Vie et mort du paysan

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EAN13 : 9782296273276
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VIE ET MORT DU PAYSAN

JEAN

GARNERET

VIE ET MORT DU PAYSAN

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@

L'HARMAITAN,
ISBN:

1993

2-7384-1655-1

Introduction

La campagne est le lieu naturel de l'homme vivant. Je ne m'aimerais pas dans la ville, disent nos gens. C'est la base, la source cachée du bonheur, on y est depuis longtemps, depuis toujours peut-être, on y est tellement habitué qu'on l'oublie. C'est l'environnement du pays d'ici, du Bas, du Pays Bas, fait de collines modérées, de bois frais qui sont de chênes et de hêtres, de labours et de prairies, des vaches blanc et brun qui y pâturent. On va vous expliquer au cours du livre ce qu'était la campagne il y a cinquante ans seulement, les raisons du morcellement, les pratiques qu'il impose. On en racontera l'évolution. Promenons-nousà travers les champs et regardons. D'un seul tenant maintenant, dans nos pays d'ancienne petite culture, se montrent des hectares de labours dépendant d'un seul laboureur. D'énormes surfaces plantées, les turquies y tresissent. Ou bien y poussent vigoureusement les feuilles du colza. En quelques jours il va fleurir, il sera bientÔtpeint de ce jaune admirable(l).
(1) En Franche-Comté « les oléagineux connaissent un développement spectaculaire (5 000 hectares en 1977, 22 000 hectares en 1987) ». INCEE, tableau de l'économie franc-comtoise, p. 63 et tableau 6, p. 66. Livraison des produits oléagineux en France, 8 % du total en 1988 INCEE, économie française, 1990, p.119. 5

Qui a eu l'idée d'une renaissance de cette plante connue dans le passé mais depuis si longtemps abandonnée? Pas le paysan lui-même. C'est l'in-uption de l'agro-alimentaire dans son monde traditionnel, ce sont les calculs financiers, les intérêts lointains de capitalistes et de spéculateurs, auxquels quoi qu'il en pense, le paysan se trouve asservi. Quelles sont les conséquences mondiales de ce choix sur le monde africain par exemple, sur les paysans noirs? Va-t-on les tuer sans même s'en apercevoir? Les villages fleuris ne me plaisent pas non plus. Que d'argent dépensé, de temps consacré à ce semblant de richesse bourgeoise! Nos pays deviennent parcs d'agrément, perdent leur saine dureté, passent sans l'avoir voulu au superficiel d'une beauté facile. On généralise Trianon plutôt que de l' abandonner aux palais des rois. Une façade mangée de vigne'vierge, des fenêtres bouchées par les bouquets. La progression des géraniums sur les accotements, sur les clôtures se poursuit du même pas que la disparition des laboureurs. Granges et écuries deviennent garages et salles de séjour. On ne reverra plus les fumiers, signes évidents naguère d'une appartenance, signe de santé. On aura poursuivi d'une haine vigilante mille fleurs channantes, les orties même, qui faisaient le manteau naturel des bords de route. Le bleu innocent de la chicorée, on l'oubliera.
Le genre paysan n'est pas tant fleuri. On n'a pas le temps. Deux ou trois bouquets dans le koutyi(2) et c'est assez. Les femmes ont autre chose à faire. Mettons que la machine à laver, la machine à traire et l'évacuateur de fumier libèrent un peu des lessives et des écuries. Les filles respirent mieux que leurs mères, elles ont moins d'enfants et de travaux extérieurs. fi faut encore que « la poule aide à gratter au poulot », mais on connaît moins les jours sans fin de l'été, les sarclages, les chardons. Tout de même et quoi qu'on fasse, elles auront toujours à frotter. Péguy pensait qu'elles aimaient ça. Si elles se mettaient à lire ce ne serait pas mal, mais la télé bouffe le temps libre.
(2) Voir le glossaire à la fin du livre p. 325 koutyi : jardin. 6

La fête coloriée se poursuit, importée, encouragée, affinnation inconsciente d'une colonisation des campagnes par les urbains qui trouvent leur pain ailleurs que dans les champs. Le lait, le fromage, on les aura d'Allemagne, de Suisse, d'autres nations où le paysan compte encore des amis, où on le nourrit d'autres choses que de promesses. Les nouveaux habitants, je les connais un peu et je les aime. Etouffant dans les villes ils pensent avoir meilleur temps dans nos pays et il y a chez nous de la place. En dehors des périodes électorales, entre deux consultations populai~s réveillant des instincts ou des haines, on s'entendrait bien, on pourrait agréablement cohabiter à condition de se fréquenter, de s'ouvrir aux autres, c'est possible et ça se fait plus ou moins. Vie ou mort d'une civilisation rurale, d'une vie de la fenne et du village. N'aurait-elle qu'un passé, serait-elle à ce point défunte? L'aurait-on accompagnée à sa mise en terre avec la solennité d'une liturgie de campagne et la présence momentanée de ses enfants définitivement acquis à la ville et à ses métiers ? Seul de son avis, le vieux, contredit par tous. Elle a duré, son agonie, il a eu le temps de réfléchir dans la solitude où on le laissa. Mais c'est tenniné. Un génocide que la fin du paysan? Panni les témoins et les victimes de ce changement de société on admettrait bonnement ce mot. Non, m'a-t-on dit, la destruction systématique d'un peuple comme fut celle des Annéniens par les 'lUrcs, comme il s'en réalise actuellement pour les Kurdes, c'est tout autre chose dans le mépris de l'humain et la cruauté. Ici, l'élément dramatique est atténué, mais malheureusement pas supprimé pour autant. On ne se scandalise pas d'une mort puisqu'elle doit arriver un jour. Qu'y pouvons-nous, s'il n'yen a bientôt plus de ces paysans, si leurs enfants, quoique nombreux, les abandonnent, si le cours des choses encore les condamne? C'est ce qu'on vous dira. Se sont-ils cependant défendus? On les accuse de laisser aller les choses, il leur est difficile d'imaginer avoir avec le voisin un intérêt commun et ils rêvent de se sauver seuls. On 7

les croit complices de leur propre malheur. Ils n'ont pas de discours pour se justifier. Les aider à surnager pourquoi? Autour d'eux c'est le silence. Les moyens d'infonnation n'en parlent pas, ils les maintiennent dans l'obscurité du non-dit, on leur tient la tête sous l'eau jusqu'à l'étouffement. n faut à tout prix sortir de cette volonté feutrée et diffuse d'anéantissement par omission. Anne absolue que le silence, crime sans auteur identifiable, insaisissable rouerie des malins. Cette destruction des campagnes, des villages, des familles paysannes par écoles, essence, tracteurs, machines, remembrement, mise à la retraite, mévente, taxation, aide aux plus forts et aux plus riches au détriment des pauvres, elle se poursuit. Quand les malheureux tardent trop à mourir d'eux-mêmes, on les y aide. Parce qu'ils s'accrochent, comme ils disent. Ils ne plaident plus coupables, beaucoup n'acceptent pas de céder au courant qui les emporte, ils ne signent pas leur arrêt de mort. Quelquesuns réagissent et sauveraient, si c'était concevable, les autres avec eux. Je ne suis pas le seul à parler. Mes prédécesseurs, mes contemporains qui élèvent la voix ne sont pas entendus. Leurs travaux, sérieux, raisonnables, documentés, sont jugés non valables, vite oubliés, victimes du même silence. Comme le scandale continue, comme un jour ou l'autre on finira par en prendre conscience, ce que je dis me paraît utile, j'y emploie les propos mêmes des acteurs et des témoins, j'ai longtemps vécu avec eux les injustices dont ils souffrent Les guerres dont ils furent les victimes désignées ont laissé des blessures. Je leur donne ici la parole. Réveillera-t-on les décideurs de leur sommeil(3) ? Y aura-til une solution libératrice aux misères des pauvres, des petits ? J'aimerais que ces lignes aidenttant soit peu à la trouver. Le livre ne satisfera pas les amateurs de symétrie, il n'aura pas la cohérence d'un récit suivi et vous demandera un effort. Il est fait de séquences dont la table qui suit le volume vous indique le déroulement.
(3) Luttera-t-on au contraire contre leur malice '1 8

CHAPITRE I

L'ancienne

histoire

Me vient un souvenir. Nous étions à Belfort dans notre grande maison du faubourg de Montbéliard, en hiver et pendant la guerre de 14, maman et nous autres enfants. J'étais l'aîné avec sept ans, mon frère René avec cinq et notre petite sœur Rirette avec quatre. La nuit tombée, maman nous lisait l'histoire triste du Petit Chevrier: son père, le bûcheron, était parti couper au bois dans un terrain en revers et l'arbre qu'il abattait l'avait assommé en tombant. On le ramène, mort, à la maison. Mon petit chevrier est orphelin et sa maigre maman,

sans ressources. Notre père à nous était en voyage, tardait de rentrer et nous
'

-

avions peur. Mon frère était malade. A genoux, je priais: - Mon Dieu, guérissez René. Papa revient enfin, il nous embrasse. Sa moustache, sa peau de bique étaient pleines de gouttes d'eau, j'en sens encore la fraîche et bienveillante humidité. Nous revivons, nous sommes ensemble à présent, aucun malheur ne peut nous atteindre. Sans qu'on ait triché nous étions plus que bien d'autres en ces temps de guerre, protégés par les circonstances. Le père était âgé, il avait trois enfants. Toute la guerre il put rester avec nous et continuer son commerce de grains.

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La cave de la maison était en cas de bombardement un médiocre abri, elle était pleine de sacs de blé, d'avoine, de psette (des vesces). Nous y descendions tout de même quand il y avait alerte. Nous, les enfants, ce campement nous amusait, on se glissait sur les sacs, il y avait cette odeur de grain et de jute. Mais le rire ne convenait pas, le tir du long canon allemand était un réel danger et l'obus pouvait tomber n'importe où, le mauvais plafond de briques ne saurait nous garder. On imaginait les voûtes de pierre des vieilles maisons, mais c'était une maison de ville, une maison neuve. Urbanisés, nous ne l'étions que de rencontre. Aussitôt qu'on l'a pu, on s'est ressauvé dans la campagne plus éloignée de la frontière, plus proche aussi des nourritures, plus fraternelle. Baume-les-Dames, Clerval nous contenta davantage, on y retrouvait des racines. Plus j'y songe, plus je vois dans les circonstances de la vie de mes grands-parents et de mes parents, dans les pays où j'ai vécu j'y trouve une raison évidente, alors que j'en ai le temps, de m'occuper de cette mort des paysans qui me tient aux tripes. On verra qu'on ne s'éloigne pas du sujet. Une photo sous verre encadrée dans un ovale de bois noir montre le grand-père Auguste et la grand-mère Henriette en paysans endimanchés, sérieux, solennels. Ni l'un ni l'autre ne sont gras, la grand-mère a les joues creuses, Auguste appuie sa droite sur le bras de sa femme. Derrière, un papier:
«

Garneret Auguste né à Santoche le 22 mars 1820

Henriette Froidevaux née à Vaucluse le 12 janvier 1824 mariés le 25 septembre 1851 de notte mariage est né ttois enfants Mélina, Hermand et Joseph décédé au bout de huit jours reste Mélina âgé de huit ans et huit mois. Harmand six ans quatte mois. Clerval, le 29 avril 1861 fait par moi A. Garnerel »

fi manque à ce papier le nom de mon père Louis Garneret, né sensiblementplus tard, le 9 septembre 1865. La famille semble de très ancienne origine comtoise, établie à Autechaux avant les guerres de 1636. Un parchemin daté du 3 février 1631 décrit un arrangement entre les enfants de 10

Symon Gameret : les biens de la communauté qu'il fonne avec ses enfants (on l'appelait une communion, on disait encore qu'on vivait au gros ménage), ces biens communs seraient partagés à la dissolution éVentuelle de la communauté entre François, Pierre et la veuve d'Antoine et chacun en emportera le tiers. La nature et l'estimation de ces biens ne sont pas précisées mais ce sont probablement de petits paysans. Longtemps les Gameret restèrent groupés à Autechaux ou dans les environs de Baume ou de Rougemont. Le nom est peu répandu. Les parents du grand-père s'étaient installés à Santoche. Une tradition de famille rapporte qu'ils y restèrent cent ans comme fenniers des Mouchet, la grand-mère maternelle des Delacourt, famille importante de Clerval à cette époque. Le grand-père Auguste avait quitté les siens encore jeune et il était parti avec un cheval. n aurait pris lui-même sa part. Les traditions à cet égard sont diverses: était-ce un vol? avait-il le consentement un peu contraint des siens? le cheval était-il boiteux? Avec ce cheval il aurait pratiqué les messageries et la poste de Cierval à Marche par Saint-Hippolyte. Papa disait: ma mère est restée très longtemps en seIVice à Saint-Hippolyte, c'est là que mon père l'a connu en faisant les messageries. Henriette Froidevaux avait vingt-sept ans à son mariage et son mari trente et un ans. Ni l'un ni l'autre ne devait être bien riche et on rapporte qu'Auguste donna comme alliance à sa fiancée un anneau de rideau. Image parlante de leurs débuts difficiles. Sur les premières années du grand-père à DeIVal avant son mariage, on manque de détails. Le seIVice de messagerie, courrier et diligence de CleIVal à Maîche était-il à son compte ou plutôt y participait-il comme commis, avec son cheval? En
1850 l'Annuaire du Doubs attribue cett~<entreprise à Ponsot, en

1865, à Ponsot et Compagnie. En 1870 on nomme Jean Chapuis, depuis 1873 jusqu'environ 1901 c'est Jean Chapuis et Girardot. Comme la fille de Jean Chapuis épouse mon oncle Annand, le frère de papa, son histoire nous devient mieux connue par les récits de mon père: Il

-« C'était le courrier de CIerval à Marche avec un relais à Sancey et un autre au Pont-Neuf, sur le Dessoubre, après avoir passé Saint-Maurice il allait à Saint-Hippolyte, je crois qu'il rechange ait des chevaux pour faire ce service-là. Il achetait l'avoine à la culture. fi était associé aux Girardot de Sancey, des individus qui passaient pour les plus riches de la montagne, ils vendaient des wagons de fromage par là. Les Girardot sont tous ruinés. »
Affaire importante que ce courrier.

Jean Chapuis, un joyeux compère, imaginait des tours à jouer aux plus naïfs de ses clients : - Le père Jean Chapuis emmène un marchand crépin dans sa voiture. fi lui dit (passant à AnteuiI) : - Tiens, mais est-ce que vous voyez là dans le fond, le village. Vousne connaissez pas ça, vous? C'est une fabrique de chaussures. Quand vous arriverezdans le dessus de la côte vous allez entendre battre la semelle, écoutez bien. (Huit heures sonnent) : - Ah ! ils sont allés déjeuner. - Dsfont des affaires? - Ah,je vous crois qu'ils font des affaires! Le voyageur s'arrête à Anteuil. On lui avait fait prendre l'église pour une fabrique de chaussures (Ie clocher, inachevé, lui donne l'allure d'un bâtiment industriel). Arrivé au train de 8 heures, le voyageur attendait le père Chapuispour l'attraper. Le père Chapuis : - Ah, c'est que vous y êtes allé! Ah, sacré malin, ne le dites pas, on se foutrait de vous! En ces cinquante dernières années du siècle dernier il fallait voir le train du monde dans ce Clerval, ce qui descendait de la montagne ou y remontait par la porte de Chaux, ce qui partait vers Belfort et l'Alsace par la porte des Noyes et ceux qui, le pont franchi, allaient vers Baume et Besançon. On continuait de parler des pones de la Ville qui depuis longtemps étaient détruites: celle du Pont, s'appuyait sur l'église bâtie le long du Doubs. Notre vieux pays avait eu presque autant de channe que la cité de Saint-Ursanne, en Suisse, il avait la même structure, le pont sur le Doubs et les trois portes, mais on s'était ingénié à 12

le banaliser par d'imprudentes destructions. La vie cependant s'y conservait, active et tumultueuse. Les jours de foire, les paysans l'envahissaient sur le Gravier qui était sa plage le long de l'eau, champ de foire planté d'arbres. En 1912 il Y avait treize épiciers, des tas d'artisans, de bistrots, le ferblantier trai'nait son arrosoir, l'usine avait ses ouvriers, une fonderie à haut fourneau. Et la gare: à chaque arrivée de train, les jeunes, filles et garçons, s'y rassemblaient sans y manquer, rien que pour être ensemble. Dès avant son mariage, Auguste Gameret devint épicier et par la suite marchand de vins. En 1853 il achète une maison devant l'église, rue de la Porte-de-Chaux : « trois pièces au rezde-chaussé, quatre à l'étage, cave sous le corps de logis, grenier aux combles, une écurie et hébergeage au dessus avec une petite cour ». Un autre achat agrandit encore la maison. Deux escaliers à vis identiques, l'un en pierre et l'autre en bois, à l'étage une belle cheminée de pierre du xvr ou du xvlr siècle en font une des plus curieuses demeures du vieux Oerval. Le commerce allait. Mon père nous décrit l'épicerie: On recevait de l'huile par fûts de cinq à six cents litres, on ne les descendait pas à la cave, ces fûts, on allait porter l'huile au décalitre dans le bas. Cinq cents litres de mélasse, ça remplaçait le sucre. Pour le détail on coulait ça dans des baquets de dix à quinze litres. Ça coulait très lentement, on recevait le client pendant que ça coulait. Ma sœur s'épinglait à la poitrine une espèce de ruban rouge ou bleu: toutes les fois qu'elle le voyait, elle se rappelait la mélasse. On oubliait. Puis on cOl1raità la cave: il y avait par terre une épaisseur de mélasse, on ramassait ça comme on pouvait. On vendait beaucoup de coton pour tisser, on en recevait par wagons. Un jour de foire il en partait deux wagons, c'était du coton mouliné. Le dernier tisserand, un nommé Vi,atte travaillait à Fontaine. A ces gens-là on donnait des nappes à faire, c'est pourquoi ma mère avait tant de linge. Ça ne coûtait rien. On prenait les sous dans le magasin, on ne savait pas ce qu'on dépensait, il n'y avait pas beaucoup de bénéfice à la fin
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Clerval, l'ancienne

cheminée de la maison

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de l'année. On notait la recette de la journée: 500, 600, 1 000 francs. Les jours de foire c'était plein chez nous, on vendait des faux, des râteaux, de tout. De fenner à midi, il n'était pas question. Les gens se rappelaient qu'ils n'avaient plus d'huile justement quand il leur en fallait. On entend sonner la clochette de la porte et tout le monde fait semblant de se lever de sa chaise, puis se rassied, c'est la tante Mélina qui finalement va servir. Cette petite comédie se renouvelle sans lassitude. L'oncle Besançon vendait même des habits. Maman a assisté en souriant à l'essayage. Le vendeur s'extasiait: cela vous va comme un gant, alors que la victime était gaupée, ridicule. Pour le vin, c'était cinq francs de bénéfice par hectolitre. Des gens venaient prendre une feuillette, on leur payait encore à dîner. Certains en rentrant chez eux renversaient le tonneau dans le fossé, revenaient en chercher un autre. En 1897, le partage des biens effectué par le grand-père montre qu'il était devenu à la fois épicier, marchand de vin et banquier et qu'il pouvait ainsi, en cédant chaque activité à ceux des siens qui déjà l'exerçaient un peu, satisfaire tout son monde. Au sUIplus le grand-père, comme la plupart des gens de ce temps cultivait champs et prés, nourrissait ses chevaux, était paysan. Quel maître était-ce et quel mari? J'avais un jour dit à une nièce de papa: - Tu sais, Yvonne, on m'a dit que je ressemblais au grandpère. - Ah bien, on ne t'a pas fait un compliment! Il avait dans sa femme une puissante aidante, très travailleuse. Il lui devait beaucoup. Les nièces que j'ai vu sont plutôt sévères à l'égard du grand-père : - Tous les ans on allait lui souhaiter sa fête. Quand on avait dit « monsieur Auguste» on avait dit le Bon Dieu. La grand-mère Henriette n'a pas eu des jours bien heureux avec lui, elle est morte quelques années avant lui, elle aurait tant voulu mourir après lui pour avoir quelques années de tranquillité. « Il avait de grandes qualités », concédait-elle tout de même. Sa femme en avait davantage et tout le monde l'aimait. 15

Son mari aussi sans doute mais il avait l'admiration muette. Grand-mère faisait de la bonne cuisine que grand-père mangeait sans commentaireni merci. - Auguste, vous ne dites pas que c'est bon. - Kant i n di ran, s' 0 k s' 0 bon (Quandje ne dis rien c'est que c'est bon). On s'est rappelé les questions qu'il posait, avant de les embaucher, aux manœuvriers qui désiraient travailler à ses champs. Trois points sur lesquels il ne transigeait pas: - Jurez-vous? Fumez-vous? Buvez-vous? On l'a vu, en plein milieu des foins, alors qu'on chargeait les voitures sous la proche menace de l'orage, renvoyer séance tenante le malheureux qui avaitjuré. Mais la grand-mère baissait le dos tout en faisant ce qu'elle pouvait pour conseNer un peu de bon temps. Elle devait avoir l'humeurrieusedes gensde la montagne.« Un jour ils ont fait carnaval avec la Victorine Trimaille. Le père n'était pas là. fi
entre par la porte de derrière. Ils étaient en train de danser. Ils se sont tous sauvés dans les buffets. » Une autre fois, invité à une noce, lui, le monsieur, on l'avait mis au bout de la table avec les enfants. fi disparaît sans un mot, attelle son cheval et rentre à la maison. De la montagne aussi la grand-mère Henriette avait conservé une attention à l'égard des pauvres et une piété exig~ante et tendre. Une autre cousine la raconte: « Jamais elle n'a renvoyé un pauvre sans lui donner le nécessaire pour sa route. Le grand-père disait: - Je n'en ai jamais vu une pareille. Elle a toujours sa cachette à elle. Où prend-t-elle tout ce qu'elle donne? Elle distribuait son linge aux filles qui allaient pleurer chez elle et qui n'avaient rien pour se marier, des draps pour faire des la~ges d'enfants. Je l'ai vu donner de l'argent qu'on venait de lui remettre pour le ménage. Elle aimait mieux se priver. J'ai entendu quelques disputes mais elle répondait: - Taisez-vous, Auguste, si vous étiez comme eux vous seriez bien content qu'on vous en fasse autant. Grand-père tapait la porte en disant:

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Elle en a une tête, cette femme, elle me ruinera.

(Finalement ilIa laissait faire). Ma cousine ajoute: - J'avais l 'habitude d'aller coucher tous les soirs près d'eux. J'arrivais à 7 ou 8 heures. Elle ne se couchait jamais sans prier. Lorsque nous étions au lit elle me faisait réciter le chapelet, des pater et des ave pour les malades, les agonisants, les pauvres, les abandonnés, les affligés, les prisonniers, les vagabonds, les mal intentionnés(l), les mauvais riches, les âmes du purgatoire et toutes les bonnes gens qui se rendent utiles sur la terre, les prêtres et les religieuses. Elle se confessait et communiait à toutes les grandes fêtes et s'y préparait spirituellement et cOlporellement. Huit jours avant nous récitions les actes avant la communion.

fi n'y a pas toujours eu des « marchands de vin en gros »,
comme on disait. Ce doit être une invention du XIXC siècle et même des premiers chemins de fer qui mettaient les vins du midi et de l'Algérie sur nos tables. On s'était longtemps satisfait des raisins du pays, de ce qu'on récoltait soi-même, la vigne était la culture la plus soignée, la plus exigeante. Ou bien on allait chercher la vendange à Arbois, à Salins. Mais les vignobles de CleIVal avaient détestable réputation, la ville, coincée entre les rochers de Montfort et la Côted'Annont, manquait de bons emplacements. On disait: « Le vin de CIerva! ne fait ni bien ni mal, le vin de Damblin ne fait ni mal ni bien. » De toutes façons, beaucoup de gens de ma famille fûrent ou sont encore marchands de vin. A CIerval la liste des auberges, des soiffous, des ivrognes était impressionnante. La maison de l'oncle Annand était bien située sur la place, possédait des caves importantes. Les clients des jours de foire abondaient et on servait les autres avec des camions où deux mâts de sapin soutenaient les carteaux et les feuillettes.
(1) Les mal intentionnés, lâ mô rèvizâ, disait-on en patois, étaient les méchants, les jaloux, qui faisaient de mauvais tours, cherchaient à nuire aux autres, les sorciers peut-être. Dans les pays, la dépendance mutuelle, les contraintes du voisinage multipliaient les occasions de services à rendre comme celles de fâcheries et de querelles. Cette traditionnelle prière en commun, les jeunes en souriaient et y ajoutaient des intentions narquoises : prier pour la barrière du jardin, pou Iou baré di kouryi. 17

Les demoiselles Gameret, nos cousines étaient sur le balcon envahi de vigne vierge, aux premières loges pour voir le train du monde, leur petit frère Gabriel, sa maman était morte deux jours après sa naissance. La famille figure dans une belle photographie, les filles debout, le père assis, lisant ostensiblement le Petit Comtois, canard de gauche, condamné par l'Archevêché. La scène se situe dans un tout petit jardin derrière la vieille tour de la maison. On faisait en ce début du siècle furieusement de la politique. Se battaient pour les élections, le candidat de droite Estignard, et le pseudo-républicain l'avocat Bernard. Estignard avait gagné, mais son adversaire avait fait annuler l'élection et avait triomphé. Un citoyen du lieu porta alternativement la veste de l'un et de l'autre et se 'fit abreuver des deux côtés en votant à son gré. L'avocat Bernard, triomphateur plus ou moins frauduleux de la comédie électorale chassait à SeIVigney. Les naïfs cultivateurs qui l'approuvaient l'invitaient, volontiers à dîner. Mon père rapportait:

- « Curt y, de Vellerot, végétait avant la guerre. fi invitait le
sénateur Bernard à la chasse, faisait dix à quinze banquets par an. Papa remarque dans le verger les tas de foin qu'il ne rentrait pas, les gens n'en ont pas trouvé le temps, il a pourri sous la pluie à côté de la maison. - Ça revient toujours trop cher, la chasse. Ça ruine les paysans. - Emile Pâté est venu cantonnier chef, il s'est ruiné en chassant, il était tout le temps à la chasse, faisait des dettes, ne payait pas, on a tout vendu son bien.

- Chrétien, dit le Chat, reçoit les Bernard, et se ruine. » Agréables repas à la table des pauvres, où les seigneurs démocratiques et sociaux sont conviés. Simplicité des paysans qui les invitent et laissent aller leur train de culture... Plus curieuse encore la banque. Elle était au premier de l'escalier à vis et c'est mon père qui la tenait avec Louis Besançon son beau-frère, le mari de sa sœur, ma tante Mélina qui était aussi ma marraine. J'aurais bien aimé connaître le détail de ce début des avances d'argent dans le milieu 18

populaire. Prêter, emprunter, prendre un billet pour cent francs c'était mesurer les misères, participer aux instabilités. Les mauvais payeurs étaient le fléau de la profession et quelle devait être la perspicacité du prêteur pour ne donner qu'à bon escient? Emergeant de la mémoire quelques anciennes plaisan-

teries : cette « maison bâtie de pierres et couverte en hypothèques» ce « château des contes de retour »... (des comptes de retour, c'est-à-dire des traites non payées, protestées). Nos gens avaient correspondance presque quotidienne avec Paillot-Page, à Lisle sur le Doubs, avec les banquiers juifs de Besançon, « les Fils de Veil-Picard» dont la Ville ne cesse de publier les bienfaits, de chanter la loyauté que nos gens aussi reconnaissaient. En retour on les a honorés d'un grotesque monument à la promenade Granvelle. Ces personnages ont rendu des services et causé des désastres. Ils connaissaient leurs clients et pouvaient éventuellement être humains, chose moins aisée de la part des sociétés concentrées, anonymes et lointaines. Petit commencement du capitalisme que ces banques locales, et grandes conséquences. De ces premiers temps il est difficile en tout d'en approuver la gestion comme de la condamner car les détails manquent(2). Ce serait prendre les gens de CIerva! et des pays voisins pour des saints, qu'ils n'étaient évidemment pas, que d'imaginer qu'ils n'aient pas abondamment critiqué, moqué ou condamné les tentatives de cette famille entreprenante. Se développaient des techniques nouvelles que nos habiles bricoleurs ne pouvaient laisser passer. L'électricité était pour mon père quelque chose d'indispensable, faute de l'y trouver, ilia faisait installer en priorité dans chacune des maisons que nous occupions. Quant aux moteurs, il eut les premières motos et acheta (d'occasion) les premières voitures. Pour saisir le sens de l 'histoire qui suit et qui est passée en commun proverbe chez nous, il faut quelques explications: une cude, dans notre langage comtois du Pays-Bas, c'est une entreprise hardie, ingénieuse, certainement vouée à un échec
(2) On prenait l'habitude de détruire la comptabilité et les copies de lettres périmées pour éviter, croyait-on, un contrôle fiscal. C'est ce qu'on fit chez nous. 19

inévitable. Le cudot c'est l'auteur ou l'inventeur de cette affaire étonnante, de cette cuderie. fi semble bien que le mot vienne du vieux proverbe français cuider c'est-à-dire: tenter, imaginer. Daniel Halévy traite tout uniment notre compatriote P.-J. Proudhon de cudot et le nom est bien mis. Papa raconte:

- C'est en allant à la foire de Besançon. J'étais dans un compartiment à claire-voie qui avoisinait celui de monsieur Boillot, de Rang. Il dit à ses voisins: Voilà le pays des trois cudes.

- Quelles sont-elles, ces trois cudes ? - La première, c'est l'association Masson et Pierson qui ont racheté les forges de la compagnie d'Audincourt. La deuxième, c'est celle de Garneret et Bassenne, marchands de vin tous les deux qui se sont associés pour créer l'entrepôt vinicole. La troisième c'est Villemenot et Gameret qui ont' acheté la scierie Bassenne à Chaux-Ies-ClelValpour exploiter un moulin. J'ai dit: ça y est, nous voilà catalogués. Boillot a bien dû s'apercevoir qu'il avait fait une cude en le disant parce qu'il m'a vu dans le train après. Donc les deux associés Gameret et Villemenottransforment une scierie aux bords du Doubs, en bas de Chaux-les-ClelVal. Politique des lumières, début d'un progrès que rien n'arrête. ~ Quand nous avons fait le moulin de Clerval, nous y avons installé deux paires de meules à maïs en 1913, trois ans avant notre mariage. Nous avons fait là un beau petit moulin, bien fait. fi n'y avait rien qu'à suivre. Avoir un rayon électrique ça coûtait pas bien cher, l'installation électrique qu'on demandait chez les gens nous payait l'autre. On aurait vendu ça deux millions au trust Loucheur. C'était le père Bassenne qui avait fait la conduite pour la scierie, à deux hommes ils l'ont creusée. Le père Bassenne a posé cette première turbine qui faisait marcher la scierie puis une espèce de petit moulin. On se donnait des libertés. Ainsi pour le baptême un peu tardif de mon frère René: C'était la veille de l'ouverture de la pêche, on l'a baptisé le jour de l'ouverture, le 16 juin 1909. Les Villemenot nous ont
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voulu un peu de ce qu'on ne les a pas invités, penses donc: ils avaient engraissé un dindon. Nous, en voulait un poisson pour le repas. fi fallait un poisson. Je me suis arrangé avec Bourquin dit Tavot. L'eau était chaude, il fallait aller le pêcher à la source du Mon-not. Mais il y a un bec de gaz (une lampe électrique) qui éclaire (c'est droit dessous la gendarmerie). C'est bien simple: nous allons éteindre toutes les lampes de rue du village. J'ai téléphoné à minuit à Vuilleminot : - Coupezla lumière, on vous préviendra quand il faudra la redonner. Nous sommes allés avec notre filet, on l'a tendu dans la source, on a donné trois coups de perche pour faire sortir le poisson, c'est moi qui levait le filet: - Oh, il Ya quelque chose. Oh, il dit: c'est un gros poisson. Il n'y avait rien que ce poisson-là, une truite de 8 livres. Maman: - Il était plus grand que mon plat à poisson. C'était une providence. Nous sommes rentrés, avons téléphoné à Vuilleminot : on peut allumer. - Et avec ça, dit maman, tu l'as pas invité! - On était déjà nombreux, matin! Revenons à l'origine du mariage de mes parents. La jeunesse de mon père se prolongeajusqu'à son mariage, c'était le dernier de la famille. n n'était pas malheureux, son affaire de banque et recouvrements l'invitait à parcourir les villages. Il n'oubliait pas son fusil, chassait. fi construisait son métier de marchand de grains, achevait ce moulin de Chaux avec Vuilleminot.Le seul panni les enfants, on prit l'habitude de le vouvoyer. Il était invité aux fêtes, il fréquentait celle de OervaI. Quand son père entendait depuis chez lui les musiques du bal : - Allez vite, Louis, voici la danse de l'ours. Il était aimé de tout le monde. De tout ce qu'il nous a raconté dans les occasionsj'ai noté le maximum et c'est maintenant, après coup qu'à mon étonnement je découvre la cohérence de cette histoire. Des cudes il en était capable, des projets aussi fous que nécessaires il les réalisa. n n'était pas le seul. Tout au travers d'une province si bien poulVue de rivières abondantes, d'esprits ingénieux, d'horlogers, de tisserands, de maréchaux, de meuniers, partout on
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trafiqua des installations, on mit en marche des engins, on arrangea des trucs. Qui écrira cette histoire du courant électrique chez nous avant que le souvenir ne s'en perde? Il est grand temps. On a de loin précédé les centrales et les grands barrages. Et le monde depuis la base, changeait de peau conime un serpent qui mue, grandissait sans se défonner. Précapitaliste, tout cela, donc de nulle valeur. Vint un temps, plus tard, où le monopole de l'électricité empêcha les moulins de tourner et stérilisa les cours d'eau. Est-ce pas le moment d'évoquer l'ingénieux hidalgo de la Manche, Don Quichotte et son compagnon? Hidalgo, fils de quelqu'un, mon père l'était quelque peu, fils de ce paysan de Santoche parti de chez lui avec un cheval boiteux, marié à une servante avec un anneau de rideau, devenu quelqu'un sans quitter son identité rurale et sa libre parole. Un banquier d'une petite banque non monopolisée, une épicerie fourre-tout avec des sacs de graines, des pains de sucre et des outils paysans, un commerce de vin, de la vie et du mouvement, bien des maux et cependant un air de liberté. Et le mariage de mon père? Monsieur Bichet, de Rougemont, imagine de présenter à maman un docteur de sa parenté. Voilà ce que dit la maman : - Il est venu un beau jour d'hiver. Moi j'ai dit: il est rouge. (Il avait les cheveux roux). J'ai dit non tout de suite. Bichet revient avec ce prétendant et« monsieur Louis ». Alors j'ai dit: - Ce monsieur-là n'est pas pour ma sœur, c'est sûrement pour moi. - Ils sont restés l'après-midi. Je crois que papa a tout de suite invité ton père à revenir pour mon anniversaire. On est sorti un peu ensemble et on a un peu causé. Après c'est ton père qui nous a invités, nous sommes allés tous à Clerval. - Oh, à Clerval, ça me plaisait, avec tous ces jeunes qui étaient là, Fernande, Hélène, Yvonne, Gabriel. fis étaient tous gentils et gentils avec leur oncle. Tu sais, l'oncle c'était quelque chose. Et les Besançon: Marie, Amélie, Georges, Eugène, tu penses s'il y avait de la jeunesse. - Ça n'empêche, quand nous avons été fiancés il y a tout de même un de ces neveux qui a dit:

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- « Ah ! c'est une belle anguille qui nous échappe!
-

»

