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Venise et l'Espagne

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286 pages

Vous voulez, me dites-vous, chère Marie, voyager avec moi sans quitter votre tranquille foyer, et pouvoir lire mes récits à ces gentilles enfants qui paraissent être plutôt vos sœurs que vos filles. Je vais donc essayer de satisfaire votre désir, en vous priant de ne pas oublier que je n’invente rien, que je n’exprime que ce que j’ai ressenti et ne raconte que ce que j’ai vu.

Je remonterai de quelques années dans ma vie, mon plus beau voyage ayant précédé notre liaison, je veux parler de ma visite à Venise, à ses lagunes chantées par.

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Renée de La Richardays

Venise et l'Espagne

VOYAGE A VENISE

I

DE PARIS A GEX

Vous voulez, me dites-vous, chère Marie, voyager avec moi sans quitter votre tranquille foyer, et pouvoir lire mes récits à ces gentilles enfants qui paraissent être plutôt vos sœurs que vos filles. Je vais donc essayer de satisfaire votre désir, en vous priant de ne pas oublier que je n’invente rien, que je n’exprime que ce que j’ai ressenti et ne raconte que ce que j’ai vu.

Je remonterai de quelques années dans ma vie, mon plus beau voyage ayant précédé notre liaison, je veux parler de ma visite à Venise, à ses lagunes chantées par. les poètes, à ses palais qui se mirent dans les belles eaux du Canal Grande.

Pour bien voyager, il faudrait voyager à pied ; mais, à part quelques Anglaises intrépides, parmi lesquelles il s’en est trouvé qui ont gravi même le mont Blanc, il faut laisser le monopole de ces excursions aux hommes, et leur abandonner aussi le plaisir de raconter les anecdotes émouvantes, que personne ne peut démentir, parce qu’elles n’ont eu pour témoin que le narrateur, et mille incidents et accidents devenus charmants en souvenir et à distance.

Pour nous, nous partons en chaise de poste, au printemps de 184... On dit qu’il ne faut être que trois pour voyager agréablement, cependant nous sommes quatre et nous nous trouvons à merveille, il est vrai que nous sommes en famille.

C’est la première fois que je quitte Paris pour une longue excursion ; à ce moment du départ, je le trouve plus beau que jamais. Ces frais ombrages des Tuileries, le mouvement si gai des boulevards, ces belles places, les Champs-Élysées, cette entrée monumentale de la ville reine, il me semble les voir pour la première fois, car c’est, à vrai dire, la première fois que je leur accorde une attention particulière, et, malgré mon enchantement de jeune fille d’aller en Italie, cette pensée d’adieu est un peu mélancolique. Quel malheur que, pour arriver, il faille partir ! Si ce n’est pas au clocher de mon village que je dis adieu, c’est à la ville où j’ai été élevée, à celle qui renferme mes affections et où je laisse en partant bien des cœurs aimants et aimés.

Je ne vous retracerai pas l’itinéraire de tous les endroits par lesquels nous passerons, mais je veux vous dire quelques mots sur chaque lieu intéressant de cette France que l’on explore si peu, quoiqu’elle puisse rivaliser par ses beautés naturelles et artistiques avec la plupart des autres contrées. Arrêtons-nous donc quelques instants à Montereau ; voici un site charmant, une jolie rivière bordée de frais ombrages, que nous traversons sur un pont- placé de manière à nous laisser jouir de tout le charme de ce paysage. Si nous nous reportons à quatre siècles en arrière, nous y trouverons des personnages beaucoup plus illustres que nous, mais qui, loin de contempler poétiquement ces bords délicieux, en faisaient le cadre d’un sombre tableau. Vous ne l’avez pas oublié, là fut assassiné le duc de Bourgogne Jean sans Peur, aux pieds d’un dauphin de dix-sept ans ; son âge est son excuse... et le flot qui passe emporta vite les traces du crime ; mais les taches s’effacent moins facilement dans l’histoire, cette conscience du genre humain.

