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Union africaine et développement

De
290 pages
Ce livre révèle les réalités du continent africain et montre comment, secteur par secteur, l'Afrique toute entière est en crise. L'auteur propose des solutions de sortie de crise et ouvre la brèche à une gestion participative des sociétés africaines. Il ouvre la voie à la réflexion et trace le chemin qui mènera vers la réelle coopération entre les pays africains. Il rappelle la nécessité d'une gestion plus professionnelle des économies du continent et le besoin d'une réelle Union africaine.
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UNION AFRICAINE ET DEVELOPPEMENT

Collection « L'esprit économique »
fondée
dirigée

par Sophie

Boutillier

et Dimitri Uzunidis
Laperche,

en 1996
Uzunidis

par Sophie

Boutillier,

Blandine

Dimitri

Si l'apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L'esprit économique» soulève le débat, textes et images à l'appui, sur la face cachée économique des faits sociaux: rapports de pouvoir, de production et d'échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s'adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu'aux experts d'entreprise et d'administration des institutions.

La collection est divisée en cinq séries: Economie et Innovation, Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.

Le

Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d'économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l'accent sur les transformations économiques et sociales suite à l'introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L'innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d'économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l'étude des ressorts fondamentaux de l'économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui liés aux métamorphoses de l'organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d'ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d'histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d'une situation donnée. Le premier thème directeur est: mémoire et actualité du travail et de l'industrie; le second: histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples et fondamentaux qui s'adressent aux étudiants des premiers et deuxièmes cycles universitaires en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l'application du vieil adage chinois: « le plus long voyage commence par le premier pas».

Fattany TALONTO

UNION AFRICAINE ET DEVELOPPEMENT
entre espoirs et illusions

INNOV AL 21, Quai de la Citadelle 59140 Dunkerque, France
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest KossuthL. u. 14-16 HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15

10124Torino
ITALIE

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-6933-0 EAN 9782747569330

INTRODUCTION

Le 28 septembre 1958, la République de Guinée disait « NON» à la France stupéfiant le monde entier et se portant sur le devant de la scène politique internationale. Le 2 octobre 1958, elle proclamait son indépendance. Cet acte courageux d'une Nation fière et jeune a fait naître de grands espoirs. Deux ans après, au début des années soixante, la plupart des Etats africains accédèrent à l'indépendance. Des indépendances qui furent obtenues avec un cortège d'espoirs et de rêves Et, selon l'opinion répandue, on allait rapidement assister à une augmentation des revenus et à une amélioration du bien-être de la population. Mais hélas on en restera aux vœux pieux. En effet, très vite, alors que dans certains pays le héros de la Nation se transformait en dictateur; dans d'autres, il se faisait tout simplement parachuter par des militaires politiquement ambitieux. Deux réalités qui ont plongé les pays africains dans leur pire cauchemar. Les Etats s'étaient dotés du pouvoir de tuer, du droit de gouverner dans la violence. Sans oublier qu'ils avaient ou plutôt qu'ils ont le monopole de la vérité et de la parole. Dans bien de pays, les productions auparavant exportées (banane, café, ananas...) s'effondrèrent et les paysans se replièrent sur leurs terroirs pour assurer leur sécurité alimentaire. Après l'indépendance, le colonisateur nous a laissé avec tout à faire et à refaire: Un Etat à bâtir, un droit à établir et à respecter, des institutions à créer et à structurer, une économie à développer etc. A l'époque, on n'avait déjà pas compris que cette indépendance est un défi, une responsabilité écrasante pour toute une génération et

non comme on semblait le croire pour une poignée d'Hommes que le colonisateur n'a ni formée, ni préparée. Et, au lieu de mettre en place des procédures qui permettent et encouragent le développement de sociétés d'entrepreneurs, des systèmes ont été mis en place au service des dirigeants pour imposer l'obéissance à des populations entières et les soumettre au nom de l'unité et de la sécurité nationales. Dans la famine et la misère, l'analphabétisme et le chômage, nos parents ont vécu sous des dictatures sombres. Avec un pouvoir sans partage et une terreur aveugle, les pays africains sont tombés dans la faillite générale. Toute initiative qui échappe au contrôle de l'Etat est brisée et aucune association autonome autour de projets de développement concrets n'est tolérée. Pour consolider ces régimes, tout était permis: Des arrestations arbitraires aux tortures les plus atroces. La crainte des chefs pour ne pas dire la crainte de la mort, conduisait les gens à la soumission donc au silence ou à l'exil dans un contexte où toute discussion est étouffée et tout contre-pouvoir anéantit. Après l'instauration du pluralisme politique, au lieu de s'efforcer à s'organiser et à se mobiliser plus concrètement afin de construire ensemble les bases organisationnelles indispensables au développement et de penser dans une optique d'union nationale l'avenir du pays considéré, partout, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays les conduites d'opposition ont été et sont toujours d'ailleurs au centre de la vie sociale; Chacun se voyant comme le «sauveur» de la Nation, comme «l'Homme providentiel ». Au lieu de travailler à la mise en place d'un réel projet de société, au lieu de réveiller notre potentiel mobilisateur, unificateur, organisationnel et gestionnaire voilà que brusquement, d'un coup de tonnerre, le pays tout entier réveille son potentiel critique ~t nous voilà lancés dans une course sans avoir pris la peine de prendre nos marques ce qui la rend désordonnée et désorganisée. Mais la démocratie n'existant de fait que sur les papiers, il est difficile pour ne pas dire impossible dans un pays où l'Etat a encore le monopole de la parole, de la vérité et des grands choix d'avenir de mobiliser les forces nationales. Pourtant, l'organisation et la mobilisation des masses en vue d'un mieux-être social devrait être le leitmotiv de nos dirigeants qui, au lieu de s'interroger sur nous-mêmes et sur nos réalités, au lieu de répondre aux besoins les plus urgents de la population par des mesures populaires, abondent dans des politiques inadaptées, importées, impopulaires au nom d'une responsabilité internationale. 8

