//img.uscri.be/pth/91c7a55d40403ffe7193e470ac04fe0fae9872f4
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

VILLE ET POUVOIR EN AMÉRIQUE

184 pages
Anciennes cités, villes nouvelles, temples antiques et gratte-ciel modernes sont quelques-unes des formes socio-spatiales que cet ouvrage met en relation avec les pouvoirs qui les ont construites à travers les âges dans les Amériques. Pourquoi le continent américain a-t-il constitué, depuis la préhistoire jusqu'à nos jours, le territoire d'un urbanisme planifié, quadrillé, uniformisé, et d'une architecture de la démesure ? Comment est-il venu offrir à la volonté humaine une étendue propice à l'expression géométrique d'un ordre social ? Serait-il par excellence l'empire d'une foi absolue dans le pouvoir de l'espace.
Voir plus Voir moins

VILLE ET POUVOIR EN AMERIQUE les formes de l'autorité

@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-7610-4

Sous la direction de

Jérome MONNET

VILLE ET POUVOIR EN AMÉRIQUE Les formes de l'autorité

Série"

Culture

et politique"

Ouvrage publié avec le concours du Plan Urbain (Ministère de l'Équipement) et du Laboratoire "Espace et culture"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"

directeur: Paul CLA VAL, Professeur Université de Paris IV rédaction: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS

titres parus:
Série "Fondements de la géographie culturelle" Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994, 266 p. Paul Claval, Singaravé10u (dir.), Ethnogéographies, 1995, 370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996, 246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Robert Du1au, Jean-Robert Pitte, (dir.), Géographie des odeurs, 1998,231 p. Fabien Chaumard, Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 221 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Les territoires de l'identité (Le territoire, lien ou frontière, t. 1), 1999,317 p.; La nation et le territoire, (Le territoire, lien ou frontière, 1. 2), 1999, 266 p.

Série "Histoire
(1918-1968),

et épistémologie
p.

de la géographie"
française à l'époque classique

Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie
1996,345

Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdou1ay, Modernité et

1997, 284 p.
tradition au Canada,

1997,220 p.

Série "Culture et politique" André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995, 318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996,444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en 1sraël, 1997, 114 p. Anne Gaugue,Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997, 230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997, 316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 390 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998, 271 p.

Jérôme Monnet (dir.), Ville et pouvoir en Amérique: les formes de
190 p.

l'autorité,

1998,

Série "Etudes culturelles et régionales" Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997,313 p. Laurent Vermeersch, La ville nord-américaine et ses fronts d'eau. Vers une définition de la ville moderne, 1998, 206 p. Myriam Houssay-Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Le Cap, ville Sud-Africaine, 1998, 276 p., à paraître. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1998, à paraître.

photo de couverture: Buenos Aires, Palacio Barolo (cliché de Guénola Capron)

TABLE DES MATIERES

Introduction. La ville, le pouvoir, l'Amérique: "créations humaines, cosmiques comme le soleil, la lune et les étoiles", par Jérôme MONNET 1. Du haut des pyramides mayas. Archéologie, architecture et pouvoir: une perspective comparative, par Charlotte ARNAULD La place dans les andes anciennes. Le contrôle des espaces ouverts dans les villes précolombiennes, par Jerry D. MOORE La place dans la ville latino-américaine. Changements sens et de fonction des lieux publics, par Graciela ZUPP A Le centre commercial. La transposition du post-modernisme architectural et urbain à Buenos Aires, par Guénola CAPRON Temple, palais ou entrepôt? La centralisation du pouvoir dans le Pérou préhistorique, par Thomas et Shelia POZORSKI La Bourse de commerce. Représentation de l'ordre bourgeois à lafin du XIxe siècle en Argentine, par Oscar VIDELA Le centre des affaires (I). L'A venida Pau lista, siège du pouvoir financier et industriel à sao Paulo et au Brésil, par Paul MANOR Le centre des affaires (II). Les mutations des sièges sociaux aux Etats- Unis, par Claude MANZAGOL Le centre historique. San Telmo à Buenos Aires: une illusion urbaine à vendre? par Oscar GRILLO et Monica LACARRIEU La rue. Un lieu de pouvoir en Amérique latine?
par René de MAXIMY.

