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Vieillir

De
258 pages
Avec l'allongement de la durée de vie, la vieillesse est promise au plus grand nombre dans des conditions de "bonne santé", mais elle est vécue souvent comme un problème, voire une tragédie : nous craignons de vieillir... tout en souhaitant atteindre l'âge le plus avancé possible. Le légitime refus de vieillir et de mourir est une constante dans l'histoire des hommes. Ni la littérature, ni la science n'ont donné de définition de la vieillesse qui soit à la fois complète et immuable. La problématique du vieillissement est à replacer dans chaque époque et chaque culture.
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VIEILLIR
Du mythe à la réalité

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03474-7 EAN: 9782296034747

Bruno PINEL
Avec la collaboration de Michèle Pinel

VIEILLIR
Du mythe à la réalité

L'Harmattan

Sciences et Société fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

Déjà parus

Régis MACHE, 2007. Alain GUILLON,

La personne

dans les sociétés techniciennes, de la personne, 2005. en France, Tome II:

Une mathématique

Marie-Thérèse COUSIN, L'anesthésie-réanimation des origines à 1965. Tome I; Anesthésie. Réanimation. Les nouveaux professionnels, 2005.

Fernand CRIQUI, Les clefs du nouveau millénaire, 2004. Karine ALEDO REMILLET, Malades, médecins et épilepsies, une approche anthropologique, 2004. Claude DURAND biotechnologies,2003. (sous la dir.), Regards sur les

Pierre- Yves MORVAN, Dieu est-il un gaucher qui joue aux dés?, 2002. Jacques ARSAC, y a-t-il une vérité hors de la science? Un scientifique s'aventure en philosophie, 2002. Jean-Georges HENROTTE, Entre Dieu scientifique en quête de l'Esprit, 2001. René GROUSSARD, Pierre agriculture et société, 1998. Alessandro MONGILl, scientifique, 1998. MARSAL, et Monde Hasard: un

du vivant,

La chute de l'U.R.S.S. Un voyage

et la recherche en

Godefroy BEAUV ALLET, sciences cognitives, 1996.

d'exploration

Charles HALARY, Les exilés du savoir. Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles, 1994.

A monpère.

SOMMAIRE

Introduction

.

13

Première partie: Histoire de la vieillesse
Chapitre 1 - Même les dieux vieillissent et sont mortels ................... Les dieux des mythologies anciennes... ................................................ Les héros des mythologies modernes .........
Chapitre 2 - Une problématique ancienne et universelle ................. La préhistoire.......................................................................................... La vieillesse en Afrique, Asie et Amérique du Sud ............................... L'Antiquité . Le Moyen Age .................... La Renaissance....................................................................................... Le monde moderne ... ............... Histoire des conceptions médicales de la vieillesse ...............................

23 26 33 39 42 43 46 52 57 62 64

Deuxième partie: Approche médicale de la vieillesse
Chapitre 1 - Théories médicales .........................................................

Théories relatives au vieillissement global de l'organisme.................... Théories relatives au vieillissement des cellules .................................... Chapitre 2 - Données physiologiques Le vieillissement des organes.. ... Le vieillissement cérébral Le vieillissement cognitif ....................... ..................... ............... ............................

71 73 74 79 81 84 85 89 91 92

Chapitre 3 - Les avancées de la médecine ........................................ La médecine est parfois maladroite........................................................ La médecine de l'âge a beaucoup progressé ..........................................

Troisième partie: Approche psychologique et psychopathologique de la vieillesse
Chapitre 1- Quelques problématiques de la perte ........................... La perte d'un objet ou d'un rôle............................................................. La perte d'une fonction de l'organisme.................................................. La perte de l'estime de soi ... Les pertes non surmontées ..................................................................... Chapitre 2 - Manifestations cliniques de troubles psychologiques et psychopathologiques chez la personne âgée................................... Les dépressions ... ......... Les somatisations................................................................................... Les névroses.......................................................................................... Les psychoses......................................................................................... Les démences......................................................................................... Les régressions ........ Le syndrome de glissement.................................................................... Chapitre 3 - La personnalité ... Construction et évolution de la personnalité .......................................... Le vieillissement des personnalités caractérielles ..................................

