Victor

De
Publié par

Victor est le premier volet d’une duologie, traitant de l’accomplissement de soi.
Victor est un père issu d’un milieu modeste, dont la vie est animée par une soif d’aventure et un espoir de grandeur. Ses souvenirs de jeunesse et ses amours disparues bercent ses espoirs d’un destin impossible.
Publié le : jeudi 3 octobre 2013
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332609502
Nombre de pages : 270
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Cover

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-60948-9

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

A notre enfance

Et à nos rêves

images1

Partie 1
L’odyssée africaine

« Le voyage est une espèce de porte
par où l’on sort de la réalité comme
pour pénétrer dans une réalité inexplorée
qui semble un rêve. »

(Guy de Maupassant – Au soleil)

« Si vous pensez que l’aventure
est dangereuse, je vous propose d’essayer
la routine…

Elle est mortelle. »

(Paulo Coelho)

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là
seuls qui partent

Pour partir, cœurs légers, semblables
aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,

Et sans savoir pourquoi, disent toujours :
Allons ! »

(Charles Baudelaire)

I

Le train filait à toute allure vers le Havre à travers la campagne normande aux bocages ceints de haies vives ou de saules et plantés de pommiers à perte de vue. Sa locomotive tout de noir vêtue laissait traîner derrière elle de longs panaches de fumée blanche qui venaient tourbillonner comme un voile de danseuse devant la fenêtre du wagon derrière laquelle Victor, pensif et légèrement assoupi, regardait défiler le paysage champêtre qu’il avait si bien connu dans sa jeunesse.

Le pays n’a guère changé, pensait-il. Il se souvenait très précisément de son départ pour la Normandie, le Calvados plus exactement, en août 14 alors qu’il n’était encore qu’un jeune garçon de dix ans, tout juste sorti de l’enfance. La soudaineté de la guerre, l’effervescence qu’elle avait provoquée autour de lui et surtout la fureur et la brutalité des passions qu’elle avait déchaînées avaient emporté cette enfance-là en même temps que l’existence tranquille passée jusqu’alors au sein du cercle familial, entre ses parents, ses sœurs et ses camarades d’école.

Victor était né dans une famille de mineurs du Borinage noir, une région marquée depuis fort longtemps par l’industrie de l’extraction du charbon, qui en était la principale ressource, et où la population vivait depuis toujours dans l’austérité. Cependant, cette âpreté qui certes caractérisait la vie quotidienne de ses parents ne les avait pas empêchés de faire montre d’une rigueur absolue dans l’éducation de leurs enfants. Malgré leur origine modeste et une évidente pauvreté, ils s’efforçaient d’afficher constamment une conduite stricte et exemplaire. La combinaison de ces deux facteurs, ascétisme et discipline, avaient fait de Victor et de ses quatre sœurs des êtres fiers et exigeants aussi bien pour eux-mêmes que vis-à-vis de tous ceux qui les entouraient ou qui les croisaient. Victor était le seul garçon de la famille et, en tant que cadet de la fratrie, il avait été choyé depuis sa plus tendre enfance par sa mère et ses quatre sœurs, toutes ces femmes qui avaient célébré avec joie l’arrivée d’un second représentant masculin dans le cercle de famille. Aussi, lorsque la guerre éclata et qu’il fut question de réfugier les jeunes enfants de sa localité en France, dans cette Normandie qui tenait bon derrière les lignes de front, ce ne fut pas sans appréhension qu’il dut se résigner à quitter sa famille. Sa plus jeune sœur, Marcelle, de sept ans son aînée, venait à peine de terminer son cycle d’études secondaires mais elle se destinait déjà avec passion au métier d’infirmière. C’était une personnalité forte, au regard dur, peu tolérante aux faiblesses d’autrui mais elle veillait sur son jeune frère depuis toujours et leur séparation n’en fut que plus pénible. Quant à ses autres sœurs, plus âgées, elles avaient déjà entamé leur vie en dehors du cercle familial. L’aînée, Marie-Louise, avait épousé un jeune ingénieur des mines qui avait eu l’opportunité de trouver un emploi au Congo et aussitôt mariés, ils s’y étaient établis si bien qu’ils y étaient installés depuis quelque temps déjà lorsque le conflit avait éclaté. Elisabeth et Jeanne, quant à elles, avaient toujours été très proches l’une de l’autre. Ces deux demoiselles, célibataires endurcies, avaient décidé d’unir leurs destins et d’ouvrir ensemble un commerce de draps. La plus âgée, Elisabeth, au caractère bien trempé et plutôt autoritaire, tenait les rênes de ce ménage féminin. La plus jeune, Jeanne, sous un dehors nettement plus doux et affable, en assurait la solidité. Beaucoup plus tard, toutes deux feraient pareillement preuve d’un courage exceptionnel en menant un combat clandestin et héroïque durant le deuxième conflit mondial.

