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"Urgences" et ses spectateurs

De
153 pages
Cet ouvrage présente les résultats d'une enquête sur les appréciations et perceptions des téléspectateurs de la série américaine "Urgences". Il analyse de façon critique les thèmes qui émergent de leurs commentaires tels que le genre et l'approche réaliste du programme. Le livre explore la question des auditoires de télévision, suggérant que les téléspectateurs des années 2000 sont perspicaces et bien informés, contrairement aux caricatures que l'on en fait.
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Urgences et ses spectateurs La médecine dans le salon

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2007 ISBN : 978-2-296-02525-7 EAN : 9782296025257

Solange DAVIN

Urgences et ses spectateurs La médecine dans le salon

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Champs visuels Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi, Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions Cyrille ROLLET, La circulation culturelle d’un sitcom américain. Voyage au cœur de Growing Pains. Tome 2, 2006. Cyrille ROLLET, Physiologie d’un sitcom américain. Voyage au cœur de Growing Pains. Tome 1, 2006. Jean-Pierre ESQUENAZI et André GARDIES (sous la dir.), Le Je à l’écran, 2006. Evelyne JARDONNET, Poétique de la singularité au cinéma, 2006. Pietsie FEENSTRA, Les nouvelles figures mythiques du cinéma espagnol (1975-1995), 2006. Marie FRAPPAT, Cinémathèques à l’italienne. Conservation et diffusion du patrimoine cinématographique en Italie, 2006. Pierre BARBOZA, Jean-Louis WEISSBERG (dir.), L‘image actée, 2006. Adrien GOMBEAUT, Séoul Cinéma, 2006. Alexandre TYLSKI (dir.), Roman Polanski, l’art de l’adaptation, 2006. Jacqueline NACACHE (dir.), L’analyse de film en question, 2006. Céline SCEMAMA, Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, 2006. Jean-Claude CHIROLLET, Photo-archaïsme du XXème siècle, 2006. Xavier CABANNES, Le financement public de la production cinématographique, 2006.

SOMMAIRE

I Introduction ...……………………………………….…. 7 II Les spectateurs ...…………..…………….……..……… 19 III La confusion des genres……………………………..… 51 IV Le(s) réalisme(s) ...…………..……....……………...… 75 V Fait, fiction, faction ? ...…………….…………………. 99 Bibliographie ……......………………………….….…… 123

Solange Davin - Publications
Livres (dirigés) Medical Dramas : from Production to Consumption Cardiff, University of Wales Press, 2007 (sous presse). Avec Rhona Jackson, New Approaches to Television Criticism Bristol, Intellect Books, 2007 (sous presse). Articles Tourists and Television Viewers : Some Similarities dans D. Crouch, R. Jackson et F. Thompson eds. Converging Cultures : Media and Tourist Imagination Londres, Routledge, 2005. Public Medicine : the Reception of a Medical Drama dans K. Watson et M. King eds. Health and Illness in the Media Londres, Macmillan, 2005. Healthy Viewing : the Reception of Medical Narratives Sociology of Health and Illness 25, 6 : 662-79, 2003. La diffusion du savoir Médiation Et Information 18 : 95-110, 2003. La réception des narratifs télévisés fictionnels et factuels de maladie Papiers de la Conférence Grems ‘Savoir Formels et Informels’, Bruxelles, 2003. Medical Dramas as ‘Docutainment’ dans D. Ralph, H. Manchester et C. Lees eds. ‘Diversity or Anarchy?’ Papiers de la 31e Broadcasting Conférence de Manchester, (2001) Luton, ULP, 2003. Why watch ER ? : what the viewers say Social Science Teacher 32, 2 : 35-6, 2002. Les feuilletons médicaux et la prévention de la maladie Éducation Santé 157 : 13, 2001. The reception of an American drama, ER, in Britain and in France Northern Media Research Group Journal Website http://wjfms.ncl.ac.uk/ER.htm, 2001. Medical dramas as a health promotion resource : an exploratory study International Journal of Health Promotion and Education 38, 3 : 109-12, 2000. Casualty : a Reception Study Londres, Woodward Publishing Ltd, 1999. Les programmes de télévision médicaux et leurs spectateurs MédiasPouvoirs 4 : 18-29, 1998 An Audience’s Interpretation of a Medical Drama Journal of Contemporary Health 6 : 72-5, 1997.

