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Violence, psychopathie et socioculture

De
477 pages
Le concept de psychopathie fait ici l'objet d'une étude approfondie quant à sa genèse et à ses différents organisateurs psychiques. La violence et le déni, symptômes majeurs de l'organisation psychopathique, sont décrits comme failles majeurs au registre du langage, de la relation et du vivre-ensemble. Essentiellement axé sur la communication et la parole l'auteur définit un projet de prise en charge de certains profils psychopathiques.
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VIOLENCE, PSYCHOPATHIE ET SOCIOCULTURE

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
Stéphane LELONG, L'inceste en question. Secret et signalement,2009. Paul DUCROS, Ontologie de la psychanalyse, 2008. Pierre FOSSION, Mari-Carmen REJAS, Siegi HIRSCH, La Trans-Parentalité. La psychothérapie à l'épreuve des nouvelles familles, 2008. Bruno de FLORENCE, Musique, sémiotique et pulsion, 2008. Georges ABRAHAM et Maud STRUCHEN, En quête de soi. Un voyage extraordinaire pour se connaître et se reconnaître, 2008. Jacques PONNIER, Nietzsche et la question du moi. Pour une nouvelle approche psychanalytique des instances idéales, 2008. Guy ROGER, Itinéraires psychanalytiques, 2008. Jean-Paul MA TOT, La construction du sentiment d'exister, 2008. Guy KARL, Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d'analyse,2007. Jeanne DEFONT AINE, L'empreinte familiale. Transfert, transmission, transagir,2007. Jean-Tristan RICHARD, Psychanalyse et handicap, 2006. Chantal BRUNOT, La névrose obsessionnelle, 2005. Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse,2005. M. S. LEVY, Psychanalyse: l'invention nécessaire. Dialogue des différences, 2005. G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004. André POLARD, L'épilepsie du sujet, 2004. Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004. BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004. DAL-PALU Bruno, L'Enigme testamentaire de Lacan, 2003.

Philippe CORY AL

VIOLENCE, PSYCHOPATHIE ET SOCIOCULTURE

L'Harmattan

A Françoise, A Xavier, Estelle et Clarisse

Mes remerciements

vont à Monique Fiehrer, qui a décrypté ce manuscrit, l'a ordonné, l'a confié à l'ordinateur, a su lui donner une première vie,- à Françoise Tribouillard dont la patience et la volonté l'ont aidé à grandir ,- à Christophe An'han dont l'expérience et la compétence informatique l'ont finalisé.

@

L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fT harmattan 1@wanadoo.fT

ISBN: 978-2-296-08101-7 EAN: 9782296081017

INTRODUCTION

La France souffre d'un déficit de démocratie en matière de statistiques: nombreux sont, par exemple, les analystes qui dénoncent les chiffres du chômage, leur allègement mais l'augmentation proportionnelle du nombre de Rmistes ; ou l'absence de comparaisons fiables entre le salaire et la cherté de la vie, les conditions de logement notamment, avec le développement de la précarité. A fortiori, ce déficit concerne-t-illa délinquance: les modifications intervenues dans la classification des crimes et des délits, les directives données à la Police et à la Gendarmerie pour pondérer ou majorer tel ou tel, les manipulations politiques des chiffres ou l'exploitation médiatique et électoraliste de faits alarmants mais isolés aux fins de masquage d'une délinquance moins bruyante, tous ces facteurs contribuent à brouiller la vérité et à introduire la méfiance à l'égard des discours officiels. Pour autant, et bien que les enquêtes de victimisation témoignent de la fréquente non-dénonciation d'actes violents, ceux-ci sont les seuls à être reconnus dans leur extension. Selon l'Observatoire National de la Délinquance, (novembre 2006), on est passé de 221.000 faits de violence en 1996, à 411.000 en 2005 ; d'année en année, y compris pour 2006, l'augmentation varie de 5 à 13 % environ. L'un des aspects préoccupants du phénomène tient au nombre de mineurs qui y sont impliqués: ainsi, de 2004 à 2005, une augmentation de 9 %, soit 34.000 faits de violence commis sans que le vol en soit la cause. Les statistiques révèlent également l'âge de plus en plus jeune des auteurs de violences et de délinquance. Mais, si l'on considère que la violence n'est pas strictement, ni même fondamentalement, liée à un degré particulier d'expressivité et de manifestation de la force, qu'elle n'est pas fondamentalement liée à un agir physique en direction de personnes, de biens matériels ou de biens porteurs d'emblèmes symboliques, qu'elle est souvent une atteinte à la vie psychique ou au vivre-ensemble, ces chiffres n'ont qu'une valeur très approximative. D'une part, ainsi que la vivent les cités, la violence peut être potentielle, une menace, comme une carte d'identité, une façon, pour un individu ou pour un groupe, de se rendre présent à autrui ou à un ensemble, pour les impressionner, pour signifier la puissance ou la capacité de nuisance, inspirer la peur et le silence, développer les activités de délinquance. La menace peut alors représenter la permanence d'individus ou de groupes d'allure psychopathique au sein d'espaces soumis, démissionnaires, repliés sur des stratégies régressives d'autoconservation ; explicite ou non, elle entretient la représentation de la limite toujours franchis sable du passage à l'acte violent. Parfois, provocations, insultes, mépris, crachats,

VIOLENCE,

PSYCHOPKI1IIE

ET SOCIOCULTURE

dégradation des lieux, envahissement d'espaces publics, vandalisme, n'ont d'autres raisons et d'autres buts que de susciter la réaction qui justifiera le passage à l'acte, la légitimera dans la mesure où elle sera elle-même vécue comme agression. D'autre part, à un niveau non-pénalisable mais qui relève de la quotidienneté du vivre-ensemble, au plan familial, au plan local ou à l'échelle de la socioculture globale, il existe une multiplicité de micro-violences dont le point commun est une faille dans la représentation et dans la prise en considération d'autrui. Quels que soient les enjeux du lien, dès lors que l'autre est nié, dans sa présence physique, dans sa subjectivité, dans son narcissisme, dans sa liberté, on est à la source de la violence. Certes, le psychisme est armé pour s'en protéger et ne pas en alimenter dépression, délire paranoïaque ou réponse elle-même violente. Mais la définition même de la violence, quelle qu'en soit la portée traumatique, passe par la compréhension de ce que vit la victime. Si la violence est un acte, elle n'est pas réductible à un fait: elle est une relation, selon des modalités qui ont ceci de paradoxal qu'elles visent à en extraire l'individu violent, abolissant, souvent sans drame et de façon ponctuelle, qui en est l'autre pôle.

