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Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement

De
303 pages
Après 50 ans d'aide publique au développement l'écart entre pays les plus riches et pays les plus pauvres n'a pas été réduit. Ce constat conduit à s'interroger sur les causes de l'échec. Parmi ces causes, les différences de culture ne jouent-elles pas un rôle déterminant jusque-là par trop négligé ? Cet ouvrage s'attache à démontrer que l'aide au développement de l'Afrique subsaharienne n'atteint pas son but du fait des différences culturelles entre apporteurs et bénéficiaires de l'aide, disparités qu'il convient de confronter au rationalisme et aux théories des décideurs économiques. Donateurs et bénéficiaires doivent d'abord prendre en compte leurs différences mutuelles.
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VALEURS CULTURELLES
ET ÉCHEC DE L'AIDE

AU DÉVELOPPEMENT
APPLICATION A L'AFRIQUE SUBSAHARIENNE

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7939-5 EAN : 9782747579391

Jean-Placide KEZA

VALEURS CULTURELLES
ET ÉCHEC DE L'AIDE

AU DÉVELOPPEMENT
APPLICATION A L'AFRIQUE SUBSAHARIENNE

L'Harmattan S-7,rue de l'ÉcolePolytechnique

L'Ha

tt8. HonlJ'Îe HONGRIE

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Jtalia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino

7S00SParis FRANCE

ITALIE

L'HARMATTAN Collection Emploi, Industrie et Territoire dirigée par Gilbert BENHA YOUN, Maurice CATIN et Bernard PLANQUE Gilbert BENHA YOUN et Steve BAZEN (sous la dire de), Salaire minimum et bas salaires, 1995, 400 p. Christel ALVERGNE, Vingt-cinq ans d'évolution de l'industrie et des territoires français, 1997, 208 p. Antje BURMEISTER et Guy JOIGNAUX (sous ta directions de), Infrastructures de transport et territoires Approches de quelques grands projets, t 997, 320 p. Gilbert BENHA YOUN, Maurice CATIN et Henri REGNAULT (sous la dire de), L'Europe et la Méditerranée: intégration économique et libre-échange, 1997, t 92 p. Jean BERNARD et Maurice CATIN (sous la dire de), Les conditions économiques du changement technologique, 1998, 302 p. Gilbert BENHA YOUN, Nathalie GAUSSIER et Bernard PLANQUE (sous la dire de), L'ancrage territorial du développement durable: de nouvelles perspectives, 1999, 352 p. Maurice CATIN, Jean-Yves LESUEUR et Yves ZENOU (sous la dire de), Stratégies, concurrence et mutations industrielles, 1999, 304 p. Gilbert BENHA YOUN, Nathalie GAUSSIER et Bernard PLANQUE (sous la dir. de), Économie des régions méditerranéennes et développement durable, 1999, 208 p. Jean-Pierre GILLY et André TORRE (sous la dir. de), Dynamique de proximité, 2000, 304 p. Pierre-Henri DERYCKE (sous la dire de), Structure des villes, entreprises et marchés urbains, 2000, 240 p. Olivier GUY ADER, L'évaluation économique de la régulation des pêches, 2000, 366 p. Raphael BAR-EL, Gilbert BENHA YOUN et Ehud MENIP AZ, Regional Cooperation in a Regional Context, 2000, 320 p. Maurice CATIN, Bernard GUILHON et Christian LEBAS (sous la dire de), Activités technologiques, connaissances et organisation, 2001, 236 p. Jean BROT et Hubert GÉRARDIN (sous la dir. de), Infrastructures et développement, 2001, 300 p. Henri REGNAULT et Bernard ROUX, (sous la dire de), Relations euroméditerranéennes et libéralisation agricole, 2002, 296 p. Henri REGNAULT, (sous la dire de), Intégration euro-méditerranéenne et stratégies économiques, 2003, 352 p. Jun LU, S'implanter en Chine: un enjeu pour le développement des entreprises françaises, 2003, 192 p. René TEBOUL (sous la dir. de), Les mutations technologiques, institutionnelles et sociales dans l'économie de la culture, 2004, 288 p. Placide KEZA, Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement Application à l'Afrique Subsaharienne, 2004, 304 p, à paraître.

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-

A mes Parents, A Marie-Jeanne et Prunelle.

En hommage respectueux au Professeur Philippe Barthélemy

Remerciements

Cet ouvrage n'aurait pu aboutir sans la contribution nombreuses personnes que je tiens à remercier.

de

En premier lieu, je tiens à remercier le Professeur Gérard Fouilloux, envers lequel ma dette est la plus grande, non seulement pour m'avoir suggéré l'idée d'écrire ce livre, pour le soutien indéfectible et ses conseils éclairés, mais aussi pour l'amour de l'Afrique en général, et du Congo en particulier, que nous partageons. Ma dette est également lourde envers l'équipe du CEREFI de la Faculté d'Économie Appliquée de l'Université Paul Cézanne AixMarseille III et notamment le Professeur Roland Granier qui m'a assuré de son soutien et de ses conseils.

