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Vies nocturnes

De
195 pages
Cet ouvrage analyse les pratiques de sociabilité amicale nocturne de jeunes adultes : des rencontres à domicile aux sorties dans les bars et boites de nuit, depuis l'apéritif jusqu'au petit matin, à refaire le monde autour d'un repas ou à draguer sur la piste de danse, en s'enivrant légèrement ou jusqu'à ne plus tenir debout. Comment les intéractions dans ces moments de sociabilité participent de la construction d'une identité, à la frontière de ce que la société définit comme étant la jeunesse et l'âge adulte ?
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Magdalena JARVIN

VIES NOCTURNES
Sociabilité des jeunes adultes à Paris et à Stockholm

Préface de Dominique Desjeux

L'Harmattan

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l @wanadoo. fr cg L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-03728-1 EAN: 9782296037281

Remerciements

Je tiens à remercier les personnes qui m'ont aidé à réaliser cet ouvrage, issu d'une recherche doctorale; Mon directeur de thèse, Professeur Dominique Desjeux, pour ses conseils précieux et pour ses encouragements permanents. Les membres du jury de soutenance, Régine Bercot, Vincenzo Cicchelli et Alain Milon pour leurs remarques en vue de la publication des résultats. L'INJEP, en la personne de Tariq Ragi, pour le financement qui m'a permis de terminer les recherches dans de bonnes conditions. Les informateurs, formels et informels, qui ont accepté de livrer leurs expériences et de m'expliquer les « évidences de la vie quotidienne ». Les collègues et amis qui ont relu mes travaux: Titti Alerfeldt, Laurence Buffet, Eric Desroziers, Sébastien Duchemin, Karim Gacem, Sandra Gaviria, Myriam Hachimi Alaoui, Pascal Hug, Mélanie Roustan, Daniel Vallot. Mes parents, Linda et Marco qui m'ont toujours accueilli dans les moments de doute. Les amis qui m'ont soutenu de manière inconditionnelle et que j'ai enfin pu rejoindre sur la scène nocturne de la sociabilité.

PREFACE
Le livre de Magdalena Jarvin est un livre subtil. Il porte sur la façon dont de jeunes adultes français et suédois entre 20 et 30 ans exposent et mettent à l'épreuve leur identité pendant une période spécifique de l'activité quotidienne, la nuit. Bien sûr la nuit a déjà été abordée comme un espace d'inversion, de transgression ou de menace en anthropologie, notamment avec la sorcellerie, pour signifier la séparation du jour et de la nuit; ou comme une nouvelle frontière, par exemple dans Ie livre de Melbin Murray Night as Frontier. Colonizing the World after Dark publié en 1987, comme une conquête associée au développement de l'électricité et de la lumière. Magdalena Jarvin, sans nier ou occulter ces apports, aborde la nuit sous un autre angle, celui de la sociabilité entre pairs. Elle montre comment, à travers le processus de construction identitaire des jeunes adultes qui se joue dans les bars, les dîners, les groupes unisexes comme les « GSM » (Garanti Sans Mec pour les filles, ce qui peut se traduire aussi par Garanti Sans Meuf pour les groupes de garçons !), la vie nocturne peut être analysée comme une préparation à la vie diurne. Le jour est pris ici comme la métaphore de la préparation à la vie adulte, même si cette dernière n'apparaît pas aussi stable qu'elle n'y paraît et qu'elle est elle-même un processus de construction toujours en chantier. Son originalité est d'avoir surtout montré la continuité de la nuit et du jour grâce à la construction nocturne de codes de groupes qui seront ensuite mobilisés dans la vie sociale diurne sous la forme de ce que Magdalena Jarvin appelle des « savoirs de sociabilité ». En se centrant sur le fonctionnement micro-social des groupes de pairs la nuit, elle réinterroge les frontières classiques
de la jeunesse

- décrite

depuis longtemps par Olivier Galland à

l'échelle macro-sociale - dont les trois grands critères de passage vers la vie adulte sont la mise en couple, le premier
enfant et un travail stable.