Le propos de ce livre n'est ni de s'arrêter sur le constat social et politique de la violence et de la délinquance, ni de reprendre l'analyse des facteurs qui y contribuent. S'appuyant sur la psychanalyse, sur la sociologie et sur la psychologie sociale, il est de comprendre ce qu'est la violence comme telle, notamment en la différenciant nettement de l'agressivité, de repérer les étapes de sa genèse dans les aléas de l'histoire individuelle, de mettre en évidence ce qui, de l'intérieur de la psyché, l'anime; il est aussi de montrer en quoi, agie ou potentielle, elle est le symptôme central de la psychopathie. Mais, ainsi que l'a montré Freud, la notion même d'individu est caduque si l'on n'y intègre pas, d'emblée, la nature relationnelle du fait psychique. Aussi bien, la triade est-elle l'unité de base, ou de référence, de toute individualité; constituée, dès l'origine de l'existence, dans les rapports père - mère - enfant, ce que l'on désigne sous le nom de personnalité est la résultante intégrée et unifiée d'interrelations, mais aussi de fantasmes et de mécanismes de défense qui leurs sont afférents. Ce système relationnel baigne dans un ensemble de représentations et de pratiques le concernant lui-même et impliquant le devenir de l'individu; cet ensemble a pour nom société ou socioculture. Ainsi, la personne fait-elle société et la société est-elle présente et active, à travers la vie familiale, la scolarité, l'activité professionnelle, les conditions de loisirs, les bases matérielles, culturelles, symboliques de l'existence, dans la formation de la personnalité. C'est ainsi que, après avoir donné son contenu au concept de psychopathie, après en avoir repéré les organisateurs psychiques privilégiés, non réductibles à la problématique juvénile, nous nous interrogerons sur ce que nous appelons les caractéristiques psychopathogènes de la socioculture. L'articulation entre conception psychanalytique de la violence et de la psychopathie, considérations 8

INTRODUCTION

sociologiques et repérage des exigences du vivre-ensemble, donne un éclairage selon nous renouvelé à la compréhension de tels phénomènes. Notre attention se portera notamment sur les mécanismes à la fois psychiques et socioculturels qui, avec la charge particulière d'expressivité dont l'adolescence et l'étape du jeune majeur sont porteuses, conduisent à la violence, à la destructivité, à la délinquance. Ainsi nous attacherons-nous à décrire la réactivité paranoïaque des personnalités et des groupes psychopathiques, réactivité qui repose sur des fantasmes et des défenses tôt apparus dans la genèse de la violence mais qui s'appuie également sur ce que nous décrivons comme identification à l'agresseur social, à savoir sur certaines caractéristiques psychopathogènes de la société. A la jonction des données psychologiques et des contradictions de la société, la question de l'asocialité, ou de l'anti-socialité, n'est, en effet, pas sans receler une grande complexité, celle-ci d'autant plus difficile à décrire que le basculement dans la posture idéologique et militante guette l'analyse. L'appréhension en est simple si l'on s'en tient au point de vue juridique ou au consensus majoritaire et dominant sur des valeurs historiquement intégrées aux représentations de la vie sociale: est asociale ou antisociale toute conduite qui transgresse les lois et les règles. Dans cette logique, la question de la sanction est, pour l'essentiel, a priori résolue, s'accommodant d'un certain nombre d'idéaux (circonstances atténuantes, législation spécifique aux mineurs) qui en tempèrent la rigueur. Mais la complexité apparaît dès lors que ce ne sont pas seulement les lois et les valeurs dominantes mais les exigences du vivre-ensemble, du bien et du mal définis à la fois comme sociaux et psychologiques, impliquant l'ensemble de la communauté et non pas seulement la classe majoritaire, qui étayent les notions de socialité et d'anti-socialité. Ainsi dit-on que «ventre affamé n'a pas d'oreilles », et que le vol, voire la violence ou l'émeute, sont en préparation. Mais la proposition ne s'inverse-t-elle pas, au cœur d'une société d'abondance dont les valeurs sont, entre autres, l'individualisme, la course à la réussite et à l'argent, la consommation privée et familiale? Ventre plein a-t-il des oreilles? Au regard du bien social et des valeurs du vivre-ensemble intégrant le souci du devenir des individus, qui est asocial ou antisocial? Crise du logement, paupérisation et chômage, racisme et xénophobie, conditions de scolarisation dans les zones de relégation, ces caractéristiques de la société, qui atteignent une large partie d'elle-même, relèventelles des idéaux du vivre-ensemble? Toute société aménage et s'aménage une marge de résistance à sa propre idéalisation et aux pratiques que celle-ci devrait entraîner. Certaines y révèlent, de façon crue, une part de perversité à l'égard des plus démunis, qu'elles exploitent, stigmatisent ou abandonnent à leur sort; d'autres tentent de composer, jusqu'à un certain seuil, avec les sentiments de culpabilité ou avec la crainte de mouvements sociaux déstabilisateurs. Ainsi, la société dans son ensemble est-elle impliquée dans l'état et dans le devenir de cette partie d'elle-même négligée ou reléguée; faire l'économie d'une interrogation sur le ferment psychopathogène qui peut la

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VIOLENCE,

PSYCHOPATHIE

ET SOCIOCULTURE

travailler ne peut conduire qu'à des impasses concernant les remèdes envisageables à la violence et à la délinquance.