9

15

2. 3.

35

de 51

4.
5.

67

87

6.
7. 8.

111

125

.143

9.
10.

153

. . . .. . . .. . .. . . .. . . . .. .. . .. .. .. . .. . . . . .. .. . .. .. .. . .. .. .. . . .. .. . . ..177

Bibliographie générale Table des illustrations Index des auteurs

.185 .187 .189

Introduction

LA VILLE, LE POUVOIR, L'AMERIQUE: "créations humaines, cosmiques comme le soleil, la lune et les étoiles"
Jérôme MONNET

Pour notre civilisation, depuis ses origines gréco-romaines, la ville est intrinsèquement liée au pouvoir: la politique et les citoyens modernes viennent de la polis et de la civis antiques. L'Occident a toujours considéré que les sociétés non urbaines n'étaient pas des "civilisations", que l'absence conjuguée de la Ville et de l'Etat était la preuve d'une culture "primitive". Aujourd'hui, la ville est un objet matériel qui sert communément à évoquer la réalité immatérielle du pouvoir, comme en témoigne le tic journalistique qui consiste à désigner un gouvernement par le nom de la ville où il siège: "Washington a réfuté les arguments de Bagdad". Dans ce cadre, pouvons-nous faire l'hypothèse d'une dimension américaine de la relation ville-pouvoir? L'Amérique, c'est à la fois le laboratoire de la modernité et l'expérience de l'altérité, le lieu où "l'occidentalisation" du monde commence, en même temps que l'Occident identifie (avec difficulté) qu'il existe dans le Monde des civilisations dont les fondements sont radicalement différents et qui sont totalement étrangères à son histoire (à la différence du si bien nommé "Proche-Orient"). En entrant dans Tenochtitlan, la métropole aztèque, ou dans Cuzco, la capitale inca, comme dans d'autres sites, les conquistadores sont à la fois saisis par l'évidence qu'il s'agit là de villes (de très grandes villes même, comme ils s'en étonnent dans leur correspondance) et stupéfaits par les immenses différences que voile à peine cette évidence. Lorsqu'il fut question d'identifier et de reconnaître l'Etat, ils virent parfois dans leurs interlocuteurs des "empereurs", des "rois", des "princes" ou de simples "chefs", établissant les hiérarchies à leur portée pour négocier légitimement une reddition ou une inféodation. Naguère comme aujourd'hui, les "Occidentaux" se sont servis de la ville pour qualifier le pouvoir et identifier l'Etat, et vice-versa. Une grande, forte et belle ville nous a toujours paru l'indice d'une puissance supérieure, une claire hiérarchie urbaine nous semble devoir

9

accompagner la centralisation du pouvoir. Dès l'abord, et jusqu'à nos jours, on a identifié les "Empires" aztèque et inca par la correspondance visible entre un homme, une capitale et son aire d'influence. Ailleurs en revanche, les architectures monumentales ont donné lieu, des premiers explorateurs aux savants d'aujourd'hui, à maintes spéculations sur leur caractère urbain et sur la nature du pouvoir qui avait permis leur érection. Ainsi, les entités politico-urbaines mayas ont longtemps posé des problèmes d'identification; il fallut les comparer aux "cités-états" de la Grèce classique pour les faire admettre dans les civilisations supérieures, aux côtés des "empires" centralisés suivant le "modèle" romain antique. Des sociétés complexes du sud-ouest du Canada à celles du pays tupi-guarani aux confins brésiliens, paraguayens et argentins, nombreux sont les cas qui soulevèrent, et soulèvent encore, bien des interrogations de ce genre, comme en témoignent les deux exemples suivants. D'une part, lorsque les conquistadores ne pouvaient concevoir de qualifier d'une manière "européenne" le détenteur d'un pouvoir qui ne semblait pas mériter cette dignité, ils le désignaient comme un cacique, mot d'origine caraïbe qui connut ensuite une belle fortune. D'autre part, certains sites antiques de l'Arido-Amérique (nord du Mexique et sud-ouest des EtatsUnis) furent dénommés par les colons espagnols Casas Grandes ("Grandes Maisons"), indiquant ainsi leur doute quant au caractère urbain de ces agglomérations. On retrouvera ici ces débats scientifiques sur la nature de la ville et du pouvoir dans les villes antiques, de la Méso-Amérique aux Andes, et sur leurs relations dans le monde moderne, des Etats-Unis à l'Argentine. Un chapitre fait ainsi allusion aux populations rurales indigènes qui investirent une ville d'Equateur pour se faire entendre du pouvoir, écho du début de l'insurrection néo-zapatiste contre le régime mexicain dans le Chiapas, symbolisé par la "prise" de la ville de San Cristobal de Las Casas, e, Ie 1 janvier 1994. Pour dénouer l'écheveau des relations Ville-Pou voir-Amérique, nous pouvons suivre certaines des pistes ouvertes par un architecte américain emblématique de la première moitié du XX" siècle: Frank Lloyd Wright. Parlant des constructions précolombiennes, il disait dans son Testamentl :

