés (1992 et G. RIST et F. SABELLI 1986). Dans un ouvrage plus récent encore, G. RIST et ses coauteurs se montrent très sévères à l'égard d'une PCDCD instrumentalisée au service d'un (re)développement, si culturel soit-il. Cependant, dans cette dernière version du "développement crépusculaire", une piste nouvelle apparaît qui ne correspond plus exactement à la thèse du face-à-face stérile ou ethnocidaire de la mythologie programmée typique de la modernité et des mythes autres. La notion de métissage nous mettrait sur la piste d'une histoire rescapée du duel et émergeant à peine. "On peut se demander aujourd'hui si ce ne sont pas en fait les cultures qui vont transformer le développement et le rendre méconnaissable" (G. RIST 1993, p. 68). L'Université est donc elle aussi traversée par la révélation culturelle. Les différentes disciplines qui meublent l'espace savant du développement se disent donc en crise, alors même que les bilans du développement réel se veulent souvent très sombres, alors même que le Sud réel échappe au mythe tiers-mondiste. Au-delà, ce sont les dogmes du développementalisme qui se trouvent sous le feu de violentes critiques diversifiant encore les registres du recours culturel. Ainsi, à travers quelques essais à grand succès, des jeunes auteurs africains se sont appliqués à détrôner certaines évidences qui leur semblent entretenir le non-développement africain. Au nom d'un réalisme iconoclaste et de l'urgence, ce sont quelques mythes tiersmondistes en plus qui sont cloués au pilori: l'idée même d'un développement endogène apparaît non seulement comme une aberration, mais comme le malin dessein des sous-développeurs aux grandes âmes. A. KABOU (1991) déconstruit systématiquement la soi-disant volonté africaine de développement et dénonce les usages stérilisants des discours post-coloniaux qui sont à l'origine d'une "africanité griffue" auto-satisfaite et dépourvue de tout projet pour sa jeunesse. Certes, l'Occident n'en sort pas blanchi, lui qui entretint Babel et soigna sa culpabilité en alimentant l'idée d'une Afrique exclusivement victime et en faisant écho à la revanche discursive des élites nationales célébrant l'identité culturelle. Machine de guerre contre cette apologie de soi érigée en thérapeutique historique, la thèse de KABOU y décèle une volonté farouche de refuser le développement. Elle débouche cependant sur une universalité réhabilitée et réduite à 24

INTRODUCTION

ses nonnes de perfonnances économiques et managériales. Contre les théories du développement dont l'Histoire aurait eu raison, c'est un tableau entièrement naturalisé des lois du marché qui est proposé. L'après-développement est alors tracé par l'alignement sur les contraintes et recettes universelles d'une exigence compétitive et d'une saine gestion (A. KABOU 1991). D. ETOUNGA MANGUELLE tente pour sa part de retourner le culturalisme négatif et stigmatisant à l'égard des sociétés archaïques qui caractérisait la théorie des obstacles socioculturels au développement. Dès qu'il est énoncé par un Africain jeune et brillant, ce péché mortel des modernisateurs prend de manière surprenante l'allure d'une démarche lucide, nouvelle et courageuse. "La cause unique, celle qui est à l'origine de toutes les déviations, c'est la culture africaine, caractérisée par son autosuffisance, sa passivité, son manque d'ardeur..." (1991, p. 15). Ces nouvelles expressions du chassé croisé qui reproduit sans cesse, non pas le mythe fondateur mais le malaise fondateur du développement, laisse transparaître une dimension capitale de ce domaine du savoir: la légitimité sans cesse mise en doute du regard des uns sur les autres. Leur succès, qui est considérable du fait de la crise des sciences sociales du développement, indique peut-être que celles-ci ont perdu le monopole de "faire science" dans ces domaines. Cet "essayisme" annonce une perception en quelque sorte autocentrée et décomplexée du sous-développement. Cette nouvelle méritocratie qui s'ébauche n'aura plus rien de choquant, puisque de nouveaux clercs africains en auront élaboré la charte. Cette charte se doit d'intégrer non plus seulement les "valeurs de la seule Europe mais des civilisations et cultures du monde entier" (IBA DER THIAM cité par ETOUNGA-MANGUELLE, p. 124). Je ne pourrais manquer de verser au dossier de la crise des savoirdévelopper les effets d'un courant proche, qui relève de ce que j'appelle l'Autrologie. Malgré leurs ambitions positives de saisir l'universel, les arts et sciences du développement s'inscrivent en effet dans une histoire à travers laquelle l'Occident a forgé et diffusé des représentations collectives de l'altérité. Le sous-développé n'en seraitil qu'une figure tardive et tout aussi ambiguë? Dans les meilleurs travaux qui initient l'exploration de cette mémoire cumulée et toujours si vive, s'ébauche une vaste entreprise de relecture des 25

