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Vers une socio-anthropologie du handicap

De
208 pages
Tenter de détacher la notion de handicap de la gangue idéologique dans laquelle elle est enfermée, ouvrir la question des personnes en situation de handicap à celle de leur place dans les rapports sociaux, l'économique, le culturel, la politique, telle est l'ambition de ce livre. D'une critique sans concession des présupposés néolibéraux censés définir le handicap à une recherche de son sens anthropologique, ce livre pose également le problème d'une autre norme distincte de la normativité stigmatisante.
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Sous la direction Vers une
d’Olivier R. Grim
socio-anthropologie
du handicap
Tenter de détacher la notion de handicap de la gangue idéologique dans laquelle Vers une elle a été enfermée, ouvrir la question des personnes en situation de handicap
à celle de leur place dans les rapports et les liens sociaux, dans l’économique,
le culturel, le politique et la politique, telle est l’ambition de ce livre. socio-anthropologie D’une critique sans concession des présupposés néolibéraux qui sont censés
défi nir le handicap à une recherche de son sens en anthropologie, cet ouvrage
veut off rir une approche réfl exive dans la lignée des travaux d’Henri-Jaques Stiker, du handicapen posant également, avec Georges Canguilhem, le problème d’une autre norme
distincte de la normativité stigmatisante.
Olivier R. Grim, anthropologue, spécialiste du terrain médico-social, enseigne
auprès d’étudiants et de professionnels du soin.
Illustration de couverture : © CenturionStudio.it - Fotolia.com
ISBN : 978-2-343-00418-1
21
Sous la direction
Vers une socio-anthropologie du handicap
d’Olivier R. Grim







Vers une socio-anthropologie
du handicap


Sous la direction
d’Olivier R. Grim




Vers une socio-anthropologie
du handicap
























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00418-1
EAN : 9782343004181
SOMMAIRE
INTRODUCTION ...................................................................................... 7
Suzanne Chazan-Gillig

PREMIÈRE PARTIE
Handicap et société : contre le néo-libéralisme, la solidarité ........ 13

CHAPITRE I
Vers une anthropologie de l’infirmité
Un entretien avec Olivier R. Grim mené par Monique Sélim ............ 15
Olivier R. Grim

CHAPITRE II
Un nouveau Cheval de Troie
Les notions d’usager et de service appliquées au secteur social ......... 33
Olivier R. Grim

CHAPITRE III
La relation de soin est-elle soluble dans le néolibéralisme ? .............. 51
Olivier R. Grim

DEUXIÈME PARTIE
Perspectives socio-anthropologiques .............................................. 57

CHAPITRE IV
Une anthropologie du très proche ...................................................... 59
Charles Gardou
CHAPITRE V
Le récit mythique du passage du Yabboq
La boiterie de Jacob ............................................................................ 69
Henri-Jacques Stiker

CHAPITRE VI
La réparation de la déficience : une fantasmagorie contemporaine .... 83
Alain Blanc

TROISIÈME PARTIE
Jurisprudence, loi et handicap ...................................................... 101

CHAPITRE VII
L’arrêt Perruche................................................................................ 103
Louis Moreau de Bellaing

CHAPITRE VIII
Procédures et législation face au handicap ....................................... 135
Alexandra Grévin

CHAPITRE IX
La loi de 2005 sur les personnes en situation de handicap
Les débats à l’Assemblée nationale .................................................. 157
Louis Moreau de Bellaing

CONCLUSION ..................................................................................... 177
BIBLIOGRAPHIE ................................................................................. 181
NOTES ............................................................................................... 189
LES AUTEURS..................................................................................... 201
REMERCIEMENTS ............................................................................... 203




