Utopie 8 heures par jour

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A travers l'analyse ethnologique d'une institution publique, l'ENS PTT, de ses projets de changement et de sa fermeture, cet ouvrage met à jour les difficultés récurrentes des institutions publiques à se réformer et à se positionner face à l'idéologie managériale portée par le modèle de l'entreprise privée. Plus généralement, cet ouvrage permet de comprendre ce que l'entreprise porte en elle d'idéal et de décrypter l'utopie sous-jacente au libéralisme.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296145481
Nombre de pages : 298
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Utopie 8 heures par jour

site: www.1ibrairicharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr i!J L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00435-0 EAN : 9782296004351

Marie REBEYROLLE

Utopie 8 heures par jour

Préface de Marc Augé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace L'Harmattan Kinshasa

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN Xl
-

L' Harmattan !talia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

Université de Kinshasa

RDC

Collection anthropologie critique dirigée par Monique Selim
Cette collection a trois objectifs principaux:

-

renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en oeuvre par les acteurs, étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

Déjà parus
Gérard ALTHABE & Monique SELIM, Démarches ethnologiques au présent, 1998. Gérard ALTHABE, Anthropologie politique d'une décolonisation, 2000. Laurent BAZIN & Monique SELIM, Motifi économiques en anthropologie, 2001. Valeria A. HERNANDEZ, pouvoirs, 2001. Annie BENVENISTE, Laboratoire: mode d'emploi. Science, hiérarchies et

Figurespolitique de l'identité juive à Sarcelles, 2002.

Bernard HOURS, Domination, dépendances, globalisation, 2002. Monique SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam. Tome L le travail et l'argent; Tome IL les morts et IÉtat, 2003. Carmen OPIPARI, Le candomblé: images en mouvement. Saô Paulo, Brésil, 2004. Alina MUNGIU-PIPPIDI & Gérard ALTHABE, Villages roumains. Entre destruction communiste et violence libérale, 2004. Remi HESS, GérardAlthabe. Une biographie entre ailleurs et ici, 2005. Rodolphe GAILLAND, La Réunion. Anthropologie politique d'une migration, 2005.

« On se dit, ce que L'on voit là, c'estpeut-être ce que voient les enfants, ce que L'on appelle du mot mirobolant: le réel. » Marguerite Duras

«

Car alors, ce qui serait en cause,
c'est un lieu de l'inconscient L'énigme et la croyance. » J.B. Pontalis

où se conjuguent

Préface

C'est un parcours inhabituel que celui de Marie Rebeyrolle. Il existe des monographies ethnologiques sur les entreprises ou les administrations. Il existe des réflexions sur les qualités respectives du regard extérieur et du regard intérieur, mais l'objet de Marie Rebeyrolle est composite (une école préparant à la fonction publique, tout en étant hantée par le modèle de l'entreprise privée) et sa présence-absence singulière: elle fait partie de l'ENSPTT, mais elle n'a pas la même origine ni la même formation que ceux qui y exercent. Son objet, quant à lui, n'est pas seulement composite, mais en évolution, ou plutôt en décomposition accélérée. Malgré les réformes et les projets, l'ENSPTT, sous le regard attentif de l'ethnologue, ne cesse de perdre sa place dans un monde administratif en pleine mutation. Du coup le livre de Marie Rebeyrolle s'apparente à la chronique d'une mort annoncée et son rythme s'apparente à celui de la tragédie. Le terme tragédie mérite un commentaire. L'objet intellectuel de l'anthropologie, ce sont les relations sociales de tous ordres dans un milieu donné. Disons, pour faire bref, que c'est la relation dans son contexte. Les deux termes ont leur importance. Le contexte, en effet, qu'il soit immédiat ou plus lointain, a des effets puissants sur le sens de la relation. Il arrive, par exemple, que la solidarité des individus et leur efficacité collective ne soient jamais aussi fortes que lorsque leur entreprise est menacée.
7

C'est un peu le cas ici. L'enseignement à l'ENSPTT n'a cessé d'être de qualité. Les élèves s'y plaisaient. Les relations professionnelles n'y étaient pas plus problématiques qu'ailleurs. C'est le contexte (administratif, économique, politique, idéologique) qui l'a mise à mal. L'observation de l'intérieur, dans ces conditions, permet de mettre au jour non seulement les rouages d'une administration en crise, mais aussi, et au-delà, l'efficacité des modèles de pensée dominants. La mort de l'ENS PTT n'est pas seulement conjoncturelle. Elle traduit le bouleversement profond d'une société où les institutions d'exception n'ont plus lieu d'être, d'après la doxa libérale. La tragédie et la mort viennent de l'extérieur et non d'une sorte de fatalité interne. Il est à craindre que l'actualité à venir nous offre bientôt, de ce point de vue, d'autres terrains d'observation. L'ouvrage de Marie Rebeyrolle apparaîtra alors, dans la littérature consacrée aux institutions et aux entreprises, non seulement comme un modèle d'observation participante et distanciée, mais aussi comme un ouvrage précurseur tant par sa méthode que par son objet. Marc Augé

