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Vieilles Maisons, Vieux Papiers Tome 4

De
416 pages
Au paroxysme de la Terreur, quel était le quotidien d’Herman, président du Tribunal révolutionnaire? Le fameux mamelouk Roustam fut-il aussi fidèle à Bonaparte que l’affirme la tradition ? Quelle fut la vie de la famille royale au Temple ? Dans quel état d’esprit Charette se trouvait- il au temps de la Vendée militaire ? Rousseau sut-il mourir en « philosophe » ? Qui était Mme de Montcairzain, prétendue cousine de Louis XVI mais surtout aventurière ?
Ce quatrième volume de la célébrissime série Vieilles maisons, vieux papiers permet aussi au lecteur de toucher du doigt la méthode suivie par Lenotre (1855-1935). En avant-propos, il réplique à ses détracteurs : l’historien se fait pamphlétaire pour défendre la rigueur de la « petite histoire » qui éclaire la « grande ».
Préface de Bruno Fuligni
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3.

Madame Gasnier, l’Américaine


Quand, dans les premiers jours du mois d’octobre de 1793, Milord se présenta devant le comité révolutionnaire de Nantes, il fut certainement bien accueilli. Milord était un nègre de Saint-Domingue, domestique chez une créole, Mme Gasnier de l’Espinay récemment débarquée de la colonie, et il venait dénoncer sa maîtresse.

Le « dominateur » du comité révolutionnaire était le sans-culotte Goullin. Né, lui aussi, à Saint-Domingue, il habitait Nantes depuis vingt ans et il y était réputé, bien avant la Révolution, par ses talons rouges, ses plumets, sa longue rapière et son libertinage1. Il vivait au café et on ne lui avait jamais connu « d’autre état que celui de joueur de trictrac ». Secrétaire, en 1793, du conventionnel Gillet, et promu notable, Goullin venait d’être porté aux emplois publics : il avait grandement contribué à former ce comité révolutionnaire dont la mission était de signaler et de poursuivre « les fédéralistes, les feuillants, les modérés et autres ennemis de la chose publique », désignations volontairement vagues qui mettaient les 75 000 habitants de Nantes à la merci d’une douzaine de déclassés, parmi lesquels un boisselier, deux cloutiers, un maître d’armes, un maçon, deux entrepreneurs et un failli2, dont se composait l’état-major de Goullin.

C’est pourquoi Milord fut écouté avec faveur quand il zézaya l’accusation contre son aristocrate patronne. À la vérité, le grief était mal défini : Milord reprochait à Mme Gasnier « de lui refuser des vêtements et des gages » et de ne point le considérer comme un homme libre3 ; mais le motif importait peu, l’essentiel était d’enfler la liste des suspects et la créole possédait tous les titres à y figurer : fille d’un planteur de Port-au-Prince, riche de quinze cents nègres et d’un demi-million de rentes4, elle avait tenu tête, héroïquement, à la révolte des noirs. À cheval, sabre au poing, pistolets à l’arçon, commandant une petite troupe d’hommes de couleur dont elle était l’idole ; défendant pied à pied ses plantations ; à bord de son yacht, ancré en vue de l’île, donnant asile aux colons épouvantés, elle s’était vue forcée de fuir enfin cette terre de massacre et d’incendies, dévastée par le plus effroyable cataclysme que l’histoire ait enregistré. Débarquée à Nantes, au printemps de 1793, avec M. Gasnier de l’Espinay et ses cinq enfants, – dont deux fils qu’elle avait de son premier mariage avec M. Boyer5 – elle s’était installée à Nantes, dans une maison de la place Égalité6. Là, après deux mois de séjour, M. Gasnier était mort le 12 juin7, tué par les émotions, par la ruine, par l’angoisse de voir, non point seulement privée de luxe, mais dépourvue de ressources, sa femme accoutumée dès l’enfance à la vie libre et large de la colonie.

Veuve, se pliant avec peine à l’existence étriquée qui devait désormais être la sienne, si distante de sa royauté fastueuse de naguère ; privée de ses deux fils, dont l’un était retourné à Saint-Domingue où il devait périr assassiné, tandis que l’autre rejoignait l’armée vendéenne dans les rangs de laquelle il fut tué, Mme Gasnier avait loué, rue Félix, dans un quartier éloigné du centre de la ville, un appartement au rez-de-chaussée8 dont les fenêtres joignant l’Oratoire, prenaient vue sur le cours de la Liberté9. Elle retrouvait, logées dans la même maison, deux sœurs, Mme de Varennes10 et de la Ferronnays11, nées, comme elle, à Saint-Domingue. Sur le même palier s’ouvrait l’appartement du comte de Menou ; un autre étage de l’immeuble était occupé par M. Ballan, ancien trésorier général, et plusieurs religieuses vivaient cachées dans les mansardes de la maison12.

La dénonciation de Milord révélait donc l’existence d’un important foyer de contre-révolution : on l’envenima soigneusement au comité et Mme Gasnier, prévenue d’avoir molesté un patriote, fut sommée d’expliquer sa conduite. Elle comparut devant un personnage empanaché et « ceinturonné », au point qu’elle le prit pour un général13. Mais un plumet tricolore ne lui faisait pas peur. C’était une femme de cinquante ans14, grande et forte, belle encore, superbement imposante, gardant cette désinvolture que donnent la pratique continue des exercices du corps et l’accoutumance au danger.

Le général la reçut avec une rudesse démocratique, en homme qui n’a pas le temps d’être poli ; il la laissa debout et lui déclara brutalement qu’elle était accusée d’avoir déshabillé ses domestiques. Tandis qu’il parlait, l’audacieuse créole le dévisageait hautainement ; prise de dégoût, elle déganta sa main de patricienne, singulièrement blanche et fine, et, la lui mettant sous le nez : « Croyez-vous, dit-elle, d’un ton où perçait l’héréditaire horreur de sa race pour les noirs, croyez-vous que cette main-là ait jamais touché un nègre ! » L’autre demeura interdit, balbutiant quelque excuse du sot rôle qu’on lui avait imposé, il se leva, s’empressa d’approcher un fauteuil que Mme Gasnier repoussa du pied. Elle sortit sans tourner la tête15.

 

Dans la maison de la rue Félix, elle vivait avec ses trois fillettes : la grande, Marie-Sophie, avait treize ans ; la seconde, Marie-Élisabeth, était de deux années plus jeune ; Marie-Antoinette, la dernière, n’avait que cinq ans, étant née le 17 décembre 178816 ; on l’appelait Zizi ; c’était une enfant enjouée et vive ; son gazouillis créole animait toute la maison17.

Mme Gasnier était servie en l’absence de Milord, qui, son coup fait, n’avait point reparu, par une négresse géante, Honorine, musclée comme Milon de Crotone et, par nature, d’une douceur moutonnière, mais dévouée à sa maîtresse jusqu’à la férocité. C’est à Honorine qu’on devait le subsister, car, au départ de Saint-Domingue, tandis que Mme Gasnier, « à travers les poignards et les flammes », luttait encore contre l’insurrection, la négresse fidèle avait arrimé à bord du yacht tout ce que ses bras robustes pouvaient porter d’argenterie, de bijoux, de linge et d’objets précieux. Depuis l’arrivée à Nantes, elle écoulait parcimonieusement ces reliquats d’opulence : Mme Gasnier et ses filles vivaient de cet expédient.