I. "Those great American abstractions were all earth-architectures: gigantic masses of masonry raised up on great stone-paved terrain, all planned as one mountain, one vast plateau lying there or made into great mountain ranges themselves; those vast areas of paved earth walled in by stone construction. These were human creations, cosmic as sun, moon, and stars! Nature? Yes, but the nature of the human being as he was, then. Entity even more cosmic had not yet been born." Cité dans: Smith, Kathryn, 1992, Frank Lloyd Wright. Hollyhock House and Olive Hill, New York, Rizzoli, p. 43. 10

"Ces grandes abstractions américaines étaient des architectures toutes terriennes: gigantesques masses de maçonnerie érigées sur de vastes terrains pavés de pierre, conçues comme une seule montagne, comme un grand plateau étendu là, ou construites comme autant de chaînes de haute montagne; vastes étendues de terre pavée enceintes de constructions de pierre. C'étaient des créations humaines, cosmiques comme le soleil, la lune et les étoiles! La Nature? Oui, mais celle de l'être humain tel qu'il était, alors. Une entité encore plus cosmique n'est pas encore née." (Frank Lloyd Wright, 1957, p. 111)

Retenons ici deux aspects des propos de Wright; 1) Il représente l'architecture et l'urbanisme précolombiens comme des actes humains héroïques s'insérant harmonieusement dans l'ordre de la Nature et de l'Univers. Ainsi les créations humaines deviennent-elles "cosmiques comme le soleil, la lune et les étoiles". Sans doute Frank Lloyd Wright fait-il allusion ici à la légende aztèque du Cinquième Soleil (le cinquième temps de l'Univers), étroitement liée au site des énormes pyramides de Teotihuacan ("le lieu où ont été créés les dieux", selon une vieille interprétation de la toponymie nahuatl). Cette ville, qui n'était plus que ruines à l'époque aztèque, était alors considérée comme le témoignage matériel de l'origine et de l'ordre de notre Monde, la réplique du Cosmos créé par le premier (auto-) sacrifice, celui du Dieu difforme, pour donner leur premier élan... au soleil, à la lune et aux étoiles! Cette dimension de l'urbanisme américain jusqu'à nos jours traduit une volonté constante de faire de la ville la réplique et/ou le modèle de l'ordre du monde. 2) Wright exprime sa foi dans le pouvoir de la forme, dans la capacité de la matière et de l'espace à exercer un pouvoir, à réaliser (rendre réelle) une puissance, à créer du temps, par la récupération des anciens prestiges, la réactualisation des formes, l'invention du patrimoine, tout ce qui inspire au présent l'idée que le passé, loin d'avoir expiré, est une force vivante avec laquelle, ou contre laquelle, il faut agir. C'est cela qu'explore cet ouvrage, en mettant en perspective l'élaboration et les usages de différents lieux et éléments architecturaux, qui vont des pyramides mayas aux supermarchés aux Etats-Unis. Wright lui-même donne l'exemple de ces jeux de correspondance, par exemple lorsqu'il s'inspire des motifs architecturaux mayas classiques pour réaliser entre 1914 et 1924 une maison à Hollywood (cf figure 1). Un objectif de cet ouvrage est donc de mettre en relation les cités antiques et les villes modernes, les anciens temples et les nouveaux gratteciel. Il s'agit de comprendre comment le continent américain en est venu à symboliser, depuis la préhistoire jusqu'à nos jours, le territoire d'un urbanisme planifié, quadrillé, uniformisé, et d'une architecture de la démesure développée dans les volumes les plus simples, pyramides, plates-formes, tours et barres. Peut-on ainsi tisser un lien entre la plus Il

Figure 1 : Une maison maya à Hollywood (Hollyhock House, Olive Hill) (dessin: Eulogio Guzman Acevedo, d'après un original de Frank Lloyd Wright, 1919)

volumineuse construction humaine de la planète, la pyramide de Cholula au Mexique, et les gratte-ciel de Manhattan ou Chicago? Entre les axes cruciformes qui structurent les sites précolombiens des aires andines ou mésoaméricaines et la tyrannie de l'angle droit dans les fondations coloniales espagnoles et les villes contemporaines tracées à "l'américaine"? Les Amériques seraient-elles destinées à offrir à la volonté humaine, à travers les âges, une étendue propice à l'expression d'un ordre "géométrisé" ? Ce continent serait-il vraiment par excellence celui de la foi absolue dans l'espace? * * *

Peut~être ne répondra-t-on pas ici complètement à toutes ces questions, dont certaines sont posées depuis longtemps. Mais gageons que l'on y trouvera des éléments originaux pour nourrir la réflexion sur ces trois immenses objets que sont la ville, le pouvoir, l'Amérique. Le propos semble d'autant plus ambitieux que l'Amérique dont il est question ici n'est pas réduite aux Etats-Unis, comme dans l'acception populaire en ce pays ou en Europe, mais s'étend à toutes les Amériques, à l'ensemble du continent américain.

12

Pour relever le défi, nous avons fait le pari du pluralisme. Pluralisme des origines géographiques et des référents culturels d'une part, puisque s'expriment ici des auteurs venus des quatre coins de l'Ancien et du Nouveau Mondez. Pluralisme des perspectives disciplinaires et théoriques d'autre part, car les différents chapitres donnent à voir les démarches d'archéologues, d'historiens, d'anthropologues et de géographes. A l'occasion d'un colloque organisé en 19953, il apparut que la dimension urbaine des relations entre espace et pouvoir méritait une attention spécifique: c'est alors qu'est né le projet du présent ouvrage, chaque contributeur sélectionné étant invité à fournir un chapitre adapté à une problématique particulière4,

2. La traduction a été assurée grâce à une subvention du Plan Urbain (Ministère de l'Equipement). 3. Lieux du pouvoir et pouvoirs du lieu dans les Amériques, Groupe de recherche sur l'Amérique latine, CNRS-Université de Toulouse-Le Mirai!, 27-29 septembre 1995. 4. J'ai réuni d'autres textes suivant des axes différents dans La ville et l'ordre du monde: cosmogonies américaines (à paraître) et dans Espace, temps et pouvoir dans le Nouveau Monde (Paris, Anthropos-Economica, 1996, 460 p.).

13

Chapitre 1

DU HAUT DES PYRAMIDES MAYAS. Archéologie, architecture et pouvoir: une perspective comparative
Charlotte ARNAULD

Introduction S'il existe en archéologie de vastes études comparatives transculturelles traitant de l'architecture domestique (e.g. Blanton, 1994), les architectures liées au pouvoir politique n'ont pas donné lieu à de telles recherches. Or que peut apporter la perspective comparatiste sur cette question, cruciale pour l'archéologue: comment les édifices figurent-ils l'organisation et l'exercice du pouvoir? Cet ouvrage donne l'opportunité assez rare de poser la question de la façon la plus directe: nous partirons ici de données tout à fait cadrées dans le temps et l'espace, en l'occurrence la Méso-Amérique entre 250 et 1520 après J.e. et surtout l'aire maya (cf figure 1), mais en se donnant pour perspective les mondes américains jusqu'à notre époque. A quelles conditions l'analyse comparative peut-elle aider à comprendre comment les architectures anciennes figurent l'organisation et l'exercice du pouvoir? La question est évidemment naïve, de celles qui ouvrent un champ peu exploré si vaste qu'on a toutes chances de s'y perdre sans guère de profit. Pourtant, ce champ est une composante importante de la recherche sur la "culture matérielle", laquelle est au cœur de l'archéologie. Au fond, l'enjeu revient à se demander ce que les objets matériels, immobiliers et mobiliers, anciens (non périssables) ou modernes, reflètent de la culture globale. C'est à partir de cette interrogation, très générale mais fondatrice, que l'archéologue développe son point de vue sur l'architecture et c'est elle qui légitime les questions posées à d'autres disciplines, aussi naïves et risquées soient -elles. Mon intérêt pour le statut des éléments architectoniques dans la recherche archéologique m'est venu au cours d'une recherche sur les bourgades mayas du Postclassique récent (XIIr-XVr siècles) dans les hautes terres du Guatemala. Là, des formes architecturales simples et répétitives ont longtemps été considérés tout au plus comme de bons 15