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Introduction

Un terrain emblématique des transformations sociales actuelles

Un conte raconte toujours deux histoires. La première est faite d'intrigues, de rivalités, d'alliances... de tout ce qui, lorsqu'elle est réussie, nous tient en haleine jusqu'à la dernière page. La seconde se glisse dans les interstices de la première, contribuant à tisser le sens du contel. D'une certaine manière, ce livre, qui met en œuvre une démarche anthropologique sur le terrain d'une entreprise, s'apparente à un conte. Sa première histoire se centre sur les dernières années d'existence de l'École Nationale Supérieure des Postes et Télécommunications (ENSPTT). Elle se présente comme

la « Chronique d'une mort annoncée », celle d'une institution
publique créée à la fin du XIXe siècle qui disparaît à l'aube du XXIe siècle, dans le sillage de la suppression progressive du « service public à la française ». Sa seconde histoire relate, elle, la réussite du modèle de l'entreprise privée en tant qu'acteur de premier plan de ce que l'on désigne sous le vocable fourre-tout de « mondialisation» ou « globalisation », renvoyant à la lame de fond d'un libéralisme semblant ouvrir à tous vents l'espace mondial. Lhistoire de l'ENS PTT devient alors exemplaire de la tension entre deux modèles, dont le premier peut être investi de tous les maux, du passéisme à l'obsolescence, et le second de
I Cette interprétation du conte, que développe Ricardo Piglia à la lecture des nouvelles de Borges, est utilisée par Enrique Vila-Matas dans son roman Le mal de Montano. Paris, Christian Bourgois, 2003. 9

toutes les vertus, du modernisme au pragmatisme. Ainsi, au récit de la disparition de cette institution publique répond celui de l'extension du modèle de l'entreprise privée; à son enfermement sclérosé fait écho l'ouverture portée par la mondialisation ; et à son idéologie périmée s'oppose la réalité pleine et entière dont cette globalisation serait le terrain d'expression. Les deux camps sont délimités, dans un ordre et un rapport de force semblant peu discutables, rendant tout affrontement vain, à moins de partir, tel Don Quichotte, en guerre contre des moulins à vent. Car si notre lot est bien d'affronter la réalité, il est aussi illusoire qu'inutile de vouloir la combattre. Tout au plus pouvons-nous à l'occasion chercher à nous en éloigner, voire, ce qui est plus dangereux, la dénier, ou trouver refuge hors du monde, dans une dynamique faisant jouer l'opposition entre réalité et utopie, cette dernière désignant comme son étymologie l'indique un non-lieu, un espace hors de la réalité et par là même sans prise sur elle. C'est d'ailleurs bien le sentiment que peut donner l'ENSPTT. Celui de participer d'une utopie, d'un monde dont les valeurs se sont délitées, l'assimilant à un lieu hors de l'univers contemporain incarné par le modèle de l'entreprise privée. Mais dans le même temps, elle pose justement ce modèle comme un idéal à atteindre et s'efforce vaille que vaille d'y correspondre. Dans cette perspective, elle définit un « modèle de management» dont elle se veut à la fois l'incarnation concrète et l'émissaire zélé, souhaitant proposer des prestations de formation, de recherche et de conseil permettant à ses entreprises clientes de se l'approprierl. Ce modèle constitue donc pour elle une utopie, au sens d'un idéal porteur de tous ses espoirs mais dont l'accès lui reste interdit. Dès lors, cette dimension utopique de l'entreprise et, par extension, de la globalisation
I Ces entreprises clientes sont des entreprises de service public le plus souvent publiques désignées par l'ENS PTT sous le terme d'" entreprises de réseau ».