Un souvenir d’un autre genre se réveille à la vue de cette ville. Le 18 février 1814, l’empereur Napoléon, entouré d’assaillants sous les murs de Montereau, et pressé. par les siens de ne pas s’exposer, s’écriait : « Allez, mes amis, le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu. »

Notre journée s’arrête à Sens, où nous entrons fort brillamment, grâce à nos quatre chevaux et au fouet de notre postillon. La nuit commence, et chaque fenêtre s’éclaire à la hâte : tout le voisinage de l’hôtel de Paris veut, avant de s’endormir, voir passer les voyageurs qui arrivent si bruyamment dans leur ville. Une chaise de poste à Sens, c’était dès lors un événement ; ce serait presque, aujourd’hui, un miracle. La poste avait destitué le coche, le chemin de fer a destitué la poste. Ainsi va le monde !

Sens est une fort jolie ville qui existait avant la conquête romaine. Elle a éprouvé toutes les vicissitudes dues à son antiquité et à sa position géographique.. Romains, Francs, Allemands, se la disputèrent longtemps ; plus tard vinrent les guerres de religion, pendant lesquelles les passions humaines renouvelèrent les scènes d’incendies et de pillages. Laissez-moi détacher de ces sombres pages un fait seulement. Le roi de Navarre faisait le siége de Sens, car cette ville catholique refusait de le recevoir dans ses murs ; déjà le gouverneur Chan-vallon voulait capituler, lorsqu’un secours inattendu arriva ; tous les villageois des environs se réunirent pour former une artillerie improvisée qui s’acquitta si bien de son nouveau métier, qu’Henri IV, étonné de celte résistance prolongée, demanda quels pouvaient être de si bons tireurs. « Ce sont des sabotiers, » lui fut-il répondu, et au même moment un boulet faillit atteindre le roi : « Ventre-saint-gris ! s’écria-t-il alors, quels sabotiers ! » Et, en effet, Henri IV dut lever le siége de la ville, et ce ne fut qu’en 1594 que Sens, la cité catholique, lui ouvrit ses portes : il est vrai qu’alors le prince huguenot avait disparu pour faire place au roi très-chrétien.

Cette ville si catholique avait été l’une des premières conquêtes du christianisme dans les Gaules. Dès la fin du troisième siècle, saint Savinien vint de Rome y porter l’Évangile ; il fit de nombreuses conversions et jeta les fondements de la vieille église qui porte encore son nom. On assure que ce fut dans cette église que saint Savinien reçut la palme du martyre, frappé par derrière d’un coup mortel au moment où il disait la messe, et que la pierre de l’autel est la même qui fut arrosée de son sang. Par une singulière coïncidence, le trésor de la cathédrale conserve des vêtements sacerdotaux de saint Thomas de Cantorbéry, immolé, lui aussi, de la même manière, au pied des autels.

Dirigeons-nous maintenant vers cette cathédrale que je viens de nommer. Comme tous les monuments de l’art et de la foi, elle a beaucoup souffert des mauvais temps de la Révolution ; les nombreuses et remarquables statues de saints qui ornent le portail ont eu la tête brisée, et les petits oiseaux, mieux inspirés que les hommes, font leurs nids dans ces espaces vides, comme pour placer leur jeune couvée à l’abri de cette sainte protection. Ce rapprochement des petits oiseaux et des images des saints me rappelait la tendresse de ces hommes, si véritablement grands, pour les plus humbles créatures du bon Dieu, et surtout pour ces petites merveilles ailées que leur vol semble rapprocher du ciel. Les saints, dont la vie tenait plus de l’ange que de l’homme, ont embrassé dans leur charité immense et universelle jusqu’aux animaux. Ainsi le séraphique saint François d’Assise appelait les oiseaux ses amis ; il leur parlait du bon Dieu, qui les a créés si beaux et si joyeux, et l’on assure qu’à leur tour les oiseaux respectaient la prière du saint et sa prédication, en suspendant leurs chants, comme s’ils eussent compris que de cette âme pleine de divines mélodies s’élevait un hymne plus digne que le leur de monter vers le ciel.

Cet amour des saints pour les animaux se conçoit chez des hommes cherchant Dieu partout et le trouvant, certes, dans des créatures qui prouvent non-seulement sa puissance, mais encore sa paternelle providence ; avec quelle sollicitude, en effet, ne les a-t-il pas doués selon l’existence pour laquelle il les créait !