o "'~

JOOKm --I

Figure J. Carte de l'aire mésoaméricaine texte) (document Ch. Arnauld)

(avec les sites archéologiques

cités dans le

marqueurs chronologiques... jusqu'à ce que de meil1eures connaissances des sociétés mayas et méso-américaines suggèrent que ces formes, aussi frustres soient-elles, pouvaient aussi avoir des significations politiques tout à fait précises, qu'il convient de déchiffrer (Arnauld, 1993, p. 53-54). L'archéologie identifie et interprète ses données nécessairement sur la base de typologies spatio-temporelles qui font appel à la comparaison. Jerry Moore observe qu'il existe trois approches archéologiques de l'architecture (1992, p. 96): la première considère avant tout l'architecture comme la composante la plus visible de toute tradition stylistique, fournissant donc une série de marqueurs pour une société donnée dans un intervalle de temps donné; la deuxième cherche à identifier les fonctions des édifices au moyen des assemblages d'artefacts associés; et la troisième s'intéresse à l'architecture monumentale comme indicateur de l'investissement en travail d'une société donnée, et donc de ses capacités de mobilisation de main-d'œuvre pour des chantiers publics. Sans doute aussi comprise dans la troisième, il faut citer l'approche qui s'intéresse à la technologie de construction et aux matériaux utilisés, en liaison avec l'environnement naturel. Il n'est guère question de théoriser ici un domaine de recherche mal connu, qu'on pourrait situer, au moins de façon traditionnelle, aux confins de l'archéologie, de l'anthropologie politique et de l'histoire de l'art architectural. Mais marquons simplement quelques repères, afin de guider la discussion et de poser au moins clairement les questions. 16

Admettons avec J. Moore que les différentes approches de l'architecture pratiquées par les archéologues reflètent l'existence de plusieurs grands ensembles de facteurs, d'impératifs et de contraintes qui pèsent, dans toute société, sur les choix formels dans l'architecture publique: il y a d'abord tout ce qui relève de la technologie dont disposent les constructeurs et de l'environnement naturel où ils se situent; il y a ensuite leur histoire culturelle, laquelle induit la première approche citée par J. Moore, la stylistique; il y a évidemment leur organisation socio-politique et économique, induisant les deuxième et troisième approches; et il y a aussi, reconnu plus récemment, le déterminant de leur système symbolique, c'est-à-dire la cosmologie, les images et conceptions du monde et de l'Histoire, lesquelles régissent parfois ou souvent la forme des constructions d'ordre politique. On se propose de mettre en jeu ces quatre catégories à travers un bref examen de quelques exemples d'architecture monumentale maya préhispanique, dans l'optique de suggérer - l'ambition est modeste comment les comparaisons à travers le temps et l'espace ne peuvent être fructueuses qu'en respectant ces différents niveaux. On ne prétend ainsi en aucune façon inventer une méthode quelconque, mais tout au plus lancer des interrogations et proposer des pistes dans le cadre du colloque. Pour commencer, il semble que le principal problème que pose l'analyse comparative des architectures politiques relève du décalage temporel qui existe souvent entre l'organisation socio-politique et le système symbolique pour une même société. La première évolue plus vite que le second et pourtant, de l'une et de l'autre les grands édifices du pouvoir politique conservent les empreintes superposées et emmêlées, dans leur propre temporalité de bâtiments en constante dégradation et en continuelle réfection. Il est fréquent que de très vieux édifices abritent les formes les plus nouvelles du pouvoir politique: le respect des lieux spécifiques qu'ils sont devenus semble rendre cette association éternelle. Par contre les Mésoaméricains avaient en quelque sorte annulé les décalages car ils construisaient généralement leurs édifices publics successifs les uns sur les autres: chaque nouveau roi construisait sa pyramide (ou presque), comme si, par la superposition, chacun avait recherché une adéquation aussi parfaite que possible entre son pouvoir et le temps. Dans les grandes capitales, chaque cycle du calendrier se terminait avec l'inauguration d'un nouvel édifice particulier qui lui était dédié. Il Y a dans cette architecture politique mésoaméricaine constamment refaite l'ambition de figurer le monde dans sa totalité, espace et temps, pour y situer un pouvoir d'essence rituelle et magique. Palais et temples mayas Du point de vue de la technologie et de l'environnement, l'architecture maya monumentale représentait une lutte incessante contre l'eau. L'abondance et la longueur des saisons des pluies obligeaient à 17

