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Violence envers les femmes : le non des femmes handicapées

De
230 pages
La violence qui frappe les femmes handicapées a sans doute le même point de départ que toute violence. Et pourtant, le handicap oblige à franchir un pas de plus, celui d'une vulnérabilité plus grande. La violence, chez la femme handicapée, a une connotation bien particulière. Le handicap est cette blessure inscrite dans le corps qui autorise l'Autre à la domination, à la maltraitance. Le handicap engendre rejet, exclusion et condamnation. Le handicap est une monstruisité qui engendre peur, angoisse en violence.
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VIOLENCE ENVERS LES FEMMES LE NON DES FEMMES HANDICAPEES

Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir adhère à la
Grande Cause Nationale 2010

Coordonné par

Maudy PIOT

Association « Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir »

VIOLENCE ENVERS LES FEMMES LE NON DES FEMMES HANDICAPEES
Colloque du 19 JUIN 2010 et autres contributions

Avec Michelle Perrot

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13837-7 EAN : 9782296138377

Ouverture

Maudy Piot

Un grand bonjour à toutes les personnes présentes ici. Je suis très heureuse de vous accueillir avec notre équipe qui a préparé ce colloque : Les Violences envers les femmes, le NON des femmes handicapées. Je pense que çe sera une journée dense et très riche. Quand on parle de violences, c’est douloureux, difficile, et ça nous concerne tous. Je suis Maudy Piot, présidente et fondatrice de l’association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir. Nous allons dire des choses aujourd’hui, et nous poursuivrons ce colloque en agissant. Notre association a été créée en 2003, et agit contre toutes les discriminations, notamment celles qui s’exercent contre des femmes ayant un handicap. Notre association lutte contre toutes formes de discrimination. Notre deuxième objectif, qui commence à être entendu maintenant, c’est que nous disons haut et fort que nous sommes des citoyennes à part entière, que notre handicap n’est pas notre identité. Le handicap est dû aux hasards de la vie. Les choses commencent à changer un peu. Nous nous sommes aperçus que la violence qui touche les femmes handicapées est vraiment terrible. C’est intolérable, la violence est beaucoup plus fréquente chez les femmes handicapées que chez les autres. C’est une violence que nous voulons dénoncer, que nous voulons essayer de diminuer et même de faire disparaître. 7

Cette année est celle de la grande Cause Nationale contre les violences faites aux femmes. Si je ne m’étais pas battue avec l’association, nous en serions les grandes oubliées. Aujourd’hui, nous voulons que les femmes en situation de handicap deviennent visibles. On veut nous rendre invisibles car le handicap dérange. Des personnes sont venues nous faire partager leur expérience. Nous commencerons la journée avec Michelle Perrot, qui est une amie, qui a beaucoup travaillé pour les femmes en écrivant l’histoire des femmes. Je ferai ensuite un exposé sur la violence et les femmes handicapées. Il n’y a quasiment rien d’écrit à ce sujet. J’ai eu beaucoup de difficultés à trouver des références, des personnes qui avaient réfléchi à cette question. Ma conférence, ce seront mes réflexions propres, ce sera ce que m’ont apporté mes patients, puisque je suis psychanalyste. Henri-Jacques Sticker, anthropologue, animera cette journée. Je souhaite que cette journée soit solidaire, sous le signe de l’amitié, et que ce soir, vous puissiez vous dire : la violence, nous ne l’accepterons plus jamais, nous ne cautionnerons plus aucun geste de violence, notamment envers la femme. Merci.