Les saints se rappelaient aussi que Dieu a daigné quelquefois s’en servir comme d’instruments dans ses rapports avec l’homme, et qu’enfin le langage de la sainte Écriture les prend comme symboles des plus sublimes et des plus touchantes vérités. Saint François d’Assise ne pouvait voir conduire les agneaux à la boucherie, disant qu’ils lui rappelaient le divin Agneau immolé pour nous. Un jour il lui arriva d’en racheter un de son manteau de mendiant, et, lorsque le petit agneau vint à mourir, il se fit faire un nouveau manteau de sa toison ; et cet homme, si détaché de tout, éprouvait un innocent plaisir à porter ce vêtement de préférence à tout autre.

Mes petits oiseaux et mes chers saints, selon l’expression des vieux auteurs, nous ont retenus longtemps devant le portail de cette belle cathédrale dont l’intérieur mérite aussi que nous lui donnions quelques instants. Il s’y trouve de nombreuses et remarquables œuvres de nos meilleurs artistes ; beaucoup ont souffert du vandalisme et d’autres ont été mal réparées ; ainsi un jubé de mauvais goût est venu prendre la place de deux vieux autels, dont l’un au moins aurait dû être protégé par un immortel souvenir. Il avait vu bénir l’union de saint Louis et de Marguerite de Provence, à la grande satisfaction du peuple, qui criait : Noël ! Noël ! Cette jeune princesse, que les poètes de son temps avaient surnommée « loyale et fine », devint à quinze ans souveraine de ce si beau royaume de France, et femme du fils de la reine Blanche, dont l’amour si sage et si jaloux sut préparer à la France l’un de ses plus grands rois et au ciel l’un de ses plus grands saints.

Ce fut dans cette même église que, le lendemain de son mariage, la jeune reine fut couronnée au milieu de toutes les splendeurs du temps, puis ces deux nobles enfants de France et de Provence s’agenouillèrent ensemble et reçurent la sainte communion ; c’était dire que, pour rester au niveau de toutes les grandeurs humaines que Dieu leur imposait, ils demandaient à la religion la véritable grandeur.

La route que nous prenons en nous éloignant de Sens est très-belle et le paysage charmant. Mais bientôt l’aspect change et prend un caractère aride et triste ; le canal de Bourgogne vient, plus loin, embellir la campagne, et nous arrivons à Montbard. Si je vous demande de vous y arrêter avec moi, ce n’est pas que cette ville soit bien séduisante en elle-même, mais parce qu’elle fut la patrie d’un de nos savants les plus illustres, de Buffon. Le château de Montbard appartient encore à sa famille. Du vieux et historique manoir des ducs de Bourgogne, il ne reste que le donjon et les fortifications, qui soutiennent les treize terrasses formant le pittoresque jardin du château moderne. Une vieille tour domine le tout, et dans cette tour se trouve le cabinet de travail de Buffon : c’est donc là que cette grande intelligence expliquait les merveilles de la nature avec un talent qui eût été plus grand encore s’il se fût plus souvent réchauffé et éclairé au flambeau de la foi.

Je ne suis jamais entrée dans ces retraites de la science sans éprouver une profonde impression ; aussi bien l’intelligence humaine est ce que Dieu a fait de plus grand ici-bas ; il lui a donné, en une certaine mesure, part à sa puissance créatrice, car les œuvres de la pensée sont aussi un monde.

Continuons notre route, mais ne passons pas à Saint-Seine sans aller saluer une petite source coquettement placée dans un bois, à quelque distance de cette ville. Frais ombrages, doux murmure, eau limpide et claire que la main d’un enfant trouble quelquefois en y jetant un caillou ; que ses lèvres roses effleurent en un jour d’été en y reflétant sa mutine figure ; petit ruisseau, que manque-t-il à votre heureuse médiocrité ? Conservez donc tout cela ! Mais non, l’ambition doit vous conduire bien loin ; bientôt, en vous étendant, vous serez la richesse et la beauté des campagnes environnantes ; que cela du moins vous contente : faire le bien, n’est-ce point assez ? Non, il vous faut le bruit, il vous faut les émotions de cette civilisation fiévreuse des grandes villes. Et voici notre petit ruisseau grandissant toujours et traversant enfin Paris, car c’est la Seine dont je parle ! Là, ses bords seront ornés de splendides monuments, toutes les grandeurs passeront devant elle ; mais aussi, que de sombres tragédies, que de larmes et de sang n’emportera-t-elle pas dans son cours ! et, lorsqu’elle viendra s’anéantir dans l’Océan, cette immensité du monde matériel, qu’elle sera loin, hélas ! de la simplicité, mais aussi de la pureté de son origine !