PRÉFACE Les interrogations des économistes, des responsables gouvernementaux et de diverses institutions internationales face à l'échec, notamment en Afrique, des aides1 au développement consenties par le monde riche devaient inévitablement surgir un jour ou l'autre, après quatre ou cinq décennies de gaspillages manifestes et de patente inefficacité. Peu importe ici (et désormais) de savoir si l'effort consenti a vraiment atteint un pourcentage prédéfini du PIB des pays donateurs, proportion dont nul ne sait d'ailleurs l'origine et la signification exactes parce qu'en pourcentage du PIB des nations bénéficiaires cette aide était en général très substantielle et car l'inefficacité de ces prêts - d'ailleurs souvent suivis de moratoires, de ré-échelonnements ou de renégociations - et/ou de ces dons est telle que J'on est bien souvent et logiquement tenté de se dire qu'il est encore heureux qu'ils n'aient pas revêtu une ampleur plus grande. L'aide aux pays moins développés fut définie en des temps où les sirènes d'un constructivisme à l'occidentale laissaient faussement supposer que l'état des connaissances économiques rendait tout possible pourvu que soient injectés les moyens financiers adéquats, en des temps aussi où les décolonisations encore récentes conduisaient nombre de pays occidentaux à cultiver une culpabilité paralysante, excluant tout contrôle d'opportunité (a priori) quant aux projets envisagés et aux sommes demandées par les receveurs d'aide, ainsi que tout contrôle a posteriori de la pertinence des usages qui en avaient réellement été faits. Elle fut de même conçue à une époque où nombre de liens politiques interindividuels entre dirigeants du Nord et du Sud, issus de la colonisation ou des processus (parfois fort longs) de décolonisation, représentaient une dangereuse porte ouverte sur bien des compromissions et combinaisons à la fois douteuses, juteuses et répétitives. Pour toutes ces raisons les principes de l'assistance et de

l'aide

réexaminés.
1 Publiques, notamment.

-

si ce n'est leur raison d'être

-

méritent assurément d'être

8

Préface

De ces divers points de vue l'essai de Jean-Placide Keza constitue un livre à la fois courageux et pertinent. Courageux car l'auteur n'hésite pas à remettre en cause tous les principes généralement invoqués pour justifier l'aide, qu'il s'agisse des pays pourvoyeurs ou des nations bénéficiaires: quel que soit le point de vue retenu - et Keza passe volontiers de l'un à l'autre avec une aisance que seule peut sans doute expliquer sa double appartenance culturelle2 - les arrière-pensées, les intérêts plus ou moins savamment occultés, les compromissions les plus inavouables et les détournements les plus choquants sont impitoyablement traqués et démasqués. Pertinent ensuite car l'auteur prend appui sur une grille de lecture qui donne la primauté au rôle des cultures et accorde une attention soutenue aux disparités culturelles qui séparent les fournisseurs d'aide, d'une part, de ceux qui la reçoivent, d'autre part. Le fossé culturel, somme toute bien naturel, qui sépare l'Afrique subsaharienne et les pays du monde occidental développé, éclaire d'un jour nouveau l'ineptie de l'aide publique telle qu'elle a été conçue pendant trois décennies au moins (approximativement 1950-1980). En même temps sont mis en lumière, sans la moindre concession, les points de vue parfaitement intéressés3 tant des donateurs riches que des gouvernants plus ou moins "fantoches" qui se succèdent imperturbablement à la tête de la plupart des pays africains depuis les diverses décolonisations... Et, plus encore, ce livre, bien au-delà d'un contenu parfois anecdotique tout à fait authentique et tristement succulent, met clairement en valeur le fossé d'incompréhension qui ne peut manquer de séparer les populations africaines, leurs mentalités, leurs traditions, leurs croyances, du rationalisme économique occidental qui se crut seul habilité, pendant plus de trente ans, à définir les programmes de développement et, subsidiairement, l'ampleur de l'aide à leur affecter.

Ainsi la recherche de Keza renoue avec des approches du sousdéveloppement et du développementqui s'étaient déjà manifestées au cours des années 1950 (surtout), portant les signatures de Higgins4,
2 Africaine évidemment, mais largement aussi française et européenne. 3 Ou faussement désintéressés. .. 4 Par exemple le substantiel chapitre 12 ("cultural determinism") de son grand ouvrage Economie Development, Norton, New York 1959, réédité en 1968.

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9

Boeke5, Mende6 et plus encore, en France notamment, de Balandier7, pour disparaître ensuite de l'horizon des spécialistes du développement et s'enfoncer dans un oubli pour le moins regrettable. Et elle s'inscrit aussi, à n'en pas douter, dans la perspective des tentatives actuelles de retour aux préoccupations culturelles et d'intégration de la culture dans l'analyse des relations économiques entre individus, groupes sociaux, régions et nations8. C'est un fait que les attaques du paradigme néoclassique se démultiplient et vont en s'amplifiant. Ce dernier, toujours dominant et fondé sur J'individualisme méthodologique et le principe de rationalité, consacre en effet l'existence d'un homo œconomicus universel, centre de décision autonome, et s'inscrit dans une épistémologie déductivo-nomologique de l'explication scientifique. Et c'est bien par référence à ce paradigme dominant que l'on détecte les écoles non orthodoxes. Les procédures de décision de la théorie des choix rationnels impliquent une rationalité instrumentale postulant la recherche d'une adéquation entre des moyens et des fins dans un environnement donné, ou encore une rationalité optimisatrice consistant en la maximisation d'une fonction objectif sous contraintes, tout cela se trouvant sous-tendu par une logique utilitariste. Malgré bien des critiques d'ordre ontologique et méthodologique adressées à l'homo œconomicus et malgré l'hypothèse rationalité substantive9, l'économiste conventionnel ne parvient pas ou très mal - à penser conjointement la culture et la dynamique

heuristique d'une rationalité procédurale se substituant à une

économique, laissant à la sociologie les "actions non logiques" (Pareto) et la "rationalité en valeurs" (Weber). Seules les écoles

5 Voir par exemple, Economics and Economic Policy of Dual Societies, 1953. 6 Notamment La Chine et son ombre, 1960.
7 En particulier l'excellent cours intitulé Les Pays en voie de développement

- Analyse

sociologique et politique, et professé à l'Institut d'Études Politiques de Paris. 8 Voir sur ces points l'introduction à Granier et Robert, 2002, dans Culture et structures économiques. Vers une économie de la diversité?, Voir aussi, des mêmes auteurs, "Économie et Culture" in Dictionnaire de l'Altérité et des Relations lnterculturelles, 2003, pp. 111-119. 9 Par exemple Simon (1983), Models of Bounded Rationality.