Elle va montrer à partir d'observations qualitatives fines comment la nuit joue cette fonction de socialisation et de construction identitaire entre pairs dont le rôle est de jouer aux « valideurs d'identité» comme l'écrit Magdalena Jarvin. Elle fait apparaître par petites touches descriptives comment l'identité de la jeunesse adulte peut relever d'autres critères que ceux déjà montrés par les enquêtes quantitatives. Elle part d'un constat: la sociabilité de nuit et extra domestique est à son apogée pendant l'étape du cycle de vie jeune et cette sociabilité s'exerce après le travail. C'est cette double caractéristique d'être en dehors du foyer et hors de l'espace professionnel, même si elles ne sont pas exclusives, qui l'amène à montrer que la nuit est ici un entre soi dont la fonction est de permettre de se frotter aux codes du groupe de pairs. La nuit est un moyen de tester hors du regard des adultes la pertinence sociale des « savoirs de sociabilité», savoirs qui seront ensuite nécessaires dans les autres compartiments du jeu de la vie sociale. Notamment la nuit permet de s'engager sur le marché de la rencontre et d'apprendre à estimer les risques de la rencontre hétéro ou homo-sexuée. On découvre en lisant son livre que les rencontres sur Internet ne sont pas plus simples et relèvent de la même logique sociale de risque et de règle. En effet, ces savoirs sont stratégiques pour la construction identitaire et pour la socialisation en cours. Ils touchent au jeu des apparences, de la séduction, du dévoilement et de l'honnêteté d'abord entre « pairs anonymes» et plus tard entre adultes. Pour les jeunes il faut tout à la fois s'adapter au discours de l'autre, être attentif à sa réaction, - et donc ne pas pratiquer la « drague lourde» du genre« 't'es super mignonne " 'tu veux pas faire quelque chose après', ça c'est au revoir! (rires) » comme la décrit une fille -, et enfin faire preuve d'ouverture et de respect envers l'autre. Ces codes relativement « soft» sont d'autant plus applicables qu'il s'agit de jeunes qui vont dans des bars souvent très surveillés comme en Suède où il
faut faire la queue avant d'entrer,.

- même

si cela est perçu par

certains comme une simple technique marketing pour faire croire qu'il y a du monde -, ou comme en France avec les videurs qui protègent l'entre soi.

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Ces savoirs et cet entre soi ne fonctionnent pas dans un vide social, ils s'inscrivent dans la représentation que les jeunes se font des quartiers de la ville suivant qu'ils sont perçus comme étant plus ou moins formels, plus ou moins snobs, plus ou moins accueillants, plus ou moins protégés. A Stockholm c'est le quartier de Sodermalm, un ancien quartier populaire au sud de la ville qui semble plus informel, à l'inverse du quartier de Ostermalm à l'est qui paraît plus formel. A Paris l'équivalent de Sodermalm serait le quartier d'Oberkampf et celui du Canal St Martin sur la rive droite. Aux codes et au sens social du quartier comme éléments analyseurs de la sociabilité de la jeunesse adulte, il faut ajouter toute une série de micro-pratiques décrites par Magdalena Jarvin et dont l'accumulation va faire sens pour marquer le passage vers une nouvelle étape du cycle de vie. La pratique la plus importante est celle de l'alcool, avec une particularité culturelle, celle de la concentration de sa consommation en fin de semaine en Suède. En suédois, « le terme' supa', désigne l'acte d'absorber d'importantes quantités d'alcool en peu de temps ». Cette pratique permet tout autant de se rapprocher du modèle adulte, s'il est appliqué, que de s'en différencier s'il est abandonné au profit d'une consommation plus étalée dans la semaine. En France, la première « cuite» peut jouer le rôle d'un micro rite de passage. L'alcool représente une forte norme qui, si on ne la respecte pas, risque de produire un rejet par le groupe. L'alcool est une des conditions du lien social au sein du groupe de pairs. Gérer la distance ou la proximité du lien avec l'autre est à la base de la plupart des pratiques de sociabilité et tout particulièrement celle des jeunes. Ainsi, inviter quelqu'un chez soi plutôt qu'à l'extérieur est plutôt un signe de proximité: « on pourra inviter des amis proches dans 10 m2, mais pas des amis plus éloignés, car on est trop tassé ». La semaine sera plutôt réservée aux amis proches et à l'espace intime et le week-end à l'espace public. De même, inviter en improvisant est plutôt signe de proximité au contraire de l'invitation en avance. Le fait que le repas soit prêt ou que les invités participent à sa préparation, le fait d'entrer ou non dans la cuisine, le fait Il

