Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Viola Klein, une pionnière

De
274 pages
Viola Klein est une pionnière de la sociologie du genre et une féministe longtemps oubliée, encore largement méconnue. Ce nouveau numéro des Cahiers du genre convie à la découverte de l'itinéraire et de l'oeuvre d'une intellectuelle qui a placé la question de la subjectivité féminine au coeur de ses préoccupations.
Voir plus Voir moins


Cahiers Coordonné par Viola Klein, une pionnière du Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
Genre
Coordonné par Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
Viola Klein est une pionnière de la sociologie du genre et une féministe
longtemps oubliée et encore largement méconnue. Ce numéro convie à Viola Klein,
la découverte de l’itinéraire et de l’œuvre d’une intellectuelle qui a placé la
question de la subjectivité féminine au cœur de ses préoccupations.
Eve Gianoncelli et Eleni Varikas – Viola Klein (1908-1973). Une outsider dans
eles sciences sociales de la seconde moitié du XX siècle (Introduction) une pionnière
Viola Klein – Le caractère féminin, critique d’une idéologie
Eve Gianoncelli – La subjectivation en pratique : le devenir féministe de Viola
Klein entre expérience de l’altérité et sociologie de la connaissance
Sonia Dayan-Herzbrun – « Être un problème est une expérience étrange ».
Entre Viola Klein et Theodor Adorno
Jane Lewis – Women’s Two Roles, de Myrdal et Klein, et le féminisme anglais
d’après-guerre, 1945-1960
David Kettler et Volker Meja – La sociologie comme vocation. Viola Klein et
Karl Mannheim
Hors-champ
Clémence Schantz – ‘Cousue pour être belle’ : quand l’institution médicale
construit le corps féminin au Cambodge
Matthieu Grossetête – Un genre déclassé : l’information de santé à l’épreuve
de la féminisation du journalisme
Nassira Hedjerassi – bell hooks : la fabrique d’une ‘intellectuelle féministe noire
révoltée’
Lecture d’une œuvre
Rose-Marie Lagrave – Une historienne inclassable : Joan Wallach Scott
Notes de lecture
ISSN : 1165-3558
ISBN : 978-2-343-10754-7
24,50 € 61
2016
Cahiers du Genre
61 / 2016
Cahiers du Genre

V
iola Klein, une pionnièreCahiers du Genre
61 / 2016


Viola Klein,
une pionnière



Coordonné par
Eve Gianoncelli et Eleni Varikas




Revue soutenue par :
• l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS
• le Centre de recherches sociologiques et politiques de
Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités
(GTM, CNRS – universités Paris 8 et Paris 10)
• le Centre national du livre
• l’Institut Émilie du Châtelet



Directrice de publication
Pascale Molinier
Secrétaire de rédaction
Danièle Senotier
Comité de lecture
Madeleine Akrich, Hourya Bentouhami, Sandra Boehringer, José Calderón,
Maxime Cervulle, Danielle Chabaud-Rychter, Sandrine Dauphin,
Anne-Marie Devreux (directrice de 2007 à 2013), Jules Falquet,
Estelle Ferrarese, Maxime Forest, Fanny Gallot, Nacira Guénif-Souilamas,
Jacqueline Heinen (directrice de 1997 à 2008), Danièle Kergoat,
Amélie Le Renard, Éléonore Lépinard, Marylène Lieber, Ilana Löwy,
Hélène Yvonne Meynaud, Delphine Naudier, Roland Pfefferkorn,
Wilfried Rault, Fatiha Talahite, Priscille Touraille, Josette Trat, Eleni Varikas
Bureau du Comité de lecture
Isabelle Clair, Virginie Descoutures, Dominique Fougeyrollas-Schwebel,
Helena Hirata, Pascale Molinier, Danièle Senotier
Responsable des notes de lecture
Virginie Descoutures
Comité scientifique
Christian Baudelot, Alain Bihr, Christophe Dejours,
Annie Fouquet, Geneviève Fraisse,
Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier,
Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber,
Michelle Perrot, Pierre Tripier, Serge Volkoff
Correspondant·e·s à l’étranger
Carme Alemany Gómez (Espagne), Boel Berner (Suède),
Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne),
Alisa Del Re (Italie), Virgínia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne),
Jane Jenson (Canada), Diane Lamoureux (Canada), Sara Lara (Mexique),
Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie),
Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne),
Birte Siim (Danemark), Fatou Sow (Sénégal), Angelo Soares (Canada),
Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada),
Katia Vladimirova (Bulgarie)
Abonnements et ventes
Voir conditions à la rubrique « Abonnements » en fin de volume
© L’Harmattan, 2016
5, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-343-10754-7
EAN : 9782343107547
ISSN : 1165-3558
Photographie de Viola Klein en couverture
© University de Reading/Eve Gianoncelli
http://cahiers_du_genre.pouchet.cnrs.fr/
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre.htm Cahiers du Genre, n° 61/2016
Sommaire
Dossier Viola Klein, une pionnière
5 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
Viola Klein (1908-1973). Une outsider dans les sciences sociales
ede la seconde moitié du XX siècle (Introduction)
21 Viola Klein
Le caractère féminin, critique d’une idéologie
49 Eve Gianoncelli
La subjectivation en pratique : le devenir féministe de Viola
Klein entre expérience de l’altérité et sociologie de la connaissance
73 Sonia Dayan-Herzbrun
« Être un problème est une expérience étrange ». Entre Viola
Klein et Theodor Adorno
89 Jane Lewis
Women’s Two Roles, de Myrdal et Klein, et le féminisme anglais
d’après-guerre, 1945-1960
111 David Kettler et Volker Meja
La sociologie comme vocation. Viola Klein et Karl Mannheim
Hors-champ
131 Clémence Schantz
‘Cousue pour être belle’ : quand l’institution médicale construit le
corps féminin au Cambodge
151 Matthieu Grossetête
Un genre déclassé : l’information de santé à l’épreuve de la
féminisation du journalisme
169 Nassira Hedjerassi
bell hooks : la fabrique d’une ‘intellectuelle féministe noire révoltée’
Lecture d’une œuvre
189 Rose-Marie Lagrave
Une historienne inclassable : Joan Wallach Scott Cahiers du Genre, n° 61/2016

217 Notes de lecture
— Laurie Laufer et Florence Rochefort (eds). Qu’est-ce que le
genre ? ; Laure Bereni et Mathieu Trachman. Le genre, théories
et controverses ; Arnaud Alessandrin et Brigitte
EsteveBellebeau (eds). « Genre ! L’essentiel pour comprendre ».
Miroir/Miroirs, hors-série n° 1 (Lorena Parini) — Stéphanie
Hennette-Vauchez, Marc Pichard et Diane Roman (eds). La loi
& le genre. Études critiques de droit français (Jacques Commaille)
— Fabienne Dumont. Des sorcières comme les autres. Artistes
et féministes dans la France des années 1970 (Clélia Barbut)
— Brigitte Rollet. Jacqueline Audry. La femme à la caméra
(Florence Tissot) — Laurence Tain. Le corps reproducteur
(Manon Vialle) — Raewyn Connell. Masculinités. Enjeux
sociaux de l’hégémonie (Régis Schlagdenhauffen) — Massimo
Prearo. Le moment politique de l’homosexualité. Mouvements,
identités et communautés en France (Andrés Armengol Sans)
— Christophe Broqua et Catherine Deschamps (eds), Cynthia
Kraus (collab.). L’échange économico-sexuel (Elise Palomares)
— Stéphanie Lachat. Les pionnières du temps. Vies
professionnelles et familiales des ouvrières de l’industrie horlogère suisse
(1870-1970) (Amandine Tabutaud) — Léonore Le Caisne. Un
inceste ordinaire. Et pourtant tout le monde savait (Lise Gaignard)
255 Abstracts
259 Resúmenes
263 Auteur·e·s
Cahiers du Genre, n° 61/2016
Viola Klein (1908-1973).
Une outsider dans les sciences sociales
ede la seconde moitié du XX siècle

Introduction
Ce dossier consacré à Viola Klein est un projet déjà ancien
des Cahiers du Genre. L’histoire intellectuelle des femmes ou,
du moins, d’un point de vue genré, est encore très peu
développée en France, même si elle apparaît de plus en plus en
filigrane dans la production intellectuelle féministe qui — forte
‘disciplinarité’ des domaines académiques exige — ne saurait
se présenter sous cette enseigne sans risque. Et pourtant, elle est
une voie privilégiée pour retracer les aventures
épistémologiques et politiques de la théorie et de la pratique féministes
dans les sciences sociales et humaines (Gianoncelli 2016). C’est
à une telle entreprise que ce numéro voudrait ajouter une pierre.
Spécialiste des politiques sociales à l’égard des femmes dans
l’État-providence de l’après-guerre, Klein est l’auteure d’une des
théorisations les plus pertinentes de ce qu’on appelle
aujourd’hui le genre. Quasiment inconnue en France, si l’on excepte
quelques sociologues féministes — comme Christine Delphy
qui la cite, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, ou Andrée Michel
avec laquelle elle a pu échanger, elle a pourtant écrit un ouvrage
dont l’importance est comparable à celle du Deuxième sexe de
Simone de Beauvoir, écrit même avant ce dernier. Née à Vienne
en 1908, dans une famille juive, elle a dû quitter cette ville pour
Prague, avec sa famille, dans un climat politique difficile. À la
fin des années 1920, elle est venue à Paris pour étudier à la
6 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
Sorbonne, puis à Vienne. Diplômée de philosophie et de
psychologie de l’université de Prague, elle a soutenu sa première thèse de
doctorat sur l’auteur français Céline, dont la posture rhétorique
propagandiste l’intéressait et l’intriguait. Après son exil en
Angleterre en 1938, sa seconde thèse, menée sous la direction de
Karl Mannheim, fut un travail critique sur le ‘caractère féminin’.
Publié en 1946, issu de sa thèse soutenue en 1944, son ouvrage
The Feminine Character. History of an Ideology peut être
considéré comme un classique des sciences sociales et féministes
— bien que Klein soit aujourd’hui peu présente dans la mémoire
féministe — et une contribution précieuse à la compréhension
de la formation du stéréotype de la ‘féminité’ et, plus
généralement, des procédés de typage qui construisent, légitiment et
font apparaître comme naturelles les catégorisations binaires et
hiérarchiques de sexe, mais aussi de ‘race’ et de couleur, de
religion ou de sexualité. En effet, contrairement à ce qu’on lit
souvent dans les commentaires de son époque (Macaulay 1946),
ce dont il s’agit dans cette étude, ce n’est pas de découvrir ce
qu’est véritablement « la féminité », le « caractère féminin »,
mais le refus de s’adapter à la logique de son objet : la société
telle qu’elle est. Refusant « la relation mimétique » que, selon
Bauman, les sciences sociales entretiennent souvent par rapport
à leur objet (Bauman 1988, p. 469), Klein établit ses propres règles
de production de la connaissance en reconstruisant son objet
selon les termes qu’elle se choisit. Le sous-titre de son ouvrage,
History of an Ideology, annonce d’emblée l’originalité d’une
telle démarche qui, renversant la perspective habituelle, traite les
sciences qui étudient ces procédés non seulement comme sources
de vérité, mais aussi comme instruments de rationalisation sociale
et terrains de conflit au sujet des formes et des règles du vivre
ensemble.
Or, comme Nicole Loraux nous l’a appris, confronter
l’imaginaire du ‘masculin’ et du ‘féminin’, à l’œuvre dans le mythe du
‘féminin’, avec la situation concrète des femmes dans l’histoire,
ce n’est pas seulement montrer que ces constructions de la
‘différence des sexes’ ne correspondent pas aux ‘faits réels’.
C’est également s’apercevoir que le mythe est déjà présent dans
l’histoire (Loraux 2007), qu’il est déjà présent dans le savoir
scientifique au moment même où celui-ci se veut discours de Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 7
vérité ou jugement de fait (Varikas 2005). L’ignorer est une
entreprise intellectuelle périlleuse ; car c’est dans ce qui trouble
ce partage, dans les inconsistances, les silences, les tensions qui
contestent l’existence d’une « différence des sexes conforme à la
division des rôles sociaux » (Papadopoulou-Belmehdi 2005) que
la ‘réalité’ du genre se laisse percevoir dans toute sa complexité
comme à la fois structure et métadiscours du pouvoir, dont le
refoulement en tant qu’ordre institué est en même temps ent de la pluralité et de la conflictualité constitutives de
toute communauté politique.
Klein est un cas exemplaire de cette génération qui s’est
confrontée à la guerre, au génocide, aux crimes de masse, à l’exil
et à la précarité. Mais elle appartient surtout à la génération des
sociologues féministes, avec la figure de la social-démocratie
suédoise Alva Myrdal, la sociologue juive russe américaine Mirra
Komarovsky, ou encore Nina Rubinstein, doctorante comme
Klein de Mannheim — pour la plupart (si l’on excepte Myrdal)
réfugiées ou exilées, sans-papiers, persécutées, dont l’éducation
est ‘itinérante’. L’expérience transnationale et la culture
pluridisciplinaire qu’elles ont acquises au gré de leurs déplacements
leur ont permis de thématiser, de problématiser et de critiquer le
statut des femmes entre les années 1940 et 1960. Mais surtout elles
ont appris, pour la plupart, que, comme l’écrivait Mannheim, la
sociologie n’est pas l’étude du système, mais d’abord et avant tout
la compréhension des expériences, des perceptions, des
motivations et des actions des sujets. Ces féministes, pour la plupart
progressistes, vont aussi se confronter à la rationalisation de la
société, au scientisme positiviste de la sociologie, au principe
du darwinisme social qui minera les projets démocratiques de
l’après-guerre et du nouvel État-providence ‘philogyne’.
Klein, comme les féministes peu nombreuses qui produisent
dans ces années, a pu se voir reprocher un défaut de radicalité
par des féministes de la génération des années 1970 qui
obscurcit l’apport de leur pensée et leur capacité de questionner les
instances traditionnelles et consacrées de l’époque, comme la
famille, et plus généralement la normativité qui régit la société.
L’article de Jane Lewis reproduit dans ce numéro donne de ce
point de vue à voir une position qui peut plus largement être celle
des féministes de ces années, jugeant timorée et problématique 8 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
la perspective de leurs aînées. C’est l’occasion de rappeler le
potentiel heuristique et l’originalité de leurs analyses dans le
contexte dans lequel elles se déploient tout autant que les
dilemmes qu’elles posent, souvent occultés ou peu connus.
Myrdal a en effet des positions favorables à l’hygiène raciale, y
compris à la stérilisation forcée des « dysgéniques », c’est-à-dire
ceux qui étaient jugés inaptes à produire des enfants de bonne
« qualité » (sic) (Appelqvist 2007, p. 18). Ces mesures sont plus
largement inscrites dans le programme de démocraties souvent
considérées comme exemplaires, comme la social-démocratie
suédoise, et susceptibles d’être plus largement promues par des
intellectuels, comme l’illustrent par exemple les chefs de file de
la Ligue progressiste en Angleterre rassemblés autour de l’écrivain
H.G Wells et du philosophe C.E.M. Joad ou encore l’Institut de
biologie raciale (Rasbiologiska Institutet) d’Uppsala, fondé en
1921 par un consensus parlementaire entre conservateurs et
sociaux-démocrates, dans l’idée « d’utiliser la science pour
comprendre et défendre la spécificité du peuple suédois »
(Appelqvist 2007, p. 17). Dans les années 1930, Gunnar et Alva
Myrdal y jouent un rôle important.
Or Klein ne se prête pas à ce type d’argumentation. Mais à
un autre niveau, il faut avoir en tête le contexte et notamment
les possibilités discursives qui s’offrent aux individu·e·s (Skinner
2002). Sa recherche, bien qu’elle se dissimule parfois sous la mise
en avant d’une neutralité sociologique, qui peut s’expliquer par
la position précaire qu’elle occupe, longtemps sans poste, et dans
un contexte où le féminisme a particulièrement mauvaise presse
(Tarrant 2006), est fondamentale. En réalité, la façon dont Lewis
remet en cause l’absence de radicalité du travail mené par
Myrdal et Klein renforce l’importance de son premier travail,
The Feminine Character.
Autour du ‘caractère féminin’
La posture de Klein en tant que femme, juive, exilée,
précaire, la rend particulièrement sensible aux rapports de
pouvoir et aux processus d’altérisation dont sont victimes ceux et
celles qui appartiennent aux groupes minorés, ceux et celles qui
sont jugé·e·s « non pas en tant qu’individu[s] mais en tant que Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 9
membre[s] d’un groupe stéréotypé [ce qui] implique une somme
incalculable de restrictions, de découragement et de frustrations »
(Klein 1989 [1946], p. 5). L’article d’Eve Gianoncelli entend
considérer cette articulation entre expérience et formes de la
connaissance en rendant compte du devenir féministe de Klein à
partir de son parcours biographique, en tant que figure renvoyée
à l’altérité, et dans une articulation à la méthode de la sociologie
de la connaissance. Cette étude analyse plus particulièrement le
processus de subjectivation de Klein, dans un va-et-vient avec son
itinéraire, dans son œuvre majeure et pionnière, The Feminine
Character. Pourtant, comme l’auteure le montre également,
c’est à un rapport de pouvoir spécifique, que l’on ne nomme pas
encore le genre, à partir du concept de « caractère féminin »,
que Klein se consacre.
Ce concept de caractère est lui-même fréquemment mobilisé
dans ces années d’après-Seconde Guerre mondiale, comme
l’illustre l’article de Sonia Dayan-Herzbrun qui revient plus
spécifiquement, dans une perspective comparative, sur la
question des stéréotypes, en confrontant Viola Klein à Theodor
Adorno. L’auteure montre ce qui rassemble les deux penseurs à
partir d’une comparaison entre le questionnement de la féminité
de Klein et celui des préjugés racistes ainsi que des stéréotypes
de la masculinité et de la féminité d’Adorno. Dayan-Herzbrun
montre comment tous deux donnent à voir l’inhibition du sujet
que la stéréotypie engendre.
Pour explorer ce caractère féminin, et comprendre le sens
qu’il pourrait revêtir, Klein étudie la pensée de différent·e·s
auteur·e·s confirmé·e·s de son temps, représentant·e·s de
plusieurs disciplines, qu’elle traite comme des discours. Un tel procédé
vise déjà à une potentielle remise en cause d’arguments qui
revêtent un statut de vérité presque intangible, sous le couvert de
la scientificité, dans une société régie par une bicatégorisation et
une hiérarchisation du ‘masculin’ et du ‘féminin’, société dont
ces penseurs eux-mêmes se font ainsi en réalité l’écho et qu’ils
contribuent à façonner tout en étant façonnés par elle.
Appliquant la méthode de la sociologie de la connaissance
(Mannheim 2006 [1929]), elle examine ainsi les idées de Havelock
Ellis pour la biologie, Otto Weininger pour la philosophie,
Sigmund Freud pour la psychanalyse, Helen Thompson pour la 10 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
psychologie expérimentale, Lewis M. Terman et Catharine C.
Miles pour la psychométrie, Mathias et Mathilde Vaerting pour
l’histoire, Margaret Mead pour l’anthropologie, William I. Thomas
pour la sociologie.
Les résultats d’enquête de Klein sont reproduits dans la
conclusion de The Feminine Character, qui inaugure ce numéro.
La sociologue revient sur les caractéristiques identifiées chez
les auteur e s qu’elle a étudié e s comme relevant de la féminité.
Elle soutient que l’on ne peut déduire de cette étude ce qu’est la
féminité, qu’il s’agit d’un concept dépendant des biais personnels,
des valeurs et des points de vue sociohistoriques de l’observateur.
Elle propose également des pistes afin d’évaluer davantage ce
qui relève du conditionnement social, comme la comparaison des
femmes avec d’autres groupes minorés, ou l’examen des
changements dont a fait l’objet le caractère féminin dus à l’évolution
sociale. À partir d’exemples historiques, elle suggère également
de mesurer les effets du découragement sur la créativité féminine.
Klein appelle ainsi à poursuivre l’analyse, de la manière la plus
approfondie possible, de ce que peut être la féminité, afin de lui
donner, une fois que tout aura été dit et fait en matière de
conditionnement social, plus de substance et une plus grande
validité scientifique.
Cette dernière affirmation présuppose que, si selon Klein, on
ne peut établir ce qu’est la féminité, qu’elle est le fruit de
formes de conditionnement social, la question est susceptible de
demeurer ouverte et qu’il ne s’agit pas de trancher une fois pour
toutes quant à l’existence ou non d’une ‘nature’ féminine. Ces
conclusions, qui pourraient laisser perplexes certaines féministes
contemporaines ayant au cœur de leur projet la mise à mal de
toute posture essentialisante — et à laquelle les auteures de ces
lignes elles-mêmes souscrivent — à la fois témoignent de la
finesse de l’analyse de Klein et nous permetttent de poser
davantage la question de sa philosophie féministe. Klein rejette en
réalité le différentialisme comme l’indifférenciation. Sa position
est subtile et originale, d’un point de vue féministe, dans le
contexte dans lequel elle se déploie. En effet, des féministes
reconnues de l’entre-deux-guerres, telles Eva Hubback et Mary
Stocks, promouvaient contre une vision égalitaire, la différence
des sexes, point de vue relayé par une contemporaine de Klein,
????Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 11
auteure comme elle d’études sur le travail des femmes, Judith
Hubback (1957). L’examen par la sociologue de la psychologie
féminine la conduit à prendre acte de la différence entre les
formes de vie des hommes et celles des femmes. Klein considère
que parce que les femmes, en tant qu’êtres sociaux, font bien
une expérience différente de celle de leurs homologues masculins,
elles sont amenées à cultiver une spécificité, ce qui la rapproche
de certains auteurs de l’école de Francfort (Bovenschen,
Weckmueller 1977). La possibilité de cette culture repose chez
Klein sur une crainte de l’uniformisation des comportements
susceptible d’être entraînée par l’inclusion des femmes dans
« une société faite homme » (Klein 1989 [1946], p. 136), où
l’universel correspond au schéma masculin. Ainsi, si la
protection de l’individualité est compatible avec une possibilité de
conservation de qualités spécifiquement féminines, elle ne se
confond pas simplement avec une promotion différenciée des
individu·e·s en tant qu’hommes et femmes mais pose la
nécessité de pouvoir se penser « d’abord comme être humain,
puis comme homme ou comme femme » (Klein 1950, p. 11).
Cette mise en avant de l’individu est également permise par une
attention à des problématiques qui vont devenir majeures pour
la théorie et le mouvement féministes. Klein étudie, en effet, le
concept de bisexualité présent chez Otto Weininger comme
chez Sigmund Freud. Si ces auteurs entrevoient la manière dont
il pourrait permettre de dépasser la frontière entre le masculin et
le féminin, Klein montre la façon dont ils en tirent une nécessité
d’autant plus impérieuse de réaffirmer l’ordre du genre et la
séparation, en mettant en avant l’exception que représentent ces
femmes « plus masculines » qui parviennent, par exemple, à la
pensée et à la création. Or cette problématique est susceptible
d’être prolongée dans la théorie féministe et queer. S’appuyant
notamment sur les travaux de Carolyn Heilbrun, Eleni Varikas a
rappelé, en ce sens, que l’un des tout premiers débats majeurs
liés aux enjeux du genre a porté sur « l’androgynie », définie
comme « un mouvement qui mène loin de la prison du genre vers
un monde où les rôles individuels et les modes de comportement
personnels pourront être choisis librement » (Heilbrun 1964, citée
par Varikas 2006, p. 61). Klein avait tôt compris la manière dont
cette figure permettait d’« aller plus loin que ce que l’histoire a 12 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
fait de nous », et la façon dont elle représentait un espace des
possibles ouvert au multiple et à l’humain. Si « [s]a cartographie
politique et symbolique […] est toujours à inventer », elle permet
« de déplacer la réflexion du terrain de ‘la différence’ à celui
de l’intersubjectivité, de l’autodétermination, de l’autonomie »
(Varikas 2006, p. 61).
Women’s Two Roles et le défaut supposé de radicalité
Klein entendait prolonger son examen du concept de caractère
en se penchant notamment sur celui de « caractère national »,
qu’en tant que femme, juive, exilée, elle plaçait au cœur d’une
préoccupation à la fois subjective et intellectuelle. Ce projet
n’aboutira pas. À la suite de sa thèse, elle occupe des postes
précaires, notamment comme traductrice d’archives allemandes
auprès du British Foreign Office, et fait une incursion dans le
monde journalistique, et à la marge de l’académie, toujours à
partir de son souci du dilemme féminin, c’est-à-dire des
possibilités d’existence des femmes dans un contexte favorable aux
changements des rôles sociaux, tout en portant le poids des
anciennes idéologies, intériorisées par les femmes elles-mêmes.
Les difficultés qu’elle rencontre tout autant que le
questionnement qui continue à l’animer expliquent alors pourquoi, bien
que Klein, comme on l’a dit, ne pourrait nullement souscrire à
certains présupposés idéologiques et politiques d’Alva Myrdal,
elle accepte la proposition de celle qui est alors directrice du
département de sciences sociales de l’Unesco, et à la renommée
internationale, de l’aider à mettre en forme une recherche dont
l’origine remonte à une sollicitation de The International
Federation of University Women. Le travail commun se fait
essentiellement par correspondance et l’implication de Klein est
colossale, faisant bien plus qu’un travail d’assistante, ce que le
mot introductif de Myrdal dans la première édition laisse
apparaître. Elle réalise en effet, comme elle n’hésite pas à le dire
à Myrdal elle-même, la plus grande partie du travail d’écriture
et de recherche (Lettre à Alva Myrdal, 27 mai 1952, Viola Klein
Papers – VKP). Cette collaboration est notable du point de vue
d’un dilemme susceptible de caractériser le féminisme lui-même,
où le dialogue entre femmes peut également révéler l’inégalité Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 13
de l’investissement et de la reconnaissance susceptible d’en
découler, affermissant le statut privilégié de l’une et le caractère
subordonné de l’autre. Pourtant, cette enquête permet aussi à
Klein de se lancer dans ce qui va constituer son champ
d’exploration majeur jusqu’à la fin de sa carrière — bien qu’il ne soit
pas totalement nouveau puisque l’intérêt constant de Klein
pour la question des femmes ne lui fait pas ignorer ce
questionnement — et sans doute largement favoriser son entrée
dans l’université et sa reconnaissance comme sociologue, la
sociologie du travail.
De cette collaboration naît un ouvrage, qui paraît d’abord en
1956, Women’s Two Roles. Home and Work. S’il est salué par les
féministes de la génération de Klein ou plus âgées (Komarovsky
1991), la réception de cette enquête et plus généralement des
travaux de Klein qui vont se situer dans son prolongement
illustre la lecture critique que des féministes des années 1970 sont
susceptibles de produire, comme on le mentionnait plus haut.
Que peut-on alors dire quant à ce défaut pointé de radicalité ?
La thèse affichée de l’ouvrage est celle selon laquelle l’enfant doit
être la priorité de sa mère, ce que pas même les plus ardentes
féministes remettraient en cause, expliquent Myrdal et Klein
(Myrdal, Klein 1956, p. 116). Ces dernières proposent
globalement un modèle séquentiel comme solution à la conciliation
entre les deux rôles de la femme, c’est-à-dire que le soin aux
enfants doit constituer, dans les premières années de leur vie, la
priorité de la mère avant qu’elle ne puisse reprendre une activité
professionnelle. Or, lorsqu’elles écrivent, non seulement
l’articulation entre travail et famille apparaît de plus en plus, y
compris du point de vue de l’État, comme une nécessité
économique, mais il convient en même temps de la faire tenir avec
une primauté accordée à la maternité, louée comme un travail
vertueux. En Angleterre, où doit d’abord paraître l’ouvrage,
Beveridge, qui a œuvré à la mise en place de l’État-providence,
prône en effet la capacité des femmes à assurer « la continuité
adéquate de la race britannique et des idéaux britanniques dans
le monde », appuyé par exemple par un pédiatre comme J. C.
Spence qui promeut la maternité à temps plein, ou encore John
Newson qui valorise une éducation séparée pour les filles, dans
ela lignée des eugénistes du début du XX siècle, comme le 14 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
rappelle Jane Lewis dans sa contribution reproduite dans ce
numéro.
Néanmoins, Lewis soutient qu’en dépit de l’idée
potentiellement radicale de Myrdal et Klein et du fait qu’elles sont les
premières à souligner, « avec une extrême prudence », que les
femmes peuvent « tout avoir », comme le feront les féministes
de la période d’après-guerre, elles ne plaident pas pour un
partenariat égal entre les hommes et les femmes au sens d’un partage
du travail domestique et du soin aux enfants. La critique la plus
vive, qui pointe plus largement l’approche sociologique de cette
période, est portée dès le début des années 1980 par la sociologue
britannique Ann Oakley, reconnue comme une introductrice
majeure du concept de genre (Oakley 1972, 1981). Elle
considère que l’examen du double rôle des femmes ne prend pas
pour autant véritablement en compte l’effet qu’il peut avoir sur
elles. Elle ajoute que la question posée par Myrdal et Klein :
« Pourquoi les femmes travaillent-elles ? » n’en explore pas les
véritables motifs en ce qu’elle est elle-même socialement produite,
constituant « une réponse à la construction idéologique
préexistante des femmes en tant qu’incapables d’une activité
sérieuse » (Oakley 1981, p. 27) relevant ainsi d’une méthodologie
sexiste des enquêtes sur les attitudes par rapport au travail.
Une analyse sociologique émancipatrice
Il nous semble qu’au contraire le propos de Myrdal et Klein
contient bien une dimension émancipatrice. Par exemple, si les
auteures défendent un modèle séquentiel et la primauté de la
présence maternelle auprès de l’enfant pendant la petite enfance,
elles soulignent également qu’il n’existe pas assez d’études de
médecins relatives aux liens nécessaires entre la mère et l’enfant
permettant de s’opposer au travail des femmes, alors qu’il s’agit
d’un argument couramment mobilisé à l’époque à son encontre.
Pour cela, elles s’appuient sur Margaret Mead, que Klein avait,
bien que différemment, mobilisée dans The Feminine Character,
pour souligner que toute opposition à la moindre séparation,
fût-elle de quelques jours, relève d’une « nouvelle et subtile
forme d’antiféminisme » (Mead 1954, citée par Myrdal et Klein
1956, p. 129). Elles remettent ainsi en cause les idées alors très Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 15
influentes de John Bowlby, sur la « privation maternelle », qui
ne relève que de cas de séparation totale, considérant que, si on
l’écoutait, aucune femme ne travaillerait.
L’argumentation d’Oakley pointe la manière dont Klein nie
la question de la subjectivité féminine et de la réalisation de soi
alors qu’elle est au cœur de son projet sociologique global. Par
exemple, dans Women’s Two Roles, Myrdal et Klein s’attachent
au « dilemme » de la jeune fille, qui se pose entre ses aspirations
sentimentales et familiales d’un côté et professionnelles de
l’autre. Or cette formulation se fait en des termes féministes :
« Nous avons tellement progressé sur le chemin de
l’émancipation qu’aucune fille ne peut plus se contenter de rester à la
maison et d’attendre un époux » (Myrdal, Klein 1956, p 137,
419). Le souci de l’égalité est plus largement au cœur d’une
idéologie démocratique défaillante qu’il s’agit pour elles de
réenrichir et qui s’oppose à l’idéologie familialiste. Par exemple,
Myrdal et Klein préconisent une égalité de travail de six heures
par jour pour les hommes et les femmes, comme moyen de
revitalisation de la vie de famille, en insistant sur l’idée que les
hommes ne soient plus simplement des « visiteurs du soir » (ibid.,
p. 88) et « investissent la cuisine et la chambre des enfants »
(ibid., p. 157). Le partenariat dans la maison que Myrdal et
Klein proposent, s’il ne tire pas toutes les implications possibles
en termes d’égalité des sexes, s’appuie sur une nouvelle
conception de la famille, encore balbutiante mais relevant d’une
vision féministe. Elles évoquent ainsi la fin du « modèle de la
famille patriarcale », reposant sur les monopoles respectifs du
pourvoyeur économique pour l’homme et de la maîtresse de
maison pour la femme (ibid., p. 129).
Le féminisme de Myrdal et Klein débouche ainsi plus
généralement sur une reconfiguration de la société dans son
ensemble, pensant la manière dont l’analyse sociologique et les
politiques publiques peuvent accompagner l’évolution de la
famille. Si elles en appellent à un changement de société, c’est
en vue d’une réalisation à la fois individuelle et collective.
Néanmoins, et c’est peut-être ce qui explique, sans qu’elles-mêmes
ne le pointent, la remise en cause de féministes postérieures,
c’est bien une croyance dans l’évolution des sociétés
contemporaines que tout à la fois elles entendent analyser, avec la 16 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
neutralité de la sociologue, et en même temps précipiter. Myrdal
et Klein, dans leur travail sociologique orienté vers les
institutions, avaient également, en effet, une grande foi dans le progrès
apporté aux femmes par l’État-providence, contrairement à la
génération de féministes des années 1970 qui voyait dans la
lutte politique le moteur de l’action. Si on y ajoute, bien que
Klein ne l’ignore pas, comme l’atteste plus particulièrement les
travaux qu’elle mène seule, l’absence d’analyse spécifique de la
classe comme rapport de pouvoir et donc de la situation des
femmes paupérisées, cette forme de double occultation peut
contribuer à expliquer l’éloignement de certaines féministes
postérieures.
Klein, ‘à sa manière’
Le travail de Klein a suscité des discussions partout dans le
monde, jusqu’en France où, bien qu’elle ne soit pas traduite, le
rapport de l’OCDE qu’elle publie (Klein 1965) rend ses idées
davantage visibles et permet une attention à la question du
double rôle des femmes. Sa mention dans l’histoire des idées
féministes de Dale Spender (Spender 1982), bien que peu
analytique et tendant à neutraliser sa dimension féministe ou
dans l’introduction à la théorie féministe de Dani Cavallaro où
elle est, à l’inverse, présentée comme équivalent de Simone de
Beauvoir (Cavallaro 2003, p. 44), ce qu’elle est, bien que la
réception ne fut pas comparable, atteste son entrée dans le
panthéon de l’histoire féministe. Cependant, la reconnaissance
de Klein, au sens d’une attention consacrée dans des travaux
approfondis, n’est en réalité pas d’abord venue des féministes mais
de sociologues intéressés par la sociologie de Karl Mannheim,
et à la question des marginaux, faisant également écho à leur
propre expérience, David Kettler et Volker Meja. Dans l’article
présenté ici, les auteurs reviennent sur une comparaison entre la
sociologie de Klein et celle de Mannheim. Ils montrent comment
Klein s’inspire de la méthode de son directeur de recherche
mais en se la réappropriant, l’utilisant ‘à sa manière’, ouvrant
ainsi sur la mise en œuvre d’une sociologie de la connaissance qui
lui est propre. Kettler et Meja questionnent la remise en cause
de la validité per se du point de vue de l’outsider, la capacité de Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 17
Klein d’aller plus loin que Mannheim quant au traitement du
dilemme féminin et de son rapport à L’État-providence,
proposant ainsi une vision de la planification plus souple que celle du
‘dernier’ Mannheim. Kettler et Meja mettent en avant
l’importance que prend l’exploration de la subjectivité féminine pour
Klein, celle d’une individue à la fois historiquement et socialement
constituée mais par rapport à la ‘nature’ de laquelle il convient
de demeurer dans une ouverture permanente.
On l’aura compris, c’est l’individu e que Klein entend placer au
cœur de son souci à la fois théorique et pratique, à partir d’une
conception forte de l’égalité et de la liberté. Dans un contexte
où l’État-providence, sous couvert de protection, peut se révéler
toujours de plus en plus dangereux pour la liberté féminine
(Brown 1992), et où la liberté, et l’autodétermination demeurent
perpétuellement à conquérir, la lecture de Viola Klein peut ainsi
se révéler précieuse.
C’est à une pensée exigeante que nous invite ainsi Klein,
nourrie par sa propre expérience. Le legs le plus précieux que
cette pionnière, et ses semblables sociologues, ces féministes
souvent méconnues de l’entre-deux-guerres, nous ont laissé en
héritage, ce n’est pas seulement leurs intuitions et leurs victoires,
mais aussi leurs espérances non réalisées, qui nous rapprochent.
En filigrane, Klein a pu opérer elle-même sa propre réintroduction
dans l’histoire du féminisme, en appelant à une histoire de la
redécouverte de talents féminins inhibés que, par sa formulation
même, elle a déjà redonné à voir. C’est, conformément à ce
projet, à la réinscription dans l’histoire intellectuelle et dans
l’histoire du genre et du féminisme, d’une pionnière, comme tant
de femmes, injustement oubliée, dont les questions résonnent en
outre avec des préoccupations actuelles, que ce numéro voudrait
contribuer.
* *
*
Le numéro comprend aussi trois articles « hors champ » et
une « lecture d’une œuvre ».
Clémence Schantz nous fait partager une enquête réalisée au
Cambodge auprès des parturientes, de leurs maris et des
chirur?18 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
giennes qui pratiquent la périnéorraphie, une chirurgie qui vise
à resserrer fortement le périnée des femmes après un
accouchement par voie basse et à adapter la taille de leur vagin au pénis de
leur époux. Cet article s’interroge plus largement sur les formes de
cosmétiques auxquelles les femmes recourent pour normer leur
corps en fonction du plaisir et du confort des hommes. Matthieu
Grossetête questionne pour sa part la construction genrée des
métiers du journalisme et la féminisation de la profession dans le
secteur des sujets portant sur la santé. Il étudie comment les
sujets de bien-être qui intéressent les classes supérieures sont
privilégiés au détriment de sujets statistiquement plus pertinents,
comme les accidents domestiques, mais ceux-ci concernant
principalement les personnes âgées ne font pas un ‘bon sujet’.
Ces deux contributions feront réfléchir celles ou ceux qui
penseraient que féminisation des professions (en l’occurrence de
la chirurgie et du journalisme) rimerait forcément avec éthique du
care, moralisation des pratiques et résistances à la domination. À
rebours de cette mise aux normes, Nassira Hedjerassi revient sur
l’enfance et l’adolescence de l’intellectuelle africaine-américaine
bell hooks, figure de proue du Black feminism, pour interroger
l’itinéraire d’une rebelle qui a réussi à subvertir très tôt les
déterminismes de ‘race’, de classe et de genre et à en faire une œuvre.
Rose-Marie Lagrave présente l’œuvre de l’historienne
étatsunienne la plus française, Joan Wallach Scott. En mettant en
relation ce que les choix des objets en histoire doivent à certains
éléments biographiques de Scott, l’auteure met au jour une
homologie entre, d’une part, un parcours d’historienne fait de
bifurcations, de tournants problématiques et d’affiliations
théoriques interdisciplinaires ; d’autre part, une série de paradoxes qui
jalonnent l’œuvre de Scott et une relative déprise de l’histoire
au profit de l’épistémologie.
Eve Gianoncelli et Eleni Varikas Viola Klein… Une outsider dans les sciences sociales… 19
Références
Appelqvist Örjan (2007). « L’argument démographique dans la genèse
de l’État providence suédois ». Vingtième siècle. Revue d’histoire,
n° 95.
Bauman Zygmunt (1988). “Sociology after the Holocaust”. The British
Journal of Sociology, vol. 39, n° 4.
Bovenschen Silvia, Weckmueller Beth (1977). “Is there a Feminine
Aesthetic?”. New German Critique, n° 10.
Brown Wendy (1992). “Finding the Man in the State”. Feminist Studies,
vol. 18, n° 1.
Cavallaro Dani (2003). French Feminist Theory. An introduction.
London & New York, Continuum.
Gianoncelli Eve (2016). La pensée conquise. Contribution à une
histoire intellectuelle transnationale des femmes et du genre au
eXX siècle. Thèse de science politique, sous la direction d’Eleni
Varikas, Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis.
Heilbrun Carolyn (1964). Toward a Recognition of Androgyny. New
York, Norton.
Hubback Judith (1957). Wives who Went to College. London, Heinemann.
Klein Viola (1989 [1946]). The Feminine Character. History of an
Ideology. London & New York, Routledge [1st ed. London,
Routledge & Kegan Paul].
— (1950). “The Stereotype of Femininity”. Journal of Social Issues,
vol. VI, n° 3.
— (1952). Lettre à Alva Myrdal, 27 mai. Viola Klein Papers – VKP.
— (1965). « L’emploi des femmes. Horaires et responsabilités
familiales. Une enquête dans 21 pays ». Paris, OCDE.
Komarovsky Mirra (1991). “Some Reflections on the Feminist
Scholarship in Sociology”. Annual Review of Sociology, vol. 17.
Loraux Nicole (2007). Les enfants d’Athéna. Idées athéniennes sur la
citoyenneté et la division des sexes. Paris, Seuil « Points ».
Macaulay Rose (1946). “Books of the Day: More about Women”. The
Spectator, 17 May.
Mannheim Karl (2006 [1929]). Idéologie et utopie. Paris, Éd. de la
Maison des sciences de l’homme [traduit de l’allemand par
JeanLuc Evard ; éd. originale Ideologie und Utopie. Bonn, Friedrich
Cohen]. 20 Eve Gianoncelli et Eleni Varikas
Mead Margaret (1954). “Some Theoretical Considerations on the Problem
of Mother-Child Separation”. American Journal of
Orthopsychiatry, vol. 24, n° 3.
Myrdal Alva, Klein Viola (1956). Women’s Two Roles. Home and
Work. London, Routledge & Kegan Paul.
Oakley Ann (1972). Sex, Gender, and Society. New York, Harper
Colophon Books.
— (1981). Subject Women. Oxford, Martin Robertson.
Papadopoulou-Belmehdi Loanna (2005). « Histoire des hommes,
histoire des femmes dans l’œuvre de Nicole Loraux ». Espaces
temps/Clio, hors-série.
Skinner Quentin (2002). Visions of Politics. Regarding Method, vol. I.
Cambridge, Cambridge University Press.
Spender Dale (1982). Women of Ideas and what Men Have Done to
them: From Aphra Behn to Adrienne Rich. London & Boston,
Routledge & Kegan Paul.
Tarrant Shira (2006). When Sex Became Gender. New York & London,
Routledge.
Varikas Eleni (2005). « Inscrire les expériences du genre dans le passé ».
Espaces temps/Clio, hors-série.
— (2006). Penser le sexe et le genre. Paris, Puf. Cahiers du Genre, n° 61/2016
Le caractère féminin, critique d’une idéologie
Viola Klein
1Résumé
Dans la conclusion de The Feminine Character, Viola Klein revient sur
les caractéristiques identifiées chez les auteurs qu’elle a étudiés comme
relevant de la féminité. Elle soutient que l’on ne peut déduire de cette étude
ce qu’est la féminité, qu’il s’agit d’un concept dépendant des biais personnels,
des valeurs et des points de vue sociohistoriques de l’observateur. Elle
propose des pistes afin d’évaluer davantage ce qui relève du conditionnement
social, comme la comparaison des femmes avec d’autres groupes minorés,
ou l’examen des changements dont a fait l’objet le caractère féminin dus à
l’évolution sociale. À partir d’exemples historiques, elle suggère également
de mesurer les effets du découragement sur la créativité féminine.
KLEIN VIOLA — CARACTÈRE FÉMININ — STÉRÉOTYPE — GROUPES MINORÉS —
CRÉATIVITÉ FÉMININE
En 1946, dans une période communément présentée comme
mise en sommeil du féminisme et avant même Le deuxième sexe
de Simone de Beauvoir, Viola Klein publie un ouvrage, issu de son
travail de thèse, The Feminine Character. History of an Ideology.
Dans ce texte, Klein entreprend d’étudier ce que pourrait être le

1 NDLT. Ce texte est la traduction de : The Feminine Character. History of an
Ideology, Chapter XI “Summary and Conclusions” by Viola Klein (© 1946).
With a foreword by Karl Mannheim. London, Routledge & Kegan Paul.
Reproduced by permission of Taylor & Francis Books UK.
Cet article a été traduit avec le soutien de l’Institut Émilie du Châtelet. 22 Viola Klein
caractère féminin. Pour ce faire, elle propose d’examiner
différentes disciplines, qu’elle lit comme des discours, portant sur la
féminité. En appliquant la méthode de la sociologie de la
connaissance, elle examine ainsi les idées de Havelock Ellis pour
la biologie, Otto Weininger pour la philosophie, Sigmund Freud
pour la psychanalyse, Helen Thompson pour la psychologie
expérimentale, Lewis M. Terman et Catharine C. Miles pour la
psychométrie, Mathias et Mathilde Vaerting pour l’histoire,
Margaret Mead pour l’anthropologie, William I. Thomas pour
la sociologie. Son étude révèle l’impossibilité de répondre à cette
question et l’idée selon laquelle s’il existe un concept de
féminité qui définit quelques traits psychologiques différenciés, il
dépend largement des biais personnels, des valeurs, et du point
de vue sociohistorique de l’observateur. Elle ajoute ainsi que
beaucoup de traits définis comme féminins apparaissent en réalité
comme résultant des conditions sociales et sont ainsi
susceptibles de changement. À travers cette formulation, c’est donc celle
de ce que l’on ne nomme pas encore le genre que Klein donne à
voir.
* *
*
Il ne fait aucun doute qu’il est généralement admis dans notre
civilisation qu’un très grand nombre de traits psychologiques
sont liés au sexe. Par la classification la plus élémentaire, les
qualités humaines sont schématiquement divisées en deux
classes correspondant à la division entre les hommes et les
femmes. Ce présupposé de base est toujours entretenu, bien
qu’aujourd’hui la ligne de division entre les deux ensembles de
caractéristiques mentales ne se dessine plus de manière aussi
évidente qu’elle le fut. Le fait que l’on se rende de plus en plus
compte que les traits prétendus ‘masculins’ se retrouvent, à des
degrés variables, chez les femmes et les traits ‘féminins’ chez
les hommes, cependant, n’élimine pas la division originelle mais
rend, au contraire, plus nécessaire d’examiner ces
caractéristiques qui sont appelées féminines et masculines.
Il existe, pour employer le terme de Walter Lippmann, un
« stéréotype » de la féminité dans notre société. Il sous-tend les
activités pratiques dans les domaines les plus variés de la vie Le caractère féminin, critique d’une idéologie 23
sociale, allant des simples questions relatives à la manière de se
conduire au quotidien et au savoir-vivre, aux problèmes
d’éducation, de choix de carrière, de travail social, de politique
en matière d’emploi, de prévention du crime et du traitement
des délinquants criminels, jusqu’à la presse, aux films, à la
littérature, aux campagnes politiques, et à la publicité, ou à la
vente des biens tout comme à la promotion des idées. De
surcroît, ce stéréotype de la féminité sert de modèle de conduite
à la jeune fille qui grandit, influence ses projets de vie, et
contribue ainsi à façonner son caractère.
Bien qu’il soit tout à fait évident dans notre société qu’il existe
2une Idée de la féminité , des difficultés apparaissent lorsque
l’on tente de la définir. Car il y a presque autant d’opinions qu’il
y a d’esprits, et il est difficile de trouver ne serait-ce que deux
caractéristiques essentielles sur lesquelles une personne lambda
ou la majorité des experts pourraient s’accorder. Des auteurs ont
tenté de rechercher dans un seul trait fondamental l’indice
permettant de cerner le caractère féminin. Gerard Heymans
(1924), par exemple, pense que cette qualité de base est le
sentimentalisme ; Gina Lombroso (1924) explique que c’est
l’altruisme ; pour Wilhem Liepman (1920), c’est la
vulnérabilité. Et selon Freud, l’élément essentiel de la féminité est
3« une préférence pour des finalités passives » .
Même si nous nous restreignons à la liste relativement courte
d’auteurs traités dans cette étude, on ne trouve pas seulement
des contradictions sur des points particuliers mais une variété
déconcertante de traits considérés comme caractéristiques des
femmes par ces différentes autorités. Tenter de dessiner un
schéma des traits féminins et de faire une liste des accords et
des désaccords des auteurs respectifs sur chaque point se
solderait par un échec parce qu’il n’y a pas véritablement de

2 NDLT. L’auteure parle de « platonic idea » qui renvoie à l’essence du concept
de féminité. On n’a pas repris l’adjectif, source potentielle de confusion en
français mais choisi de marquer cette provenance en écrivant ‘Idée’ avec une
majuscule.
3
NDLT. Viola Klein cite à plusieurs reprises des auteur·e·s, mais sans donner
les références bibliographiques. Nous avons pu retrouver certaines références,
mais d’autres manquent de précisions pour pouvoir deviner de quel titre il est
question. 24 Viola Klein
base commune à ces points de vue divergents. La difficulté ne
vient pas seulement du fait qu’il y ait discordance sur des
caractéristiques spécifiques et sur leur origine, mais de l’accent
placé sur des attributs absolument différents.
Les traits qui reviennent comparativement plus souvent que les
autres, bien que selon des réserves variées, dans les différentes
théories sont : la passivité, l’émotivité, le manque d’intérêt pour
l’abstraction, une plus grande intensité dans les relations
personnelles, et une tendresse instinctive pour les nouveau-nés.
Ceci n’est, cependant, qu’un très court résumé des nombreux
traits qui sont considérés comme typiquement féminins par les
différents auteurs, et l’accord, même sur ces quelques points, est
loin d’être unanime, comme un résumé succinct va le montrer.
Havelock Ellis pense que le rôle sexuel relativement plus passif
de la femme a des conséquences psychologiques considérables,
bien que cette passivité biologique ait été hautement renforcée
par le refoulement et les conventions sociales. Quelle que soit
son origine, elle a conditionné et accentué des traits mentaux
tels que la réceptivité et la soumission. Elle s’articule aussi à la
modestie qui, bien qu’elle soit largement modifiable par la
mode et la coutume, constitue très fondamentalement un trait
féminin. Parmi les autres caractéristiques répertoriées par
Havelock Ellis, il y a : l’absence de vulnérabilité, c’est-à-dire un
pouvoir de résistance plus grand à des perturbations majeures,
malgré une disposition plus sujette à des oscillations mineures ;
une affectibilité, ou un caractère influençable, c’est-à-dire une
réponse psychique et physique plus rapide aux stimuli. En lien
avec ce trait apparaît une plus grande sensibilité des femmes,
leur tact, leur réalisme pratique. On trouve également en général
un manque d’intérêt pour les choses abstraites, une aversion
pour la pensée analytique et une inclination à agir par impulsion
plutôt que d’après une délibération. Globalement les femmes
montrent une tendance moindre à varier du type humain de
référence et produisent ainsi moins d’anormalités, c’est-à-dire moins
de génies et moins d’idiots. Le type féminin est physiquement,
et dans un certain sens mentalement, plus proche du type
infantile que ne l’est l’homme et, comme selon la théorie de
Havelock Ellis, l’enfant n’est pas seulement le père de l’homme Le caractère féminin, critique d’une idéologie 25
mais du Surhomme, la femme représente ainsi une étape plus
avancée sur l’échelle de l’évolution phylogénétique et le
progrès lié à l’évolution implique par conséquent une féminisation
grandissante du genre humain.
Dans la vision d’Otto Weininger, la femme a un but dans la
vie et seulement un intérêt essentiel : la sexualité. Qu’elle relève
du type de la maman ou de celui de la courtisane, elle est soit
directement soit indirectement concernée par les questions liées
au sexe. Elle n’a pas de normes morales qui lui sont propres, et
sa conformité constante à des normes extérieures a produit chez
elle le mensonge, l’hypocrisie, et une disposition à l’hystérie.
Elle n’a pas d’aptitude à la pensée claire, pas de mémoire, hormis
une capacité à répéter des choses qu’elle a apprises. Son jugement
est incertain et sa sensibilité pauvre excepté sur le plan tactile.
Elle est sentimentale mais incapable d’émotions profondes. Elle
n’a pas de désir d’immortalité et pas d’appréciation des valeurs
intemporelles ; elle n’a pas de conscience intellectuelle, pas de
logique et elle manque d’individualité et de volonté autonome.
Bien que pour Sigmund Freud la féminité se caractérise
essentiellement par la passivité et par le manque d’un organe
sexuel masculin, il associe un nombre de traits psychologiques
à la disposition générale de la constitution de la femme. Il s’agit
de la modestie, de la vanité, l’inclination à l’envie et à la
jalousie, un manque de conscience sociale ou d’intérêt pour la
justice sociale, un sens moral généralement plus faible (un
« surmoi » plus faible selon le vocabulaire de Freud), une
capacité moindre et une aspiration limitée à la sublimation
(c’est-àdire pour les intérêts culturels), une plus grande disposition aux
névroses, particulièrement à l’hystérie, des besoins sexuels plus
faibles, des tendances masochistes, un arrêt plus précoce du
développement psychologique (« la rigidité ») et une attitude de
rejet de la civilisation comme ennemie de la famille et de la vie
sexuelle, ce qui constitue la préoccupation principale des femmes.
Selon Alfred Adler, le caractère féminin est circonscrit à la
position sociale inférieure de la femme, et aux sentiments
d’infériorité qui en résultent. « La féminité », pour lui,
symbolise tous les traits qui dans notre culture entravent la réussite
sociale : la faiblesse, la peur de l’environnement social, la 26 Viola Klein
timidité, la passivité, la pudeur, la soumission,
l’hypersensibilité, le sentiment d’être mise à l’écart et d’être
désavantagée et la prise de conscience de sa futilité réelle. Il s’agit là
des traits qu’un individu — qu’il soit homme ou femme —
essaie de surmonter par une « protestation masculine », les
termes « masculin » et « féminin » étant ici utilisés dans un sens
symbolique et conformément aux conventions sociales.
Helen B. Thompson a trouvé que les femmes possèdent une
meilleure mémoire — à la fois du point de vue de la rapidité de
la mémorisation et de sa durée —, qu’elles ont moins de
conscience sociale mais plus de conscience religieuse que les
hommes, qu’elles montrent de meilleurs résultats dans les tests
d’association d’idées, mais qu’elles sont d’une moindre
ingéniosité. Les essais de Thompson ne révèlent pas de différences
marquées dans les intérêts intellectuels, les méthodes de travail,
le type d’activité mentale et le seuil d’aptitude y étant lié, dans
l’intensité des émotions ou dans le degré d’impulsivité de
l’action. Elle pense cependant que les femmes montrent une
plus grande tendance à inhiber l’expression de leurs émotions et
que, selon différentes influences sociales, leur attention se
distribue de différentes manières. Elle ne s’accorde pas avec les
vues de Havelock Ellis sur la variabilité mais soutient que des
affirmations générales sur les femmes ne devraient pas
transcender les limites de la normale. Dans ces limites, aucune
différence de variabilité entre les sexes ne peut être trouvée.
Contrairement à ces découvertes, fondées sur des tests
effectués sur une classe particulière de femmes, à savoir des
étudiantes, Lewis M. Terman et Catharine C. Miles, dans leur
vaste étude expérimentale, ont établi des différences notables
entre les sexes à la fois dans leurs centres d’intérêts et dans leur
disposition émotionnelle. Rejetant la possibilité de découvrir un
« éternel féminin », ces deux auteurs considèrent la féminité dans
notre civilisation occidentale contemporaine comme marquée par
des intérêts pour les choses domestiques, les objets esthétiques
et les loisirs, par une préférence pour des activités sédentaires et
d’intérieur et pour les métiers des soins aux personnes et par
une appétence généralement plus faible. Les femmes, selon eux,
font preuve de plus de compassion et de plus de sympathie que
les hommes, et ceci dans un sens personnel, concret, non selon

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin