Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Vers l'Occident

De
311 pages

Donc, cette fois, c’est vers l’Occident que nous marchons.

Nous avons touché à Mélilla, ville arabe, fort espagnol ; demain nous aurons franchi le Détroit.

Sur le petit navire qui m’emporte, peu de passagers, et nous sommes seuls Français. J’ai pour voisins deux juifs qui vont à Tétuan, deux commerçants de Gibraltar, quelques Espagnols d’Oran et une dame anglaise qui n’a pas d’âge, semble faire partie de l’Armée du Salut et se rend à Tanger.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

William-Aimable-Émile-Adrien Fleury

Vers l'Occident

Nord du Maroc, Andalousie, Lisbonne

          A mon citer compagnon de route, à mes amis, j’offre ces impressions d’Occident.

Ils y verront un peu de moi-même, ils y reconnaîtront l’auteur avec ses idées, sa franchise parfois trop rude, son goût de rêve.

 

Quant à vous, lecteurs inconnus qui feuilleterez ces notes sincères, je voudrais simplement vous faire sentir ce que, dans une course bien rapide, j’ai senti au Moghreb sombre, dans la riante Andalousie et vers les rives portugaises.

Au Maroc, j’ai coudoyé les descendants des Compagnons du Prophète, restés figés dans leurs coutumes séculaires, ayant la même Foi, ignorant la marche du monde.

Dans l’Espagne du Sud, — où j’allais après tant d’autres, — j’ai suivi la trace indélébile du conquérant maure dans les arts, dans les mœurs, dans la vie même du peuple ; — et ce peuple, j’ai tenté de le voir tel qu’il est, non tel qu’il fût, en le dégageant de la légende criminelle et trompeuse qui vient de le conduire aux abîmes.

Presque partout « Vers l’Occident », et à Lisbonne même comme en Andalousie, comme aux cités marocaines, c’est encore de l’Orient que j’ai trouvé : de l’Orient avec son indolence, son fatalisme et son fanatisme, mais aussi avec son charme, avec ses fleurs, avec sa grande lumière blanche !

 

A.D.

PREMIÈRE PARTIE

NORD DU MAROC

I

LE DÉTROIT. — ARRIVÉE A GIBRALTAR

Donc, cette fois, c’est vers l’Occident que nous marchons.

Nous avons touché à Mélilla, ville arabe, fort espagnol ; demain nous aurons franchi le Détroit.

Sur le petit navire qui m’emporte, peu de passagers, et nous sommes seuls Français. J’ai pour voisins deux juifs qui vont à Tétuan, deux commerçants de Gibraltar, quelques Espagnols d’Oran et une dame anglaise qui n’a pas d’âge, semble faire partie de l’Armée du Salut et se rend à Tanger.

Mais, si nous sommes peu de passagers « de cabine », en revanche les ponts sont encombrés de trois cents Marocains, parqués comme des moutons importés, roulés pêle-mêle dans leurs burnous bruns et blancs. Ce sont des pèlerins de la Mecque qui reviennent par les côtes d’Algérie. Ils parlent peu et ont bien cet air de méditation grave qui frappe chez tous les Orientaux.

En les voyant ainsi, il est impossible de se douter que ce troupeau d’hommes est une assemblée de pèlerins venant d’accomplir ce fameux voyage que tout bon musulman désire faire au moins une fois dans sa vie.

Ils n’éprouvent aucun besoin d’échanger leurs impressions (ce qui étonne toujours un Parisien !), et restent immobiles pendant des heures, sans que leurs visages sévères trahissent leurs pensées. Reviennent-ils plus croyants de ce pèlerinage fatigant et difficile, et ont-ils là-bas, vers la mer Rouge, retrempé leur foi religieuse ? Reviennent-ils tous, ou bien ont-ils laissé bien des leurs sur cette funèbre route de Djeddah, si souvent jonchée de morts ? Ramènent-ils, comme d’autres il y a trois ans, l’horrible peste, et sont-ils destinés, à peine de retour, à une mort douloureuse dont ils portent déjà le germe ?

Parfois on entend sur le pont comme une plainte très basse, et ce n’est qu’une prière ânonnée par un pèlerin, prière lente, résignée, sans espérance.

A la tombée de la nuit seulement, au moment où le pavillon du navire va être amené, quand, sur la grande mer bleue, le soleil va disparaître, ils se lèvent à l’appel d’un des leurs. Tournant le dos au soleil, comme ils le font à la mosquée, ils regardent vers cet Orient dont ils viennent, et ils crient alors leur prière ! Le pont du navire, silencieux tout à l’heure, s’emplit du bruit rauque et monotone de ces phrases saccadées, de ces versets toujours les mêmes où le nom d’Allah revient aussi souvent que celui du Prophète, dans un grand hosanna de foi.

 

Belle nuit d’automne, sans lune, mais claire, avec un léger vent qui nous aide. La mer est suffisamment clémente, et il fait bon rêver.

 

Au petit jour, nous approchons du détroit. Gibraltar est à l’horizon et aussi Ceuta, marquant la passe, colonnes placées au seuil.

Des deux forteresses, c’est Gibraltar qui paraît la plus sombre. Celle du sud, Ceuta, est plus riante avec ses teintes blanches et sa verdure entrevue. C’est l’Europe ici qui paraît plus aride et plus desséchée, et l’Afrique qui se montre moins sauvage.

Impression fugitive d’ailleurs, qui tient à la vue du Roc ; impression fausse qui vient de ce que Gibraltar n’est pas à sa place, que c’est une anomalie de la nature qui détonne à la pointe d’Andalousie, comme cela détonne de trouver là le drapeau anglais.

Quand on vient de la Méditerranée, comme nous, on voit d’ailleurs tout d’abord la partie la plus sombre du Roc, à pic sur la mer, monstre gigantesque aux contours fantastiques et effrayants.

Les hauteurs d’Ohara et le Highest point rompent la ligne de faîte, mais sur toute la côte orientale on n’aperçoit ni village, ni habitation, ni verdure. Ce n’est qu’après avoir doublé la pointe d’Europe que l’on entre dans la baie et que l’on découvre tout à coup la ville et les forts.

Alors, l’impression change. La rade est remplie de charbonniers et de paquebots de passage ; au-dessus du port militaire émergent les mâts des vaisseaux de guerre et se dressent les cheminées des ateliers ; de petits torpilleurs, quoiqu’il fasse jour à peine, évoluent déjà dans la baie, des barques sillonnent la mer, venant au-devant de nous. La ville se montre entourée de sa ceinture de pierre, assez monotone, mais très longue du nord au sud, donnant l’image d’une ville vivante, d’une ruche en plein travail.

Notre navire ne va pas à quai, car le quai, très rudimentaire, ne sert que pour les petits bateaux d’Algésiras ; c’est donc en barque que nous allons à terre et que nous touchons au vieux môle.

A deux pas, la « Porte de Mer ».

Je donne ma carte de visite, sans même montrer de passeport, et moyennant cette formalité enfantine un employé me délivre immédiatement un permis de séjour qui n’est valable que pour vingt-quatre heures, et que je serai obligé de faire renouveler demain.

Nous passons sous un rempart qui sent le XVIIIe siècle et dont la porte est gardée par un factionnaire en tunique rouge, et nous débouchons sur « Casemate Square », en Angleterre.

Oui, en Angleterre vraiment, et je ne puis trop insister sur cette impression. Ce ne sont pas seulement les coquets uniformes des soldats, entrevus ailleurs, qui me la donnent, c’est surtout la forme des casernes de Casemate Square, la forme des fenêtres à guillotine, la forme des boutiques ; ce sont les étalages eux-mêmes, la manière dont les livres sont présentés chez le libraire, les fruits chez les fruitiers, les cigares aux bureaux de tabac ; c’est la démarche des habitants, citoyens « du Roc », comme ils disent, petite patrie sur laquelle a déteint la grande.