99 102 103 104 105 107 110 III 113 115 116 118 118 119 121 123

Quatrième partie: Ambiguïtés, vraies etfausses idées
Chapitre 1 - Ambiguïtés
Vieillir Vieillir Vieillir Vieillir Chapitre n'a est est est

.....

pas de réalité historique........................................................ une réalité administrative et sociale .................................... aussi une réalité biologique .................................................. également une réalité psychique...........................................

127 129 131 134 136 139

2 - Vraies et fausses idées ...................................................

10

Cinquième partie:
Chapitre Rencontre Rencontre Rencontre Rencontre

Vieillir aujourd'hui
157 160 163 165 166 169 171 173 175 175 178 180 181 181 184 185 186 189 191 197 201 203 207 213 218 221

1 - Histoires naturelles ......................................................... avec Marie, 88 ans, en maison de retraite ............................. avec Emile, 92 ans, un homme heureux................................ avec Gilberte, 77 ans, et Charles, 82 ans, de vieux amants... avec Anne, 78 ans, une femme au chevet des autres.............

Chapitre 2 - Démographie et sociologie de la vieillesse..................... L'espérance de vie des individus............................................................ Impact de l'allongement de la durée de vie sur la population française.
Modèles européens de prise en charge des besoins de la vieillesse

.......

Conséquences du vieillissement sur la santé publique en France........... Place occupée par la personne âgée dans la société ............................... La catégorisation des retraités ................................................................ Le niveau de vie des retraités ................................................................. La retraite au quotidien.......................................................................... Déficience, handicap et incapacité chez le sujet âgé .............................. La dépendance de la personne âgée........................................................ Le maintien à domicile des personnes âgées .......................................... Chapitre 3 - Conseils pour bien vieillir............................................... Diététique de l'âge .......... Hygiène de vie........................................................................................ Chapitre 4 - Réflexions sur la vieillesse ............................................. Ars vivendi: apprendre à vivre............................................................... Ars senescendi : apprendre à vieillir....................................................... Ars moriendi : apprendre à mourir ......................................................... A propos de la soif d'immortalité........................................................... Haro sur la vieillesse..............................................................................

Sixième partie: Mots d'ici et d'ailleurs
Proverbes et dictons................................................................................ Citations . 230 233

Bibliographie

.

253

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« Vieillir, c'est une liberté formidable ». Claire Brétecher.

INTRODUCTION
Cet ouvrage veut s'adresser à tous, jeunes, moins jeunes ou déjà vieux.

Lequel peut, en effet, affirmer raisonnablement souhaiter un jour devenir vieux, tout en étant averti des désagréments - douleurs, maladies, handicaps que l'on présente comme étant attachés à la vieillesse et tout en connaissant l'image négative et dévalorisée que la société attache à celle-ci? Lequel peut donc affirmer qu'il ne se soucie pas de son vieillissement? Si c'est votre cas, peut-être avez-vous tort, ou bien sans doute êtes-vous encore loin de devenir vieux! Votre corps vieillit sans que vous n'en ayez conscience, alors que votre esprit reste encore jeune. Il en est souvent ainsi heureusement chez la plupart des gens: nous gardons tous longtemps l'âme intacte d'un enfant. Attention à la chute, cependant, le jour où votre perception des choses sera conforme à la réalité. Mais peut-être encore refusez-vous l'évidence des petits signes avantcoureurs d'une modification physique ou psychologique de votre être? Là, il y a problème! Un travail important est à entreprendre pour accepter le réel, le lent déclin de certaines fonctions de votre corps, et pour positiver au contraire tous les acquis que le temps vous octroie à votre insu: vous seul détenez dans vos mains l'accomplissement de vos désirs et la réalisation d'une vie accomplie. Quel homme (ou quelle femme) pourrait accepter avec sérénité et avec joie de vieillir, sachant qu'au terme de cette possible vieillesse dont il ignore la durée la mort les attend? y aurait-il honte à ne pas vouloir vieillir, même s'il s'agit d'une bataille qui nous est imposée et qui est réputée perdue d'avance? La vieillesse, non pas le vieillissement, qui est une donnée éternelle et incontournable à laquelle nul n'échappe, est une question de notre temps, posée à nos sociétés modernes et opulentes, ces sociétés du temps libre. Mais, on l'oublie trop sans doute, c'est en premier lieu une question posée à chaque individu, jusqu'ici inédite dans l'histoire de l'humanité. La vieillesse, sa généralisation et son accès à un grand nombre sont une invention récente. Puisque avec la naissance nous est donné un capital de temps, un nombre compté d'années qu'il nous faudra égrener une à une, vivons-les donc en considérant qu'avant de songer à devenir vieux, il nous faut grandir, c'est-à-dire