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Préface

hétérodoxes conçoivent un sujet qui n'est plus un simple calculateur froid. L'agent subjectif (dont les motivations sont fondées sur des raisons propres), conscient et intelligent (il est cognitivement actif et sagace), ne vit pas in abstracto. Il est acteur d'une culture, substrat axiologique, normatif et symbolique d'une collectivité, par le fait même de la socialisationl0. Il serait, certes, périlleux de vouloir rattacher avec précision l'ouvrage de Keza à un courant hétérodoxe déterminé; il est néanmoins clair qu'il s'inscrit dans la perspective du rejet d'un rationalisme universellement partagé par les acteurs économiques pour donner plutôt un rôle clé ou majeur aux attitudes telles que les façonnent les mentalités et traditions, c'est-à-dire aux cultures et aux disparités culturelles des acteurs en cause, qu'ils soient européens ou africains. Et ainsi se trouvent sollicitées et abordées un grand nombre d'interrogations qui hantent si souvent tous ceux qui s'intéressent à la problématique du développement et/ou aux mystères du "nondéveloppement", surtout en ce qui concerne l'Afrique. Les attitudes spécifiques, culturellement déterminées, des Africains à l'égard des comportements économiques à la fois élémentaires et fondamentaux (à l'égard du travail, vis-à-vis du capital matériel et social, concernant la démographie.. .), la conception particulière que l'on se fait de l'Etat

IOLe caractère pour le moment très disparate des hétérodoxies interdit toute synthèse et même toute présentation exhaustive, tant elles sont multiples et tant leurs méthodologies varient et leurs orientations idéologiques diffèrent, certaines voulant seulement amender le cadre néoclassique quand d'autres envisagent son remplacement pur et simple. Signalons ou rappelons simplement l'existence de cinq courants ou groupes de courants qui nous paraissent particulièrement significatifs, mais qui n'épuisent pas, loin s'en faut, l'actuel foisonnement des écoles hétérodoxes: L'institutionnalisme traditionnel américain (1885-1914, approximativement) et le néo-institutionnalisme dont la figure de proue est Hodgson (voir notamment Economics and Evolution. Bringing Life Back into Economics) ; L'école autrichienne
largement imprégnée des apports de Von Mises (voir par exemple L'Action humaine

-

Traité d'économie) et de Hayek (cf., entre autres, La Route de la Servitude, 1946 et PUF 1985, 2002) ; La première économie des conventions (voir en particulier Salais (1989), "L'analyse économique des conventions de travail", Revue économique, Vol. 40 n° 2),. La nouvelle sociologie économique,' (notamment Sahlins, Au cœur des sociétés. Raison utilitaire et raison culturelle, 1980); Le Réseau Sud-Nord Cultures et Développement (cf. ici Zaoual, "Culture et développementtt, Dictionnaire de l'Altérité et des Relations lnterculturelles, 2003, pages 83-86).

Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement

Il

en Afrique, conçue et analysée comme blocage du développement et donc un obstacle à l'efficacité de l'aide, tels sont les principaux thèmes qui nourrissent la première partie de l'essai, consacrée aux causes endogènes de l'échec général de l'aide publique aux pays africains. Dédiée aux causes exogènes de ce même échec, la seconde partie, après un examen critique des théories des relations économiques internationales et des fondements "éthiques" de l'aide au développement des nations pauvres, met bien en évidence la fort mauvaise adéquation d'une conception purement occidentale de l'aide aux réalités africaines. Une fois encore, les capacités analytiques et critiques de l'auteur s'exercent sans la moindre concession, qu'il s'agisse de démasquer les véritables motivations des pays donateurs ou de se préoccuper de la portée réelle du prétendu "libéralisme", en fait totalement "asymétrique", de l'aide officiellement apportée par l'Europe à l'Afrique. Au total, un ouvrage à la fois scientifique par sa démarche, original par sa méthode et courageux par son engagement toujours objectivement justifié, que nous sommes heureux de présenter aujourd'hui au public et qui honore les activités de notre cellule de recherches "Culture et Économie" au sein du CEREFI II. Roland GRANIER Professeur Émérite de l'Université Paul Cézanne Aix-Marseille III Doyen Honoraire de la Faculté d'Économie Appliquée

Il Faculté d'Économie Appliquée, Université Paul Cézanne d'Aix-Marseille III.

INTRODUCTION "Nous avons appris que s'il est essentiel à tous égards d'élaborer des plans macro-économiques bien adaptés, assortis de politiques budgétaires et monétaires efficaces, les plans financiers ne suffisent pas ~..), le développement n'est pas simplement une question d'ajustement. Le développement n'est pas simplement une question de budget et de saine gestion financière. Le développement n'est pas simplement une question d'éducation et de santé. Le développement n'est pas simplement une question de remèdes de technocrates (..). Combien de fois avons-nous adopté un point de vue trop étroit des transformations économiques nécessaires, pour nous concentrer sur les résultats macro-économiques ou sur les grandes réponses telles que les privatisations, sans prêter attention à l'infrastructure institutionnelle fondamentale sans laquelle aucune économie de marché ne peut fonctionner? (..). Combien de fois avons-nous poursuivi un objectif purement économique, sans nous arrêter suffisamment sur les aspects sociaux, politiques, environnementaux et culturels"I. Ces propos, marqués par un fort anti-économisme et tenus par le Président de la Banque mondiale en 1998, constituent un tournant majeur dans l'histoire du développement. Implicitement, si ce discours suggère l'échec des politiques de développement, il révèle aussi la nécessité de ne plus se limiter à une analyse économique traditionnelle mais de recourir à d'autres facteurs explicatifs du développement. Sur ce dernier point les faits observables sur le continent africain lui donnent raison.

