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Vieillesse et création

De
192 pages
La création, souvent attribuée à la force vitale appartient-elle encore au registre de la vieillesse dont l'affaiblissement est le sceau particulier ?
Des spécialistes décrivent ou étudient, dans ce livre, le tissu et la trame de ces interactions. Anthropologie, psychanalyse, philosophie, cognitivisme et comportementalisme sont convoqués en une production transdisciplinaire.
Voici une contribution au déchiffrement d'un domaine - la vieillesse - trop longtemps laissé aux mains de la médecine.
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VIEILLESSE ET CRÉATION

www.Iibrairiehannattan.com diffusion.harmattan@\vanadoo.fr harmattan 1Crlhvanad00. fI'

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9902-7 EAN : 9782747599023

Collectif dirigé par Jean-Claude REINHARDT et Alain BRUN

VIEILLESSE ET CRÉATION

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

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L'Harmattan

Burkina Faso

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou12

1053 Budapest

Psycho -logiques Collection dirigée par Alain Brun et Philippe Brenot
Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Giovanni GOCCI, Les groupes d'individuation, 2005. Josette MARQUER, Lois générales et variabilité des mesures en psychologie cognitive, 2005. Pierre MARQUER, L'organisation du lexique mental, 2005. Marcel FRYDMAN, Violence, indifférence ou altruisme?; 2005. Serge RAYMOND, Pathobiographies judiciaires. Journal clinique de Ville-Evrard,2005. Jacques HUREIKI, Ethnopsychiatrie compréhensive, 2005. Jean HUCHON, L'être logique. Le principe d'anthropie, 2005. Paul CASTELLA, La différence en plus, 2005. Marie-Pierre OLLIVIER, La violence des croyances. Point de vue d'une psychologue clinicienne, 2004. P.-A. RAOULT, De la disparition des psychologues cliniciens. Luttes et conflits entre cliniciens et cognitivistes, entre universitaires et praticiens, entre médecins et psychologues, 2004. Jacques WITTWER, Mots croisés et psychologie du langage, 2004. Bernard MAROY, La dépression et son traitement. Aspects méconnus,2004. Guy Amédé KARL, La passion du vide, 2004. Régis VIGUIER, Le paradoxe humain, 2004. Sarah EBOA-LE CHANONY, La psychologie de l'Individuation. L'Individu, la Personne et la Crise des 28 Ans, 2004. Monique ESSER (dir.), La programmation neuro-linguistique en débat, 2004. Georges KLEFT ARAS, La dépression: approche cognitive et comportementale, 2004. De CHAUVELIN Christine, Devenir des processus pubertaires, 2004. BALKEN Joséphine, Mécanismes de l 'hypnose clinique, 2004. BALKEN Joséphine, Hypnose et psychothérapie, 2003.

REMERCIEMENTS

Nous adressons nos remerciements chalellreux, pour leur aide morale, matérielle et technique dans la programmation et le déroulement du colloque national organisé à l'Université Victor Segalen - Bordeaux 2 les 23 et 24 novembre 2001 sur le thème « vieillesse et création» : M.M Josy Reiffers, Président de l'Université Patricia Demichel, Vice-présidente chargée de l'Espace Culturel Victor Segalen Michel Jamet, Vice-président Corinne Duffau, Secrétaire générale de l'Université Thérèse Durousseau et le Service Communication Solange Ducourneau et la Division des affaires fmancières Marie-Claude de Checci et le Service des congrès Serge Bernard et le Service de l'imprimerie Nous adressons nos sentiments confraternels aux et. aux professionnels enseignants-chercheurs spécialisés en gérontologie qui ont animé ce colloque: Daniel Alaphilippe, Bernard Andrieu, Pierre Artemenko, Alain Brun, ~1ichel de Boucaud, Pierre Cocolon, Dominique Dubourg, Jacques Escouteloup, Benoît Fromage, Asta Georgsdottir, Todd I-Jubart, Philippe Laporte, Dominique Le Doujet, Michel Maurille, Christian Mériot, Gabriel Okoundjin, Virginie Orso11i.

Un grand merci à Michel lturria pour la réalisation de l'affiche et au comédien Alain Raimond qui, par la lecture de beaux textes, a contribué à donner du rythme à ce colloque. Nous remercions également les éditions l'Harmattan d'avoir accepté la publication de ces actes, dans une version revue et augmentée pour l'année 2003.