vieillir. Car le vieillissement est l'histoire d'une vie entière, qui s'écrit dès les premières années, une fois passée la phase relativement brève du développement de l'enfance. Vieillir commence en effet dès la fin de l'adolescence, mais, même au cours des vies les plus longues, la vieillesse n'est pas toujours une issue inéluctable, à la différence de la mort dont nul ne pourra faire l'économie. Il existe, certes, des hommes et des femmes fauchés à la fleur de l'âge, avant d'avoir atteint leur maturité, mais l'histoire fourmille de biographies de vieillards ayant conservé de façon prolongée une fraîcheur d'âme et une jeunesse d'esprit, à défaut d'avoir su garder celles de leurs articulations et de leurs artères. Parlant de la mort, le terme inévitable de la vie bien qu'inimaginable pour soi-même, le philosophe Jankélévitch disait que ce n'est qu'en trichant tout le temps avec soi-même, c'est-à-dire en se mentant sur notre propre destin, qu'elle peut être pensable et paraître vivable. Il en est de même pour la vieillesse. Encore s'agit-il d'un jeu dangereux car, si penser sans cesse à sa propre mort, qui n'est qu'un instant de la vie, peut empêcher de vivre, tricher de façon excessive avec le temps et avec son âge risque par contre de faire passer à côté de la longue et souvent riche tranche de vie qu'est devenu l'âge avancé, de la maturité jusqu'à la vieillesse. Si, lors de cette période de notre existence, le milieu de la vie le plus souvent, nous différons nos interrogations sur le vieillissement et sur son corollaire qui est la mort, quand le miroir nous renvoie une image modifiée de nous-mêmes, et si, quand nous nous retournons, nous ne faisons pas le bilan de ce qui a été réalisé et de ce qui reste à faire, nous nous privons alors des réponses à la question posée de savoir comment continuer à vieillir, c'est-à-dire continuer à vivre. Au risque de se perdre. C'est une question existentielle, individuelle, qui ne se posait pas auparavant, ou rarement, lorsque la grande vieillesse ne concernait qu'une minorité de gens. La mort était familière et violente à tous les âges de la vie. Elle n'était pas devenue cette fatalité reportée désormais au grand âge, et les religions et leurs clercs avaient confisqué la pensée philosophique, confisquant ainsi au plus grand nombre la liberté d'y réfléchir. S'il s'abstient ainsi de s'interroger sur lui-même, l'homme n'est-il pas condamné à rester durablement un enfant, tel Peter Pan demeuré au pays imaginaire, pays figé du Jamais-Jamais, accablé par une vie répétitive, déroulée au jour le jour, sans projet et sans espérance, chenille sans la promesse d'être un jour papillon, bouton de fleur éternel condamné à ne jamais éclore au soleil et à ne jamais connaître le plaisir d'être fruit, prisonnier d'une stagnation de la vie qui est un équivalent de la mort ? Avec l'âge, s'ouvrent des mondes vastes et prometteurs d'autonomie, de richesses et de découvertes dont chaque enfant, regardant vivre son père ou sa 14