d'apporter ou pas un cadeau, le fait d'amener ou non des parties du repas, le fait de cuisiner des plats complexes ou des plats simples, participent de cette gestion de la distance et de la proximité, c'est-à-dire de l'apprentissage des « savoirs de sociabilité» . Petit à petit les pratiques vont évoluer, les objets matériels changent et le sens de l'identité se transforme: passer du repas sur une table basse, ou même sans table, au repas sur la table haute ou passer à des alcools forts sont des signes de passage à la vie adulte. Un autre signe de passage est lié au fait de moins fréquenter les espaces de nuit, surtout quand le jeune commence à vivre avec quelqu'un: « le temps 'de la chasse' est révolu. » Un nouveau cycle est prêt à commencer. Grâce à la nuit, le jeune adulte aura déjà acquis une part des nouvelles compétences dont il aura besoin dans sa vie familiale, sociale et professionnelle. Finalement, de façon inattendue, Magdalena Jarvin nous aide à découvrir non pas la phase obscure de la nuit mais sa phase claire, celle qui prépare à la socialisation, celle qui prépare à entrer dans un nouveau cycle. C'est la grande subtilité de son livre.

Paris, le 29 mars 2007 Dominique Desjeux Professeur d'anthropologie sociale et culturelle 2006, La consommation, Que sais-je? PUF www.argonautes.fr

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SOMMAIRE

Avant-propos Introduction
Sortir dans la nuit urbaine .................................................. I. Contexte de la sortie............................................................ 1.1 Contraintes et motivations à la décision de sortir ........ 1.2 Choix du quartier et de l'établissement ....................... II. Déroulement de la sortie.................................................... 11.1Paris: « apéro », « restau » et tournée des bars .......... 11.2 Stockholm: «pré-soirée », tournée des bars, « après-soirée» et confrontation aux videurs.................... III. Interactions entre clients................................................... 111.1L'échange de regards................................................ 111.2La prise de contact..................................................... III. 3 La recherche d' affinités .... ... ............ 111.4Enjeux identitaires des sorties dans l'espace public.. Sociabilité nocturne dans l'espace privé............................. IV. Les dîners mixtes.............................................................. IV.1 Eléments constitutifs d'un dîner à domicile.............. IV.2 Déroulement de la rencontre amatoire...................... IV.3 Dîners mixtes et mise à l'épreuve identitaire ............ V. Soirées unisexes et dîners de couples ................................ V.1 Les soirées unisexes................................................... V.2 Les dîners de couples................................................. V.3 Le rôle de valideur d'identité des amis proches ......... Fonctions et influences de l'alcool....................................... VI. Norme et déviance............................................................ VI.1 L'apprentissage de I'alcool . VI.2 Consommateurs et non-consommateurs ................... VI.3 L'alcool: cet «ingrédient essentiel »........................ VII. Les stades de l'ivresse et leurs conséquences ................. VII.1 Définitions individuelles de l'ivresse ...................... VII.2 L'ivresse des autres ......................... VII.3 Consommation d'alcool "et construction identitaire. Conclusion Bib lio graphie

15 17
31 32 32 37 45 46 54 65 66 68 73 79 83 84 85 93 101 107 108 113 125 131 132 133 143 148 150 150 158 173 177 185

