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Vagabondages psy...

De
332 pages
L'auteur n'applique pas des directives, une méthode ou une théorie. Il a conservé une faculté d'étonnement qui lui fait relancer le questionnement, rebondir la problématique au-delà des solutions hâtives. Il ne faut pas chercher ici une logique d'exposition, un plan. Il s'agit d'observations et de réflexions sur des sujets aussi divers que la dépendance, la séduction, la plainte, le mal, la normalité... Il y a là matière à un débat de fond de grande importance pour les statuts de la psychiatrie et du psychiatre.
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Vagabondages psy. . . Il importe pourtant d'avoir des certitudes

Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud
Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Déjà parus La théorie de l'émotion, William JAMES, 2006. Enrique Pichon-Rivière, une figure marquante de la psychanalyse argentine, Eduardo MAHIEU et Martin RECA (dir.),2006. Une psychothérapie existentielle,' La logothérapie de Viktor Frankl, Pascal Le VAOU, 2006. L'esprit et le corps, Alexander BAIN, 2005. La folie au naturel. Le Premier Colloque de Bonneval comme moment décisif de I 'Histoire de la Psychiatrie, J. CHAZAUD et L. BONNAFE, 2005. Unica Zürnet l'homme jasmin, J.-C. MARCEAU, 2005. La médecine psychologique, P. JANET, 2005. Le déchiffrement de l'inconscient, H. EY, 2005. L'évolution psychologique de la personnalité, P. JANET, 2005. Ey-Lacan du dialogue au débat ou I 'homme en question, M. CHARLES, 2004. La spiritualité en perspectives, J. CHAZAUD (sous la dir.), 2004. Psychanalyse des psycho névroses et des troubles de la sexualité, S. NACHT, 2004. Humeur, passion, pulsions, J. GILLffiERT, 2004. Les hallucinations, 1. LHERMITTE, 2004. Essai sur le syndrome psychologique de la catatonie, H. ELLENBERGER, 2004.

Albert LE DORZE

Vagabondages

psy. . .

Il importe pourtant d'avoir des certitudes

Préface de Robert P ALEM

L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE 75005 Paris

L'Hannatum Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

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Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

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1053 Budapest

Université

- RDC

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A Jacques Chazaud A Robert Palem
Hommes qui font confiance

www.librairieharmattan.com
harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00861-5 EAN : 9782296008618

Avant-propos
Albert Le Dorze, psychiatre et psychanalyste, n'applique pas des directives, une méthode ou une théorie; bien que les connaissant toutes. Il conserve encore, à l'âge de la maturité, une faculté d'étonnement qui lui fait (à partir de ses observations comme des déclarations mémorables, voire péremptoires, des maîtres de la discipline), relancer le questionnement, faire rebondir la problématique au-delà des solutions parfois hâtivement proposées par certains. Il ne participe pas de ces leurres. Neutralité oblige? direzvous. Même pas! Il n'est pas plus neutre qu'il ne faut: à preuve ses facultés d'indignation intactes vis-à-vis de ce qui se passe dans le monde. Et Dieu sait qu'il y a matière à cela, en ce moment. Mais ça n'est pas un donneur de leçons (il laisse cela aux autres). Il pointe, par exemple, sans les juger les positions «post-modernistes ». Pas de conformisme de la dénonciation, pas de coups bas, mais l'art de laisser les argumentations tendancieuses ou spécieuses courir à leur perte, à la contradiction; avec quand même, me semble-t-il, la crainte que nous y soyons aussi entraînés. Ne cherchez pas une logique d'exposition, un plan. Il y a des observations (A. Le Dorze est un clinicien: lire le chapitre intitulé « La clinique, de la sensation au concept ») et

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des réflexions sur des sujets aussi différents que la dépendance, la séduction, la plainte, le mal, la normalité et la psychose, la pédagogie, la prévention et la fonction psychothérapique du psychiatre. Des récréations aussi, plus sérieuses qu'on ne pourrait le penser à première vue : sur la vie sexuelle de Catherine Millet ou le Père Noël, dont les conclusions surprendront. Mais, il n'assène pas, il prend son temps, il explique. Albert Le Dorze ne se résume pas (le pourrait-il luimême ?). Il faut le lire. On peut en être dérangé, mais toujours pour un report du questionnement au-delà du confort et des préjugés (et l'on s'accorde maintenant à penser que même les psychiatres et les psychanalystes en ont). Si, selon Hegel (Phénoménologie f1espri~, « c'est à ce dont se de satisfait un esprit qu'on mesure la grandeur de sa perte « on » ne peut pas dire que Le Dorze soit satisfait, ni même réconfortant. On ne peut pas, non plus, lui reprocher de ne pas l'être: il nous répondrait sans doute qu'il n'est pas là pour ça. Qui est-il donc? Il est ce psychiatre (idéal ou déniaisé, voire échaudé) qui n'oublie pas son antique mission émancipatrice mais refuse d'occuper la place du grand Autre, qui n'accepte pas que ses patients (et ses confrères sans doute aussi) prennent des vessies pour des lanternes, qui n'est pas dupe des illusoires brillances du Moi et de la massmédiatisation, qui « ne recule ni devant le négatif de l'humain, la dissymétrie de la relation soignante, ni devant la psychose; de plus en plus convaincu que s'y trouve sa propre vérité» (La fonction psychothérapique du psychiatre). On peut contester, nuancer, on ne peut nier qu'il y a là matière à autant de débats de fond, de grande importance pour les statuts de la psychiatrie et du psychiatre et qu'Albert Le Dorze apporte à ces sujets une abondante moisson de faits et d'idées, souvent originales et toujours stimulantes. Robert M.Palem (13/02/06).