CHAPITRE I : INTRODUCTION Ce livre concerne la réception en France et en GrandeBretagne1 de la série américaine Urgences (ER dans son titre original, abréviation de Emergency Room, la salle des urgences), qui suit les (més)aventures du personnel du service des urgences d’un hôpital universitaire de Chicago. Créé en 1978-79 par Michael Crichton (célèbre pour ses livres et ses films - Morts suspectes, Jurassic Park) à partir de son expérience d’étudiant en médecine, le feuilleton s’est imposé dès sa première saison comme l’un des drames les plus populaires de l’histoire de la télévision américaine avec trente-cinq millions de fans (Pourroy 1996). Il a obtenu plusieurs prix et il est devenu un quasi-cult show dans la plupart des soixante-dix pays où il a été diffusé2. Questions de nationalité Cette étude commença avec la supposition que les téléspectateurs britanniques et français feraient des interprétations différentes du feuilleton. Cette hypothèse découlait avant tout du fait qu’en France il y a relativement peu de medical dramas3 et que ceux qui y ont été diffusés ont suscité un intérêt assez modeste alors qu’en GrandeBretagne ils sont aussi abondants que populaires (voir chapitre 3). Depuis les années soixante, des dizaines y ont été reçus avec ferveur par un public dont l’engouement ne faiblit pas : Casualty, un drame britannique apparu en 1986 compte toujours, vingt ans plus tard, onze millions de fidèles hebdomadaires, et son dérivé, Holby City, huit millions, selon les chiffres de la BBC. Malgré ces écarts, la recherche de variations interculturelles s’avéra vaine : les informateurs4 abordent les mêmes thèmes et leurs commentaires se font écho des deux côtés de la Manche5. Ce manque de contraste raviva nos doutes quant au bienfondé de classer les spectateurs en groupes préétablis (voir chapitre 2), dans ce cas basés sur la nationalité6. En effet, que signifie ‘être britannique’ ou ‘être français’ au coeur de la communauté européenne du vingt et unième siècle avec son climat paradoxal de globalisation et de balkanisation, de diversification et

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d’homogénéisation, d’europhobie et d’europhilie, d’ouverture et de fermeture des frontières ? Sur quel(s) élément(s) repose (la perception de) l’identité nationale - le lieu de naissance, le lieu de résidence, le passeport, la langue, la généalogie ? L’historien Théodore Zeldin rejette le concept car “tous nos instincts nous disent qu’il y a quelque chose de différent entre un italien et un allemand, mais nos instincts nous disent aussi que la terre est plate...” (cité dans Himmelfarb 1987). L’expression est polysémique, comme l’illustre une étude des spectateurs allemands (Moran 2000). De même, les Britanniques ont envers la ‘britannicité’ des réactions variées qui vont d’un sentiment de supériorité et de fierté jusqu’au rejet total en passant par l’ambivalence7. Par exemple, un sondage de décembre 2002 rapporté dans la presse a révélé que seulement 18 % des Écossais se considèrent britanniques. Ceci ne signifie pas que l’identité écossaise soit unifiée : de profonds antagonismes existent autant entre les habitants du nord et du sud qu’entre ceux de l’est et de l’ouest du pays (voir Nadel-Klein 1997, Grant 2002). Quant au ‘Francais typique’, c’est une plaisanterie, affirme Zeldin (1983). En bref, les traits imputés aux habitants d’un pays sont des “idées dans nos têtes”, des stéréotypes, comme l’écrivait Lippman dès 1921. À l’ère post-moderne, la question n’est plus de savoir qui sont ‘vraiment’ ‘les Français’ ou ‘les Britanniques’ mais “comment, pourquoi et par qui, à tel moment et dans tel contexte, est produite, maintenue ou remise en cause telle identité particulière” (Cuche 2001)8. La nationalité non seulement cache des fractures internes, mais elle peut masquer des scissions plus générales. Carbaugh (1996) relate l’accueil froid fait par un auditoire russe à un épisode du talkshow américain Donahue, et en résume ainsi les raisons : “D’un côté se trouve une collectivité sensible (soulful) dont le dialogue est basé sur la moralité, orientée vers les vertus possibles de la vie sociale, et, de l’autre, des individus rationnels (mindful) qui conversent à l’aide d’informations factuelles et qui dévoilent leurs expériences personnelles réelles en réponse aux problèmes de société. Les premiers peuvent parfois percevoir les seconds comme étant sans