Ici et là en Afrique, le mécontentement et le ras le bol se manifestent par des grèves, des manifestations voire des émeutes. Par endroit, des tyrans, dictateurs, mégalomanes tarés prennent les armes sous prétexte d'une défense des intérêts de la Nation mais qui ne sont en réalité que des assoiffés de pouvoir. Si je suis partisan de l'imminence d'un changement, je n'ai nullement confiance en la sincérité d'une lutte armée. La liberté, le développement, la démocratie et le mieux-être social ne se trouvent pas au bout d'un fusil mais dans la cohésion et l'acte de volonté de toute la Nation. De plus, la lutte armée passant inévitablement par des victimes innocentes, quel droit croient avoir ces inconscients pour priver de sourire, de souvenir et de vie les personnes-mêmes qu'ils sont censés défendre. Les maux dont souffrent les populations africaines, les conditions actuelles de vie et le cours des choses ont conduit les populations au découragement, à la désillusion, au scepticisme à tel point que les gens n'ont de choix qu'entre l'exil ou la misère. La jeunesse est d'autant plus désœuvrée qu'elle a de moins en moins pour ne pas dire pas du tout confiance en ses dirigeants. Sentiment d'autant plus réciproque chez les cadres que les jeunes diplômés sont aujourd'hui les exclus de la société. Exclusion dont ils ont parfaitement conscience. Compte tenu des conditions de vie et d'études qui ne cessent de se dégrader, la jeunesse n'a plus confiance en l'avenir. Cet état de fait ne la laisse qu'une seule alternative: Partir, aller tenter leur chance ailleurs et quitter ce pays où amélioration des conditions de vie, respect de l'individu et bienêtre social ne font pas partie du vocabulaire étatique et encore moins de ses objectifs. Des régimes se sont succédés mais les réalités sont devenues tristes et persistantes. Et si certains gouvernements successifs ont le mérite de nous avoir redonné le sourire, quoique encore crispé, de nous faire vivre un semblant de liberté et de démocratie, les orientations politiques et économiques sont impopulaires car, loin d'être le fruit de l'imagination de nos dirigeants et encore moins celui des nos Nations, elles ont été imposées par des organisations et des organismes qui se veulent les gendarmes du monde au grand dam des populations africaines. Plus encore, aujourd'hui, les dirigeants se sont dotés du pouvoir de s'enrichir (au dos de la population), du droit de gouverner dans l'anarchie. La corruption est institutionnalisée. La dilapidation des ressources nationales, les répressions arbitraires, l'insécurité, l'impunité dans les vols des 9

deniers publics, le manque de protection juridique et l'interférence du gouvernement dans la gestion des affaires privées sont caractéristiques de nos régimes. Pire encore, nos dirigeants ne réalisent toujours pas que l'Afrique est depuis trop longtemps maintenant une honte en matière de respect de l'individu et de démocratie, un échec en matière de gestion socio-économique et un embryon dans le commerce international; son poids est négligeable au regard des autres puissances commerciales. Poids d'autant plus réduit qu'elle manque d'union réelle, de représentation unique pour défendre ses intérêts. Ainsi, plus de quarante ans après l'indépendance, on en est toujours aux vœux pieux. Au lieu de libérer la créativité populaire, d'être à l'écoute des acteurs et des besoins de la population, on lui a tout simplement tourné le dos. Et quoiqu'on dise, les faits sont là, aussi têtus que la réalité est triste et sombre: Baisse de la production alimentaire, croissance de la famine et des inégalités sociales, croissance des bidonvilles, ampleur du chômage, paupérisation du monde rural, arrestations arbitraires, répressions sanglantes, violation flagrante des lois en vigueur. ... De manière générale, les gouvernements africains font preuve d'une réelle incompétence dans la gestion étatique et dans l'accomplissement des responsabilités qui leur sont assignées et qui leur incombent. Dans cette descente aux enfers car c'est ainsi qu'il convient d'appeler notre décadence économique et sociale, force est de prendre conscience de trois faits: D'abord, les institutions étatiques sont mal gérées, mal définies et mal structurées. Le contrôle est inexistant, ce qui autorise toute sorte de vices et de sévices: Corruption, détournements de fonds publics, emplois fictifs, lenteur administrative, non respect de la loi et de la législation en vigueur, injustice, mauvaise gestion des comptes de l'Etat et des sociétés publiques Ceci, au su de tous, échappe depuis plus de quarante ans à la vigilance de l'Etat si toutefois vigilance il y a. La machine ETAT est inefficace, incompétente et statique; ce qui nécessite diagnostic et réparation. Ensuite, les grands choix d'avenir des Nations africaines se décident à et par l'étranger. Il apparaît de ce constat que plus de quarante ans après avoir lancé le défi de l'indépendance, on n'est pas encore assez compétent pour gérer un Etat moderne, on n'est pas encore suffisamment indépendant pour décider de notre avenir en toute logique et avec responsabilité et efficience. Cela est d'autant plus marqué que les décisions et les idées qui ont changé la vie africaine ces dernières décennies ont été décidées par l'étranger 10

et plus ou moins imposées de l'extérieur: La démocratie, les politiques économiques En juin 1990, lors de la traditionnelle rencontre franco-africaine, réunissant les chefs d'Etats africains tout antécédent confondu avec le président français François Mitterrand, celui-ci fit comprendre à ses pairs que l'aide française qui leur est attribuée rimerait désormais avec leur progrès en démocratie. La plupart des dirigeants présents s'en offusquèrent. Et la « démocratie» (encore bien imparfaite) fut. Depuis des décennies, le FMI et la Banque Mondiale conditionnent leur aide à l'application des politiques dites d'ajustement structurel. Et les Politiques d'Ajustement Structurel furent. L'Afrique est devenue la terre où tout le monde se plait à aller donner des leçons de gestion politique et de bonne gouvernance. Or, personne n'est plus responsable de son avenir que soi-même à moins d'être déclaré ou reconnu incapable. Enfin, la situation économique va de mal en pire: Baisse de la production alimentaire, baisse constante du pouvoir d'achat, croissance de la famine et des inégalités sociales, ampleur du chômage, paupérisation du monde rural. .. pour ne citer que ceux-ci. L'Afrique s'est imposée une politique dont l'objectif est de réduire considérablement la fonction publique et des mesures impopulaires visant à forcer l'investissement privé. Quand on sait que l'Etat est le premier employeur du pays et que le marché privé est quasi inexistant, on est en droit de se demander quelle est la finalité d'une telle politique. En diminuant de manière radicale la fonction publique, on injecte sur le marché un supplément de chercheurs d'emplois (augmentation du chômage) alors même que le marché privé ne suit pas et ne se développe pas ou pas assez. Qui plus est, cette réduction n'est pas accompagnée de réelles mesures d'accompagnement. Et quand un semblant de mesures existe, elles ne sont tout simplement pas respectées. La consommation se trouve ainsi volontairement diminuée et l'investissement quasi-inexistant se retrouve alors affaibli et vulnérable. On assiste impuissant, au cumul du chômage structurel et du chômage conjoncturel et à l'augmentation à une vitesse incroyable du chômage involontaire. En poussant à l'extrême la réduction d'une fonction publique au départ hypertrophiée, on escompte faire confronter les anciens fonctionnaires au choix entre investir ou crever. En réalité, le terrible choix se fait plutôt entre l'exil ou la misère. Mais au-delà de ces exemples, il ressort à travers ces remarques que nos dirigeants africains sont incapables non seulement de Il

défendre ensemble les intérêts africains, mais qui plus est, ils sont incapables de créer un environnement (nouveau) au sein duquel I'Homme africain se sentirait libre, en sécurité dans un esprit démocratique afin qu'on puisse tout simplement lire dans ses yeux une lueur de vie et d'espoir. A chaque fois, il faut que son ancien colonisateur lui trace son chemin et lui montre la voie de la providence. Je me demande bien de quel genre de « fantoches », de « dirigeants tarés» sommes-nous entourés. Combien d'espoirs ont été nourris depuis l'indépendance? Alors qu'une partie de la population n'y croit plus, une autre partie s'accroche et espère. Espoirs nés d'une réelle envie de progrès tant social qu'économique. Malheureusement, rien aujourd'hui ne permet de les rassurer. De là, on est en droit de se demander à quoi ont bien servi les gouvernements successifs qui se sont dits servir le pays? Question d'autant plus légitime que la plupart de nos dirigeants se sont donnés le droit de dilapider nos richesses et de s'approprier nos biens plongeant ainsi des millions d'Africains dans l'abîme profond du désespoir, de la désillusion et la perte totale de toute confiance et de tout repère tant et si manifeste que rien n'est plus présent dans l'esprit de l'Africain que d'émigrer pour retrouver (pour la plupart il s'agirait plutôt de trouver) l'espoir à l'étranger. Nous allons dans ce qui suit passer en revue la situation africaine actuelle et essayer tant soit peu de donner une série de propositions qui doit être perçue non pas comme une sorte de remède miracle ou comme un modèle particulier de développement mais comme le tracé du chemin de la réflexion, le motif de la nécessité d'une gestion plus professionnelle, le dessein de l'impératif de construire une réelle Union Africaine. Un travail qui est loin d'être complet et en particulier, il manque de précisions sur quels types de pays devraient participer à l'effort de construction de notre Union Africaine. Plus encore, ce travail ne parle pas de la nécessité d'une monnaie unique, indépendante Mais comme nous l'avons précisé, le but n'est pas de proposer un modèle particulier de développement mais d'ouvrir la voie à la réflexion, d'apporter notre contribution pour faire prévaloir une guerre des idées et non une guerre des ambitions, de tracer le chemin qui mène vers la réelle coopération entre pays africains et d'ouvrir la brèche à une gestion participative de nos sociétés, chacun devant à présent donner de la valeur aux contributions, apports et idées de ses concitoyens afin de construire l'Afrique ensemble et non dans la division. 12

PREMIERE PARTIE DES REALITES TRISTES ET DES FAITS PERSISTANTS

Pour agir sur un environnement, il faut maîtriser cet environnement mais pour maîtriser un environnement, il faut connaître cet environnement. Nous allons alors tenter de découvrir et de connaître notre environnement, l'environnement africain. Essayons d'en révéler les tristes réalités. Tentons d'en rappeler les grands constats. Essayons de prendre conscience de ses grands problèmes. Nous allons donc dans cette première partie essayer de comprendre la situation africaine actuelle et, sans se lancer dans la peine perdue que constitue le fait de véritablement chercher à savoir ce qui anime et motive le comportement de ces deux générations successives qui nous ont dirigés, nous chercherons plutôt à remarquer les faits les plus marquants, à dresser l'état d'ensemble des sociétés africaines, secteur par secteur. Nous chercherons à comprendre les réalités économiques de notre continent, à porter un regard sur les politiques d'ajustements structurels, à comprendre les relations avec les institutions de Bretton Woods et l'Organisation Mondiale du Commerce, à examiner le sort de nos Etats dans les organisations et institutions internationales.

CHAPITRE I : SITUATION D'ENSEMBLE

L'Afrique toute entière se trouve dans une situation de crise et cela du fait de différents facteurs tant internes qu'externes qui directement ou indirectement s'auto-entretiennent. Les faits et réalités qui suivent en diront long sur notre situation sociale, économique et culturelle. Mais I'histoire nous enseigne que le progrès, le développement et la promotion d'un pays se trouvent confier à un groupe d'individus censés garantir le bien-être des uns et des autres à travers les champs de compétences qui leur ont été assignés et dévolus dans la reconnaissance de leur responsabilité, de leur compétence, de leur intégrité et de leur sagesse. La population n'est alors victime que des choix de leurs dirigeants.
LES HOMMES-DIEUX ET LEUR ADMINISTRATION

Arrivés au pouvoir pour la plupart par un concours de circonstance, par une rébellion civile et/ou armée ou encore par un coup d'Etat, les dirigeants africains n'ont pour la plupart pas le professionnalisme que leur position requiert. Généraux, maréchals, empereurs, présidents à vie, la plupart de nos dirigeants se sont institués en véritables Hommes-dieux. Garants de la bonne marche des institutions en place, les Hommes-dieux sont la raison première et les premiers responsables de la dérive de ces dernières. Ayant pouvoir d'action en dernier