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Introduction
Vagabonder... Circuler, errer sans but, fuguer, domicile pas vraiment fixe, pas trop de moyens de subsistance. Flâner serait moins péjoratif, ça se perçoit mieux... Se promener sans hâte, en jouissant du spectacle offert par le moment présent, tranquille. Musarder c'est aussi un joli mot: perdre son temps, muser sans ordre. Un certain style d'abord des rivages escarpés de la psychiatrie. Entre clinique de la maladie mentale et psychopathologie de la vie quotidienne. De l'alcool au Père Noël en passant par les commentaires littéraires, artistiques imposés par l'air du temps. Autrement dit: de la séduction thérapeutique aux risques de la dépendance, de la pédagogie à ce qui se voudrait prévention du Mal, de la littérature, des arts, de cette psyché épaisse et opaque irriguée par un Désir bel et bien prisonnier de son incarnation. D'une période où aliénation mentale et aliénation sociale devaient être confondues, comme la psychiatrie et la psychanalyse, à un présent où la dextérité biologique les aurait radicalement séparées. Assertions lapidaires aussi spécieuses que réductrices qui conduisent toutes à la marcescence de la psychiatrie. Rétrospectivement, passage d'une culture qui se voulait collectivement maîtresse du sens de l'Histoire, à une autre, qui, ballottée par cette Histoire devenue contingente,

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imprévisible se réfugie dans l'égotisme et ferait siennes les confidences de Liane de Pougy : «Je suis heureuse parce que je le veux, parce que le jour où je me suis fait courtisane j'ai rayé de ma vie tout souvenir, toute attache, la moindre obligation. Pour moi, il n'existe plus de devoir, ni aucune responsabilité qu'envers moi-même et mon désir, quelle indépendance, quelle enivrante liberté, plus de principe, plus de morale, plus de religion. »1 Schopenhauer promouvait la compassion, la Révolution française la fraternité, Villon le souci de nos frères humains et François d'Assise la charité. Importance des Maîtres, de l'enseignement, des engueulades amicales à propos de telle ou telle réflexion, de telle ou telle position théorique. Des disputaciones, des colloques, des congrès. Et surtout, la lente, rude, infinie confrontation à la détresse, au désarroi, aux angoisses térébrantes, à la douleur des patients. Ce désespoir face à notre impuissance. La trouble humiliation ressentie entre désir quasi-mégalomaniaque de comprendre l'humain et ce reste de compassion médicale qui veut consoler, soulager, soigner. Cette humilité, cette crainte dont nous ne devrions jamais nous départir: le silence, l'insomnie. Le psychiatre, cet être bizarre dont le métier utilise la vie privée comme outil thérapeutique. Obligation laïque de vivre - à contrôler continûment par l'Université, utilité des questions à choix multiples - afin de s'autoriser à discourir sur la vie, de savoir de quoi ça cause. Pour le meilleur ou le pire. Entre fête et nécrophilie. Servitude... Prétention extrême: ne pas ennuyer le lecteur. Qu'il me soit autorisé, en première intention, de rendre hommage à Gérard Blès, ce grand psychiatre disparu, les mains dans le cambouis, la tête dans les étoiles!
lBallet P. Lorient, ses Hommes Illustres. Le Faouët: Liv'Editions ; 2005, P 289.

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J'ai assisté à mon premier congrès de l'AFPEp2 en 1975. Confrontation à la bigarrure de la psychiatrie: des esprits brillants, des psychanalystes qui scintillent et même des psychiatres de secteur. Mais aussi des originaux, tel ce vieux psychiatre qui en pleine réunion plénière affirmait, sous les acclamations de la foule, que seul un toucher vaginal permettait de vérifier qu'une hystérique était vraiment frigide! A l'époque, il fallait se rebeller contre l'exclusivité administrative publique, un certain risque (fantasmatique?) d'étatisation de la psychiatrie. Il fallait défendre un exercice pluriel de celle-ci, défendre le colloque singulier médecin-malade, le libre choix par le patient de son praticien et de son lieu d'hospitalisation, défendre le secret et l'indépendance professionnelle du psychiatre. A cette époque - refoulant quelques questions posées en mai 68, qui, bien entendu, resurgiront plus tard - la croyance en un programme politique gouvernemental, commun aux forces du progrès, était censée résoudre, dans leur totalité, les problèmes du citoyen. Pourtant quelques voix répétaient, têtues, que la société civile n'était pas réductible à la militarisation publique, que le droit civil était une branche du droit privé, que la psychanalyse ne pouvait, opium du peuple comme la religion, se balayer d'un revers de main. Certains, aujourd'hui dinosaures, parlaient d'autogestion. C'est dans ce contexte, en 1974-1975, que j'ai connu Gérard Blès. Il m'a permis, comme d'autres enfants de 68, de ne pas me perdre, me consumer aux flammes d'idéologies totalitaires qui alors brillaient de tout leur éclat. Un psychiatre de l'Allemagne de l'Est, responsable d'un service chargé de soigner les malades atteints de dissidence politique ne confiait-il pas fièrement:« Je suis communiste d'abord, allemand ensuite, enfin psychiatre. » ?
2Association Française des Psychiatres d'Exercice Privé.

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Ces congrès de l'AFPEP ! Incroyables meetings où je respirais les fragrances d'authentiques réactionnaires, de gauchistes encore intacts, de conservateurs éclairés, de psy pur jus. J'y ai même rencontré Jean Oury qui, théoricien de la psychothérapie institutionnelle, m'apparaissait - nous maintenons cela au présent - comme un Modèle. Mais, qui plus est, il s'autorisait à dire des gros mots: neuroleptiques, électrochocs, il employait de drôles de formules: la psychiatrie et la psychanalyse, c'est la même chose. Etonnements. . . Mais aussi, à l'hôtel Nikko me semble-t-il, notre assemblée côtoyait un congrès de voyance et de parapsychologie. Après le repas du midi, une bonne dizaine de psy se trompèrent de salle mais ne réalisèrent leur erreur qu'après une bonne heure, on l'espère, somnolente. Ils revinrent à leurs amours légitimes sous le regard hilare de Gérard Blès qui, œcuménique, tenait ses ouailles, lâchait ou raccourcissait, selon les moments, la longe. Congrès, rencontres, échanges, cris, chuchotements, éclats de rire, complicités, rivalités, carte du tendre passionnée ou cabossée d'une année à l'autre. La vie! De l'exercice d'une psychiatrie où mes tendances autoritaires se seraient dissimulées derrière le paravent de la Passion pour le Bien Public, Gérard Blès et l'AFPEP m'ont fait accéder à une pratique où les jouissances d'emprise sont limitées, au-delà de la déontologie, par des réciprocités, par le constat peut-être désabusé mais incontournable de l'impossibilité d'une transparence absolue, -le secret des parents est le garant de celui des enfants, l'existence d'une sphère privée est la première des libertés sexuelles - par la nécessité du maintien d'une certaine ambiguïté qui visse le patient, envers et contre tout, à la place de Sujet Humain qui exerce son métier d'homme.