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AVANT-PROPOS

En arpentant un soir les rues d'une capitale occidentale, il n'est pas rare de voir un groupe de jeunes installé dans un restaurant. Ils discutent entre eux, et avec le serveur, tout en mangeant le repas du soir. De temps à autre, leurs éclats de rires percent le calme de la ville qui s'endort, puis ils reprennent la discussion sur un ton plus bas. Au même moment dans un autre quartier de la ville, un deuxième groupe se réunit au domicile de l'un d'eux. Ils ont décidé de préparer le dîner ensemble et de l'accompagner d'une bouteille de vin. L'appartement est de petite surface et les convives mangeront assis sur des coussins par terre. Plus tard dans la soirée, lorsque la fête bat son plein dans une des boîtes de nuit de la capitale, les membres d'un troisième groupe se rejoignent au comptoir du bar. Ils dansent depuis une heure et font une pause pour se désaltérer. Tandis que l'un d'eux s'endort sur une banquette au fond de la salle, un autre entame une discussion avec une personne repérée sur la piste de danse. Quelques heures plus tard, l'un de ces groupes sera endormi depuis longtemps, un autre aura décidé de se rendre dans un bar ouvert jusqu'au petit matin, tandis qu'un troisième cherchera désespérément un taxi qui puisse le ramener à domicile. Ces scénarios nocturnes sont au premier abord les mêmes dans nombre de grandes villes européennes. À y regarder de plus près cependant, nous découvrons des différences de pratiques, de représentations, de significations accordées aux rencontres entre amis. Ces moments de sociabilité répondent en effet à des codes implicites, et des normes sous-tendent les comportements individuels et collectifs. Si tous ces jeunes ont pris du bon temps en compagnie de leurs amis, il est moins certain qu'ils aient accordé le même sens à la soirée passée ensemble. Certains y ont trouvé l'occasion d'avoir une discussion intéressante, d'autres en ont profité pour mettre leurs capacités de séduction à l'épreuve, tandis que d'autres encore ont découvert un nouveau visage chez un ami qui s'est un peu trop enivré. Ces différentes

pratiques de sociabilité leur ont permis de se présenter d'une certaine manière aux yeux de leur entourage, en adoptant des conduites ou en abordant des sujets de conversation inhabituels. Ils ont également pu apprendre à mieux connaître, ou à connaître autrement leurs pairs. Les pratiques de sociabilité amicale nocturne constituent en effet autant d'occasions pour un individu d'exposer des aspects de son identité et de les mettre à l'épreuve du regard des pairs. C'est l'objet de cette recherche, menée dans deux capitales européennes: Paris et Stockholm.

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INTRODUCTION

La nuit, ces « douze heures noires », a longtemps été perçue comme un temps d'inversion du rythme social et biologique; chargée en symbolique et support de projections, elle fait peur (Delattre, 2003). D'abord investie par les truands et autres contestataires de l'ordre dominant, comme en témoignent les récits de Restif de la Bretonne, la vie nocturne s'est réellement développée dans les capitales occidentales à partir du XVIIIème siècle. En introduisant l'éclairage public, l'homme des villes a participé à dénier la nuit, « de telle sorte qu'une des dimensions essentielles du phénomène urbain réside dans cet irrespect du rythme nycthéméral, comme le disent les biologistes, né de l'alternance de la lumière et de l'ombre générée par la rotation terrestre» (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2000). En favorisant son occupation par les citadins grâce aux lumières artificielles, la ville la nuit devient un enjeu de pouvoir. Les autorités s'inquiètent de la manière dont l'espace public est investi et cherchent à en maîtriser les flux. « Dans cette conquête de la nuit urbaine, la généralisation de l'éclairage public et l'affirmation du pouvoir politique ont joué un rôle fondamental rendant possibles le développement des activités, des animations et l'apparition d'un espace public nocturne» (Gwiazdzinski, 2005 : 78). Au XIXème siècle, la ville nocturne est essentiellement pratiquée par une population pouvant se permettre l'oisiveté; nombre de romans décrivent une bourgeoisie qui dépensait son argent dans les théâtres et cabarets, sans avoir à se préoccuper du lendemain... Peu à peu la nuit se démocratise et après la seconde guerre mondiale, la génération des baby-boomers l'investit pleinement. À partir de ce moment, nombre de loisirs juvéniles s'y enracinent et la nuit se présente comme un espace de production et de consommation comparable au jour. Aujourd'hui, la plupart des jeunes noctambules sont moins dans la contestation sociale que dans une forme de consommation caractéristique d'un cycle de vie. Leurs

