Villageois des Andes Péruviennes

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Les discrets chulos - les paysans indiens des Andes - leurs visages burinés par le vent, le soleil ou la neige, "labourés par la lumière des immensités", le jeune voyageur veut les découvrir ainsi que leurs chacras - l'habitat local en terre - car il est apprenti architecte. il part donc à l'assaut des nuages péruviens. Pour "déclencher l'hospitalité" des indigènes, il propose ses bras au travail communautaire (constructions, semailles, récoltes…) et sa compagnie aux veillées animées.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296355347
Nombre de pages : 178
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Collection « Voyages Zellidja»

Pierre-Charles MARAIS Prix du Jury Zellidja 2003

"Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acque"ont pas davantage dans les grandes écoles ou enfaculté". Jean WALTER (1893-1957)

Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean WALTER mit à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la formation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education Nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables, l'Association des Lauréats Zellidja* attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses pour des voyages répondant aux critères suivants: durée un mois minimum voyage en solitaire remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes. Les meilleurs travaux autorisent un second projet pour un deuxième voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. Pierre-Charles MARAIS dans "L'habitat traditionnel populaire en terre des villages des Andes Centrales" écrit: «Mateo est en train . de travailler la terre d'un petit champ avec une sorte de petite houe. Je propose de donner un coup de main et pioche tant bien que mal avec les autres jusqu'à ce que j'ai tellement d'ampoules qu'il me demande lui-même d'arrêter... » *Association des Lauréats Zellidja' 5 bis ,Cité Popincourt -75011 Paris TéJ/fax: 01 4021 75 32 E-mail:info@zellidja.com Site internet: www.zellidja.com

Pierre-Charles MARAIS

Villages des Andes péruviennes Chu/os y chacras

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

Photo de couverture: Chantier de construction d'une maison. MataPuquio, Apurimac, Pérou. Photo de quatrième de couverture: quatre professeurs du collège de MataPuquio, Apurimac, Pérou.

@L'IIannattan,2004 ISBN: 2-7475-6181-X BAN : 978-2747-561-815

à la famille Sarmiento, et à tous ceux qui me suivent dans mes élucubrations

« Je me décidais enfm à traverser la route... dans le sens de la longueur »

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Avant-propos oici mon journal de route, le carnet qui m'a accompagné lors de mon voyage au Pérou, cet été 2002. Ah... je ne peux toujours pas y songer sans ressentir une vive émotion, tant cette aventure s'est révélée forte en expériences et en découvertes et - grande chance - en rencontres. J'ai reçu pour accomplir ce voyage, rêvé depuis si longtemps, une bourse Zellidja: ainsi je suis parti avec mon sac à dos, à la rencontre des péruviens, dans le but d'étudier leur habitat et surtout de rencontrer leur culture! A travers une épreuve aussi considérable pour une petite vie de jeune européen, j'ai croisé joies et déceptions; parfois ce carnet fut mon seul confident, point d'attache à une ancre que je ne cesse de fuir par avidité de découvertes mais que, chaque fois un peu, plus je sais que je rallierai. Ce voyage fut comme un parcours initiatique, l'occasion de découvertes qui durent remettre en question tous les acquis présents dans mon esprit confronté à la surprise de tant de choses différentes, de tant de situations incompréhensibles... J'ai donc tenté de faire la part des choses, et de retracer au fil du temps la progression de ma réflexion. Dans ce journal, je ne vous livrerai donc pas une synthèse de ma pensée sur le Pérou et ses habitants, mais les idées que j'en ai perçues, à chaque fois un peu plus complètes et un peu moins naïves. Je souligne donc l'importance de la chronologie des propos: impossible de ne pas aller jusqu'au bout, vous resteriez perdu dans quelque vallée lointaine! Mais n'allez pas croire à la fin de ces pages que j'ai pu à un moment porter un jugement sur les gens et les situations rencontrées; je. ne peux me vanter d'avoir tout compris aux si nombreux problèmes de ce pays ni à la culture des lieux - que'J'ai à peine effleurée en cinq semaines, délai infiniment trop court! De toutes façons, sachez que j'ai une devise (certes critiquable, mais en bien des occasions modèle) : «Ne juge Jamais ». 9