les remèdes,

notamment

Clarifier les concepts de violence et de psychopathie n'est pas une mince affaire: la nécessité de multiplier et de croiser les approches, souvent négligée par des auteurs qui se satisfont des acquis de leur seule discipline, peut en effet, rebuter. Le corpus théorique de la psychanalyse a sa rugosité, tandis que la sociologie peut paraître plus familière en même temps qu'elle chagrine l'analyste du fait de n'être pas opératoire dans la cure du sujet individuel. Quant à la psychologie sociale, telle du moins que nous en découvrons les fondements dans l'œuvre de Marcel Mauss et telle qu'elle nous oriente vers la mise à jour des conditions et des pratiques du vivre-ensemble, du bien et du mal social, sa proximité même avec la notion d'une morale sociale fait que beaucoup s'en détournent. Né d'une pratique clinique et expertale, ce livre s'efforce d'unifier les différentes approches mais aussi d'éviter le piège de leur non-différenciation. On ne peut dire, sauf position idéologique ou goût de la formule, que tout est politique ou que tout est social. La compréhension de la violence et de la psychopathie ne peut s'enrichir sans passage par la clinique et par ce qui lui donne sens, la psychanalyse. Or, l'une et l'autre permettent non seulement de repérer leur genèse précoce mais d'établir des distinctions importantes au sein même de ce qui évoque la psychopathie. Ainsi de la nécessité de différencier organisation psychopathique constituée, tendances psychopathiques et comportements psychopathiques. Au sein des ces trois catégories, variables plus spécifiquement psychologiques et variables socioculturelles obéissent à des formules dissemblables, les premières davantage prononcées dans ce que nous appelons organisation psychopathique de la personnalité, les secondes pouvant faire basculer des caractéristiques psychologiques encore incertaines vers l'organisation psychopathique, ou susceptibles d'être le déclencheur privilégié de comportements psychopathiques, notamment au cours de l'adolescence et de l'étape du jeune majeur. De longs développements sont ainsi consacrés à la compréhension psychanalytique de la psychopathie, de la violence et des conflits psychiques qui, dès la première année de la vie, en expliquent la genèse. En toutes ses variations, on décrira l'approche psychopathique du monde comme un ensemble d'effets de carence: de l'apport affectif de l'autre, du langage, de la loi, de l'activité symbolique, de la représentation de soi et d'autrui. Cet ensemble de carences permet de différencier nettement ce qui est violence et ce qui est agressivité, celle-ci considérée comme une posture de défense et d'adaptation salutaire. Sa prise en compte permet également de verser au compte de la violence nombre de comportements dits d'incivilité qui sont toujours façon de dénier sa valeur à autrui, voire de l'abolir, et qui sont autant de coups portés au vivreensemble.

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INTRODUCTION

Aussi bien, le détour par la psychologie sociale et par les notions de bien et de mal social s'intègre-t-il sans difficulté épistémologique à la démarche psychanalytique. Tel n'est pas, a priori, le cas de la sociologie de la violence et de la psychopathie. Mais, autant celles-ci détruisent le lien social - et d'abord dans les cités qui en sont les premières victimes - autant s'impose l'obligation de s'interroger sur le mal social qui peut, avec plus ou moins d'intensité, contribuer à durcir l'organisation psychopathique, à solliciter et à aggraver les tendances psychopathiques, à produire, fût-ce transitoirement, des comportements, de type psychopathique. C'est à quoi s'attache, non sans tenter de décrypter la portée psychique individuelle ou familiale des variables sociologiques, la troisième partie de ce livre. L'humanité n'a pu naître et ne peut vivre qu'en se dressant contre la violence, la perversité, la voie psychopathique. Le versant anthropologique de l'œuvre de Freud a amplement montré la dureté même de la lutte que se livrent Eros et Thanatos. Or, cette lutte est à la fois collective, familiale et individuelle; elle est, en chaque être humain, la grande affaire de son évolution. Mais les ratages sont, en la matière, nombreux, notamment sur le plan collectif. Des tueries génocidaires aux clans mafieux, beaucoup montre à quel point le processus collectif et individuel de « civilisation» des pulsions peut être fragile. Aussi bien, consacrons-nous une part importante de ce livre à la formation et aux actions de groupes psychopathiques qui tiennent sous la peur et maintiennent dans une culture de la violence et de la délinquance des cités entières. Réunis par de semblables carences et par des fantasmes individuels mis en commun, les acteurs de tels groupes s'imposent entre eux et imposent à l'environnement les dysfonctionnements psychiques, souvent renforcés par des variables socioculturelles, dont ils sont affectés mais que les caractéristiques mêmes de la psychopathie les amènent à nier dans et par la violence. Le dernier chapitre ouvre sur un projet spécifique de prise en charge des personnalités à dominante psychopathique : la prison éducative. Il est clair que, pour ceux qui en seraient l'objet, l'impact premier portera sur le mot « prison» ; mais, pour ceux qui en décideraient, c'est « éducative» qui prime, en cohérence avec la défmition et le contenu du projet. Or, celui-ci ne peut se réaliser sans la contention, une contention d'ailleurs suffisamment longue (12 à 18 mois) pour que les conditions en soient tenables. C'est, en effet, seulement sous la forme d'une loi qui contient 0a contention fût-elle une manifestation archaïque de la fonction plus générale de contenance) que le psychopathe trouve ou retrouve la question de la loi et d'une limite à la violence représentée sur le plan psychique et sur le plan socioculturel. En matière éducative, l'échec de la prise en charge de la violence et, plus généralement, de la psychopathie est patent. Mais l'empilement même des lois 11

VIOLENCE,

PSYCHOPATJIIE

ET SOCIOCUI:rUIU':

