Vieilles Maisons, Vieux Papiers Tome 5

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De l’instauration du culte de la déesse Raison aux activités troubles d’un agent qui manipule les royalistes et les Anglais, en passant par le curieux parcours d’un berger nommé par Saint-Just commissaire du gouvernement pour la Marne et les Ardennes, l’histoire de la Révolution est riche de destins étonnants dont la « grande histoire » ne parle pas. La pseudo-cousine de Charlotte Corday, les « terroristes » réprimés par le Directoire, tous sont les héros d’aventures les unes cocasses, les autres tragiques.
Comme à son habitude, G. Lenotre nous fait revivre avec bonheur les pulsations profondes de l’histoire.
Préface de Bruno Fuligni.
« La méthode G. Lenotre, historien méticuleux de la Révolution française, c’est d’aller traquer le fait exact et le détail révélateur. ll fouine dans les archives, arpente Paris, frappe aux portes, interroge les descendants. Ses écrits, par son art du récit et son talent littéraire évident, ne vieillissent pas. » Jean-Marc Bastière, Le Figaro littéraire
Publié le : jeudi 7 août 2014
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EAN13 : 9791021007581
Nombre de pages : 320
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Qui fut-elle ? À quelle femme fut décerné le discutable honneur de figurer, le 10 novembre 1793, dans l’église Notre-Dame, la divinité créée par l’extravagante impiété de Chaumette et d’être ensuite triomphalement portée de la cathédrale jusqu’aux Tuileries où la Convention lui fit fête ? Aucun procès-verbal officiel n’indique son nom1 et les chroniqueurs sont partagés : beaucoup assignent le rôle à mademoiselle Maillard, de la ci-devant Académie royale de musique ; quelques-uns l’attribuent à mademoiselle Aubry, simple « figurante » à l’Opéra ; à cette dernière opinion se sont rangés M. Aulard et M. James Guillaume qui, pour leurs travaux sur le culte de la Raison, n’ont eu recours qu’aux documents authentiques.

À défaut d’une preuve indiscutable, toutes les présomptions, toutes les vraisemblances, ainsi que tous les témoignages immédiatement contemporains décident, ainsi qu’on va le voir, en faveur de mademoiselle Aubry. Aucune gazette, au lendemain même de la fête, ne cite le nom de mademoiselle Maillard ; au contraire, trois journaux, le Courrier républicain et le Batave du 11 novembre (21 Brumaire), le Rougyff du 17 imprimèrent celui d’Aubry. Le silence des autres s’explique précisément par ce fait que la femme ainsi exhibée était une comparse ignorée ; si c’eût été la Maillard, artiste depuis plusieurs années déjà célèbre, « l’étoile » incontestée de l’Opéra, tous les Parisiens, ainsi que bon nombre de Conventionnels l’auraient reconnue, et le président de l’Assemblée, en lui faisant accueil, ne se fût pas borné à la complimenter de ses attraits et de ses formes sans aucune allusion à son talent. D’ailleurs tous les récits s’accordent sur la beauté de la divinité d’un jour ; or, mademoiselle Maillard ne passait point pour belle : en 1793, à 27 ans, elle était déjà envahie par un embonpoint quasi monstrueux ; cinq ans plus tard un critique écrira d’elle : « Physique trop volumineux, des poumons en conséquence ; elle n’inspire aucun intérêt, ne fait naître aucun sentiment ; elle n’a pour elle que les mouvements de fureur où ses terribles moyens la servent à merveille. » La promenade à travers Paris d’un tel phénomène de corpulence aurait mis en joie tout le peuple à l’exception, bien entendu, des quatre hommes qui portèrent l’idole depuis Notre-Dame jusqu’à la Convention, puis la rapportèrent de la Convention à Notre-Dame ; et reconnaît-on dans cet effrayant portrait la délicieuse « jeune fille » dont le doux sourire et la souplesse gracieuse soulevèrent les bravos des rudes patriotes entassés dans la cathédrale ? Au surplus, un contemporain de la Révolution, fervent curieux des épisodes de la vie parisienne, et grand noteur de menus faits, Arnault, – le Sexagénaire – parlant de la femme qui personnifia la Raison, nomme mademoiselle Aubry. Beffroy de Reigny – le cousin Jacques – fureteur aussi obstiné, la désigne également, mais avec plus de discrétion. L’un et l’autre se trouvaient particulièrement bien placés pour savoir : Arnault faisait représenter à l’Opéra cette saison-là, son Horatius Coclès où mademoiselle Aubry tenait un rôle, et le cousin Jacques, à l’époque précise des fêtes de la Raison, vivait dans l’intimité constante des artistes du même théâtre où l’on répétait son tableau patriotique : Toute la Grèce ou ce que peut la Liberté. Leurs témoignages concordent et semblent d’autant plus convaincants qu’ils s’appuient sur une constatation décisive : c’est que mademoiselle Maillard, ancienne protégée de Marie-Antoinette et qui ne cachait pas ses sentiments royalistes, ne fut certainement pas attirée par goût à Notre-Dame le jour de la cérémonie sacrilège : or, son « emploi » ne l’y appelait pas, et elle n’y avait rien à faire.