Certes, dans Waterport Street (la Calle Real des Espagnols), seule grande artère de Gibraltar, parallèle à la mer, on rencontre des Levantins, des Arabes et des Andalous ! Mais on passe sans les voir presque ; la note purement anglaise domine, elle étreint le voyageur.

J’ai beau me dire que je suis sur le sol d’Espagne, que Gibraltar en somme n’appartient aux Anglais que depuis le dix-huitième siècle et que cette occupation ne sera peut-être pas éternelle, le fait brutal est là, la possession est complète.

Est-ce un mal pour les citoyens du Roc, je ne sais, car, aux mains des Espagnols, que serait Gibraltar à l’heure actuelle ? Un pauvre village comme Tarifa, ou peut-être une petite ville comme Algésiras !

Il y a deux modes en France : l’anglomanie, qui consiste à prendre les attitudes des Anglais, à s’habiller chez leurs tailleurs, à leur emprunter des mots ; et l’anglophobie, qui d’avance critique tout ce que font les Anglais, les tourne en ridicule, veut à tout prix voir leur main partout — et oublie Metz !

Je crois que si les snobs (encore un mot anglais !) sont bien ridicules, les anglophobes peuvent devenir bien dangereux par leurs maladresses.

Nous ne pouvons aimer les Anglais comme peuple, mais il faut savoir rendre justice au génie de leur race. Dites, ce qui est incontestable, que la nation anglaise est la plus farouchement égoïste de toutes, que son égoïsme remplit son histoire et accable les peuples comme l’individu ; dites qu’elle est commerçante uniquement, que tout pour elle est une affaire, la guerre comme la paix, et que la civilisation qu’elle apporte dans les plis de son drapeau n’est pas toujours bien idéale ! Dites tout cela, mais ne vous laissez pas aller au pamphlet, ne caricaturez pas John Bull pour faire de l’esprit, ne niez pas que l’Angleterre est une grande nation !

Voyagez pour savoir le secret de sa grandeur ! Allez en Égypte, où nous n’avons pas su la suivre, et vous verrez son oeuvre ; allez à Malte, un des points les plus curieux et les plus intéressants du vieux monde ; allez en Amérique et aux Indes si vous pouvez ! Voyagez, et vous verrez que la langue anglaise est la plus répandue, aussi bien dans la Méditerranée que dans le Nord, en Afrique comme en Asie.

Quand vous aurez voyagé, quand vous aurez vu sur toutes les mers ses navires marchands et compté ses flottes de guerre à la revue de Spithead, il faudra bien convenir, hélas ! que c’est un grand peuple.

Il a été notre ennemi, demain peut-être le redeviendra-t-il encore, et les nuages s’amoncellent. Mais ce n’est pas une raison pour être injuste. Au lieu de copier ses modes, il faut voir et connaître les moyens qu’il a employés, dans sa marche ascensionnelle en ce siècle qui finit, et approprier ses méthodes au génie propre de notre race.

Si la situation actuelle est encore si tendue, au lendemain de Fashoda, c’est que sur bien des points du globe nous sommes en contact avec l’Angleterre, que comme elle nous avons cherché à nous créer un empire d’outre-mer et des débouchés. Le grand mouvement d’expansion européenne qui se dessine depuis plus de trente ans, aussi fort qu’au commencement du XVIe siècle, qu’est-ce qui l’inspire à toutes les nations d’Europe, sinon ce désir de créer des débouchés, d’augmenter la fortune publique ? Le temps des conquêtes héroïques et stériles est passé, l’âme de toutes les nations devient forcément commerçante ! — C’est donc vers la mer, champ de bataille des luttes futures, que les peuples d’Europe doivent surtout tourner leurs efforts ; c’est sur la mer qu’en toute hâte il faut trouver des points d’appui, de ravitaillement et de refuge. C’est de ce côté surtout qu’il faut encourager l’initiative particulière.