Ainsi, malgré la modestie de leur milieu d’origine, les sœurs de Victor avaient réussi, grâce à cette force de caractère que leur père leur avait inculquée, à trouver les moyens de quitter ce monde ouvrier et de se construire une vie sensiblement meilleure. Leurs parents étaient certes des gens simples qui n’avaient pu bénéficier que d’une éducation primaire mais, malgré cela ou peut-être justement à cause de cela, ils avaient conservé un sens moral particulièrement élevé. Habitués à se contenter du seul minimum, l’objectif principal de leur vie avait été de permettre à leurs enfants de se hisser vers un niveau supérieur au leur, capable de leur offrir la sécurité qu’eux-mêmes ne connaîtraient jamais tout-à-fait.

Le père, Theo, était mineur de fond. Tout comme son père l’avait fait avant lui, il avait passé la plus grande partie de sa vie, depuis l’enfance, au fond du trou, comme l’on disait alors, dans la poussière noire du charbon, dans l’angoisse que procurent le monde souterrain et la crainte des coups de grisou. L’extraction du charbon à Wasmes avait en effet commencé tôt, dès le 14ème siècle. C’était l’une des plus anciennes exploitations charbonnières au monde. Theo travaillait depuis toujours au puits n° 6, au bout de la rue du Pont d’Arcole et c’est là également, chose étrange, qu’il avait connu jadis Vincent Van Gogh qui y avait travaillé un moment et dont le frère, comme Vincent le lui avait fait remarquer, portait le même prénom que lui. Ce vieux puits avait été l’un des derniers à utiliser des cordes de chanvre pour suspendre les cages de descente et il avait connu plusieurs drames : explosions de grisou et aussi une grève de triste mémoire en 1877 qui avait tourné à l’émeute et où plusieurs ouvriers avaient été tués par les forces de l’ordre. Theo avait survécu à tout cela. C’était un homme fier et droit, d’allure assez austère, dont le seul plaisir était, à la fin de la journée, de suçoter sa pipe en dégageant d’épais volutes de fumée odorante que sa femme dispersait de la main en faisant semblant de tousser. Cette dernière, Germaine, était une femme simple, effacée et aimante, toujours occupée à trimer. Elle passait le plus gros de ses journées à œuvrer au jardin, à préparer à manger dans la cuisine ou bien à astiquer la maison qui, bien que d’un confort rudimentaire, affichait toujours une propreté absolue.

Lorsque la rumeur se confirma que la guerre serait inévitable, que l’ennemi allait envahir le territoire et qu’il fallait craindre ses exactions, les autorités de la ville et les familles ne furent pas longues à décider de commun accord qu’il fallait en protéger les enfants et que la meilleure façon de le faire serait de les envoyer dans une zone non occupée par l’ennemi. L’exil et l’installation du gouvernement au Havre facilita les choses et un convoi fut bientôt organisé afin de réfugier ceux-ci dans des familles d’accueil en Normandie. C’est ainsi qu’un beau matin du mois d’août 1914, Victor débarqua du car, portant sa petite valise et accompagné de quelques camarades, sur la place de Vassy, un gros bourg situé près de la ville de Vire.