mère, rêve avec envie d'avoir un jour une part. Bien entendu, nul homme et nulle femme, lorsqu'il ou elle s'engagent dans sa vie d'adulte, n'imaginent les contreparties qu'il ou elle auront à fournir. Et aucun des deux n'envisage que le prix de la vie, c'est toujours de vieillir, c'est désormais souvent la vieillesse et c'est enfin toujours la mort. Les fards aidant, le miroir de notre salle de bain renvoie longtemps malgré lui, aux yeux embués de notre inconscient, l'image idéale que l'on veut conserver de soi. Le regard amoureux du conjoint et le regard aimant de notre entourage sont autant de glaces qui entretiennent l'illusion que le temps n'a pas de prise sur notre aspect physique. Même les altérations du temps sur les visages qui nous entourent sont réservées à autrui. Sauf à des âges avancés où, un intense épuisement aidant, notre propre vieillissement devient alors une douloureuse évidence, pratiquement personne ne se voit physiquement vieillir. Puis le miroir se résout un jour à ne plus mentir. Alors, on s'y regarde de moins en moins. Certains vieillards, les déments, brisent symboliquement leurs miroirs. Comme les artistes sortis de leur loge, les personnes âgées aussi n'aiment pas ce qui leur renvoie la véritable image d'elles-mêmes. C'est le miroir qui noie ceux qui jouent trop longtemps à Narcisse. Si le vieillissement est un fait commun à tous les êtres, déroulé à des vitesses différentes et avec des effets variables selon les individus, la vieillesse n'existe pas en elle-même. Elle est le fruit parfois gâté d'une maturation personnelle. Et si, produit fortement marqué par une culture, elle n'est pas à proprement parler un fait social, elle n'est jamais obligatoire. Pour cette raison, il est des mots qui font peur car ils sont entourés de tout un imaginaire dévalorisant, effrayant, créé au fil du temps à des fins manipulatrices pour marquer les esprits, autrefois politiques et surtout religieuses, plus récemment mercantiles. Cela commence par des mots destinés à frapper les esprits et à véhiculer des concepts, voire des idéologies pernicieuses. Notre vocabulaire, dans sa richesse, n'est pas avare d'hypocrisies et de manipulations sémantiques. Après avoir remplacé aveugle par « non-voyant », sourd par « malentendant », raciste par «xénophobe », handicapé par «personne à mobilité réduite », il en est maintenant des mots tournant autour de la vieillesse: vieillir, vieux, seniors, préretraités, retraités, inactifs, troisième âge, quatrième âge, personnes âgées, vieillards (et je n'oserais pas dire vieillardes). Certaines dénominations sont édulcorées par ceux-là qui les refusent. D'autres sont maintenues contre toute raison quand elles servent la volonté de la société de dévaloriser l'avancée en âge. Ces mots sont associés plus souvent à la mort qu'à la vie et jusqu'à la négation même du sujet. Le vocabulaire est significatif d'une mise au rebus plutôt que d'une participation non égoïste à la société. Il est