AVANT-PROPOS: UN ESPACE « VIEILLIR-CRÉER

»?

Le projet d'un espace de formations, de recherche, d'accompagnement, d'aide et d'animation dans le secteur gérontologique est né le premier janvier 2001 Les motifs avancés (étaient) sont:
-

Faire

reconnaître

la dignité

des

sujets

âgés

et

promouvoir
-

leurs capacités de création

Développer les liens entre les générations Aider les sujets âgés atteints dans leur intégrité physique
soignants

et/ ou mentale - Aider les familles et les personnels
-

Aider à la mise en place des projets: participatiol1 à la

mise en place des projets concernant les personnes âgés dans lellrs lieux de vie habihlels ou dans les institutions d'hébergement pour personnes âgées. - Favoriser les échanges entre les personnes âgées, entre les institutions (RFA, Maisons de retraite, long séjour...), entre les municipalités, les collectivités et les associations diverses.
-

Transmettre les savoirs et les savoir-faire.

Cet espace participe à la formation initiale et continue des personnels spécialisés en gérontologie. Il constitue également un lieu d'initiation, de coordination, d'échanges dans les différentes structures où ceux-ci interviennent. Il est lln lieu de formation et de recherche. I/ équipe de recherche que nous dirigeons est ouverte à toute personne qui le désire. Lorsque nous définissions les grandes lignes de ce projet venait de paraître un ouvrage où étaient regroupés les textes des conférences du colloque que nous avions organisé en Novembre 2000 sur le thème du « désir de vieillir» (actes publiés aux Éditions L'Harmattan, Le déJir de l}ieillir).L'annonce d'un tel colloque avait alors suscité de la surprise, de l'étonnement, des interrogations, de la circonspection et aussi quelques angoisses et quelques moqueries. . . Il fallait tenir un cap et persévérer convictions. dans nos idées et nos

D'où notre projet de création d'ut1 espace intitulé « vieillir-créer », au sein de notre université. Il est très difficile de donner une défmition de la vieillesse et comme le souligne fort justement le Professeur Jean Bernard (de l'J\cadélnie Française), au cours d'entretiens réalisés par Antoine Hess (entretiens publiés chez Calmann-Lévy en 2001), il existe «d'énormes variations d'une personne à une autre» (p.44), le 'vieillissement s'expliquant par « le mélange de trois facteurs» : l'organique, le biologique, l'environnement (et la vie amoureuse), ce mélange «est la clé» (page 15). Et pour la création? Les propos de Jea11 Bernard sont assez surprenants. En effet dans un premier temps celui-ci aff1tme : « ... Certes, l'expérience, la sagesse sont supérieures avec l'âge. On sait prendre du recul. 11ais je crois que la création devient très difficile quand on est vieux. Il n'y a guère que les peintres qui puissent encore créer à un âge avancé, voire très avancé» (page 47) puis, plus loin: «Depuis assez longtemps, je n'écris plus de poèmes. I--Iacréatiol1 poétique a disparu. Cela rejoint cette question qui m'est si chère et dont nous avons déjà parlé: la relation de la création avec l'âge. Les 8

mathématiciens, les poètes, les mUS1Clens créent très tôt. Évariste Gallois, qui a été tué en duel pour une belle à vingt ans, avait déjà lancé les mathélnatiques dans une voie nouvelle. I.Jes poèmes de Rimbaud de seize ou six sept ans sont adlnirables. Je pourrais évoquer également ~1ozart ou Schubert... Dans le domaine scientifique auquel j'appartiens, la biologie, la création se milite souvent à trente, trente-cinq, quarante ans. Pasteur, Claude Bernard en sont des exemples. Mais, chose curieuse, j'ai appris il y a deux ou trois ans que Molière et I-Ia Fontaine n'avaient rien écrit avant quarante ans. Il ne faut pas oublier qu'ils appartiennent à une époque où l'on mourrait avant cinquante ans. Les peintres, eux, créent jusque très tard, c'est très mystérieux. Titien, Monet...Des chefs-d'œu,Tre à quatre vingt cinq ans! C'est tout à fait étonnant: existe-t-il une biologie de la création? Comment comprendre ce tarissement de la création pour certains et pas pour d'autres? Cette question me passionne. Il y a un mystère de la création» (page 167). Essayons de percer ce mystère. Toutefois nous ne ferons pas appel exclusivement à des biologistes pour qll'ils nous donnent quelque lumière. Philosophes, psychologues, psychanalystes, anthropologues, ergonomes, ont été également invités à débattre sur ce thème et nous avons le plaisir de 'TOUS présenter quelques lInes des conférences de ce premier colloque de l'espace « Vieillir-Créer ».