ressort (il faudrait dire en premier et en dernier ressort) sur le bon fonctionnement des institutions, sur la bonne marche de la société, sur l'unité et la cohésion sociales, les Hommes-dieux sont les premiers et en même temps les derniers responsables et la raison dernière du manque de cohésion et d'unité nationales du fait de leur extraordinaire passivité, du développement de l'ethnocentrisme du fait de leur manque de professionnalisme. Ils sont ceux par qui tout commence et tout fini. Premier acteur de la vie économique, politique et sociale, ils sont le reflet de la réussite ou de l'échec de toute action menée, ils sont tout à la fois les premiers responsables et les premières victimes. Hommes-dieux, ils sont convaincus que sans eux aucun développement n'est possible, aucun progrès n'est envisageable, aucune démocratie ne peut être. Ils sont persuadés qu'ils sont le chemin par lequel le meilleur du pays va arriver et ils ont la certitude qu'ils sont le meilleur chemin que le pays n'ait jamais eu. De surcroît, I'Homme-dieu est entouré de démagogues prêcheurs de bonnes paroles mais jamais animés d'une sincérité au service du pays, d'une volonté de progrès pour la Nation. Ces Hommes, au cœur dur, toujours méfiants, au visage froissé, à l'allure sérieuse mais un peu trop sérieuse, poltrons, malhonnêtes, jaloux (car jamais satisfaits, ce qu'ils ont n'étant j amais suffisant), haineux, égoïstes et insensibles feraient n'importe quoi pour maintenir leur poste. Le maraboutage, le pacte avec le diable, le lèche-cul (adoration des supérieurs hiérarchiques) et la démagogie sont les moyens les plus utilisés pour manifester cette attitude sournoise, pour entretenir ce manque de dignité. Leur haine et leur égoïsme ont atteint un tel niveau que l'on n'est plus en mesure de séparer les démagogues des réels conspirateurs, les hypocrites des réels ethnocentriques, les irresponsables des réels incompétents. Les générations défilent mais les mêmes problèmes demeurent au grand dam des populations. Les pouvoirs se succèdent mais les incompétences s'affirment et s'accentuent. Les Hommes-dieux se succèdent, chacun pire à sa manière et docile à sa façon mais se ressemblant tous par leur incompétence, par leur manque de bonne volonté et de courage. Quand un Secrétaire Général joue à la surfacturation à tous azimuts en complicité avec les fournisseurs; quand un Ministre s'amuse à la surestimation budgétaire et quand un Homme-dieu s'approprie une partie des finances et des aides reçues on est bien en mesure de se demander qui peut en toute sincérité juger l'autre! 16

Chacun triche mais personne n'est responsable, chacun vol mais personne n'est coupable, chacun trompe et corrompt mais tout le monde se veut innocent. Chacun est expert dans l'identification des vols, détournements, violence et corruption de l'autre mais jamais assez pour marteler les siens. Tout le monde est « sale» mais chacun est « clean ». L'Afrique toute entière est en crise. C'est la non-existence de réelles institutions au service de la Nation qui est la cause principale de cette situation de crise. Aucune institution républicaine en place n'assume sa responsabilité et chaque institution est au service de l'Homme-dieu. Aucun secteur ne fonctionne normalement et chaque secteur d'une façon ou d'une autre infecte les autres. Ce qui ouvre la voie à la spirale de la violence et de la corruption. Ce qui plonge le pays tout entier dans une sorte de cercle vicieux à l'intérieur duquel tout résident se retrouve et face auquel soit on répare le tout en ratissant haut et large, soit tout continue à pourrir par contamination.
LA JUSTICE

La justice, on a oublié ce que c'est, si on ne l'a jamais su. La sécurité, on ne l'a jamais connue. Dans ces conditions, malheur s'est tout naturellement abattu sur l'injuste justice car ses gardiens se sont laissés égarer, tout simplement. Oh oui, malheurs aux pays des Hommes-dieux aux infortunés qui ne peuvent se payer leur justice car torts ils auront toujours dans le vilain royaume des injustes ; A l'opposant car quelle que soit la clarté manifeste de son innocence et de son combat (pour un certain nombre d'entre eux du moins), chose on trouvera à lui coller et toujours certaine sera l'issue. Heureux alors sont les aveugles partisans de l'Homme-dieu et de son système, seuls détenteurs de la vérité et de la raison. On reproche à la Justice son caractère partisan et sa lenteur et à ses auxiliaires leur manque d'indépendance et d'intégrité. Même si certains d'entre eux font correctement leur travail, un grand nombre de ces auxiliaires de justice a décidé de s'adonner à cœur joie à des pratiques qui ont fini par donner une odeur de pourriture à la justice africaine. Le système judiciaire est tel que pour pousser un dossier et même pour orienter une affaire, il faut faire des «gestes»: Glisser des billets, offrir des « cadeaux », promettre des promotions, garantir un emploi, partager les gains tirés ou à retirer. ... C'est dans 17

de telles conditions que se créent en Afrique d'étranges relations entre greffiers et avocats, entre avocats et juge, entre juge et justiciable, directement ou par personne interposée. Conséquences, des pièces importantes disparaissent des dossiers, des registres sont falsifiés, des dossiers perdus. Des parties rencontrent plus ou moins discrètement le juge chargé de leur dossier. Des cabinets sont ouverts par des magistrats mais en fait appartiennent à d'autres personnes créant ainsi des filières, des réseaux qui se sont positionnés en véritables maîtres des jugements à apporter et des conclusions à faire. Des jugements sont rédigés sous la dictée des pots-de-vin ou sous l'influence des avantages attendus. La possibilité de partager les dommages et intérêts conduit à l'évaluation exagérée de leurs montants... Les avocats qui ne connaissent pas ces «bonnes manières» peuvent perdre beaucoup de temps s'ils ne perdent pas tout le temps. Des réalités telles que l'on n'est plus en mesure de savoir, de faire la différence quand la justice est rendue et quand elle ne l'est pas. Des situations telles que l'on voit à tort ou à raison derrière tout jugement rendu, de la corruption, de la manipulation, de la magouille. Des faits tels que les opérateurs économiques et bon nombre de bailleurs de fonds doutent des jugements rendus dès lors qu'ils émanent de juges africains. Des vérités qui ont conduit la population à ne plus avoir confiance en la justice, à ne plus avoir recours à la justice pour trancher, réparer, rendre justice tant et si bien qu'elle en est à rendre sa propre justice, celle de la rue : La justice populaire. Cette justice qui repose sur le principe bien connu de « œil pour œil et dent pour dent». Cette justice qui consiste à se battre, à frapper, à blesser voire à tuer face à des différends. Cette justice qui consiste à fouetter, à lyncher, à passer à tabac. Dans toutes les villes d'Afrique de Conakry à Cotonou, de Dakar à Kinshasa, de Ouagadougou à Brazzaville en passant par Lagos, Bamako, Yaoundé, Niamey et j'en passe, crier « au voleur» et la réaction est immédiate: Un élan de solidarité gagne alors passants et voisins pour attraper le «présumé voleur» (en fuite). Commence alors un passage à tabac et un lynchage peu ordinaires, sans autre forme de procès. Faute de justice fiable, l'objectif est de rendre sa propre justice et réparer l'injustice selon laquelle ce sont les plus pauvres qui sont victimes de vol. Une injustice qui provoque une rage aveugle, souvent incontrôlable et parfois meurtrière. Des habitudes si fréquentes que des supplices non écrits sont nés. On rencontre le supplice du fer à repasser qui consiste à repasser tout simplement le dit voleur; ou 18

encore le supplice du pneu qui consiste à enfiler des pneus sur la personne avant de les enflammer et j'en passe. La nouveauté dans cette habitude est que les cas de passages à tabac ne sont plus réservés qu'au simple voleur; ils sont devenus des méthodes d'expression, d'opposition et de revendication: En mars 2004 des jeunes ivoiriens ont molesté des magistrats et des journalistes pour apprenait-on s'opposer à la nomination de nouveaux juges. Détail important, la bastonnade a eu lieu dans l'enceinte même du palais de justice d'Abidjan. Face à de telles situations, la police par manque de moyens ou de volonté est peu réactive à cette vindicte populaire. Mais rappelons-nous que toutes les méthodes sont bonnes sur une terre de non droit. Toutes ces réalités ont fini par rendre la justice africaine peu fiable. Un constat qui plonge le pays tout entier dans une corruption totale et incroyable car tout le monde y passe, tant et si bien qu'on négocie aisément un jugement, un acte administratif, un permis de conduire (et on se veut surpris du taux élevé des accidents de la circulation), un diplôme (on entretient ainsi les incompétences à travers les générations), les bourses d'études (on développe ainsi l'esprit de favoritisme) pour ne citer que ceux-ci. Ces exemples peuvent paraître banals pour certains, mais ils conditionnent notre avenir. Souvenons-nous-en....
LES ETUDIANTS

Il est regrettable de constater que de nos jours encore le budget de fonctionnement de l'éducation en général et celui accordé à l'enseignement supérieur en particulier est insuffisant par rapport à des effectifs en constante évolution et pour des structures adaptées à un cadre d'enseignement digne de notre époque. Compte tenu d'une très mauvaise gestion économique des pays, les budgets ne suffisent pas devant l'ampleur des besoins des étudiants, devant l'évolution des technologies et autres aspects pédagogiques. Manque de matériels d'apprentissage, bibliothèques vides, manque ou absence de travaux pratiques, cours donnés à la «sauvette» surtout en période électorale, bourses d'études irrégulières A coté des enseignants sans état d'âme qui ont développé le phénomène de corruption dans les campus universitaires, soulignons que de nombreux enseignants à l'engagement sans faille enseignent et effectuent des recherches dans des conditions très difficiles: 19

Manque de matériels et de moyens, absence de formation continue Conséquence, la formation donnée n'est pas pertinente, pas de qualité et ne convient pas à une situation d'emploi. La garantie d'emploi réside alors dans les universités privées et/ou des études à l'étranger. Mais ce ne sont pas des luxes offerts à tout le monde. Dans bien de pays africains, l'absence d'écoute aux réclamations et revendications des étudiants pour de meilleures conditions d'études conduit à d'incessantes grèves paralysant tout le système universitaire. Les répressions sanglantes des manifestations ont conduit à l'exclusion totale des étudiants africains. Cela est d'autant plus marqué que les revendications des étudiants sont ici et là assimilées à des revendications politiques avec les conséquences obscures que cela comporte en Afrique. Alors que la logique voudrait que pour enseigner plus de personnes, il y ait plus de professeurs et plus de locaux et alors que le taux tragique d'alphabétisation exige que des mesures soient prises dans le sens du renforcement du capital humain, les mesures adoptées visent tout simplement à réduire le nombre de fonctionnaires et donc de professeurs. Assurément, les mesures adoptées n'encouragent pas la formation et la situation d'ensemble (politique, justice, économie...) ne permet pas l'épanouissement du capital humain. Le manque de flexibilité dans la gestion gouvernementale et dans la politique économique en place et l'obsession aveugle de la sourdine application de mesures statiques et incohérentes aggravent encore la situation. De surcroît, les incertitudes professionnelles et la généralisation du chômage obèrent la confiance des salariés cadres et non cadres.
LA CORRUPTION

La corruption affecte tous les secteurs d'activité ou presque: Fonctionnaires, douaniers, magistrats, gendarmes, élus, traducteurs, notaires, experts assermentés Son ampleur reflète la fréquence des sommes d'argent affectées à des fins d'escroquerie (de citoyens ou de personnes morales), de trafic d'influence, de pots de vins, de détournements de deniers publics Mais c'est surtout la situation catastrophique des Régies Financières africaines qui va attirer notre attention ici. Bien qu'il y existe une petite poignée de personnes qui font bien leur travail, la réputation des services au niveau des régies 20

financières est gravement ternie par le comportement d'un grand nombre d'agents corrompus jusqu'à la moelle. La corruption y a atteint des niveaux tels que toute idée de Douane, Trésor Public et Impôt est automatiquement associée aujourd'hui à l'idée de corruption, de gain facile et illicite, d'abus de biens sociaux.... Malgré l'existence dans biens de pays africains de dispositions réglementaires leur accordant des indemnités et primes proportionnelles aux montants des recouvrements effectuer, un grand nombre d'agents ont décidé de se laisser corrompre au détriment de l'Etat, entraînant ainsi de graves disfonctionnements des services au niveau de ces régies. Essayons de passer en revue quelques-unes des pratiques les plus répandues: Le commerce des boissons étrangères, les cigarettes importées, la vente de timbres fiscaux, les bons de trésors fictifs, des frontières poreuses et perméables, le marché des hydrocarbures....
Le marché des hydrocarbures

Le manque de contrôle douanier rigoureux au niveau des frontières a conduit à l'émergence et au développement d'un circuit frauduleux et illégal d'importation massive des hydrocarbures qui sont ensuite vendues au bord de la route dans toutes les grandes villes d'Afrique. Une habitude répandue dans cette affaire des hydrocarbures consiste pour des sociétés ayant de grandes « connections» à se procurer des documents douaniers attestant qu'elles exportent effectivement du carburant acheté hors taxes alors que ces produits sont écoulés sur le territoire national. De nos jours encore, les Ministères de l'Equipement et des Transports ne perçoivent pas normalement sur les recettes des hydrocarbures les redevances d'usage routier censées alimenter le Fonds Routier habilité à entretenir nos réseaux routiers.
Le juteux marché des boissons étrangères