Tout en filant vers le Havre, Victor se souvenait de ce jour-là. Le maire du village, après les avoir accueillis, les avait accompagnés jusqu’à la petite salle des fêtes communale où on leur avait distribué du pain frais, un morceau de camembert et un verre de cidre. Ensuite, on avait procédé aux présentations avec les familles locales qui s’étaient portées volontaires pour accueillir l’un des petits réfugiés. Victor avait eu de la chance. Il avait été désigné pour habiter une petite ferme dans la proche campagne, chez des gens simples, certes un peu rudes, mais après tout ne venait-il pas lui-même d’un milieu fort semblable ? Ces braves gens avaient su trouver les mots pour le réconforter et lui faire montre de gentillesse et d’amitié. La ferme était très modeste, quelques vaches pour le lait, une basse-cour pour les alimenter en œufs et fournir la poule pour le pot-au-feu, un verger pour le cidre comme il se doit en cette belle région.

La vie y était naturellement fort austère, le confort plus que rudimentaire, mais on ne craignait pas la faim. Et très vite, le retour à l’école permit à Victor de retrouver quelques-uns des garçons réfugiés comme lui et de faire la connaissance des enfants du pays. Il ne tarda pas à se faire des amis parmi eux et tout particulièrement avec Maxime Jougay, un garçon aussi sensible que lui et qui admirait la droiture et la fierté dont son camarade venu d’ailleurs faisait preuve. Ils se racontaient leurs pays réciproques et ils comparaient leurs modes de vie. Victor parlait du pays noir avec ses montagnes sombres, les terrils, et la mine où son père disparaissait chaque jour dans la profondeur du puits. Il lui parlait des luttes sociales qui animaient ce milieu d’ouvriers, il lui parlait de sa mère et de ses sœurs, du Congo belge où l’une d’entre elles était partie s’installer et qui le faisait rêver, il lui parlait de Marcelle qui avait toujours été la plus proche et qui maintenant était loin de lui car, après avoir acquis une formation accélérée, elle avait rejoint, avec quelques autres élèves infirmières, un hôpital de la Croix-Rouge américaine situé dans le sud-ouest. Il parlait aussi à son compagnon de la saveur de la cuisine familiale avec ses spécialités régionales dont il avait parfois la nostalgie : les « rastons al pétote », délicieuses galettes de pomme de terre à l’oignon que sa mère préparait parfois pour le repas de midi, le savoureux « pagnon à la fourchette » au nom étrange et dans lequel on enfonçait les doigts pour y faire des trous qu’on remplissait ensuite de cassonade et de quelques grains de café avant de le mettre à cuire. Il se souvenait aussi bien entendu des plats du dimanche que sa mère préparait si bien, le lapin aux pruneaux, la blanquette aux chicons et les tant attendus beignets du carnaval auxquels on n’avait droit qu’une fois par an.

Maxime racontait son pays à lui, ce Calvados tout vert qui sentait bon la pomme, le fromage et, bien entendu, l’andouille qui est la spécialité du pays. Il lui parlait du Havre, le grand port qui ouvrait ses portes sur le monde et où l’on pouvait voir les géants des mers décharger leurs marchandises ou embarquer des voyageurs pour les conduire vers des régions lointaines comme l’Amérique ou ce Congo dont Victor parlait tant. Il lui racontait la douceur des petites villes côtières, Honfleur avec son joli port et ses peintres, Granville avec son grand hôtel et son casino, les longues plages où l’on pouvait marcher les pieds dans l’eau sur des kilomètres, les iles Chausey avec leur fort et les sentiers de promenade où l’on pouvait passer agréablement une belle journée d’excursion.

Ainsi, les deux enfants se rendaient compte de la diversité de leurs milieux de vie, d’un côté un monde plutôt noir et gris, un nord industrieux où la religion avait souvent laissé la place à la lutte sociale, et de l’autre un monde vert et bleu, rural et marin, semé d’églises et de chapelles que l’on rencontrait partout au détours des chemins. Victor, en découvrant tout cela, avait parfois l’impression de se retrouver à la place des héros du roman « Le tour de France par deux enfants » dont il possédait un exemplaire et qu’il avait dévoré avec passion, découvrant dans ce livre toutes les richesses et la diversité des particularités de ce pays qui l’avait accueilli.

Victor était resté deux longues années chez ses hôtes, Albert et Angèle, qui l’avaient couvé comme leur propre fils. Eux-mêmes n’avaient pas encore d’enfant et bien qu’ils soient encore jeunes, à peine au début de la trentaine, il y avait peu d’espoir qu’ils puissent un jour devenir parents. Albert travaillait à la cidrerie voisine et Angèle s’occupait de la ferme. Ils avaient peu de loisirs et travaillaient sans arrêt, se permettant seulement le dimanche une promenade dans la campagne environnante et, plus rarement, une excursion jusqu’à la mer qui n’était pas si loin. Lorsqu’il n’était pas à l’école, Victor aidait Angèle pour traire les quelques vaches de la ferme, nourrir la basse-cour ou ramasser les fruits du verger. Il écrivait à ses parents et à ses sœurs pour avoir des nouvelles d’eux et du pays, il leur racontait son existence journalière dans cette famille normande, leur parlait de ses nouveaux amis et de la vie ordinaire à Vassy.

Par ailleurs, plusieurs de ses anciens camarades d’école au pays avaient été exilés, comme lui, dans cette même région et notamment son meilleur ami, Emile, qui avait été son compagnon de jeu depuis sa petite enfance, et qui avait quant à lui trouvé accueil auprès d’une famille de Saint Lo. Mi-janvier 1916, un an et quelques mois après leur arrivée, Emile lui envoya une carte postale, avec sa photo, qui disait :

« Mon cher Victor, tu m’excuseras d’avoir un peu tardé à te remercier de tes souhaits mais comme je voulais t’envoyer ma photo et que le temps n’était pas propice, il m’a fallu attendre. Je te remercie donc de tes bons souhaits et je forme pour toi bien des vœux de bonheur et de bonne santé pour cette nouvelle année. Enfin, j’espère que nous te reverrons dès que tu pourras voyager seul et que nous pourrons passer de bons moments ensemble. Ton ami Emile. »

Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de ses parents dans laquelle ils lui apprenaient que, puisque la vie était devenue si difficile au Borinage et qu’on manquait de tout au point de ne pas pouvoir se nourrir suffisamment, ils avaient décidé de s’expatrier en France également, du moins jusqu’à la fin de la guerre. Dès qu’ils trouveraient un point de chute où se réfugier, ils ne manqueraient pas de l’en informer. Victor fut heureux et réconforté à l’idée qu’il pourrait peut-être, bientôt, revoir ses parents. Non pas qu’il se sentit mal auprès d’Albert et Angèle, loin de là, mais sa famille lui manquait.

Il dut cependant attendre encore de longs mois avant de recevoir, au début du mois de février de l’année suivante, l’an 1917, un nouveau courrier lui annonçant que ses parents se trouvaient maintenant en Normandie, non pas au Calvados comme lui, mais un peu plus haut, dans la Seine inférieure, dans un village nommé Vanestanville situé dans le canton de Bacqueville, non loin de Fécamp. Ils y avaient trouvé à louer une petite maison attenante à une grosse exploitation agricole, laquelle, du fait de la guerre, manquait d’hommes de main et où son père pourrait louer ses bras pour gagner de quoi assurer leur pain quotidien.

Le père de Victor lui apprenait également qu’il prendrait le car pour venir le chercher à Vassy dans les prochains jours. Albert et Angèle accueillirent son père avec beaucoup de chaleur, posant mille questions sur leur vie dans un pays en guerre car, bien que celle-ci sévissait également dans leur pays, cela se passait sur la Somme, loin de chez eux et ils n’en subissaient ainsi que quelques effets secondaires. Le père de Victor raconta longuement ce qu’ils avaient vécu et les remercia mille fois pour leur générosité. Victor, après avoir fait ses adieux à Maxime et à ses camarades d’école, embrassa Albert et Angèle, les remercia encore pour l’avoir si bien accueilli et leur promit de leur écrire. Ensuite, dans un moment d’émotion qui leur mit la larme à l’œil, il reprit le car avec son père afin de rejoindre Vanestanville où sa mère et ses grands-parents l’attendaient avec impatience.

Au temps de mon enfance, lors des longues soirées d’hiver que nous passions avec ma mère, mon frère et mes sœurs au coin de l’âtre, il était fréquent que notre mère sorte d’une armoire une grande et lourde boîte à biscuits qu’on posait sur la table du séjour et autour de laquelle nous nousregroupions, impatients d’en découvrir ou redécouvrir le contenu. Cette boîte était décorée de reproductions de peintures anciennes qui ne manquaient jamais de m’intriguer. On y voyait des scènes telles que « Le roi boit », avec ce personnage barbu et couronné, affalé sur son trône et levant une coupe de vin, dont je ne comprenais pas bien la signification ou d’autres, représentant des scènes de chasse qui me semblaient appartenir à un monde révolu. Cette boîte à trésors contenait en fait de nombreux souvenirs appartenant au passé de mon père : vieilles photos de famille représentant des personnes que nous n’avions pas connues et dont ma mère nous citait les noms.

C’était des cartes postales de jadis provenant du séjour forcé de mon père en Normandie et qui montraient des lieux et des personnages pittoresques de cette région. Je me souviens toujours de l’une d’elles qui représentait une vieille fermière vêtue d’un jupon rouge et d’un tablier bleu, la tête portant la coiffe traditionnelle, et qui tournait une longue cuillère de bois dans un large plat de terre cuite, posé sur les braises. La légende disait : « Aut’fais, no zen magé d’la bouillie trois coups par jour » Sur une autre, un homme habillé comme un garde-champêtre, coiffé d’une casquette, tenait un parapluie rouge grand ouvert et montrait son armature en disant : « C’ti là, chest d’la vrai baleine… ». Il y en avait d’autres encore que j’ai oubliées.

Il y avait aussi un grand nombre de cartes anciennes, pour la plupart en noir et blanc, plus rarement en couleurs, représentant des sites exotiques dont le nom nous faisait rêver : Aden, Djibouti, L e Caire, Beyrouth, Jérusalem, Port Saïd, et quelques noms congolais comme Kigoma et Usumbura. J’ai retrouvé plus tard quelques photos de cette époque normande, dont celle d’Emile où l’on voit poser au milieu d’un verger un jeune homme debout, coiffé d’une casquette, chaussé de bottines de cuir et vêtu d’une longue pelisse noire fermée par une double boutonnière, à l’allurevaguement militaire. Il tient ses mains croisées devant lui, tenant fièrement ses gants et il fixe le photographe en affichant un léger sourire.

Il y a aussi une carte postale envoyée par Maxime « à monsieur Victor, chez ses parents, à Vanestanville par Bacqueville (Seine Inférieure) ». Le texte dit : « Bons gros baisers de la part de tes amis, signé Maxime Jougay » et la double photo au verso de la carte représente à coup sur Albert et Angèle dans leur jardin. Lui se tient très droit, fier comme Artaban avec les poings posés sur la taille. Il porte une barbe courte et fume la pipe. Angèle est debout également, elle est vêtue d’un joli chemisier blanc dont les manches sont relevées jusqu’aux coudes et d’une longue jupe foncée dont ne dépassent que ses souliers vernis. Elle cueille des fleurs, un bouquet d’hortensias semble-t-il.

J’ai trouvé peu de souvenirs du séjour de ma famille à Vanestanville, si ce n’est une photo d’école et une lettre. La photo date de 1918 et représente un groupe d’écoliers avec leur maître devant la porte de l’école mais j’ai eu beau chercher, je n’y ai pas reconnu mon père. La lettre, elle, date de novembre 1917 et elle a été postée à Rouen. Elle est écrite par un certain Ulysse Duprat et adressée à Theo, mon grand-père paternel.

« Mon cher oncle,

Je reviens de Paris où je me suis rendu pour rencontrer tante Louise. Elle est en route depuis le mois de juin, ayant dû rester trois mois à Liège, revenant de Douai où elle est restée près de trois ans avec les Allemands. Je vous assure, d’après tout ce qu’elle m’a raconté, que ceux qui sont venus par ici, malgré tout ce qu’on doit souffrir de quitter sa maison et son pays, doivent encore se dire heureux. Au moins on ne les traite pas comme des bêtes, et ils peuvent encore, sans tracas, aller où cela leur plaît. Elle m’a aussi parlé de Marcelle, avec qui elle était en correspondance,mais par contre elle n’a jamais eu de nouvelles de ma femme et de mes enfants restés à Gand. D’après elle, Marcelle est maintenant à Montpelier où elle a trouvé une place pour gagner ses croutes. On peut lui écrire au Comité des réfugiés, Croix-Rouge américaine, Montpelier, Hérault. Mais je suppose que vous le savez déjà.

En parlant de l’Hérault, j’ai appris qu’un homme de chez vous, Clotaire Delavallée, était de ce côté-là avec sa famille mais ses deux fils, déjà mariés, ont péri ensemble dans une explosion de grisou. Comme je vous le disais, je suis repassé par Rouen chez une bonne connaissance de Wasmes, Emile Delvaux, entrepreneur de la rue de Bougies. Il est ici avec sa femme et sa petite fille et il est placé chez un entrepreneur de grands travaux. Il y gagne bien sa vie. Demain, je retourne du côté du canon. Je suis maintenant fort à l’arrière. N’empêche que les boches nous rendent souvent visite et nous laissent leurs grosses marmites en souvenir. Ils viennent souvent la nuit avec leurs avions de bombardement mais on finit par s’y faire.

Pour vous parler de moi, c’est vous dire que maintenant je me porte bien mais il n’en a pas toujours été ainsi. Je suis resté longtemps sans nouvelles de ma famille. J’ai reçu dernièrement quelques lignes de ma femme, qui m’ont rassuré, mais je ne sais pas lui répondre. J’ai pourtant les moyens de lui envoyer tous les mois l’argent dont je n’ai pas besoin pour moi.

Pourquoi suis-je aussi durant des mois, même des années sans nouvelles de mon oncle, de ma tante, de votre famille ? Quelques lignes pourtant tout vite mises sur le papier ! Ne prenez pas la chose de mauvaise part, cher cousin, parce que je n’ai pas le cœur à ennuyer qui que ce soit mais je n’ai pas reçu de correspondance depuis longtemps alors que j’en avais tant de satisfaction. Floris (saisonnier en Hollande) et Adonis (qui est en Angleterre) m’apprennent qu’il est maintenant impossible de recevoir des nouvelles de Wasmes,de sorte que je ne peux rien en dire. Soyez bien certains, mon oncle et ma tante que je ne vous oublie pas, que je pense à vous toujours, que ce n’est que la longueur du voyage qui m’empêche d’aller vous voir car il faut trois jours pour aller et trois jours pour revenir.

Toute la famille, croyez à mes bien sincères amitiés. »

Ulysse Duprat
Capitaine Commandant
Gendarmerie belge à Gravelines

L’histoire ne nous dit pas si Theo a répondu à Ulysse ni quand ils se sont revus. Je sais seulement qu’Ulysse, un jour, beaucoup plus tard, intercédera pour faciliter l’entrée de mon père dans la gendarmerie belge. J’ai voulu cependant faire connaître au lecteur la teneur de cette lettre qui évoque si bien, en quelques traits, la souffrance créée par l’occupation, la douleur et les difficultés de l’exil, mais aussi les liens qui unissaient à distance tous ces êtres bousculés par une époque si terrible.

Victor rentra en Belgique avec sa famille au début de l’année 1919. Ils se réinstallèrent à Wasmes, dans leur petite maison ouvrière de la rue Delay. Son père, qui souffrait des poumons suite à ses longues années de travail à la mine, ne retourna pas à celle-ci mais il trouva à s’occuper dans une forge, située près de la place Saint Pierre, grâce à un ami qui était revenu d’exil comme lui. Victor, quant à lui, reprit le chemin de l’école afin de poursuivre ses études secondaires qu’il termina finalement au mois de juin 1923. Il dut alors attendre quelques mois avant d’être incorporé pour remplir ses obligations militaires. Il était devenu à ce moment un grand et beau jeune homme de dix-neuf ans, très élancé et assez musclé, aux cheveux noirs de geai, un peu crépus, et il affichait un regard fier et imposant. Il fut désigné pour exécuter son service militaire dans un régiment de chasseurs à cheval et c’est ainsi qu’il se retrouva caserné à Anvers pendant la plus grande partie de son séjour à l’armée. Celui-ci fut cependant assez court car, suite à la fin des hostilités, le gouvernement en avait réduit de moitié la durée obligatoire.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant