Ville et santé mentale

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Les premières expériences de psychiatrie « de secteur » qui ont eu lieu en France après la deuxième guerre mondiale avaient pour point de départ le rejet de l’asile psychiatrique. En déplaçant les fonctions de refuge au sein de la ville, elles ont modifié le rapport entre ville et projet thérapeutique, en articulant l’offre de soins à une géographie urbaine (hôpital de jour, accueil, prise en charge modulée). Depuis, les mutations urbaines, l’évolution de la psychiatrie, enfin l’ouverture d’un champ de la santé mentale qui interroge la souffrance « sociale », invitent à faire la somme de ces expériences et à engager une nouvelle réflexion sur la ville, grâce au prisme de la santé mentale.
Publié le : lundi 20 juin 2011
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EAN13 : 9782304030600
Nombre de pages : 523
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Ville et santé mentale Sous la direction de
Aurélia Michel
Ville et santé mentale
Projections, politiques, ressources
Collection
« Sciences de la ville »



Éditions Le Manuscrit
Paris
© Couverture : Jean-Baptiste Piranèse, Le Champ de Mars de
l’antique Rome, 1762.
© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-03060-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030600 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03061-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304030617 (livre numérique) Introduction
REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est issu d’une rencontre qui a eu lieu le
29 et 30 mai 2007 à l’Université Paris Diderot, organisé
par le Pôle de Recherches Sciences de la ville. Ce
colloque a pu avoir lieu grâce à l’appui des responsables
du Pôle, Evelyne Cohen et Paul-Laurent Assoun, qui
ont soutenu ce projet dans le cadre de l’axe de
recherche « Ville et sujet ». Je les en remercie vivement,
ainsi que les personnes qui m’ont encouragée et
entourée dans l’organisation du colloque : Danielle
Sivadon, Michel Joubert, Viviane Kovess-Masfety,
Donato Severo. Pour ces derniers, je les remercie
également d’avoir participé au comité scientifique de la
rencontre, avec Catherine Deshayes et Françoise
Gaillard. Pour l’organisation du colloque, j’ai pu
compter sur l’aide de Marcela Garbalena et Gabrielle
Viennet et au plan logistique, sur Marlène Paumard et
Solange Pawou-Molu.
D’autant plus qu’ils sont absents de cet ouvrage, j’en
profite pour remercier les participants du colloque qui
n’ont pas contribué à la publication finale :
PaulLaurent Assoun, Marcela Garbalena, Jean Furtos,
JeanPierre Martin, Sandrine Motamed, André Rougement,
Max Kohn, Roberto Bianco-Lebrun, Caroline Debry,
Thomas Saïas et Tim Greacen.
Les photographies de Samuel Bollendorff* avaient
apporté un éclairage essentiel à la rencontre, tout
comme les films réalisés par Marcelo Masagaõ*. Je les
remercie tous les deux pour avoir donné une troisième
7 Aurélia Michel
dimension graphique à nos échanges, et regrette de
n’avoir pu la concrétiser dans le cadre de ce volume.
Pour leur collaboration comme discutants et
présidents de séance, je remercie également Claire
LevyVroelant, Catherine Vauconsant, Pascal Dibie, Evelyne
Cohen, Paul-Laurent Assoun, Lion Murard, Catherine
Richard, Eva Samuel, et Laurent El-Ghozi, ainsi que
Ann Lovell pour son soutien discret.
L’édition de cet ouvrage a été réalisée avec l’aide de
Marlène Paumard, ainsi que celle de Solange
PawouMolu. Enfin, je souhaite particulièrement remercier
Catherine Richard, qui a permis de donner une suite
scientifique à cette rencontre en impulsant le groupe de
recherche « Ville et santé mentale », et dont les activités
postérieures ont démontré - s’il était besoin - que les
colloques pluridisciplinaires servent à quelque chose. Je
termine donc en évoquant chaleureusement mes
collègues et amis qui se sont lancés dans cette aventure,
Magali Coldefy, Benoit Eyraud, Delphine Moreau,
Pauline Rhenter et Livia Velpry.








* Extraites de l’exposition Silence(s).
* Um pouco mais, ou pouco menos [Un peu plus, un peu moins], réalisé
par Marcelo Masagaõ et Gustavo Steinberg, 17 mn, Brésil 2001 ;
O Zero não é vazio [le zéro n’est pas vide], réalisé par Marcelo
Masagaõ et Andrea Menezes, 56 mn, Brésil, 2004.
8 Introduction
SOMMAIRE

Remerciements ................................................................................ 7
Introduction :
Urbanisme et psychiatrie, une histoire de la ville
par Aurélia Michel ............................................................. 13

PREMIÈRE PARTIE :
DE LA PSYCHIATRIE VERS LA VILLE ....................................... 33
Santé urbaine et psychiatrie :
Seuils, porosité, hybridation, fusion
par Donato Severo ............................................................ 35

Chapitre 1 : psychiatrie et dispositifs spatiaux .................................. 55
De l'asile au secteur : évolution de l'architecture
psychiatrique et de son rapport au territoire dans la
banlieue nord-est de Paris du milieu du dix-neuvième
siècle à nos jours
par Evelyne Lohr ............................................................... 57
Les apports des expériences étrangères pour une approche
géographique de la « désinstitutionalisation» à la française
par Magali Coldefy ............................................................ 73
Les malades mentaux dans la ville vus par les ethnographes
par Livia Velpry ................................................................. 95

Chapitre 2 : pratique psychiatrique et environnement urbain .......... 111
Les transformations de l’intervention psychiatrique dans la
ville au cours du vingtième siècle : de l’hygiène mentale
au secteur, entre politique et éthique
par Nicolas Henckes ....................................................... 113
Soins des Secteurs, modifications du tissu social et avancées
scientifiques
par Philippe Huguelet ..................................................... 139
9 Aurélia Michel
Santé mentale dans la Cité : des recommandations de
l’OMS aux critères concrets de bonnes pratiques
par Jean-Luc Roelandt et Nicolas Daumerie .............. 157

Chapitre 3 : dispositifs pour une psychiatrie dans la ville ................. 181
La santé mentale comme champ politique :
la mobilisation récente d’un groupe d’élus locaux
par Pauline Rhenter ........................................................ 183
La santé mentale, une affaire de tous : L'expérience
développée par le volet santé mentale
de l'Atelier Santé Ville d'Aubervilliers
par Pilar Giraux ............................................................... 205
La reconfiguration de l’action en santé mentale
autour des adolescents
par Isabelle Maillard ....................................................... 225

Chapitre 4 : projeter l’espace du soin dans la ville ............................ 243
Restructuration du centre hospitalier Sainte-Marie
à Clermont-Ferrand
par Bruno Laudat ............................................................ 245

DEUXIÈME PARTIE :
SANTÉ MENTALE ET ENJEUX URBAINS .............................. 269
Vulnérabilités, territoire et démoralisation.
Les problématiques de santé mentale
dans les grandes villes
par Michel Joubert .......................................................... 271

Chapitre 5 : Ville et sujet ................................................................ 293
Les maladies mentales sont-elles plus fréquentes
à la ville ou à la campagne ?
par Viviane Kovess-Masfety ......................................... 295
Urgences mentales, un nouveau sismographe urbain
par Jean-Dominique Leccia ........................................... 307
Ville matrile, ville virile
par Eric Verdier .............................................................. 327



10 Introduction
Chapitre 6 : Troubles dans la ville .................................................. 345
Lignes de faille urbaines : folie, pauvreté et marginalité
à Montréal
par Marcelo Otero, Daphné Morin et Lisandre
Labrecque-Lebeau ........................................................... 347
Intervenir auprès d’autrui dans les territoires de la ville
par Delphine Moreau ...................................................... 385
Quartiers vulnérables, drogues de rue et troubles de
voisinage : actions locales et mobilisations morales
face aux nouveaux troubles urbains
par Michel Joubert ........................................................... 407

Chapitre 7 : Voisinage, Espaces communs et intermédiaires .......... 447
La souffrance psycho-sociale à l’échelle du voisinage
par Benoît Eyraud 449
Cage d’escalier, locaux collectifs résidentiels et hall d’entrée,
quels espaces collectifs, pour quels modèles de société ?
par Amélie Flamand ........................................................ 475
Une stratégie de l’espace commun pour un grand ensemble
[Le Petit Parc de La Courneuve/l’AUC architectes
urbanistes en collaboration avec BASE paysagistes]
par François Decoster ..................................................... 495



11 Introduction
INTRODUCTION :
URBANISME ET PSYCHIATRIE,
UNE HISTOIRE DE LA VILLE

*par Aurélia Michel

En quoi l’analyse des problématiques de la santé
mentale et de la psychiatrie nous ramène à celle de la
ville ? C’est en se penchant sur l’histoire de
l’Association de Santé Mentale du treizième
arrondissement à Paris (ASM13) qu’est apparu l’intérêt
du regard de la psychiatrie dans une science de la ville.
Un programme de recherche sur le treizième
arrondissement, mis en place par le Pôle de recherches
1Sciences de la ville, a permis de rassembler les
matériaux d’une histoire du treizième à travers la lecture
de l’ASM13. Pionnière d’une psychiatrie « hors les
murs », l’ASM13 a fait le projet, depuis sa fondation en
1958, de s’installer en ville, « dans la communauté »,
« dans la cité ». Depuis, elle cumule une somme
d’expériences, cliniques, institutionnelles et humaines,
qui constitue un savoir sur le contexte du treizième
dans toutes ses dimensions matérielles, sociales,
spatiales et symboliques. En cinquante ans, les