Il y a quelques années, notre Compagnie Transatlantique, une de nos deux grandes compagnies maritimes, avait une ligne postale régulière d’Algérie au Maroc. Je crois qu’elle n’était pas très florissante, cette ligne, et elle a été supprimée parce que la subvention votée était insuffisante. Eh bien ! le Parlement si exagérément protectionniste que nous possédons n’avait-il pas un sacrifice à faire de ce côté ? Était-ce une chose indifférente que de voir souvent sur les côtes du Maroc flotter le pavillon français, alors que constamment viennent des navires anglais, espagnols et même allemands ?

Je sais bien que nous avons encore de petits navires qui viennent à Tanger. Mais à côté des grands paquebots des autres puissances, est-ce suffisant pour donner à un pays où nous avons tant d’intérêts une image de notre importance commerciale ?

Je reviendrai, au Maroc, sur ces questions, et je prie pour le moment le lecteur d’excuser cette longue digression inspirée par la vue de Gibraltar, un peu sévère au milieu de ces notes sans prétention d’un homme qui n’est malheureusement ni poète comme Gautier, ni peintre comme Fromentin, ni même reporter comme tant d’autres, mais simplement un voyageur qui regarde.

Et je reviens à Waterport Street, qui du reste, sauf cette particularité d’être absolument anglaise, par le 35e degré de latitude, n’offre rien de particulièrement intéressant ni d’artistique, j’en conviens.

II

GIBRALTAR

Dans tout voyage, je veux faire ici ma profession de foi nomade, une fois pour toutes, il y a deux ordres de choses qui m’intéressent au même degré : l’Art et la Vie.

L’Art, c’est l’Alhambra, c’est le Parthénon, Saint-Pierre de Rome, le temple de Louqsor, la mosquée verte de Brousse ou Notre-Dame de Paris ! C’est encore les musées, toutes les belles choses dues aux maîtres.

La Vie, c’est peut-être moins beau, hélas ! mais cela m’intéresse passionnément.

La Vie, c’est la cérémonie du Selamlik à Yldiz, c’est le camp de Wadi Halfa, l’émeute dans les rues, le pittoresque du Caire, les passants de nos boulevards et de Regent Street. La Vie, c’est l’étude de l’homme, de ses mœurs, de son activité féconde ; c’est le type de la race — homme ou femme — des pays que l’on parcourt. C’est aussi les fêtes religieuses, les revues, les agglomérations de peuple, la foule.

Car juger une nation, ou du moins tenter de la connaître par J’individu, c’est, il me semble, prendre souvent J’exception pour la règle. Le témoignage d’un seul peut avoir sa valeur, il ne vaut jamais celui de la collectivité, celui du peuple moyen.

Pour arriver à connaître à peu près la Grèce moderne, par exemple, ce n’est ni le roi, ni les ministres, ni même les députés ou les journalistes qu’il suffit d’interviewer ! Il faut aller par la ville, causer avec les uns ou avec les autres, parmi les humbles ; il faut dans la campagne interroger le maître d’école, le paysan et le garde-barrière. Il faut rapprocher tous ces témoignages et conclure.

Le voyageur n’est-il pas comme l’historien ? Comme celui-ci, ne doit-il pas puiser à toutes les sources dignes de foi ? Les cahiers sincères du capitaine Coignet n’ont-ils pas, au point de vue de l’histoire de l’armée, une valeur analogue à celle des mémoires arrangés de Ségur ou de Marmont ?

 

Donc, si je ne trouve pas d’art dans Waterport Street, si la maison du gouverneur est affreuse avec son badigeonnage, si les casernes de Casemate Square sont banales, et si les maisons, en ce pays ensoleillé, paraissent trop semblables à celles de Douvres, je trouve du moins de la vie.

C’est le soldat qui passe, bien sanglé dans sa tunique rouge, le calot sur l’oreille, avec la jugulaire sous la bouche. Stick en main, il marche raide, de la même allure saccadée, mais assez alerte, qu’à Alderschot.