elles-mêmes

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ne concerne-t-elle que cette école? Ou bien faut-il y voir une occasion de s'interroger sur leur caractère d'évidence, leur effet de vérité autant que de réalité? Dit autrement, est-il envisageable que l'entreprise et la mondialisation incarnent pour les sociétés actuelles une nouvelle utopie, alors même qu'elles s'en présentent comme l'antithèse? Ce sont ces interrogations que soulève l'ENSPTT qui se caractérise par trois particularités principales. En effet, créée à la fin du XIXe siècle, cette école est dédiée à la formation d'Administrateurs PTT - constituant un corps de haUts-fonctionnaires pour La Poste, France Télécom et leur ministère de tutelle -, et n'a aucun équivalent dans les autres entreprises de service public. De même, elle a été jusqu'en 1990 et la réforme des PTT un service de formation interne à ce secteur et n'a pris qu'à cette date son autonomie. Si bien qu'elle constitue un point d'entrée panoramique afin d'observer ce type d'entreprises, d'autant plus que son métier est de développer une expertise sur leurs enjeux de management et d'organisation. Enfin, elle a fermé fin 2002, sachant que durant les six années où j'y travaille cette éventualité est régulièrement évoquée, une grande partie de l'énergie déployée consistant à l'écarter. C'est pourquoi sa fermeture est emblématique des transformations vécues par le secteur public, La Poste et France Télécom, entre autres, s'en éloignant pour se tourner vers le modèle du privé, supprimant du même coup l'ENSPTT compte tenu de son incapacité supposée à en adopter la logique. Nous allons donc rendre compte de ce terrain en présentant préalablement les quatre grandes périodes ayant jalonné sur plus d'un siècle l'existence de cette institution publique. Puis nous décrirons les éléments constituant le cadre de toUte entreprise, c'est-à-dire son espace, ses acteurs internes et externes, ainsi que ses codes relationnels. Grâce à cette obser11

vation, nous plongerons au cœur de ce qui fait le quotidien d'une entreprise et s'offre au regard de tous, à la condition que l'on apprenne à le regarder. Nous analyserons enfin l'action elle-même, principalement les quatre projets que cette école va élaborer et mettre en œuvre. C'est ici qu'apparaîtra explicitement le modèle de management qu'elle souhaite proposer à et représenter pour ses entreprises clientes. Nous pourrons de la sorte mieux comprendre pour quelles raisons il s'impose et sur quels fondements il repose. Au travers de ce voyage au pays de l'ENSPTT, nous allons découvrir ou redécouvrir les ressorts, petits plaisirs, jeux de cache-cache ou de pouvoir et rebondissements en tout genre dont l'entreprise est le terrain. Cependant, ce périple serait sans suspense - sa fin étant connue par avance - s'il ne laissait entière, avant d'avoir été réalisé, la question des raisons ayant conduit à la fermeture de cette école nous éclairant en retour sur ce qu'elle était ou représentait. Quel combat s'y est-il joué et de quelle victoire cet échec est-il l'indice ? C'est ici que la seconde histoire intervient, qui avance que l'entreprise et la mondialisation sont les représentantes d'une réalité débarrassée de ses illusions, tout ce qui s'en écarte étant implacablement voué à disparaître. Or l'évidence d'une telle affirmation ne va pas sans poser au moins trois questions. Tout d'abord, énoncer que la réalité est la vérité et que la vérité est la réalité relève de la tautologie la plus plate dont il s'agit d'interroger le sens et la portée. Ensuite, l'entreprise se retrouve, peut-être malgré elle, assimilée à un modèle d'organisation dont les objectifs, les moyens et la finalité auraient l'heureux avantage de ne pas poser de problèmes insolubles, bien que certains de ses effets tels que la compétition, le risque et la précarité puissent s'avérer délicats à manier. Entre l'entreprise comme modèle d'organisation économique idéale, et l'entreprise comme modèle d'organisation sociale idéale, il n'y aurait donc qu'un pas qui, sans être franchi, renvoie à l'image d'une entreprise-monde accen12

tuant la tentation « de penser prioritairement la société-monde
à travers des références de nature économiquel ». Si bien que nous ne serions pas loin d'une entreprise posée comme une nouvelle cité idéale, ou à tout le moins un espace de projection de cette cité idéale recevant, renvoyant, c'est-à-dire reflétant, voire masquant la question de ce qu'une telle cité idéale pourrait ou devrait être pour les sociétés d'aujourd'hui. Enfin, cette affirmation soulève autant qu'elle tend à évacuer la dimension d'idéal ou d'utopie à l'œuvre au sein de ce dispositif LENSPTT a, en ce sens, le grand avantage d'illustrer comment une organisation sociale peut alimenter en permanence sa quête d'idéal ou d'utopie. Avec elle nous sommes en « Utopie 8 heures par jour », dans la mesure où elle ravive constamment une recherche de perfection semblant déconnectée de la réalité. Avec elle également l'entreprise se transforme

en « Utopie 8 heures par jour », car elle représente un idéal
paré de toutes les vertus demeurant hors de la réalité de cette école. Dans ce cadre - ce bain d'utopie -, où se mêlent enjeux de survie et phénomènes de croyance, une analyse anthropologique n'a alors pas pour finalité de cautionner ou de contester l'expansion sans alternative du libéralisme ou la suprématie du modèle de l'entreprise privée, et encore moins d'en confirmer la réalité qui relève du constat le plus banal. Son objectif et sa particularité sont bien plutôt d'observer précisément comment ces évidences se concrétisent dans un contexte singulier et y acquièrent le statut de réalité inattaquable - celui de la réalité même -, face à laquelle il ne reste plus qu'à se soumettre. En d'autres termes, sur ce terrain-là, la combinaison de l'idéologie libérale et du culte de la réalité aboutit au triomphe de la première au nom du second.