Il faut rappeler que la fête de la Raison fut singulièrement improvisée. Le jeudi 7 novembre seulement, voulant activer le mouvement « anti-papiste » qui se déclarait dans Paris, Chaumette proposa au conseil général de la Commune d’inviter les artistes de l’Opéra à donner, le dimanche suivant (décadi 20 Brumaire), une représentation dans l’édifice « ci-devant dit église métropolitaine ». Gardel, le maître de ballet, fut chargé d’établir le programme. Comme on ne pouvait songer à monter, en un si court délai, un spectacle inédit, il fut décidé qu’on jouerait simplement l’Offrande à la Liberté, scène lyrique au répertoire du théâtre depuis plus d’un an. C’était une cantate, mêlée de pantomime, réglée par Gardel lui-même et orchestrée par Gossec. Mademoiselle Maillard n’y avait point de rôle, elle n’eut donc pas à se déranger. Mademoiselle Aubry, au contraire, fut convoquée à l’égal de tous ses camarades du chant et de la danse.

On dressa, en hâte, non point dans le chœur de la cathédrale, mais contre la grille qui le séparait de la nef, les praticables nécessaires sur lesquels fut équipée la décoration représentant « un roc escarpé au sommet duquel s’élevait le temple de la Philosophie », le tout, bien entendu, apporté de l’Opéra, car le temps manquait pour innover, et l’absence de répétitions interdisait le moindre changement dans la mise en scène. De même qu’au théâtre, une statue placée devant le temple devait figurer « la Liberté ». Le 9 novembre, veille de la fête, rien n’était terminé, ainsi que le constate un rapport du commissaire Avril. Le 10 au matin, une salve de coups de canon et des appels de tambour annoncèrent la cérémonie fixée pour 10 heures. Soit que, dans la hâte des derniers préparatifs, la statue manquât, soit plutôt qu’on préférât remplacer par une « image vivante » cette effigie trop semblable aux simulacres superstitieux dont on préconisait la destruction, Gardel confia ce rôle muet et purement plastique à l’une des artistes présentes et choisit tout naturellement celle dont l’emploi était de « jouer les déesses », mademoiselle Aubry2, qui, dans tous les ballets, sous les traits de Diane, de Vénus ou de Minerve, dénouait la situation et unissait les amoureux.

Cette fête de la Raison a été contée bien des fois ; il en existe des relations assez complètes. Si on les rapproche des indications scéniques inscrites à la partition de l’Offrande à la Liberté, on constate une similitude parfaite. Cette cantate se composait de deux chants patriotiques alors très en vogue. Veillons au salut de l’empire et l’Hymne des Marseillais, entremêlés de quelques récitatifs pour voix d’homme. Avant le couplet fameux : Amour sacré de la patrie, sur un thème de « danse religieuse » exposé larghetto par les clarinettes, « des adorateurs de la liberté, des enfants des deux sexes, vêtus de blanc, apportaient des parfums pour brûler autour de la statue de la Liberté », et c’est exactement ce qui se passa à Notre-Dame. Aux sons de cette danse religieuse, on voit deux théories de jeunes filles, couronnées de fleurs et portant des ceintures tricolores, descendre lentement les pentes du rocher. La porte du temple s’ouvre ; la déesse paraît, vêtue de blanc et coiffée du bonnet rouge ; un large ruban couleur de pourpre entoure sa taille ; sur ses épaules est jeté un long manteau bleu ; dans sa main droite elle tient une pique. Elle vient s’asseoir sur un siège de verdure, tandis que tous les bras se tendent vers elle ; elle reçoit les hommages et l’encens de ses jeunes adeptes dont les deux files se croisent devant son trône, et qui, après s’être inclinées, remontent avec recueillement l’escarpement du rocher.

À la suite de l’Offrande, Gossec fit, ce jour-là, exécuter un chœur composé depuis quelque temps pour une autre fête.

 

Descends, ô Liberté, fille de la nature…

 

Ce morceau terminé, la déesse se leva pour regagner son temple. Sur le point d’y rentrer, elle se retourna vers l’assistance d’un mouvement si gracieux que tous les spectateurs, enthousiasmés, l’acclamèrent. La cérémonie était finie ; mais la fête commençait à peine : Chaumette y avait convié la Convention, et la Convention n’avait point paru. Soucieux de la compromettre dans cette mascarade anti-religieuse, il résolut de marcher sur l’Assemblée avec tout son cortège de ballerines et de sans-culottes et d’imposer à sa bonne ville de Paris l’idole qu’il venait d’instituer. Pour ce prolongement d’exhibition, il ne pouvait faire appel à la complaisance d’une artiste autre que celle dont le succès venait d’être si grand dans la figuration de la divinité nouvelle, et tout confirme ainsi que mademoiselle Aubry, par la seule exigence de son « emploi », se trouva investie d’un rôle qu’elle n’avait ni souhaité ni prévu.

On l’eût bien étonnée, la pauvre fille, en lui prédisant que de toutes ses « créations » passées et futures, cette corvée serait la plus éclatante et lui vaudrait une renommée indélébile. On descendit du rocher le siège enguirlandé sur lequel la déesse était assise ; elle reprit sa place ; quatre lurons de la Halle la chargèrent sur leurs épaules, et tambours battants, parmi la foule amusée et turbulente, le cortège sortit sur le Parvis.

Ce qu’on se représente mal, c’est ce que dut être le parcours par les ponts et les rues étroites du centre de la ville. Le ciel ne s’était pas mis de la fête, et on ne peut, en conscience, lui reprocher son abstention. Il pleuvait à torrents depuis l’avant-veille et de toute la nuit, les rafales n’avaient pas discontinué. L’averse cessa vers neuf heures du matin, le jour de la fête, mais un vent violent lui succéda, et bien que le thermomètre montât à onze degrés, on imagine les danseuses décoiffées et frissonnantes sous leurs tuniques légères, les jupes ballonnées, les écharpes envolées. Les ballerines allaient pourtant, suivant les tambours et les canonniers, leurs minces chaussures et leurs bas blancs souillés de boue, enjambant les flaques, sautant les ruisseaux, pataugeant dans l’affreux margouillis parisien, fameux dans le monde entier en ces temps de voirie rudimentaire ; et la débandade était encore accrue par l’indiscipline des curieux, se bousculant pour voir ce spectacle insolite de l’Opéra détalant en pleine rue, derrière la chape d’or et la mitre de l’archevêque, hissées en trophées au bout de longues perches et faisant escorte à la divinité inconnue, portée à dos d’hommes, souriante et démaquillée, les cheveux dénoués, la jupe fouettée par les rafales… Ah ! certes, mademoiselle Maillard n’aurait pas risqué sa célèbre haute-contre en une si enchifrenante bagarre, parmi les quolibets ou l’ébahissement de la cohue qu’aucune police n’endiguait ; le général Hanriot, chargé de l’ordre, professait ce principe que dans une cérémonie pacifique, il ne faut « pas d’armes, pas de despotes », – la « douce et saine philosophie » suffisant à contenir les brutalités de la foule.