C’est l’officier, très élégamment mis, tout en blanc immaculé, avec le casque des colonies, et plus loin sur les vieux remparts les artilleurs qui manœuvrent les canons de bronze. Voila pour la fourmilière militaire.

Puis, voici le fonctionnaire anglais. Il est en redingote et en chapeau haut de forme, comme s’il se promenait à Piccadilly ! Oh ! rassurez-vous, je ne vais pas m’extasier sur le haut de forme, laid partout, ridicule ici. Je me souviens de m’être trouvé il y a quelques années dans le sud de la Tunisie en excursion, au moment du passage d’un général en tournée. En dehors de la troupe, il n’y avait en tout et pour tout dans ce village qu’un fonctionnaire émargeant au budget, le receveur des postes.

Eh bien ! pour honorer le général de passage, il avait sorti un chapeau haut de forme apporté je ne sais pourquoi dans ce poste perdu ! Cela m’avait amusé, et je viens de penser à ce souvenir.

Mais le fonctionnaire anglais vient de disparaître ; voici qui vaut mieux, une jeune fille blonde qui a une charmante figure, une démarche aisée et rapide avec sa jupe assez courte. Cela fait toujours grand plaisir de voir des blondes dans les pays de soleil ! Elle marche droit devant elle, sûre d’elle-même, sans timidité, sans gaucherie. Car nous sommes en Angleterre, la jeune fille va et vient librement, et cela paraît si naturel que les hommes ne se retournent même pas pour la voir, bien qu’elle soit jolie !

Voici une amazone bien habillée, élégante, montant un joli poney, escortée par son mari, un officier de Highlanders. Voici la femme du gouverneur avec ses deux filles, dans un landau très correctement attelé. Plus loin c’est un dog-cart, c’est un tonneau qui attend devant l’Hôtel royal, ce sont des joueurs de tennis dans la même tenue que nos jeunes gens à l’île de Puteaux.

Et enfin voici des babys roses et joufflus, des babys délicieux qui regardent par la fenêtre, tous blonds, pareils à ceux des boîtes de dragées.

Etonnez-vous donc si je n’ai guère remarqué au milieu de tout cela l’Arabe qui vend des babouches, l’Indien qui colporte des mouchoirs ou la marchande espagnole des quatre saisons !

 

Bien que le Roc ne puisse pas contenir un bien grand nombre d’habitants, la population augmente peu à peu. Pour nourrir les citoyens de Gibraltar, le territoire ne pouvant rien produire, tout est apporté d’Algésiras ou de Saint-Roque, les deux villes d’Espagne les plus proches, et des vapeurs réguliers, cinq ou six fois par jour, font le service d’Algésiras au vieux môle.

Quant aux communications par terre avec Saint-Roque, elles ont lieu par l’unique route qui part de la porte de terre et débouche à trois kilomètres de là sur le territoire espagnol, après avoir longé la baie.

Les lignes anglaises et les lignes espagnoles, jalonnées par des corps de garde toujours occupés, sont séparées les unes des autres par une zone neutre, un Etat-tampon en miniature de huit cents mètres.

Gibraltar vit d’ailleurs en très bonne intelligence avec les villes ou villages voisins. Les officiers et les fonctionnaires vont constamment en Espagne, à la chasse ou en excursion. Les hommes de troupe jusqu’ici allaient de même très facilement à Algésiras ou Saint-Roque ; mais, depuis la guerre avec les États-Unis, cette petite faveur a été momentanément retirée.

Sur cette route de Saint-Roque, c’est un perpétuel va-et-vient de chevaux et d’ânes qui apportent les provisions à la ville. Les moments où elle offre le plus d’animation sont le matin d’abord, à l’heure du marché, et le soir, avant la fermeture des portes ; car la ville est toujours en état de siège, et l’on a gardé la tradition surannée de s’enfermer hermétiquement pour la nuit.

Précédée de quelques musiciens, tous les soirs, vers neuf heures, une patrouille bruyante descend des casernes jusqu’à la porte de terre ; un sous-officier qu’escortent quelques soldats en grande tenue est porteur de la clef immense. La porte fermée, le sous-officier rapporte la clef chez le gouverneur et va l’y rechercher le lendemain matin.

Celte petite promenade quotidienne, joie des badauds, est un des événements de la soirée. On se met devant les portes, dans toute la rue, pour voir passer le porte-clef, pour entendre la musique aiguë des fifres. Puis, de bonne heure, le bruit s’éteint.

Il y a peu de distractions le soir. Dans un café borgne rempli d’ouvriers et de soldats, j’ai vu danser deux pauvres petites Espagnoles, bien mal fagotées ; dans un autre café, un escamoteur avait attiré dix personnes en tout, et quel public !

Parfois, l’hiver, vient une troupe d’Andalousie, mais j’ai été étonné de voir si peu de mouvement les soirs que j’ai passés à Gibraltar. Cependant, il y a toujours des navires de passage dans la rade, il y a des allants et venants, et la population même est assez considérable, trente mille habitants. Cette morne tristesse du soir tient à plusieurs causes : d’abord les officiers anglais demeurent presque tous en dehors de la ville, et la troupe a une discipline sévère. De plus, la plupart des bateaux qui font relâche arrivent le matin, s’approvisionnent de charbon aux pontons et repartent aussitôt leur chargement effectué.

Gibraltar la nuit est donc une ville triste et sage, couche tôt en diable, ce qui est bien ennuyeux pour les voyageurs noctambules, qui se souviennent d’amusantes promenades le soir à l’autre bout de la Méditerranée, à Port-Saïd.

 

 

A vrai dire, l’agglomération humaine du Roc se compose de deux parties bien distinctes : la vieille ville de Gibraltar, commercante et vivante, puis au delà de l’Alaméda (bois de Boulogne et parc Monceau), plus au sud, le quartier d’Europa. Europa est la ville maritime et militaire ; elle domine le port de guerre et le nouveau môle. C’est là que sont les ateliers de la marine, très actifs ; là que sont l’hôpital et les principales batteries de côtes.

Près d’Europa, s’étagent la plupart des casernes. Elles surgissent le long de la mer, sous les ouvrages fortifiés, à mi-côte et très haut à la pointe méridionale du Roc (la pointe d’Europe). Vous tombez de l’une sur l’autre. Ici des highlanders écossais, là un régiment d’infanterie anglais, plus loin des artilleurs.

Toutes ces casernes ont le même aspect propret, simple et confortable. Les constructeurs n’ont pas cherché à faire beau ni monumental, mais devant chacune d’elles il y a de l’espace et de l’air. Les cours sont soignées, et dans presque toutes, vers quatre heures du soir, quand la grosse chaleur a cessé, on voit les soldats, sous l’œil bienveillant des sous-officiers, faire d’interminables parties de football, jeu disgracieux s’il en fut, mais jeu d’athlètes où la vigueur et l’agilité sont nécessaires, bien fait pour fortifier les muscles, pour détendre les nerfs des jeunes gens.

Au-dessus des casernes, au milieu d’elles, une jolie route serpente, gagne la pointe, puis, remontant à l’est du rocher, va jusqu’au palais d’été du gouverneur, bien modeste chalet battu par les vents de la Méditerranée avec un jardin sans fleurs, desséché, et où le gouverneur n’a comme voisins, pas gênants, que les singes encore assez nombreux dans la montagne voisine.

Plus près du vieux Gibraltar, sur cette même route en corniche, habitent les officiers dans de petites villas peu luxueuses. Ce sont des cottages anglais, et, comme ce côté est assez abrité, les fleurs y foisonnent, des verdures grimpent sur les murs. Chaque cottage a son jardinet parfaitement soigné. Voici la maison d’un colonel d’infanterie ; son nom s’étale sur une plaque de cuivre. Il y a un assez grand jardin et une cour de tennis. Voici la maison d’un major ; même jardin, même tennis. Le tennis est une institution nationale, en grand honneur ici comme partout ! Sur la route, on croise constamment des jeunes femmes et des jeunes filles, en tenue de tennis, canotiers sur la tête, et de jeunes officiers qui les accompagnent.