* Historienne, Conseil Général de Seine Saint-Denis, Pôle de
recherches Sciences de la ville, Université Paris Diderot 7
1 Le Pôle associe des chercheurs de l’Université Paris Diderot
(Paris 7) et de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture Paris
Val de Seine (ENSA-PVS).
13 Aurélia Michel
praticiens et les équipes ont cherché à s’implanter dans
un environnement, ils en ont analysé les ressorts et se
sont confrontés à ses transformations (Michel 2008). Ils
sont donc porteurs d’une « science de la ville » encore à
extraire.
Pour cela, considérons, avec d’autres, l’histoire de la
psychiatrie comme un curseur d’analyse de la folie et de
sa place dans la société, mais aussi, de la même façon,
de la place de la folie et du trouble dans la ville. Le
parcours d’une psychiatrie asilaire vers la psychiatrie de
secteur, qui se diffuse à partir des années soixante en
France et ailleurs, est celui d’un retour vers la ville et
d’un changement de paradigme sur la folie et la maladie
mentale. On parle aujourd’hui de psychiatrie intégrée
dans la cité (Roleandt, Desmons 2002) : quelle peut être
la signification spatiale de cette intégration ? Comment
se traduit dans ce nouveau contexte spatial et
institutionnel la fonction de refuge propre à la
psychiatrie ?
En outre, la prise en compte d’un environnement
social et spatial complexe autour du patient, celle de la
vulnérabilité du sujet sur le plan social et dans l’espace
social, ont débouché peu à peu sur la notion de santé
mentale. En se référant au champ de la santé mentale,
nous proposons ici de considérer un espace où
s’articulent psychique et social, ainsi que les
gouvernances – médicales, cliniques, institutionnelles,
juridiques, politiques, architecturales – dont il fait
l’objet. En analysant cet espace d’intersections, nous
proposons de produire une connaissance à la fois de la
ville et de la santé mentale.
Les travaux qui ont souhaité mettre en évidence le
lien intrinsèque entre réalité urbaine et psychiatrie, ou
encore les conditions urbaines de la santé mentale, ont
14 Introduction
servi de support à la rencontre qui a eu lieu à
l’Université Paris Diderot en 2007 et dont cet ouvrage
est le fruit : ceux réunis par Michel Joubert (2000)
permettent de raisonner sur un champ de santé mentale
dont la ville et ses agencements constituent un aspect
2incontournable. Les travaux de l’ORSPERE ,
également, ont permis de rapprocher la gouvernance de
la santé mentale de celle de la ville, entendue comme
territoire politique. Enfin, signalons le rapprochement
réalisé entre problématique spatiale et psychiatrique
dans un colloque et l’ouvrage qui en a été tiré :
Architecture et Psychiatrie (Kovess, Severo et al. 2004).
L’enjeu du colloque organisé par le Pôle Sciences de
la Ville en 2007, et l’ambition de cet ouvrage qui en est
issu, est de saisir la ville et ses mutations à travers les
troubles qu’elle accueille ou produit, ainsi que leur prise
en charge. Pour ce faire, il nous faut revenir sur les
relations qu’a entretenues la ville contemporaine avec la
folie d’une part, et sa prise en charge d’autre part,
depuis leur naissance commune au début de l’ère
industrielle.
Fuir la ville
Le début de l’industrialisation et des sciences
médicales modernes convergent, fin dix-huitième et
début dix-neuvième, dans une nébuleuse qui donne
également naissance à la ville contemporaine.
En ce qui concerne le contexte de la naissance de la
psychiatrie, on peut évidemment s’appuyer sur l’analyse
de Michel Foucault et de son histoire de la folie

2 L’Observatoire Régional Rhône-Alpes sur la Souffrance
Psychique en Rapport avec l’Exclusion, dirigé par Jean Furtos et
Christian Laval.
15 Aurélia Michel
(Foucault 1961). Il en ressort schématiquement deux
gestes fondateurs : celui, mythique, de Philippe Pinel à
la Salpêtrière en 1793, qui « libère » les insensés des
criminels, classe et sépare les maladies mentales, et
renonce à la médicamentation pour le « traitement
moral » à travers la relation entre le patient et le
médecin. Le docteur Esquirol, qui prend la suite de
Pinel, réalise le projet de la psychiatrie moderne en
créant les conditions matérielles du classement des
maladies et du traitement moral, c'est-à-dire l’asile.
L’aliénisme, comme on l’appelle dès lors, consiste en un
dispositif, en particulier spatial, pour « trier » les
malades selon leur diagnostic et ainsi les faire accéder
plus efficacement au traitement moral. L’ « asile » est
l’espace refuge dans lequel on peut restituer des
relations sociales harmonieuses, pour les patients entre
eux et surtout avec les soignants. Cet espace dédié se
substitue à un environnement dangereux pour le
malade, éventuellement pour ses congénères si son
trouble est perturbant à son tour.
Quel est, au début du dix-neuvième siècle, cet
environnement dangereux, ce « milieu » perturbateur,
voire pathogène ? Tous les observateurs contemporains
partagent le constat que la ville naissante, par la poussée
industrielle et économique, constitue une sorte de
monstre engendré par une fièvre de l’humanité, et à
laquelle il échappe. C’est d’ailleurs ainsi que l’on
caractérise cette nouvelle ville : c’est ce qui déborde de
ses enceintes « classiques » (Pinol, Walter 2003).
Verrues autour des vieilles villes, faubourgs puants et
misérables, phénomène incontrôlable, la ville devient
laide et dangereuse. On retrouve les récits des premiers
16 Introduction
3médecins hygiénistes , les descriptions de Londres chez
4Charles Dickens , les descriptions de Tocqueville ou
5Engels des faubourgs industriels européens. Tous
s’appliquent à décrire ce que tous cherchent à fuir : les
riches qui s’installent sur les hauteurs aérées, mais
également la pensée sociale, qui, première à prendre
acte des conséquences spatiales de l’économie
industrielle, cherche à élaborer l’espace de l’homme,
hors de la ville. Dans l’utopie sociale, la ville empêche
de penser et c’est ailleurs que l’on pourra bâtir les
espaces dont l’homme – et l’industrie – a besoin. Les
espaces imaginés par Considérant, à partir des idées de
Fourier, mais aussi celui réalisé par Godin dans le
6familistère, sont les espaces de l’harmonie sociale .
Grâce à eux, les relations sociales perdront leur
caractère injuste et conflictuel. Comme dans l’aliénisme,
en agissant sur le milieu, on donne à l’homme le moyen
de se déployer selon sa vraie bonne nature. Or, dans les
deux cas, l’action sur ce milieu est impossible dans la
ville telle qu’elle existe. Celle-ci est le foyer de tous les
dysfonctionnements et tous les dangers. C’est dans une
même réaction au monstre urbain que la psychiatrie et
l’urbanisme s’élaborent. Parallèlement, ils vont faire

3 Guépin, Villermé, et autres cités par Michel Ragon dans RAGON,
M., 1986 : Histoire de l’Architecture et de l’urbanisme, tome 1, Paris,
Seuil.
4 Dans Oliver Twist (1837), David Copperfield (1850), Les Grandes
espérances (1861).
5 TOCQUEVILLE, A., 1982 [1835] : Voyage en Angleterre et en Irlande,
Paris, Gallimard ; ENGELS, F. 1892 : The Condition of the
WorkingClass in England in 1844, London, Swan Sonnenschein & Co.
6 CONSIDÉRANT, V., 1834 : Destinée sociale, et Considérations sociales
sur l'architectonique Paris, Libraires du Palais-Royal ; GODIN, J-B.,
1871 : Solutions sociales, Paris, A. Le Chevalier et Guillaumin et Cie
éditeurs.
17 Aurélia Michel
l’hypothèse d’un travail spatial sur les relations
humaines et projeter un espace qui puisse réaliser le
projet humaniste moderne.
Faire la ville
A partir du milieu du dix-neuvième siècle et
notamment sous l’impulsion de politiques urbaines
d’envergure comme celle d’Haussmann à Paris, la
pensée sociale comme urbaine se fait plus téméraire
face au monstre urbain. Lentement, on s’achemine vers
la prise de conscience que le développement urbain se
confond avec celui de la société et que la ville est à
construire. L’urbanisme moderne, au début du
vingtième siècle, consiste notamment dans la résolution
de faire la ville telle que l’homme en a besoin, grâce aux
moyens techniques désormais à sa disposition (béton
armé, électricité, etc.). Rénover, restructurer,
reconstruire, soigner la ville, l’admettre et non plus la
fuir.
La psychiatrie, elle, est restée coincée à l’asile. Fin
dix-neuvième, des médecins aliénistes commencent à en
dénoncer le dysfonctionnement et s’orientent vers un
nouveau courant qui met l’accent sur la cure plutôt que
sur les fonctions d’enfermement qui avaient perverti le
projet aliéniste, notamment sous le poids croissant des
internés (Fauvel 2004). Ces jeunes psychiatres
cherchent à « ouvrir » le milieu asilaire, et commence
alors tout un processus qui ramène la psychiatrie vers la
ville. Dans les années 1920 et 1930, sous l’impulsion
notamment de la Ligue d’Hygiène Mentale, la
psychiatrie devient une branche importante des
politiques sociales et sanitaires dans les zones populaires
(Henckes 2007). Entre politiques urbaines et politiques
de santé publique, la convergence se saisit aussi à
18 Introduction
travers des personnalités qui les ont animées les unes et
les autres, notamment Henri Sellier et les membres du
Musée Social (Guerrand 2005), figure emblématique de
l’implantation des cités-jardins à Suresnes,
commanditaire de la première « cité » moderne de
Drancy La Muette, et ministre de la Santé sous le Front
Populaire qui applique les premières politiques de santé
publique territorialisée en santé mentale.
Cette trajectoire ici grossièrement résumée, et sur
laquelle il nous faudra revenir, permet toutefois de
mettre en évidence un nouveau rapport à la ville :
l’urbanisme comme la psychiatrie (ou du moins une
partie d’entre elle), ne renonce pas à la ville mais au
contraire s’y attelle. L’un comme l’autre ont admis que
la ville constitue le « milieu » de l’homme. Et désormais,
c’est en transformant ce milieu que le projet
progressiste et humaniste peut se réaliser. Cet espoir va
traverser les politiques publiques pendant trente ans :
celles de l’hygiénisme et de la rénovation urbaine, du
secteur psychiatrique, de la production de logement en
masse.
Atteindre la ville
Peut-on faire la ville ? A la fin des années soixante, et
juste avant que la crise économique ne vienne
définitivement brouiller ces optimismes, on sait déjà
que l’un est l’autre débouche sur un échec. L’urbanisme
des grands ensembles a montré ses faiblesses, comme le
projet d’une santé mentale pour tous a montré ses
limites (Henckes dans ce volume). Effrayés par
l’immense tâche de « soigner » le social (Michel 2009),
les cliniciens se réfugient dans d’autres espaces
intérieurs, celui de la psychanalyse notamment. De
même, le projet de la ville collective se délite dans les
19 Aurélia Michel
politiques d’impulsion à la propriété individuelle
pavillonnaire, rejetant la responsabilité d’un projet
urbain.
Dès lors, avec la crise économique, les politiques
publiques chargées de prendre en charge les
« fractures » et les dysfonctionnements de la société
semblent renoncer à leur mission d’ « intégration » des
exclus, toujours plus nombreux, pour se limiter à celle
d’ « insertion » (Castel 1999). Robert Castel montre bien
comment ce glissement de vocabulaire renvoie à une
incapacité, en temps de crise, des politiques publiques à
intégrer dans une société qui est elle-même en processus
de désintégration. Du coup l’effort des politiques
sociales parait encore plus vain : insérer, mais dans
quoi ? Où est la fameuse société dans laquelle il faudrait
s’insérer ? Comment la trouver, la saisir ? C’est
exactement le moment de naissance en France de
la « politique de la ville », expression qui désigne partout
ailleurs les politiques sociales envers les populations
défavorisées. Le vocabulaire ne trompe pas : une des
particularités des politiques sociales françaises réside
bien dans leur acception spatiale : la grande question,
c’est où se trouve la société. Une vieille réponse : la ville.
Cette tendance se retrouve parfaitement dans
l’urbanisme des années 1980 et début 1990 : la
sauvegarde de la ville pré-moderne, la réhabilitation de
la société village, la nostalgie de la « rue », la ville
disparue ou en voie de disparaître et qu’il faut sauver,
expriment ces tentatives désespérées de saisir ce qui fait
lien, ce qui fait société dans un espace urbain.
Mêmes efforts du côté des politiques sanitaires et
sociales : réinsérer les individus en rupture, ne pas les
couper de leur environnement, mais aussi leur
permettre d’y reconstruire une vie sociale avec leur
20 Introduction
handicap. Oui, mais comment ? qu’est-ce qui fait
« lien » social, lorsque les moyens psychiques pour le
construire se délitent ? Comment réenclencher le
mécanisme des « liens faibles » ? Où se trouve la société,
et où s’y connecter ? Ces questions ont été posées
concrètement par les équipes de psychiatrie du secteur,
qui ont engagé des projets thérapeutiques avec un
savoir empirique sur la ville et le milieu urbain. On
pourrait tirer meilleur parti de ces pratiques et de ce
qu’elles disent de la ville : par exemple, qu’un
supermarché est un endroit qui offre de fortes
« ressources urbaines », selon une directrice d’équipe
dans un secteur psychiatrique parisien. Pour certains
patients psychotiques, il s’agit de pouvoir à la fois y
entrer, y rester, en sortir, sans être obligés d’y engager
un lien quelconque, et pourtant un endroit social où
l’on peut être, se tenir.
Dans les problématiques concrètes posées dans le
champ de la santé mentale – la recherche de logements
pour les usagers de la psychiatrie, la mise en place d’un
projet thérapeutique en milieu urbain, etc., on retrouve
le souci de saisir la ville comme une incarnation des
liens et d’une scène sociale dans laquelle l’individu doit
se situer. Saisir la ville, saisir ce qui fait ville, c’est aussi
une préoccupation des projets urbains les plus récents, à
la fois dans les politiques sociales et urbaines, comme le
suggère le titre de l’ouvrage Faire société : la politique de la
ville aux États-Unis et en France (Donzelot, Mével,
Wyvekens 2003). Ces échos montrent que l’urbanisme
comme la psychiatrie désignent un point crucial dans
notre relation à la ville : après avoir été détestée et
rejetée comme un monstre et une perversion, la ville a
été investie, appropriée pour être maîtrisée et réaliser le
projet humaniste. Aujourd’hui, alors que l’on multiplie
21 Aurélia Michel
les efforts pour la comprendre, la saisir, s’y installer, la
ville continue confusément d’incarner la société. Et,
constat désespérant, elle ne cesse, comme telle,
d’échapper.
Psychiatrie en ville et enjeux urbains de la santé mentale
Le colloque avait pour objectif de se donner de
nouveaux moyens de penser la ville, grâce à la lecture et
à l’expérience de la psychiatrie et de la santé mentale.
Cette posture est fondée sur une réflexion qui fut
cruciale dans l’histoire entremêlée de l’urbanisme et de
la psychiatrie, de la ville et de la folie. Dans le parcours
que nous avons décrit, il faut revenir sur une étape
d’une grande intensité, celle des années soixante, âge
d’or de l’urbanisme moderniste et ébullition autour de la
mise en place du secteur psychiatrique. C’est également
le moment où l’on repense le dispositif hospitalier en
psychiatrie, et que Guy Ferrand et Jean-Paul Roubier,
programmistes pour le Ministère de la Santé, rédigent
7leur rapport proposant un hôpital « urbain » . Saisissant
cette occasion de repenser les rapports entre ville et
psychiatrie, Felix Guattari réunit alors dans un
séminaire de réflexion les principaux acteurs concernés :
psychiatres du secteur et pères de la révolution
psychiatrique d’après guerre, architectes, philosophes,
etc. réagissent au rapport ministériel proposant le
modèle de l’hôpital urbain. Ils produisent alors un
effort exceptionnel pour penser ensemble le contexte
urbain de la société et les enjeux qui en découlent pour

7 L’hôpital psychiatrique dans la cite : programme d’un hôpital psychiatrique
urbain de moins de cent lits, rapport pour le Ministère de la Santé,
reproduit dans la revue Recherches, n°17, « Programmation,
Architecture, Psychiatrie », 1967, Cerfi.
22 Introduction
la psychiatrie. De cet ensemble de textes, regroupés
8dans un numéro de la revue Recherches , la réflexion du
psychiatre Daumézon nous semble des plus éclairantes :

« On peut affirmer que, dans la société de demain,
profondément différente de la nôtre, le trouble mental émergera
sous des aspects que nous ne pouvons prévoir et que le
problème nécessitera des abords nouveaux. Il en résulte
l’obligation pour le psychiatre, d’alerter les édificateurs du
monde moderne afin qu’il soit tenu compte, dans leurs plans,
des nécessités de prévoir une place pour un appareil
psychiatrique. Il s’agit d’une obligation urgente car les plans
s’élaborent maintenant et figeront les choses pour un temps
fort long. C’est l’urbanisme des années qui viennent qui fixera les
modes d’exercices et partant l’existence de la psychiatrie pour un siècle
au moins. »

Plus loin, sur la prévention :

« Pour étudier utilement l’apparition du trouble et pour
pouvoir intervenir efficacement, l’appareil psychiatrique doit
être in situ ; mieux encore, il doit être consubstantiel au réseau
d’institutions qui est l’un des facteurs essentiels de l’existence
du sujet. »

Enfin, troisième mission de la psychiatrie, sur le
soin (entendu comme réduction du trouble mental) :

« Ainsi, ce qui semble pour longtemps encore l’essentiel du
travail psychiatrique est la manipulation des relations. Au reste,
le psychiatre est né au moment où, soit dans l’institution dont il
devenait une des parties, soit dans la relation médecin-malade

8 Recherches, 1967, n° 17, Cerfi.
23 Aurélia Michel
en clientèle, il lui est échu de manier la relation du malade
mental avec l’ambiance. Il importe que nos interlocuteurs se
représentent la nature de ces actions pour leur fournir un cadre
approprié. Souvenons-nous de la proposition de Byon et
Rickmann qui proposent de considérer l’hôpital comme une
sorte de réseau – je crois même qu’ils disent de labyrinthe –
dont les stations sont organisées de façon à offrir aux malades
la possibilité de faire diverses expériences. Le rôle du
thérapeute qui survole l’ensemble est d’amener successivement
le malade d’un point à un autre, selon le projet thérapeutique
qu’il a adopté. La structure de cet espace thérapeutique postule
qu’il ait été mené par un homme de l’art pénétrant les desseins
du psychiatre. » (Daumezon 1967).