LA DIMENSION CULTIJRELLE DU DÉVELOPPEMENT...

rapports des Occidentaux avec les peuples qui fonnent aujourd'hui le Sud. De la thèse d'E. SAID (1980) à l'essai récent de F. de NEGRONI (1992), court une énonne suspicion qui se déploie dans la mise en doute ou le passage à l'aveu de toutes les procédures et les acquis de connaissances réalisés dans la foulée d'un rapport de domination d'un autre; d'un autre alors aliéné ou tenu au silence. L'entreprise de décolonisation épistémologique des sciences sociales rebondit en outre aujourd'hui sur la question du développement (CAHIERS JUSSIEU n02 1976; T. MEMMI 1984; S. MONKASA BITUMBA 1991). Le complexe de la parole tronquée, réactivé aussi par P. BRUCKNER (1983), ne peut pas ne pas atteindre les arts et sciences du développement. "Et la lutte contre le sous-développement africain n'offre-t-elle pas en fait l'occasion de comportements, de démonstrations, de postures, d'engagements, d'analyses au travers desquels se manifeste et s'exaspère le rapport fantasmatique de l'homme blanc au continent noir (...). Ceux qui revendiquent ainsi la sincérité de l'activisme humanitaire ou le sérieux pluridisciplinaire de l'expertise sont-ils vraiment dégagés des imageries conventionnelles?" (de NEGRON! 1992, p. 215). Longtemps à l'abri de ce type d'interrogation grâce à leurs promesses, les paradigmes du développement qui s'énonçaient comme des ruptures à l'égard de l'idéologie coloniale ne peuvent plus revendiquer une quelconque extériorité à l'égard des processus de constitution et d'actualisation des rapports de domination. Ces paradigmes participaient-ils de la panoplie des instruments du véritable impérialisme: l'obsession de l'Occident d'imposer une seule vision du monde, un impérialisme culturel certes, mais plus profondément encore épistémologique?6 Outre ces crises disciplinaires, et ces soubresauts idéologiques et moraux, indépendamment d'un nouveau radicalisme de l'anti6 Évoquant l'humanisme anthropologique de CI. LÉVI-STRAUSS, CI. LIAUZU précise immédiatement "l'anthropologie ainsi redéfinie ne représente que l'un des renouvellements des sciences sociales. Celles-ci s'orientent prioritairement vers le sous-développement. (Oo.) Mais le mot sous-développement véhicule un ensemble d'ambiguïtés constitutives de nos représentations du Tiers monde. (Oo.) es sciences L sociales participent donc, au-delà des décolonisations, à ce processus d'occidentalisation du monde amorcé par la colonisation. (...) L'organisation de ce champ [le champ des sciences sociales] s'est effectué et s'effectue à partir d'une logique eurocentriste" (1992, p. 450-451). 26

INTRODUCTION

développement, l'objet fondateur, le développement, pourrait par ailleurs être remis en question par les orientations de recherches et d'expertises les plus récentes qui en font l'économie conceptuelle en empruntant leurs paradigmes, références, méthodes et dispositifs insti tutionnels aux corpus et champs classiques des sciences sociales: micro-économie, histoire, anthropologie appliquée, sociologie rurale, etc., sans qu'une référence spécifique soit revendiquée (A. GUICHAOUA et Y. GOUSSAULT 1993). Le recours culturel et l'argumentaire de la PCDCD tendent donc à recomposer un espace, des enjeux et des langages qui succèdent à l'extraordinaire mais éphémère objectivation proposée par les sciences sociales auxquelles le concept de développement avait pourtant fourni la première occasion de quitter les rivages de leur confinement occidental.