Une fois le service fini, les distractions en ville étant rares, tout ce petit monde militaire mène donc là une bonne vie de campagne ; on voisine, on prend du thé, et comme tout cela n’est pas très drôle, on doit flirter ferme à Europa !

Les promenades à cheval se réduisent à deux : la route de la Corniche, qui va à la maison d’été du gouverneur, route dont je viens de parler, et l’unique route d’Espagne. De ce côté du moins on peut galoper et jouer au polo sur un véritable hippodrome soigneusement entretenu.

La belle promenade de l’Alaméda sépare le vieux Gibraltar du quartier d’Europa, s’étend entre la mer et la montagne. Il y a là de jolies plantations, des sentiers ombreux. Sauf dans une grande allée qu’orne le buste de Wellington, on a laissé faire la nature, et la nature a bien fait les choses, mariant les aloès aux palmiers et aux poivriers, faisant pousser le long des sentiers des bordures de roses du Bengale. Ce serait délicieux n’importe où ; jugez du charme que doit avoir cette promenade sur le Roc dénudé !

Trois fois par semaine, à neuf heures, la musique s’y fait entendre. Éclairés par de gros globes électriques, les promeneurs s’y pressent. Le soir où j’ai flâné à l’Alaméda, il y avait beaucoup de monde, mais la musique rappelait trop celle de Franconi, et elle a joué une variation sur Carmen dont l’ombre de Bizet a dû frémir ! La foule n’était guère brillante, mais je dois dire que ce soir-là fonctionnaires et officiers étaient à deux pas de la musique, au club militaire, où les membres du cercle donnaient un concert. Les femmes y étaient admises et s’y trouvaient en grand nombre. Par les fenêtres entr’ouvertes j’entendais des accords quelconques et beaucoup d’applaudissements. Je voyais aussi d’élégantes toilettes qui auraient été les bienvenues à l’Alaméda !

 

 

L’idée militaire dominant tout dans cette immense caserne qu’est Gibraltar, il m’est impossible de laisser de côté, malgré mon incompétence, la question de la défense de la ville.

Gibraltar est-il imprenable ? Il l’a été, et si la question peut se discuter à l’heure actuelle, il faut la résoudre encore par l’affirmative.

De vive force, du côté de la terre, aucune attaque ne serait même possible. Du côté de la mer, c’est différent. La portée des pièces, de certaines pièces de Gibraltar, est telle que ces canons peuvent facilement envoyer leurs obus sur Algésiras, sur la côte, et commander absolument le détroit.

Mais ce détroit, les Espagnols peuvent aussi le commander. Ceuta pourrait avoir une artillerie aussi puissante que sa rivale, et les collines d’Algésiras pourraient se hérisser de canons ! S’il n’y a pas égalité dans la lutte, c’est qu’il n’y a pas égalité dans la préparation. Avec les engins actuels, le plus ou moins de force d’un point tient beaucoup plus à ses canons et à ses forts qu’à la nature même du sol. Si Gibraltar domine la rade et la mer, c’est donc parce que ses canons sont plus puissants, non pas parce que la position est meilleure. C’est surtout aussi parce que les vaisseaux et les torpilleurs anglais seront plus nombreux et plus forts. Donc Gibraltar paraît imprenable parce que Gibraltar appartient à la première puissance maritime du monde. Aux mains des Espagnols, il n’en serait peut-être pas de même.

Les Anglais ont deux sortes de défenses à opposer : d’abord une série de batteries basses, rasant la mer à l’ouest du rocher ; batteries anciennes pour la plupart, peu en harmonie, semble-t-il, avec les progrès de l’artillerie moderne. Elles n’ont donc qu’une valeur relative, elles pourraient empêcher un débarquement, mais qui songerait à débarquer ?