En 1967, les auteurs, architectes comme psychiatres,
sont conscients d’avancer à tâtons dans la ville de
demain, dont on ne sait pas encore ni quelle forme elle
va prendre, ni quels seront les effets sur les modes de
vie et leur transformation. On ne sait pas non plus
l’impact qu’aura la mise en place de la psychiatrie de
secteur et son efficacité sur la maladie comme sur la
prévention. On pressent audacieusement que leurs
destins sont liés. Quarante ans après, au moment de ce
colloque, nous en savons plus : sur la ville, sur la
psychiatrie et ses transformations. Comment reprendre
cette réflexion sur les rapports entre ville et psychiatrie ?
Dans une première partie, nous avons rassemblé les
textes qui proposaient de réfléchir, à partir du parcours
de la psychiatrie vers la ville, aux conditions urbaines du
dispositif psychiatrique. Ces termes étant posés dans
l’article introductif de Donato Severo, une langue
commune peut être prise pour trouver des solutions
urbaines à des enjeux psychiatriques.
24 Introduction
Dans un premier chapitre, les auteurs donnent à voir
l’évolution d’un aménagement ou d’une place pour la
folie dans la société urbaine : d’abord, Evelyne Lohr
reprend les dispositifs haussmanniens qui stabilisent la
figure asilaire dans les années 1860 et suivantes, et
montre comment cette figure spatiale bute rapidement
sur ses limites psychiatriques plus qu’architecturales.
Alors que déjà des psychiatres sont engagées sur la voie
d’une thérapie en « milieu ouvert », l’asile ne peut
évoluer formellement que dans le sens de la ségrégation.
L’évolution des dispositifs psychiatriques, et d’une
certaine façon, la place que la ville fait à la psychiatrie et
la folie, sont l’objet d’analyse de Magali Coldefy, qui
rend compte, grâce à une comparaison européenne, de
modèles géographiques qui vont conditionner la
question de la désinstitutionnalisation depuis les années
soixante. C’est ce dernier processus qui rend visibles les
fous dans la ville, notamment aux Etats-Unis dans les
années soixante-dix et quatre-vingts. Le phénomène
donne lieu à des analyses anthropologiques importantes
restituées par Livia Velpry, qui nous permettent
d’appréhender la désinstitutionnalisation comme une
redistribution des places soumise à une régulation par
les espaces urbains.
Le deuxième chapitre s’attache à reconstituer la
démarche de la psychiatrie asilaire vers la psychiatrie
intégrée dans la cité. Grâce à la contribution de Nicolas
Henckes, nous saisissons les enjeux internes et
institutionnelles qui ont agi au cœur de ce processus.
Nous y comprenons également comment
l’ « environnement » ou le caractère in situ de la première
psychiatrie de secteur s’embarrassait peu d’une analyse
de la ville, tandis que l’ « environnement » fait l’objet de
définitions évolutives où l’on ne prend pas
25 Aurélia Michel
nécessairement en compte le critère spatial. Philippe
Huguelet expose la manière dont cet environnement été
pris en compte dans le service psychiatrique de l’hôpital
de Genève, et fait état des pratiques récentes à ce
propos. Enfin, Nicolas Daumerie et Jean-Luc Roelandt,
depuis le secteur psychiatrique de Lille, rassemblent les
conditions et les critères pour faire évoluer le dispositif
psychiatrique vers des systèmes de plus en plus ouverts
et de moins en moins ségrégatifs.
L’ouverture sur la ville, c’est aussi la définition de
nouveaux partenaires et de formes diverses de relais au
sein de la société civile et politique. Le troisième
chapitre réunit diverses expériences dans ce domaine,
qui permet de parler d’un champ institutionnel de santé
mentale : Pauline Rhenter retrace le parcours de
partenariats avec les élus locaux et les municipalités,
parcours qui construit la santé mentale comme un
champ politique, appuyé sur une communauté politique
et territoriale. Un exemple de cette construction est
donné par Pilar Giraux qui revient sur les ateliers
SantéVille d’Aubervilliers depuis l’année 2000. Enfin, dans la
contribution d’Isabelle Maillard, le redéploiement de la
psychiatrie vers d’autres partenaires s’impose par les
caractéristiques du public, ici les adolescents. On y voit
comment le fonctionnement d’un réseau de partenaires
contribue à redistribuer les cartes de l’institution
psychiatrique « hors les murs ».
Enfin, cette première série d’articles s’achève sur la
présentation d’un projet de centre de soins, celui de
Bruno Laudat, situé à Clermont Ferrand, qui donne une
illustration concrète de ce qu’implique de « penser
l’espace psychiatrique » dans les conditions de la ville
contemporaine.

26 Introduction
Ce que la démarche du secteur a mis en évidence,
c’est l’existence d’un champ, plus vaste que celui de la
psychiatrie, dans lequel l’espace social rencontre
l’espace psychique. Dans cette intersection, les
vulnérabilités qui apparaissent, les troubles, suscitent
une prise en charge, un adressage, qu’il n’est pas facile
de déterminer. Les pratiques antérieures et les normes
qui ont jusqu’ici défini le trouble déterminent
aujourd’hui l’organisation de cet espace de la santé
mentale. La condition urbaine de ces espaces sociaux et
de leur articulation avec le psychique fait ici l’objet
d’une deuxième série de contributions. Michel Joubert,
en introduction, éclaire les conditions qui ont obligé à
construire ce nouveau champ, et les enjeux urbains qu’il
soulève.
Dans le cinquième chapitre, les auteurs se
concentrent sur les relations du sujet à la ville, le trouble
navigant sur une ligne qui renvoie systématiquement
l’un à l’autre. Viviane Kovess fait un bilan
épidémiologique qui pose clairement les termes d’une
relation entre condition urbaine et trouble psychique,
pour montrer que les processus sociaux qui
caractérisent les villes sont plus importants que les
conditions strictement spatiales. Jean-Dominique Leccia
travaille à partir de cas cliniques sur la relation que le
sujet entretient avec son espace de vie et comment la
ville constitue un environnement spécifique qui renvoie
le sujet à lui-même, à son trouble ou à sa prise de
repère. C’est également la démarche de Eric Verdier,
qui propose de qualifier cet environnement urbain en
termes de virilité et matrilité.
Le trouble, la façon dont il émerge, dont il est pris en
charge et réadressé à différents acteurs, fait l’objet du
sixième chapitre. Marcelo Otero, Daphné Morin et
27 Aurélia Michel
Lisandre Labrecque-Lebeau analysent le
fonctionnement d’un service spécialisé de police
sanitaire, entre sphère judiciaire et médicale, qui traite à
Montréal de l’ensemble des « troubles » psycho-sociaux
dont les autres services se déchargent. Les frontières du
trouble et la légitimité de sa prise en charge sont
également l’objet de l’article de Delphine Moreau, qui se
penche sur le rôle des proches dans les hospitalisations
d’office. Enfin, Michel Joubert décrit à nouveau un
espace frontière qui fait « émerger » la santé mentale
comme champ, celui des troubles de voisinages dus à la
présence de populations toxicomanes dans un quartier
de Paris. On comprend également à travers ces trois
textes comment se construit, à partir de la prise en
charge des troubles, la communauté politique à laquelle se
référait théoriquement la psychiatrie « dans la
communauté ».
Le voisinage, ses troubles mais surtout l’espace social
qu’il produit, constitue l’objet du dernier chapitre. Que
signifie la vie sociale en milieu urbain ouvert ? Y a-t-il
un espace urbain producteur de socialité ? Quelle
appropriation ou conflit produit-il ? Le texte de Benoit
Eyraud, nous plonge dans les relations de voisinages et
la vie sociale qui s’installe dans l’espace entre chez soi (à
géométrie variable) et l’espace de l’altérité, et montre
comment les troubles de santé mentale résonnent et/ou
sont absorbés dans ces conditions. La définition d’un
espace où le sujet peut s’articuler au social et construire
les conditions d’une altérité fait l’objet de l’article
d’Amélie Flamand, qui revient sur l’historique de la
notion d’espace intermédiaire et sa construction par les
bailleurs sociaux. Elle revient ainsi sur une sorte
d’injonction paradoxale à la socialisation par le
voisinage. Cette fois du point de vue du projecteur,
28 Introduction
François Decoster présente un projet urbain portant sur
la cité des Quatre mille à la Courneuve, qui ont amené
les urbanistes à réfléchir avec les habitants sur la nature
et la fonction des espaces de vie, le prolongement de soi
et la rencontre des autres, dans un contexte de grand
ensemble.
Cet ensemble est déjà riche, il constitue surtout le
point de départ d’une réflexion partagée avec les
professionnels et entre les disciplines. Nous regrettons
de n’avoir pas pu restituer ici la totalité des
communications, ni les images et films qui lors du
colloque ont constitué une part importante de cette
confrontation des pratiques sur l’observation de la ville.
Nous n’avons pas non plus l’opportunité de restituer les
débats qui ont eu lieu, aussi nous proposons de dessiner
ici quatre pistes de recherches qui y ont été discutées et
qui ont fait l’objet de projets postérieurs, grâce à
l’organisation d’un atelier de recherche par le Pôle
9Sciences de la ville (2008-2009) .
Premier élément, l’optique du colloque a permis
d’insister à nouveau sur la dimension spatiale du sujet et
de son articulation au social : la place du trouble dans la
ville, la place du soin, mais aussi plus généralement la
place de l’altérité avec les conflits et les possibilités
qu’elle porte en germe, dans l’espace urbain, constituent
une série d’enjeux actuels dont se saisissent à la fois les
architectes et les « projeteurs » d’espace en général, mais
également nous renvoient à la réalité urbaine. La place
de l’hôpital et du soin, par exemple, est largement

9 Ville et santé mentale : atelier de recherche, 2008-2009, Pôle Sciences de
la ville, avec le soutien du GREPH (Université de Lyon 2), et de la
Délégation Interministérielle à la Ville. L’atelier a été organisé par
Magali Coldefy, Benoit Eyraud, Aurélia Michel, Delphine Moreau,
Pauline Rhenter et Livia Velpry.
29 Aurélia Michel
déterminée par les dispositifs existants et les
caractéristiques foncières métropolitaines. La
transformation du dispositif asilaire vers une psychiatrie
en milieu ouvert, amorcée depuis des décennies, n’a pas
encore suffisamment été prise en compte en termes
globaux fonciers et urbains.
Deuxièmement, le colloque a fait surgir un
questionnement sur la notion de milieu. La position
historique de la psychiatrie et de l’urbanisme converge
sur une confusion entre ville et société. Les
conséquences sur les pratiques psychiatriques actuelles
sont encore importantes et pas toujours assumées.
Retracer systématiquement l’importance de cette notion
dans l’évolution de la psychiatrie comme dans celle de
l’urbanisme ou des politiques sociales nous permettrait
de faire apparaître les implicites dans ce paradigme et
les mettre au travail dans le contexte contemporain.
Autre proposition, la notion de trouble apparaît
comme régulatrice et normative, à la fois de l’espace
urbain et de l’espace social. Il parait évident que cette
notion a subi un déplacement, dont la trace nous serait
utile pour comprendre les transferts qui ont
actuellement cours entre sécurité de l’espace urbain et
judiciarisation des troubles de santé mentale.
Enfin, la notion de territoire, utilisée aujourd’hui
pour reconfigurer le dispositif de santé, mais aussi pour
caractériser un ensemble de politiques publiques
localisés, est apparue dans la confrontation des
différents travaux comme un thème à explorer et à
déconstruire pour mettre en évidence les enjeux de
l’utilisation d’un tel concept : s’agit-il d’un raisonnement
en termes d’échelle ? qu’attend-on de la « proximité » ou
du local ? Le territoire peut-il nous permettre de
renvoyer des espaces à des communautés politiques ?
30 Introduction
Ouvrir ces nouvelles pistes de travail, c’est le mérite
de la rencontre qui a eu lieu de ce que nous voulons
restituer ici, en espérant que ce livre serve d’appui à une
réflexion interdisciplinaire et à une première « prise de
langue » entre les professionnels de la psychiatrie, de
l’urbanisme et les chercheurs en sciences humaines.
Bibliographie
CASTEL, R., 1999 : Les métamorphoses de la question
sociale, Paris, Fayard.
DAUMEZON, G., 1967 : « L’institution psychiatrique
dans la cité de demain », Recherches, n°17,
« Programmation, Architecture, Psychiaitrie », p. 19-34.
DONZELOT, J., MÉVEL, C., WYVEKENS, A., 2003 :
Faire société : la politique de la ville aux États-Unis et en
France, Paris, Seuil.
FAUVEL, A. 2007 : « De l’aliénisme à la psychiatrie.
Triomphes et déboires de la médecine de la folie au dix-

neuvième siècle » in BARILLE, C., TRISTRAM, F. (éds), Les
hôpitaux parisiens au dix-neuvième siècle. La naissance de la
santé publique, Paris, Action artistique de la Ville de Paris,
p. 213-224.
FOUCAULT, M., 1961 : Histoire de la folie à l’âge
classique, Paris, Plon.
GUERRAND, R-H., MOISSINAC, C., 2005 : Henri
Sellier, urbaniste et réformateur social, Paris, La Découverte.
HENCKES, N., 2007 : Le nouveau monde de la psychiatrie
française. Les psychiatres, l'Etat et la réforme de l'hôpital
psychiatrique en France de l'après-guerre aux années 1970,
thèse de doctorat sous la dir. de Isabelle Baszanger,
Paris, EHESS.
JOUBERT, M. (dir), 2003 : Santé mentale, ville et violence,
Ramonville Saint-Agne, Eres.
31 Aurélia Michel
KOVESS-MASFETY, V., SEVERO, D., CAUSSE, D.,
PASCAL, J-C. (dir.), 2004 : Architecture et psychiatrie, Paris,
Le Moniteur.
MICHEL, A., 2008 : « Mutations urbaines et
transformation des cultures soignantes en psychiatrie »,
e50 Congrès de l’Association des Sociologues de Langue
Française, CR « Sociologie de la Santé », Istanbul.
PINOL, J-L., WALTER, F., 2003 : « La ville
contemporaine », in PINOL, J-L. (dir) : Histoire de l’Europe
urbaine, tome 2, Paris, Seuil.
ROELANDT, J-L., DESMONS P. 2002 : Manuel de
psychiatrie citoyenne. L’avenir d’une désillusion, Paris, Editions
In Press.
32 Introduction
PREMIÈRE PARTIE


DE LA PSYCHIATRIE VERS LA VILLE

33 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
SANTÉ URBAINE ET PSYCHIATRIE :
SEUILS, POROSITÉ, HYBRIDATION, FUSION
10
*par Donato Severo


Depuis une dizaine d’années, la santé se repositionne
au cœur de la problématique de la ville de la protection
et de la réhabilitation de l’environnement. L’alarme du
public pour sa santé et son environnement, perçus
comme menacés par le développement technologique,
ses conséquences socio-économiques et écologiques,
exercent une demande sociale considérable sur les
décideurs et les acteurs de la vie économique et sociale.
L’Organisation Mondiale de la Santé, fondée à Genève,
établit différents stades dans la notion de Santé : le
premier, l’absence de la maladie, passe par la guérison et
la prévention. Le deuxième, la pleine capacité
fonctionnelle et l’intégrité mentale et physique, dépend
d’un environnement adéquat. Le troisième, le confort,
trouve aussi des implications directes dans l’habitat.
Tous ces stades ensemble participent d’un état de
bienêtre.
Depuis longtemps déjà, le diagnostic médical décrit
et analyse les symptômes pathologiques en fonction
d’agressions externes liées aux modes de vie des
patients et à l’influence d’agents pathogènes

* Historien, Architecte, ENSA-PVS

35 Donato Severo
spécifiquement liés aux conditions environnementales.
Aujourd’hui, la reconnaissance généralisée de ce
« conditionnement » environnemental confère à la
notion de santé un sens nouveau. Le rêve d’une santé
parfaite se mesure à notre environnement. Les
« forces » de l’environnement sont à la fois ce qui
domine et ce qui envenime (Cahiers de la Cambre,
2005). Du point de vue de l’individu, la qualité
environnementale se mesure à partir d’un état sanitaire
moyen, qui s’évalue notamment par l’absence de
maladie. Mais dans le cadre des notions de bien-être et
de qualité de vie, la santé s’évalue essentiellement à
l’aune des comportements individuels (dont des
indicateurs sont les pratiques sanitaires, par exemple le
sport) et des capacités sociales de sa prise en charge
(dont les indicateurs sont : les services sanitaires, les
ambulatoires par exemple).
Hygiène
L’hygiène est à la fois un principe d’organisation
urbaine et un principe de responsabilité individuelle.
L’hygiène est devenue une codification intériorisée et
banalisée des comportements individuels lorsque la
médecine a su généraliser des comportements défensifs
utiles contre l’agresseur microbien. Mais le danger
aujourd’hui s’est hyper complexifié. Les attitudes
défensives relèvent certes d’un choix de vie et de
pratiques sanitaires positives, mais aussi d’une
possibilité de recourir aux soins, sous forme de services
offerts ou vendus, et d’une technicité accrue de la
surveillance ou de l’alerte. La prise de conscience
nouvelle de la condition de la santé urbaine et de
l’environnement implique d’identifier et de spécifier la
modalité sanitaire face à un système de plus en plus
36 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
sophistiqué de la surveillance et de la prévention.
L’approche sanitaire est entendue comme un ensemble
de questions relatives aux pratiques et aux
comportements sanitaires, à l’accès aux soins, à l’offre
de soins, dans la dimension territoriale. La dimension
territoriale a une acception large (géographique,
politique, culturelle, administrative, etc.) et recouvre de
ce fait un système de descripteurs varié.
La problématique de la santé face aux défis que nous
pose notre nouvelle condition environnementale
désigne des interfaces pertinentes. Quels sont les
facteurs sanitaires et environnementaux qui déterminent
et/ou influencent la condition urbaine et domiciliaire
contemporaine ? Comment établir un équilibre
harmonieux entre l’homme, son habitat et ses pratiques
domiciliaires et la nature qui l’entoure ? Ces
questionnements appellent au renouvellement des
méthodes de projet vers de nouvelles interprétations du
« bien-être », et de nouveaux équilibres entre conditions
matérielles et immatérielles, valeurs fonctionnelles et
significations de l’habitat. Les facteurs, et les besoins,
qui s’expriment dans l’habiter sont évolutifs,
directement fonction des changements de conditions de
vie. Ce caractère évolutif est accentué par les profonds
changements, dans l’espace d’une génération, de la
structure des relations entre sphère privée et sphère
publique. Les articulations sont complexes, les
emboîtements nombreux, les mouvements permanents,
rendant imprécis le jeu de frontières entre les espaces
intimes, privés, publics, et les services qui les irriguent.
Domicile et environnement
Les lieux où on habite sont multiformes,
multifonctions, ils orientent le cours de notre vie, et ils
37 Donato Severo
portent la marque, l’empreinte que nous y laissons.
Nous parlons de domicile et plus globalement de
domiciliation, qui concerne la domus plus que la
propriété (haber). Une certaine pratique : la domesticité.
La notion de « domiciliation » recouvre ce que l’on
entend généralement par « pratique d’habiter », sachant
que ces pratiques ont depuis un certain temps débordé
les limites traditionnelles du logement. Tous ces lieux, à
quelque échelle qu’on les considère, sont aménagés (ou
préservés, ce qui est une forme d’aménagement) pour
que la collectivité (ou l’individu) qui les occupe s’y sente
sinon bien, au moins en conformité avec ses activités,
privées et professionnelles. Ainsi la domiciliation
représente une des formes majeures « d’être au
monde », définissant une forme de dépendance et de
réciprocité complexe, dont les composantes sociales,
matérielles et naturelles tissent des relations en
transformation quasi permanente. Notre
environnement construit (l’architecture, la ville et le
territoire) porte la marque de la façon dont les sociétés
humaines a conçu et interprété la relation entre leur
aspiration naturelle au « bien-être » et les conditions
physiques, matérielles de sa réalisation.
Nature, espaces, artifices : une part non négligeable
de « ce tout » a été plus ou moins transformé par
l’homme depuis les siècles. Les mouvements
hygiénistes, les normes sanitaires édictées dés le
lendemain de la première guerre mondiale, les célèbres
manifestes expérimentaux du fonctionnalisme, les
grandes opérations de la reconstruction, la mise en
place des documents techniques normalisés, les
innombrables dispositifs de certification qui génèrent
aujourd’hui trois fois plus de papier en volume que les
seuls plans nécessaires à l’édification : tout cela
38 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
témoigne de l’intensité des relations entre santé et
urbanité.
Les métaphores de l’hôpital psychiatrique
« S’il est une proposition incontestable, c’est que
l’aliéné est un malade (…) dont l’état ne peut être
apprécié que par le médecin qui l’observe, le traite et
passe sa vie avec lui. Il est impossible, en effet, que ce
directeur du second théâtre des misères humaines, qui
ne quitte pas la scène et ses coulisses, ne connaisse à
fond tous les faits et gestes de l’acteur qu’il a sans cesse
11sous les yeux. » Au dix-neuvième siècle, le médecin
Brierre de Boismont et d’autres posent les principes
d’une métaphore, celle de l’hôpital psychiatrique
comme théâtre : les maisons de fous sont des théâtres
que le regard de l’aliéniste dispose de telle manière que
rien ne peut lui rester caché. Dans cette riche
métaphore, l’aliéné – propre acteur de sa folie – est
imaginé comme « distant de lui-même, investi d’un rôle
qui n’est pas le sien, mais doté peut-être, jusqu’à un
certain point, d’une conscience de son propre
jeu. » (Rigoli 2001, p. 59). Dans cette logique, Dieu est
le « directeur » du premier « théâtre » et l’aliéniste celui
du second, dans lequel il exerce son incessante
dramaturgie. Dès lors que l’on examine le fou hors du
monde, « sur un théâtre plus restreint », sa maladie
apparaît avec la force de l’évidence. Une théâtralité
inhérente à la folie légitime, ainsi les scènes
thérapeutiques dont Pinel tente régulièrement

11 BRIERRE DE BOISMONT, A.J.F., 1863 : « De la responsabilité
légale des aliénés », Annales d’hygiène publique et de médecine légale,
e2 série, t. XX, Paris, p. 365.

39 Donato Severo
« l’épreuve », à la recherche d’un expédient « moral » qui
puisse réorienter le fou sur le chemin de la raison :
reconstruction scénique du délire pour en corriger le
cours, apartés astucieux pour désamorcer une crise
(Rigoli 2001, p. 59).
A travers l’histoire, les figures métaphoriques de
l’hôpital psychiatrique sont très hétérogènes. L’hôpital
psychiatrique est tour à tour théâtre, prison, ferme,
hôtel, chartreuse, communauté idéale, lieu adapté
d’intégration, ou, même, village de vacances. La liste
n’est pas exhaustive, et certainement d’autres définitions
ont été omises. Entre ces différentes figures
métaphoriques de l’hôpital psychiatrique et la typologie
architecturale de l’espace il n’y a pas nécessairement
correspondance. Les relations peuvent être très variées.
Ainsi ces métaphores n’ont-elles pas nécessairement
généré des conséquences sur l’organisation de l’espace
psychiatrique. Pour mieux comprendre les relations
entre figures métaphoriques et espace psychiatrique il
est indispensable de situer la nature et l’évolution
historique des lieux de soins de la psychiatrie. Quelle a
été l’évolution spécifique de l’architecture psychiatrique
et de la relation de l’hôpital psychiatrique à la ville et au
territoire ? On peut affirmer de façon générale que
l’histoire des lieux de soins psychiatriques, comme
l’histoire de l’architecture hospitalière, est liée aux
grandes transformations de la structure de la ville et du
territoire.
Ces transformations sont caractérisées, de manière
schématique, par trois grandes époques : la ville
préindustrielle (la ville ancienne jusqu’au dix-septième
siècle) ; la naissance et le développement de la ville
moderne industrielle qui couvre la deuxième partie du
dix-septième siècle et se prolonge jusqu’aux années
40 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
1970 ; la condition contemporaine qu’on peut
synthétiquement définir comme l’époque du continuum
urbanisé du territoire, le phénomène que l’urbaniste
italien Bernardo Secchi a nommé la città diffusa, la ville
diffuse. A ces grandes modifications des époques de la
ville, correspondent les modèles culturels et les projets
médicaux qui déterminent les principes d’implantations
et les différentes typologies des lieux de soins et des
lieux psychiatriques. S’agissant du principe
d’implantation des bâtiments hospitaliers et
psychiatriques on peut identifier facilement un double
mouvement : premièrement, de l’intra-muros vers
l’extramuros (à partir du dix-huitième siècle), où l’hôpital
psychiatrique, situé au cœur même de la ville ancienne,
est déplacé hors de la ville, deuxièmement, de
l’extramuros à l’intra-muros, où après une période d’isolement
hors de la ville, les lieux de soins réintègrent l’habitat et
la ville contemporaine.
Aujourd’hui s’amorce la fin annoncée des hôpitaux
psychiatriques et le choix délibéré des petites structures
d’hospitalisation au cœur de la ville. Ainsi, un
redéploiement progressif de ces structures au plus près
de la population s’opère avec la disparition à terme des
structures d’hospitalisation éloignées du bassin de vie
des patients. En Angleterre, en Italie, en Espagne en
Suisse, dans les pays scandinaves, le temps des grands
ensembles psychiatriques semble révolu. Les hôpitaux
psychiatriques ferment peu à peu, et des unités
d’hospitalisation sont créées dans la ville. Quelles sont
les raisons profondes de ce double mouvement
historique ?
41 Donato Severo
Déplacement
La réorganisation de l’espace psychiatrique
s’accompagne du déplacement en dehors de la ville.
Autour de l’asile d’aliénés, structure désormais dotée
d’une définition architecturale autonome, s’étend le
cordon sanitaire, s’interpose un mur, un parc, une large
zone vide qui le sépare de l’agglomération urbaine.
Après le « grand renfermement » des dix-septième et du
dix-huitième siècles, on assiste au grand déplacement à
partir de la fin du dix-huitième et dix-neuvième siècles.
Une période caractérisée par des contradictions aiguës
et par de nouvelles approches méthodologiques de
l’urbanisme et de l’architecture qui essayent de
neutraliser les effets socialement déstabilisants de la ville
industrielle. A cette époque, l’aménagement de la ville et
du territoire génère nombre de nouveautés :
l’engouement pour les parcs urbains, le mouvement
pour l’housing, les cités-jardins, le perfectionnement des
règlements hygiéniques et sanitaires, les théories
historicistes de l’esthétique urbaine, la maturation des
techniques d’élaboration des plans d’agrandissements
des villes, l’économie urbaine.
La séparation entre les différentes parties du
territoire affirme le principe de la spécialisation
fonctionnelle. Une partie des équipements est décentrée
(l’hôpital, le cimetière, les aqueducs, les prisons, etc.).
Dans ce contexte, trois motivations fondamentales ont
conduit à la localisation de l’hôpital extra-muros : les
coûts croissants des terrains ; la nécessité d’isoler des
malades pour éviter les infections ; le rapprochement
avec la nature et le paysage, pour le bienfait qu’ils
apportent à la guérison. Tout comme pour l’utopie de la
cité-jardin, il y a à la base de la réalisation de ces
modèles l’idée d’une communauté spatiale équilibrée et
42 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
« différente » de la ville existante. Une sorte d’idéologie
de retour à la nature émerge à cette époque. Les thèmes
récurrents sont alors : la fusion entre ville et campagne ;
l’équilibre entre production agricole et industrielle ; les
bienfaits de l’environnement et de l’esthétique du
paysage pour la santé du corps et pour l’équilibre de
l’esprit ; la coopération collective équilibrée par la privacy
de la maison individuelle. Louis Bovet, aliéniste suisse,
écrit en 1848 à ce propos : « Les sensations extérieures
constituent en quelque sorte le milieu hygiénique du
traitement moral… Les idées tendent à s’harmoniser
avec les impressions apportées à l’âme par les sens :
l’influence de ces dernières ne peut donc être négligée
dans le traitement des maladies mentales… L’Asile doit
être donc favorisé par une nature propre à inspirer à ses
12habitants le calme, la confiance et la sérénité. »
Locus amoenus
Le mythe de la ville à la campagne et de la campagne
dans la ville est très ancien. Il correspond à l’invention
de la Villa, mythe littéraire présent dans le Locus amoenus
des textes de la Rome républicaine de De Vita Rustica de
Caton, et les ouvrages de Varron, Pline le jeune, et
Sénèque (Schneider 1828, Tagliolini 1988). Comme l’a
écrit l’historien James Ackerman : « Le contenu de
l’idéologie de la Villa a ses racines dans la dichotomie
entre la campagne et la ville : les vertus et les plaisirs de
la première deviennent les antithèses des vices et des
défauts de l’autre. » (Ackerman 1985). La littérature est
la principale source des mythes idéologiques ; pour
cette raison l’idée de la Villa a été influencée par la

12 BOVET, L., 1848 : Notice sur la maison de santé de Préfargier, Canton
de Neuchâtel, Neuchâtel, Imp. Henry Wolfarth, p. 3-4.
43 Donato Severo
poésie et par la prose. La description que fait Pline le
jeune de sa Villa en Toscane, à l’époque de la Rome
ancienne, établit l’antithèse ruralité-urbanité et devient
le texte de référence pendant une vingtaine de siècles de
cette idéologie.
Pline le jeune est la référence des Académies de la
Renaissance florentine et de Palladio qui au seizième
siècle décrira le bienfait de la Villa du point de vue
architectural. « La nature assujettie à la maison et la
maison assujettie à la nature », seront les références des
mouvements de l’Arcadie et en France du dix-huitième
siècle et des écrits de l’Abbé Delille (1770) et de Racine
(1755), ou, dans un autre contexte, de la réflexion
philosophique des écrits de Jean-Jacques Rousseau. La
description faite par Voltaire du jardin de Ferney
devient un exemple idéal de la complémentarité entre
nature assujettie et le naturel sauvage, le paysage
composé dans le beau désordre de la peinture de
Hubert Robert. Ce mythe littéraire et philosophique,
avant qu’architectural et urbain, alimente une
dialectique entre ville et campagne.
La pénétration formelle de la forma urbis dans la
campagne se conjugue avec l’idée de la nécessité du
jardin ou du parc urbain, vraie-fausse campagne dans le
tissu de la ville. L’Abbé Laugier, théoricien de
l’architecture, dans Essai sur l’architecture en 1753, écrit :
« Il faut considérer une ville comme une forêt. Et la
beauté conforme la ville et la forêt… » et il ajoute à
propos des bâtiments pour l’habitation en général : « La
santé souffre toujours d’un air malsain (…) Une vue
13triste entretient ou fait naître la mélancolie. » Dès la fin
du dix-huitième siècle une doctrine amènera les asiles

13 LAUGIER, M.A., 1755 : Essai sur l’architecture, Paris, p.139.
44 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
dans des sites campagnards et isolés, et s’avérera
durable : « Il faut qu’il règne dans ces lieux [les asiles] un
air pur, et que l’eau y soit salubre, ces précautions sont
d’autant plus essentielles, que la plupart des insensés
prennent fort peu d’aliments, et ne se nourrissent, pour
14ainsi dire, que d’air et d’eau ».
Hygiénisme et fonctionnalisme
A la fin du dix-huitième siècle, des médecins comme
Jacques Tenon et des philosophes comme Rousseau
dénoncent l’hygiène physique et morale déplorable des
grandes villes. Ils imaginent des modèles architecturaux,
dominés par l’idée de progrès et volontairement
orientés vers l’avenir. Ces conceptions reprises par les
théories des pré-urbanistes du dix-neuvième siècle
(Owen, Fourier) vont orienter la pensée architecturale
de 1830 à 1975 environ.
Le modèle du phalanstère proposé par Victor
Considérant en 1848 est issu des propriétés de
l’homme-type avec ses besoins et ses penchants natifs,
et donc susceptible de s’appliquer à n’importe quel
groupement humain, en n’importe quel temps et lieu.
Symbole du progrès, l’air, la lumière et l’eau doivent
également être distribués à tous et l’espace est découpé
conformément à une analyse des fonctions humaines.
Un classement rigoureux installe en des lieux distincts
l’habitat, le travail dans ses diverses formes, la culture et
les loisirs.
Le fonctionnalisme et l’hygiénisme du dix-neuvième
et du vingtième siècle introduisent un autre paradigme

14 COLOMBIER, J., DOUBLET, F., 1785 : Instruction sur la manière de
gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les asiles qui leur
sont destinés, Paris, p.11.
45 Donato Severo
de l’espace. La lumière naturelle, l'air, le soleil et
l'hygiène deviennent les facteurs déterminants de
l'architecture. L'histoire de l’hôpital moderne et
particulièrement des hôpitaux pour le traitement de la
tuberculose montrent clairement comment les
nécessités fonctionnelles ont engendré un nouveau type
de bâtiment. La typologie des sanatoriums est issue de
l'établissement thermal, et de l'architecture hôtelière des
premières décennies du siècle. Un des plus importants
partisans et divulgateurs de l'architecture du sanatorium
est Sigfreid Giedion, historien le plus important du
Mouvement Moderne en architecture, avec son ouvrage
Befreites Wohnen (Giedon 1929). Sigfried Giedion
expliquait le nouveau style de vie moderne des années
vingt avant de le transposer dans l'architecture. Pour
cela, des photographies de sanatoriums situés à Davos
lui ont servi d'exemples. Formée d'une série de slogans
et de photomontages, l’œuvre Befreites Whonen est
clairement dans le courant de l'américanisme qui a
animé l'avant-garde architecturale en Allemagne, en
France et en Russie et qui a nourri les rapports entre la
production industrielle et l'architecture moderne.
La capture du soleil
On peut considérer l'héliothérapie comme une des
racines de l’hôpital moderne. Cette nouvelle thérapie
exigeait l'installation de vérandas de cure devant les
chambres des patients, afin que l'on puisse y traiter les
malades de tuberculose, et d’autres maladies
pulmonaires. Les normes concernant les établissements
pour cures de soleil sont publiées à Saint-Moritz en
1917 par le Docteur Oscar Bernhard :

46 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
« L'héliothérapie réclame des bâtiments de forme
particulière. Chaque rayon de lumière que nous envoie le ciel
doit pouvoir être exploité. Une clinique d'ensoleillement doit
être si possible bâtie à l'abri du vent, dans un site exempt de
poussière et au calme, avec une façade complètement orientée
15au sud, de préférence sur une pente. »

Pendant le développement des sanatoriums, des
années 1920-1930, la signification médicale de
l'héliothérapie qui allait au-delà du traitement de la
tuberculose, servit de trait d'union avec l'hôpital
moderne. Etablissement de traitement fondé sur
l'hygiène, et sur les principes fonctionnalistes, le
sanatorium était devenu le modèle de l'ensemble
hospitalier moderne.
Transparence
Le modèle de cette architecture est la transparence.
Les historiens de l’architecture Colin Rowe et Robert
Slutzky ont expliqué dans un essai des années 1960
resté fameux (Rowe, Slutzky 1963) la profonde
différence entre la transparence littéraire et la
transparence phénoménologique. La transparence
littéraire est une qualité physique de la matière, comme
dans une grille métallique ou un curtain-wall. La
transparence phénoménologique, selon cette distinction
qui se réfère à la recherche de Moholy-Nagy, est une
superposition de formes que transcendent les
déterminations de l’espace et du temps. Elles
transforment des singularités insignifiantes en

15 BERNHARD, O., 1917 : Sannenlichtbehandlung in der chirurgie,
Stuttgart, p.179.

47 Donato Severo
complexité riche de significations (Moholy-Nagy 1947,
p. 188). Ainsi les grands maîtres du Mouvement
Moderne de l’architecture des années 1920 et 1930
s’intéressent à la manière dont on peut capturer la
lumière naturelle, établir de nouvelles relations entre
l’intérieur et l’extérieur et faire participer l’extérieur à
l’espace interne d’un bâtiment. La transparence
phénoménologique est liée à la perception de l’espace et
à sa recomposition. Elle permet la construction d’un
nouveau concept de profondeur de l’espace, avec ses
nouvelles séquences, et d’établir de nouvelles conditions
aux lieux de rencontre.
Continuum
Le retour intra-muros de lieux de soins de la
psychiatrie se fait dans les conditions actuelles de la città
diffusa (Bernardo Secchi) ou de l’hyperville (A. Corboz)
contemporaine, profondément différents de la ville
ancienne et de la ville industrielle. La structure de la
ville contemporaine est caractérisée par un continuum
urbain et par la disparition de la limite entre ville et
campagne, entre la dimension locale et la dimension
globale. « Cet ensemble de facteurs, qui institue la
condition contemporaine de la spatialité anthropique
(postmoderne ou surmoderne), influe directement sur
les modes d’interaction entre les sujets et sur
l’inscription dans l’espace. » (Gerosa 1998, p.102). La
ville contemporaine est le résultat de connexions
multiples entre les principes universels de la modernité
et la singularité de l’expérience historique. La ville est
un espace multilayered, c'est-à-dire un espace hétérogène,
discontinu, intéressé à des relations multiples et
nonlinéaires. Les espaces indifférenciés possèdent, pour
reprendre une expression de Maldiney, une sorte de
48 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
force dispersante (Maldiney 1973, p. 149-151). Bâtir,
c’est poser un point fixe, un repère, une différence à
partir de laquelle le monde devient vivable, à partir
duquel le monde s’ordonne. Nous avons tous une sorte
de cartographie interne dont le centre est le « chez soi »,
le vaste espace est alors retracé par nos cheminements
habituels, nous tissons tout un réseau de voies reliant
nos repères quotidiens (Paul Ricœur). Le seuil défini le
rapport entre le bâtiment et l’espace ouvert. Espaces
tampons que Jean Nouvel appelle « la
thermodynamique des espaces urbains ». La transition
entre édifice et espace ouvert se fait grâce à ces riches
dispositifs architecturaux qui sont des seuils de
transition et non des limites infranchissables. Comme
l’indique Walter Benjamin dans un texte de 1932 :

« Il faut distinguer soigneusement le seuil [Schwelle] de la
limite [Grenze]. Le seuil est une zone. Les idées de variation, de
passage d’un état à un autre, de flux sont contenues dans le
terme schwellen [gonfler, enfler, se dilater] » (Benjamin 1927).

Le seuil est une zone formée par des tectoniques
précises, une région de connaissance. Ces lignes
imaginaires et tectoniques ne créent pas des limites,
mais un espace au milieu. La forme du seuil, comme
figure temporelle et spatiale, est celle de « l’entre-deux »,
du milieu qui ouvre entre deux choses.
Mais il est utile d’appliquer aux seuils ce que
Norberg-Schulz dit de l’architecture en général, à savoir
qu’elle comporte toujours à la fois trois aspects :
fonctionnel, domestique, emblématique
(NorbergSchulz 1988). L’aspect fonctionnel d’un seuil est tout
simplement qu’il doit permettre un flux important de
personnes, et qu’il doit protéger avec suffisamment
49 Donato Severo
d’efficacité. La fonction domestique est plus délicate à
définir pour un espace public. Cette notion recouvre
certaines qualités du confort, mais au sens d’être bien là,
une certaine chaleur, une sorte de sollicitation
corporelle, d’accord, de juste proportion entre les
capacités sensitives, tactiles du corps et le volume qui
l’enveloppe. L’aspect symbolique ou emblématique d’un
seuil est lié à la signification et à l’appropriation de
l’espace public.
Fluidité
La porosité est un des thèmes réguliers de
l’architecte américain Steven Holl à l’occasion de ses
derniers projets urbains européens : « La porosité, au
sens urbain du terme, fait référence au potentiel
d’interconnexion des espaces. Au lieu de construire la
ville à travers des masses qui sont des
espaces bloquants, l’architecture peut être poreuse,
autorisant ainsi l’interconnexion entre les activités
16publiques. »
L’hybridation, toujours au sens urbain du terme,
décrit des programmes multi-usages, ce qui la distingue
des grands édifices monofonctionnels. Si la ville
industrielle a été planifiée par le zoning, à travers la
division en parties homogènes et distinctes, l’intégration
plurifonctionnelle est l’orientation de l’urbanisme
actuel. Le modèle de la ville peut être conçu comme la
distribution et le mélange de différentes fonctions et
composants formels de l’implantation : la texture de la
ville est bonne quand les composants formels et les
diverses fonctions sont distribués dans un territoire pas

16 « Percements multiples, entretien avec Steven Holl », in AMC,
n° 169, avril 2007
50 Santé urbaine et psychiatrie. Seuils, porosité, hybridation, fusion
trop grand, la texture est mauvaise si elle produit de la
ségrégation, des éléments singuliers et des fonctions
dans de vaste zones monofonctionnelles (Lynch,
Alexander).
Un des instruments de l’hybridation sont les
17matrices qui se présentent comme l’alternative à
l’architecture objectuelle et sculpturale. Ce nouveau
type répond à la demande récurrente d’une
indétermination de l’architecture dans l’échelle et dans
la figure, dans la flexibilité d’usage et dans le mélange
fonctionnel (par exemple dans les structures
commerciales aéroports, malls, hôpitaux). Elle est une
nouvelle réponse à la relation entre l’architecture, la ville
et le paysage. La fusion se réfère aux liens entre le
paysage, l’urbanisme et l’architecture.
Nouvelles directions
Dans le paysage de la surmodernité, l’idée même de
nature se modifie et les architectes réfléchissent, dans
leurs propositions, aux formes de la science
contemporaine. L’accent est donné à la figure du flux,
de la vague. La fluidité devient le mot clé pour décrire la
mutation constante d’une architecture qui aspire à se
confronter aux frontières les plus avancées de la
bioingénierie et de la biotechnologie. Après les
palimpsestes et les stratifications de Peter Eisenman, le
résiduel urbanscape de Frank Gehry ou les vagues de
Zahad Hadid, l’architecture aspire ultérieurement à faire
naître un nouveau paysage interactif et dynamique grâce
aux apports de l’informatique qui fourni les modèles
mathématiques pour élaborer des simulations et réaliser
des projets conçus avec des logiques all digital.

17 « Lessico », in Lotus, n° 127, 2006, Milano.
51 Donato Severo
La responsabilité de l’architecte est de fournir
toujours une forme d’ordre au contexte et à la ville.
Cela ne découle pas nécessairement d’une forme
géométrique générale établie a priori, mais plutôt de la
tentative de créer un espace signifiant au déploiement et
à l’appropriation active de la vie urbaine.
On assiste depuis ces dernières années à une
diversification de l’espace sanitaire et à la prolifération
de nouveaux types d’établissements d’assistance
médicale, sociale et psychiatrique inscrits dans le parc
immobilier traditionnel. La reconversion, le réemploi et
la restructuration des bâtiments hospitaliers témoignent
d’une mutation importante de l’usage de ce patrimoine
architectural. Il s’agit de tracer un bilan des
transformations des dernières années, et de redéfinir les
exigences auxquelles doivent répondre les équipements
publics, existants et à créer, avec la transformation
continue des programmes liés aux nouvelles cultures de
soins et aux nouveaux modes de vie.
Un travail essentiel dans la transformation actuelle
de la cité, pour produire la juste alliance entre l’éthique
et la forme, entre la mémoire et la dimension
contemporaine. Dans ce contexte un champ
relativement nouveau s’ouvre à l’investigation :
considérer les « pratiques urbaines et domiciliaires » non
plus sous le seul aspect de l’adéquation constructive,
fonctionnelle et contextuelle, mais celui de leur
« dépendance environnementale » dans laquelle la
catégorie sanitaire joue un rôle de premier plan.
Bibliographie
ACKERMAN, J., 1985 : « The Villa », Perspecta 22, The
Yale Architectural Journal, p. 31.
52

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