VI. La PCDCD : interdisciplinarité ou autre parole?
Cette entreprise générale de mise à distance qui suit l'effondrement des grands dispositifs théoriques et l'extinction des polémiques sur la nature des relations Nord-Sud fait écho à la nouvelle donne institutionnelle qui voit l'hégémonie croissante des appareils internationaux sur les pratiques, l'expertise et les mises en discours du développement. Elle témoigne du succès d'une certaine expertise à visée opérationnelle. La crise des sciences du développement, redoublant cellel' des coopérations, de l'aide et des solidarités, ouvre un espace à l'argumentaire de la PCDCD. Les bilans scientifiques les plus récents se clôturent ainsi par quelques examens des débats qui émergent avec le recours culturel. Les auteurs y voient l'occasion de souligner de nouveaux objets légitimes qui permettraient à la sociologie du développement d'être enfin autre chose qu'une socio-économie (Y. GOUSSAULT 1987). Cependant, c'est le plus souvent à partir d'un héritage et d'un mode de saisie propres que le dialogue est noué entre les disciplines et l'une ou l'autre expression du recours culturel. Ceci apparaît très clairement dans la volonté d'enrichir les inputs microéconomiques de "matériaux anthropologiques" (F.R. MAHIEU 27

LA DIMENSION CULTIJRELLE DU DÉVELOPPEMENT...

1990), ou d'examiner les alternatives à l'hégémonie actuelle du paradigme du marché (A. GUICHAOUA et Y. GOUSSAULT 1993, pp.139-146). L'anti-développementalisme fondé sur la critique radicale de la modernité et la "redécouverte" des identités culturelles entretient pour sa part des rapports plus étroits avec quelques cercles scientifiques excentrés. Il est souvent porté par des déconvertis d'une discipline particulière (S. LATOUCHE et la critique de l'économie) et des francs-tireurs d'une autre: R. BUREAU (1978) pour l'anthropologie, J. ZIEGLER (1988) pour la sociologie engagée. Il revendique un héritage savant transdisciplinaire, mais il trouve ses débouchés principaux dans un espace extra-académique autrement plus large, les ONG notamment. En effet, le constat de crise des sciences sociales ne doit pas cacher que l'espace tout entier de la production des discours sur le développement s'est déplacé au détriment des institutions traditionnelles du savoir. L'espace savant du développement est aujourd'hui très efficacement concurrencé "par le haut", c'est-à-dire les filières d'expertises pointues, mais également "par le bas". Une part croissante de la littérature qui participe du souci de dresser un bilan de trois décennies émane désormais de milieux associatifs et de personnalités engagés dans diverses formes de solidarité Nord-Sud. Les années qui suivent la polémique française menée sous le drapeau de l'anti-tiers-mondisme auront ainsi été fécondes, si l'on en juge par la qualité des essais archéologiques et l'ampleur des révisions qui se veulent courageuses et lucides (O. de SOLAGE 1992, M. CHAUVIN 1991, C. MARCHAND 1991). Celles-ci, tâtant toutes du recours culturel, témoignent d'une volonté affichée d'élargir une analyse qui ne cesse par ailleurs de revendiquer la légitimité de la pratique et de l'engagement. L'heure n'est plus au sanglot de l'homme blanc, aux grandes causes ni aux monopoles explicatifs et polémiques mais à privilégier le réalisme, l'éclairage multiple et le possible plutôt que le souhaitable. Incontestablement, les acteurs prennent la parole, renouvelant parfois fort heureusement le genre savant auquel pourtant ils recourent amplement. Sous le label de la PCDCD qu'ils abordent sans scrupule théorique et qui fait aujourd'hui l'objet de chapitres de plus en plus épais, les auteurs-praticiens de la solidarité Nord-Sud dénoncent eux aussi le réductionnisme économique et la prétention 28