J.C. Reinhardt

9

VIEILLESSE

UTOPIE CRÉATION
Alain BRUNi

VIEILLESSE

UTOPIE CRÉ1\TION

La préoccupation essentielle dans la problétnatique ici, relève du choix du laboratoire eXpérientiel itnposé vie: le vieillissement.

traitée par la

Si nous nous préoccupons d'associer la créativité (c'est-àdire la démonstration socialisée des effets de création) à la vieillesse c'est aussi qu'elle a pu l'être auparavant à un autre âge, relevant d'une même potentialité d'évocation chez ceux qui en sont témoins. Cet autre âge nOllS paraît faciletnent repérable pour être celui de l'enfance. Non pas par le biais d'une naïve analogie qui serait ici un argument de rejet massif tnais à cause de leurs places sociale et sociologique communes représentées entre autres par une certaine disponibilité du temps. Par ailleurs, un autre paramètre sytnétrique à l'enfance
-

celui-ci, est l'imaginaire d'une perte d'énergie à la vieillesse
laqllelle serait alors auto-définie par cette dite perte.

1 Docteur

en Psychologie,

Psychanalyste.

Ces deux remarques associée à l'énergie.

suffisent

à poser que la créativité

est

Nous pourrions stopper là et nous satisfaire de ceci qui nous orienterait de fait vers la psychodynalniqlle en laquelle nous puiserions les concepts d'investissement, d'espace de vie, de soi, de relation d'objet etc. .. suivant les différents poit1ts de vue adoptés. Mais la créativité présente une caractéristique étonl1ante qui est dans tous les cas de s'adresser à lln autre présent que celui de l'éxécution. L'action créative est éminemment extemporanée dans sa source et diachronique dans sa démonstration. C'est bien à un ailleurs que l'ici même que s'adresse la créativité c'est-à-dire à un autre topos. D'emblée la créativité apparaît comme s'adressant à un delà de l'horizon du présent, celui-ci, peut-être à l'insu du sujet, considéré comme mobile; à l'opposé bien entendu nous vient à l'esprit un horizon immobile. Et enfin un défaut perceptif temporel suppose la notion d'horizon diffus. Cet horizon peut subir utle déformatiot1 soit par surinvestissement de sa géographie c'est-à-dire ut1 rapprochement (selon les grandes focales par exemple) soit un désinvestissement de sa géographie au profit de sa perception comme limite temporaire. On aura reconnu l'horizon immobile dans le premier cas, l'horizon mobile dans le second. Nous obtenons ainsi trois rapports différet1ts au ten1ps. Horizon Horizon Horizon mobile: diffus: Progrédience Inhibition anxieuse

immobile:

Régrédience

La projection en avant du temps se caractérise par la mise en jeu de la mobilité de l'horizon laquelle permet par son attraction d'accéder à des espaces nouveaux. Dans le cas de

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l'immobile la chose est figée mais le temps pousse le sujet vers l'horizon et le conduit aussi à se définir par le temps qui reste. L'avancée vers l'horizon mobile création par le fonctionnement suivant. produit un effet de