Liliane Voyé. La société monde: un défi pluriel pour la sociologie. ln Daniel Mercure (dir.). Une société monde? Les dynamiques sociales de la mondialisation. De Boeck Université et Presses universitaires de Laval, 2001, p. 290.

I

13

Ce livre s'adresse à celles et ceux qu'intéresse une approche anthropologique du fonctionnement de l'entreprise. Parce qu'il met à jour des liens entre la « petite» et la « grande» histoire - de l'ENSPTT et de ce que l'on nomme communément

la mondialisation -, il concerne également celles et ceux qui
se posent la question de la place et du rôle que l'entreprise tient dans les sociétés libérales, qu'elle les revendique ou y soit contrainte, interrogeant cette position compte tenu de son évidence même, singulièrement dans la tension entre secteurs public et privé. Enfin, cet ouvrage est destiné à celles et ceux qui travaillent eux-mêmes dans ou pour des entreprises, puisqu'il leur propose des outils d'observation et d'analyse dont ils pourront, s'ils le souhaitent, faire bon usage.

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PROLOGUE

Le roman des origines

Chapitre 1

Une histoire magnifiée

et occultée

~histoire

des origines

Si nous reprenons les indications fournies dans le livre édité par l'ENSPTTl, et contrairement à ce que laisse entendre sa publication à l'occasion du « centenaire» en 1988, les origines de cette école ne remontent pas à 1888 mais à 1878. En effet, c'est à cette date qu'est créée l'ancêtre de l'ENS PTT, l'École Supérieure de Télégraphie, fondée pour former les ingénieurs des télégraphes, essentiellement issus de l'École Polytechnique. Or cette même année, le nouveau gouvernement décide de réformer le secteur des télégraphes et de procéder à la fusion de l'administration des postes, initialement rattachée au ministère des finances, avec celle des télégraphes qui dépendait du ministère de l'intérieur. Si bien que cette réforme se solde « par un véritable démantèlement de l'ancienne Administration des Télégraphes et par l'éviction des ingénieurs des fonctions dirigeantes, non sans laisser chez ces derniers des traces d'amertume2 ». Les ingénieurs sont donc évincés des fonctions dirigeantes de cette nouvelle administration et le pouvoir est donné aux dirigeants postaux. Voici posée la raison objective - historique et politique - de la rivalité entre ces deux populations3.

I François Cuiller. École Nationale Supérieure des PTT Histoire de la naissance et de la formation d'un corps de l'État. 1888-1988. Paris, Hervas, 1988. 2 Ibid, p. 14. 3 Pour le néophyte, cette rivalité n'a pas de sens. En revanche, elle traverse la vie de La Poste et de France Télécom et donc l'univers de l'ENSPTT, y compris durant la période où j'y ttavaille.

17

Parallèlement, la mission principale donnée à l'École Supérieure de Télégraphie est de contribuer à lutter contre la suprématie des ingénieurs des télégraphes issus de l'École Polytechnique qui faisaient l'objet d'une hostilité permanente de la part du personnel. Mais « Cette animosité envers les ingénieurs s'accompagne, pour les mêmes causes, d'une condamnation unanime de l'École Supérieure de Télégraphie. Le Journal des Postes et Télégraphes dénonce en des termes pour le moins vigoureux son existence: "Le chant consacré à l'École Supérieure de Télégraphie est un véritable chef-d' œuvre de bouffonnerie: un directeur; un sous-directeur; onze professeurs; quatre gardiens de bureau; un contrôleur; je ne sais combien de commis ni d'hommes de peine! Et tout cela pour. ,. deux élèves! Deux élèves qui coûtent 65 000 francs j 32 000 francs par an et par tête! Ô Labiche, tu es mort trop tôt. Les deux bonzes! Quel joli vaudeville à faire. Ce serait grotesque si ce n'était odieux et si coûteux"l. » Face à ces critiques est créée en 1888 l'École Professionnelle Supérieure des Postes et Télégraphes. Dotée d'une double mission, elle sera divisée en deux sections: la première regroupera l'ensemble du personnel administratif supérieur admis par concours (issu des deux secteurs postes et télégraphes) ; la seconde perpétuera l'ancienne École Supérieure de Télégraphie et continuera de former les ingénieurs issus principalement de l'École Polytechnique. Cette nouvelle école acquiert le monopole du recrutement du personnel administratif supérieur. Or cette règle et donc cette école vont faire l'objet de fortes criti-

ques, en particulier celle de son coût: « On peut évaluer au bas
mot à 500 000 francs le prix de revient de la fantaisie burlesque

de M. Coulon2, »

1

François Guillet,

op. cit., p. 22.