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C'est Vargas Llosa3 qui constate que toute tyrannie, toute dictature, abolit la vie privée, supprime l'intimité des relations, oblige à abdiquer toute participation dans les prises de décision et s'efforce par le contrôle de l'information, la corruption, de mettre en place - Orwell 1984 - une police de la pensée. Ne pas oublier que dans l'antiquité un homme cessait d'être libre par la seule volonté du vainqueur: esclave, chose, homme-meuble. La ligne de crête de tout travail de psychiatre serpente entre assujettissement et souci des singularités. Et justement, en 1977, au congrès mondial de Honolulu, l'URSS était condamnée comme utilisatrice de la psychiatrie à des fins politiques. Mille gouttes d'Halopéridol combattaient des schizophrénies torpides dont les symptômes consistaient en des idées politiques dissidentes, bourgeoises, contraires aux intérêts supérieurs des masses. Novlangue obsolète? Gérard Blès, avec l'aide de Dominique Bonnet, Paul Géhin et de quelques autres, pesa de tout son poids, et nous savons qu'il ne s'agit pas seulement d'une métaphore, pour engager la psychiatrie française et plus particulièrement l'AFPEP dans ce combat, éthique, comme en témoigne la lettre du 27 juin 1981 adressée aux Présidents des sociétés de l'Association Mondiale de Psychiatrie, proposant la nomination du Dr Anatolij Koryaguine comme membre honoraire à titre individuel de cette Association. Koryaguine, psychiatre soviétique adopté par l'AFPEP avait eu le malheur de dénoncer les médecins « qui collent à des sujets parfaitement sains des diagnostics de maladies inexistantes. »4 Et si Koryaguine a reçu une standing-ovation au congrès de l'AFPEP, à Vincennes en 1991, l'association prenait aussi la défense de psychiatres sud-américains poursuivis, torturés

3Vargas Dosa M. Le Nouvel Obset7Jateur. Le 25 avril2002, nO 1955. 4Koryaguine. P!Jchiatries. Paris: AFPEP, 1981; n° 46, p 48.

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pour leurs idées par des dictatures militaires. Ce combat n'était pas nul. Pour Gérard Blès, un psychiatre revenait d'un marché de Provence le cabas lesté de biochimie universitaire, de pensées sauvages lévistraussiennes, d'un bouquet garni de Lacan, de compassion, du code de déontologie, des œuvres complètes du marquis de Sade, de compétence, de la méthode Coué, d'un vieil électroencéphalogramme, d'un Machiavel jauni par le temps, sans doute d'une pincée de phénoménologie et de beaucoup d'humour, conditions indispensables au plaisir du penser. Balint a rehaussé une médecine générale centrée sur la consultation. Aujourd'hui la consultation psychiatrique singulière privée s'est élevée à un rang qui a permis à la psychiatrie générale de s'enrichir: il y a là, dans notre pratique, un trésor, une mine d'or à exploiter. Et ce métier que j'exerce, jour après jour, depuis tant d'années, entre quatre murs, sans fierté ni culpabilité particulières, en dépit de tout, me semble utile. Et circonstance aggravante: j'ai aimé et j'aime toujours cela.

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PREMIERE PARTIE CHAPITRE I
La fonction psychothérapique du psychiatre

CHAPITRE II
La clinique, de la sensation au concept

CHAPITRE III
Stratégies de la plainte: entre faiblesse morale et douleur d'exister

CHAPITRE IV
Acculturer la normalité quand on est (naît) psychotique

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CHAPITRE I : La fonction psychothérapique du psychiatre
A propos de quelques déterminismes
En outre) la libération des aliénations) que produit la connaissance des déterminismes par laquelle nous nous constituons en stijets) est une autre liberté, dont la crqyance au libre arbitre) comme en la spontanéité du désir, est une forme immature) infantile.

H. Atlan. Marcel Gauchet5 distingue historiquement trois âges de la personnalité, trois modélisations de l'inscription psychique de l'être-en -société. Le premier, la personnalité traditionnelle classique, préexiste à l'individu, caractérisé par son indépendance. Cette personnalité est ordonnée par l'incorporation - au sens de Maria Torok et de Nicolas Abraham (la crypte, le fantôme)et non pas par l'intériorisation, encore moins par l'introjection (processus d'assimilation, de croissance) des normes et usages collectifs, sociaux qui procurent une

5Gauchet M. « Essai de psychologie contemporaine. Paris: Gallimard, mars-avril 1998 ; 99, p 164-181. Et mai-août 1998; 100, P 189-206.

» Le Débat.

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assignation sécurisante, un statut sexuel, générationnel, professionnel à un être pour la société. L'appartenance communautaire territorialisée à une société holiste (Louis Dumont) procure une identité collective identique à l'identité du préindividu, ce qui permet ainsi la reconnaissance personnelle et collective. C'est la religion qui lie les parties du tout. Elle promeut un ordre du monde qui s'étend au cosmos entier. Elle définit le sacrifice, ce qui mérite l'offrande de notre vie et le sacrilège, le domaine de l'interdit. Les hiérarchies, l'autorité sont données d'emblée. Les solidarités sont naturelles. L'échange des femmes, donc la transmission de la vie, exige un certain fonctionnement social, institutionnalisé. Le lien précède les éléments à lier: nécessité de la famille, du clan, de la tribu. Les croyances communes se rattachent aux mythes qui permettent de métaboliser les affects destructeurs, les déliaisons pulsionnelles. Les frontières, normes de la communauté, pare-excitations, ne tolèrent, sous peine de dislocation traumatique, qu'un certain degré de désordre, un certain seuil d'agressivité. Le pilori attend les fauteurs de trouble qui doivent être impérativement punis. Freud affirme dès le « manuscrit H » que nous ne pouvons nous connaître que par l'intermédiaire de la projection extérieure. Celle-ci est une négation défensive de notre intériorité, c'est le mode de connaissance socialisé le plus primitif dont nous disposons. Dans ce cadre traditionnel, l'origine de tout malheur, de tout événement rebelle à l'harmonie du tout est toujours attribuée à l'autre, en position d'accusé. Il existe une pédagogie morale d'acculturation qui vise à éliminer le négatif de la collectivité en refoulant, en projetant ce qui est mauvais, sale, ce qui évoque la souffrance, la mort, la folie, le mal, la déliaison sociale; la « part maudite» de Bataille. Les ennemis, ce sont les autres, de culture, de religion différentes, porteurs du projeté des membres de la communauté, de ce dont ils ne veulent rien

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entendre, qu'ils ne réintrojectent pas. L'histoire officielle construit une image idyllique, angélique de cette communauté, s'offrant dans l'actuel à colmater les brèches du passé; les trublions, les anarchistes, les insensés doivent disparaître des hagiographies officielles. Une société assure son identité dans l'intégration du passé, affirme P. Chaunu. L'altérité à soi, source de désordre, ne se conçoit que d'origine externe, religieuse. La dette et les dépendances envers les dieux expriment la part invisible de l'homme, son dédoublement. Ce qui concourt pourtant à donner à l'homme son identité. Marcel Gauchet explique ainsi la possession, l'envoûtement où le corps cesse d'appartenir à son propriétaire pour devenir la voix des dieux permettant l'accession à des vérités cachées. L'expérience minimale de cette soustraction du corps réside dans l'expérience du rêve. L'invisible religieux se manifeste aussi par la parole prophétique qui, tel un corps étranger, jaillit d'une bouche quelconque, en dépit d'elle-même, et exprime des vérités inconnues. Successivement nous sommes ainsi confrontés à la sorcellerie, aux épisodes convulsionnaires, magnétiques, hystériques qui traduisent cliniquement la diversité de l'altérité à soi. Nous avons tous la nostalgie d'un monde sécurisant, plein; du Un, de la réconciliation transparente du visible et de l'invisible, du corps et de l'âme où régnerait une vérité indiscutable. Se souvenir que pour Heidegger l'habitus, la terre natale de l'Être se définit par le rassemblement de quatre régions: la terre, le ciel, les divins, les mortels. Telles seraient les conditions du déploiement du Monde, de l'ordre et de la beauté du cosmos et donc du langage qui précède la pensée. La raison est issue du monde mais elle l'oublie. La métaphysique de la technique, du savoir des apprentismaîtres de la nature, ne peut qu'appauvrir le monde et concourir à la déchéance de la pensée. Il faut reconnaître les

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quatre régions de l'Être pour parvenir à la sérénité, acquiescement de la pensée à la libre donation du monde. L'art imite la nature, le donné, qui nous sont extérieurs. Il les représente. L'œuvre est un objet plus ou moins construit, destiné à durer, plaire et enseigner. Ce qui témoigne d'un certain projet, inséré dans une culture donnée, dans une histoire rédigée par des hommes afin d'ordonnancer le chaos du monde. Œuvre jugée sublime, socialement goûtée et valorisée pour sa beauté esthétique. Nécessaire désubjectivation de l'artiste: on évoque plus volontiers son œuvre qui pourrait apparaître an-historique, épiphanie de l'art. Les thérapeutiques, dès lors qu'il y a désordre, devront réadapter celui qui en est porteur. Elles seront donc cathartiques ou actives et exemplaires. Cathartiques, visant à obtenir une situation de crise émotionnelle qui purifie des passions, qualifiées de mauvaises par la collectivité, en libérant les affects coincés. Mais l'expression collective pourra être jugée négative par la religion des ancêtres et donc réprimée: ainsi les convulsionnaires de Saint Médard ou le magnétisme de Mesmer, réprimés au nom de l'ordre public. Elles seront plus ou moins magico-religieuses, hypnotiques, non concernées par un mouvement psychique propre de l'individu, les thérapeutes mobilisant le non-volontaire, le non-intentionnel. Ou actives et exemplaires à l'opposé de l'hypnose en faisant appel à l'éducation, aux renforcements, récompenses-punitions, aux conditionnements collectifs. Gauchet ajoute que le monde de la personnalité traditionnelle est un monde sans inconscient car l'ordre symbolique, c'est-à-dire le théâtre, organise tous les rapports sociaux, collectifs et personnels: langue, religion, esthétique, techniques, morale. L'expérience commune se réfère en permanence à des symboles, éléments signifiants d'une culture organisés en système. Certes, à titre personnel, les acteurs peuvent être pourvus d'un inconscient mais celui-ci

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n'est pas isolable: il n'y a pas de rupture entre l'individuel et le réseau des significations sociales. Lévi-Strauss a forgé le concept d'efficacité symbolique pour rendre compte du caractère opératoire des pratiques magiques. Ce ne sont ni la croyance ou ses contenus, ni la suggestion, ni les effets de sens ou de signification qui expliquent cette efficacité. Rechtmann:« Elle se loge, si l'on peut dire, dans cette surprenante homologie formelle des systèmes symboliques, anatomiques et physiologiques qui rendraient possibles le passage de l'un à l'autre, la transformation de l'un entraînant une transformation équivalente dans l'autre et ainsi de suite. »6 Ce qui signerait la toute-puissance de la pensée collective holiste sur la biologie. Du coup, comme pour le chamanisme, ce sont les lois générales des systèmes symboliques qui expliquent l'efficacité de la psychanalyse sur les malades, et non ses propres théorisations. Encore moins les prétendues qualités subjectives d'un analyste qui ne tire son efficace que de la place qu'il occupe dans une culture donnée, déterminant ainsi une fonction dite analytique, thérapeutique. Rechtmann poursuit: « Lévi-Strauss nous invite à conclure que le chamanisme et la psychanalyse partagent au moins le fait qu'ils n'ont aucune efficacité propre. Car, de la même manière qu'il n'y avait rien de magique dans l'efficacité de la magie, il n'y aurait rien de psychanalytique dans l'efficacité de la psychanalyse. »7 Au-delà de l'inconscient, il y aurait donc le symbolique. Telles seraient les conditions nécessaires à la rencontre de la parole prophétique de l'analyste et du corps possédé de l'hystérique. La linguistique s'affiche désormais comme référence scientifique absolue. L'efficacité symbolique suppose
6Rechtmann R. « De l'efficacité thérapeutique et « symbolique» de la structure.» In: L'évolution p!ychiatrique. Paris: Elsevier, septembre 2000 ; volume 65, n03, p 521. 7Rechtmann R. Ibid. P 520.