répressives et la recherche de solutions dites éducatives obéissant à une logique de contrôle et d'enfermement témoignent d'une compréhension sous-jacente mais incertaine, inachevée, souvent formelle et frappée de sentiments de culpabilité, de ce qu'est la psychopathie. A ces lois et à ces solutions éducatives manque l'essentiel, la défmition d'un projet qui soit cohérent avec les caractéristiques de celle-ci. C'est d'ailleurs l'absence d'un tel projet qui fait de l'idée même d'incarcération un repoussoir. En l'état, il est possible d'afftrmer que l'on se moque du psychopathe lorsqu'on l'incarcère ou lorsqu'on l'oriente vers un Centre éducatif fermé, tandis qu'on n'a guère à lui proposer que remise à niveau scolaire, atelier pré-professionnel et activités sportives ou activités dites culturelles. Le projet ici déftni dans ses lignes essentielles peut tenir en deux mots: langage et jeu. Il s'agit de faire advenir le psychopathe aux enjeux et aux bénéftces de l'activité langagière sous tous ses aspects et sous toutes les approches possibles. Le seul véritable remède contre la violence est là, dans le langage, qu'on l'appelle fonction symbolique, activité de représentation ou manifestation privilégiée du lien, du désir et de la Loi. Pas de langage sans inter-locuteur et sans le tiers symbolique qui code l'échange. La prison éducative n'a de sens qu'en contraignant le psychopathe à apprendre à parler, à communiquer, à devenir un sujet parlant confronté à d'autres sujets parlants. Les nombreux développements que le lecteur trouvera dans ce dernier chapitre mais aussi tout au long de ce livre trouvent ici leur dimension éducative et curative. Quant au jeu - curieuse façon de « faire payer» le prix de la violence, diront certains - son apport est également irremplaçable, non seulement pour accorder une prime de plaisir à l'entrée, difftcile, rugueuse, persécutive pour le psychopathe, dans l'activité symbolique, mais précisément parce qu'il est aussi l'univers du lien, de la socialité et des règles. Le droit n'étant pas de notre domaine, nous faisons l'impasse sur certains aspects du projet qui, pourtant, le concernent. Mais il nous semble clair que, faire de l'ordonnance de février 1945 concernant la délinquance juvénile un tabou, interdit désormais la pensée de la délinquance, de la violence et de la psychopathie. Souvent revisitée et aménagée, cette ordonnance appelle quelques bouleversements, dans un esprit qui n'est pas, on l'aura compris, répressif mais curatif. Il s'agit notamment de l'extension de procédures pénales ayant pour visée la mise en place du projet préalablement défmi, à l'étape du jeune majeur, pour le moins la classe d'âge des 18 - 21 ans. L'évolution socioculturelle est telle, en effet, avec l'allongement du temps de la maturation générale, avec l'aggravation des facteurs de panne ou d'impasse dans lesquels est prise cette classe d'âge, que l'application de la loi pénale, sous le seul prétexte de la majorité légale, tient de l'aveuglement. Tandis que les jeunes majeurs sont souvent à l'âge même du basculement possible vers l'organisation psychopathique et tandis qu'ils fournissent, de fait, les statistiques des crimes et des délits, leur permettre de
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INTRODUCTION

franchir le pas de la non-violence et de l'intégration socioculturelle à travers la prison éducative constituerait, selon nous, une authentique avancée vers une justice elle-même consciente de ses devoirs.

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PREMIÈRE PARTIE

VIOLENCE

ET PSYCHOPATHIE

EN QUÊTE DE DÉFINITIONS

CHAPITRE VIOLENCE

I

ET AGRESSIVITÉ

1. Des concepts difficiles à cerner Dans la première partie de ce chapitre, nous voulons clarifier le sens des concepts d'agressivité et de violence, leur distinction et l'extension du second aux dépens du premier dans la perspective de la psychopathie. Un certain nombre d'auteurs nous y aideront, non sans devoir relever des contradictions portant soit sur des usages de termes soit sur des questions de fond. Cherchant à étayer la distinction entre violence et agressivité, J. Bergeret observe: «il convient de remarquer, préalablement..., que beaucoup d'auteurs ont utilisé le terme d'agressivité pour désigner ce que je situe ici sur le registre de la violence, et que d'autres auteurs appellent violence ce que je considère comme correspondant à l'agressivité. Le choix des termes ne me revient pas »1.Voilà qui se conçoit dans le contexte des thèses de l'auteur, mais qui ouvre sur l'incertitude conceptuelle. Freud lui-même, révisant sans cesse ses propres hypothèses à la lumière de nouveaux acquis cliniques, considérant à la fois le sujet et la socioculture et cherchant à décrypter les forces contradictoires qui agitent l'un et l'autre, n'est pas parvenu à stabiliser ces concepts. Beaucoup d'autres ont pris le relais, apportant leur expérience clinique à la théorie ou projetant la théorie sur le matériel clinique au risque de le brouiller. Instinct, pulsion, instinct ou pulsion de mort, agressivité primaire et agressivité secondaire, violence originaire, violence fondamentale, violence fondatrice, libidinisation de la violence, sadisme, cruauté, narcissisme primaire, toutepuissance, Moi omnipotent et mégalomaniaque, destructivité, haine, rage ou passion de détruire, violence salvatrice, instinct de conservation, perversité, violence dérivée de la pulsion de mort; à quoi s'ajoutent la violence symbolique, la violence de la socioculture, la violence des Etats, la légitimité de la violence ou les violences légitimées à l'intérieur d'une culture; sans compter les expressions familières, guerre froide, violente colère, émotions violentes, caractère enragé, traumatisme violent, etc. : on voit que la complexité, et, peut-être la confusion, sont au cœur de la conceptualisation, dès le niveau sémantique; que la richesse même des recherches et des hypothèses, en tous domaines des sciences humaines, peut brouiller les pistes; que, avec la même conviction et la même rigueur

1]. BERGERET, La violencefondamentale, éd. Dunod,

Paris, 1985, p. 215.

VIOLENCE,

PSYCHOPATHIE

ET SOCIOCULTURE

intellectuelle, tel auteur peut définir sous un terme telle nuance de la violence ou de l'agressivité, tel autre en paraître étonné. Toutefois, il est possible de repérer que la complexité du débat naît, le plus souvent, d'une double interrogation: d'une part, sur les notions d'instinct ou de pulsion confrontées à celle d'acquis, autrement dit sur l'origine et la genèse de la violence et de l'agressivité, étant entendu que, si la pulsion, à fortiori l'instinct, ne peuvent se comprendre que comme un donné a priori universel, propre à l'espèce, le processus d'acquisition ne peut lui-même être que très précoce, dès la phase néonatale, avec complexification croissante; d'autre part, une interrogation sur une source individuelle, socioculturelle ou conjuguant les deux registres, de la violence et de l'agressivité. Mais toute proposition théorique en la matière tend à se nourrir de ce qu'elle énonce comme contre-proposition par rapport à d'autres hypothèses, si bien que les variations inftnies sur les définitions mêmes de la violence et de l'agressivité mènent sinon à des impasses, du moins à l'obligation, pour le chercheur, de tenir une posture, un choix, que d'autres jugeront arbitraire. Or, la complexité ne s'arrête pas à la variété des approches; elle tient aussi à certains faits, individuels ou de groupes, qui semblent résister à une catégorisation sémantique et conceptuelle. De tels faits peuvent être appréhendés au registre de l'agressivité ou à celui de la violence, à un registre qui allie les deux, ou à un registre qui s'inverse, selon les moments et les situations. Divers facteurs entrent en jeu, psychologiques, socioculturels, économiques, religieux, ethniques, certains d'entre eux pouvant cautionner la violence et, ainsi, la détacher d'aspects pourtant retenus dans d'autres contextes ou d'autres cultures. Que penser, par exemple, des guerres, selon qu'elles sont offensives et conquérantes ou qu'elles sont défensives ou libératrices? Les protagonistes se livrent assurément à des violences et à une destructivité qui vont vers l'irréversible. Mais les motifs et la finalité sont-ils de même nature, alors que les moyens sont identiques? Les uns agissent en leur nom propre, ayant pour raison la puissance, pour intention l'abolition de l'adversaire, pour finalité l'expansion d'eux-mêmes; les autres, mis en situation de se défendre, ont pour volonté leur survie et leur liberté; pour eux, la violence est nécessité vitale, ce qui, quant au fond, pour certains auteurs, la situerait du côté de l'agressivité. L'agressivité violente est-elle, en effet, agressivité ou violence? Ne convient-il pas de retenir ces expressions, «agressivité violente» ou «violence de l'agressivité» pour signifier que, dans certaines situations, l'action est, certes violente dans son déroulement et ses moyens, mais qu'elle est à comprendre au registre de l'agressivité en ce qu'elle met en jeu défense, adaptation à la situation, survie de l'individu ou du groupe? Cela n'exclut d'ailleurs en rien que l'exercice de la violence au service de l'agressivité puisse entraîner, pour l'individu comme pour le groupe, la libération de tendances habituellement refoulées ou réprimées, cruauté, sadisme, par exemple. Car

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VIOLENCE

ET AGRESSIVITÉ

l'exercice de l'agressivité violente libère la violence comme telle, en tout cas la violence perverse, en la légitimant, en la déculpabilisant. Que penser, précisément, de ces violences non seulement légitimées pais de caractère à la fois banalisé et contraignant au sein d'une socioculture donnée? Ainsi du meurtre de la fille nouvelle-née dans certaines sociétés; ou des blessures sexuelles, excision et infibulation, infligées aux fillettes pour contrôler leur vie de femme; de la légitimation du pouvoir, potentiellement violent, d'un sexe à l'égard de l'autre; de l'exploitation de l'enfant dans sa capacité de travail. Si les guerres génocidaires ou les violences raciales portées par des idéologies sont dictées par des représentations imaginaires de leurs victimes, chacune considérée comme représentant l'ensemble haï et condamné, et si elles ne reçoivent aucune caution symbolique mais seulement l'onction de leaders qui sont souvent des psychopathes pervers, les violences plus haut mentionnées se situent dans le contexte de cultures ancestrales et sont des sortes d'impératifs catégoriques imposés par le groupe à tous ses membres; elles sont en quelque sorte infligées de droit, sans plus de perversité chez leurs auteurs.

2. Freud, la violence fondatrice, les interdits humaine et leur transmission dans l'Œdipe

garants

de la condition

Ces premiers arguments laissent probablement entrevoir au lecteur quelques éléments de déf111ition et quelques options concernant les concepts d'agressivité et de violence. Mais, avant d'aller plus loin, un détour est indispensable.

Aux origines de la culture, Freud a décrit, sous la forme d'un mythe qui s'avère opératoire, la réalisation d'un meurtre. Il y voit, en effet, l'exigence d'une violence que l'on qualifiera de structurale en ce qu'elle est fondatrice de la culture, qu'elle signe l'accès à l'état d'humanité, qu'elle en donne les conditions et en ce qu'elle est un héritage repris, vécu à nouveau par tout sujet humain. Elle est, quant au fond, la seule violence légitime, à travers le temps et l'espace. Dans deux essais principalement, « Moïse et le monothéisme », « Totem et Tabou », Freud décrit un état pré-social de l'humanité, celui de la pré-histoire. Alors règne le Père tout-puissant, terrorisant, ayant droit de vie et de mort sur le groupe; inceste et meurtre des fùs manifestent en quoi le Père de la Horde vit et agit sous le régime de la pulsion, du besoin, de la violence. Le meurtre du père s'offre alors comme seule procédure de désengagement par rapport à la menace qu'il incarne: c'est ce que réalisent les fils. Mais le risque est grand que des rivalités ne surgissent et que le plus puissant ne règne à nouveau par la violence. Pour y parer, les fùs se donnent alors la Loi Cà savoir, le Père mort, transféré dans le totem, figure du père symbolique), qui impose le renoncement à l'immédiateté et à la brutalité des pulsions et qui les organise en société: « Chacun renonce au rêve de remplacer son père ou de posséder sa mère ou sa sœur. Ainsi se trouvèrent 19