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Véronique Dubarry
Je suis adjointe au Maire de Paris en charge des personnes en situation de handicap. Je le dis chaque fois que j’assiste à un colloque organisé par l’association Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir, je suis ravie d’être là. Chaque fois, les thèmes abordés et les sujets débattus sont des sujets importants. Maudy est partie du plus petit dénominateur commun : handicap, elle a ajouté « femmes », et a terminé par ce qui devrait être le seul dénominateur « citoyennes ». On a tendance à tenir les gens enfermés dans des petites boîtes. Le projet de FDFA, c’est justement d’ouvrir ces boîtes. Il y a plein de liens communs entre les discriminations. Lorsque Maudy m’a présenté le sujet d’aujourd’hui, j’ai cherché effectivement moi aussi ce que je pourrais trouver en matière de violences faites aux femmes, de violences et de handicap. Et effectivement, il n'y a pas de données, pas d’études. C’est souvent un paragraphe quelque part, mais c’est très difficile à trouver. Il est important d’en faire un volume conséquent, de ne pas se contenter de quelques lignes dans certaines études, et de montrer qu’il y a une spécificité d’être en situation de handicap, d’être femme et victime de violences. Cette réflexion collective doit amener à quelque chose. Au travers des interventions qui seront faites aujourd’hui, et par vos témoignages, nous allons construire quelque chose. Mais ça ne doit pas rester juste un colloque. Il faut effectivement à un moment donné aussi agir. Il y a de la part des pouvoirs publics des prises de conscience. Il y a énormément de paroles qui sont prononcées, de débats, de colloques qui sont 9

organisés. Mais il faut être aussi capables de passer ce cap pour être dans l’action, et trouver des réponses partenariales, collectives, qui nous permettront d’accompagner les femmes victimes de violences. Malgré tous les efforts que fait la ville en matière d’information, de mise en place de structures, de travail auprès des associations, il n’en reste pas moins que cette spécificité n’est pas forcément prise en compte. C’est aussi cette traduction-là que nous devons trouver en fin de journée. Je serai impolie car je dois partir, pour assister au baptême d’une petite fille de deux ans. Il y aura sa mère, ses grand-mères, ses tantes, etc. J’aimerais que cette petite fille ne soit pas obligée d’ici 20 ou 30 ans de participer à un colloque de ce type, qu’elle ne soit pas victime elle-même de violences, dans son couple ou dans la société. Nous devons agir pour que nos filles ne soient pas confrontées à ce type de choses. Notre société est violente, discriminante, très égoïste, individualiste, mais il y a des moments où l’on va audelà, et où l’on est dans la proposition d’un autre type de société, de solidarités qui sont des solidarités actives. J’espère que cette journée, très dense et riche, et que les intervenants qui présenteront leurs réflexions, nous permettront d’aller au-delà et d’être vraiment dans l’action. Je vous remercie.

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Avant-propos

Marie-France Hirigoyen1

Nous savons tous que la violence humaine n’est pas si exceptionnelle, et que, d’une façon générale, la société fait avant tout violence aux plus vulnérables. Même si la violence conjugale a toujours existé, on aurait pu croire qu’avec la montée du féminisme les choses évolueraient et que plus d’égalité homme/femme entraînerait moins de violence. Il n’en est rien. Partout dans le monde les violences conjugales restent un phénomène très sous-estimé. Le couple, loin d’être l’espace protégé qu’il devrait être, est paradoxalement le lieu où s’observent les violences les plus fréquentes pour une femme. Toute femme, quelle que soit sa personnalité ou sa position sociale peut être amenée à subir de la violence dans son couple, mais certains facteurs de vulnérabilité peuvent faciliter l’accrochage avec un conjoint potentiellement violent et aggraver la difficulté qu’il y a à se défendre de ce type d’agressions. On sait que la désocialisation et l'insuffisante autonomie financière constituent des facteurs de fragilité qui accroissent la fréquence et la gravité de la violence conjugale. C'est le cas des femmes handicapées par le biais de l'isolement qui est souvent le leur. Parler de vulnérabilité ne signifie pas qu’en raison d’une pathologie une femme attire ou provoque ce genre de situations, mais simplement, que, face à ce type d’agressions, certaines d’entre elles vont présenter une moins grande résistance. Parmi les vulnérabilités des femmes, certaines sont psychologiques, par exemple quand un
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Docteur en médecine, psychiatre, psychothérapeute familiale.

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traumatisme antérieur a fait perdre à une femme ses défenses et qu’elle ne sait pas se protéger. D’autres sont sociales, liées simplement à la position de femme, car si le patriarcat a rendu les hommes dominateurs, il a aussi amené les femmes à être passives et résignées. Il existe peu de recherches qui étudient spécifiquement la problématique de la violence faite aux femmes handicapées, ce que l'on sait c'est qu'elles sont plus isolées car il leur est plus difficile de travailler et pour elles l'isolement peut être dangereux. Dans ce cas, à la violence physique ou psychologique s'ajoute un abus de faiblesse. L'organisation mondiale de la santé, reprenant les termes adoptés par l'Assemblée générale des Nations Unies, donne la définition suivante de la violence à l'égard des femmes: « tous actes de violence dirigés

contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée ».

La violence conjugale, en particulier la violence psychologique, entraîne chez les femmes victimes un sentiment d’impuissance générale et un manque de maîtrise sur les évènements de leur vie. Elles ne peuvent donc pas être en bonne santé et s’épanouir puisque l’énergie qui pourrait leur permettre d’enrichir leur vie dans des échanges sociaux ou professionnels est drainée pour résister à la violence. Quand la situation a duré longtemps, elles n'ont plus les moyens psychologiques de s'en sortir seules, il faut donc les aider à nommer ce qui est intolérable. C’est la dégradation de leur état de santé psychologique, plus que des caractéristiques 12

personnelles, qui explique que les femmes ont du mal à se retirer d’une situation de violence, et c’est parce qu’elles sont piégées par l’emprise que leur état psychologique se dégrade. On voit bien qu’il s’agit d’un cercle vicieux. En effet, la mise sous emprise, conséquence de la violence psychologique, ne permet pas aux femmes de faire la distinction entre ce qui est tolérable et ce qui ne l'est pas. Si on veut aider les femmes, il est essentiel de tenir compte de tous les aspects de la violence, et pas simplement de la violence physique. On a trop longtemps parlé de femmes battues ne reconnaissant comme violence que la partie émergée de l'iceberg. Il est temps d'aborder la violence conjugale d'une façon globale. Ce qui constitue la violence dans un couple, c’est un mode de relation fondé sur le contrôle et la violence psychologique. Si les conséquences physiques de la violence sont faciles à repérer, les plus graves sont psychologiques et elles ont de lourdes conséquences sur le devenir de la femme. Les traces d’une agression physique finissent par s’estomper, tandis que les injures, les humiliations laissent des marques indélébiles. L'enquête nationale sur les violences faites aux femmes (ENVEFF), réalisée en 2000 avait permis de prendre la mesure chiffrée des violences envers les femmes et en particulier de celles exercées au sein du couple. Elle a suscité une prise de conscience qui a permis des avancées législatives dont la plus récente adoptée le 9 juillet 2010 qui reconnait le délit de violence psychologique dans le couple. Ce délit est défini par

« des actes répétés, qui peuvent être constitués de paroles et/ou d'autres agissements, d'une dégradation des conditions de vie entraînant une altération de la santé physique ou mentale ».
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Cette loi permet de dénoncer des faits qui étaient auparavant considérés comme quasi-normaux dans une relation conjugale malgré leurs conséquences désastreuses sur la santé physique ou psychologique des victimes. Elle permet de réagir beaucoup plus tôt, à un stade où les conséquences sur la santé seront réversibles. C'est également un message fort aux agresseurs, aux futures victimes, et à la société tout entière pour dire que ces comportements sont inacceptables. On a vu que la loi sur le harcèlement moral au travail, même s'il n'a pas été facile au départ d'en définir les limites, a amené progressivement un changement des comportements sur les lieux de travail. En ce sens une loi sanctionnant la violence psychologique dans le couple a un rôle éducatif et constitue une prévention de toutes les violences. Depuis quelques années des mesures ont été prises dans notre pays. Le but était de démontrer publiquement le caractère répréhensible et inacceptable de ce type de comportement, d'aider les femmes à trouver des solutions et de punir les auteurs La violence contre les femmes a été déclarée Grande cause nationale pour 2010. Cette lutte doit commencer par les plus fragiles, et les femmes handicapées sont très clairement les plus exposées.

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Introduction La violence est-elle le destin des femmes ? Les suggestions de l’histoire.

Michelle Perrot2

La violence est-elle le destin des femmes ? La réponse est non ; je veux vous rassurer. La violence n’est pas non plus l’apanage des hommes. Il existe aussi des femmes violentes, une violence des femmes, notamment sur les enfants3. Toutefois le partage est inégal et les femmes sont, aujourd’hui et dans le long temps de l’histoire, plus souvent la cible de la violence des hommes, d’une société longtemps dominée par les hommes. L’actualité nous en donne chaque jour des exemples. Un récent article du Monde parle de «Hassi Messaoud, cité du viol »4. Dans cette cité pétrolière du centre de l’Algérie, chaque soir les hommes donnent l’assaut aux femmes qui travaillent dans ce lieu, les volent et les violent ; sous prétexte que les femmes seules sont des prostituées en puissance. « Le jour, les hommes repèrent leurs proies. La nuit, ils mènent l’assaut en bandes, armés de couteaux, de sabres, de haches ou de barres métalliques. Ils défoncent la porte des habitations des femmes seules, les volent et les violent,
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Historienne, spécialiste de l’histoire des femmes. Cf le colloque des 17 et 18 juin 2010, à Paris 7, sous la direction de Coline Cardi et Geneviève Pruvost, intitulé « Penser la violence des femmes ». 4 Caroline Fourest, « Hassi Messaoud, cité du viol », Le Monde, juin 2010.

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sous les yeux de leurs enfants s’il le faut. Celles qui osent porter plainte sont à peine entendues par les policiers. Les autres sont menacées et se taisent ». Cas extrême sans doute, mais non isolé, et accompagné de la cohorte des violences quotidiennes exercées sur les femmes dans la famille (le lieu le plus violent) et dans la cité. Le corps des femmes, leur sexe, sont l’objet de violences quotidiennes. Lesquelles ? Pourquoi ? Comment lutter contre ces violences et en venir à bout ?

Regards sur l’Histoire : les formes de la violence.
Première violence : celle qui s’exerce sur les filles à la naissance. Le génocide des petites filles se traduit par un déficit important de femmes dans les sociétés d’Extrême-Orient, en Inde et en Chine. Les filles ayant moins de valeur, dans l’estime publique, on en prend moins soin, voire on les supprime. Les chinois, réduits par l’Etat à l’enfant unique, préfèrent garder un garçon et négligent (ou suppriment) les filles nouvelles-nées. Selon l’indien Amartya Sen, Prix Nobel d’économie, cent millions de femmes manquent de par le monde : plus d’une fois et demie la population française5. Dans ces pays, les filles sont moins scolarisées que les garçons. Un proverbe indien dit : « Elever une fille, c’est comme arroser le jardin de son voisin » ; c’est de l’argent perdu. On les met au travail très vite ; moins alphabétisées, elles accèdent difficilement aux métiers qualifiés et c’est une des causes de l’infériorité de leur salaire. La crise a d’ailleurs eu des effets très négatifs sur les progrès scolaires réalisés par les filles dans les dernières années. Autre type de violence exercée sur les petites filles : les mutilations sexuelles, telle
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Yves Simon, « Où sont les femmes ? » , Le Monde, 20 juin 2010.

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l’ablation du clitoris, dénoncée dès 1975 par les féministes, notamment Benoîte Groult, pratique en recul, mais toujours persistante. Le clitoris est considéré comme le siège du plaisir féminin et ce plaisir est insupportable aux yeux de certaines cultures ou religions, au regard de certains hommes. Deuxième violence : les mariages forcés, imposés à de très jeunes filles dans de nombreux pays. Le mariage arrangé (sinon forcé) avait été la norme dans les sociétés d’autrefois, selon la règle « Echange des biens, échange des femmes », que Claude Lévi-Strauss a mise en évidence. Mais au cours du temps, le mariage d’amour s’est imposé, du moins dans les sociétés occidentales, comme conforme au libre choix des individus. Pourtant, le mariage forcé persiste dans de nombreuses communautés, qui mettent l’intérêt de la famille et du groupe au dessus des choix individuels, en particulier ceux des filles. Troisième type de violence : les violences conjugales dont les statistiques sont effarantes. Longtemps, battre sa femme a fait partie des prérogatives masculines et pour un certain nombre d’hommes, c’est normal ; c’est même un signe d’autorité et de virilité. « Meunier doit être maître chez lui », dit un proverbe. Ou encore : « Si tu ne sais pas pourquoi tu bats ta femme, elle, elle le sait », comme si elle était toujours coupable. Un grand nombre de femmes n’osent pas porter plainte par peur des représailles ou par sentiment de honte. Elles ne sont d’ailleurs pas toujours bien accueillies par la police, majoritairement masculine. Beaucoup de femmes meurent des coups reçus. La violence engendre la violence ; des femmes battues se vengent en quelque sorte sur leurs enfants et sont souvent des mères violentes. L’inceste et le viol forment un troisième type de violence, encore plus cachée parce qu’indicible. L’un et 17

l’autre se produisent au cœur de la famille ; ils mettent en jeu un père, un oncle, un grand-père même et déchirent une intimité qui devrait être si protectrice. Il existe aussi des femmes violeuses, mais c’est sans commune mesure. De tels actes sont la source de névroses, voire de folie. Et il faut beaucoup de courage aux victimes pour s’en délivrer. Il est important qu’elles y soient aidées par la loi qui leur confère une légitimité. C’est pourquoi les féministes s’étaient tellement battues pour que le viol soit reconnu comme un crime, et pas seulement un délit (loi de 1980)6. Dans l’espace public, le viol, notamment sur les jeunes filles, est souvent l’affaire de bandes de jeunes hommes qui considèrent que la rue leur appartient et qu’une fille qui s’y aventure, surtout la nuit, surtout en jupe, est une proie consentante. Au Moyen Âge, c’était presque un rite de virilité pour les bandes de jeunes ; il fallait se faire une fille pour devenir un homme ; la fille violée était considérée ensuite comme une putain bonne pour le bordel. En somme, la coupable c’était elle, la victime. « Une femme qui se montre se déshonore », disait un philosophe grec. « Une femme en public est toujours déplacée », constatait Jean-Jacques Rousseau. Il y a toujours l’idée sous-jacente que les femmes sont faites pour l’intérieur. Dans la ville, la nuit, elles sont illégitimes, et en danger. Tant pis pour elles s’il leur arrive malheur. Au XIXe siècle, elles étaient suspectes d’être des prostituées clandestines et la police les arrêtait et leur imposait des contrôles sexuels humiliants, au nom de la lutte contre les maladies vénériennes. Dans les guerres, le viol est pour le soldat un quasi droit ; et parfois une arme, un moyen de marquer son
Janine Mossuz-Lavau, Les lois de l’amour. Les politiques de la sexualité en France,1950-1990, Paris, Payot, 1991.
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territoire, d’affirmer sa prise de possession. Les soldats russes ont massivement violé les allemandes en 19441945. Les serbes ont violé les bosniaques encore plus systématiquement parce qu’ils faisaient de leur semence le principe d’une purification ethnique7. Autre type de violence sur les femmes : la prostitution, liée la plupart du temps à la pauvreté qui conduit à vendre son corps. Phénomène très ancien (« le plus vieux métier du monde », a-t-on dit), elle se développe avec l’urbanisation et aujourd’hui, la mondialisation. Elle touche particulièrement en Europe, les pays de l’Est et d’autre part, l’Afrique, l’Extrême-Orient. Les femmes sont l’objet d’un véritable trafic de la part des réseaux de proxénétisme, et, lorsqu’elles tentent de s’en sortir, elles sont affrontées à des violences extrêmes, voire à la mort. Il faudrait mentionner aussi le harcèlement sexuel, notamment dans le travail, qui entend subordonner tel avantage, voire tel droit, à une faveur liée au sexe. C’était monnaie courante dans les usines du XIXe siècle8 et perdure, sous des dehors plus doux, dans bien des bureaux d’aujourd’hui. Et l’injure sexiste, dans le langage, dans les gestes, voire dans l’image publicitaire ou la chanson, est une violence différée certes, mais qui pèse lourdement sur le quotidien des femmes. Il faudrait parler aussi du voile, forme de violence d’autant plus insidieuse qu’elle se fait souvent avec l’assentiment de femmes plus ou moins contraintes d’adhérer à une domination masculine qui modèle les pratiques de la communauté. Le voile a été dans
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Cf. à cet égard les travaux de Véronique Nahum-Grappe. Marie-Victoire Louis, Le droit de cuissage, France, 1860-1930, Paris, L’Atelier, 1994 ; ma préface, « Corps asservis » a été reprise dans Les femmes ou les silences de l’Histoire, Paris, Flammarion, collection « Champs », 2001, p.369-375.

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l’histoire et demeure largement un signe de subordination et d’appropriation des femmes : « Je te voile parce que tu es à moi ». Les religions (et d’abord le christianisme, avant l’Islam) ont joué dans son usage un rôle de premier plan. Voilà une bien sombre litanie dont, il y a quelques années, un Livre noir a tenté un inventaire mondial9. Plusieurs traits frappent dans cet inventaire : D’abord, la place du corps, sous tous ses angles, et notamment la place du sexe, mais aussi des cheveux, en raison de leur signification érotique et symbolique10. C’est la domination du corps et du sexe des femmes qui est l’objet central de la violence ; ensuite, l’universalité des formes de cette violence qu’on retrouve à travers l’espace avec des tempos différents ; enfin, leur ancienneté, leur longue durée, leur persistance, en dépit d’une évolution des mœurs et du droit, qui a mis la plupart de ces violences au ban de l’humanité, mais sans réussir à les extirper.

Fondements de la violence.
Pourquoi cette violence sur les femmes, notamment sur le corps des femmes ? Elle renvoie à une structure plus fondamentale, de longue, très longue durée qu’une anthropologue comme Françoise Héritier, professeure au Collège de

Christine Ockrent et Sandrine Treiner, Le livre noir des femmes, Paris, Fixot, 10 Cf.Michelle Perrot, Mon histoire des femmes, Paris, Points- Seuil, 2008 ; sur les cheveux des femmes, p.68-79.

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France, a particulièrement mise en lumière11 . Il s’agit d’une hiérarchie quasi universelle des sexes, selon laquelle les hommes sont supérieurs aux femmes dans tous les domaines (force, raison, création, engendrement), leur supériorité justifiant leur pouvoir. Sur quoi repose cette hiérarchie ? A-t-elle une cause originelle ? On a invoqué le poids de la maternité qui aurait, dès la préhistoire, contraint les femmes à la fixité et à la clôture, les hommes faisant la chasse et la guerre et s’appropriant l’extérieur et le pouvoir. A-t-elle une origine purement symbolique, liée au dualisme de la pensée (thèse de F.Héritier) ? On n’en tranchera pas ici. Ce qui nous intéresse, c’est la force de cette représentation opposant la force de la virilité à la faiblesse de la féminité, ancrée dans le corps. Les philosophes grecs (Platon, Aristote...) développent et argumentent cette représentation qui fonde l’ordre de la Nature. Le pouvoir des hommes est justifié, disent-ils, par leur supériorité naturelle. Leur domination est fondée en nature, parce que l’inégalité est un fait, une évidence. Elle est entérinée par les religions (notamment monothéistes) et ratifiée par le droit. Les hommes sont garants de l’ordre du monde et à ce titre, ont le droit, et le devoir, de régenter les femmes. Les femmes sont en outre un ferment de désordre ; il faut les canaliser, les surveiller, voire les enfermer. Il y a de nombreuses pratiques de clôture des femmes : le gynécée, le harem, la maison des femmes en Chine. Le film « Epouses et concubines » évoque le fonctionnement historique de cette maison close,
Françoise Héritier, Masculin/Féminin, I/ La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996 ; II/ Dissoudre la hiérarchie,P.Odile Jacob, 2002.
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soumise à la polygamie, au choix arbitraire du maître, au châtiment, voire à la mise à mort de l’épouse subversive... L’inégalité justifie la domination masculine, qui doit s’exercer par la raison, mais peut user de la violence.

Freins à la violence sur les femmes.
Tels sont les fondements originels. Bien entendu, ils ont beaucoup évolué. Il y a eu des freins à la violence. Les religions, qui ont si souvent justifié la domination, ont aussi freiné la violence. Ainsi le christianisme, à partir du XIIIe siècle, exige le consentement des femmes dans le sacrement du mariage ; la chevalerie se donne pour mission la protection de la veuve et de l’orphelin. Devant Dieu, hommes et femmes sont égaux : au ciel, il est vrai, et pas dans l’Eglise, gouvernée par les clercs. Fondamental, l’avènement de l’idée d’égalité entre les sexes s’est développée à partir du XVIIe siècle surtout et l’a théoriquement emporté. Bien des facteurs ont joué : l’influence du mouvement des sciences (Descartes, Poulain de la Barre...) qui disent que « l’esprit n’a pas de sexe » ; celle de la « civilisation des mœurs », dont, selon Norbert Elias, les femmes seraient un agent essentiel. Le désir, la volonté, l’action des femmes aussi. Elles se sont infiltrées dans les brèches du pouvoir de bien des manières : par leur résistance quotidienne ; par l’affirmation de femmes « exceptionnelles », par le mouvement des femmes, qui, à partir du XIXe siècle, prend la forme du/ des féminismes. Ceux-ci ont mené une lutte acharnée pour faire advenir et faire reconnaître l’égalité des sexes, et, plus récemment, pour faire reconnaître les violences faites aux femmes 22

(les luttes du Mouvement de Libération des femmes des années 1970 et après sont centrées sur l’obtention des droits du corps). Mais de cette violence originelle, il demeure quelque chose. Certaines circonstances peuvent la faire ressurgir. Parmi elles : la crise, facteur aggravant des inégalités et notamment des inégalités entre les sexes, notamment dans le domaine du travail et de la famille.

Handicap et violence :
En quoi, comment le handicap peut-il être un facteur aggravant de violence sur les femmes, objet d’une violence qui est souvent leur ordinaire ? Le handicap est en lui-même une terrible violence : il rend compliqué, difficile, parfois impossible, la réalisation d’un destin de femme, du moins conforme aux canons de la féminité traditionnelle qui suppose autonomie du corps, séduction, sexualité, maternité. En plus, il y a une violence de l’image, au quotidien. Les hommes handicapés subissent aussi cette violence, mais étant donné les exigences de beauté qui concernent particulièrement les femmes, le handicap est un risque de mépris, donc un facteur de violence supplémentaire et une source de maltraitances, comme en subissent parfois les personnes âgées dans leur famille ou les maisons de retraite. Le handicap exerce une violence considérable sur l’image, sur le quotidien. La femme, déjà dévalorisée par le fait d’être femme, risque de l’être plus encore, par le fait d’être handicapée. Le résultat de cette situation, c’est que pour échapper à cela, il faut beaucoup de courage. Se battre, dire autre chose, faire entendre un autre discours, développer les solidarités entre femmes handicapées, entre toutes les 23