2

Ibid., p. 32.

18

C'est ainsi qu'en 1899 le « rapport Berteauxl » préconise
la suppression pure et simple de cette école, utilisant pour cela quatre arguments: son caractère peu démocratique (inégalités de préparation et d'accès au concours), la nouvelle caste de privilégiés qu'elle suscite, son enseignement mal adapté, et enfin ses coûts très élevés. Elle ne sera cependant pas fermée, mais fera l'objet d'une vaste réforme, et se verra dotée d'une nouvelle dénomination en 1912 -la troisième -, devenant l'École Supérieure des Postes et Télégraphes. Il est alors possible d'espérer une accalmie. Malheureusement, la guerre éclate et cette école ferme ses portes pour les rouvrir en 1920. Cette réouverture coïncidera avec une période de calme re-

latif et même

«

un certain rayonnement2». Cependant, c'est

durant ces années qu'émerge le projet de création de l'ENA. De plus, après une brève embellie dans les années 30, elle subit une forte désaffection. Par exemple, seulement 34 candidats se présentent aux épreuves en 1937, contre 216 en 1932. Une nouvelle réforme est donc enclenchée, et une nouvelle dénomination - la quatrième - lui est attribuée: elle devient, en 1938, l'École Nationale Supérieure des Postes Télégraphes et Téléphones (ENSPTT).

Le face-à-face avec l'ENA
En 1941, la direction de l'exploitation télégraphique et celle de l'exploitation téléphonique sont regroupées sous une même entité: la direction des télécommunications. De cette réorganisation va découler la séparation de l'ENSPTT en deux entités. D'un côté est conservée l'ENSPTT proprement dite, dont la mission n'est plus que de former le personnel administratif supérieur (ce qui correspond à son ancienne « première
I
2

Rapporteur

de la commission

du budget de la Chambre.

François Guillet,

op. cit., p. 74.

19

section» créée en 1888). De l'autre est créée l'ENST, l'École Nationale Supérieure des Télécommunications, qui aura en charge la formation des ingénieurs du corps national des PTT, ainsi que celle de tous les ingénieurs civils ou de l'État se destinant à des carrières exigeant des connaissances approfondies en électricité. (Cette nouvelle école correspond à l'ancienne seconde section de l'ENSPTT, qui était elle-même la perpétuation de l'ancienne École Supérieure de Télégraphie créée en 1878 et disparue en 1888.) Avec cette nouvelle réforme, la boucle est donc d'une certaine façon bouclée. Lancienne École Supérieure de Télégraphie réapparaît sous le nom d'ENST. Elle se sépare de la seconde mission qui lui avait été adjointe - celle de former l'ensemble du personnel administratif supérieur -, qui lui avait valu d'être rebaptisée à trois reprises pour devenir l'ENS PTT. Quant à cette dernière, elle se voit attribuer en propre cette seconde mission, mais perd du même coup la moitié de son activité.

À cette réforme, vraisemblablement conflictuelle l, va succéder en 1945 la création de l'ENA. Celle-ci se définit comme une école d'application et de sélection avec classement de sortie. Elle formera les membres des trois grands corps de l'État (Conseil d'État, Cour des Comptes et Inspection des Finances), de la carrière préfectorale et de la carrière diplomatique, ainsi que ceux du corps des administrateurs civils créé à cette occasion. C'est sur la question de la nature et de la gestion de ce corps des administrateurs civils que va se jouer la décision de fermer ou non l'ENSPTT. En effet, deux options étaient possibles. Soit les administrateurs civils constituaient un corps unique interministériel, regroupant l'ensemble des personnels administratifs supérieurs de tous les ministères, y compris ceI On peUt imaginer les luttes entre ingénieurs et dirigeants postaux suscitées par une telle réforme, le sentiment de revanche qu'ont pu ressentir les premiers, et celui de perre de pouvoir éprouvé par les seconds.