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extérieure est de -52°C. » Non, je ne suis pas encore sur les hauts sommets andins mais j'ai toujours du mal à me rendre compte... Cela fait des mois que j'y songe; des semaines que ma tête brasse les préparatifs f... C'est trop! Ce matin encore, je marchais tranquillement dans la rue, à regarder voler les oiseaux, et là, simplement parce que j'ai gravi quelques marches, on me dit que je suis quelque part entre la Terre et les étoiles - et si je me lève de mon siège, en fait, j'avance à plus de mille kilomètres par heure. Gigantisme inconcevable... Mais quelque part, dixhuit heures de vol, c'est long pour parcourir un chemin effectué en quelq-ues secondes sur la mappemonde... Et ce soir, après vingt-quatre heures qui en auront duré trente et une, je poserai le pied sur une terre inconnue, un nouveau continent, et je respirerai la poussière qui m'a fait tant rêver. Fallait-il partir si loin pour trouver l'inconnu, l'aventure ?.. Ce n'est pas l'heure de poser cette question, mais il est sûr que dans cette quête j'en soulèverai d'autres, en suivant les mots de Théodore Monod: « si tu veux te trouver, commence par te perdre» - sans perdre de vue que ce que je cherche, c'est dans ces visages tirés, labourés par la lumière des immensités, que je peux espérer l'apercevoir. Se chamaillent dans ma tête un tas d'idées, de préjugés, de valeurs, de désespoirs et d'espoirs, de fausses phrases qui me rendent contradictoire - mais n'est-ce pas permis? Car dans les habitudes de ma vie, même si je me bats pour toujours avoir le sourire, faire la part des choses importantes, c'est comme si c'était trop facile. Pas assez de vérité, de simplicité. Et un affiont pennanent, qui laisse vivre une volonté de s'ouvrir, de dire « oui» au monde, tout en ignorant son voisin! Vouloir gagner de l'argent tout seul dans son coin. Se donner des excuses et accepter le paquet cadeau: «tout ça, c'est des utopies. » Moi, j'ai cette chance de laisser mon carnet un peu banal peuplé d'aventures du quotidien pour chausser celui-ci... J'ai obtenu une bourse Zellidja. Un chèque qui permet de 10

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5:26 pm - Altitude 10972 mètres - La température

concrétiser un projet, mais surtout un esprit, des obligations que j'ai faites miennes. Et me voilà tout seul, face à moi-même, avec la ferme intention de vivre une expérience enrichissante au contact de nouvelles personnes, et de-cultiver le-fil-conducteur que je me suis donné: étudier l'habitat traditionnel en terre. Pourquoi un tel sujet? L'architecture a toujours été une constante forte dans mes centres d'intérêts - j'ai même commencé des études d'architecture. Dans ce vaste domaine, c'est l'habitat qui m'intéresse le plus: l'enveloppe matérielle qui lie l'Homme à son entourage e~ présente partout autour de lui, conditionne sa vie et son comportement. Selon les endroits, la maison a une importance différente; elle prend aussi des rôles différents en fonction de l'environnement, de la fonction et de la forme qu'on lui a dévolue J'ai donc voulu observer le rôle de l'habitat dans une situation où il me paraît le plus intense : q~d il est fabriqué par ses occupants eux-mêmes, 'quand il est fait de matériaux primaires, quand toutes 'les activités y trouvent leur place, quand il est au centre de la vie. C'est alors le bon moyen pour découvrir une culture et la vie sociale qui s'articule autour. Pourquoi au Pérou? Le Pérou, c'est l'Amérique Latine avec tous ses extrêmes, des communautés indiennes d'Amazonie aux bidonvilles de Lima, en passant par les villages d'Indiens, haut perchés dans les montagnes de la cordillère des Andes. Après la fascination d'-une culture précolombienne rayonnante, c'est le mode de vie des communautés qui a capté mon intérêt: autonomes dans leurs vanées à plus de 3000 mètres d'altitude, ils doivent avoir une vie moins encadrée que la nôtre! Il n'y avait plus qu'à partir vérifier. ..