pratiques sont peu subversives et mettent rarement en danger l'ordre établi. Il apparaît au contraire que la fréquentation de la nuit urbaine puisse favoriser l'intégration de codes assurant, à terme, le maintien de l'ordre social (Desjeux et alii, 1999). Pourquoi, alors, ces « habitants de la nuit» continuent-ils à faire peur? Peut-être parce que « ce sont essentiellement des êtres qui inversent le système temporel de la plupart d'entre nous. Cèdent-ils à l'illusion de trouver enfin la vraie vie? Suspects de plaisirs ou d'angoisse, suspects de préférences douteuses, ils entendent échapper à la suspicion sociale. Ils opèrent une première transgression, même quand ils ne se livrent pas à une action condamnable: celle de la commune durée. Ils truquent le temps. Ils inversent, sans nécessité, le lever et le coucher» (Sansot, 1993 : 14). Cette opposition jour-nuit prend la forme d'une « variation des temps sociaux» (Mauss, 1991). Pour nombre d'individus, et conformément à la norme dominante, le jour est consacré au « sérieux» (travail ou études, vie familiale et conjugale), tandis que le milieu de la nuit est considéré comme un exutoire, une soupape par rapport aux contraintes du jour, un espace dans lequel tout serait permis. La nuit a longtemps fait, et continue de faire l'objet d'un ensemble de représentations qui la qualifient d'« espace-temps du possible» (Mouchtouris, 2003). À y regarder de plus près, la réalité nocturne s'avère complexe et comporte autant de codes que la vie diurne; « un territoire nocturne éphémère s'est affirmé avec ses populations, ses rites, ses codes, ses limites et son identité» (Gwiazdzinski, 2005 : 99). Mais à la différence du jour, les interactions s'y déroulent sous un voile de légèreté et dans une ambiance ludique. Les préoccupations du monde diurne se dissipent à mesure que les rayons du soleil disparaissent. « À leur corps sectorisé, propre, sans odeur, à leur corps de plexiglas le jour, ils opposent l'homme rural qu'ils deviennent le soir: l'homme du jour est un fantôme, ectoplasme du vivant, un dormeur hébété, muet, sans contact, un robot. L'homme de nuit retrouve un sexe, une voix, une main qui palpe, un nez qui flaire» (Cauquelin, 1977 : 9). Les lumières artificielles tamisées, le niveau sonore et les vapeurs d'alcool contribuent ainsi à un sentiment de libération. Les comportements et attitudes qui en 18

découlent sont vécus comme étant plus souples; en entrant sur la scène nocturne, les noctambules endossent des costumes propres à cet espace-temps et jouent des rôles différents de ceux qu'ils interprètent le jour. « La nuit autorise en effet d'autres types de rapports et en particulier des relations plus conviviales que le jour, ce qui prouve que, dans sa singularité même, elle contribue à un renversement des valeurs diurnes. Vivre la nuit constitue l'occasion d'un autre regard sur l'ordre diurne que s'accordent ceux qui sont dans l'entre-deux-âges et peut-être pas sages, puisque la nuit est aussi porteuse d'imprévisibilité )} (Espinasse, 2005 : 79). Au-delà de leur inversion ponctuelle des temps sociaux, les jeunes adultes rencontrés lors de cette enquête mènent une vie socialement intégrée. Leur fréquentation des bars et des boîtes de nuit, de même que les rencontres qu'ils organisent dans la sphère privée sont normalisées et fortement normées. Cette étude, qui ne s'inscrit donc pas dans un registre alarmiste, s'est attachée à approfondir la piste de la nuit comme espacetemps de découverte, tant de soi que des autres. Elle montre comment des jeunes adultes trouvent ici une occasion de construire leur identité. Cette question de la construction identitaire à l'âge de la jeunesse n'est pas nouvelle. Elle a souvent été traitée sur un axe privé (départ du domicile parental jusqu'à la fondation d'un foyer) et sur un axe public (passage du statut d'étudiant à celui de salarié). Mais il subsiste un angle mort: la vie nocturne et les manières dont elle participe de l'évolution vers l'âge adulte. Si la majorité des jeunes adultes des grandes villes occidentales entretient une vie sociale après la journée active, celle-ci doit bien avoir un sens. C'est l'hypothèse de cette recherche: la sociabilité nocturne entre pairs n'est pas une activité gratuite dénuée d'enjeux, mais comporte des particularités qui la rendent efficace dans le processus de construction identitaire. Une première particularité est que la sociabilité nocturne a pour principe fondateùr l'égalité des rapports et une non prise en compte a priori des statuts sociaux des interactants. Dans cette perspective, la scène nocturne se présente comme un théâtre dans lequel chacun interprète un 19