Le papa avait quel âge, à cette époque? Quarante ans ? - « Quarante et un. Moi j'en avais vingt-cinq. Ton père ne
s'est marié qu'à la mort de sa mère, il n'a pas voulu se marier avant. Ton père, à cette époque n'était pas un jeune homme, c'était un homme fait, qui avait une affaire à son compte, des capitaux, qui gérait ses affaires. C'était plus un jeune homme qui se marie à vingt-cinq ans, qui n'a pas de situation, qui hésite à faire une chose une autre, non, c'était pas du tout ça. Et puis j'arrivais tout de suite dans une maison toute meublée, il y avait tout ce qu'il fallait. Il y avait seulement un oreiller dans le lit. On couchait les deux sur le même oreiller. Il y avait la pêche. On s'était mariés le 16 juin, la pêche était déjà ouverte depuis le premier. Il fallait se dépêcher de revenir de notre voyage de noces pour aller à la pêche. Moi je disais: je conduirai la barque (elle essaie, elle s'en tire très mal et elle renonce). D'abord il y allait tout au matin. Moi, le matin, ça ne me disait pas du tout de me lever si tôt. Puis j'ai commencé à être fatiguée, j'étais tout de suite enceinte, alors ça a été à peu près fini pour moi, la pêche. Nous étions heureux, ton père et moi. Je me disais que c'était trop beau. Quand nous avons da partir de ClelVal, ça m'ennuie de partir d'ici, j'aurais bien voulu ne pas partir. Il y avait une calèche, et quand nous voulions aller à Villersexel pour voir mes parents il empruntait un cheval. Il avait déjà acheté sa première moto, et il a vendu la voiture et
acheté une auto découverte, une Jean Perrin. Je sautais, derrière

cette voiture, et tenir un enfant dans les bras et avoir un chapeau sur la tête avec une voilette et ne pas pouvoir tenir son chapeau! J'ai bien dit: la prochaine fois que j'irai en auto, je n'irai pas avec un chapeau, je me suis fait une espèce de turban qui m'allait pas trop mal, j'étais tranquille. » Je suis né en 1907, à CIerva!. On n'a dû partir à Belfort qu'après les inondations de 1910. Comme bébé, c'est un de mes premiers souvenirs. La maison que nous habitions était « au bas de la place », la route plongeait depuis la place, droit vers le Doubs, il y avait une baissière avant qu'elle n'arrive vers le pont. A l'inondation, elle était envahie par les eaux, les 23

bouteilles nageaient dans notre cave, on est venu nous sauver avec une barque. Je me rappelle nettement avoir été ainsi transporté sur la terre ferme, je n'avais pas peur, j'étais au contraire bien content de cette première aventure. Grâce en partie à l'aide du grand-père Mettra, le père de maman, nous avions pu acquérir le commerce de grain et la maison de Clément Bloch, un juif, au 48 faubourg de Montbéliard, à Belfort. Etrange maison qui semblait faite pour réaliser les paroles de l'Ecriture. Toute sa beauté était intérieure. Du dehors, construite en partie en briques elle avait maigre apparence. La
cave et le bureau étaient au rez-de-chaussée. Un escalier monu-

mental en chêne ciré, à balustres, montait aux appartementsfort bien meublés en style 1900, indiquantl'aisance antérieure de ce Bloch dontje ne sais pas grand-chose. C'est là que nous trouva, comme je le dis plus haut, la guerre de quatorze. Papa n'était pas mobilisé, nous rendions à l'armée un service précis en achetant chez les paysans l'avoine qui était pour les chevaux ce qu'est l'essence aux moteurs. Il y avait encore trop de chevaux. Nous avons gagné de l'argent, nous avons, bien entendu, payé en rechignant l'impôt sur les bénéfices de guerre une fois le conflit tenniné. Papa tenait à Clerval et à Baume des entrepôts pour ses grains. A Baume, c'était Monsieur Vilain qui s'en occupait. Comme son nom semblait l'indiquer il n'était pas beau mais combien gentil et le petit bonhomme que j'étais l'aimait bien. Un Italien aussi, qui s'appelait Bernasconi, aidait papa fidèlement : - Ah, disait-il, en Italie on a un pain de six livres pour un sou. - Pourquoi donc n'es-tu pas resté en Italie? - C'est que je n'avais pas le sou. La France d'ailleurs ne lui déplaisaitpas. Papa, nécessairement, fréquentait beaucoup les paysans, était d'eux connu et apprécié, disons: populaire. Il communiquait régulièrement à un journal professionnelle temps qu'il faisait, l'état des récoltes et des marchés tels qu'il les voyait dans ses nombreux voyages. 24

Papa avait de mauvais souvenirs de ses trois ans de pension aux Frères de Marie à Besançon et nous voulait externes pour nous éviter une incarcération. La prison scolaire, j'allais cependant la connaître. J'étais un médiocre écolier, un paresseux et un rêveur. ~e grand-père Mettra s'avisa qu'il fallait absolument me procurer « un bon fonds d'instruction primaire », sans quoi mon avenir serait compromis. Nous étions encore à Belfort. J'ai donc dO passer un an dans cette affreuse boîte de l'école de Saint-Hippolyte, dans ce trou de montagne, pendant la dernière année de la guerre de quatorze, avec une institutrice que je n'aimais pas et d'indignes codétenus. C'était la fin du massacre, on a réussi à nous faire la classe le « Onze Novembre », le jour même de l'Annistice, parce que l'inspecteur n'avait pas donné vacances! Un peu après la guerre, notre situation de fortune pouvait être considérée comme satisfaisante. Papa avait beaucoup travaillé. Il souffrait d'une cataracte et s'imaginait qu'il allait bientÔt devenir aveugle. Au moment même où ses affaires étaient les plus prospères il décida de vendre son commerce et de nous installer tous dans la banlieue de Besançon, à Canot. A Besançon, au lycée, c' étai t'autre chose, un plaisir nouveau d'apprendre, mais je continuais à rêvasser, j'étais un médiocre élève. Le salut vint par l'aumÔnier qui nous passionnait, ouvrait notre âme, et nous sauvait. J'écrivais fort mal, j'avais peu de mémoire, j'ai eu des maux de passer le premier bac. Le second par contre, la philo, fut un enchantement: j'étais en pleine forme, actif, avec une brillante équipe de copains, de très bons professeurs, l'enseignement parallèle de l'aumÔnier, les cercles d'étude et les livres. Je ne crois pas pour autant avoir perdu ma paresse. Ensuite, j'ai fait en amateur trois ans de droit, fréquenté marginalement l'école des Beaux-Arts, dessiné. Finalement, j'entrai au séminaire. Même en ces temps-là c'était une curieuse décision et peu justifiable. Mon père d'ailleurs fut vraiment ému et s'étonna d'une orientation qu'il ne prévoyait pas. Il l'accepta, j'en suis sOr, parce qu'il m'aimait. Pour maman ce fut plus facile. L'Eglise avait besoin de prêtres. Afin d'en trouver elle faisait dire, en face de l 'Hostie exposée: Seigneur, donnez25

nous des prêtres! On voulait qu'ils soient saints et qu'ils soient beaucoup. L'étonnant c'est qu'on en a beaucoup obtenu. On avait le nombre et pourquoi croire que la qualité n'a pas suivi la quantité? Ces promotions nombreuses se sont ma foi, pas mal comportées. Cela n'a pas continué. Ayant tous vieilli, on a besoin de jeunes pour nous remplacer. Il s'en trouve de moins en moins. La vocation, c'est qu'on est appelé. Je n'ai pas été au séminaire, je n'ai pas trouvé dans l'enseignement libre un soutien pour ma foi, je suis, religieusement, un enfant reconnaissant de l'enseignement laïc, c'est l'aumônier du Lycée qui m'a nourri. Un jour, presque à la fin du secondaire, quand je recherchais confusément un chemin de vie, l'aumônier m'a dit:
~

Jean, veux-tu être prêtre?