En effet, comment expliquer que ce continent, depuis 1949, date des premières mesures consacrées à la promotion du développement continue de crouler sous le poids de la misère et de la pauvreté,
I Discours du Président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, lors de l'assembléeannuelle du Fonds Monétaire Internationalet de la Banque mondiale en octobre 1998, in 1. Wolfensohn, L'autre crise, Washington DC, Banque mondiale, 1998.

14

Introduction

malgré l'assistance technique massive et la part croissante de l'aide internationale fournie?2 Baisse des cours des matières premières, étranglement par la dette, corruption, détournement de fonds ou aide investie dans les "éléphants blancs", déracinement et appauvrissement des paysans, déculturation, politiques d'ajustements structurels provoquant chômage et révolte de la faim, sans oublier les guerres civiles, voilà la vision qu'offre l'Afrique au Monde, après plus d'un demi-siècle de politiques d'aide au développement. D'un point de vue conceptuel, les raisons de l'échec de l'aide au développement sont multiples. Pour les uns, l'aide est phagocytée par des pouvoirs publics africains inefficaces et incapables de mettre en place un environnement favorable à l'éclosion d'une activité économique saine. D'autres accusent les agences d'aide au développement d'imposer des politiques standard inadaptées aux besoins des États en développement, ce qui expliquerait que ces politiques n'aient pas porté les fruits escomptés. Selon une autre ligne d'argumentation, l'aide serait intrinsèquement nuisible, soit qu'elle maintienne les États africains destinataires dans une situation de dépendance vis-à-vis des États donateurs, soit qu'elle accroisse le rôle de l'État dans l'économie, soit encore qu'elle donne naissance à un phénomène de type "maladie hollandaise". Quant à cette dernière critique s'il est vrai que, dans certaines circonstances, un afflux important de ressources peut avoir un effet pervers en conduisant à une chute de l'épargne intérieure ou à une surévaluation du taux de change, cela n'est pas toujours le cas. A titre d'exemple, la Corée du Sud, qui a reçu une aide étrangère massive entre 1953 et 1970, connaît des taux de croissance impressionnants du PIB et aussi des exportations et de l'investissement3. Finalement, toutes ces critiques, bien que se fondant sur le même constat de l'échec de l'aide au développement, se révèlent peu
2 Entre 1999 et 2000~ la région subsaharienne a reçu près de 30 % du total de l'aide aux États en développement (voir tableau n° 1). 3 Cf. par exemple "Le développement économique de la Corée depuis 40 ans", Problèmes économiques, n° 2402.

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convaincantes sur les raisons de cet échec. Cela tient sans doute au fait qu'elles s'inscrivent toutes dans des analyses économiques amputées de références culturelles. En effet, la tendance au gaspillage, aux détournements de fonds, et à la corruption tant décriée des Africains ne se comprend pas uniquement en se fondant sur des calculs d'optimisation, mais en intégrant aussi le souci de l'Africain de respecter ses valeurs culturelles. Tableau n° 1 : Répartition de l'aide publique au développement totale par zone géographique
1989-1990

Afrique Subsaharienne Asie du Sud et Centrale Autres pays d'Asie et d'Océanie Afrique du Nord et Moyen Orient Europe Amérique Latine et Caralbes Total
Source: De la Chapelle, 2002.

37,7 16,0 19,5 13,7 2,1 11~0 JOO

1994-1995 34,1 15,5 21,8 12,6 4,2 II,8 JOO

1999-2000 29,4 15,6 23,7 10,6 8,0 12,7 200

C'est pourquoi l'objet de cette étude est de montrer le rôle majeur que joue la culture dans l'échec de l'aide au développement, en se fondant non plus seulement sur des critères économiques, mais sur les structures mentales des donateurs et donataires.

Les structures mentales traduisent et reflètent la culture, les jugements, conceptions, croyances, en un mot les déterminants comportementaux auxquels adhèrent à un moment donné de manière plus ou moins consciente, les individus dans une société (cf. Granier et Robert, 2002).
L'intégration de la culture dans l'économie du développement n'est certes pas nouvelle. Les pionniers de cette discipline s'y sont intéressés dans leurs analyses dans la décennie 1950-19604. Seulement le facteur culturel, dans ces travaux, joue à "sens unique" car n'est prise en compte que son influence dans les difficultés rencontrées par
4 Les plus célèbres sont: Nicolas Rosenstein-Rodan, Arthur Lewis, Ragnar Nurkse, Albert O. Hirschman, Harvey Leibenstein, Gunnar Myrdal, etc.