INTRODUcnON

démesurée du concept de développement. Ce n'est cependant qu'exceptionnellement qu'ils y découvrent davantage, c'est-à-dire une limite à leur projets propres. Car la crise idéologique du développement est simultanément un renforcement considérable des logiques de reproduction des appareils de coopération. En règle générale, la dimension culturelle du développement devient alors l'une des voies de reconstruction de nouvelles solidarités intégrant de nouveaux terrains: l'informel, le soutien aux institutions locales, l'éducation à la pluralité culturelle, voire à l'humilité culturelle etc. Il n'est pas illusoire de voir dans cette littérature une composante importante d'une idéologie possible d'un (re )développement, d'une idéologie susceptible de faire pièce à la crise des sciences sociales et à l'aridité des expertises. Au sein de cette nouvelle littérature issue de l'engagement et parfois du désengagement, il est important de circonscrire un sousensemble qui participe pour sa part pleinement de la dynamique du recours culturel et promeut des pratiques perçues comme participant de la résistance culturelle au développement. Le réseau Cultures est exemplaire de la pénétration de l'anti-développementalisme dans les cercles post-tiers-mondistes 7. Je consacre un chapitre entier de cet ouvrage à cette autre expression du recours culturel (chapitre V). Je propose ainsi de la distinguer de deux autres foyers du recours culturel, à savoir l'anti-développementalisme radical savant (chapitre IV) et l'œcuménisme ambivalent des clercs de l'Humanité (chapitre II).
7 Le réseau Cultures et Développement qui mobilise des praticiens des ONG et du domaine du développement en général ainsi que des chercheurs, est certainement devenu aujourd'hui un lieu privilégié de réflexion... et d'action sur les thématiques PCDCD. Le réseau ne développe pas de projets propres d'intervention, mais il met en relation de nombreuses expériences originales; il constitue un forum fécond pour les propositions alternatives aux doctrines dominantes et organise des formations à l'analyse culturelle. La revue Quid pro Quo qu'il publie est devenue un haut lieu d'échange, d'information et de promotion des principaux arguments de l'alternative culturelle au développement. La problématique originelle des fondateurs est proche de celle qui sera décrite au chapitre V. Les activités comme le contenu de la revue témoignent aujourd'hui davantage d'une tentative de faire converger les approches radicales et spirituelles avec les grands programmes de la communauté internationale: environnement, Droits de l'Homme, démocratie, management interculturel, etc. 29

LA DIMENSION CULTURELLE DU DÉVELOPPEMENT...

VII. Le débat à sa place
D'aucuns soutiennent que les grands appareils qui pilotent de plus en plus nettement les dispositifs d'aide et de coopération font aujourd'hui pratiquement l'économie d'une référence au développement et organisent leurs actions autour de ce qui apparaît plutôt comme la gestion des risques majeurs: risques migratoire, sanitaire, démographique, écologique. Oserait-on parler de risque culturel? Au niveau de ces grands appareils qui forment le complexe développeur, les propositions réformatrices environnementalistes, sociales, humanistes et culturelles --et même les alternatives postkeynésiennes- pèsent en fait de peu de poids face à la dérégulation et à la libéralisation des échanges marchands. Elles peuvent paraître impuissantes à éviter une quasi naturalisation de la division internationale du travail et des ressources en capitaux économiques, technologiques et culturels. Mais la nouvelle répartition des tâches qui se met en place au sein de ces grands appareils, leur capacité à intégrer les alternatives d'hier et à multiplier les thématiques autorisent sans doute quelques espoirs aux promoteurs de la PCDCD. Cependant, les avatars de celle-ci au sein même des institutions onusiennes et les profonds écarts épistémologiques qui hypothèquent sa théorisation laissent penser que le chemin est encore long avant qu'elle ne trouve une place à part entière dans l'arsenal des pratiques concrètes. Le recours culturel participe donc. d'un désenchantement du développement qui fut sans doute l'expression caricaturale d'une utopie technocratique planétaire et unique en son genre. Il exploite aussi l'éclatement de ses références théoriques qui débouche ailleurs sur un pragmatisme réaliste. Cette crise qui doit beaucoup à l'effondrement du référentiel post-colonial est aussi une réorientation de la production du complexe développeur qui relativise fortement les modes de mobilisations collectives "par le haut", multiplie les décentralisations thématiques et définit de nouveaux terrains d'interventions: volet social de l'ajustement structurel, droit d'ingérence et mission humanitaire, minorités et peuples autochtones, "governance" etc.

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INTRODUCfION

Au niveau théorique, dont même la pertinence intrinsèque semble aujourd'hui contestée, c'est tout un scénario articulant progrès et inégalité qui est à reconstruire. Car c'est bien l'articulation de ces deux thèmes qui trame toute l'histoire contemporaine du Sud et les lectures qui en ont été faites. C'est autour de l'articulation de ces deux termes que s'est jouée la production et l'histoire du développement. À ceux-ci, les débats qui meublent la PCDCD ajoutent le couple différence-identité8. Mais l'enjeu reste peut-être identique: l'établissement d'une représentation légitime, féconde et mobilisatrice qui définit les règles d'un jeu qui, pour être inégal et déséquilibré, n'en est pas moins partagé et doit donc être pensé comme tel.