J'ai dit oui. Et cela a été tenniné. Ce fut un chemin sans retour et sans regret, jamais. Mon acte de confiance ne m'a pas paru extraordinaire, il ne me le paraît pas aujourd 'hui. Mais ce qui me semble bouleversant, miraculeux, c'est la foi de l'abbé Rory. S'il me désirait prêtre c'est qu'il était content de l'être, lui, et fier. Et qu'il le souhaitait pour moi comme quelque chose de très bon, et pour l'Eglise, et pour les gens dont j'aurais à m'occuper. Ce sera difficile mais ça ira, pensait-il. n fallait des prêtres. Il n'y avait qu'à les choisir panni les baptisés de bonne volonté, autant qu'il en faudrait pour que se fasse le travail. Ce n'était pas plus compliqué. Je n'invente rien: la théorie de l'appel et de la vocation nous avait été bien précisée dans ce sens par son enseignement ordinaire. Etre baptisé c'est déjà être prêtre d'une certaine façon, cela disposait à le devenir de sorte qu'il était naturel qu'on puisse l'être, qu'on y soit invité. Et qu'on accepte. Notre aumônier ne se croyait point un réfonnateur. n lisait l'Evangile, il se référait à l'Eglise romaine, l'Eglise catholique tout en se réservant le droit de ne pas tout admirer, mais sa fidélité était sans retour. La vocation pour lui était universelle panni les chrétiens. Chacun avait sa vocation, son travail déterminé dans l'Eglise. 26

La vocation à être boulanger ou plombier, ou universitaire, était aussi impérative que celle d'un prêtre ou d'un religieux, comme aussi celle de père de famille, celle de maman. Il fallait la trouver, il fallait, l'ayant trouvée, y répondre sous peine d'être malheureux. Y être heureux: c'était le signe qu'on ne s'était pas trompé. Cela évite de tout mêler et de tout confondre. A l'âge où je me suis décidé, j'allais avoir un métier dans les mains, j'aurais pu être, mettons, avocat. Je n'y tenais nullement et n'ai fait pour accepter autre chose aucun sacrifice. Celui, j'imagine, qui devient prêtre ouvrier ne s'y engage pas non plus pour se donner une contenance, pour faire plus sérieux ou par honte d'être curé. Curé, il l'est, ça lui colle à la peau. C'est son honneur de le rester s'il veut être fidèle à son Maître. Curé c'est aussi un métier. L'abbé nous disait: « Si, étant curé, tu n'as pas autant de travail et de fatigues qu'un maréchal de village, tu ne fais pas ton devoir. » On n'a plus la place sociologique que nous reconnaissait la tradition, on n'est pas celui qui préside, on est si on veut, un égal, un peu inférieur même à la plupan de nos gens. La gloire, on n'en a que faire. Quant au mariage des prêtres, je ne sais s'il sera pennis mais je serais vraiment contrarié qu'il soit obligatoire. C'est une chose excellente, dans un monde hanté par la sexualité, que des volontaires choisissent une abstinence qui n'est point sans courage et témoignent d'autres valeurs, sans condamner pour autant celle qui s'épanouit en légitime mariage. Quant aux enfants, le baptême nous donne à nous une fécondité spirituelle et une responsabilité qui suffisent à nous réjouir et à nous accabler. Curé, j'aurais souffen d'être sans enfants. J'en ai beaucoup reçu et j'en fus content. Ce qui, en définitive, nous a conquis à cette tâche de prêtre, c'est ce que nous avons goûté de tendresse et de courage de notre père en Dieu. Ceux qu'il avait une fois aimés, il ne les abandonna jamais, il les défendit envers et contre tous comme une mère jalouse. Il les aida de toutes ses forces et je pense qu'il en mourut. 27

S'il y en avait beaucoup comme lui, on ne manquerait pas de prêtres, on en trouverait beau faire. Au séminaire des Carmes, à Paris, j 'y traînais la même horreur de l'enfermement qu'éprouva mon père quand il fut soldat, loin de ma patrie, loin de mes gens. Je fus sauvé par l'amitié des camara~es,jeunes français et nombreux étrangers, inoubliablesamis. Mon directeur de conscience, comme on disait, croyait de son devoir de lutter de toutes ses forces et avec bien de la maladresse contre ce que notre aumôniernous avait donné: une foi de plein air, une curiosité universelle, une sérieuse doctrine de vie chrétienne, une ouverture aux autres et une philosophie de l'action. Fonné à un autre mode de pensée, instinctivement indocile, j'étais résolu à ne pas changer. Il fallait cependant tenir six ans et c'était dur. Le soupçon régnait alors qu'on aurait attendu la confiance. Mes éducateurs se persuadaient non sans raison, de mon indignité. Ils refusèrent de prendre le risque de m'ordonner diacre. Je simplifie, bien s6r, ces détails qui ne vont pas à mon sujet. Ma famille avait quitté Besançon et s'était faite en partie alsacienne. Et les nouvelles de chez nous étaient mauvaises: mon père mourait d'un cancer. J'ai cependant pu vivre avec lui et nous tous ses derniers moments qu'i} supporta avec un très grand courage et une grande foi. Par une curieuse prémonition il avait souvent dit qu'il souhaitait mourir à soixante-dix ans et c'est ce qu'il fit, mais il laissait maman jeune encore et mon petit frère André, le plus jeune de nous. Il leur fallait courageusement continuer seuls le commerce tant bien que mal. L'exil relatif avait duré pour moi cinq ans. J'avais souffert d'être déplanté. Il m'était difficile d'admirer sans colère les merveilles réputées de la capitale du Royaume qu'elle accumulait à notre détriment par un centralisme unique au monde. A la fin de l'année scolaire le faux parisien mis dehors, rentre dans son pays. Au séminaire de Besançon, de vieux amis m'accueillent dans la classe terminale. On est plus de cinquante, surtout des paysans d'origine, les professeurs sont bienveillants, certains étaient d'anciens camarades et je ne suis 28

plus un pestiféré. Joseph Ball(3) qui y enseignait comme jeune professeur a mesuré à ce moment le retard évident de l'institution et suggéré une réforme, urgente dès ces jours-là (en 1935), mise en place cinquante ans plus tard! fi a fallu que l'Esprit saint, las des hésitations et des peurs des instances ecclésiales nous choisisse un pape paysan et nous fasse un Concile. Quel temps perdu! A l'écoute seulement de mes camarades je me rendais compte qu'on a autant à apprendre de la foi chrétienne et de la vie réelle hors de la sainte maison que dedans. Obéissance et docilité, c'est ce qu'on avait tenté à Paris de m'inculquer, d'ailleurs sans succès. J'ai vu qu'on avait surtout besoin de discernement, d'initiative, de science aussi et de pas mal d'amour pour le Seigneur et pour les gens. Mais j'étais à présent à Besançon dans un autre et meilleur climat. Fin du séminaire. Un obstacle inattendu arrêtait l'ordination: notre Cardinal mourait, son corps était à la cathédrale, attendant de solennelles funérailles. Un évêque missionnaire très paternel (il avait une grande barbe blanche) eut la lourde tâche d'ordonner les cinquante prêtres que nous étions, sans compter nombre de diacres et de minotés. Cela se passa pour le mieux dans la basilique de Saint-Ferjeux. Nos vicaires généraux ignoraient tout de moi, même mon existence, je n'avait passé à Besançon qu'un an, j'étais un bâtard de l'école laïque sans références aux petits séminaires. On nomme donc tous les ordonnés aux postes vacants des campagnes et aux vicariats des villes, on épuise les endroits libres. On avait nommé l'abbé Faivre à Lantenne, il avait même pris possession. Son voisin de Ferrières lui apprend que le desservant qui l'avait précédé avait eu des histoires et qu'il devait trouver prétexte pour refuser le poste. Prétexte fut
(3) L'abbé Joseph BalI est né à Belfort d'une famille d'origine alsacienne. Après ses études au séminaire il en devint un des « directeurs», il fut disciple de l'abbé Flory et lui consacra un livre. Il s'occupa des instituteurs laïcs et de la Paroisse Universitaire. TIfut nommé curé de Saint-Christophe de Belfort où il travailla longtemps. Sa santé précaire l'obligea à un séjour prolongé au Mont-Sainte-Odile d'où il poursuit son apostolat en Alsace. TIeut une forte influence sur les jeunes et sur le monde de son temps. 29

trouvé, il fut promu pour Courtesoult et La Rue en Haute-Saône (c'est là qu'on pensait m'envoyer). Le vicaire général me convoqua: il me dit combien il me faisait honneur et confiance en me mettant à Lantenne où il y avait des problèmes. Et voilà comment j'ai été nommé glorieusement dans ce pays où les sources étaient empoisonnées. Ce fut mon seul acte d'obéissance, on ne m'en demanda pas d'autres. J'y restai quarante-sept ans. Mon aumônier me dit: - Alors, tu es nommé à Lantenne. Regardons dans l'Ordo le nom de ton Doyen: « Charles Bélamy ». Bien, tu ne pouvais trouver mieux. C'était vrai. J'allai donc voir le Doyen de Franois. Je demandai: - Qu'est-ce qu'il faut faire? - Vous ferez te que vous pourrez, vous ferez ce qui se présentera. On vous aidera. On se trouvait parachuté dans l'inconnu, sans guide, sans expérience du ministère ni des liturgies possibles ni des mentalités. Une seule ressource: se mettre à l'école des gens du pays, je m 'y suis résolu. Le jeune, sortant du séminaire est comme un veau qu'on met en pâture après un hiver d'écurie. Il a besoin de se dasnèjî c'est-à-dire que, aveugle à la lumière du jour, il lui faut s'habituer à voir. Il ne connaît pas ou il ne connaît plus la vie. On s'est occupé à la lui faire oublier. C'est le cas général aux Carmes de ceux qui, encouragés par les aumôniers avaient, bien avant d'entrer dans la sainte maison, pris des initiatives apostoliques valables. On tente de les leur faire oublier. Au bout de six ans, c'est fait. Séparé de ses camarades d'avant il se trouve isolé de leur destin. Le monde qu'il retrouve n'est plus celui d'avant, on ne l'a pas aidé à connaître celui d'à présent. A le comprendre et à l'aimer. Cette critique du séminaire ne saurait être totale. n y a dans l'enseignement spirituel des saints du XVIr siècle un huma30

nisme chrétien que nous vivions là-bas et qui, dans sa partie valable, peut encore selVir de semence. Et l'enseignement des grands jésuites de la Catho était savoureux. Mais trop c'est trop. La scolarité se prolongeait indéfiniment. Quand allions-nous commencer? Pendant ce long séjour chez les pédagogues j'allais enfin trouver les gens, la source vive de l'humain, le paysan. Je n'en ai pas épuisé la joie. Fallait-il attendre d'avoir trente ans avant d'y parvenir? J'avais laissé passer les plus belles années de la jeunesse, ce qu'on m'avait appris je le désapprenais, ce qu'on ne m'avait jamais dit, je cherchais péniblement à le deviner. Mon prédécesseur avait été éloigné de la paroisse, je n'ai jamais essayé de savoir ce qui s'était passé. Peut-être ne s'est-il rien passé. Dieu l'a oublié et moi aussi. Lâché enfin, qu'allait-on pouvoir faire? Serait-ce à qui changerait l'autre, du curé ou du peuple? Va-t-on se laisser gagner par le monde ou va-t-on gagner le monde au Christ? Probablement, ni l'un ni l'autre. L'abbé disait: - Regarde un an avant de changer quoi que ce soit. Les structures ont intérêt à continuer, ce qu'on met dessous est le plus important, les façons extérieures ont un impact très limité. Pas de potion magique. On arrive, prudent et désanné, et on regarde. Les gens sont les gens et c'est un climat chrétien, quelle que soit à présent leur apparente indifférence. Les voir comme des enfants de Dieu, penser, quelle que soit leur pratique, que leur baptême et que deux mille ans de fidélité pécheresse les constituent le peuple de Dieu. Se défier de tout jugement, surtout défavorable. Leur faire crédit est un bon placement parce que plus proche de la vérité de Dieu sur eux. La préférence du Christ pour les pauvres n'est rien d'autre que la reconnaissance d'une supériorité qui finira par me devenir évidente. « Le monde où l'on s'ennuie », le monde distingué, mon monde enfin, me devient inhabitable. J'ai finalement choisi la meilleure place et c'est bien sûr la dernière. 31

Par la suite, l'expérience répétée montre que les gens n'agissent ni ne pensent logiquement. Nous non plus, mais nous imaginons à tort le contraire. La logique c'est une petite recette propre à fonder les mathématiques, les sciences exactes, les inventions mécaniques et techniciennes.La logique a fait notre beau monde. Si nous ne nous hâtons pas de lui tordre le cou, de l'enfermer dans son domaine et qu'elle n'en sorte plus, elle polluera tout. Elle n'en
a déjà que trop fait. Il fallait prendre les gens comme ils étaient, il fallait que les gens se contentent de ce curé quel qu'il soit et je ne satisfaisais pas tellement leur attente. Ils se résignèrent aussi. Assistaient à la messe du dimanche un nombre non négligeable d 'hommes, à la tribune ou sous les cloches sans doute, mais ils étaient là. Et je me suis vite rendu compte que leur foi était solide, leur indépendance de pensée aussi. n y avait tous les enfants et bon nombre de femmes et jeunes filles, un organiste et un chœur de chant, ça allait tant bien que mal et je suivais plus ou moins les exercices, les vêpres, les processions et tout le train ordinaire d'une paroisse ordinaire. La prudence maternelle n'a pas voulu me laisser seul. On avait trouvé en Alsace une vieille bonne, Frau Catherine, une femme de soixante ans qui venait de perdre son mari, un maçon italien, si bien apprise qu'elle mettait dès les débuts chez moi le litre de vin rouge en pennanence sur la table. (Il n'y resta pas longtemps). Elle était pleine de sens et d'idées. Très bien scolarisée, elle parlait et écrivait l'allemand, savait sa langue alsacienne et disposait d'un trésor énorme de proverbes et de chansons. Nous nous entendions pas trop mal et quand elle était mécontente elle disait: - Man kann nicht zwei Herren dienen. (On ne peut pas selVir deux messieurs). Quand vint la guerre, à nous deux nous avons cultivé l'énorme jardin de la cure et ainsi échappé à la famine. Elle dut souffrir comme moi de cette cure sans aisances et froide, mais c'était l'habitude partout. Elle faisait une agréable cuisine. Elle supportait avec impatience les enfants et désapprouvait nettement ma bénignité à leur égard. 32

"

Lantenne,

le chœur de l'église en juillet 1982

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