6 INTRODUCTION
La transposition des termes d’usager et de service dans le
domaine social est un cadeau empoisonné, un cheval de Troie qui
s’identifie à la démarche qualité accompagnant généralement
l’usage de ces termes. La dérive néolibérale transforme le patient
en usager, le handicap en tare, le soin en service et réduit les
soignants à des prestataires. S’opposent alors deux modèles
sociétaux à l’œuvre dans notre société : un modèle spencérien
fondé sur le conflit permanent et la concurrence, et un modèle
darwinien basé sur le conflit relatif et la solidarité. Dans une
France qui souhaiterait une société solidaire émancipée de la
charité, la santé ne peut pas être un commerce ni l’individu une
marchandise. Charles Darwin a été présenté dans l’histoire de la
pensée par certains enseignants des universités comme un
naturaliste organiciste alors que la lecture critique ici proposée
montre à quel point ses thèses sont éloignées de celles que
l’histoire et ses détracteurs lui ont fait endosser. Certains
historiens des disciplines des sciences sociales devraient-ils
revoir leurs classes en relisant les textes laissés par Charles
Darwin qui sont en la matière sans ambiguïté ?
Les auteurs des chapitres qui composent cet ouvrage
considèrent tous la situation de handicap comme étant celle de la
condition humaine dans ce qu’elle a de plus difficile. Ce niveau
de généralité ne signifie nullement que la stigmatisation, au sens
où l’Ecole de Chicago l’entend, serait l’indicateur principal
permettant d’identifier le statut spécifique des personnes en
situation de handicap. Il ne donne pas non plus le sens que celui-
ci prend par rapport à d’autres populations marginalisées. Robert F. Murphy, anthropologue en situation de handicap physique,
distingue clairement le délinquant qui choisit son destin du
tétraplégique qui le subit et/ou cherche à dépasser sa situation. Il
précise que l’on ne peut pas mettre dans le même chapeau des
existences oblitérées par un choix, une hérédité ou l’adversité.
Pour cet auteur, concevoir le handicap physique comme une sous
catégorie de la déviance aboutit à une confusion des problèmes et
conduit la sociologie à une impasse. Cette différence est le signe
même du caractère unique de la situation de l’infirme rendant
difficile à identifier les niveaux de généralités convenant aux
diverses formes de handicap.
La diversité des problématiques et des outils d’analyse utilisés
pour les résoudre nécessite d’avoir recours aux savoirs des
disciplines des différentes sciences humaines et sociales : la
médecine, les disciplines de rééducation et la psychologie
forment l’ossature première des recherches dans ce domaine, à
laquelle il est indispensable d’adjoindre la psychanalyse, la
philosophie, l’anthropologie, la sociologie des institutions, la
science politique, l’histoire, etc. Sont mises en avant ici une
posture de recherche spécifique liée aux regards croisés le plus
souvent sur les disciplines majeures que sont l’anthropologie, la
philosophie et la littérature, qui ont cherché à faire sens par
rapport au statut réel ou supposé de la situation de handicap, et
enfin les approches institutionnelles qui posent la question du
politique dans les diverses instances étudiées.
Bien que l’anthropologie ne fasse pas partie des disciplines
majeures qui, les premières, ont contribué à orienter les débats
théoriques qui se sont engagés sur la notion et la situation de
handicap, nous la posons du point de vue de la production
particulière du savoir essentiellement qualitatif en anthropologie,
fondé sur des situations et des observations concrètes qui font
émerger le sens du handicap autour des questions d’identité et
d’altérité simultanément et intrinsèquement liées.
Ainsi, la perspective proposée ici, loin d’être un patchwork
contrasté bâti au gros fil, pose sur les critères exposés plus haut
les fondements d’une socio-anthropologie du handicap.
L’intention se veut aussi limpide qu’une eau de source
fraîchement tirée : une séparation essentielle avec un discours
8 savant dont la semence, pourtant indispensable, ne sort que trop
rarement des silos intellectuels où il est produit et enfermé ; et
avec les gardiens du champ médico/sanitaire et social et leurs
ouailles qui, par frilosité territoriale et courte vue, refusent
l’ensemencement théorique, idéologique et mythologique en se
maintenant dans un geste et un discours le plus souvent
techniques - le plus sûr moyen d’entretenir le statu quo social
dans lequel est embourbée ce que nous nommons aujourd’hui la
situation de handicap. A l’heure de ces lignes, les riches, pensés
en terme de classe, ont déclaré la guerre aux pauvres - dont la
personne en situation de handicap est une des incarnations – et
sont en passe de la gagner. Il n’est plus temps de tergiverser,
mais de résister au sens où nous y invite Stéphane Hessel. Le
discours savant se doit d’être au service des actions de terrain qui
elles-mêmes doivent nourrir le chercheur dans un banquet où nul
ne doit être écarté. Les véritables promoteurs de l’action sociale
en faveur des personnes en situation de handicap ont le plus
souvent une connexion biographique intime avec l’infirmité et
agissent par délégation du corps social trop content de s’en laver
les mains à bon compte. Le temps des procurations est révolu.
Que fait une société quand elle parque ses bébés dans des crèches
et ses vieillards dans des EHPAD ? Que fait une société
lorsqu’elle repère sa population déficiente pour la réadapter et
finalement la confiner à ses marges ? Au plan mythologique,
l’Humanité poursuit son chemin. Dans quel sens souhaitons-nous
aller ?
Olivier R. Grim contribue à une théorie de l’édification du
lien social qui opère une critique radicale des notions d’usager et
de service, lesquelles connotent les rapports marchands dans la
société qui les produit. Il développe cette critique autour de la
notion d’infirmité et de celle de relation aux soins.
Charles Gardou considère la situation de handicap comme un
objet de recherche anthropologique en soi, en ce qu’elle est le
signifiant du lien social, un révélateur – on pourrait aussi parler
d’analyseur – dans l’étude des pratiques des acteurs et dans le jeu
des institutions concernées. Cette anthropologie du très proche
définit une posture qui a pour but de chercher à dépasser
l’inconfort de la relation à l’autre blessé par l’expérience
9 personnelle génératrice d’interaction sociale et productrice d’une
connaissance du dedans. En réunissant des données d’une
profondeur inégalée, l’auteur étudie les constituants du lien et du
tissu social d’une société donnée à un moment donné de son
histoire.
À ces conceptions anthropologiques du handicap succèdent
des interrogations savantes exploitant le domaine des traditions
mythiques de l’infirmité, qui reste un terrain peu exploité et
pourtant riche de nouveaux questionnements sur la situation de
handicap en ce qu’elles légitiment autrement la théorie
explicative de la liminalité du handicap développée par Robert F.
Murphy. C’est au titre du fabuleux intérêt des mythes qu’Henri-
Jacques Stiker nous propose une interprétation particulière du
récit mythique du passage de Yabboq. Comme tout mythe, il
s’agit là d’un langage particulier sur la condition humaine.
Décrypter ce langage quand il s’applique à l’infirmité de Jacob,
avec des hypothèses et des méthodes purement ethnologiques
comme l’a fait préalablement René Girard, permet à Henri-
Jacques Stiker de mettre en mots, en récit, un certain nombre de
problèmes, de questions, d’énigmes, de mystères concernant les
hommes dans leur situation naturelle ou sociale. Moins sujet
d’histoire, le mythe de Yabboq qui appartient à la tradition juive
met en scène Jacob, boiteux, dans la position paradoxale de
représenter à la fois le chef et la communauté tout entière. Ce
serait une sorte d’antihéros du point de vue de l’anthropologie.
Ainsi Henri-Jacques Stiker regarde les pratiques sociales et les
représentations contenues dans cette tradition, il exploite ce qu’il
désigne comme étant des données en friche : il y voit la
dimension fondatrice donnée quand on s’attache à la cohérence
du mythe. Pour l’auteur, le mythe de Yabboq serait l’équivalent
d’un rite de passage, ce qu’il nomme lui-même la liminalité
concernant le statut le plus élevé marqué par l’infirmité. La
fonction symbolique liminaire de l’infirme dit en situation de
handicap aujourd’hui, serait celle d’une égale position paradoxale
de Jacob dans la « geste » avec sa destinée qui se confond avec la
généalogie de sa vie.
Alain Blanc est tout aussi original en ce qu’il ouvre un
nouveau champ d’explication de la situation de handicap. Il
10 reprend les thèses de l’histoire, les conceptions de l’aura et la
théorie de l’exposition liée au fétichisme de la marchandise de
Marx qui constituent l’utopie benjaminienne, pour comprendre la
place des sujets en situation de handicap dans la société
contemporaine. Alain Blanc nous conduit pas à pas à la
découverte des trois concepts utilisés par Benjamin pour repenser
l’histoire : l’allégorie de nature littéraire, la fantasmagorie en
prise avec les productions humaines et la dialectique, de manière
à produire une vision surplombante de l’histoire. En revisitant les
textes de Benjamin, l’auteur se pose la question de la réparation
du corps déficient. Le progrès est donné à voir comme une
illusion salvatrice où le corps est perçu et devient le lieu
d’expérimentations multiples, le ravalant à une chose alors qu’on
ne triomphe pas de la mort. Le mot est prononcé, ce qui sépare
fondamentalement les personnes valides de celles qui sont en
situation de handicap, ce serait l’expérience intime qu’ils ont de
la mort qu’ils portent en eux, rejoignant ici les théories d’Olivier
R. Grim. L’exposition, la réparation comme une fantasmagorie
contemporaine et la relation symbolique à la mort, qui séparent le
monde du handicap de celui des valides, suscitent de nouveaux
questionnements qui ouvrent sur des problématiques nouvelles.
La situation de handicap reste aujourd’hui une cause
d’exclusion, en termes d’éducation et de culture, d’accès aux
infrastructures, d’intégration professionnelle et de manière
générale d’acceptation sociale. L’objectif pour les personnes en
situation de handicap demeure le même : participer pleinement à
la vie de la cité. À ce titre, l’arrêt Perruche et les débats qu’il a
suscités, constituent un exemple paradigmatique des extrêmes
difficultés, tenant, en l’occurrence, à l’origine et à la cause du
handicap, que rencontrent la jurisprudence et le législateur à
statuer, en cas de handicap grave, sur la réparation du dommage.
La loi de février 2005 a cherché à répondre à une demande
sociale forte. Elle constitue un progrès par rapport à la législation
précédente. Si la dernière mouture de la loi favorise
« l’autonomie des personnes handicapées à travers des projets de
vie individuels », Alexandra Grévin nous montre combien elle
s’avère tout à fait insuffisante dans ses modalités d’application.
En amont, Louis Moreau de Bellaing retrace les débats engagés
11 en juin 2004 à l’Assemblée nationale en prévision du vote de
cette loi. Il met en évidence les deux conceptions du handicap qui
se sont manifestées entre la droite et la gauche durant ces débats.
Que l’on parte d’un point de vue juridique avec ces deux auteurs
ou épistémologique avec les contributions présentées plus haut,
l’ensemble de ces contributions illustre à quel point la notion de
handicap est encore aujourd’hui un concept en devenir et
combien dans cette perspective l’anthropologie se doit de
participer au débat et à ses applications.
A partir d’une contestation du néo-libéralisme facteur de
désolidarisation, des perspectives socio-anthropologiques
peuvent s’ouvrir sur la question du handicap, qui permettent
d’aborder en final ses aspects juridiques.














12
PREMIÈRE PARTIE

Handicap et société :
contre le néo-libéralisme, la solidarité
CHAPITRE I

Vers une anthropologie de l’infirmité
Un entretien avec Olivier R. Grim
mené par Monique Sélim
M.S. : Il me paraît intéressant de comprendre, pour les
anthropologues, la manière dont les sujets se démènent avec leurs
histoires personnelles dans des contextes politiques et sociaux
donnés précis.
O.R.G. : Lorsque Géza Róheim (1950) part à la rencontre des
Aranda en Australie et des Indiens Yuma de Californie, Claude
Lévi-Strauss (1955) des tribus Caduveo, Bororo ou Nambikwara
en Amazonie, ou Georges Devereux (1961) des Indiens Mohave
d’Arizona et des Sedang-Moï indochinois, il s’agit là d’une
immersion volontaire pour comprendre de l’intérieur l’univers
visité, afin de rendre compte d’une économie, d’un système
social, de modes de vie et de pensée, de coutumes et de
croyances, etc. Puisque l’observateur, par ce qu’il est et par son
activité, « déforme » inexorablement son objet d’étude, Georges
Devereux considère la subjectivité inhérente à toute observation
« comme la voie royale vers une objectivité authentique plutôt
que fictive » (1967 : 30). Espérer parvenir à une objectivité
véritable obligerait donc non seulement à prendre en compte la
position subjective mais encore à la travailler comme le
boulanger malaxe sa pâte à pain. Et voici le chercheur en
sciences sociales dans son « pétrin » à tous les sens du terme, car
si Claude Lévi-Strauss demande de résister « aux séductions d’un objectivisme naïf, mais sans méconnaître que, par sa précarité
même, notre position d’observateur nous apporte des gages
inespérés d’objectivité » (1973 : 39), il comprend dès Tristes
Tropiques combien l’ethnologue « écrit ses propres confes-
sions ».
À cette immersion aux conséquences introspectives pourrait-
on dire, il y a une limite. Quel que soit son degré d’implication,
l’anthropologue ne disposera pas des visas nécessaires pour
accéder à certains territoires. Géza Róheim n’est pas né Aranda,
tout comme Claude Lévi-Strauss n’est pas né Nambikwara ni
Georges Devereux, Mohave. De ce fait, une part de ce qu’ils sont
venus chercher se dérobera à leurs investigations, aussi précises
et aussi pertinentes soient-elles. Ici se situe la limite avec la
position impliquée dont Robert H. Murphy est probablement à
propos de l’infirmité, mon domaine d’études, l’une des
incarnations les plus exemplaires. Devenu progressivement
tétraplégique, cet anthropologue « du loin », spécialiste des
Indiens Mundurucu et des Touareg, s’est métamorphosé –
infirmité oblige – en un anthropologue « du près », troquant
l’univers des forêts amazoniennes et des déserts sahariens pour
celui, non moins étrange – selon ses propos –, de l’univers social
où vivent les handicapés physiques. Pour cet auteur, la paralysie
offre un terrain d’études remarquable pour comprendre la culture
dans laquelle les êtres humains baignent car « l’invalide n’est pas
issu d’une race à part, il est une métaphore de la condition
humaine. Les invalides constituent une humanité réduite à
l’essentiel, ce qui en fait d’admirables sujets de recherche
anthropologique » (1987 : 17). Par la maladie et ses
conséquences, Robert H. Murphy, devenu chercheur de
l’intérieur pour emprunter ici la formule à Frédéric Flashner, lui-
même infirme moteur cérébral, a franchi la frontière entre deux
mondes et son témoignage, sa recherche comme anthropologue
sur ce passage sont de première importance.
Si la subjectivité est revendiquée ici comme outil de travail,
ma posture est à l’évidence différente de celle de Robert H.
Murphy : sans souscrire à cette idée parfois entendue dans le
milieu médico-social selon laquelle « nous sommes tous des
handicapés » – car il y a loin de la coupe aux lèvres entre se
16 sentir et être handicapé –, il existe néanmoins des liens puissants
entre celui qui souffre de cette situation et celui dont la mission
est de l’aider. Dans son ouvrage Le miroir brisé, Simone Korff-
Sausse exprime, au travers de sa position subjective, la nature de
ces liens. Hollandaise d’origine, elle déménage à l’âge de dix ans
avec sa famille vers un pays francophone. Immergée du jour au
lendemain dans une école française, sa langue maternelle n’a plus
aucun sens. Elle écrit : « les mots qui se disaient autour de moi
me restaient incompréhensibles et […] les mots que je
connaissais ne me servaient plus à rien. Inutiles. Inutilisables.
Expérience d’étrangeté absolue, qui me laissait complètement
désemparée » (1996 : 13). Au moment où l’institutrice narre avec
talent des histoires, elle ne vibre pas avec la classe au rythme du
récit. Elle est seule parmi les autres. Simone Korff-Sausse écrit
en avoir gardé le sentiment d’une inguérissable solitude et
l’impression d’être exclue. Porteuse d’une « affinité fonda-
mentale avec celui qui est sans possibilité de communiquer avec
les autres » (1996 : 14), elle est aujourd’hui, et depuis de
nombreuses années, psychanalyste à l’écoute de personnes en
situation de handicap dont bon nombre sont des enfants. Il se
trouvera toujours l’exception pour confirmer la règle, mais cette
expérience d’être seul parmi les autres, exclu, est une souffrance
partagée par de nombreux professionnels du médico-social.
Traversée d’une manière ou d’une autre, tous la rejouent dans
leur travail au contact de ceux qui sont de ce point de vue
stigmatisés au sens d’Erving Goffman (1975). Il est un autre lien
puissant avec la personne handicapée, exprimé avec force par
Robert H. Murphy : celui d’être au regard de l’autre un survivant.
Ce statut particulier confère à son possesseur une aura et une
place particulières par sa trajectoire asymptotique avec la mort.
En fonction de l’histoire singulière de chacun, avoir survécu est
également une expérience protéiforme et, là encore, certains dans
la position de l’aidant ne s’y reconnaîtront pas. Pour ma part
néanmoins, être né auréolé d’un fantasme maternel d’enfant
handicapé, en état de mort apparente avec une triple circulaire du
cordon, après avoir résisté à plusieurs tentatives d’avortement ;
être un gaucher contrarié par une époque où la gaucherie était
interdite de séjour à l’école et dans bon nombre de foyers ; être
17 affublé par ses camarades de classe des sobriquets de serpent à
lunettes ou de bigleux ; avoir été circoncis à vif, de force et par
surprise à un âge avancé ; avoir eu le sentiment permanent d’être
seul et perdu au milieu de nulle part entre deux cultures, pouvait
au mieux me conduire à exercer une profession médico-sociale
auprès de très jeunes enfants en situation de handicap, puis
pratiquer la psychanalyse et ensuite l’anthropologie. L’obser-
vateur étant plus ou moins secrètement concerné par la chose
observée, intéressé au premier chef même, il eut été inconvenant,
me semble-t-il, d’user des outils de l’anthropologie et de la
psychanalyse pour éclairer sous un angle nouveau la posture
sociale des personnes en situation de handicap, sans me placer
moi-même sous l’œil du microscope pour comprendre mes
motivations, en faire un nécessaire état dans la perspective d’une
mise en liens et parvenir peut-être à l’objectivité évoquée par
Georges Devereux et Claude Lévi-Strauss.
Si au travers d’une souffrance connexe, on concède au
professionnel du médico-social une certaine connivence avec
ceux dont il a « la charge », alors cette affinité lui permet de se
placer en quelque sorte aux avant-postes du champ social – le
plus souvent poussé par des motivations inconscientes – avec
pour mission, par délégation du corps social, de ramener au
périmètre puis du périmètre au centre ceux que la force
centrifuge de la maladie et/ou de l’infirmité a projeté dans la
marge ou hors champ. Par cette topique, c’est-à-dire cette
manière de considérer le champ social comme autant de systèmes
aux caractères et aux fonctions différents, disposés métapho-
riquement comme des lieux agencés en un certain ordre les uns
par rapport aux autres, j’emprunte ici aux conceptions
métapsychologiques qui permettent de décrire un processus
psychique. Pour étudier la situation sociale de l’infirme, je
propose d’ajouter au point de vue topique le point de vue
dynamique : c’est-à-dire la mise au jour des forces en présence et
en opposition dans cet espace autour de la question de l’infirmité,
et le point de vue économique : l’évaluation des grandeurs dont
ces forces sont affectées et leur destin.
L’idée de décrire un processus social dans ses relations
topiques, dynamiques et économiques, comme la psychanalyse
18 propose de le réaliser avec le processus psychique, et de les
mettre en relation s’appuie sur le concept de l’homme total de
Marcel Mauss où la dualité entre l’individuel et le collectif est
dépassée dans le cadre de la notion de fait social total (Karsenti,
1994). L’intention est un retour vers le concret, vers l’observation
de ce qui est donné, pour rompre avec le trop divisé et abstrait
des conceptions de son maître Emile Durkheim (1895) où ce
dernier proposait une distinction tranchée entre les représen-
tations individuelles et les représentations collectives. Pour
Marcel Mauss, il s’agit de rétablir les termes intermédiaires par
lesquels l’individuel et le collectif se solidarisent au profit de
l’observation du « comportement d’êtres totaux et non divisés en
facultés » (1950 : 276) dans le cadre d’une anthropologie, « c’est-
à-dire, le total des sciences qui considèrent l’homme comme être
vivant, conscient et sociable » (1950 : 285). La résolution
maussienne tient en ces termes : « On peut passer des faits de
conscience individuelle aux représentations collectives par une
série continue de transitions » (1969 : 161). Le concept freudien
d’inconscient n’est quant à lui, ni individuel, ni collectif, mais les
deux à la fois puisqu’il plonge ses racines dans l’un et l’autre. La
sociologie maussienne et la psychanalyse freudienne participent
donc d’une anthropologie concrète où le social s’intègre au sujet
tout en étant élaboré par lui. Au-delà même des vues
maussiennes, la prise en compte du rapport qui lie l’individuel et
le collectif noue également l’observateur dans son entreprise de
mise en liens entre ces deux pôles, et cette élaboration par le sujet
– où la part de subjectivité commune à l’anthropologie et la
psychanalyse est à l’œuvre –, est partie intégrante du fait social
total.
Dans ce droit-fil, si la psychanalyse tente de faire pour
l’individu ce que l’anthropologie peut espérer accomplir pour les
groupes humains, alors les deux disciplines sont dans un rapport
de proximité privilégié et nous touchons là des questions
frontalières comme le formule Jean-Paul Valabrega (1957).
Comprendre un processus social dans la même perspective qu’un
processus psychique, c’est-à-dire placer sous la même bannière
épistémologique le champ social et l’appareil psychique, c’est
fonder et accomplir cette alternance entre le divan et les tropiques
19