Il

EQUATEUR

BRESIL

OCEAN PACIFIQUE

Chu/os y Chacras

Jeudi 22 août 2002
heures. Je pose le pied sur le continent américain Atlanta. Mais il ne s'agit que d'un aéroport, lieu aseptisé et silencieux en ce qui concerne celui-ci. Curieusement silencieux même... presque sans vie. Pourtant un tas de gens s'agitent, dans un lieu pareil à celui que j'ai parcouru à Paris, sauf qu'ici je peux voir de drôles de «$» un peu partout et entendre mes voisins parler en anglais... Je suis quand même tout excité, même si un de mes sacs a déjà été égaré... « Il n'y a rien à faire, me dit-on, juste à espérer qu'il soit dans l'autre avion». Le problème s'arrange puisqu'après six nouvelles heures je me retrouve au complet parmi une foule de gens qui brandissent de petits panneaux. C'est la folie! On se croirait dans un stade de foot! Et ça y est, je ne rêve plus: autour de moi ce sont des Indiens, des chulos] comme j'allais l'apprendre plus tard. Là, parmi les policiers qui s'efforcent de retenir la foule, je commence à me demander ce que je vais faire: aurais-je quelqu'un pour m'accueillir ou devrais-je prendre une navette qui me conduira en ville, trouver un endroit où dormir et dès le matin tâcher de trouver la maison d'Odette? J'avais, au cours de mes recherches de contacts à Lima, trouvé l'adresse d'une trançaise vivant au Pérou depuis cinquante ans ; nous avons correspondu et elle m'a téléphoné la veille de mon départ pour m'annoncer qu'elle viendrait me chercher à l'aéroport. Je suis pourtant resté dans le doute, après ce coup de téléphone empreint des sensations du décalage horaire, de l'empressement lié au coût de chaque seconde, et surtout du son invraisemblable que prend un simple appel téléphonique arrivé tandis qu'on prend tranquillement l'apéritif en famille, et qu'on apprend qu'il provient d'un autre continent! Irréel... Mais pas tant que ça, puisqu'un petit écriteau bleu-blanc-rouge tenu par une femme aux cheveux grisonnants attire mon attention au milieu de la cohue, et me

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1 chu/os: personne d'origine indienne et métissée, comme une grande partie des Péruviens. Contient souvent une note péjorative, y
compris de la part des intéressés.

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fait comprendre que je passerai la nuit confortablement. Il est minuit, nous sortons de cet enclos perdu au milieu desfavelal. L'arrivée de notre taxi dans le quartier liméen San Isidro, puis dans une rue aux belles maisons protégées de grilles dont les pointes s'alignent tout au long des trottoirs, me laisse entendre qu'il s'agit d'un endroit plutôt aisé. - Ne te trouve jamais seul dans une rue ! m'annonce-t-on... Abb. .. déjà.

Le trajet sur la voie rapide où traversaient en courant des enfants - entre deux nids-de-poule- m'avait déjà étonné, mais je n'avais encore rien vu...

Vendredi 23 août evé tôt, abusé par un décalage horaire qui se fera encore sentir longtemps, je profite d'un petit déjeuner - somme toute assez européen, avec la famille. Et quelle famille! On y trouve des gringos3 et des chulos, des gens de tous milieux, de tout le pays et tous formidablement sympathiques malgré un air parfois grincheux. .. Un peu plus tard, nous partons, Odette et moi, avec une Canadienne (qu'Odette a rencontrée il y a quelques temps au sein d'une association dont elle fait partie) car celle-ci voudrait découvrir le quartier. Je suis de plus en plus ébahi par tout ce qui m'entoure: un ensemble sans aucune cohérence d'immeubles, de maisons de toutes les couleurs, chaque édifice se superposant à un autre; pas de vue, pas de perspectives; pas de code de la route non plus (de toutes façons il n'y a pas de panneaux. ..), mais partout les mêmes gens - on ne sait pas trop
2 favelas: bidonvilles. 3 gringo: étranger, terme visant plutôt en fait les Blancs: un Sudaméricain ne sera pas un gringo tandis qu'un Péruvien depuis des générations, mais d'origine blanche et donc à la peau blanche, sera toujours un gringo aux yeux des Péruviens. Ce n'est généralement pas dépréciatif: 15