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âme (sans moralité, sans engagement ou sans loyauté au bien commun) tout comme les seconds peuvent parfois penser que les premiers ne sont pas cognitifs (qu’ils manquent d’informations factuelles et de la capacité de les analyser)”. Ces attributs (soulful/mindful, voir Wierzbicka 1989) découlent moins de la ‘nationalité’ que de la conscience de soi (self-consciousness) - soi ‘sociocentrique’, soi ‘égocentrique’9 - qui peut être conceptualisée par une séquence allant du ‘je’ ultraindividualiste jusqu’aux groupes où ‘nous’ remplace ‘je’10. Le malentendu semble donc provenir d’un conflit entre deux soi situés à des points éloignés du continuum égocentrique/sociocentrique et qui ne sont qu’accessoirement ‘russe’ ou ‘américain’ (Carbaugh 1988). Finalement, même si la nationalité était aisément cernée, il resterait à savoir pourquoi, et comment, un facteur spécifique pourrait déterminer les interprétations. Loin d’être gouvernés par un élément unique, que ce soit la nationalité, la classe sociale, l’ethnie, le sexe, l’âge etc., les spectateurs d’Urgences forment un public fluide et sophistiqué qui perçoit le programme de manière élaborée, dynamique, diverse, selon les fragments identitaires qui se manifestent à un moment donné (voir chapitre 2). Il n’est donc guère surprenant que d’autres études aient eu des résultats analogues : aucune variation transculturelle n’a été relevée entre les interprétations des spectateurs britanniques et indiens ou italiens, français, irlandais et danois, entre les utilisateurs internationaux de Websites ou dans la façon dont les adolescents suisses, canadiens et français utilisent le petit écran11. Une exception notable est le livre de Liebes et Katz (1993), The Export of Meaning, qui examine les lectures de la série américaine Dallas par plusieurs groupes ethniques (Américains, Japonais, immigrants russes, Israéliens d’origine marocaine, Arabes d’Israël, membres de kibboutz nés en Israël). Les auteurs soutiennent que leurs groupes sont “homogènes”, mais la question demeure : dans

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quel sens peut-on dire qu’être ‘américain’, ‘immigrant russe’ ou ‘juif marocain’ etc. est signifiant d’homogénéité ? Dayan (2000), par exemple, décrit la diaspora juive marocaine comme étant très disparate, avec plusieurs centres possibles, et ayant subi des reformulations identitaires rapides durant les cent dernières années. Ceci met en doute l’homogénéité d’un groupe de “juifs marocains”, même s’ils sont “depuis longtemps dans le pays”. De fait, Liebes et Katz eux-mêmes font remarquer que “L’affirmation que ces groupes sont représentatifs est basée sur la supposition - qui peut être légitimement challengée - que ces étiquettes ethniques et communautaires partagent un ensemble définissable d’attitudes, de valeurs et de relations sociales qui peut légitimement être appelé culture ou sous-culture. L’étude est donc basée sur la présomption que ces regroupements sont bien des souscultures”. Ils ajoutent que d’autres facteurs peuvent exercer une influence et “qu’il est possible que les différences ethniques soient explicables par la participation différenciée des hommes et des femmes dans les réponses linéaires d’un côté et dans les réponses segmentées de l’autre”. Finalement, bien que certaines interprétations varient selon les groupes, d’autres les recoupent, tout comme dans l’étude de Crigler et Jensen (1991) dont les sujets étaient américains et danois12. Il serait facile d’apercevoir dans ce manque de différenciation interculturelle le spectre de l’impérialisme américain des ondes, de la ‘cocacolonisation’, de la ‘macdonaldisation’ de la planète. Mais ce serait prématuré (voir Warnier 1999). D’abord parce que les émissions américaines ne dominent pas les écrans au niveau global. En Chine et en Inde, notamment, elles se perdent au milieu d’industries médiatiques nationales d’envergure considérable (voir par exemple Le Monde 18/03/2004). Ensuite parce que tous les programmes américains sont loin d’avoir un succès international. En

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plus du fiasco de Donahue précédemment décrit, des cult-shows célèbres ont eu une réception médiocre à l’étranger : Dallas n’a plu ni au Japon, ni au Pérou, ni au Brésil13. Et, malgré leur fascination pour Urgences, les informateurs de la recherche présentée dans ce volume ne se privent pas de critiquer d’autres séries américaines, Dallas et Dynastie en particulier mais aussi Chicago Hope, Dr. Quinn ou University Hospital (voir chapitre 3). De plus, le public a souvent tendance à préférer les programmes des réseaux nationaux à ceux made-in-USA14. Les jeux de langage post-modernes Les paragraphes ci-dessus illustrent l’approche de ce livre, qui a un triple objectif : premièrement, de découvrir comment les spectateurs15 pensent Urgences ; deuxièmement, de saper le “mythe destructeur que le public est stupide”16, selon l’expression de l’une des stars de la série, Anthony Edwards (cité dans Pourroy 1996) ; troisièmement, en adoptant une approche systématiquement critique, le projet vise à interroger les notions acquises, et, lorsque cela est possible, à suggérer des modèles alternatifs basés sur les données recueillies17 (Grounded Theory (Glaser et Strauss 1967) par excellence)18. Tout travail (académique) est le fruit de son temps, et ce projet est ancré dans le post-modernisme. Parler d’un postmodernisme risque d’ailleurs d’enfreindre ses valeurs clés l’hétérogénéité, la pluralité, la flexibilité. Bien que les définitions abondent, une caractéristique établie des post-modernismes est l’incrédulité envers les “métarécits” (Lyotard 1979), ces systèmes de valeurs et de connaissances dits universels et absolus, longtemps acceptés comme la Vérité19, qui obscurcissent et invalident d’autres formes de savoir et qui fonctionnent comme des “mécanismes d’exclusion” (Mouffe 1989). Les paradigmes post-modernes se plaisent à contester l’autorité (“l’éminence n’est plus une défense” écrit Gjertsen 1989), à présenter “le non-présentable” (Lyotard 1979), à générer des tensions “qui forcent les gens à écouter des

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idées peu familières” (Rorty 1996). Refusant de simplifier, de diviser, de cataloguer a priori, ils préfèrent compliquer, nuancer, classifier (si classifier il faut) a posteriori. Le savoir devient des savoirs, morcelés et temporaires, dont la validité et la légitimité fluctuent selon les époques, les lieux, les situations. Les “jeux de langage” (d’après la formule de Wittgenstein 1961) post-modernes soulignent donc la précarité des ‘grandes théories’, des généralisations prématurées, des prédictions hâtives. Les dichotomies qui supportent ces métarécits nature/culture, femme/homme, objet/sujet, passif/actif, émotion/cognition, et bien d’autres - sont également contestées et, dans la mesure du possible, remplacées par des continua plus aptes à activer les manifestations d’ambiguïté, de diversité, de paradoxe, et qui se prêtent au modèle ‘l’un et l’autre’ (both/and) (plutôt que ‘l’un ou l’autre’ (either/or), typique des systèmes binaires). Loin d’être apolitiques (comme semblent le penser certains universitaires anglosaxons), les post-modernismes ont au contraire une dimension politique intrinsèque puisque “changer notre façon de parler c’est changer ce que nous sommes” (Rorty 1989). Un changement de (jeu de) langage permet de déceler les non-dits qui naturalisent et stabilisent les ‘grands récits’ et d’y substituer des vocabulaires moins opaques. L’importance du langage se doit donc d’être soulignée. Il est clé à cette étude, comme à tout projet post-moderne, car (comme les médias), il ne se contente pas de représenter le monde, il participe à son élaboration, il le constitue : “Un élément central du post-modernisme est que les ‘vérités’ qui semblent exister dans le monde extérieur (par exemple qu’il y a des hommes et des femmes, des gens bien portants et des gens handicapés) ont elles-mêmes été créées par la façon dont nous utilisons le langage. C’est-àdire que les positions des sujets auxquelles nous nous référons (vieux ou jeune, en bonne santé ou malade) sont créées par le discours” (Annandale 1998). Il faut donc faire une mise en garde quant à l’utilisation de