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évocateur d'un classement du côté des inutiles et des personnes devenues à la charge des plus jeunes plutôt que d'une intégration entière à la vie collective. Il n'est pas certain, d'ailleurs, que nombre de nos concitoyens ne se laissent pas prendre, avec délice même, à ces facilités que nos cultures proposent pour catégoriser et exclure les plus avancées de nos classes d'âge. Pourtant, vieillir, et même mourir, suppose qu'il y a eu, auparavant, une vie longue et pleine de richesses. A ces mots de notre vocabulaire, banderilles ou amuse-gueules, sont associés en outre, et cela depuis des temps immémoriaux, des adjectifs dévalorisants comme radoteur, sénile, impotent, gâteux, ladre, laid, édenté, radin, puant, ridicule, inutile, avare, vicieux... muleta brandie pour achever la « boucherie sociale ». Ainsi, chaque journée qui passe ajoute un jour aux ans. Mais, nous le verrons, si prendre de l'âge est forcément vieillir, ce n'est pas forcément s'acheminer vers la vieillesse. Alors, dans un élan politiquement correct, on ne cesse de découper les périodes de la vie en tranches et de concevoir d'autres termes pour qualifier et classer les âges. C'est l'apparition du troisième âge, puis du quatrième âge, des seniors, des aînés. On entend de plus en plus parler de « personnes âgées» sans prendre conscience que dans cette désignation il y a « personne ». Est-ce à dire qu'il n'y a plus rien? II est sans doute nécessaire, dans notre société où la catégorisation des gens répond à des exigences administratives, d'attribuer des noms à des classes d'âge. Mais c'est faire fi de la diversité des modes de vieillissement. Où sont-elles ces dénominations de «sages », «anciens », «aïeux» ou « ancêtres» ? En quoi font-elles peur, si ce n'est qu'elles obligeraient à une reconnaissance d'un savoir, d'une sagesse, d'une mémoire, d'une autorité au moins morale et des droits dont est dépositaire cet âge à qui nous refusons de reconnaître qu'ils lui sont légitimes? Non! Tout est dit, concernant nos grands anciens, dans un sens qui les dévalorise, qui les rend dépendants d'une société de moins en moins faite, malgré les apparences, pour satisfaire leurs besoins et répondre à leurs possibilités d'adaptation. La réalité concrète est, par certains aspects, agréable ici, ailleurs en apparence assez sombre. Si nombre de nos aînés vivent encore dans des conditions modestes, voire misérables, de plus en plus d'entre eux ont une vie aisée. Alors, pour éviter de leur donner le rôle qui devrait être le leur, et dont les plus jeunes ont besoin, on flatte le côté consumériste et superficiel qui existe en tout homme. Le paradoxe est sans doute que, le pouvoir glissant de façon insidieuse par la force du nombre dans le camp des âgés, ceux-ci entretiennent ce mouvement de