Il s'agit des boissons fabriquées dans les brasseries étrangères qui rentrent dans le territoire national sans se soumettre au paiement des taxes et autres droits en vigueur au vu et au su de toutes les autorités préfectorales, sous-préfectorales, locales, civiles, militaires et même des parlementaires. Des boissons vendues ensuite librement sur le marché. 21

Activités illicites des responsables autorités

des services financiers

et des

Les responsables des services financiers et les autorités se livrent ou contribuent à l'importation de produits de divers genres qu'ils proposent en toute illégalité sur les marchés placés sous leurs responsabilités ou celles de leurs proches parents. Manque d'organisation Financières dans les sièges des Ministères et des Régies

Quand on met le pied dans les sièges des Ministères et des Régies Financières, on y trouve toutes sortes de personnes qui vont et qui viennent. Outre les ayants droit dont certains ne se montrent que pour percevoir leurs salaires sans avoir jamais ou presque mis le pied dans leur lieu de travail, nous rencontrons dans ces va-etvient permanents des personnes à la recherche de tel ou tel agent faillible pour lui proposer tel ou tel marché. Parfois, ce sont les agents mêmes qui vous accostent, transformés qu'ils sont en véritables rabatteurs. Nous rencontrons également des personnes avec des ordres de paiement de fonctionnaires décédés ou fantômes ou encore pour perceptions indues des allocations familiales même pour les enfants qui ont déjà dépassé la limite d'âge. Les bons de trésors fictifs On se souvient du vaste scandale politico-financier qui a secoué la République Centrafricaine entre 2001 et 2002 et qui a abouti à l'époque à la mise en garde à vue du Ministre d'Etat aux Finances et au Budget. Et si l'on en croie au reportage de l'AFP du 12/07/2002 la pratique consistait à émettre des titres du Trésor fictifs, fabriqués par un réseau de hauts fonctionnaires pour permettre la sortie frauduleuse de fonds des caisses de l'Etat. Au mois de décembre 2001, au moins une centaine de ces faux titres auraient été fabriqués et émis pour un montant total de 500 millions de F CFA. A cette pratique s'est rajouté le « recyclage des titres» consistant à utiliser plusieurs fois un même titre au profit de différents individus ou entreprises. Le préjudice subi par l'Etat centrafricain dépasserait les 2 milliards de F CFA rien que pour la fabrication des titres fictifs. 22

Les détournements de fonds En 1999, la République de Guinée découvre avec horreur un des plus gros scandales financiers de son histoire avec la société FRIGUIA, première usine d'alumine en terre africaine. Ce colossal scandale financier, découvert par le cabinet d'audit Price Waterhouse a impliqué les plus hautes autorités de l'Etat dont un Ministre d'Etat. Si l'on en croit au rapport de la Commission parlementaire des Mines et Géologie, plus de 6 milliards de francs guinéens (3 milliards de F CFA) ont été détournés suivant des volets différents: Au niveau de la douane (les matières premières dont la société Friguia avait besoin pour tourner), au niveau du carburant (surfacturation), à un volet fiscal (détournements au niveau des impôts) C'est ce volet fiscal qui va ici attirer notre attention. La revue de presse guinéenne L'indépendant Plus du 8 mars 1999 nous édifie sur le procédé utilisé pour organiser l'énorme supercherie au détriment du Trésor Public: Au départ, on créa des sociétés-écrans à la tête desquelles on plaça des Hommes de paille. En même temps, on sollicita la collaboration de certaines sociétés en place dont une société de transit. Ensuite, on mit certains membres des services financiers de l'entreprise dans le secret. Et la machine peut se mettre en branle. La méthode était simple. Chaque année, la direction des Impôts adressait à la société une correspondance relative aux sommes dues à titre d'impôts. Un chèque, portant le montant indiqué sur le document était alors émis. On le datait et on le faisait signer sans indiquer toutefois le nom du bénéficiaire. Le chèque ainsi libellé était photocopié. Et, c'est sur la photocopie que l'on portait le nom du bénéficiaire: Le Trésor public. Après quoi, la dite photocopie était photocopiée à son tour et la nouvelle photocopie était classée dans le dossier des pièces justificatives. On portait alors sur le chèque original le nom du bénéficiaire autre que le Trésor public, notamment une des sociétésécrans d'un cadre de la direction des impôts. Une fois la somme encaissée, le directeur général de ladite société prélevait sa commission et procédait à la distribution entre les comparses parmi lesquels on retrouverait des membres du gouvernement et des directeurs nationaux. Cet exemple est loin d'être singulier à la Guinée. Les cas de détournements de fonds font légion en Afrique et aucune régie financière de l'Etat n'est épargnée. 23

LA PROLIFERATION

DES FONCTIONNAIRES

FICTIFS

Une habitude qui constitue un réel manque à gagner pour les Etats africains est bien la prolifération de fonctionnaires fictifs. C'est une nouvelle forme de corruption qui se manifeste par l'apparition de noms fantômes sur l'état des salaires de la fonction publique. Des gens connaissant les failles du système, profitent du décès d'un parent régulièrement intégré à la fonction publique, pour se faire délivrer une carte d'identité au nom du disparu et touchent son salaire à chaque fin de mois. D'autres, occupant un poste de travail à la fonction publique par exemple dans une catégorie D se font monter des dossiers en béton qui les propulsent dans la catégorie B avec les avantages financiers inhérent à cette catégorie tout en restant à leur poste de catégorie D. Des hauts fonctionnaires, des anciens ministres limogés attendant d'être redéployés ailleurs continuent d'être payés à chaque fin de mois. Une confusion entre Ministère d'origine et Ministère utilisateur conduit souvent à des doubles paiements de salaires de fonctionnaires en détachement ou qui migrent d'un ministère à l'autre sans formalité aucune. Conséquences de toutes ces pratiques: En République de Guinée, entre 1996 et 1999, l'assainissement de la fonction publique a permis à l'Etat d'économiser les salaires de 3 000 fonctionnaires fictifs. Une pratique qu'on croyait avoir maîtrisée mais qui malheureusement a repris de plus belle. En février 2003, on apprenait qu'au Cameroun, 1848 employés fictifs émargeaient au budget du Ministère de la Fonction publique et de la Reforme Administrative. Ces cas ne sont pas singuliers. On retrouve le même scénario au Liberia, en Sierra Leone, en Guinée-bissau, au CongoBrazzaville (notamment avec l'affaire des retraites fictives) en République Centrafricaine pour ne citer que ceux-ci.
LE SYSTEME DE PROTECTION SOCIALE

Pour ce qui est du système de protection sociale, retenons seulement qu'il est dressé presque exclusivement aux travailleurs du secteur « moderne », à une certaine catégorie socioprofessionnelle tant le manque d'initiative fait rage et la gestion aveugle est de rigueur dans le continent. Un agent des services de sécurité sociale m'expliquait que pour ne pas avoir à dépenser des sommes colossales, certains responsables des centres 24

de sécurité sociale n'hésitent pas face à des patients dont la souffrance nécessite de grands moyens de négocier leur soin sur une base monétaire afin de tirer profit de la différence de coût entre ce qui se doit et qui est déclaré sur les comptes et ce qui est fait (le système D, la solution facile) avec comme risque la vie-même du patient. Outre ce problème de corruption liée à une mauvaise gestion des dépenses de santé, le système de protection sociale souffre en Afrique d'un autre mal tout aussi important: La faiblesse du nombre de personnes couvertes. Une faiblesse liée au fait que la couverture sociale est limitée au secteur formel excluant ainsi la majorité de la population africaine. Or, la faible croissance économique et le chômage en perpétuelle croissance sont venus réduire la capacité d'absorption du secteur formel. Si l'on rajoute à cela l'effet de la croissance démographique, l'écart entre personnes couvertes et personnes non couvertes ne peut que se creuser. Mais le plus frappant reste le fait que l'Afrique n'est jamais arrivée à imaginer des méthodes d'intégration du secteur informel.
LA SANTE

La santé en Afrique, c'est le lieu refuge des « vieux fléaux}) du Nord. La santé en Afrique c'est l'histoire d'un continent en queue de peloton dans la comparaison des indicateurs sanitaires. La santé en Afrique, c'est I'histoire d'un continent aux dirigeants impuissants et/ou incapables face aux ravages des fléaux (affections non transmissibles) et des maladies endémiques (maladies transmissibles: Transmissions vectorielle et interhumaine) qui ont trouvé dans l'environnement africain (guerres interminables, pauvreté croissante, politiques inefficaces) les conditions favorables à leur pérennisation. Des réalités si tristes que quand on pense « santé en Afrique}) viennent à l'esprit: Le paludisme, la lèpre, la tuberculose, les diarrhées, le choléra, la rougeole, les hépatites, la fièvre jaune, la trypanosomiase humaine (maladie du sommeil), l'onchocercose, la fièvre hémorragique Ebola, le VIH/sida etc Le paludisme, transmis par un moustique (l'anophèle hématophage) demeure la plus grande endémie parasitaire de l'Afrique noire. Dans de nombreux pays et depuis plus de vingt ans, l'infection à VIH/sida est devenue la première cause de morbidité et de mortalité des adultes de 15 à 50 ans. Le taux de mortalité infantile, facteur important dans l'appréciation de la santé humaine d'une région car 25

sensible aux conditions socio-économiques et à l'efficacité des systèmes de soins est dans de nombreux pays supérieur à 100 pour mille et a en 2002 atteint ses records mondiaux au Mozambique (201%0), en Sierra Leone (155%0),en Angola (145%0)et au Libéria (141%0).Les instabilités politiques et les conflits endémiques depuis les indépendances conduisent à des mortalités directes et indirectes à travers les traumatismes (physiques et psychiques), les violences (souvent sexuelles) et les destabilisations causés. Des dirigeants incapables d'être à l'origine de réelles politiques de développement ont conduit à des systèmes de soins sinistrés et à une Afrique déconnectée de l'économie mondiale. Conséquence: Une Afrique plus pauvre, plus précaire et donc plus vulnérable. On ne peut parler des problèmes que traverse l'Afrique sans évoquer les conséquences dévastatrices des maladies sur le patrimoine familial, sur le capital humain et donc sur l'éducation, sur la productivité des couches concernées. La plupart des familles africaines sont sans assurances maladies. Alors quand la maladie frappe un membre de la famille, c'est la panique, le calvaire, c'est un autre combat qui commence et, plus la maladie est grave, plus on a tendance à l'attribuer à la sorcellerie. Mais au-delà de l'aveu d'impuissance, de faiblesse, de la capitulation que constitue cette attribution, la maladie constitue dans beaucoup de familles un frein à l'épanouissement et au développement du capital humain. Souvent, on laisse le malade à la maison utilisant pour tout soin les conseils des uns et des autres, donnant comme seuls médicaments ceux trouvés ci et là et que les moyens du bord nous permettent. C'est la voie du kit ou double: ça marche ou ça s'aggrave, ça passe ou ça casse. Quand on amène le malade à I'hôpital du coin on se retrouve évidemment confronté aux différents coûts de consultations et de traitements. Une plus grande partie de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté pour y faire face c'est une réelle bataille du combattant qui commence. Après avoir épuisé les réserves financières du foyer (si toutefois réserves il y avait) une première option est bien sûr l'endettement. Une autre option consiste à vendre les biens de la famille; les terres, le bétail etc... et/ou à retirer les enfants des écoles pour les faire travailler. Les conséquences en sont tout simplement terribles. L'endettement aidera à entretenir la pauvreté, la vente des ressources économiques contribuera à aggraver cette même pauvreté et le retrait des enfants des écoles remettra en cause la chance et l'espoir des générations futures de s'extraire de cette 26

pauvreté. Sans oublier les relations qui peuvent exister entre le manque de formation et le banditisme.
REBELLIONS ET GUERRES CIVILES

En 1990, Charles Taylor lance une offensive avec son mouvement, le Front Patriotique National Libérien (FNPL) contre le régime de Samuel Doe. Depuis le déclenchement de cette affreuse guerre civile, 100 000 libériens ont fui pour la Guinée avec l'implication future d'autres mouvements rebelles: D'abord l'ULIMO (Mouvement Libérien Uni) ensuite le LURD (Libériens Unis pour la Restauration de la Démocratie) et le MODEL (Mouvement pour la Démocratie au Liberia). Une guerre libérienne qui marquait le début d'un conflit régional qui va dévaster le Liberia avant de mettre à feu et à sang la Sierra-Leone; plonger au passage la république de Guinée avant d'embrasser la Côte d'Ivoire. En 1991, avec l'offensive de Foday Sankoh et son très sanguinaire mouvement le Front Révolutionnaire Uni (RUF) contre le pouvoir de Freetown ce sont plus de 300 000 personnes qui vont fuir la Sierra Leone pour la Guinée. En septembre 2000, la Guinée basculait dans la guerre en accusant des attaques meurtrières dans ses frontières Sud-Est et Sud-Ouest avec le Libéria et la SierraLeone. Plus de 200 personnes auraient trouvé la mort au cours de ces attaques qui ont causé des dizaines de milliers de déplacés. Fort heureusement pour le cas singulier de la Guinée, ces attaques, revendiquées par un mystérieux mouvement, le Rassemblement de Forces Démocratiques de Guinée furent sérieusement matées par les Forces Armées Guinéennes seules à avoir maîtriser de nos jours des attaques rebelles à ses frontières Le regrettable génocide Rwandais a fait en 1994 plus de 800 000 morts parmi les Tutsis et les Hutus modérés en moins de 100 jours. Le conflit ougandais avec l'Armée de Libération du Seigneur (LRA) a provoqué le déplacement de plus de un million de personnes, a fait plus de 100 000 victimes et on estime à plus de vingt mille le nombre d'enfants enlevés. Plus récemment en février 2004 dans le Nord de l'Ouganda 200 personnes ont été tuées en moins de quatre heures dans une attaque d'une atrocité extrême. On rencontre ces tristement célèbres mouvements rebelles en Angola, au Congo-Brazzaville, en République Démocratique du Congo (ex Zaïre) ou encore au Burundi mais globalement nous 27

retiendrons que les mouvements rebelles ont en Afrique illustré leur cruauté à travers les atrocités commises sur les civils. En effet, dans les situations catastrophiques causées par la guerre civile et les rébellions à tous azimuts dans certaines régions de notre pauvre Afrique, il est regrettable de constater que les populations qu'on dit être venu sauver sont en fait les seules et même victimes. Comme si un mal en appelait un autre, certains traités ont tout simplement intégré ou réintégré dans l'armée régulière des anciens rebelles tous tortionnaires cautionnant par la-même tous les actes de pillage, de vols, de viols, de destructions et de terrorisations commises par ces fous rebelles. La maturité tant civile que militaire aurait dû conduire nos dirigeants tant civils que militaires à veiller à ce que ces barbares soient punis et que I'histoire retienne que la terrorisation de pauvres populations sans défense n'est nullement et ne sera jamais une voie de revendications quelconques, de renversement d'un quelconque pouvoir, d'instauration d'une quelconque transition ou encore de manifestations d'une quelconque idéologie. La maturité des Hommes d'armes en général et militaire en particulier veuille toujours à ce que les victimes civiles soient réduites au minimum. Mais dans les rébellions et guerres civiles rencontrées en Afrique les civiles sont les premières victimes et de loin les plus nombreuses. Des moyens barbares sont utilisés pour parvenir à leur fin. Des huttes dans lesquelles des civils croyaient avoir trouvé refuge sont brûlées. Des Hommes tailladés à plusieurs endroits reposent dans des marrées de sang sèche, jonchées de lambeaux de vêtements noircis, de pneus brûlés. Des cases brûlées, des huttes incendiées. Des Hommes blessés à l'arme blanche, par balles ou par des éclats de grenades. Des crânes sont ouverts à coups de machettes ou brisés au pilon. Des pieds fracassés et des mains coupées. Des écoles sont détruites, des maisons attaquées, des familles déstabilisées, des viols perpétrés, des cultures détruites, des stocks de nourriture confisqués s'ils ne sont tout simplement pas brûlés, des enfants transportés de force pour en faire des soldats ou pour des travaux forcés, des déplacements de familles entières ou de villages entiers. Au milieu de la brousse dans l'immense forêt africaine se créent alors des villes « fantômes» où les populations que la fuite de la guerre a réunies se retrouvent là, au milieu de nulle part, oubliées de tous, vivant de cueillette et de feuilles et survivant comme elles peuvent. Dans cette survie les infections, les maladies, les décès sont leur quotidien. On se nourrit de légumes sauvages. Les vieilles personnes meurent de froid. Les morsures de 28

serpent sont fréquentes. Les garçons attrapés sont enrôlés de force. Les filles sont enceintées ou avec des bébés au dos et j'en passe. Pourtant, ces mouvements rebelles se disent tous pour le peuple, la renaissance du pays et la démocratie. Obscène façon d'entrevoir l'établissement ou le rétablissement de la démocratie. Décidément je me demande bien dans quelle planète nous vivons.... Pendant ce temps, de l'autre coté du pays, dans les villes dites « calmes », on se bat et se débat également pour survivre. Un combat différent dans la forme mais identique dans le fond à celui que mènent les populations des villes « fantômes ». Là encore les Hommes en place disent et répètent à qui veut écouter que le pays bouge et qu'ils travaillent dans l'intérêt du pays pour des lendemains meilleurs pour chacun. Mais cela va faire quarante cinq ans qu'ils y travaillent et quarante cinq ans que nous attendons ces lendemains meilleurs tant de fois promis. Il se trouve aujourd'hui que beaucoup refusent d'attendre, tous ou presque avons décidé de nous en aller. Peu importe la destination tant que c'est en dehors de l'Afrique cela devrait faire l'affaire. C'est le début des vagues d'émigration. Certains, motivés par la conquête du savoir affluent devant les ambassades européennes et américaines pour les procédures d'inscription; d'autres que certains beaux temps ont souri sont assez aisés pour se procurer des visas de différents genres pour ensuite ne plus revenir. Puis il y a les infortunés, ceux qui traversent toute l'Afrique allant de pays en pays jusqu'à ce que la chance leur sourit et qu'ils se retrouvent quelque part en Occident.
LES FORCES EN ARME

Que dire de cette entité stratégique dans la stabilité d'un pays? Nous touchons là un dossier sensible et j'ai déjà des frissons au dos car pour les Africains que nous sommes, il faut faire attention quand on parle d'Homme en arme. Avec tout ce qui se passe en Afrique, chacun a peur des balles «perdues ». Toutefois, il n'y a aucun doute sur la force de frappe de nos armées, ni sur les potentialités morales de nos Hommes de troupes et encore moins sur leur foi et leur dévouement en la Nation qu'ils ont la lourde tâche de défendre de l'intérieur comme de l'extérieur. Seulement voilà, doucement mais sûrement, cette foi et ce dévouement se trouvent obérer par un ensemble de facteurs dont la non prise en 29