Heureux l’homme que la gloire et les grandeurs, en l’éloignant de cette douce enfance si amoureusement gardée par le cœur d’une mère, ont amené au bord de l’éternité en l’élevant et le purifiant chaque jour davantage ! Cette pensée, que la destinée de mon petit ruisseau avait éveillée en moi, se trouvait fort en rapport avec mon entrée à Dijon, qui fut la patrie de Bossuet et de saint Bernard : grands à la fois par le génie, qui les mit à la tête de leur siècle, et par la sainteté de leur vie, qui les fait briller entre toutes les gloires si nombreuses et si pures de l’Église catholique.

Une pluie torrentielle ne nous permet pas de sortir de notre voiture, aussi des nombreux monuments, des places et autres promenades de cette ville, située dans une charmante contrée qu’embellit et fertilise le beau canal de Bourgogne, nous ne voyons rien, si ce n’est la flèche de la cathédrale, dont la ravissante légèreté est bien l’image de la prière s’élevant jusqu’à Dieu.

C’est au milieu de ce temps cruel pour des voyageurs que nous suivons la charmante route boisée qui nous conduit à Dôle. La pluie aidant, la nuit venant, nous coucherons dans cette ville et en repartirons de grand matin sans la visiter.

En quittant Dôle, nous nous trouvons au milieu de belles campagnes qui nous conduisent à Poligny, où la montagne se développe immédiatement devant nous. Le bruit d’une cascade nous attire, elle est belle et toute scintillante ; c’est l’âme de cet agreste paysage que cette eau, seul mouvement et seule voix de ce lieu solitaire ; nous y cueillons des fleurs : à peine avons-nous fait quelques pas, que les voilà fanées ; abandonnons-les au torrent dont elles étaient tout à l’heure le frais ornement, semblables aux douces illusions de la jeunesse qui embellissent la vie, mais auxquelles il faut se garder de toucher.

Le Jura ne nous présente pas les âpretés que nous trouverons dans les Alpes ; nous y admirons, au contraire, une verdure aussi fraîche et des fleurs aussi variées que dans nos prairies ; puis, comme par acquit de conscience en sa qualité de montagne, il nous montre quelques tapis de neige qui contrastent avec la sévère couleur des arbres verts les plus beaux ; des villages semés de loin en loin, dont les toits et les volets de métal brillent au soleil, animent ce beau paysage.

Bientôt nous rencontrons une fontaine ; sur le rocher d’où s’échappe son onde limpide, il est écrit que Napoléon s’y arrêta et but de cette eau. En nous rappelant que nous marchons sur un sol qu’il parcourut à la suite de la Fortune, cette eau, dans son doux murmure, ne semble-t-elle pas redire que toute grandeur s’écroule, et que la vie de l’homme se précipite comme ces eaux courantes dont parle Bossuet ?

Nous jouissions déjà d’une vue splendide, et bientôt un spectacle difficile à rendre, quoiqu’on ne puisse l’oublier, nous ravit : c’est le beau lac de Genève, qui semble une calme avant-scène ; la ville elle-même avec ses brillants clochers de métal, clochers sans croix, hélas ! comme des monarques sans couronne ; et, dominant le lac, la ville et les campagnes, un horizon majestueux de hautes montagnes auxquelles le soleil donne des aspects et des variétés d’éclat infinis ; et puis, bien loin, trop loin pour être clairement aperçu, le sommet du mont Blanc portant au-dessus de ce tableau sa blanche tête, comme un vétéran de la création.