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dévalorisation et de déni d'eux-mêmes, comme s'ils le refusaient aussi ou qu'ils en avaient honte. Pour notre confort personnel et parce que nous refusons d'assimiler la vie à autre chose qu'à la jeunesse, pour d'évidentes raisons politiques et économiques, en raison d'une relation hypocrite à la mort et sans raison aucune aussi, nous oublions que, si grandir ce n'est pas forcément vieillir, par contre vieillir, c'est d'une certaine façon grandir et s'épanouir. Pourquoi, en conséquence, s'étonner que l'avancée en âge terrorise sous la poussée de générations plus jeunes qui réclament toutes leur place dans un monde qui s'accélère et se rétrécit sans cesse? En Europe occidentale, en particulier en France, les prévisions les moins pessimistes nous promettent, pour les années à venir, une augmentation du nombre des plus de 60 ans telle que certains l'assimilent déjà à une véritable épidémie, allant jusqu'à parler d'une« peste grise» ! Si la vieillesse n'est pourtant pas une maladie, à plus forte raison contagieuse, cela donne une image de la terreur que la situation à venir inspire chez nos contemporains, sociologues, économistes ou responsables politiques. Cela augure des tensions et du climat potentiellement agressif dans lesquels pourraient s'opposer à terme, pour de multiples raisons économiques, de territoire, de pouvoir et d'influence culturelle, les différentes générations. Il est certain que cette augmentation impressionnante de la proportion de retraités et de personnes plus âgées par rapport à des actifs de moins en moins nombreux aura des effets multiples dont, à tort ou à raison, avec une justesse toute relative, on mesure ou prédit déjà l'ampleur. A moins que cette attitude catastrophiste ne vise à créer déjà, pour des motifs qui ne sont pas forcément maîtrisés, les conditions d'un violent conflit des générations. Les conséquences financières, tout d'abord, devraient être au premier plan. Elles intéressent au premier chef les responsables politiques. On observera un déséquilibre des retraites au détriment des actifs (on prédit en 2025 un retraité pour moins de deux cotisants en France), actifs qui, d'une part verront amputer leurs revenus immédiats par la faute de prélèvements sociaux en hausse constante, d'autre part verront fondre leur espoir de revenus différés à la hauteur de leur effort contributif (la retraite) par une évidente incapacité des caisses de solidarité à financer les pensions de retraités de plus en plus nombreux. Certains annoncent également une progression considérable des coûts de santé et des dépenses de prise en charge sociale: comment croire à la pérennité de leur financement par les revenus du travail et par l'impôt, c'est-à-dire en grande partie par les revenus d'actifs proportionnellement de moins en moins nombreux et par le produit d'une économie devenue le plus souvent stagnante? Les vieux, que l'on découvre revendicateurs, ne devront-ils pas faire preuve de
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solidarité et accepter le retour à une répartition plus juste, c'est-à-dire réalisée à leur désavantage? Si ces prédictions s'accomplissent, des conséquences comportementales les accompagneront, assorties des modifications attendues dans les habitudes consuméristes. Le pouvoir des «têtes grises» devrait s'accroître dans ce domaine. Ces attitudes modifiant l'offre de production dans un sens plus favorable à l'assouvissement des désirs des personnes plus âgées, il n'est pas certain que les modifications observées satisfassent alors les jeunes et les actifs. Des conséquences sociales seront dès lors inévitables et consisteront dans des modifications de l'équilibre de la distribution des richesses et de la transmission du patrimoine. La transmission des patrimoines servait autrefois à l'installation des jeunes, à la constitution et au fonctionnement de leur famille. Actuellement, le patrimoine n'est plus transmis qu'à des enfants parfois retraités, déjà propriétaires de leur maison et/ou de leur outil de travail, dont les enfants sont élevés et souvent déjà autonomes et qui, sans autres besoins que des désirs superflus, redistribuent cet héritage devenu inutile vers des placements patrimoniaux non producteurs de richesse. La tendance va encore s'aggraver. L'organisation de la société se modifie d'ores et déjà. En témoignent les horaires d'ouverture de certains services, qui ne peuvent satisfaire que des retraités libres de leur temps, et les programmations de chaînes de télévision qui paraissent faites pour des oisifs. Les conséquences politiques seront liées à l'augmentation du nombre relatif des plus de 60 ans, dont le poids électoral permettra à ceux-ci d'assurer et de maintenir leur prééminence sur l'appareil politique, confortant ainsi, à leur avantage de plus en plus exclusif, leur place dans les décisions collectives: cela s'appelle la gérontocratie. Il n'y a jamais rien de bien nouveau sous le soleil, et l'histoire a cette faiblesse de se répéter toujours: tout concourt donc, on le pressent, à un vraisemblable affrontement entre les générations. Paradoxalement, malgré ce vieillissement dont les vieux ne seront sans doute pas, dans un premier temps, les perdants, et face à cette position que les démographes et sociologues nous promettent et nous présentent à l'avantage des aînés, le temps n'est pas à une glorification de l'âge. Attirés par un marché considérable, mêlant vieillesse et vieillissement, les médias et les publicistes nous présentent le vieillissement comme la terreur à combattre, même s'il constitue pour eux une formidable source de revenus. En des termes édulcorés, ils font à dessein un subtil amalgame entre les différents âges de la vieillesse, et nous trompent en niant cette réalité qui est que la plupart

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des « vieillesses» sont des âges longtemps exempts de soucis de santé et sont aussi des sources de joie et d'accomplissement personnel. De la « vieillesse », on ne veut montrer ou ne retenir que les vertes années qui suivent le départ à la retraite. Ensuite, la « vieillesse» fait peur. Elle fait même horreur. La « vieillesse» est assimilée à la dépendance et à la mort. La véritable « vieillesse », cette vieillesse, ce ne peut être la nôtre: elle devient réservée aux autres. Nous serions tous bien aidés par une définition positive, consensuelle et définitive de la vieillesse! Cet ouvrage s'est donné comme objectifs de rétablir quelques vérités premières, de battre en brèche certaines idées reçues et de relativiser le caractère dramatique du vieillissement dans le parcours de vie individuel. Ceci en tentant de déculpabiliser le lecteur en lui montrant que le refus de vieillir et de mourir est une constante de l'histoire des hommes au travers des âges et des cultures. Je m'adresse donc à celles et ceux que la vieillesse effraie, qui ne parviennent pas à s'accommoder de l'incontournable temporalité de l'existence et qui, réfutant leur propre finitude, vivent dans un véritable, inutile et délabrant refus puis déni de la vieillesse et de la mort. Je m'adresse encore, car ils peuvent en tirer de multiples enseignements, à celles et ceux qui se préparent, dans une lente maturation à laquelle ils se soumettent parfois à leur insu, à aborder sereinement la longue et dernière ligne droite d'une vie assumée et bien remplie. J'ai tenté de fournir quelques pistes de réflexion sur le pourquoi et le comment du vieillir et de répondre, peut-être, à certaines questions existentielles ou plus pratiques que chacun de nous peut et doit se poser à un quelconque moment de sa vie. Après avoir « balancé entre deux âges », je me vois moi-même contraint par le temps de basculer dans le camp désormais bien fourni de ce que l'on nomme par ce terme édulcoré, pour ainsi dire hypocrite, des « seniors », ces futurs vieillards, et qui espère fortement parvenir, comme chacun et dans le meilleur état possible, à un âge vénérable que l'on nous promet comme étant de plus en plus probable et agréable. Mais je reste convaincu, ainsi que les philosophies nous l'ont enseigné, qu'accepter son vieillissement et penser sa mort, c'est apprendre à vivre.

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Première

partie

Histoire de la vieillesse

« Les dieux aussi haïssent la vieillesse ». Hérodote. Aphrodite.

CHAPITRE

1

MEME LES DIEUX VIEILLISSENT ET SONT MORTELS

L

'histoire nous abreuve d'expériences de vie de gens âgés ou très âgés, dont les existences paraissent banales ou exemplaires selon le prisme au travers duquel on les observe.

La littérature et la mythologie nous livrent également des portraits destinés à édifier les hommes, à les guider pour décider de leur propre orientation de vie. Certains sont regardés sous l'angle de la comédie, de la dérision ou de l'humour, mais, comme pour tout ce qui concerne l'existence humaine, ressort en permanence l'œil du tragédien. Il en est ainsi de la mythologie qui assigne toujours un destin tragique à la vie de l'homme. Au début était l'éternité. Il n'y avait d'ailleurs, par définition, jamais eu de début à aucune chose, l'éternité se satisfaisant alors en tout à elle-même. Elle était morne, plate, étirée, informe, pesante d'ennui, le temps attendant, si je puis dire, son heure pour naître. L'éternité ne ressemblait à rien, car rien d'autre n'existait, et elle était d'une solitude affligeante. Même Dieu s'ennuyait, éprouvant sans doute quelques difficultés à envisager ce que pourrait être son propre avenir. Alors, Dieu créa le monde et avec lui la vie. Plus par inadvertance, semble-til, que par une volonté véritable. Le désœuvrement vous conduit parfois à des bévues regrettables. Tragique erreur, en effet, dont il devait se mordre les doigts aussitôt. En inventant la vie, c'est-à-dire en imaginant un début par la naissance et en conséquence en inventant une fin, il avait de facto écorné la notion, jusque-là immanente, d'éternité. Ayant créé le temps et, ce faisant, la vieillesse et la mort, il se reniait ainsi en partie lui-même. Mais Dieu n'est pas avare de ressources: pour se rattraper, il mit au point aussitôt un concept promis à un bel avenir: celui d'une immortalité acquise au terme de la résurrection des corps. Une demi-éternité en quelque sorte, ce que la demi-droite est à la droite, laquelle n'a, quant à elle, aucune extrémité. Depuis, si l'on veut vivre cette éternité que décrit Ezéchiel, dans un corps jeune et beau, il vaut mieux naître Apollon et mourir jeune. A moins qu'Isaïe et quelques autres aient raison de nous promettre, à chacun, une version plus acceptable par tous, celle d'un corps idéal et magnifié, un «corps glorieux» dont le post-mortem nous réserve la découverte et l'irrémédiable surprise. Tous les mythes sont unanimes sur un point: l'homme n'a pas été créé mortel. La mort lui a été donnée par erreur, ou en châtiment d'une faute originelle du ou des premiers hommes. L'imaginaire, les fantasmes des hommes et leur besoin d'absolu ont dès lors alimenté une quantité de récits relatant la quête impossible d'une vie éternelle et de l'immortalité des corps et des âmes. Chaque civilisation a proposé les siens et, l'imagination des hommes ayant