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Introduction

la modernisation des États du tiers monde. A aucun moment, ces économistes n'ont mis en cause l'Occident et les conflits des cultures des donateurs et donataires. Seuls les économistes marxistes-léninistes, trotskistes, ou maoïstes avec leur "credo" de l'exploitation des États de la périphérie par un centre capitaliste ont stigmatisé la responsabilité de l'Occident, mais sans faire de référence aux valeurs culturelles. Dans la mesure où les faits leur donnent raison puisque la mise à jour des archives secrètes montre que la mise en place d'une coopération entre le Nord et le Sud et particulièrement entre l'Europe et l'Afrique n'est pas le résultat de l'altruisme mais plutôt d'une stratégie élaborée par les Occidentaux, comme le rappelle Noam Chomsky (2003) : "c'est ainsi qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale George Kennan - l'un des planificateurs les plus influents, considéré comme un grand humaniste - assignait sa "fonction" à chaque région du monde. La fonction de l'Afrique serait d'être "exploitée" par l'Europe pour que celle-ci puisse se reconstruire,. les États-Unis, eux ne sy intéressaient guère". Un an plus tôt, une étude de haut niveau avait fait valoir que la "coopération au développement des ressources alimentaires bon marché et des matières premières d'Afrique du Nord pourrait contribuer à l'unité de l'Europe et fournir une base économique à son rétablissement". Intéressante définition de ce qu'est la "coopération". Rien dans les archives n'indique qu'on ait suggéré que l'Afrique pourrait "exploiter" l'Occident pour se "rétablir" à la suite de "l'amélioration des choses au niveau mondial" qu'elle avait subie au cours des siècles
précédents" .

Ces économistes du développement auraient pu se poser la question de savoir pourquoi les Occidentaux adoptaient une telle attitude. Sur ce point tout porte à croire que la coopération envisagée par les Occidentaux se fonde sur des motivations qui n'ont rien à voir avec le développement de l'Afrique. Ainsi, l'échec de l'aide au développement dans le cas de l'Afrique Noire résulte avant tout de l'incompatibilité entre la motivation des donateurs et celle des donataires -

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révélatrice de cultures étrangères l'une à l'autre. La motivation des donateurs, les Occidentaux, construite à partir de l'idée que la raison est la voie royale de la connaissance (rationalité chère aux Occidentaux attachés au fameux homo oeconomicus), et la motivation des bénéficiaires, les Africains, caractérisée par l'intuition et la conscience de la prééminence d'une relation forte entre les objets, les hommes et le surnaturel. D'une manière générale, l'image de la boussole évoquée par "Madame Bâ" illustre bien la singularité de ces structures mentales (Orsenna, 2003). Comme l'aiguille de la boussole, l'Afrique devra-telle toujours s'orienter vers le Nord pour faire face à un monde qui n'est pas le sien? Cette interrogation montre la nécessité de faire appel à plusieurs disciplines pour comprendre les comportements des individus. Dans le cas des comportements économiques des Occidentaux et des Africains, l'ontologie, la psychologie, la philosophie, la sociologie et l'anthropologie doivent être mises à contribution. A travers les actes individuels, il faut découvrir l'esprit qui les anime, la psychologie dont ils témoignent afin de déceler ceux qui constituent un frein ou un moteur pour le développement. Selon l'ontologie, la pensée africaine donne moins d'importance que la pensée hellénique à la notion d'être. Pour elle l'essentiel est le concept de vitalisme. L'Africain considère le monde qui l'entoure comme un tissu de forces qui se développent, interfèrent, se heurtent et réagissent les unes sur les autres. Chaque être, chaque homme en particulier, possède sa propre force vitale qui croît ou décroît avec le succès ou les échecs, qui absorbe la force vitale de ce qui le nourrit, qui augmente par l'apport bénéfique des bénédictions et diminue avec la maladie. Les objets, y compris ceux qui sont sacrés, sont aussi dotés d'une force vitale analogue (Binet, 1970). Cette unité profonde entre matière et esprit, entre sacré et profane, diffère de la conception ontologique occidentale. Autant l'idée de profit personnel est en accord avec les idées de la civilisation occidentale, autant le profit individuel est mal accepté dans la société africaine.

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Introduction

A partir de cette esquisse générale, la psychologie montre que la culture africaine s'efforce d'assurer l'unité de la personnalité en intégrant de façon aussi harmonieuse que possible les divers éléments de la vie. La conséquence en est que les hommes issus d'un tel monde s'accommodent mal des exigences de la vie moderne qui comporte ses propres valeurs qui ne sont pas facilement conciliables. En Europe par exemple, les soucis professionnels débordent souvent sur la vie familiale; en Afrique c'est le contraire, la vie professionnelle est envahie et perturbée par les soucis personnels. La sociologie apporte un éclairage sur l'organisation sociale, notamment quand un même terme revêt des sens très différents selon la culture à laquelle il se rattache comme en Afrique. En Europe, la cellule de base est la famille. En Afrique, la famille est étendue jusqu'à la tribu. Elle ne ressemble en rien à la famille des lois européennes. L'Africain est subordonné aux intérêts de son clan ou de son lignage et la solidarité devient une obligation. Quant à l'anthropologie, elle renseigne sur la valeur des échanges. La théorie du don montre que le don en Afrique s'écarte de la conception occidentale même lorsqu'il y a deux mots, ce qui est rare, pour signifier prêter et donner. Enrichie par l'apport de ces sciences, cette étude adopte, pour prouver l'influence des structures mentales dans l'échec de l'aide au développement, une démarche qui consiste à effectuer une analyse dichotomique des valeurs culturelles qui influencent les comportements des donateurs et des bénéficiaires, y compris les comportements de nature économique. D'où le clivage entre causes endogènes et causes exogènes de l'échec... Ainsi la première partie, consacrée aux causes endogènes, s'attache à montrer que le développement dépend d'abord de la capacité des Africains à pouvoir changer leur situation. L'aide, comme tout financement, ne conduit pas ipso facto à une amélioration du "bien-être" lorsque l'individu et son milieu n'acquièrent pas, au préalable, les capacités endogènes nécessaires à une évolution autonome (2aoual, 2002).