rôle, conduit une représentation, se met en scène face aux pairs, et ce jeu permet d'avancer par essais et erreurs dans la constitution d'une image de soi. Le premier objectif de cette recherche sera d'identifier les manières par lesquelles ce jeu se traduit dans la pratique. À la lisière de ce que la société définit comme étant la jeunesse et l'âge adulte, les jeunes adultes (les 20-30 ans) se situent dans un moment de leur vie où l'image de l'adulte est encore en construction. C'est une période qui mêle enthousiasme de sortir de la jeunesse et crainte de la prise de responsabilités adultes, et la nuit peut alors être perçue comme un refuge aux questions et aux incertitudes liées à ce cycle de vie. Le second enjeu de cette recherche sera de comprendre comment les sorties nocturnes contribuent à la sensation d'évoluer vers l'âge adulte. Réalisé dans une perspective interculturelle, le dernier objectif de ce travail aura été de comparer les pratiques de sociabilité de jeunes adultes vivant à Paris et à Stockholm. Il met à maints égards en avant des similitudes, ce qui renforce l'idée qu'il existe une jeunesse européenne. Mais derrière ces ressemblances de forme se cachent des différences de sens et, bien sûr, de valeurs culturelles. La mise en lumière de ces dernières permet de relativiser et de comprendre autrement les pratiques des jeunes français. Ce qui, au final, ouvre sur une réflexion plus large quant à la place sociale des jeunes et leur pouvoir d'influence sur les normes.
I. Le processus de construction identitaire entre pairs

En partant de l'idée que la socialisation « n'est jamais totale ni terminée» (Berger et Luckmann, 1996 : 188), nous envisagerons les pratiques de sociabilité amicale nocturne comme un des espaces-temps de socialisation secondaire à l'âge des jeunes adultes. Celle-ci se réalise par la mise à l'épreuve de différentes dimensions de l'identité dans l'interaction avec des autrui significatifs, comme dans un jeu de miroir (Strauss, 1992). Ces « autres », qui donnent un retour sur les aspects identitaires exposés, sont les pairs, qu'ils soient des amis proches ou des pairs anonymes. Nous les désignerons par le 20

terme « valideurs identitaires ». Nous aurions pu penser que les pairs anonymes ne remplissent pas le rôle d'autrui significatif dans la mesure où ils sont des inconnus, ce qui les reléguerait dans une position de simple « chorus ». Mais dans la mesure où les agents de la socialisation secondaire ne font plus systématiquement l'objet d'un investissement émotionnel fort, les pairs anonymes peuvent jouer un rôle essentiel dans la validation des dimensions identitaires exposées. Ils se présentent comme des « role-specific significant others» (Denzin, 1972), autrement dit des autrui qui valident la partie identitaire exposée dans une situation donnée, dans l'interaction avec certains individus. L'intérêt de porter l'attention sur les pratiques de sociabilité tient au caractère ludique de cette forme de socialisation. La sociabilité prend l'allure d'un jeu; d'une part, parce qu'elle se fonde sur une apparente égalité entre participants, créée le temps de l'interaction et d'autre part, parce qu'elle sert à « jouer à la société» (Simmel, 1981 : 130). Mais ce n'est pas parce que ces interactions ont un caractère ludique qu'elles sont dénuées de sens. Contrairement à une opinion répandue, considérant les sorties nocturnes comme « gratuites» et « ne servant à rien», nous verrons qu'elles offrent autant d'occasions de mettre à l'épreuve des re/présentations de soi et de cette manière progresser dans le processus de construction de l'identité. Enfin, la focalisation sur la sociabilité amicale a permis d'éclairer davantage les enjeux liés aux situations où les individus se trouvent en position d'égalité a priori (Paine, 1969). Dans des contextes de sociabilité familiale, conjugale et professionnelle! par exemple, chacun est considéré en référence à un statut, donnant lieu à son tour à un rôle (conjoint, enfant, collègue) avec les droits et devoirs qui lui incombent. Dans la sociabilité amicale en revanche, où le principe fondateur est l'égalité des statuts, il n'existe pas de rôles prédéfinis et les

1 Voir, entre autres, Bloss (1997), Cicchelli (2001b), Ramos (2002), Gaviria (2005) pour la socialisation familiale; Singly (2000a) pour celle conjugale; Schehr (2000) et Dubar (2000) pour la socialisation professionnelle. 21

interactants forment de ce fait un « ensemble de mêmes» (Jarvin, 2004)2. Si le fonctionnement du groupe de pairs face à l'entourage est un sujet relativement balisé3, les éléments sur l'interprétation individuelle de ce regroupement par les jeunes eux-mêmes sont moins nombreux. Pourtant, chaque individu dispose d'une marge de manœuvre pour se construire par rapport à ses pairs. À partir du constat que le groupe de pairs forme un ensemble de mêmes, nous nous sommes attaché à comprendre de quelles manières l'individu crée de la différence en son sein, mais aussi les actions mises en œuvre pour créer des relations d'équilibre et de ressemblance. Dans la présente recherche, les individus ne sont pas considérés en tant que simples membres d'un groupe, mais également en tant qu'acteurs agissants en son sein. Ces processus de distinction et de rapprochement consistent en l'exposition de différents aspects de l'identité. Nous postulons que l'individu détient une base identitaire, une sorte de point de départ à partir duquel il se construit tout au long de son existence (Turner, 1968). Mais cette base n'est ni fixe, ni immuable4. Ce fond identitaire prend des expressions différentes selon les circonstances d'interaction, et se révèle à travers ce que nous appellerons des « facettes », des « aspects» ou « expressions» identitaires. Ceux-ci sont exposés et mis à l'épreuve selon les contextes et les pairs présents, ce qui produit une dynamique continue et permet
2 Deux précisions sont néanmoins à apporter. Les rôles formels laissent certes une part de liberté d'interprétation (Cicchelli, 2001a), mais il n'en demeure pas moins un cadre, des critères à partir desquels les individus réalisent leur adaptation, leur ré-interprétation personnelle. Par ailleurs, il est à noter que le principe d'égalité au fondement de la sociabilité amicale n'exclut pas la création de rôles au sein d'un groupe de pairs, mais ce phénomène est secondaire par rapport à la sociabilité en tant que telle.
3

Voir Adler&Adler(1998), Bidart(1997), Dubet (1991), Lagrange(1999a),

Pasquier (1999). 4 Turner considère que l'identité est d'une part faite de « qualités stables» qui rendent compte de « l'idée populaire d'identité où stabilité et authenticité de l'acteur sont liées comme dans l'expression 'vouloir être soi-même'». D'autre part, l'identité comprend des « traits plus éphémères» qui témoignent « des modifications d'image à chaque changement de miroir, c'est-à-dire de partenaire dans une situation concrète». 22

l'évolution de la base identitaire. L'objectif n'est pas de défmir le contenu de ce fond identitaire, mais bien d'analyser la dynamique de mise à l'épreuve des facettes dans la sociabilité amicale nocturne. Dans la mesure où cette étude s'inscrit dans une perspective temporelle, la conscience et la gestion des facettes identitaires seront interprétées comme un marqueur de l'évolution biographique, de l'avancement dans le processus de construction de l'identité. Cependant, nous ne qualifierons pas un changement de pratiques comme étant indicatif d'une transformation du Jeune en Adulte; une telle lecture ferait référence à une essence liée à l'âge, ce qui n'est pas notre propos. L'objectif est plutôt de comprendre le jeu complexe de prise de conscience et de gestion des facettes identitaires selon les contextes de sociabilité, en indiquant les changements en cours, l'évolution liée au passage du temps, vécue et projetée de manière individuelle et sociale. Ceci permettra enfin de dégager différentes manières d'expérimenter la sociabilité amicale nocturne en lien avec les représentations de ce que sont des pratiques jeunes et adultes. II. Spécificités de la population des jeunes adultes La sociabilité nocturne entre pairs constitue un terrain, parmi d'autres, propice à l'étude de la construction identitaire. Et elle l'est d'autant plus lorsque l'on s'intéresse à la population des jeunes adultes. Ces individus se situent en effet dans le cycle de vie où la fréquence et l'intensité des relations sociales extérieures à la sphère domestique sont à leur apogées. Si elles sont d'abord centrées sur l'espace familial, les relations de sociabilité tendent à croître et à se tourner vers l'extérieur au moment de l'adolescence et de la jeunesse, pour se recentrer progressivement sur la sphère domestique de nouveau. Les jeunes adultes se trouvent donc à leur apogée sociable. Alors comment comprendre cette tendance à se réunir entre pairs à la fin de la journée active?

5 Voir par exemple Piel (1968), Galland&Garrigues

(1989), Bidart (1997).

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