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lui des PTT. Dans cette hypothèse, l'ENSPTT, qui formait le personnel administratif supérieur de ce ministère, perdait sa raison d'être et fermait. Soit chaque ministère conservait son propre cadre d'administrateurs civils. Auquel cas, le ministère des PTT gardait cette possibilité et l'ENS PTT pouvait être maintenue. La seconde option va être choisie par élimination de la première. En effet, si tous les élèves passés par l'ENA se retrouvaient faire partie d'un seul grand corps interministériel, cela aurait posé la question du maintien des trois grands corps de l'État également formés par l'ENAl. C'est dans cette brèche que s'engouffrent le ministère des PTT, l'association des élèves et anciens élèves ainsi que la direction de l'ENSPTT qui vont demander, d'une part, l'instauration d'un corps d'administrateurs PTT ayant un statut équivalent à celui des administrateurs civils (ce qui sera fait en mai 1946) et, d'autre part, la possibilité pour les élèves de l'ENS PTT de bénéficier de certains cours de l'ENA (ce qui sera accepté dès octobre 1945). Commence alors une période où l'ENS PTT va gagner et perdre en prestige. Gagner en prestige parce qu'elle forme dorénavant le corps des administrateurs PTT, qui sont à parité de statut avec celui des administrateurs civils dont l'aura se développe constamment. Et perdre en prestige car elle apparaît très rapidement plus suiveuse que meneuse: « Surtout, l'envoi des élèves de l'ENSPTT à l'ENA et la nécessité de garantir la parité de statut entre les administrateurs PTT et les administrateurs civils ne laissaient à l'ENS PTT qu'une faible marge d'autonomie et la condamnait en grande partie à ne concevoir son enseignement qu'en fonction de celui de l'ENA: chaque réforme de l'ENA est suivie par contrecoup d'une réforme de
1

Si cette question peur apparaître technique, elle n'en demeure pas moins d'actualité, les
sur cette question des

projets récurrents ~e réforme de j'ENA achoppant systématiquement grands corps de l'Etat et du rang de classement de sortie.

21

l'ENSPTT. Au prestige grandissant de l'ENA correspond une crise d'identité de l'ENS PTT, dont la position sera désormais caractérisée par deux nécessités contradictoires: celle de se rapprocher du modèle de l'École d'Administration, afin de permettre à ses élèves d'y suivre une scolarité convenable, et celle

de s'en différencier, afin de justifier son existence1. »
À cette première difficulté - celle de trouver sa place face à l'ENA - vont s'adjoindre dès les années 60 deux autres contraintes. En effet, les PTT et leur environnement évoluent fortement. De même, la notion de management apparaît, importée des Etats-Unis. LENS PTT continue donc de réformer périodiquement les contenus et la pédagogie de ses enseignements. Elle effectue également en 1970 une première tentative d'offre de formation permanente, et ouvre en 1975 un concours externe afin d'élargir quantitativement et qualitativement son vivier de candidats. Tout en cherchant à asseoir sa légitimité, elle s'efforce ainsi de s'adapter à cette nouvelle

configuration et de devenir une « école de management », profitant de l'occasion d'un centenaire plus ou moins « arrangé»
pour écrire son histoire et publier un livre la retraçanr2.

L'indépendance

à marche forcée

Le livre du centenaire se concluait en ces termes: « LÉcole se trouve pour ainsi dire à la croisée des chemins. Comme par le passé, elle doit inventer et former elle-même son nouvel équilibre: elle cherche à se transformer pour répondre à la demande de la Poste et de France Télécom dont la gestion nécessite des compétences nouvelles, mais elle prétend aussi s'ouvrir davantage vers l'extérieur pour devenir une école d'application
op. cir., p. 86. Si l'objectif de ce livre esr de démontrer que l'ENSPTT esr une vérirable institUtion - qui a su braver vents et marées -, nous ne pouvons cependant exclure l'hypothèse qu'avec sa parution « la messe est dite ».
2

1 François Guillet,

22

formant les futurs gestionnaires des systèmes complexes d'information et de communication 1. » Un nouveau programme s'impose donc, dans un contexte qui astreint l'ENSPTT à une double indépendance. D'une part, elle partageait depuis toujours des locaux avec l'ENST. Mais en octobre 1988, pour des raisons variant selon les interlocuteurs, elle déménage dans des bureaux indépendants2. D'autre part, en 1990, la réforme des PTT mise en œuvre aboutit à la création de deux entreprises distinctes. Celles-ci vont ainsi revoir dans la foulée le statut de leurs organismes de formation communs. LENS PTT, qui formait leur personnel administratif supérieur, prend alors le statut d'un GIE constitué de l'État, La Poste et France Télécom. Deux événements marquant une forte rupture avec son passé suivent en 1992 : la suppression du passage de ses élèves à l'ENA, et l'organisation d'un colloque sur Le management des entreprises de réseau. Chant du cygne ou nouveau départ? La suppression du passage à l'ENA est en même temps perçue comme un « coup dur » et inévitable. Le colloque - qui fait l'objet d'un certain retentissement - est quant à lui présenté comme un pied de nez à tous ceux qui prédisaient la fermeture de l'ENSPTT. Par ailleurs, les propos tenus à ce sujet par le nouveau directeur, nommé en 1990, ne permettent pas de trancher. Car il peut vous murmurer sur le ton de la confidence qu'il était venu «pour fermer l'école », et reprendre quelques minutes plus tard le cours de la conversation sur la pertinence et la pérennité du projet d'ouverture aux entreprises de réseau. C'est en tout cas en 1994 que va être formalisé
,
2

François Guillet, op. cit., p. 138.