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La seconde partie "causes exogènes de l'échec de ['aide au développement" s'intéresse aux véritables motivations de l'aide au développement initiée par les Occidentaux. Le développement est une notion occidentale, ce qui confère aux acteurs occidentaux une position dominante tant dans le discours que dans les actes. Or la plupart des expériences de lutte contre la misère et la pauvreté en Afrique montrent non seulement les limites du concept de "développement", considéré d'ailleurs par les Occidentaux comme un objectif secondaire. La priorité de l'aide est avant tout d'ouvrir des marchés aux firmes des bailleurs de fonds. Le bénéficiaire reçoit une aide qui ne correspond que rarement aux besoins de son propre développement. Ces motivations, plus ou moins avouées, constituent des entraves au développement des États africains et participent à l'échec de l'aide.

PARTIE I LES CAUSES ENDOGÈNES , DE L'ECHEC DE L'AIDE AU DÉVELOPPEMENT

CHAPITRE 1 LES CAUSES SOCIOCULTURELLES DU BLOCAGE DE L'ACCUMULATION
L'aide publique au développement, comme son nom l'indique, est considérée comme une source de croissance et, plus largement, de développement. Pourtant, force est de reconnaître que, malgré l'afflux massif des capitaux d'aide au développement, l'Afrique subsaharienne ne cesse d'enregistrer des performances économiques médiocres, qui font peser une suspicion d'inefficacité sur cette aide. Ainsi, à l'exception de l'Afrique du Sud, un seul État a tiré de l'aide reçue les moyens de déclencher son propre développement, en une réussite remarquable: c'est l'île Maurice. Seulement, les conditions de cette réussite sont tellement particulières qu'elles ne sont pas reproductibles ni, en tous cas, applicables ailleurs. Face à cet échec, la question du bien-fondé et de l'efficacité de l'aide au développement posée depuis trois décennies est réapparue récemment dans les débats économiques, notamment avec la publication des nouvelles études sur la relation entre flux d'aide et croissance économique. Sur le plan macro-économique, les différentes études économétriques sur l'efficacité de l'aide ont des résultats qui sont loin d'être convergents comme le montre le tableau n° 2. Un éventuel effet positif des flux d'aide sur la croissance n'est pas clairement mis en évidence. Même l'étude de la Banque mondiale de Burnside et Dollar, la plus célèbre dans ce domaine, confirme que l'aide n'exerce qu'une influence très limitée sur la croissance (Collier et Dollar, 1999). Il faut cependant souligner que cette dernière étude suggère aussi qu'une éventuelle influence positive de l'aide dépend de la mise en place de "bonnes" politiques économiques. Pour définir les "bonnes politiques", les auteurs de l'étude apprécient trois éléments fondamentaux: le solde budgétaire de l'État, le taux d'inflation et le degré d'ouverture au commerce extérieur.

24

Les causes endogènes de l'échec au développement

Il serait aberrant de croire pourtant à une absence totale de lien entre aide et croissance économique, cela relève du bon sens. Il convient alors de s'interroger sur les déterminants de la croissance économique, afin de savoir s'il n'existe pas des entraves structurelles qui priveraient l'aide publique au développement en Afrique noire de son efficacité sur la croissance. Pour cela, il faut au préalable définir le concept de croissance. Selon Perroux (1969): "La croissance est l'augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues, chacune de ces périodes comprenant plusieurs cycles quasi-décennaux, d'un indicateur de dimension, pour une nation, le produit global net en termes réels". Pour Kuznets (1972), "La croissance est essentiellement un phénomène quantitatif. A cet effet, on peut définir la croissance économique d'une nation comme un accroissement durable de la
population et du produit par tête"

.

La croissance économique, mesurée en général par l'augmentation du produit intérieur brut (PIB) est l'accroissement de la richesse produite. Elle peut être mise en relation avec la croissance des facteurs de production ou de la productivité globale des facteurs. En vertu d'une tradition qui remonte aux premiers économistes, trois agents de la production se distinguent: la terre (1'), le travail (L) et le capital (K). Partant de cette distinction, Charles Gide fut l'un des premiers à récuser la tendance de l'économie politique classique à mettre ces trois facteurs de production sur un pied d'égalité, alors qu'ils ont des rôles très inégauxl. Aussi affirme-t-il que le travail est de ces facteurs le seul qui mérite le titre d'agent de la production, car seul l'homme joue un rôle actif, "seul il prend l'initiative de toute opération productive". La terre joue alors un rôle plutôt passif, parce qu'elle ne fait qu'obéir à une sollicitation de l'homme. Pour ce qui est du capital, il n'est qu'un simple instrument, un facteur de sous-ordre en quelque sorte.

I Gide, 1919, p. 83.

Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement Tableau n° 2 : Conclusions des études économétriques sur l'efficacité de l'aide
Hadji-Michael et al. (1995) 1987-1992 31 pays d'Afrique sud Sahara

25

Nansen et Trap ( 1999)

1970-1993 56 pays dont 21 africains

Boone ( 1994)

1972-1990 97 pays dont 36 africains 1963-1993 19 pays bénéficiaires de l'aide du Royaume-Uni, dont Il africains 1970-1993 56 pays dont 21 africains

L'aide a un effet positif sur la croissance, mais la performance dépend de leurs politiques économiques (investissement public, déficit budgétaire, inflation). L'aide augmente l'épargne globale, l'investissement et a donc un effet positif sur la croissance. L'aide est utile, même si les Etats n'adoptent pas de bonnes politiques. L'aide a un effet positif mais statistiquement non significatif sur la croissance. La totalité de l'aide (privée et publique) est consommée. L'aide a un impact positif minime sur la croissance. Impact faible de l'aide sur l'investissement.