VIII. Prendre position?
Le texte qui suit ne vise pas à argumenter en faveur de la PCDCD, ni en faveur de l'une ou l'autre des expressions du recours culturel. Je ne suis animé d'aucune volonté particulière de réconciliation mais j'ai tenté de construire une position précaire et inconfortable, une position en porte-à-faux à l'égard des protagonistes, une position indispensable à la logique du discours sur le discours qui est au principe des sciences sociales. Je ne cherche pas davantage à me livrer aux délices d'un rassurant rapprochement des paradigmes, ni d'ailleurs à la reconnaissance posthume de leur unité à laquelle invite la thèse de l'échec global du développement. Il ne s'agit pas non plus de faire oeuvre purement pédagogique en proposant une histoire des idées en matière de développement, qui serait partielle et certainement partiale. Si le développement n'apparaît plus vraiment aujourd'hui comme un noyau indéracinable de l'imaginaire moderne, n'est-ce pas que son apparent challenger entretient avec lui d'étranges coïncidences? Ces
8 J'ai été contraint d'extraire la problématique "culture et développement" (le recours culturel au bénéfice du Tiers monde) d'un ensemble idéologique bien plus vaste. Il n'était pas possible de procéder autrement. J'invite cependant le lecteur à ne pas perdre de vue les débats actuels qui se forment sur les territoires proches de l'Autrologie et, en particulier, la culturalisation et l'ethnicisation des conceptions relatives à la présence d'immigrés et de minorités dans les pays d'Europe occidentale (M. MARTINIELLO et M. PONCELET 1993). 31

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dernières ne sont peut-être pas à chercher au niveau des téléologies dont se parent l'un et l'autre, ni davantage au niveau de leurs prétentions scientifiques. Au-delà de ce que nous racontent ces deux notions, ne convient-il pas de les restituer à la banalité de la production ordinaire des objets sociaux, c'est-à-dire en premier lieu, d'examiner leurs conditions sociales de production et l'économie générale de leurs usages. Malgré la mise en scène de la découverte qu'il affectionne, le recours culturel n'a à mes yeux nulle prérogative, nul bénéfice acquis à l'égard du développement. Ni l'un ni l'autre ne peuvent être des donnés. Je tente donc (sans toujours y parvenir) de rompre avec le développement tel qu'il se donne à voir, comme quelque chose qui se passe ou se passe mal. J'invite le lecteur à admettre que le développement, comme la culture d'ailleurs, renvoient à une incertaine compétition autour de la conquête du monopole d'un scénario interprétatif articulant inégalité, progrès et peut-être dans l'avenir, différence. Et l'inégalité est d'abord là, comme l'inégalité entre les classes est toujours aussi leur inégale aptitude à définir des frontières. Dire de la culture "qu'elle se vit" occulte toujours le fait qu'elle s'énonce. Inviter à la contempler, c'est feindre d'ignorer qu'elle se donne à voir. Dire du développement qu'il subit un échec, c'est refuser d'envisager ce qui est au principe du développement et de l'échec du développement: le pouvoir de les dire et par là, de les faire exister. La culture est à la mode. Le retour du culturalisme et le recours éminemment culturel du Tiers monde sont dans le ton. Si ce n'était là qu'un langage, un espéranto permettant de se raconter ce qui ne va pas, ce serait un moindre mal. Mais ce langage n'a pas vraiment de grammaire. Cet idiome informe, cet idiome des interstices ou des limites, semble avoir le privilège de tout dire sans rien dire. Comme toute mobilisation idéologique autour d'un concept, le recours culturel apparaît déjà comme un champ de force, un espace réglé par les luttes pour la vérité dans l'hétérodoxie. La culture -le concept ou le mot-, possède un remarquable privilège: la culture, ça va de soi, ça va sans dire. Existe-t-il un accord tacite et universel instituant magiquement quelque connivence obscure entre le récitant et son objet? Est-ce là une spécificité d'un champ où la notion d'identité et ses manipulations constituent des enjeux capitaux? Est-ce là donc le noyau fondamental sur lequel doit porter le travail d'objectivation et simultanément 32