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nombreux termes qui sont empreints de valeurs implicites comme ‘le Texte’ - avec son auteur unique, son sens inaltérable, son public homogène - ou ‘l’interprétation’, un mot utilisé ici dans le sens large d’usages et d’utilisations (voir chapitre 2), après Wittgenstein, Barthes et Rorty (1989), selon lequel “il n’existe pas de point à partir duquel il nous serait permis de tracer une ligne entre ce dont nous sommes en train de parler et ce que nous sommes en train d’en dire, sinon par référence à un usage particulier, à une intentio particulière qu’il nous est donné d’avoir sur le moment”. Pour (essayer de) communiquer, ces mots restent néanmoins nécessaires, même si leur inclusion dans un nouveau paradigme a peu ou prou modifié leur sens, même si l’on s’y méprend, même si l’on risque constamment les “ressemblances de famille” Wittgensteiniennes (des expressions apparemment similaires mais appartenant à des jeux de langage différents) et donc le malentendu. Utilisés par défaut, ils doivent être considérés “sous rature” (à la Derrida) afin de rappeler qu’ils risquent d’être ‘infidèles’, des signifiants (peut-être) évadés de leurs (anciens) signifiés20. Homo televisus Au cœur des métadiscours ‘modernes’ se trouvait un sujet essentiel, immanent, auquel il était (parfois littéralement) impensable de douter de son unité, de sa stabilité, de sa permanence. L’érosion des institutions qui façonnaient ces identités durables - famille, religion, classe etc. - a transformé ces individus rigides (illustrés par des expressions comme ‘forgé’, ‘personnalité’ etc.) en êtres fragmentés pourvus d’un faisceau d’identités contingentes, volatiles (y compris les segments ‘santé’ et ‘maladie’, souvent négligés (voir chapitre 2)), modelées discursivement, comme l’indique la citation précédente de Annandale. Il faut donc renoncer à “la croyance traditionnelle qu’il y a un soi central” et nous réconcilier avec “ l’idée que le soi humain est créé par l’utilisation d’un vocabulaire” (Rorty 1989). C’est l’expression de ces multiples tranches identitaires dans des situations diverses qui guide les lectures qui sont, en conséquence, mouvantes, capricieuses, inattendues, voire idiosyncrasiques.

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La télévision post-moderne est en harmonie avec ces subjectivités changeantes, qu’elle reflète et qu’elle accommode par sa profusion de chaînes et de rubriques qui se recoupent, par ses programmes mosaïques mélangeant la fiction et la réalité, la pédagogie et l’amusement, le sérieux et le frivole, par sa technologie du zapping, zipping, surfing, flipping (voir Massey 1995). En effet, à l’ère post-moderne, la télévision et la réalité dont la première était le miroir à l’ère de la “paléo-télévision” (Éco 1985) - ont une relation réciproque : l’une façonne l’autre, l’autre modèle l’une. Elles se chevauchent, s’entremêlent, se (con)fondent, “implosent”, selon la formule de Baudrillard (1981). Le miroir se reflète lui-même. La réalité est faite en partie de (et par les) médias, eux-mêmes saturés de réel. Ensemble ils fournissent un “sens de réalité” (Fiske 1994) qui se substitue à la notion surannée de réalité non-médiatisée qui serait fidèlement reproduite sur/par le petit écran. Ainsi les programmes servent de point de référence à la réalité tout autant que l’inverse (voir chapitre 4). Le spectateur post-moderne habite un monde ‘hyperréel’ où l’origine des émissions - faits ou fiction ? - ou leur genre - documentaire ou mélodrame ? - sont de plus en plus délicats à établir (voir chapitre 5). Méthodologie Dès l’apparition d’Urgences en France au cours de l’été 1996, une annonce demandant aux spectateurs ce qu’ils pensaient de la série21 fut publiée dans des magazines de télévision français et britanniques22. Cent quatre-vingt-quinze personnes (dont soixantedeux hommes) d’âges (de douze à quatre-vingt-quatre ans) et de situations (étudiants, ménagères, médecins, sans-emploi, enseignants, infirmières etc.) variés répondirent à l’appel. Quelques entrevues non-directives organisées avant la parution de l’annonce et dont le contenu recoupe celui des lettres ont été intégrées dans l’analyse (ce qui explique le style parlé de certaines citations)23.