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s'ils sont pauvres ou juste ternes. Ici, il y a beaucoup de mendiants, sans parler des femmes ou des enfants qui vendent un bonbon, un mouchoir ou nettoient les pare-brise. On m'a également conseillé de n'avoir rien de valeur sur moi: il y a tellement de pauvres ici... autour de zones qui affichent indécemment leur richesse, dans un pays où plus de 70% des gens vivent en dessous du seuil de pauvreté - chiffre qui ne s'est pas arrangé avec la crise économique. La plupart des familles, m'a-t-on dit, vivent avec moins de dix 801s4par jour (environ trois euros) - familles qui sont bien souvent monoparentales. .. alors ce n'est même pas la peine de parler d'éducation.. . Le «Nord» reste un idéal pour des gens dont la terre paraît ingrate tandis que, depuis le terrorisme, les grilles et les murs ont jailli de toutes parts, matérialisant le déséquilibre, la crise et l'insécurité. Même la fiesta a pu prendre un goût plus amer, symbole des différences sociales. Un article de presse m'explique cela: un des signes d'une société qui va mal, ce sont ses restaurants vides, ses bars qui ne sont plus fréquentés; ses clubs de nuit auxquels on ne pense plus... Au Pérou, m'a-t-on dit, les Français ne sont pas très bien vus, et j'ai enfm appris pourquoi: d'une part, à cause des bordels où se faisait, il n'y a pas si longtemps que ça, la politique: les prostituées de luxe étaient soi-disant des Françaises, les madame, comme on les surnommait. Elles accompagnent une image de crise et de corruption. Et puis, surtout il y a les essais nucléaires sur la côte Pacifique à la fm des années 1970, qui ont encore valu à l'ambassade une petite bombe, il y a peu. On leur attribue la responsabilité - partielle
certes

-

des tremblements

de terre qui assomment

régulièrement

le pays. Après un casse-croûte, j'ai pu rencontrer Pépé, le fils architecte-artiste-alpiniste de 50 ans avec qui j'ai pu passer l'après-midi et me rendre à la Huallamarca Juliana, une pyramide précolombienne du début du XVèmesiècle. Comme c'est impressionnant, surtout en pleine banlieue! Construite en brique crue et en terre, elle déverse de haut en bas une rampe
41e Nouveau Sol, SI., est la monnaie nationale. 1 S/.~ 0.30

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qui permet d'accéder au dernier gradient, d'où on peut apercevoir un panorama de la ville (s'arrêtant sur les immeubles et la brume omniprésente). Dans le petit musée à côté, on trouve les momies qui furent sorties des salles funéraires - du moins celles que n'avaient pas trouvées les pillards. Première étape: une boule de tissus surmontée d'un masque en bois décoré à l'effigie d'un visage symbolique. Puis, des dizaines de mètres d'étoffe jusqu'à tomber sur un squelette avec toute sa peau, ses cheveux, ses habits... Vraiment impressionnant. La demoiselle assise dans sa vitrine, terrifiante, mais presque belle, tient une posture sage... depuis seize siècles. Elle s'appelle Juliana. C'est vrai, elle devait être belle... A côté, son voisin n'a pas été ôté de son cocon de coton: après un examen aux rayons X, on a préféré le laisser en paix, les os en vrac, vraisemblablement moins bien conservé que son homonyme. Nous discutâmes longuement, Pépé et moi, de l'architecture péruvienne, et spécialement de Lima, cette ville si particulière que je n'avais pas encore découverte, mais qui était mon seul aperçu du Pérou: triste réalité.. . De retour dans la maisonnée, je fis la rencontre d'autres membres de la famille: quel fabuleux mélange! A chaque instant les flots de paroles que je tente de mémoriser me font découvrir l'âme de ce pays. Puis nous dégustons un repas d'ici; je n'oublie pas Patricia qui a vingt et un ans et m'offre un point de vue bien différent de celui de toutes les « grandes personnes» avec qui je discute. Restons critique!

Samedi 24 août
'est pendant le petit déjeuner, qui offre les surprises de la journée alors que celle-ci n'existe pas encore, qu'arrive un grand ami de Pépé qui me propose d'être mon guide et de m'emmener dans des endroits qu'il aime. A croire que les passions communes créent un feeling car tout le monde le dit très fermé et peu bavard! Juan est un passionné de l'Amazonie et il étudie pour devenir un genre de garde forestier. Ensemble, nous prenons plusieurs fois le taxi: à deux, c'est moins cher 17

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