Si l'objet de création (connu par la créativité) est projeté comme un point de fuite, il est, soit comme perceptible mais bougeant au fur et à mesure du déroulement du temps. Or l'objet de création pour être accessible au besoin d'un ancrage lequel signifie à un moment que le point de flÛte se stabilise (toujours dans le cas de l'horizol1 mobile) et se disjoint de l'ensemble du paysage au sein duquel il se constitue. L'apport de l'optique est ici non l1égligeable. Le point de fuite n'est autre que le rapport symétrique du point de vue du sujet au tableau. Si le point de fuite est relié à l'horizon mobile, c'est -à-dire que la créativité s'adresse à un territoire mouvant, alors, com1ne nous le savons, la perspective visible disparaît all profit d'une géométrie en laquelle le point de vue (et conséquemment de fuite) est rejetée à l'infini. C'est bien parce que la créativité ne peut être projeté dans l'infini (puisqu'elle est monstratiol1 et accomplissement) qu'elle est dissociée de celui-ci. Elle n'a de signification que par rapport à l'ensemble du tableau: soit justement cet infini. En cela elle apparaît C01n1ne un déni de la finitude résultant d'un clivage. De la même manière qlle nous avons indiqué que l'horizon peut devenir une limite de la mêlne manière nous devons considérer que cette frontière est celle qui Ollvre sur le che1mn de l'utopie. En conséquence si nous avons à l'esprit ce que j'indiquai tout à l'heure à savoir que le point de fuite doit toujours être compris comme la projectiol1 dans l'esprit et sur l'écran du point de vue nous verrons tout de suite combien l'utopie est une condition psychique déjà conl1ue et projetée dans l'esprit ou le temps. Ainsi s'offre à nous la question qui est

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celle de reconnaître les sources privilégié de la créativité.

psychiques

de l'utopie,

terrain

Cette utopie semble évoquer tout particlllièrement les conditions topologiques d'un état renvoyant a d'autres paramètres que celui de l'activité cognitive: à savoir le rêve. Nous voici à rebours de la considération habituelle. S'il y a activité créatrice sous tendue par la création, c'est parce qu'il existe dans la psyché une production itérative à savoir l'activité orutIque. J-Je terrain de l'utopie porte cOl1séquemmel1t toutes les caractéristiques d'un lieu où se constrlÙt le rêve: autre logique, autre temporalité, émotion dont la nouveauté est attendue, plaisir et déplaisir non connu. Enfin l'activité de rêve recèle 011 le sait une dimension créative hors du C01TI1TIUn. n d'autres E termes tant que topologiquen1ent ce territoire existe avec comme ferment la possibilité d'une créatiol1 la créativité, c'està-dire l'investissement libidinal de la fonction phatique de la création, continuera d'être. Ce indépendamment de la notion de vieillesse mais non indépendamment des notions d'horizon mobile, flou et immobile. C'est l'identification du sujet à un discours social qlÙ n'en fmit plus de nommer l'arrêt des capacités, la régression de la vieillesse, la faiblesse et l'impossible de l'âge qui serait plutôt le coup d'arrêt porté au déni de la mort c'est-à-dire la réinsertion du lucide, à tort appelé par certains castration. En lutte contre ce discours se pose une réévaluation narcissique par la lnise en jeu de la mobilité de l'horizon et de l'utopie (retour au rêve). En cas d'échec c'est là que porte le coup d'arrêt et le début de la notiol1 de vieillesse. Pour peu alors que l'âge soit suffisamment marqué alors l'horizon lui paraîtra immobile et la créativité n'aura d'autre fonction que l'insertion sociale sous la fOrITIe de clubs. . .

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ART ÉROTIQUE ET MORT DANS LA SOCIÉTÉ MALGACHE
Christian MERIOT
2

J110rJ ultima

linea rertt1n

(Horace,

E~zîreJ 1,16.79.)

Les anthropologues 110US ont habitués à resituer Ul1e question humaine dans un contexte plus large pour lui donner sa pleine signification. C'est pourquoi il importe par ce biais de justifier, le propos qu'on veut ici expliciter. C'est un truisme de dire, mais il vaut mieux comlnencer par le dire, que la vieillesse n'est qu'une phase de la vie, certes particulière. La ,Tie, nous a été accordée, voire infligée, 1nais il nous appartient en propre ensuite de la con'1pléter, de la développer, de la magnifier ou de la rabaisser précisément par tout un jeu de créations continuelles, la plupart du temps, d'origine sociale et culturelle, mais aussi pour les meilleurs d'entre nous, par des créations plus personl1elles, plus originales. À cet égard, la vieillesse ne serait donc que la phase finale de ce devoir de coopérer par d'ultimes créations, à l'œuvre de la Nature ou du Dieu, ce qui revient au même si on