INTRODUCTION

d'occultation? Comme on le verra, le retour d'un culturalisme presque mystique et post-tiersmondiste renvoie moins à la lumineuse découverte anthropologique des cultures qu'à la confection historiquement datée de la Kultur. La critique radicale anti~développement qui véhicule discrètement les mêmes origines, relève pour sa part du désaveu du développement dont elle retient pourtant les archétypes de la conflictualité Nord-Sud. Enfin, la percée de la culture et de l'identité culturelle dans l'œcuménisme des cénacles internationaux, les méta-analyses et les discours de leurs éminents clercs, restent largement stérilisés par l'irréductible contradiction entre les référentiels universalistes et particularistes qui est au coeur de la constitution historique de ces notions et surtout de leurs usages. Les professionnels du doute (auxquels je m'identifie volontiers) qui s'obstinent à poser la culture comme objet plutôt que comme paradigme n'y renonceront-ils pas, alors que tous les bataillons disciplinaires, pressés par ces méta-analyses du social que proposent une multitude d'institutions et d'organisations, s'empressent à leur tour et, selon la formule consacrée, d'intégrer la dimension culturelle, versant ainsi le plus souvent leur obole à son mystère tout en tirant la révérence à ses nouveaux clercs? Ces nouveaux clercs et leurs oracles, nous allons les voir à l'oeuvre tout au long des chapitres suivants. Nous les apercevrons porter l'estocade au développement moribond. Pour commencer cependant, je propose un survol du recours culturel dans sa dimension principale et actuellement dominante, l'anti-économisme incantatoire, dont je tente de découvrir l'objet et le moment fondateur. Il faudra reconstruire la genèse ou peut-être l'invention d'une découverte, celle de l'oubli fatal de la culture sous l'empire de l'économie ou, comme disent certains, de l'Économique. L'anti-économisme, très caractéristique de la critique radicale du développement comme de la reconstruction de l'identité culturelle sur un mode religieux, est inextricablement lié à des contestations plus larges: anti-scientisme, anti-universalisme et parfois anti-rationalisme. La férule scientifico-technique et le monopole occidental sur celle-ci auraient ainsi conduit à ignorer ce que l'on désigne habituellement en invoquant la culture: l'identité collective et distinctive, les structures sociales, les valeurs, la mémoire, l'héritage et les modes d'expression d'un groupe donné, etc. Voué à 33

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universaliser et à objectiver le Progrès, le paradigme du développement aurait laissé en chemin la question du sens. Cette unanimité fondatrice quant à l'oubli (pour certains, il s'agit de bien davantage qu'un oubli), ne doit pas conduire à ignorer la diversité des imputations qui suivent la découverte. Les contradictions et les métamorphoses sont parfois remarquables! Le second chapitre nous plongera au coeur, ou plutôt à la tête de l'expédition punitive menée sous bannière de l'indispensable réparation. La nouvelle Culture proclamée par les clercs de ['Humanité nous mettra sur la piste d'un nouvel usage d'un vieux compagnon de route: l'Identité Culturelle. Ce premier foyer de l'argumentaire du recours culturel apparaît comme une guérilla institutionnelle menée au sein des cercles hautement légitimes de la "conscience de la communauté internationale" 9 . Je proposerai ensuite d'examiner les rapports qu'entretient ce retour de la culture et de l'identité culturelle avec quelques démarches caractéristiques des sciences sociales, qui recourent elles aussi largement à ce concept. Je pense qu'il est utile de montrer qu'au-delà d'un langage commun, les problématiques de recherche les plus stimulantes rendent illusoire une ethnologie orthopédique et démontrent la stérilité analytique de la notion d'identité culturelle (chapitre III). Avec le quatrième chapitre, nous retrouverons un genre plus familier, celui des doctes et des savants, désormais chagrins du Progrès. Ceux-ci s'obstinent à substituer au développement un nouvel objet, la culture du développement, et lui tracent une nouvelle frontière: la culture des autres. L'Occident y retrouve une unité culturelle perverse qui, par le biais du développement, sape les fondements des sociétés autres. Face à la "méga-machine", quelques théoriciens, hardis mousquetaires, chevaliers d'un nouveau paradigme, livrent un combat théorique donquichottesque et désespéré au service des masses déculturées du Sud, des victimes menacées d'extinction ou de clochardisation collective et des survivants de l'âge du développement. Là, dans l'arsenal de ces braves, nous
9 L'Éminence internationale formée par les clercs de l'Humanité est un genre de super- expertise humaniste internationale portée par des réseaux d'individualités ou de représentants institutionnels cooptés et mobilisés par les grands appareils culturels liés aux organismes multilatéraux, sortes de conseils planétaires de sages. 34