On parvint aux Tuileries, mais dans quel état ! La populace, les musiciens, le corps de ballet, les représentants de la Commune pénètrent dans la salle de la Convention et celle-ci fait accueil à cette bruyante invasion. Les filles de l’Opéra, le front ceint d’une couronne de roses et tenant à la main une guirlande de chêne, se rangent dans l’hémicycle ; la déesse, que ses porteurs ont déposée, reste à la barre ; mais de certains gradins on la distingue mal dans l’enfoncement où elle se trouve et Romme propose qu’elle prenne place à la tribune, aux côtés du président. Chaumette l’y conduit, présente à l’Assemblée « ce chef-d’œuvre de la nature » ; le président, – Laloy, un avocat de Chaumont, – répond par quelques mots flatteurs ; l’idole s’assied ; les fanfares éclatent ; les chants s’élèvent. On réclame que Laloy donne l’accolade à la belle fille au nom de tout le peuple français ; il s’exécute de bonne grâce ; les secrétaires, d’autres législateurs encore, profitent de l’aubaine ; c’est à qui embrassera l’actrice. « Gentiment, elle accepte le baiser de tous ceux qui se présentent, cause familièrement avec les députés, et comme l’on vient de décider que la représentation nationale tout entière va lui faire escorte pour la reconduire à son temple, elle descend de la tribune au bras du président, remonte sur son pavois et, de nouveau hissée sur les épaules de ses porteurs, elle reprend le chemin de Notre-Dame, suivie de tout son cortège grossi de la Convention, acclamée par “un peuple immense”. Le temps fraîchissait, mais le ciel s’était éclairci. Pourtant bon nombre de députés n’allèrent pas jusqu’au bout ; beaucoup désavouaient ces mascarades ; Robespierre était de ceux-là et aussi le sévère évêque Grégoire, qui, indigné, assistait, en soutane violette, à ces profanations. Entendant, au cours de l’une d’elles, certain déclamateur furibond qui défiait audacieusement le Très-Haut de frapper ses insulteurs, Grégoire songeait, prêtant à son Dieu rigide ses propres ressentiments, “que le Ciel a tout le temps pour punir”… »

*
* *

Thérèse Angélique Aubry était née le 22 août 1772 de modestes artisans habitant le quartier du Carré Saint-Martin. C’était une « Parigotte » de race. Encore enfant, elle avait vu s’élever, en trois mois, à quelques pas de la maison de ses parents, ce légendaire Opéra du boulevard dont les somptuosités et l’élégant voisinage fascinaient les bourgeois émerveillés. Comme à seize ans elle était déjà très jolie et avait la voix juste et claire, elle se laissa persuader qu’un grand avenir lui était réservé dans ce palais des fées, fut engagée parmi les figurantes, et suivit à ce titre les cours de l’école de chant. Trois ans plus tard, en 1791, elle passait dans les chœurs à 500 livres d’appointements, augmentés de 100 livres de gratification.

Mademoiselle Aubry était sage ; elle demeurait chez ses parents, rue Saint-Martin, presque en face de la rue du Vert-Bois. On racontait au théâtre qu’elle couchait sur un lit de sangle, dans un galetas, pour laisser à son père la seule chambre que comportait le pauvre logement. Ce serait donc ce taudis qui aurait abrité ses impressions de déesse, le soir du 10 novembre, quand, à la nuit, elle rentra pour souper après avoir « détrôné la ci-devant Sainte Vierge » sous les voûtes de Notre-Dame.


1. On a cité mademoiselle Candeille ; mais celle-ci a protesté contre cette allégation et aussi madame Monmoro, femme ou maîtresse du libraire sans-culotte. La citoyenne Monmoro était assez vulgaire, suivant les uns, remarquablement jolie, selon d’autres ; mais elle « ne savait pas le rôle » et puisque, comme on va le lire, on se contenta de jouer dans la cathédrale un ballet du répertoire de l’Opéra, il était indispensable que la personne chargée de représenter la Liberté connût la mise en scène. D’ailleurs Monmoro, à qui l’on attribue généralement le compte rendu de la fête publié par les Révolutions de Paris, n’aurait pas manqué d’indiquer le nom de sa compagne, si celle-ci avait eu l’honneur de figurer la déesse. Il serait intéressant de connaître comment est née et a grandi la légende qui attribue à mademoiselle Maillard cette figuration éminente. Son nom fut, pour la première fois, je crois, mentionné par les Annales patriotiques du 9 Frimaire, près de trois semaines après la cérémonie. Fut-ce par suite d’une confusion, et mademoiselle Maillard avait-elle tenu le rôle autre part qu’à Notre-Dame ? Ou bien avait-elle été citée par la relation qui fut, dit-on, rédigée sur un ordre de la Commune de Paris et qui n’a pas été retrouvée (V. AULARD, Le culte de la Raison, p. 52, note).

2. Beffroy de Reigny assure que mademoiselle Aubry avait déjà mimé à l’Opéra ce rôle de la déesse. « C’est elle, écrit-il, qui représentait la Liberté lorsqu’on jouait l’Hymne Marseillais mis en action ». Dictionnaire néologique. Cette constatation serait probante si la partition de Gossec n’indiquait formellement « la statue ».

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