2 Professeur

émérite.

en croit Spinoza. En un sens, notre créativité humaine, lnarque de notre liberté, s'achèverait avec la mort qui transforlllerait le vivant en statue définitive, quand, pour reprendre un mot de Sartre «les Jeux sont faits». Dans un sens proche, mais plus nuancé, V. Jankélévitch 3 écrivait: «Ni progrès siJ71ple,ni simple régression, tel est le teJnps vécu el la fois édijiant et destructeur, ell lui la raréjàction ininterrompue des pOJsibles l)ient cotJzpliquerle procesJus sans
Jin grâce auquel le tot!}ours incomplet ne cesse de se cOtJzpléter
)).

Mais ce n'est là qu'apparence, car dans un premier temps, il semble bien que, même dans notre civilisation occidentale, les lllorts continuent de vivre au point qu'il est tout à fait légitime de penser avec A. Comte que ce sont les « tJl0rts», panthéon et apothéose espérée des vieillards, qui «goUl)ernent les l)Ù)antJ» et
que « le poids croissant des morts ne cesse de régler de JJlielL">C tJlietL">C en

notre existence instable )). Ainsi donc les créations auxquelles tout être humain est condamné depuis sa naissance, se poursuivent, même si c'est un sens très particulier et nouveau, après la mort, domaine où se situent les remarques qui suivent. Dans un second temps, nous aborderons la nature et le sens de cette exigence, semble-t-il llniverselle, sous sa déclinaison lllalgache, et plus particulièretllent dans une société de la côte sud-ouest. Exigence qui se manifeste à la fois par ut1 sens du concret et par une dimension métaphysique tout à fait respectables.

I. Quelles sont donc ces créations que nous attendol1s de nos morts dans notre culture en dehors d'une remontée contre le temps et d'une méditation sur l'irréparable? Selon une forte formule empruntée à Alain « le spectacledes choJesrèglenospensées ». En ce sens, considérer les morts c'est se constituer un capital de lllodèles de vie et l'on t1e parle pas ici des seuls gral1ds morts que sont les héros et les saÏt1ts, lllais tout aussi des morts du

3 I.Ja mort, Flammarion,

1966, p. 168. 16

commun. Leur accorder une sépulture, une demeure « éternelle », penser à eux, c'est essentiellement leur dOl1ner le visage qu'ils doivent avoir, c'est-à-dire, non pas celui de leurs éventuelles faiblesses ou insuffisances physiques et morales, voire de leurs malices ou malignités, mais cellÜ du modèle méconnu qu'ils recelaient en eux et que nous avons à décrypter, à vivifier pour les glorifier, le seul, en fin de compte, qu'ils méritent. On tend par cette piété charitable à leur redonner leur être, c'est-à-dire au sens fort leur vertu, leur puissance d'exister au mieux de leur propre. C'est en nous que leur être, devenu modèle, vit et attend. Pour entretenir notre conversatiol1 avec eux, les moyens dont disposent les cultures sont innombrables: on pelIt les nourrir, les manger, leur faire de beaux discours, leur offrir des fleurs, des plaques commémoratives, des CRveaux ornés, des champs du souvenir... Ces morts, qui nous parlent, nous conseillent, nous approu,rent ou nous blâment. Penser à nous, quand on en a la véritable mais rare opportul1ité, c'est pel1ser encore à eux. En les faisant être dans leur ,rérité, nous les voyons loin des mesquineries mondaines, délivrés d'avoir à combattre pour assurer les bases de leur existence matérielle au détriment de ce qu'ils avaient juré d'être idéalement. C'est ce qu'ils veulent et ce dont ils peuvent nous gratifier en revivant en nous selon ce mode glorieux, libéré des passions et .des humeurs, fondé en justice, sagesse et bonté. En un sens paradoxal, les tombeaux renvoient à la vie, non point par un souvenir passif et superstitieux qui ferait des morts des fantômes, des revenants aigris, mais par un souvenir épuré qllÎ dégage en eux une authenticité respectable grâce à notre affection. Ce recours nous permet d'être meilleurs que ce que nous sommes en fait, par cette force d'admiration sise en nous à l'égard des lllodèles ainsi édifiés. C'est ce qu'011 entend quand on dit religieuselllent que les morts priel1t pour les vi,Tants et sur un lllode plus laïque qu'ils nous montrent la voie, celle des forces de vie où nous