Ils ont encore, groupée autour de la pointe d’Europe, une autre série de batteries bétonnées, extrêmement puissantes, garnies de pièces gigantesques. Deux surtout, des monstres, les plus gros canons que j’aie jamais vus, — on m’assure que ce sont les plus gros du monde, — tournés vers le sud-ouest, vers l’Océan, sont impressionnants. Il n’est pas besoin d’avoir ce flair bien particulier dont les artilleurs sont si fiers, pour se rendre compte que les positions sont merveilleusement choisies, et qu’elles dominent absolument la rade et la passe vers l’Océan. De la mer, ou ne les aperçoit pas ; les batteries semblent faire corps avec le rocher lui-même.

Enfin, les Anglais ont encore, vers la langue de terre qui mène en Espagne, des galeries souterraines, creusées dans le roc, à la moitié de sa hauteur.

C’est là une des curiosités de Gibraltar, et je me serais bien gardé de ne pas m’y rendre, un peu étonné cependant de la facilité avec laquelle on les laisse visiter.

Au pied d’un vieux château maure, au milieu même d’un quartier d’artillerie, se trouve la porte d’entrée. Je n’ai ni permission spéciale ni autorisation du gouverneur. On me demande seulement mon nom, que j’inscris sur un registre, et un jeune soldat est désigné pour m’accompagner. C’est un artilleur ; il a deux ans de service, un galon de laine, et arrive de Malte, qu’il regrette. Je cherche à gagner sa confiance en lui parlant en anglais de La Valette, où j’ai passé deux fois. Il a un très vague souvenir de l’admirable église de la-bas et de ses tapisseries, mais il connaît bien les forts de Malte, ses rues pittoresques et ses habitants. Il compare son ancienne garnison avec Gibraltar, et trouve que Gibraltar est une prison et que le ciel y est moins pur. Cette journée d’automne est cependant superbe ! Au corps de garde tout à l’heure un énorme feu flambait dans l’âtre ; les artilleurs anglais sont frileux ! Pauvres garçons, dans quelques mois peut-être, revenus sur l’île brumeuse, ils regretteront le bon soleil d’Andalousie !

Cependant, nous pénétrons dans la galerie, ou pour mieux dire dans les galeries, car il y a plusieurs tronçons, nettement séparés. Tous les vingt ou trente mètres, des embrasures ; dans ces embrasures, des canons de fort calibre, mais pas énormes ; près des canons, des piles d’obus bien propres, bien rangés ; à côté de chaque pièce, un magasin à poudre dont la porte vient d’être vernie. On a la sensation que tout est prêt, que l’action peut commencer dans un quart d’heure, juste le temps de faire arriver les servants de la caserne très proche.

Les dates auxquelles ces galeries furent creusées, 1 783-1788, sont gravées dans le rocher, et ces inscriptions sont recouvertes de peinture noire, toute fraîche.

Par ces embrasures, la vue est admirable et varie à chaque instant, car les galeries contournent absolument le rocher au nord. C’est, en un panorama successif, comme au sommet des cathédrales : Algésiras, le fond de la baie, Saint-Roque et Linea, la langue de terre et la Méditerranée. Ce sont encore les lignes anglaises, tout près, qu’on surplombe et dont on compte les sentinelles, puis plus loin une autre ligne, celle d’Espagne.

Je reviens des galeries, persuadé de leur force et de leur situation exceptionnelle. Est-ce pour me donner cette idée que l’on m’a laissé si facilement y pénétrer ? Ce serait d’une coquetterie très raffinée et très libérale.

Ce qui est moins libéral, par exemple, c’est l’interdiction absolue de faire des photographies sur le territoire de Gibraltar, aussi bien de la ville que des batteries de côtes. Pour me servir de mon appareil, j’ai dû employer des précautions de Peau-Rouge !

III

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin