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VILLES ET COMMUNICATION INTERCULTURELLE

142 pages
Au sommaire de ce numéro : Villes et communication interculturelle; Villes et pluralité des cultures, problèmes et contextes; Du bon usage de l'accommodement urbain; Recomposition urbaine et gestion communautaire - la résorption du bidonville de Lorette; Pour un renouveau du modèle républicain d'intégration. Les expériences d'Hérouville-Saint-Clair et de Chanteloup-les-Vignes ; Communautés et redéveloppement urbain - West Philadelphia durant les années 90 ; Citoyenneté ou citadinité ? Montréal ou les dilemmes d'une ville pluriethnique ; Le parc, la norme et l'usage- le parc du Mont-Royal et l'expression de la pluralité des cultures à Montréal.
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Géographie et cultures n° 26,
SOMMAIRE 3
11 25 45

été

1998

Villes et communication interculturelle
Cynthia Ghorra Gobin Villes et pluralité des cultures. Problèmes et contextes Paul Claval Du bon usage de l'accomodement urbain Daniel Latouche

Recomposition urbaine et gestion communautaire La résorption du bidonville de Lorette
Elise H énu

-

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Pour un renouveau du modèle républicain d'intégration Les expériences d'Hérouville-Saint-Clair et de Chantelouples- Vignes Anne-Laure Ansel/em Communautés et redéveloppement urbain durant les années 90 Jacques Chevalier

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- West Philadelphia

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Citoyenneté ou "citadinité" ? Montréal ou les dilemmes d'une ville pluriethnique Annick Germain Le parc, la norme et l'usage - Le parc du Mont Royal et l'expression de la pluralité des cultures à Montréal Bernard Debarbieux et Charles Perraton Lectures
Destins de l'urbanité Beyrouth et ses faubourgs 1840-1940 La fonction esthétique de la nature-paysage Ça se passe comme ça chez Mac Donald's Los Angeles: le mythe américain inachevé Mémoires d'une famille. mémoire d'un port Les Français et la mer.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998
La revue Géographie et Cultures est publiée 4 fois par an par l'association GEOGRAPHIE ETCULTURESt les éditions L'HARMATTAN. e avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans les banques de données "PASCAL-FRANCIS" (Vandœuvre-les-Nancy, France) et GeoAbstract. Fondateur: Directeur: Paul Claval Jean-Robert Pitte

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), L. Bureau (Québec), A. Buttimer (Dublin), M. Chevalier (Paris), P. Flatrès (Paris), J.C. Hansen (Bergen), X. de Planhol (Paris), J. Powell (Melbourne), F. Sigaut (Paris), K. Takeuchi (Tokyo), J. VilàValenti (Barcelone), E. Waddell (Québec), E. Wirth (Erlangen). Correspondants: G. Andreotti (Trente), M. Brosseau (Ottawa), L. Cambrézy (Kenya), F.S. Cheng (Taipei), G. Coma-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Royal Holloway), I. Eberlé (Mayence), J.C. Gay (La Réunion), A. Gilbert (Ottawa), J. G6mez Mendoza (Madrid), D. Guillaud (Nouméa), K. /sobe (Tokyo), B. Lévy (Genève), V. Mahmadou (Amsterdam), J. Monnet (Toulouse), J.B. Racine (Lausanne), G. Roditi (Milan), A. Simms (Dublin). Comité éditorial: A. Berque (EHESS), G. Chemla (Paris-IV), C. Chivallon (Bordeaux/II), P. Claval (Paris-IV), I. Geneau de Lamarlière (Paris-I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris-IV), C. Huetz de Lemps (ParisIV), AL. Lévy-Pietri (CNRS), JL. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris-I), G. Prévélakis (Paris-IV), Y. Richard (Paris-IV), AL. Sanguin (Angers), T. Sanjuan (Paris-I), O. Sevin (Arras), J.F. Staszak (Amiens), C. Taillard (CNRS), J.R. Trochet (Paris-IV). Secrétariat de Rédaction: Coordination technique: M. Gautron. G. Chemla.

Laboratoire Espace et Culture (CNRSlUniversité Paris-IV). Institut de Géographie. 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. 01-44-32-14-43. Fax. 01-44-32-14-38. Laboratoire Espace et Culture. @mail: Espace.culture@paris4.sorbonne.fr Abonnements et achats au numéro: Editions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE.Chèques à l'ordre de L'Harmattan. France Etranger Abonnements 1998 300 FF 340 FF 90 FF 100 FF Prix au numéro Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au Laboratoire Espace et Culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles (35 000 signes maximum) doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3,5" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires. @ L'Harmattan 1997 ISSN : 1165-0354 ISBN: 2-7384-6724-5

Géographie et Cultures, n° 26, 1998

VILLES ET COMMUNICATION INTERCULTURELLE
Cynthia GHORRA-GOBIN
CNRS, Espace et Culture

L'ensemble des sociétés de la planète sont soumises à des mutations d'une grande ampleur dans des domaines aussi divers que l'économie - en relation avec la diffusion et l'usage de nouvelles technologies de communication et d'information -, le social, la démographie, le politique et la culture. La plupart des chercheurs en sciences humaines et sociales désignent sous le terme de "mondialisation" l'ensemble de ces processus. La métaphore désigne ainsi les formes de dispersion de la production économique au niveau mondial, parallèlement à la réorganisation de la sphère financière. De récents travaux ont démontré comment la mise en place d'une chaîne de montage à l'échelle planétaire pouvait entraîner une concentration de l'activité financière internationale et des échanges de services dans un certain nombre de villes qui devenaient ainsi les pôles stratégiques de l'économie-monde. Mais ces mêmes métropoles qui voient leur rôle et leur pouvoir au sein de la sphère économique globale s'accroître, en même temps qu'elles se distancient de l'économie nationale, sont soumises à des flux migratoires d'une très grande intensité, en provenance essentiellement des pays du Sud. Difficile alors de dissocier la mondialisation de l'économie de celle des flux migratoires. Face à ce double constat qui a identifié d'une part, une autonomie croissante de la métropole au sein de l'économie nationale (en raison de son insertion dans les réseaux globaux) et, d'autre part, la pression des flux migratoires; des politologues n'hésitent pas à s'interroger sur les prérogatives de l'Etat-nation dans cette nouvelle ère planétaire. Certains d'entre eux suggèrent la mise en place de nouvelles formes de gouvernance mondiale pour réguler la dynamique économique en raison des coûts sociaux et environnementaux, qu'elle engendre, pendant que d'autres partent du principe qu'il faut redéfinir le sens de la citoyenneté à l'heure où l'Etat-nation n'est plus entièrement maître de son territoire (en raison du jeu des entreprises multinationales) et où la théorie de l'assimilation a du mal à s'imposer. La présente réflexion s'inscrit dans cette problématique des effets de la mondialisation sur l'entité ville, tout en se limitant volontairement à l'analyse de l'échange et de la communication entre individus et groupes

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 aux appartenances culturelles différentes. Elle se situe également dans le prolongement d'un travail d'équipe mené précédemment par le laboratoire Espace et Culture qui avait réaffirmé le rôle fondateur de l'espace public de la ville dans la civilisation européenne (c. Ghorra Gobin, 1994). L'espace public s'entend sur le plan matériel et idéologique. La ville s'est certes toujours définie dans l'histoire, comme l'a écrit Max Weber, comme le lieu où des individus différents, en raison de leur appartenance raciale, ethnique ou encore de leur appartenance de classe, avaient la possibilité de se rencontrer; mais à présent, compte tenu de l'ampleur des flux migratoires, il importe d'entreprendre une recherche systématique sur les modalités de l'échange symbolique entre les différentes cultures en présence. Aussi, à partir des questions soulevées par la mondialisation de l'économie et de l'immigration, il s'agit d'apporter un nouvel éclairage sur les modalités de l'échange interculturel au sein de la ville et retravailler sur les fondements de l'espace public. Pour une approche critique du réseau ou comment le transcender? La thématique de la communication interculturelle si elle correspond bien aux interrogations de la ville actuelle, s'avère également un moyen de relativiser le concept de réseau. En effet, l'ensemble des chercheurs travaillant sur la mondialisation se contente non seulement de souligner la prégnance du réseau mais certains vont même jusqu'à lui conférer le statut de cadre théorique à partir duquel il convient de structurer la société. Le réseau se substituerait à ce qui fut un temps le paradigme central de la recherche: les classes sociales. Il ne s'agit pas ici d'ignorer la réalité du réseau ou encore son mode de fonctionnement notamment à partir du phénomène de diasporas mais plutôt de se demander si après tout, la communication interculturelle au niveau de l'individu ou encore du groupe ne deviendrait pas un moyen de transcender l'effet réseau et ainsi d'autoriser la ville à poursuivre son objectif historique. Face à cette logique du réseau et des flux qui ont tendance à de structurer l'univers du local et du quotidien en le réduisant à une segmentation territoriale tout en renforçant la ségrégation raciale et les inégalités sociales -, il convient d'explorer les possibilités offertes par l'instauration de liens communicationnels interpersonnels ou inter-groupes comme une étape indispensable en vue d'atteindre un certain équilibre dans cet art si difficile de "l'accomodement culturel". Le point de vue présenté ici diffère de celui qui, après avoir fait le constat des limites de la théorie de l'assimilation (cette idée selon laquelle tous les individus devaient se conformer à un modèle unique de référence et

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 d'appartenance) s'inspire du débat américain pour revendiquer les valeurs d'un multiculturalisme bien pensant alors que souvent il ignore complètement les ambiguïtés véhiculées au niveau local. Mais la réflexion ne se situe pas pour autant dans une position antagoniste par rapport à l'idée de la société multiculturelle.

Du multiculturalisme à la culture cosmopolite de la ville
L'idée de société multiculturelle affleure dans de nombreux débats sans toutefois que son contenu soi défini. La société multiculturelle fait en réalité référence à deux acceptions: la première est synonyme de la présence d'une population urbaine composée de groupes culturelle ment distincts en raison de leurs origines et correspondrait à une réalité objective alors que la seconde se présente comme un modèle d'organisation qui combinerait les droits de l'individu, de la démocratie ainsi que la reconnaissance publique des droits des communautés culturelles. Pour éviter toute confusion entre ces deux notions, soit un état de fait et une réalité à conquérir, on attribue à la première le nom de "ville pluriculturelle" - un terme plus riche que pluri -ethnique - afin de réserver le nom de ville multiculturelle à cette quête politique d'un modèle de société. La réflexion engagée ici ne prend pas résolument position contre ce projet de société multiculturelle mais s'en distancie dans la mesure où ce dernier comprend un certain nombre de risques, comme celui de conduire à une ethnicisation des rapports sociaux tout en évacuant la dimension culturelle. Or, l'ethnicisation présente le danger de mettre en péril l'unité de l'Etat-nation et surtout de s'avérer peu compatible avec le fonctionnement de la démocratie. D'ailleurs l'historien et philosophe David Hollinger préfère quant à lui proposer le principe d'une culture cosmopolite ancrée sur l'idée de la multiappartenance de l'individu. Ce numéro de Géographie et Cultures qui s'inscrit dans la perspective de la construction possible d'une culture cosmopolite non limitée à quelques-uns conçoit la communication et les conditions de la communication interculturelle comme une étape indispensable pour pallier à toute vélléité de repli identitaire. Il plaide en faveur d'un dialogue et d'un enrichissement mutuel des individus et des groupes à
l'initiative du politique

-

quitte

à ne pas

éviter

le risque

de

l'instrumentalisation -, à condition de favoriser un sentiment d'appartenance à sa ville ou à son agglomération. Les auteurs de ce numéro s'interrogent sur les modalités d'une communication interculturelle qui associerait le principe des identités collectives différenciées avec le respect des droits fondamentaux de l'individu et notamment celui de changer de communauté ou encore d'appartenir à

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 plusieurs à la fois, notamment pour les individus issus de mariages mixtes. Il s'agit de confirmer la spécificité de la ville qui favorise simultanément la rencontre volontaire et l'anonymat, et qui permet à l'individu de s'identifier à différents groupes en fonction de ses préoccupations susceptibles par ailleurs d'évoluer dans le temps. Communication interculturelle et espace public

Prôner le principe de la communication interculturelle dans le champ politique urbain soulève certes un certain nombre de questions sur les modalités pratiques de sa mise en œuvre mais pose d'emblée la question du statut de l'espace public sur le plan matériel et idéologique. L'espace public est un espace que tout individu, quel que soit sa race, sa couleur, sa classe sociale, est en mesure d'investir et de s'approprier à condition de reconnaître l'autre dans ses différences et ressemblances. Aussi, l'idée d'espace public - complètement étrangère à l'espace communautaire -, qui se veut une dialectique entre un mouvement de divergence et une tendance à la convergence des individus, a pour finalité de maintenir une communauté à distance d'elle-même comme l'écrit Etienne Tassin. Dans l'espace public l'individu apprend à se situer par rapport à l'autre et toute la politique d'aménagement urbain consiste alors à s'inscrire dans cette distanciation avec la communauté tout en évitant de dissocier le lien entre les individus. L'histoire et la spécificité de la ville européenne, comme l'écrit Benevolo, consistent à instituer un public au regard d'une scène publique et à l'inscrire dans sa matérialité. Travailler sur la communication interculturelle revient également à mettre au centre du débat le statut de l'espace public pour éviter que ne se généralise, à l'image de ce que l'on peut observer aisément sur la scène américaine, des formes d'ethnicisation de l'espace public ou encore de privatisation. Dans le premier cas, la sphère publique est envahie par l'affirmation d'identités communautaires - qui autrefois étaient reléguées à la sphère privée - et dans le second le marché de la promotion immobilière et foncière propose aux clients d'habiter dans des lotissements homogènes dotés d'un charme esthétique indéniable ainsi que d'un système sécuritaire assuré par des vigiles. Eviter l'ethnicisation et la privatisation de l'espace public exige des chercheurs qu'ils identifient les conditions pour instaurer la communication interculturelle en dehors de la sphère marchande, tout en l'objectivant. Il s'agit avant tout de réaffirmer les règles assurant la coexistence de tous.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 De la communication interculturelle et de l'échange symbolique

Les différents textes rassemblés ici ne prétendent pas présenter un savoir constitué et fondé sur des résultats de recherche au sens strict du terme mais se proposent de poser quelques jalons d'une pensée en mouvance autour de l'échange symbolique de la ville à l'heure où elle a rendez-vous avec la mondialisation. Paul Claval pan du principe que les géographes ont toujours été sensibles à la diversité, que ce soit au niveau des villes, des paysages ou des milieux mais indique qu'à l'heure actuelle la géographie culturelle inspire de nombreuses recherches en ce domaine. Il souligne la réalité pluriculturelle des villes soumises à la mondialisation de l'immigration et met en évidence la dimension idéologique de la relation interculturelle. Daniel Latouche, après avoir présenté quelques chiffres soulignant l'imponance des flux migratoires, notamment dans les villes américaines, estime que ce phénomène n'aboutit pas à une simple multiplication des particularismes sur un territoire donné mais plutôt à une particularisation d'un universel qui se révèle dans sa diversité. Aussi pour lui, les villes deviennent le microcosme d'une planète qui n'en finit pas de se rapetisser et d'une humanité en déplacement continuel et elles exigent de ce fait une intervention politique en vue d'organiser en permanence ces réaménagements de l'assemblage ethnoculturel.
Cette idée d'un accomodement culturel pris en charge de manière explicite par le politique est illustré ici par deux articles qui, à partir d'un travail sur le terrain, démontrent la faisabilité d'une communication interculturelle à l'échelon local. Elise Hénu analyse la résorption du bidonville de Lorette (Nord de Marseille), à travers d'une politique de peuplement. Les aménageurs ont pris en compte la spécificité de la population essentiellement kabyle et lui ont permis de s'installer dans un nouveau quartier à proximité de l'ancien afin de ne pas briser ces réseaux de solidarité. L'auteur en déduit que l'aménagement en associant la parole habitante, participe en réalité, d'un dialogue interculturel. Anne-Laure Ansellem s'interroge sur la manière de transcender les différences culturelles et ethniques sans les évacuer, à travers une étude menée à Hérouville-Saint-Clair et Chanteloup-Ies- Vignes (incluant des quartiers en difficulté situés dans les banlieues de Caen et de Paris) où les élus tentent de concilier une attitude républicaine forte tout en permettant aux habitants à travers des associations, d'exprimer leurs différences culturelles. Ainsi, la célébration d'une fête d'une commuW\uté culturelle peut devenir le prétexte d'un rassemblement et se transformer en un acte de participation citoyenne. Le chercheur en déduit qu'une

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 politique de communication interculturelle, ne remet nullement en cause l'idéal républicain si elle est en mesure de renforcer le lien social. Au travers de l'étude de la rénovation urbaine à Philadelphie, Jacques Chevalier démontre comment la planification est en mesure d'intégrer le point de vue des populations concernées. Les décideurs ont en effet pris en compte les revendications de Noirs qui, à Philadelphie sont majoritairement pauvres. Il en déduit que la dynamique associative participe de la citoyenneté et, que de ce fait, le politique ne peut s'en passer. A partir de son analyse menée sur Montréal qui s'est toujours pensée comme une entité biculturelle avant de devenir multiculturelle, Annick Germain prend conscience de la divergence entre le discours de la citoyenneté qui passe par le prisme de la question nationale et celui des relations interculturelles vécues dans le quotidien par les habitants et les communautés de Montréal. Elle signale, en outre, comment un certain nombre d'espaces publics offrent une diversité ethnique sans pour autant que ne se réalise un mixage entre cultures différentes, en dehors peut-être des enfants. Toujours à Montréal, Bernard Debarbieux et Charles Perraton étudient la manière dont les différents groupes culturels investissent le parc du Mont Royal. A partir d'une démarche historique, ils démontrent comment le parc fut un des lieux de l'affirmation identitaire des deux populations en présence, les francophones et les anglophones, au travers notamment de la maîtrise du paysage. A l'heure actuelle, les populations allophones rejoignent les deux groupes précédents, mais leurs modes d'appropriation de l'espace public se différencient dans la mesure où ils passeraient plutôt par les pratiques et les usages, comme les rencontres musicales. Au terme de ce survol sur le principe et les modalités de la rencontre interculturelle, les auteurs conviennent des potentialités de cette dernière et la considèrent comme l'un des fondements de l'échange symbolique de la ville, susceptible d'engendrer une dynamique sociale. On est alors en mesure d'en déduire que la dimension culturelle d'une politique urbaine menée au niveau local n'apparaît plus comme un élément superficiel mais comme un ingrédient indispensable pour instaurer le lien social.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998

Bibliographie
(sans aucune ADDA, prétention d'exhaustivité)

Cultures et 424 p. n° 21-22, Paris, L'Harmattan, BENEVOLO, L., 1994, La ville dans l'histoire européenne, Paris, Seuil. CASTELLS, M., 1996, The rise of the network society, Oxford, Blackwell. CASTELLS, M., 1997, La société réseau, Paris, Fayard. CLAVAL, P., 1997, La géographie culturelle, Paris, Nathan, La Découverte. DAVIE, M.,1997, Transnational urrentsin an Arab city: Beirut, MUAE. c GHORRA-GOBIN, C. (ed.), 1994, Qu'est-ce qui institue la ville? Penser la ville de demain, Paris, l'Harmattan. GHORRA-GOBIN, C., 1997, Los Angeles, Le mythe américain inachevé, Paris CNRS. GHORRA-GOBIN, C., 1997, "Des villes et de la question multiculturelle : comment définir un espace multiculturel ?", communication au colloque sur les Approches culturelles en géographie, du groupe d'étude de géographie culturelle de l'Union Géographique internationale, Paris, décembre (à paraître). ILBERT, R., 1985, Alexandrie espace et société 1830-1930, Paris EHESS, Thèse pour le doctorat d'Etat. JELEN, C, 1996, La France éclatée, Paris, Seuil. HABERMAS, J., 1987, L'agir communicationnel, Paris. LACORNE, D., 1997, La crise de l'identité américaine, Paris, Fayard. PREVELAKIS, G. (ed.), 1996, Les réseaux de diasporas, Paris, L'Harmattan, Nicosie, Kykem. RACINE, J.B., 1993, La ville entre Dieu et les hommes, Genève, Presses Bibliques universitaires. RACINE, J.B et M. MARENGO, 1997, "Migrations et relations interculturelles : les lieux de l'interculturalité", Géographie et cultures, n° 24, p. 39-54. TAYLOR, C, 1992, (édité par Amy Gutmann), Multiculturalism, Princeton, Princeton University press. SASSEN, S., 1997, La villeglobale, Paris, Descartes et Cie. SASSEN, S., 1992, The global city: New York, Tokyo, London, Princeton, Princeton University press. SFEZ, L., 1991, Critique de la communication, Paris, Seuil. TESSIN, E., 1992, "Espace commun ou espace public", Hermès, n° 10, p. 23-37. VELTZ, P., 1996, Mondialisation ville et territoires, Paris, PUF. WIEWORKA, M., (ed.), 1996, Une société fragmentée? Le multiculturalisme en débat, Paris, la Découverte. Conflits,

J., 1996, La mondialisation de l'économie, Paris, La Découverte. BADIE, B. et M.C. SMOUTS (dir), 1996, "L'international sans territoires",

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Géographie

et Cultures, n° 26, 1998

autrepart
Sciences (Cahiers des humaines)

Empreintes du passé n°4/1997

Les empreintes du passé présentées dans ce numéro témoignent de la diversité el de la richesse des nations du Sud. Le fil d'Ariane qui relie ces texles consiste à retrouver les traces de populations disparues ou parties ailleurs. Ces traces peuvent alors prendre des formes trés diverses: gravures, lertres, révélant des poteries, meules dormantes, citernes, constructions anciennes, 'parcs' fossiles d'arbres remarquables ou encore 'pierres errantes' qui se fixent, deviennent des lieux sacrés, et déterminent des espaces magiques. Des auteurs de disciplines différentes (archéologie, géographie, ethnologie, économie) procèdent à une lecture du passé qui s'inscrit dans \0 longue durée et leurs témoignages vonl souvent reioindre les données de la tradition orale.

E. BERNUS, J. POLET,P. QUÉCHON, Introduction J. BONNEMAlSON, Les lieux de l'identité dans les îles du sud et du centre de Vanuatu (Mélanésie)
G. QUÉCHON, Art rupestre à Termit et Dibella (Niger)

J. Y. MARCHAL, Vestiges d'occupation ancienne au Yatenga (Haute-Volta) G. DUPRÉ ETD. GUILLAUD,Archéologie et tradition orale du pays d'Aribinda (Burkina Faso) B. F. GÉRARD, Paroles d'écriture: entre traces et mémoire PH. COUTY, Le temps, l'histoire et le planificateur

Éditions de l'Aube - BP 32 - la Tour d'Aigues

Torif d'abonnement (4 numéros par an) : France 350 F, Étranger500 FF(port inclus)
Prix

au numéro: France 120 F, Étranger 155 FF

Iport inclus)

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998

VILLES

ET PLURALITE

DES CULTURES.

PROBLEMES

ET CONTEXTES
Paul CLA V AL
Université de Paris-Sorbonne

Les géographes sont depuis longtemps sensibles à la diversité des villes: comment ignorer la variété de leurs plans, de leurs immeubles et de leurs monuments? Dans la géographie qui s'est pratiquée jusqu'aux années 1960, c'est à travers ces éléments que la dimension culturelle était prise en compte. Depuis une génération, l'optique a changé: la discipline n'hésite plus à s'interroger sur le comportement des individus et des groupes. Dans les années 1960 et 1970, cela a conduit à la multiplication des recherches de géographie sociale. Aujourd'hui, c'est plus directement la culture qui inspire les recherches. Le domaine est difficile car il met en cause à la fois la manière dont les communautés se définissent, se rapprochent ou s'opposent, et les instruments que mobilisent ceux qui les observent. Les situations culturelles changent, et les discours des journalistes, des politiques, des leaders d'opinion et des géographes traduisent ces mutations: cette dialectique est au cœur de notre propos. Pluralité des cultures et géographie géographie historique, et ses limites urbaine: l'apport de la

La pluralité des cultures se lit dans le paysage. Décrire une ville, c'est y distinguer des paysagesl. Dans une agglomération française, le centre-ville mélange des maisons vieilles souvent de plusieurs siècles, des églises enrichies par les dons de toute la communauté urbaine, des palais et des hôtels particuliers, et des commerces, des banques qui ont su tirer parti de locaux conçus pour d'autres usages, ou se sont installés dans des constructions plus hautes, et d'un modernisme parfois agressif. A partir de la ceinture des boulevards qui ont remplacé les anciennes
1. Malgré l'attention qu'il accorde aux problèmes fonctionnels, c'est de la physionomie des quartiers ou des banlieues que part Albert Demangeon lorsqu'il parle d'une ville, comme on le voit dans: Demangeon, Albert, "Paris", Huitième partie de : La France, Tome deuxième, France économique et humaine, vol. 2, Paris, A. Colin, 1948, p. 785840.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 fortifications, le tissu reste aussi dense, mais il est moins varié: il s'agit de zones d'habitat développées au moment où la croissance urbaine a débuté, au XIXe siècle, et d'enclaves industrielles. Plus loin, les zones pavillonnaires apparaissent puis deviennent de plus en plus lâches. Elles sont interrompues par les grands ensembles des années 1950 et 1960. Chaque unité paysagère abrite des activités et des populations différentes: l'étude physionomique invite à réfléchir sur la répartition des revenus, des classes sociales, et sur le rôle des minorités. Les enseignements que l'on peut tirer des formes urbaines sont cependant limités. Les contrastes reflètent généralement davantage la succession des environnements économiques et sociaux, l'évolution des techniques et les transformations de la culture dominante, que la coexistence de cultures différentes. Celle-ci ne se lit souvent qu'à des signes relativement modestes. Les groupes ne marquent pas tous de la même manière leur environnement. Lorsque l'on parcourt la Prairie américaine, les fermes sont calquées les unes sur les autres sur des centaines de kilomètres, et c'est la même main street que l'on retrouve dans les bourgs d'un bout à l'autre du pays. Mais sous l'uniformité se cache l'extraordinaire mosaïque des traditions ethniques importées d'Europe: il faut, pour en prendre conscience, visiter les églises ou les chapelles, s'arrêter dans les cimetières. Les traits essentiels du paysage ne reflètent que les habitudes des fractions dominantes de l'Amérique de la deuxième moitié du XIXe siècle1. Dublin est une ville magnifique. Après avoir été considérée comme une enclave britannique sur la terre irlandaise, elle est devenue la capitale chérie de tout un peuple. Mais le paysage urbain n'a pas . changé: Dublin demeure la plus belle, et la mieux conservée, des villes géorgiennes. Le fait qu'au XVIIIe siècle, l'essentiel de la population ait été fait de catholiques de souche ne se lit nulle part: c'était des gens modestes, des serviteurs souvent, qui vivaient dans un décor que d'autres avaient fabriqué. La géographie historique de la première moitié de notre siècle n'est pas insensible pas à certaines des dimensions culturelles des ensembles qu'elle analyse, mais l'accent qu'elle met sur le paysage lui interdit de parler de ceux qui ne le modèlent pas. Elle ne parle généralement que des cultures dominantes. Elle n'aborde la diversité actuelle des cultures que lorsque chaque groupe vit dans des quartiers différents, et faciles à reconnaître par leur architecture, par leurs églises, temples ou mosquées, ou par l'organisation de leurs commerces.
1. Claval, Paul, La Conquête de l'espace américain, Paris, Flammarion, 1990. Mitchell, Robert, Paul Groves (eds.), North America. The Historical Geography of a Changing Continent, Totawa (N.J.), Rowman and Littlefield, 1987. Ward, David (00.), Geographic Perspectives on the America's Past, New York, Oxford University Press, 1979.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998

Villes, pluralité des cultures et ségrégations: l'apport des travaux des années 1950 et 1960
Les ségrégations: un domaine accessible à travers les statistiques

Les approches géographiques se modifient au cours des années 1960. Les recensements de population fournissent, dans les pays développés, des indications précieuses sur les éléments de confort des logements (et donc, indirectement, sur le niveau de vie et le revenu de ceux qui les utilisent), sur le lieu de naissance, la nationalité et, dans certains pays, sur la race (caucasienne, par exemple, aux Etats-Unis) et la religion de la population. Les données statistiques au lieu de résidence conduisent à une cartographie précise des caractères sociaux, économiques mais aussi culturels de la population. L'espace social urbain n'est pas homogène. Des zones opulentes s'opposent à des aires où toutes les misères s'accumulent. C'est là que l'on trouve souvent les plus fortes concentrations d'immigrés récents, ou, aux Etats-Unis, de population noire. Les études sur ces thèmes se multiplient, aux Etats-Unis en particulier. Ces travaux, menés par des géographes, prolongent l'analyse des aires sociales que pratiquaient les héritiers de l'école d'écologie urbaine de Chicagol. Pourquoi n'avoir pas exploité plus tôt l'extraordinaire mine de renseignements que fournissent les statistiques? Parce qu'elles étaient trop riches. Chaque série pouvait servir de base à l'élaboration de cartes: mais que faire lorsqu'on dispose de 30, 50, voire 100 ou 150 distributions de caractères différents à l'échelle des îlots ou des aires statistiques de base d'une grande agglomération? Les techniques de l'analyse factorielle permettent d'y voir clair, puisqu'elles permettent de saisir l'essentiel de l'information contenue dans les recensements à travers deux, trois ou quatre cartes2. La grande époque des analyses de ségrégation se situe aux alentours de 1970 : on discerne, dans les villes américaines, mais aussi dans celles des autres pays qui disposent de données suffisamment riches et bien localisées pour permettre de procéder à des travaux d'écologie factorielle, des structures en couronne, en parts de gâteau ou en mosaïque, selon les modèles de Park et Burgess, de Hoyt, ou de Harris et Ullman3. Les résultats obtenus par ces études sont si frappants qu'il est désormais impossible d'ignorer l'ampleur des ségrégations dans les villes
1. Sur le développement de ces courants de recherche: Berry, Brian J. L., Frank: E. Horton (eds.), Geographic Perspectives on Urban Systems, Englewood Cliffs (N.J.), Prentice Hall, 1970. 2. Berry, Brian JL (ed.), "Comparative factorial ecology", Economic Geography, vol. 47, 1971, p. 209-367. Berry, Brian IL., Katherine S. Smith (eds.), City Classification Handbook: Methods and Applications, New York, John Wiley, 1972. 3. Sur la juxtaposition et l'imbrication de ces modèles: Murdie, Robert A., Factorial Ecology of Metropolitan Toronto, 1951-1962. An Essay on the Social Geography of the City, Chicago, Department of Geography, Research Paper n° 116, 1969.

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Géographie et Cultures, n° 26, 1998 occidentales - ou dans celles d'autres paysI. Les analyses soulignent le poids de la situation familiale (les couples qui ont des enfants en bas âge s'installent volontiers dans les quartiers périphériques pour avoir plus de place, et pour que les jeunes échappent au stress des zones surpeuplées). Le revenu est un facteur important, mais pas exclusif: les gens riches se divisent souvent, certains préférant vivre près du centre, et d'autres dans des faubourgs hauts de gamme; dans la société américaine, où certains ouvriers gagnent autant que des cadres, le mélange n'a pas lieu; chaque groupe vit dans des environnements qui lui sont propres. Dans certains cas, chaque groupe ethnique vit enfermé dans des enclaves, subdivisées elles-mêmes en fonction du revenu: c'est le cas des ghettos noirs. Les géographes occidentaux ne peuvent plus, au début des années 1970, ignorer la complexité sociale et culturelle des villes de leurs pays. Ils sont également fascinés par la montée spectaculaire, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de formes de ségrégations surtout caractéristiques du Tiers Monde, les bidonvilles - mais les grandes villes du monde industriel n'ignorent pas le phénomène. Les statistiques saisissent les gens à leur domicile. Les études sociales et culturelles qu'elles ont permis de faire progresser ne nous renseignent donc que sur la ville la nuit, lorsque les gens sont chez eux, en famille, ou dorment. Elles ignorent les interactions que les groupes développent au cours de leur activité professionnelle ou à leurs moments de loisir. Elles laissent échapper l'essentiel de ce qui porte la marque des cultures, et de leurs relations. Ghettos et colonies Comment interpréter ces résultats? En lisant les articles de la fin des années 1960 ou du début des années 1970, on a le sentiment que les géographes manquent de cadre théorique pour expliquer ce qu'ils mettent en évidence. Pour certains, la répartition normale serait celle où tous les groupes seraient indistinctement mêlés. Toute autre répartition est injuste et témoigne d'une volonté de ségrégation. La multiplication des contrastes est inscrite sans nuance au débit des sociétés capitalistes. Le mal suprême serait le ghetto. Les études qui se multiplient à ce sujet2 conduisent à nuancer les vues.

1. Berry, Brian J.L., Katherin S. Smith (eds.), City Classification Handbook, op. cit. Berry, Brian J.L., John D. Kasarda (eds.), Contemporary Urban Ecology, New York, Macmillan, 1977. 2. Rose, Harold M., The Black Ghetto: a Spatial Behavioral Perspective, New York, McGraw-Hill, 1971. Polèse, Mario, Charles Hamel, Antoine Bailly, La géographie résidentielle des immigrants et des groupes ethnique: Montréal1971, Montréal, INRS, Documents n° 12, 1978, Cox, Kevin R., Conflict, Power and Politics in the City: a Geographic View, New York, McGraw-Hill, 1973.

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