prévoir dans toute construction et ses espaces attenants, l'évacuation d'écoulements très abondants et la stabilité des remblais internes des substructures (l'expansion/contraction des volumes remblayés et construits est évalué à 15 % entre saison sèche et saison humide, pour la cité de Lamanai (Pendergast, 1988, p. 1655). Les réparations et les travaux d'entretien étaient certainement continuels dans le cœur de toutes les cités mayas, afin de maintenir en bon état la maçonnerie de calcaire et les revêtements protecteurs de stuc peint, mais aussi de rehausser la brillante ordonnance des prestigieux décors dans lesquels se déroulaient les activités politiques et religieuses. Le pouvoir en Mésoamérique a été monopolisé par des groupements lignagers dont les résidences ont donné lieu à des expressions architecturales assez variables. Comparer les palais de Tikal (cf figure 2) et de Palenque (cf figure 3) pour le Classique (250-850 après J.e.) avec ceux de Mayapan (cf figure 4) et de Utatlan (cf figure 5) pour le Postclassique récent (1250-1520) est un exercice sans doute un peu prématuré, en l'état actuel des connaissances, mais déjà suggestif de l'évolution qui a marqué l'organisation socio-politique maya durant ces périodes. Des éléments de continuité existent évidemment: par exemple, les grandes maisons longues de Mayapan et de Utatlan rappellent les longues structures des palais de Tikal et de Palenque; aussi, dans leur majorité (mais pas dans leur totalité), ces résidences de l'élite sont fortement regroupées, comme si le pouvoir politique, tant classique que postclassique, les avait rassemblées là, soit autoritairement soit par l'attrait d'un lieu prestigieux; de fait, on sait par la description de Diego de Landa (vers 1567) que toutes les grandes familles du Yucatan étaient forcées de résider au cœur de Mayapan. Mais on ne dispose pas d'une information aussi claire pour Tikal et Palenque. De quelles familles les "palais" de ces cités étaient-ils les résidences officielles, ou réelles? Du roi et de la noblesse? ou seulement de la famille royale? Dans l'Acropole centrale de Tikal (le principal ensemble de palais au centre), il y a 42 bâtiments dont beaucoup ont plusieurs étages. Il est donc possible qu'au moins dans sa dernière phase, cet ensemble imposant ait été habité par plusieurs familles nobles autour de la famille royale. Les édifices de la cour 6 sont les plus monumentaux et, parmi eux, le palais 46 a été interprété comme l'une des résidences royales de Tikal. Mais seules ses dimensions et sa situation sont à cet égard significatives: en réalité on dispose rarement de données morphologiques, iconographiques ou épigraphiques permettant d'identifier sûrement la résidence royale dans les cités mayas. Mais au juste, ces palais étaient-ils vraiment des résidences? S'agissait-il d'édifices politiques publics, dont les fonctions relevaient des nécessités de la représentation et de la bureaucratie? Certaines pièces comportent bien une banquette qui évoque un trône. Ou bien étaient-ils avant tout les résidences privées du roi, des grands dignitaires et de leurs familles? De nombreux aménagements témoignent indéniablement d'un souci d'intimité et de commodité dans ces édifices. A vrai dire

18