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pouvons première

nous alimenter, religion.

lieu peut-être

uni,rersel

de notre

Où se situe, dans ce mouvement, l'érotisme dont, de manière peu scientifique, nous l'avouons, nous nous gardero11s de donner une définition? Nous nous bornerons à constater que l'érotisme affectionne le silence, les cris étouffés, le secret, l'intimité des lieux écartés et que nos cimetières européens par exemple peuvent lui proposer un lieu, un lieu autre que le lieu commun, où il s'agit presque d'un autre monde auquel la « petite mort »peut donner même éventuellement du piment. Mais au-delà de ce piment, il semble qu'on y trouve U11ecertaine consubstantialité instrumentée entre mort et érotisme. En effet, il se trouve qu'au delà de l'alllour qu'il permet d'éprouver pour telle ou telle personne, le cimetière, par les représentations diverses qui y prennent place et en particulier par sa statuaire, indique la prése11ce d'un érotisme où l'holllme et la femme sont saisis non plus comme Î11dividus lllais comme genre. À cet égard, on pourrait, comme d'autres effectuer un voyage « érotique» à travers la statuaire de nos nécropoles européennes dont peut-être celles de Nlilan (Nlonumentale) et Gênes (Staglieno) émergeraient, mais on e11 dirait presque autant de Paris, Turin, Vienne, et dans une moindre meSllre de Rome, Barcelone, Copenhague, Goteborg, Venise ou Lisbonne.. . Tout s'y passe comme si, selol1 la formule de Barres 4, « la mort et la volupté, la douleur et l'aJnour J'appellent leJ tlnJ et leJ autreJ danJ notre imagination ». Éros, fruit des alllours de son père et d'Aphrodite, elle-même issue du prelnier baiser de la lller et du soleil, est bien en effet « celui dont vient tout le brltit de la l)ie» (F reud) 5.

etAmori et Dolori Sacra, 1903. 5 Délire et rêve dans la Gradit}a de Jansen,

Gallimard,

1949.

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Devant l'angoisse intellectuelle et morale qllC suscitent partout la mort et les morts, l'érotisme serait U11e clé pOllr s'aventurer à moindre frais dans les mystères de la métaphysique et avec le plus d'espérance de les Sllrmonter. La consommation de l'acte érotique dans la montée de son acmé et la chute de sa détumescence exprime au même titre que la montée de la sève au printemps et la chute des fcuilles en automne, le cycle de la vie selon Ul1 lnode idéal. C'est pourquoi là où triomphe l'image de la lnort, on doit quelque part, de quelque façon, voir naître le triomphe de la sexualité, source de vie, expression de la vitalité, à titre d'exorcisme et de création salvatrice. Ce voisinage n'est pas surprenant sur le plan psychologique, car aimer avec passi011 n'est-ce pas l110urir en soi, se perdre, consentir à la mort. Dans les formes qu'on dit perverses, cela va jusqu'à la nécrophilie répertoriée dans les annales judiciaires. « Seul l'art peut nous SaU1Jer»disait Nietzsche, et dans le même mouvement, selon F'reud, l'artiste devient son propre thaumaturge dont l'œuvre opère à titre d'auto-psychanalyse: il y trouve sa délivrance et nous, la nôtre, dans la lnesure de 110S participations. Par elle nous refusons le non-sens de la lnort et la mettons en échec. L'art est bien un langage qui se donne la représentation d'une angoisse pour la dépasser. L'érotisme, lié à la mort et aux cimetières que l'on peut rencontrer à lvladagascar est de nature très différente de celui qui intervient dans nos sociétés européenl1es en particulier dans la spécificité de la statuaire ou de la littérature poétique.

II. On sait la place que tiennent à Madagascar les morts ancestralisés en fonction d'une philosophie faisant participer les vivants et les morts à un même jaillisselnent, à un l11êmc flux: ce sont « les eauv"\;; d'un meme .fleuve, les lianes {l'un JJleJJle rbre et les a arbres d'une même forêt ». Les morts y sont nécessaires à l'organisatiol1 harmonieuse de la cité des "vivants en toutes ses

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