Gex, dernière ville française et déjà d’apparence un peu suisse, nous annonce la frontière. Ce pas unique qu’il suffit de faire pour être hors de la patrie ne nous coûte pas beaucoup, car, en ce moment, notre esprit et nos désirs sont loin devant nous ; mais on ne peut oublier cette époque de la Révolution encore si près de la nôtre, où ceux qui fuyaient les persécutions et la mort, à cet instant qui semblait briser tous les liens de leur vie, se retournaient pour jeter un dernier regard, un dernier adieu à cette terre de France qui gardait les cendres de leurs pères, et, pour quelques-uns, le berceau de leurs fils.

II

GENÈVE

Genève est admirablement située au point du lac où le. Rhône, sortant avec impétuosité, précipite son cours. Je passai les premières heures de mon séjour à contempler du haut de mon balcon cette merveilleuse vue : ce beau lac si tranquille, ce magnifique, fleuve, ces vertes campagnes qui s’étendent au loin, ces montagnes qui s’élèvent de tous côtés ; et je comprenais facilement que celui qu’aucun intérêt de cœur ne retient ailleurs préfère à tout autre séjour cette ville qui offre tant de charmes. Mais là nuit venait, et bientôt, sur un pont de fer que dominaient nos fenêtres, nous vîmes une foule nombreuse ; des barques pavoisées animèrent le lac et des illuminations parurent sur le pont. Prendre nos châles et nos chapeaux de voyage fut l’affaire d’un instant ; c’est un heureux hasard, disions-nous, qu’une réjouissance à Genève pendant le peu de jours que nous y passons. En suivant la foule, nous arrivons au milieu du pont, où un îlot ombragé de quelques arbres était le centre de la fête ; nous- y trouvons une statue. Ce n’est pas celle de la Vierge, dont l’image vénérée eût semblé si bien placée là au milieu de ce paysage d’un aspect si pur ; ce n’est pas non plus celle de saint François de Sales, de cet évêque de Genève qui, avec un zèle que n’arrêtèrent jamais les menaces et les persécutions des protestants, parcourait ces rives en faisant le bien. En conscience, nous ne pouvions nous attendre à tant de bonheur, mais nous avions peut-être bien aussi le droit de nous étonner d’y trouver la statue de Jean-Jacques, et de voir que ce n’était qu’en sou honneur que tant de monde était en mouvement, que tant de fusées éclataient, que brillaient ces lampions, et que chantaient les musiciens dont les chœurs remplissaient les barques ! Triste contraste que les eaux si limpides de ce lac dont le calme ressemble à celui d’une bonne conscience, avec l’image de cet homme dont les écrits ont troublé tant d’esprits et corrompu tant de coeurs ! triste conclusion d’une réforme qui condamne les honneurs que nous rendons à la mère de Dieu et aux saints, et qui entoure d’hommages la statue de Rousseau !

Je m’en étonnai alors, je m’en scandalisai même ; je m’en étonnerais moins aujourd’hui, car, depuis, j’ai habité une propriété célèbre aussi par le souvenir du philosophe de Genève. On y voyait son buste dans une sorte de niche où nous n’allumions, il est vrai, aucune lampe vénitienne, mais que la nature, comme par une amère ironie pour cet homme que jamais les bienfaits ne surent attacher, avait ornée d’un beau lierre. Presque chaque semaine, de jeunes Anglaises, qui, je l’espère, admiraient le dieu philosophique sur des ouï-dire, venaient frapper à notre porte pour accomplir un pèlerinage devant son image ; j’éprouvais, je l’avoue, un innocent plaisir à voir le mal qu’elles se donnaient pour déchiffrer de mauvais vers tracés par une des protectrices qu’il repoussa avec son ingratitude ordinaire ; puis elles cueillaient avec un étrange respect une feuille du lierre. Une d’elles, je me le rappelle, m’ayant rencontrée, me demanda la permission d’en prendre une seconde, et me remercia de ma générosité avec une si grande effusion, que je me permis de lui offrir l’arbre tout entier, qu’elle regretta certainement de ne pouvoir emporter.