Mosley (1995)

L'aide a un impact positif sur la croissance si la politique macroéconomique est saine. L'aide n'influe pas sur cette politique. L'aide n'a pas d'impact significatif sur la croissance des pays. Impact positif sur l'épargne et l'investissement s'il y a 1975-1980 un effort d'ajustement. L'étude insiste Tsikata 1990-1995 (1998) sur les instruments de politiques 56 pays macro-économiques pour la compétitivité et freiner l'éviction de l'investissement privé. L'aide a un effet positif sur la croissance Ramesh et Durarry 1970-1993 dans un environnement macro(1998) 58 pays économique stable. Une bonne politique macro-économique Guillaumont 1970-1981 a une influence positive sur la et Chauvet 1982-1993 croissance, indépendamment de l'aide (1999) 56 pays ou de l'environnement extérieur. L'impact de l'aide sur la croissance Lensink et Morrissey 1970-1995 est fonction des effets de l'aide sur ( 1999) 75 pays dont 36 africains l'investissement. Tableau réalisé à partir des données du C&D, OCDE Burnside et Dollar ( 1997)

Source: Gabas, 2002, pp. 81-82.

En fait, cette classification est arbitraire à certains égards, car chacun des facteurs, même s'il agit d'une manière différente, doit être considéré comme un facteur de croissance.

26

Les causes endogènes de l'échec au développement

La terre, qui selon Gide joue un rôle passif, constitue néanmoins une condition indispensable de la production, dans la mesure où elle fournit l'espace et les minerais destinés à la production. Dans la mesure aussi où sa fertilité est variable d'une région ou d'un pays à un autre. Depuis 1972, avec le premier rapport du club de Rome (rapport Meadows), la terre, et plus généralement la "nature", ont été remises au cœur du débat sur la croissance2. L'usage immodéré des ressources naturelles dans le processus de croissance actuelle fait peser un risque sur la croissance future. Finalement, le caractère d'agent passif de la nature permet seulement une présentation simplifiée de la fonction de production limitée à deux facteurs: y

= F (K, L)

y étant le produit (output) obtenu en utilisant K, unité de capital et L, unité de travail. En transposant cette analyse micro-économique sur le plan macro-économique, des auteurs comme par exemple Denison et Solow aux États-Unis, Maddison en Europe, Carré, Dubois et Malinvaud en France, ont estimé que l'effet sur la croissance des variations des facteurs, ou encore que la contribution de chaque facteur à la croissance, même en tenant compte de leurs améliorations qualitatives, laissent une partie de la croissance économique inexpliquée3. L'importance de ce résidu inexpliqué peut certes dépendre de la fonction de production utilisée, c'est-à-dire du mode de calcul4. Cependant, cela ne suffit pas à l'expliquer totalement. Pour

2 Le rapport Meadows, intitulé en français "Halte à la croissance", fut publié en 1972. Il avait été précédé en 1971 de la publication du modèle (Systems Dynamics National Model) qui le sous-tend, élaboré pour l'essentiel par Forrester (World Dynamics, 1971, Cambridge Wright Allen Press, Mass.).
3 Taux de croissance du PIB

= contribution

de travail + contribution

du capital +

résidu inexpliqué. 4 Généralement, les fonctions de type Y = KUL(I- u) ne prennent pas en compte le phénomène d'économie d'échelle. C'est-à-dire que la production, réalisée sur une plus grande échelle, entraine une baisse du coOt unitaire, si bien qu'elle augmente plus vite que les quantités de facteurs.

Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement

27

l'essentiel, le facteur résiduel de la croissance économique est lié à l'existence du progrès technique, qui peut être défini au sens large comme le progrès technologique, mais aussi le progrès en matière d'organisation et de gestion des unités de production.

Le progrès technique est un facteur de croissance complexe. Son action, pourtant évidente, est difficile à isoler. Son rôle dans la croissance économique a toujours été malaisé à identifier et à quantifier. Avec la prise en compte du progrès technique, la fonction de production devient:
y = F (K, L, A) avec A représentant le progrès technique. Cette formulation débouche sur une croissance économique qui ne se limite plus à la simple augmentation du PIB. "Elle se distingue par son caractère cumulatif, auto-entretenu et par son action en profondeur dans la société, dont elle change non seulement le niveau de vie mais aussi la structure professionnelle et sociale, les
comportements, le système de valeurs..." (Delas, 2001, p. 163). L'écriture de la fonction de production sous la forme Y = F (K,L) signifie que, dans la plupart des cas, une production donnée pourra être réalisée par différentes combinaisons des deux facteurs (travail et capital). C'est pourquoi, savoir si le capital est dans cette fonction de production un facteur complémentaire ou substituable au travail est une question essentielle, voire principale. Très tôt, deux conceptions se sont opposées à ce sujet:

(1.1)

-La conception

dite néoclassique, illustrée par la fonction de type Cobb-Douglas à facteurs substituables, qui s'exprime de la manière suivante:

âY M( G=-=a-+!3-+/J Y K ou
y = KCt.Lf3.l J.l

III L

(1.2)

( 1.3)

28

Les causes endogènes de l'échec au développement

avec: a et P, respectivement les élasticités du produit par rapport au
capital et au travail; J.1,le taux de progrès technique exogène.

a +

P= 1, l'écriture
y

En introduisant l'hypothèse de rendements d'échelles constants, de l'équation (1.3) se simplifie et devient:

= KCt..L1 ..Ct..l Il

(1.4)