Généralement, lorsque je posais la question des raisons de ce déménagement, trois arguments m'étaient proposés. Le premier évoquait un manque d'espace, k deuxième l'absurdité de cette cohabiration que rien ne justifiait plus puisque les deux écoles étaient autonomes depuis des années. Le troisième, moins reluisant, se résumait à : « On nous a mis à la porte ».

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ce nouveau projet d'une école de formation au « management
des entreprises de réseau ».

L'ultime tentative de transformation
Pour le mettre en œuvre, la direction recrute une nouvelle

équipe de direction afin de s'entourer de « sang neuf» et de
concrétiser l'idée qu'« il va y avoir du changement et que les moyens sont mis pour que celui-ci réussisse ». Elle lance ainsi deux premiers projets - en janvier 1995 et janvier 1996 -, dans lesquels les entreprises de réseau sont sollicitées et impliquées. Par exemple, un conseil scientifique est créé en avril 1995 qui regroupe des représentants de ces entreprises!. Différentes prestations sont proposées à leurs cadres supérieurs ou dirigeants telles que des groupes de réflexion ou d'échanges de pratiques, ou encore des séminaires de formation. Parallèlement, le changement de statut de France Télécom est effectué en 1996, puis sa privatisation partielle en 1997 - « l'ouverture de son capital» -, et avec elle l'annonce de la suppression du recrutement de fonctionnaires dans cette entreprise, donc d'administrateurs PTT, à horizon 2000. Cependant, cette décision ne semble pas entamer la dynamique de développement que connaît alors l'ENSPTT. Un « club des entreprises de réseau» est créé en juillet 1996, qui regroupe l'ensemble des nouvelles prestations à destination des entreprises de réseau, scindant ainsi cette école en deux: d'un côté la formation des administrateurs PTT (qui correspond à l'ancienne ENSPTT), de l'autre ce club (qui correspond à la nouvelle ou future ENSPTT). C'est en 1998 qu'un coup d'arrêt objectif est donné avec le « rapport Pinet ». Marcel Pinet - conseiller d'État - est en
1 Ces entreprises de réseau participant au conseil scientifique sont au nombre de treize: Air France, Assisrance Publique-Hôpitaux de Paris, Bull, Caisse des Dépôts et Consignations, DeUtsche Telekom, EDF, France Télécom, GDF, La Poste, RATP, Renault, SNCF et Vivendi.

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effet chargé d'un audit permettant d'« analyser la situation présente du corps et de l'École Nationale Supérieure des Postes et Télécommunications, apprécier les besoins exprimés pour l'avenir et nous faire des propositions pour préparer les évolutions nécessaires! ». Il remettra son rapport en juillet se concluant par une liste de propositions dont la première est: « l'arrêt du recrutement de nouveaux administrateurs des postes et télécommunications et donc la suppression des concours d'entrée à l'ENS PTT et de la formation initiale des élèves administrateurs assurée par celle-ci ». LENS PTT « ancienne mouture» est appelée à disparaître rapidement, la question restant alors de savoir si son projet d'« école de management des entreprises de réseau» est ou non suffisamment viable pour lui permettre de survivre. Un troisième projet est diffusé en février 1999 afin de répondre à ce rapport Pinet. Ses propositions restant sans écho, un quatrième et ultime projet sera élaboré en septembre 1999. La suite est connue. La suppression du recrutement de nouveaux administrateurs PTT est décidée en 2000. Un dernier concours est ouvert cette année-là. La scolarité se déroulant sur deux ans et les nouveaux élèves sortant fin 2002, la fermeture est programmée pour cette dare. Lensemble des activités destinées aux entreprises de réseau sera progressivement arrêté et aura totalement disparu fin 2002. Le projet de

devenir une « école de management des entreprises de réseau»
n'a pas survécu.

Un état de changement permanent
À la lecture de cette histoire, nous comprenons les raisons pour lesquelles l'ENSPTT entretient une relation assez difficile avec son histoire, tendant simultanément à la magnifier et à l'occulter. En effet, sa caractéristique principale, son régime
1 Extrait de la lettre de mission adressée à Matcel Pinet, du 17 mats 1998, co-signée pat Emile Zuccatelli, ministre de la fonction publique, de la téforme de l'État et de la décentralisation, et Christian Pierret, secrétaire d'Etat à l'industrie.

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de marche, est le changement permanent. Bien sûr il faut relativiser le prisme déformant que donne un regard historique qui traque l'événement, c'est-à-dire justement le changement. Construire une histoire suppose de s'intéresser prioritairement à ce qui bouge et se transforme. Ce qui provoque l'impression, lorsque l'on regarde celle de cette école, d'assister à un mouvement constant dans lequel ce qui ne change pas finit par faire événement. Cela dit, cette tendance aux réformes à répétition ne semble pas épargner d'autres écoles de la fonction publique, dont en particulier l'ENN. Cependant, même en pondérant cette approche, un certain nombre de données tend à définir l'histoire de l'ENS PTT comme une suite quasi ininterrompue de modifications et de remises en question. La difficulté est alors plus de sélectionner le changement que de le repérer dans cette chaîne de réformes précédées et suivies de remises en cause. Et pourtant, l'existence de cette école se déroule sur plus d'un siècle, cet état de
changement
semblant la mettre à l'abri d'une disparition si souvent annoncée. Elle survit à toutes les remises en cause, donnant l'impression d'être insubmersible.

permanent

- adaptation

ou résistance?

Parallèlement, ce mode d'être témoigne d'une dépendance vis-à-vis de l'univers des PTT et, à travers le ministère dont ils dépendent, du politique. Ce qui va conférer à l'ENSPTT un ancrage certain - elle est une école de la fonction publique et à ce titre recèle et diffuse un peu de la République -, mais la soumet également à une instabilité à répétition. Elle pourra ainsi faire l'objet d'arbitrages variant en fonction d'enjeux politiques qui pour une part la dépasseront largement. De ce point de vue,
1 La mission de formation des grands corps de l'État attribuée à l'ENA - qui lui confère en partie son prestige - ne doit pas masquer le fait que la supptession de cette école est régulièrement évoquée, que son artractivité n'est pas constante, et qu'elle est également l'objet de réformes régulières (une dizaine ces vingt dernières années).

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il serait possible de présenter l'ENSPTT comme une école ballottée au gré de décisions plus ou moins indépendantes de sa volonté et ne tenant pas nécessairement compte de ses qualités ou de son savoir-faire construits au fil des années. Elle n'aurait jamais pu vraiment maîtriser son évolution, son indépendance enclenchée dans les années 90 pouvant être comprise comme un « lâchage» progressif de la part de son environnement qui, au lieu de procéder à une fermeture brutale, aurait préféré la solution douce de quelques années de flottement conduisant logiquement à sa suppression. Mais nous pouvons également faire l'hypothèse que l'ENSPTT n'a pas su ou pu relever le défi d'une autonomie nouvelle, continuant d'osciller entre une dépendance de plus en plus instable mais familière, et une envie ou une nécessité de prendre le large par rapport à ses terres d'origine. Cependant, à cet état de changement permanent et à cette (in)dépendance périlleuse s'ajoute une mission principale aussi constante que contestée, celle de former du « personnel administratif supérieur », nous dirions dans la terminologie d'aujourd'hui des cadres supérieurs, des dirigeants et des hauts potentiels. Les critiques portent en particulier sur le coût et l'arrogance des élèves, auxquelles s'ajoutera le fait que l'ENSPTT ne tiendra jamais la comparaison avec l'ENA, ses grands corps et ses administrateurs civils. Or ces critiques ne concernent pas uniquement cette école, mais l'ensemble du dispositif français de détection et de formation des dirigeants, dont le moins que nous puissions dire est qu'il se trouve fortement remis en question, ne serait-ce que compte tenu de la prédominance du modèle MBA américain. Voici donc une nouvelle occasion pour l'ENS PTT d'alimenter son ambiguïté et ses oscillations, cette fois-ci vis-à-vis d'une mission aussi valorisante que controversée. Au terme de ce prologue se dessinent donc les contours d'une école à la fois singulière et représentative d'un certain 27

nombre d'institutions du secteur public engoncées dans leur histoire, en proie à des projets de changement aussi récurrents que vains, et semblant peu armées, voire crédibles pour affronter la nouvelle donne d'un processus de mondialisation qui tôt au tard les rattrapera. En ce sens, elle illustre de manière exemplaire les difficultés de la sphère publique à mener ses propres réformes.

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LEVER DE RIDEAU

Le charme discret de l'entreprise

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