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l'affranchissement de l'affect, du pathos. Un sujet n'est qu'un signifiant pour un autre signifiant, le signifiant précède le signifié. C'est le monde des mots qui crée celui des choses. Penser le réel reviendrait à le symboliser, le représenter, à construire des modèles mathématiques homologues aux lois de fonctionnement du cerveau et à étudier les lois de leurs transformations. Le symbolique devient le système de représentation fondé sur le langage: soit sur des signes qui déterminent le sujet à son insu en lui permettant de s'y référer lorsqu'il exerce sa faculté de symbolisation. Apprendre à parler, apprendre tout court, c'est constater que le langage nous précède, que le monde existe avant nous et que du coup nous ne pourrons, de l'extérieur, en maîtriser qu'une faible partie. Modernité du texte de Ferenczi sur la confusion des langues et la séduction adultes-enfants. Mais, comme le note M. Gauchet, nous en sommes à une science de l'inexistence du sujet historique. Le deuxième âge de la personnalité selon Marcel Gauchet correspond à l'individu bourgeois, moderne, celui de la Révolution française, des Lumières, de la Vienne de Freud aux années soixante. Politiquement, une rupture se produit entre les religions primitives, « démocratiques» des ancêtres et les religions qui déplacent la frontière entre le visible et l'invisible, le sacré et le profane: désormais le clergé est élu en tant qu'incarnation de l'invisible, représentant des dieux parmi les hommes. Du coup, certains commandent et d'autres, assujettis, doivent obéir. Selon Marcel Gauchet, tel est le socle dont procèderait la création de l'État, ce formidable outil humain, étayé sur le pouvoir spirituel du monothéisme juif puis du christianisme. La modernité est le passage plus ou moins chaotique de l'hétéronomie à l'autonomie. Ce processus de sortie de la religion et de désenchantement du monde est aussi celui qui reconnaît en droit la liberté des choix amoureux, de la

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critique individuelle. L'inscription psychique de ce combat entre la précédence du collectif, de la tradition, du symbolique, de l'appartenance et le désir de liberté individuelle est un processus d'intériorisation ou d'introjection, et non d'incorporation, de la norme. Il s'agit de rendre conscient et voulu ce qui était auparavant imposé de l'extérieur. L'inconscient est cette zone psychique nocturne où se réfugie la part du symbolique ou de la culture qui n'a plus de place au niveau collectif. Il est de l'ordre de l'inscription sociale, d'où le lien entre inconscient et enfance, inconscient et éducation, inconscient et sexualité. D'où l'efflorescence de mouvements pédagogiques et sexologiques progressistes. Le conflit entre incorporation de la norme et intériorisation volontaire érige le devoir et la responsabilité individuelle en valeurs suprêmes. Le conflit devient interne à la personnalité : le surmoi culpabilise, coincé entre des normes persécutrices et des désirs individuels irrépressibles et transgressifs. Le centre de la subjectivité bascule du Moi conscient normativé, où l'altérité et l'invisible sont expliqués par la religion, à un inconscient pulsionnel propre susceptible d'exprimer ses désirs, son altérité à soi, selon des destins strictement individuels. Dès 1800, le Traité médico-p!Jchologique Pinel fondait le de traitement moral, à savoir une prise possible de l'aliéné sur son aliénation, en s'appuyant, comme Hegel le suggérait, sur le reste de la raison. Il faut gagner la confiance du malade, toujours capable d'un appel à l'autre, lui parler avec la plus grande franchise du désir thérapeutique - on ne parlait pas encore à l'époque de moi auxiliaire -, combattre les idées morbides par une conversation, une alliance pédagogique avec la partie raisonnable de l'aliéné. Il ne s'agit pas seulement, comme dans l'hypnose, de « l'art de subjuguer et de dompter pour ainsi dire l'aliéné en le mettant dans l'étroite dépendance d'un homme... propre à exercer sur lui un

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empire irrésistible. »8 Et Pinel, selon Gauchet9, avait bien vu qu'au-delà d'Hegel, qui voulait réduire l'aliénation mentale au domaine de la raison, il était question d'un sujet de la folie en proie aux affections animales, aux passions. . . Politiquement, l'autonomie c'est« l'historicité, la quête de soi au travers du changement conscient et délibéré. »10 Le sujet historique ne peut désormais se référer à aucune transcendance surnaturelle. Il existe un impératif de réflexivité : « se rendre compte à soi-même de ce qu'on est et de ce qu'on fait. »11 Nécessité de l'auto-compréhension et de l'autojustification. La tradition ne présume en rien du présent et le nouveau peut prendre le visage de l'inconnu. Néanmoins pour comprendre le monde, il faut tenir compte de l'histoire, accepter de vieillir de quelques siècles. La subjectivité est une catégorie qui dépasse la simple présence qui se doit désormais de collaborer à une citoyenneté démocratique . . . jama1s acqUlse. L'inconscient échappe par défmition à une saisie réflexive totale. Nous ignorons une partie, séparée, de notre moi à l'origine de notre intime, de notre identité véritable. Ceci n'a rien à voir avec la volonté classique de tout connaître de nous-mêmes, d'une transparence absolue qui nous rendrait maîtres de la nature. Nous sommes condamnés à une« aliénation» dont l'origine nous est totalement interne, à une division subjective qui prend la place de la dépendance aux dieux, au drame d'une dépossession de nousmêmes, lieu d'action de l'hypnose. Cet irréfléchi, constitutif de nous-mêmes, séparé de notre conscience nous impose l'analyse, notre psychanalyse, afin d'accéder à une vérité jamais totalement acquise dans un processus d'émancipation garanti par la libre association des
8Swain G. Le st!ietde lafolie. Paris: Calmann-Levy ; 1977, P 133. 9Gauchet M. De Pinel à Freud. Paris: Calmann- Lévy ; 1977, P 25. 10Gauchet M. La conditionhistorique.Paris: Stock; 2003, P 201. 11Gauchet M. Ibid. P 202.

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idées. La modernité est la capacité de croire en la richesse de la vie psychique intérieure et par conséquent en la liberté. C'est l'individu qui détermine le sens, la valeur de ce qu'il accepte. La résistance à cette sortie de la religion se fait entendre du côté de l'idéologie. La religion laïque combat la religion en empruntant les mécanismes de la croyance religieuse: il existe une transcendance collective qui mérite que l'on sacrifie ses désirs, sa vie individuelle. Mais Fukuyama12 comme Marcel Gauchet estime que les idéologies de la nation et de l'intégrisme religieux les plus décisives, ne résisteront pas à l'acide de l'individualisme libéral moderne. Et c'est à l'art qu'est dévolue la charge de dévoiler l'invisible, l'altérité, l'inconscient. L'art pour l'art devient une nouvelle religion laïque ou plutôt un religieux hors religion qui s'éloigne du culte du beau, du sublime. C'est le travail de l'artiste qui désormais prime. L'histoire du sujet de la psychanalyse devient celle de l'émancipation de l'individu libéral et démocratique, étudié de l'intérieur, dans ses expériences, au travers de sa propre idée sur soi-même, bref dans la recherche de sa vérité. La psychanalyse doit permettre à chacun, comme l'énonce René Major, « la modification de son rapport subjectif à sa propre histoire et une limitation de la portée des déterminés psychiques dans son rapport à soi-même et aux autres. »13Le sujet souffrant est un sujet non encore advenu. J. Lacan affirme qu'il appartient à l'analyste d'ordonner les paroles qu'il entend et de leur donner un sens, une signification. Pour faire une bonne analyse, il faut l'accord, l'entente entre l'analysant et l'analyste. »14 Dans cette optique l'analyse ne
12Fukuyama F. La fin de l'histoireet le dernierhomme. Paris: La Table Ronde; 2002. 13Major R. « La psychanalyse» Le maga;dne littéraire.Paris: février 2004 ; n0428, p 32. 14LacanJ. Le maga;dnelittéraire.p 27.

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peut être que laïque, non concernée par des références religieuses, médicales ou d'hygiène mentale. C'est «un lieu d'hospitalité inconditionnelle à l'autre »15 et critique par rapport au social, au politique, à l'État. Les analysants ne sont pas des patients, «ils ne reçoivent pas de soins, ils parlent. »16 L'hypnose, le traitement moral pédagogique sont récusés par le jugement démocratique comme traductions exemplaires de l'aliénation à autrui, tentant de suturer, comme la religion, cette nostalgie du Un, l'incontournable et définitive division subjective née du savoir inconscient que le sujet détient sur lui-même et qu'il transfère sur un autre. La philosophie n'est pas en reste qui toujours veut faire s'équivaloir pensée et conscience. Pourtant, comme le constate Marcel Gauchet, ne peut-on pas estimer que la psychanalyse conjugue avec élégance les deux pôles opposés de l'hypnose et du traitement moral, rationnelle mais désormais individuelle et critique par rapport aux institutions? Les maîtres doivent être écoutés et contestés. Cette volonté affichée des analystes de présenter leur travail comme une expérience culturelle devrait aussi, par contrecoup, interdire aux tenants de cette position à mon avis indiscutable, de juger les thérapies, médicales ou non, prises en charge par la sécurité sociale et destinées à soulager ou à guérir les souffrances des maladies psychiques. Le Pape J-A. Miller dérape lorsque dans l'Express du 23 février 2004, récusant à juste titre toute évaluation de la psychanalyse, il évalue - au nom de quoi? - les psychothérapies: les TCC (Thérapies Cognitivo-Comportementalistes) seraient néfastes en misant sur le court terme, en sacrifiant l'avenir de façon cruelle et autoritaire. Ceci résonne davantage du côté du jugement moral que de la rigueur scientifique propre à
15Major R. Le maga;;jne littéraire. p 33. 16Henri-Lévy B. Le NouvelAne. Paris:

janvier 2004;

n03, p 2.

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l'analyse structurale. Roland Gori, psychanalyste, estime lui aussi dans le Monde du 26 février 2004, qu'avec les TCC « on est dans la soumission librement consentie et que c'est politiquement dangereux.» J-A. Miller ajoutait dans son article que la seule évaluation possible était « une autoévaluation par le patient lui-même. » F. Roustang ne posait-il pas une bonne question lorsqu'il qualifiait d'hypnose au long cours l'évolution de certaines analyses? Sans doute faut-il inscrire les anciens maoïstes, selon les conseils éclairés du philosophe Peter Sloterdijk, à « un cours de déceptions» pour mutins de Panurge comme le dit P. Muray. Cela pourrait leur permettre de retirer quelques leçons de leurs erreurs muséales et de leurs apprentissages historiques négatifs qui, d'une idéologie religieuse à une autre, les a conduit au thérapeutisme, au politically correct, qui affirme que personne ne pense plus que l'autre dit ce qu'il veut dire, qu'il convient en permanence de prêter des arrière-pensées à tous, donc de se méfier, de dénoncer, de calomnier, de manier l'insulte, de démasquer les traîtres inévitablement étiquetés fascistes ou racistes: la causalité diabolique et projective de Léon Poliakov est à l'œuvre dans une suspicion paranoïaque généralisée. Et pourtant, selon Finkielkraut17, sortir de l'adolescence serait n'avoir plus besoin d'un salaud pour incarner la mauvaise part de l'histoire. Le troisième âge de la personnalité, selon notre auteur, est celui de la personnalité contemporaine, résultat d'un socius marqué par la pacification, la réduction de la violence physique, la disparition de l'éducation autoritaire, l'épanouissement sexuel revendiqué comme valeur, la mobilité géographique, la mondialisation, l'évitement plutôt que l'affrontement.
17Pinkielkraut A. et Sloterclijk P. Les battements du monde. Paris: Pauvert ; 2003, P 148.

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Politiquement, l'histoire de l'individu se conclut par la victoire du singulier, de l'égalité, du marché, de l'individualisme libéral. La famille autrefois lieu contraignant d'alliances, d'échanges, de reconnaissances ne socialise plus. Par socialisation était entendue la création d'un espace d'introjection des normes visant à permettre l'anonymat de soi, une excentration qui crée le sens du public, de l'universalité, de l'objectivité, du politique. Aujourd'hui c'est à l'École, qui d'Instruction Publique est devenue Éducation Nationale, à l'État-pourvoyeur sur lequel s'étaie l'individualisme que l'on demande d'assumer ces processus. Les mécanismes d'identification et donc d'idéalisation, de modélisation n'ont plus cours. Il n'y a plus de désexualisation post-cedipienne surmoïque. La honte, la culpabilité, le sens de la dette ont disparu. L'individu contemporain doit être luimême d'où la personnalisation des adhésions et leur réversibilité. Chacun doit se constituer des réseaux mais qui ne suppriment pas l'adhérence à soi-même. Le lien social n'est plus que le résultat-zapping d'un agrégat d'actions individuelles. Les institutions sont au service des hommes et non plus l'inverse. Les connexions se font sur des collectifs associatifs miniaturisés et très spécifiques: regroupements des parents dont les enfants sont homosexuels, des femmes de curés, des T.O.C... La seule « religion» tolérée par le libéralisme avancé, par la démocratie, c'est le New-Age, ère du Verseau qui récuse matérialisme et mécanicisme, croit à l'Esprit, cet Être absolu qui réside dans les humains et les choses du cosmos. Ce New-Age moral se saisit d'éléments épars de diverses religions, les synthétise mais ne tolère les commandements d'une Église établie à prétentions universelles, les curés, rabbins ou pasteurs. Il est permis de douter que le New-Age réponde aux critères stricts d'une religion dont les adeptes seraient hors monde, hors siècle, pour qui le vrai serait audelà d'une mort, du coup radicale. L'invisible, la possession,

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la prophétie servent de piliers au dernier salon de l'occultisme et de la voyance à la porte de Versailles. Plus que d'un retour de la religion, il s'agit d'un selfservice de religiosité, d'une adhésion transitoire à une idéologie collective censée, comme les sectes, nous donner des réponses clés en main à un moment donné de notre histoire. Mais il n'y a plus de sacralisation, il n'est pas question de sacrifier sa vie. Nous assistons à une «extemalisation complète du sens de l'être en société de l'individu.» Dictature du look, de l'image. A la limite, l'intériorité psychique est un concept dépassé, haro sur le fantasme! Les conflits entre soimême et l'autre à l'intérieur de soi sont devenus des conflits entre un autre extérieur, étranger et un moi désiré toutpuissant. Le concret et ses divisions intérieur/extérieur, public/privé, intime/social sont obsolètes. Sartrisme bien vivant: l'homme est trop fier pour avoir un passé, cela gêne le devenir, nous ne pouvons plus rougir de quoi que ce soit car les scrupules ont disparu. L'Histoire, les führers, la transcendance, la précédence ne sont plus crédibles. L'avenir ne peut plus faire l'objet d'une foi au sens strict. C'est une inconnue. Les Nom-du-Père ne servent plus à rien. Les interdits ne sont que des tabous à faire exploser. Il faut détruire la loi œdipienne vermoulue, effacer les traces de la fonction paternelle, les droits des enfants valent ceux des parents, il n'y a rien à transmettre. Or communication et transmission ne sont pas pour Régis Debray, médiologue, synonymes. La communicationinformation est pour lui spatiale et réciproque alors que la transmission est temporelle et à sens unique. La communication concerne nos contemporains, la géographie, la diffusion de messages par des médias de plus en plus performants. Ce qui peut aboutir à une communion de masse mais risque aussi de faire rêver à des rapports humains aussi opératoires que les systèmes techniques, s'y réduisant,

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supprimant du coup toutes différences entre individus ou collectivités. Alors que les savoirs sus ou insus à transmettre concernent des sujets séparés par un espace temps: il y a d'emblée dissymétrie des places. La modernité refuse les conséquences de l'existence de deux seuls sexes et vise à la neutralité sexuelle. Les choix amoureux ne sauraient contraindre. Il n'existe que des sexualités différentes dont l'exercice s'équivaut, ceci au nom des Droits de l'homme. Sacrifier un plaisir partiel sur l'autel de la communauté civilisée freudienne est inconcevable. Il ne s'agit que de genres sexuels différents purement déterminés par le social, l'éducation, la tradition et donc réversibles. La sexualité est dénaturée, elle devient une marchandise contractualisable. Le transsexualisme n'est plus un trouble psychique mais un mode d'existence. La chirurgie est un instrument au service des désirs du Moi. Le corps est totalement disponible, privatisé et ne saurait être limité par l'anatomie, la physiologie. On recherche le ni homme ni femme, l'hermaphrodisme, l'androgyne, le queer, le métro sexuel. Houellebecq dans Les Particules élémentaires nous fait espérer la maîtrise totale du désir, des plaisirs de notre moi. Par la technique, il est possible de faire coïncider l'imaginaire et le réel. Un enfant si je veux mais aussi, grâce au diagnostic préimplantatoire et aux manipulations génétiques, un enfant comme je veux et ce, désormais, sans le recours nécessaire à l'homme, à un père. Réalisation d'un fantasme de toute-puissance. Droit à l'enfant. La science clôture le fantasme et la lutte des sexes. Le manque n'existe plus, toute utopie peut se réaliser, l'histoire de l'homme est purement narrative. Reproduction de l'économie: pas de stock intellectuel, flexibilité maximale instantanée. « Cet être-avec-le-monde-avoisinant », branché, débranché quand l'autre est perçu comme menaçant, négocie volontiers avec ses symptômes, ses comportements néfastes. Les visées

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d'élucidation, la recherche de la vérité ne sont plus indispensables au contemporain, entièrement propriétaire de son Moi. Peu lui chaut que l'impulsion s'origine dans un inconscient quelconque, ce qui compte c'est d'être soi-même, non divisé, sans entraves, festif, voué au droit de consommer toutes ses chances. Les conflits moil çal surmoi sont remplacés par des conflits concernant le moi-idéal, instance narcissique: d'où le culte de l'excellence, le moi se comparant sans cesse à des images. Mais le refus de toute distinction laisse éclater la compétition entre forts et faibles, l'espace public risque de se transformer en arène. D'où aussi la communion des moiidéaux, les phénomènes de masse, de mass-médiatisation, de contagion collective qui pourraient laisser croire au retour des communautés archaïques; mais ces adhésions sont, là aussi, labiles, versatiles, non contraignantes. Aujourd'hui, la classification freudienne distinguant névrose, psychose et perversion est largement remise en question. Il en va de même pour le terme de structure auquel est souvent préféré celui de problématique. D'où l'existence de classifications vagues comme toxicomanies, troubles du comportement, du caractère. Mais surtout nous assistons à une inflation du concept d'état-limite. Les états-limites, ce sont des catégories nouvelles, entre névrose et psychose, qu'il ne faut pas confondre avec les borderlines désignant des psychotiques qui paraissent non psychotiques du point de vue des symptômes. L'état-limite serait un état intermédiaire entre la névrose et la psychose, mais ni une névrose ni une psychose. L'une des définitions les plus éclairantes qu'on pourrait donner de l'état-limite se réfère à Winnicott avec le concept d'espace transitionnel. Cette aire transitionnelle, entre le bébé et sa mère, n'appartient ni au bébé ni à la mère mais aux deux. C'est un espace dans lequel on ne peut pas dire: « Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est à toi. » C'est un

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espace de socialisation, de sublimation qui est donc à l'articulation d'un désir purement individuel, celui de l'enfant qui dit « je veux », et du désir de la mère, plus ou moins renforcé ou contredit par celui du père, de la société, de la tradition, et qui dit: « ceci est possible, ceci n'est pas possible, je te frustre pour telle raison. » A partir de désirs strictement individuels, donc potentiellement psychotiques, pervers, un enfant qui veut tout et n'importe quoi doit devenir un être collectivisable, social. Nous avons affaire à un processus dynamique. Comme le dit Winnicott, un nourrisson en tant que tel, ça n'existe pas. Ça n'existe que par son environnement maternel. Winnicott ajoute: l'objet qui existe dans l'espace transitionnel, l'as-tu créé, l'as-tu trouvé? Là n'est pas la question: l'objet est à la fois créé et trouvé. Il est créé, il appartient en propre à la subjectivité de l'enfant et il est trouvé, il appartient à la subjectivité sociale de la mère. Ce qui permet la sublimation des pulsions sexuelles propres de l'enfant en valeurs sociales, partageables collectivement. Ceci s'échelonne sur toute la vie car ce qui prend la place de la mère, c'est l'environnement culturel. C'est ainsi que s'acquiert un sentiment suffisant de sécurité, de confiance en soi. Un environnement maternel suffisamment bon, selon l'expression de Winnicott, procurera à l'enfant une assise narcissique, gardienne de la vie, d'une grande stabilité. Si ce processus transitionnel de séparation ne s'effectue pas correctement, nous sommes confrontés à deux possibilités. La subjectivité absolue de l'enfant l'emporte, la mère ou ce qui en tient lieu, l'environnement maternel, éducatif ne réussit pas à marquer d'une empreinte quelconque la psyché, le surmoi de l'enfant, il s'agit alors d'un enfant « sauvage» exprimant librement des pulsions perverses polymorphes ou d'un enfant psychotique délirant, persuadé qu'il est le maître du monde puisque ce monde qui aurait dû lui être présenté par la mère est dénié et qu'il ne peut rien introjecter ; ou bien le désir de la mère, en tant que

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représentante de la tradition sociale, écrase le désir de l'enfant qui n'a droit à aucune subjectivité, c'est l'incorporation obligatoire. Ce que Freud appelle pare-excitations, Anzieu Moi-Peau et Winnicott espace transitionnel est, dans l'état-limite, totalement poreux. Il est difficile d'affirmer: lui c'est lui et moi c'est moi. Les interstices sont tels que le sujet-limite doit être rassuré, sécurisé par son environnement. La vie se résume à des évènements, à des traumatismes. Un orage dans l'Atlantique peut naître des battements d'ailes d'un papillon dans le Pacifique; l'état-limite réagit ainsi, d'une manière inattendue et désadaptée qui convoque l'affectivité, l'amour de soi et des autres. Le sujet-limite est une personnalité totalement sensible aux variations du monde extérieur, entre dépression et exaltation. Le fantasme y a un statut particulier. Normalement, l'objet n'existe que dans un drame et ceci concernerait au moins deux personnes; dans l'état-limite l'autre n'est pas mis en scène mais utilisé comme pare-excitations afin d'éviter intrusion ou destruction. D'où la tentative d'extemalisation du sens de l'êtreen-société du sujet-limite. Ce qui rejoint la lecture fonctionnaliste freudienne quant au monde extérieur depuis Inhibition, {Jmptôme et angoisse en 1926. Freud a toujours maintenu que derrière le fantasme, le signe, le langage, il fallait retrouver l'événement, le souvenir, la perception de la chose (par exemple le rêve de l'homme aux loups qui déclenche la névrose infantile à quatre ans). Cette angoisse est ici angoisse devant un danger réel. Il s'agit de la castration imposée par un père tyrannique, qui entraîne le refoulement et la défense. Ceci correspond au moment de la différenciation moi/non-moi, lorsque le Moi devient moi-plaisir, par introjection, hallucination de désir et que l'extérieur, le non-moi, est haï. Or le danger extérieur perçu peut se fuir, c'est l'épreuve de la réalité. Au contraire de l'excitation

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