Selon cette fonction, l'accroissementdu capital peut exercer un effet sans limites sur le taux de croissance, mais ne le fait qu'avec une productivité marginale décroissante (el < 1), toutes choses égales par ailleurs (Guillaumont, 1985,pp. 61-62).
La conception qualifiée de post keynésienne, représentée par la fonction de Harrod et Domar à facteurs complémentaires, s'écrit:

G=-=-x- K y y

~y

I

1

~y avec G=-+s L

(1.4)

Ce qui signifie que le taux de croissance du produit G est proportionnel au taux d'investissement, la proportion étant établie par k, le coefficient moyen de capital (KN) ce qui signifie que le taux de croissance observé correspond au taux de croissance naturel Gn, qualifié parfois aussi de maximum (limite), qui est égal à la somme du taux de croissance du travail ou de la population active L\L/L et du taux de progrès technique 8. D'après cette formule, le capital est une fonction complémentaire du travail, ce qui fait sa toute puissance en deçà de Gn, son inutilité au-delà. Malgré les progrès ultérieurs de l'analyse de la croissance et de la fonction de production, notamment les travaux de Solow sur l'incorporation du progrès technique au capital ou l'usage de fonctions à élasticité de substitution constante, dites fonctions CES, il est difficile d'apprécier globalement la validité des deux types d'hypothèses, complémentarité et substituabilité, appliquées aux économies sous-développées (Guillaumont, p. 63).

Valeurs culturelles et échec de l'aide au développement

29

De par son caractère hétérogène, aucun des deux types de fonctions ne peut être appliqué à l'économie afticaine de façon globale et limitée à deux facteurs, le capital et le travail. La fonction de production classique Y = F (K, L) est dans ce cas un instrument d'analyse pour comprendre pourquoi la théorie économique classique rend mal compte de la croissance économique, et il faut sans doute envisager d'autres facteurs extra-économiques qui peuvent avoir une action sur la croissance. Parmi ceux-ci, les facteurs sociologiques ou socioculturels méritent une attention particulière. En effet, l'économie est une partie du système socioculturel. Ce système lui donne sa forme et influe en même temps sur la culture et la société. L'économie ne peut donc être comprise que de façon transdisciplinaire. Ainsi, la révolution industrielle qui fut à la base de la croissance et du développement en Europe a d'abord résulté d'une profonde transformation culturelle. Comme le note Albertini (1971, pp. 154-155) : "Bien avant qu'apparaissent les innovations techniques décisives et l'accroissement du capital qu'elles impliquaient, une révolution intellectuelle qui s'étend sur plusieurs siècles a transformé l'attitude de l'homme occidental vis-à-vis de son environnement. Peu à peu, l'idéologie du progrès a chassé le fatalisme pré-industriel, et l'homme a été amené à remplacer sa soumission aux forces cosmiques par une volonté de domination matérielle. L'évolution religieuse a facilité cette mutation.' le puritanisme anglais considère en effet la réussite matérielle comme un don de Dieu. Il condamne la pauvreté comme une faute et rejette le luxe et la pompe des peuples catholiques. L'épargne, l'enrichissement, et l'accumulation du capital technique trouvent grâce à lui leur fondement moral". En fait, la présentation du facteur culturel comme une variable explicative du développement est au cœur de nombreux travaux. Max Weber l'a appliquée au développement de l'Europe, il y a près d'un siècles. Pour lui, l'accumulation connaît un essor considérable chez les protestants, parce qu'ils sont poussés à l'épargne du fait que la réussite économique est le signe de l'élection divine, les excès de consomma-

5 Weber (1964). L'édition originale en allemand date de 1905 et n'a été traduite en français qu'en 1964.

30

Les causes endogènes de l'échec au développement

tion étant réprouvés. Le même Weber met en cause la culture chinoise, notamment le confucianisme, pour justifier ses médiocres résultats économiques. Par la suite, l'explication culturaliste se retrouvera dans les travaux de Braudel et d'autres auteurs comme Arrow6. Malgré la diversité des travaux, l'explication culturaliste est difficile à manier dans le cas de l'Afrique, compte tenu du climat du politiquement correct régnant. Pour un Blanc, parler des mentalités ou des comportements des Africains relèverait tantôt du paternalisme, tantôt de la caricature. Pour les Africains, ces mentalités étant canonisées par le négrisme ou l'africanisme, le sujet est tout simplement tabou. Pourtant, face à une Afrique qui s'enfonce de plus en plus chaque jour dans la misère et la pauvreté, il n'est plus possible de fermer les yeux et d'occulter des faits socioculturels déterminants, difficilement perceptibles au niveau macro-économique où la théorie économique s'obstine à figer l'analyse (Kabou, 1991, p. 13).
Il est alors important d'ouvrir davantage l'analyse économique à des facteurs souvent qualifiés d'immatériels mais qui exercent une influence non négligeable sur le développement.

Section 1 - Structures mentales et facteurs de production
Il s'agit, en se basant sur la fonction de production Y = F (K.L), d'étudier les effets des motivations individuelles sur les conduites économiques et de voir si ces attitudes n'ont pas une influence sur les facteurs de production. 1. L'attitude à l'égard du travail

Le travail est essentiellement un effort humain. Dans la société antique, les anciens réservaient le travail, symbole de la dépendance à l'égard des nécessités naturelles, aux esclaves. Il a fallu attendre les modernes, avec les premiers économistes pour faire du travail une véritable valeur. C'est au ISe siècle que le mot "travailleur" prend sa signification moderne et, au 1ge siècle, que le travail devient la notion centrale autour de laquelle s'organisent les sociétés industrielles.
6 Cf. Robert, cours de 3e année AES, 2002-2003.