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Notes
Il y a cinq chaînes terrestres en Grande-Bretagne : BBC1 (la plus ancienne, sans publicité, comme BBC2) et ITV (apparue en 1955) sont ‘de grande écoute’. BBC2 (née en 1964) et Channel 4 (une chaîne commerciale qui débuta en 1982) sont les deux chaînes les plus (relativement) ‘haute culture’ (bien que C4 ait été l’objet de critiques virulentes pour ses programmes de télé-réalité). La dernière, Channel 5, qui a vu le jour en 1997, mélange les programmes de troisième ordre et de qualité. Urgences est diffusé sur Channel 4 et a entre quatre et cinq millions de fans, un chiffre respectable pour ce réseau. 2 Urgences est apparu aux USA en 1994, au Royaume-Uni en 1995 et en France en 1996. 3 Les medical dramas (feuilletons situés dans un milieu plus ou moins médical) forment un genre à part entière au Royaume-Uni (et aux USA) bien que les programmes qu’il regroupe soient fort hétéroclites (voir chapitre 3). 4 Le terme ‘informateur’ (informant) est traditionnellement associé à l’ethnographie. Mais, tout comme ce dernier mot, depuis qu’il est devenu à la mode, est utilisé pour signifier pratiquement toute méthode qualitative (par exemple les questionnaires téléphoniques (voir Moyal 1992)), ‘informateur’ en est venu à être égalé à toute personne prenant part à une étude qualitative. Afin d’éviter les répétitions, d’autres mots sont aussi utilisés (répondants, correspondants, participants etc.). 5 Des variations de forme sont cependant visibles : les missives françaises sont, dans l’ensemble, plus longues, et les répondants français ont plus tendance à ‘philosopher’ (voir chapitre 5 et mon article à http://wjfms.ncl.ac.uk/ER.htm). 6 En l’absence d’informations précises, la nationalité des participants fut attribuée selon leur adresse. 7 Voir Billig (1992) et Condor (1996). Il existe de nombreux écrits sur les identités britanniques/anglaises etc.. 8 De plus, dans certains écrits, la nationalité fait référence à des spectateurs familiers avec un pays, qu’ils y soient nés ou non (voir Brown 1998). 9 Le soi ‘sociocentrique’ ou ‘collectif’ est subordonné au groupe ; le partage, la coopération et l’interdépendance lui sont associés. Le soi ‘égocentrique’ ou ‘individualiste’ prend priorité sur le groupe ; il est autonome et clairement délimité, ce qui favorise l’indépendance et la compétition (voir Carrithers, Collins et Lukes eds. 1985, Gaines 1992, Lukes 1973). La conscience de soi est reflétée dans le langage de nombreuses façons : il n’y a pas, par exemple, de traduction adéquate de privacy en français ou de solidaire en anglais (qui fait un usage intensif du mot self). Notons que le mot ‘individu(el)’ est relativement récent puisqu’il n’apparaît dans son sens actuel qu’au début du dixseptième siècle (Stallybrass 1992). La place du soi sur la séquence individuel-collectif affecte et altère, entre autres, sa conception de l’amitié, de la famille, de la santé/maladie, du corps, des médicaments et de la relation avec la médecine et les médecins, sans oublier l’identification, un
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