Revenons à Genève. Après les ovations à la statue le Jean-Jacques, une visite à la cathédrale acheva de me causer une pénible impression. Cette dévastation dune belle église catholique, spectacle tout nouveau pour moi, lui donne quelque chose du froid d’un tombeau ; en effet, de toute cette vie de l’âme rendue sensible dans les églises catholiques, il n’y reste que deux choses : les vitraux, respectés non pour leur caractère religieux, mais pour leur beauté artistique, comme s’empressa de nous le dire le gardien de l’église, et la chaire. Puis, à la place des confessionnaux, à la place des autels, des bancs ! comme pour dire, à la place de Dieu, les hommes ! Mais, quoi que fasse la vénérable compagnie des pasteurs qui occupe les stalles du chœur, et quelle que soit la tristesse de cet aspect protestant, rien ne peut ôter à cette belle cathédrale le souvenir de ses évêques. Je me représentai par la pensée, François de Sales, non plus confiné à Annecy, comme il le fut, mais libre d’annoncer la vérité du haut de la chaire de sa ville épiscopale, avec cette suavité et cette force incomparables qui ouvraient à tous la route de l’Évangile, non point en l’élargissant, mais en la semant de douceur et de consolations. Souvent, pendant les prédications d’Annecy, quelques frères égarés se trouvaient dans l’auditoire, et il n’était pas rare qu’après une seule prédication des brebis perdues rentrassent au bercail. Mais hélas ! cette chaire, veuve de ses évêques, n’entendit pas la grande voix qui convertit le ministre Barbier, Claude Boucard, et tant d’autres, dont M. le curé de Saint-Sulpice raconte le retour à la foi dans le beau livre qu’il a consacré à l’évêque de Genève, et l’autel dont je cherche en vain la place n’a pas vu François de Sales offrir le saint sacrifice.

Au moment où j’écris ces lignes (en 184..), j’apprends qu’il s’élève à Genève une nouvelle cathédrale. Cette église sera vraiment fille de la foi, car ce sont les paroissiens catholiques du canton qui viennent, à la suite de leur curé, travailler à cette œuvre de renouvellement et d’espérance. Remercions saint François de Sales, qui, du haut du ciel, obtient que Dieu bénisse de nouveau cette contrée si chère à son cœur.

Il ne faut pas quitter Genève sans visiter le Jardin botanique, qui offre une charmante promenade. Il faut aussi remarquer que la belle partie de la ville, celle qui s’étend sur les bords du Rhône, est ornée de jolies fontaines donnant à tout ce quartier neuf un aspect agréable ; elles sont entretenues par une machine hydraulique placée sur le Rhône, et qui nous a para l’une extrême simplicité de mécanisme.

Je dis adieu à Genève, à laquelle le protestantisme et son philosophe ont ôté pour moi une grande partie de ses charmes : c’est vous dire que nous ne nous mettrons pas en frais pour aller à Ferney rendre hommage au souvenir de Voltaire. En fait de patriarches, je préfère ceux de la Bible, et, en fait de philosophes, j’aimerais mieux Platon, tout païen qu’il était.

Nous renonçons, du moins pour ce voyage, à ces belles excursions de Suisse dont Genève est le point de départ, et nous prenons la route d’Italie.

En sortant de Genève, nous suivons les bords enchanteurs du lac ; nous conservons pendant quelques lieues la vue du mont Blanc et de la première chaîne des Alpes d’un côté, et, de l’autre, celle du Jura et des jolies habitations qui bordent la rive droite du lac de Genève. Ces deux aspects, si différents, sont en quelque sorte le passé et l’avenir du voyage se confondant un instant.

Adieu verte montagne, paysage calme et charmant, qui donnent l’idée du bonheur, d’une vie simple et sans ambition, et saluons les Alpes imposantes, ou les difficultés et les belles horreurs ne nous manqueront pas !

Voici bientôt une ville située de manière à nous laisser admirer le lac de Genève dans sa partie la plus large : c’est Thonon. Ce riant paysage est animé par la vue de la ville même et par celle de la chartreuse de Ripaille, qui a eu l’honneur de donner un proverbe à la langue française (faire ripaille), proverbe bien un peu vulgaire, quoique d’une origine toute royale, puisqu’il vient, dit-on, des festins et des plaisirs à l’aide desquels Amédée de Savoie adoucissait sa retraite au couvent des Augustins qu’il avait fondé à Ripaille.

Nous continuons notre roule, tantôt perdant, tantôt retrouvant la vue du lac. Nous suivons bientôt de plus en plus près le lit du Rhône, qu’encaissent les corniches des rochers qui rétrécissent à chaque moment la grande vallée.

En sortant de Monthey, nous admirons de vrais massifs de montagnes dont les plus hautes sont la Dent de Moncle, qui s’avance vers le fleuve en s’y reflétant, et la Dent du Midi, qui s’élance au milieu d’une vallée de neiges.

Voici bientôt Saint-Maurice, dont le nom rappelle le chef de la légion thébaine ; c’est qu’en effet c’est en ce pays que ce valeureux soldat souffrit le martyre. Saint-Maurice possède une abbaye fondée en l’honneur de ce saint, et où se trouve, dit-on, la plus riche collection de reliques ainsi que plusieurs présents de Charlemagne et d’autres têtes couronnées.

Avant de traverser le pont de Saint-Maurice, il faut s’arrêter un instant : la hardiesse de cette seule arche jetée sur le fleuve, très-rapide en cet endroit, et s’appuyant sur la Dent de Moncle à droite, et sur la Dent du Midi à gauche, frappe d’étonnement et présente un aspect imposant et magnifique.

Hâtons-nous d’admirer la physionomie des femmes que nous rencontrons et que rend plus agréable leur joli chapeau national, mais qui sont déjà bien défigurées par cette affreuse difformité qu’on appelle le goitre.

En continuant notre route, nous apercevons l’ermitage du Sex, bâti sur une étroite corniche, et si haut, si entouré des rochers qui forment la base de la Dent du Midi, qu’on s’étonne qu’il ait été construit et habité par des hommes.

Un peu plus loin, sur la route, nous rencontrons la chapelle de Verolliey, au lieu même où fut massacrée la légion thébaine : dix mille hommes d’un courage éprouvé se laissèrent égorger sans essayer une résistance possible, pour obéir au précepte de l’Évangile : « Il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. »

Voici une belle chute d’eau appelée la Sallanche, et qui se précipite dans la vallée du Rhône d’une hauteur perpendiculaire d’environ cent mètres ; si le saut de la cascade était plus fort, ce serait une des plus belles que l’on puisse voir, d’autant qu’elle s’aperçoit de loin.

Ces premiers rochers, ces premiers chalets, ces premières chutes d’eau, nous conduisent à Martigny, fort disposés à continuer notre route et très-désireux d’entrer définitivement dans le Simplon.

Martigny présente un aspect fort gai ; sa position, qui en fait le centre des voyageurs du Grand Saint-Bernard, du Simplon et de la vallée de Chamounix, lui donne un mouvement continuel. Pendant les quelques heures que nous y passons, les chaises de poste se succèdent sans interruption ; les voyageurs à pied, le bâton ferré à la main et l’album sous le bras, jettent un regard au ciel en partant pour s’assurer si le soleil éclairera les points de vue auxquels ils rêvent ; enfin les guides et les mulets partent avec leurs caravanes composées de Français et d’Anglais, également charmés, mais exprimant leur plaisir avec la différence de leur caractère et entremêlant leurs langues, qui, à elles deux, en ce moment d’empressement et d’entrain, causent à peu près autant de confusion que les langages divers qui arrêtèrent les hautes destinées de la tour de Babel.

En sortant de Martigny, nous nous trouvons pendant quelque temps au milieu d’une vallée encaissée dans des rochers taillés à pic et tout à fait stériles ; mais bientôt après de beaux pâturages, des vignes que soutiennent de petits murs, s’élèvent en terrasses d’une manière pittoresque, tapissant le bas des montagnes tournées vers le midi, et dont les cimes sont ornées de villages, d’églises et d’oratoires dont l’extrême blancheur se détache sur les rochers d’une manière merveilleuse.

Vous pouvez imaginer si ce paysage est enchanteur ; celui que nous trouvons après avoir traversé le Rhône acquiert de nouveaux charmes par l’aspect fertile que présente la vallée de ce fleuve..