Milord ne l’ignorait pas et connaissait l’importance du magot ; par lui, le meneur du comité révolutionnaire, Goullin, était sur ce point renseigné. Goullin, d’ailleurs, habitait, rue Félix, une maison voisine de celle dont Mme Gasnier occupait l’un des appartements ; de ses fenêtres, il voyait, – séparé par la largueur de la rue Pigalle18, – cet hôtel à façade aristocratique, – avec son fronton triangulaire, ses pilastres, ses balcons de fer ouvragé, – qu’il savait être un repaire de ci-devant. Carrier dépêché par la Convention, avec pouvoirs illimités « d’ouvrir un large passage à la révolution » parmi « les tronçons de la monarchie et les débris du fédéralisme », Carrier arrivait, le 20 octobre, à Nantes où il ne connaissait personne : Goullin et sa bande allaient lui servir de rabatteurs : il leur fallait une meute et la Compagnie Marat fut créée19. Ah ! son recrutement ne fut pas difficile : Goullin fit choix d’une cinquantaine de fripons, – l’aveu est de lui, – qu’il présenta à Carrier comme des citoyens sur « lesquels on pouvait compter20 ». À l’église Saint-Pierre, il procéda ensuite à la constitution définitive de ce corps d’élite. « Voilà de beaux b…, dit Goullin en passant la revue de sa troupe, y en a-t-il de plus scélérats ! Car il nous faut des hommes de cette espèce pour mettre les aristocrates à la raison21. » Tel fut le scrutin épuratoire. Tous jurèrent mort aux suspects et les suspects étaient : les négociants riches, les gens d’esprit22, les modérés, les égoïstes23. Le jour des morts, – patronage judicieux, – la Compagnie Marat était organisée et entrait aussitôt en campagne : l’un de ses premiers exploits fut d’ordonner l’assaut de l’hôtel où logeaient Mme Gasnier et ses trois fillettes.

Une nuit, des cris, des appels furieux, de grands coups frappés sur la porte close de la maison, retentissent soudain dans le silence du cours désert. Tante Lorine, – c’est ainsi que les enfants désignaient Honorine, – saute de son lit, court à la fenêtre, regarde au dehors : un détachement d’hommes armés est massé là, exigeant d’entrer, à grand renfort de jurons et d’invectives. Lorine court à la cuisine ; depuis la défection de Milord, sachant sa maîtresse menacée, elle s’est procuré une hache d’abordage, pour recevoir ceux qui viendraient. Elle prend en main son arme, résolue à un massacre. Mais Mme Gasnier s’est éveillée au bruit : déjà elle est debout ; d’un geste elle calme la négresse docile, puis elle donne l’alarme chez M. de Menou, son voisin d’étage : c’est lui le plus menacé, qu’il se cache ! Elle rentre en hâte, descend l’escalier, court à la porte, retentissante de coups de crosses et déjà ébranlée : elle ouvre. Que lui veut-on ?

Les soldats la repoussent et pénètrent : ce sont huit traînards de l’armée révolutionnaire24 : mines hâves sous le chapeau en bataille, longue houppelande, sac de poils aux épaules, buffleteries croisées, grosse giberne pendue bas, briquet à fourreau de cuir, guêtres boueuses. Déguenillés, fourbus, jouant leur rôle d’épouvantail, habitués aux accueils terrifiés, aux larmes, aux pâmoisons, ils remplissent l’appartement et s’installent, un peu déconcertés par la prestance superbe et le sang-froid de la citoyenne. Ils ont ordre de fouiller la maison et d’y tenir garnison. Lorine, sur un ordre de sa maîtresse, a posé sur la table tout ce que son buffet contient de provisions et de bouteilles de vin. Les pauvres hères, déjà à bout de grossièretés et de jurons, se regardent penauds et contemplent le souper avec autant d’envie que de méfiance. Celle-là voudrait-elle les empoisonner ? Mme Gasnier taille le pain, emplit les verres, s’attable la première, mange et boit pour les rassurer : ils s’apprivoisent, font honneur à cette bombance d’occasion et comme Lorine, infatigable, dispose pour eux des matelas sur lesquels ils achèveront la nuit, on décide de remettre au jour suivant la perquisition.


1. Le sans-culotte J.-J. Goullin, par Alfred Lallié. – Le nom de M. Lallié, ancien représentant du peuple, reviendra fréquemment cité dans les références de cet article. Il est impossible d’étudier, même épisodiquement, l’histoire de Nantes au temps de la Révolution, sans emprunter beaucoup à l’éminent érudit qui lui a consacré tant d’années de travail. Que M. Lallié me permette de lui exprimer ici l’admiration pour son œuvre et la reconnaissance d’un modeste chercheur auquel ses publications ont servi de modèles et, si souvent, de guides

2. Lallié, Le comité révolutionnaire de Nantes.

3. Biographie de Mme Gasnier de l’Espinay, née Marie-Gabrielle Chambon, manuscrit communiqué par la famille de Mme Gasnier.

4. Archives nationales, F15 95599.

5. Biographie manuscrite. – Le grand-père maternel de Marie-Gabrielle Chambon, le marquis de Sabran, s’était réfugié à Saint-Domingue, en 1721, fuyant, avec une de ses filles, la peste qui désolait Marseille.

Marie-Gabrielle épousa, en premières noces, M. Boyer, riche propriétaire de Port-au-Prince, dont elle eut trois enfants, deux fils et une fille, laquelle, avant la Révolution, avait épousé M. Baillot d’Aché, d’une famille distinguée du midi de la France.

6. Aujourd’hui place Royale.

7. Archives de l’état civil de Nantes.

8. Renseignements communiqués par M. P. de Lisle du Dreneuc, conservateur du musée archéologique Dobrée, à Nantes.

Il me faudrait citer, à chaque ligne, le nom de M. de Lisle, auquel cette étude doit tout ce qu’elle peut présenter d’inédit et de précis. C’est M. de Lisle qui m’a guidé dans ce Nantes qu’il aime en érudit et qu’il connaît en artiste : il a bien voulu, pour m’aider à contrôler certains points douteux, entreprendre de minutieuses recherches dans les Archives de l’état civil de Nantes, les livres d’écrou des prisons révolutionnaires, dans les études des notaires, etc. C’est à lui encore que je suis redevable de la précieuse biographie manuscrite rédigée par la fille de Mme Gasnier, biographie à laquelle j’ai fait de nombreux emprunts. M. de Lisle voudra bien trouver ici l’expression de ma très sincère et profonde reconnaissance.

9. Aujourd’hui cours Saint-Pierre. L’entrée du rez-de-chaussée était rue Félix (aujourd’hui rue Henri IV), mais la grande porte de la maison ouvrait sur la rue Pigalle (du Lycée). Cet hôtel construit par M. Le Roy de Saint-Nesme et vendu par lui avant la Révolution, a successivement appartenu aux de Saint-Peru, de Cornulier et de Lorgerie. La maison qui lui fait face, de l’autre côté de la rue du Lycée, a porté sous la Restauration le nom d’hôtel de Bellevue ; il appartient maintenant à la famille de La Rochefoucauld.

10. Marie-Thérèse de Fournier de Bellevue, 1747-1806, née à Saint-Domingue, épouse de J.-Justin de Fournier, comte de Varennes, commandant des milices au camp français, chevalier de Saint-Louis, mort à Paris, sur l’échafaud.

11. Marie-Adélaïde de Fournier de Bellevue, 1756-1795, née à Saint-Domingue, épouse de Emmanuel-Henry-Eugène de Ferron, comte de la Ferronnays, maistre de camp de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, mort en émigration. Communications de M. le marquis de Bellevue.

12. Biographie manuscrit.

13. Ibid. – Mme Gasnier crut être reçue par Canclaux, mais celui-ci venait d’être relevé de ses fonctions par un arrêté du 29 septembre qui lui fut notifié à Montaigu le 6 octobre.

14. Elle était née en 1742, si l’on en croit l’acte de décès qui indique, en 1834, quatre-vingt-douze ans.

15. Biographie manuscrite.

16. État civil de Nantes : actes de mariage de Marie-Sophie, de Marie-Élisabeth et de Marie-Antoinette Gasnier de l’Espinay.

17. Biographie manuscrite, et Le Bouvier Desmortiers, Vie de Charette.

18. Rue du Lycée actuelle.

19. Par arrêté du 1er novembre 1793. Lallié, Compagnie Marat.

20. Lallié, Compagnie Marat.

21. Ibid.

22. Lallié, Les Cent-trente-deux Nantais.

23. Ibid.

24. Biographie manuscrite.

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