VIOLENCE,

PSYCHOPATHIE

ET SOCIOCULTURE

institués la tabou de l'inceste et la loi de l'exogamie» 2. Ailleurs, Freud précise: « En se garantissant ainsi réciproquement la vie, les frères s'engagent à ne jamais se traiter les uns les autres comme ils ont traité le père. A la prohibition de tuer le totem, qui est de nature religieuse, s'ajoute désormais la prohibition, d'un caractère social, du fratricide »3. Ne pas tuer un mort ou, mieux, ne pas vouloir reproduire sa vie, ne pas tuer le symbole qui l'a transfiguré et le fait revivre sous une autre représentation, se complète de la reconnaissance par les fùs du lien qui les unit, la fraternité, tandis que la loi d'exogamie contraint chacun à accomplir sa sexualité avec une femme extérieure à la famille. Telle est la violence fondatrice, celle qui, liée au meurtre du père, réalise, avec l'apparition de la loi qui interdit ou prescrit, le passage de l'état de nature à l'état de culture et de société, de l'état de besoin ou de pulsion à l'état de désir accompli dans la loi, c'est-à-dire soumis au sacrifice pulsionnel, au renoncement à la toutepuissance, à la castration symbolique. Si l'hypothèse freudienne se veut explicative de l'apparition de l'état d'humanité, la conception de l'Œdipe non seulement comme étape de développement psychique individuel mais comme processus inauguré dès la naissance montre en quoi les interdits fondateurs de la socioculture sont également ceux qui sont transmis à tout enfant à travers le désir de ses père et mère. Le code œdipien est, en effet, un héritage à la fois inter-générationnel, trans-générationnel, universel et irréductible: il est la loi selon laquelle père et mère désirent l'enfant, et la loi à laquelle ils l'initient, puis le contraignent, par un strict effet de places à tenir dans la structure familiale: pour être à sa place d'enfant, fùs ou fille de, il doit intégrer et assumer (tel est le processus de la castration) cette réalité que père et mère en occupent d'autres, que les places ne sont pas permutatives ou négociables, qu'on ne peut être ni l'homme de sa mère, ni la femme de son père, que ni le père ni la mère ne sont des rivaux à éliminer pour conquérir une place interdite, mais que, par le biais de l'identification sexuée, devenir homme et devenir femme sont des promesses pour un avenir qui trouvera partenaire hors la famille. Ainsi s'impose ce que l'on peut appeler un ordre œdipien du désir, fondé sur l'interdit de la violence meurtrière et de l'inceste, et qui reproduit en chaque nouveau sujet humain, sur le mode symbolique, ce qui a été, pour l'espèce, moment du passage à l'état d'humanité. Ce détour par l'anthropologie freudienne impose une conclusion: seule est légitime mais, à priori, définitivement dépassée et intégrée à la socioculture ou, à travers l'œdipe, à tout sujet humain sous l'espèce de la loi, la violence fondatrice. C'est en gardant présente à l'esprit cette conclusion que nous pourrons comprendre ce qu'il en est de la réalité de la violence et de l'agressivité dans les rapports inter-individuels: comme des accidents, parfois des catastrophes, dans les
2 S. Freud, Moïse et le monothéisme, éd. Galimard, Paris, 1967, p. 112. 3 S. Freud, Totem et Tabou, éd. Payot, Paris, 1932, p. 201. 20

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processus d'acculturation ou de civilisation de la vie pulsionnelle auxquels chacun est, notamment dans les premières années de son existence, confronté. Car ce que régule la loi fondatrice, c'est le rapport à l'autre; ce qu'elle doit rendre compatibles, c'est l'existence de l'individu et le vivre-ensemble, organisés secondairement et historiquement selon des modèles propres aux conditions de vie des différentes sociétés.

3. Agressivité, violence, langage Agressivité et violence ne peuvent se comprendre comme telles; elles n'ont pas d'existence propre, ou pas d'essence qui, tel un objet philosophique, permettrait de leur conférer un statut d'emblée différencié. Elles n'apparaissent jamais comme des manifestations «pures» de ce qu'elles annonceraient, coupées du contexte d'une personnalité, d'un groupe, d'un environnement multiforme. C'est toujours «relativement à» qu'elles peuvent être appréhendées, qu'elles ont une ftnalité et qu'elles se donnent les moyens d'y parvenir. Ainsi n'appartiennent-elles pas à une pulsion unique ou à des pulsions de même registre dont elles seraient des exigences, mais elles sont des modalités différentes de liaison, ou de déliais on, de deux séries de pulsions contradictoires, Eros et Thanatos, pulsions de vie et pulsions de mort ou pulsions destructrices, décrites par Freud. Ainsi sont-elles en relation avec des objets et sont-elles donc relatives à ce que ceux-ci signiftent. De tels objets ont des statuts psychologiques différents: objets de la réalité externe, perçus dans leurs caractéristiques propres; objets du fantasme et de l'imaginaire; objets imagoïques (par exemple, le policier comme représentant de l'imago archaïque du père) ; objets symboliques. Ainsi sont-elles aménagées et reconverties à travers les étapes de la maturation pulsionnelle, les processus de symbolisation, d'élaboration, de représentation, de sorte qu'elles sont relatives à des niveaux différents d'acculturation des pulsions. Ainsi sont-elles comptables de la permanence de leur objet, en quoi elles ne se comprennent que comme façon de prendre ou non la mesure de sa valeur. Elles ne sont pas relatives à un pur objet mais à un objet psychologiquement construit par le lien que celui-ci entretient avec le sujet agressif ou violent. On dira, par exemple, que l'agressivité maintient l'objet en vie tandis que la violence le nie, à des degrés divers; qu'elle le nie d'autant plus que le processus de déliais on des pulsions progresse. Le point de vue « économique» est essentiel pour comprendre et différencier agressivité et violence. Freud a établi que l'appareil psychique disposait d'une quantité d'énergie, liée aux mouvements pulsionnels et répartie entre les trois instances, Ça, Moi et Surmoi. Il s'agit d'une quantité d'excitation ou d'une quantité d'investissement, qui peuvent aussi bien produire des symptômes qu'accompagner la demande sexuelle 21

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ou donner leur force aux affects, au risque de déborder les mécanismes de contrôle ou de contre-investissement. Ainsi parlera-t-on de charges affectives, de violences émotionnelles, de forces intérieures qui se révèlent plus fortes que le Moi, et qui s'échappent par effraction des contenants internes ou externes. La quantité d'énergie se répartit entre libido narcissique et libido objectale, l'excès d'excitation pouvant affecter l'une ou l'autre. Or, c'est cette surcharge de tension qui, à certains moments, entraîne le besoin irrépressible de décharge, avant que, celle-ci réalisée, le sujet ne revienne à un état de basse tension psychologique. Le travail d'élaboration et de représentation a pour fonction de fixer une quantité d'énergie, de lier celle-ci à des mécanismes de dérivation et de sublimation. Ainsi, quand l'enfant d'âge anal canalise l'énergie destructrice mise au service du narcissisme, déplace la capacité de maîtrise nouvellement acquise vers des activités constructives, des jeux tout particulièrement; l'énergie retirée à la pulsion et à l'affect est alors mise à disposition de mécanismes intégra tifs du Moi et du Surmoi. Ainsi l'activation de la pulsion entraîne-t-elle la répartition de l'énergie entre les trois instances. C'est dire que l'énergie est au service de leur harmonisation et des défenses nécessaires à celle-ci; mais que, en certaines occasions, elle peut également détruire l'une et les autres, au risque de laisser s'exprimer le schème originaire de la pulsion. Du fait même que violence et agressivité sont, on non, ou plus ou moins, engagées dans les processus de symbolisation, elles ne peuvent se comprendre que relativement au langage et à la pensée, plus globalement à l'activité de représentation. C'est ce que Freud a montré dans l'exemple célèbre de «L'enfant à la bobine », ou «Jeu du Fort! Da! »4,abondamment commenté par Lacan. Il s'agit d'un enfant de 18 mois qui, dans son lit, joue avec une bobine attachée à une ficelle; il lance la bobine par-dessus le bord du lit puis, tout heureux, la ramène à lui. Simultanément, il articule des phonèmes « ooh », première forme du signifiant « fort », qui signifie « parti» en allemand, et « da » qui signifie « voilà ». Freud, puis Lacan, mettent cette séquence en relation avec le fait que l'enfant doit vivre des rapports discontinus avec une mère souvent absente. L'interprétation lacanienne situe cette observation dans la perspective de la symbolisation en ses débuts: la bobine se substitue à la mère, des signifiants accompagnent les mouvements de l'objet et peuvent se substituer à lui. L'enfant est heureux: il manifeste par là qu'il est devenu capable de maîtriser une situation de frustration, de solitude et d'angoisse. Ce jeu, commente Lacan, «manifeste en ses traits radicaux la détermination que l'animal humain reçoit de l'ordre symbolique »5.Détermination, en effet, puisque véritable seconde naissance, au sortir de « l'état justement

+ S. FREUD, Essais depryehanalyses,éd. Payot, Paris 1951.
5

J. LACAN,

Ecrits, éd. Seuil, Paris, 1966, p. 46.

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dénommé infans, sans parole »6. Ce tenant-lieu de la mère, la bobine, n'a plus rien à voir avec le réel, sinon avec un réel symbolisé. Et l'on observera que le signifiant (objet substitutif, mot), venant s'inscrire sur l'objet premier, libère celui-ci de toute nécessité d'exister ici et maintenant: l'objet existe puisqu'il est représenté. L'éléphant est bien là, dit ailleurs Lacan, «dès lors que nous le nommons »7. Le mot assure la permanence de la chose, la sauve, lui donne son existence humaine: «le concept, sauvant la durée de ce qui se passe, engendre la chose... C'est le monde des mots qui crée le monde des choses »8. Mais on ne saurait limiter à cette fonction le langage; car c'est aussi du rapport de l'enfant à son désir et au désir de l'autre qu'il s'agit dans ce processus de symbolisation. «Le moment où le désir s'humanise est aussi celui où l'enfant naît au langage »9. C'est, en effet, son désir de la mère que l'enfant parvient à maîtriser par son jeu. En brisant l'écueil de l'imaginaire fusionnel, le symbolique crée l'espace de la relation, sur la base d'une séparation et d'une absence, de sorte que le désir peut s'y développer. L'exemple montre bien comment la pulsion, l'acte et l'objet forment progressivement une unité, tenue par le symbolique, c'est-à-dire non seulement des mots échangés mais une structure de langage, permettant représentation des choses, et chaine, désormais sans fin, de substitution d'un signifiant à un autre. L'acte, qui relève à l'origine des processus primaires, (processus de satisfaction de la pulsion aboutissant à la décharge, faible liaison des deux séries de pulsions), est tôt engagé sur la voie de la secondarisation, qui est au cœur de la pensée. Celle-ci, par conséquent enracinée à la fois dans la pulsion, dans le rapport à l'objet et dans les réponses de celui-ci, contribue à la liaison des mouvements pulsionnels avec la libido d'objet, à travers le travail d'élaboration et de représentation. On sait, avec, par exemple, les travaux de Bion, comment la mère permet au nourrisson de métaboliser la violence de ses actes et de leurs effets, en lui renvoyant un message pacifié, en lui parlant. Le langage maternel permet à l'enfant d'opérer le tri dans ce qu'il éprouve, avant de réaliser de nouvelles synthèses; ce sont là des opérations de pensée qui modifient profondément le régime des actes, même si elles appartiennent à l'inconscient. Avec quoi pense-t'on? A cette question presque incongrue, on pourrait répondre: avec ce dont il est question dans la pulsion, telle qu'elle est parlée par le désir parental. Ainsi, à l'étape anale, c'est en comprenant l'importance de la relation d'emprise établie par l'enfant sur l'objet, que les parents lui donnent des contenus dérivés et sublimés, ceux dont ils parlent, des jeux et des jouets notamment. L'œdipe, quant à lui, permet la pensée du tiers, du couple, de la signification de la différence des sexes: il n'est pas, pour cela, besoin d'explications
6 Ibid., p. 445. 7 LACAN, SéminaireI, éd. Seuil, Paris, 1975, p. 267. 8 LACAN, Ecrits, op. dt., p. 276. J. 9 J. LACAN, Ecrits, op. cit., p. 319.

J.

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mais de signifier, au travers des liens, un ordre des places et des identités, une Loi.

tenu par

La persistance de la prédominance de l'acte, qu'on l'appelle encore agressivité, violence, instabilité ou hyperactivité, alerte sur les carences du désir parental, sur les difficultés à établir ce que Bion appelle un «appareil à penser et à penser les pensées », sur le défaut du langage (de désir, de communication) devant opérer sur les actes et lier les pulsions. L'acte, en effet, après avoir été à la source du langage et de la pensée comme offerts par le désir parental, s'oppose à eux; il devient impossibilité ou refus d'engager la psyché dans un travail d'élaboration et de fixer de l'énergie sur ce travail. La solution économique est celle de la décharge, au risque que celle-ci ne devienne le schème d'action et de réaction privilégié; les processus secondaires sont délaissés et le langage, qui comporte la dimension de la temporisation et de la distanciation, devient lui-même un objet persécuteur. L'acte fait barrage au travail du langage et de la pensée, à moins qu'il ne soit l'effet d'une impossibilité du langage et de la pensée. Plus tard, il risque de devenir « passage à l'acte comme annulation de la réalité psychique »10. Le langage est ce qui, en libérant de la pression et de la passion de la pulsion, libère la possibilité même du lien et réalise l'apparition de l'interdit. Celui-ci est d'abord à comprendre comme inter-dit, soit un contenu, un sens, que des locuteurs s'échangent et qui leur permet de se parler. La loi qui limite est un fait de parole qui circule et fait liaison: c'est parce que nous nous inter-disons que la violence tue la relation que la loi prescrit de ne pas être violent et de s'en « tenir» au langage. Car plus on se délie de la Loi, ou moins on est tenu par le langage et au langage, plus on est dans la négation de l'autre, de l'espace-temps de la rencontre, et plus on est à la source de la violence. En détruisant le langage, l'inter-dit, la violence détruit la loi, celle du «parlêtre» (Lacan). Le meurtre comme tel est toujours précédé du meurtre du langage. On le vérifie dans toutes les situations de violence: violences insurrectionnelles ou guerrières, nées de l'absence, de l'impossibilité ou de la rupture de la négociation; parfois interrompues afin de « renouer le dialogue », le cas échéant en faisant appel à un «médiateur », bien nommé en ce que les deux parties l'instituent comme garant de la possibilité de se parler; dans les violences entre bandes rivales, où ce qui prime est l'acte, quand on (se) refuse la possibilité de parler; aussi bien dans les violences conjugales, lorsque le langage du couple est vicié, trop lourd de tentatives mises en échec par trop d'attentes ou de peurs, et lorsque la virilité n'a plus que le passage à l'acte pour emblème. La violence surgit quand l'appui du langage s'effrite, quand le symbolique s'estompe, se dilue, se laisse abolir; quand le tiers n'est plus fiable, livrant chacun au tête-à-tête, au « duel ». Le langage constitue
10 C. BALlER, PSYi'hanalyse des mm portements violents, PUF, Paris, 1988, p. 49.

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un ensemble d'énoncés et de représentations concernant le monde humain; cet ensemble est lié tout en laissant suffisamment de marges et de manques pour que s'y développent le sujet, l'autre, le lien, la rencontre, la créativité et, bien évidemment, le conflit. L'acte, en revanche, veut signifier qu'il n'y a rien à dire, que rien n'est à dire et à adresser, que le dire est sans objet, que le lien ne peut perdurer puisqu'il ne peut être parlé; ainsi se réalise le passage à la violence.
L'une des caractéristiques majeures de la violence tient en ce qu'elle vise l'autre dans son intégrité physique et/ ou psychique; elle ne peut se comprendre pleinement qu'en intégrant l'expérience qu'en fait la victime, ce qui, d'ailleurs, en est parfois l'essentiel de la définition. Ainsi, dans le rapport de Blandine Kriegel sur l'impact de la télévision (novembre 2002), la violence est «la force déréglée qui porte atteinte à l'intégrité physique ou psychique pour mettre en cause, dans un but de domination ou de destruction, l'humanité de l'individu ». Définition qui porte l'accent sur l'intensité, c'est-à-dire sur la quantité d'énergie attachée à l'affect ou à la représentation d'autrui au cœur d'une relation d'emprise; et qui a ce mérite de mettre en évidence l'intention de désubjectivisation d'autrui. Le dictionnaire met également en évidence la notion de force et d'intensité, pour caractériser la violence: «1. force brutale exercée contre quelqu'un. 2. actes de violence. 3. Brutalité du caractère. 4. (choses). Intensité, force brutale (d'un phénomène naturel, d'un sentiment, etc.) ».11

Mais une telle orientation de la définition comporte des impasses. Ainsi, « une action et un sentiment sont qualifiés de « violents» lorsqu'ils dépassent la mesure ou perturbent un ordre. Par là même, la force perd sa qualification de violence en fonction de normes définies. Ces normes, ou en tout cas certaines d'entre elles, varient historiquement et culturellement ».12 Cette définition correspond, pour une part, à l'intention de la violence, dépasser la mesure, ce que la victime éprouve en effet. Mais tenir que la violence est essentiellement du côté du quantifiable et que la norme culturelle en est l'étalon est réducteur. Le seuil, la limite et la mesure ne relèvent ni d'abord ni seulement d'une tolérance collective; en tout état de cause, leur franchissement répond aussi à des déterminants psychiques et mettent en cause, on l'a dit, beaucoup plus que plaies et bosses. C'est de carence de représentations positives de l'autre, soit en tant que sujet identifié, soit en tant que figure générique d'un ensemble (groupe, pays.. .), qu'il s'agit; dans cette carence réside l'un des vecteurs essentiels de la violence, ces représentations positives étant autant de freins et de limites à la destructivité ; mais elles sont aussi autant de possibilités de rencontres et de liens. Dès lors qu'autrui est pris en considération dans sa subjectivité, dès lors qu'est représenté à la psyché

Il Dictionnaire Hm'hette, Paris, 1995, s. v. 12 C. SELLERET, Avoir mal etfaire mal, Hommes 25

et Perspectives,

coll. Pharos,

p. 24.

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le souci de son intégrité, la violence est largement désarmée; demeure la possibilité du conflit, qui est du registre de l'agressivité. Telle est aussi la position de Pierre Benghozi lorsqu'il écrit: « Alors que l'agressivité interpelle le lien et convoque l'autre, la violence est destructrice du lien, elle est symbolicide et désubjectivante ». L'agressivité est « une tentative de restructuration d'un lien en souffrance », la violence est « déstructurante et meurtrière» ; elle est « la manifestation d'une effraction du lien et, dans le champ social, une rupture du lien social ».13 C'est en quoi la violence apparaît comme un refus, inconscient, parfois conscient, de la complexité à laquelle accède le lien; elle est toujours simplificatrice. Elle est un déni du travail de représentation, qui implique délai, anticipation, principe de réalité, du fait même de la présence et de la reconnaissance d'autrui. La complexité est, par définition, une invitation à un tel travail, tandis que son déni s'oppose à la pensée, au langage, à la représentation. La violence est l'impossibilité de former lien par une expression langagière, adressée à l'autre. « Çà (le bien nommé) me prend la tête» dit le violent, dès lors qu'il est invité à adopter une attitude réflexive, à exister dans le langage et, dans le même temps, à y faire exister l'autre. Car le langage institue autrui comme celui qui donne lieu à langage. De sorte que refuser le langage et refuser le lien, c'est tout un; mais c'est aussi annuler sa propre place dans le champ de la relation, organiser sa propre destruction. On l'observe de façon habituelle, à travers ces faits d'auto-exclusion que constitue le retrait du circuit langagier, sous le prétexte que parler serait pactiser avec « l'ennemi », trahir et se trahir, voire perdre une identité sexuelle qui exigerait la démonstration de force et de violence. Il s'agit là, pour le violent, non seulement d'un déni mais d'un délit de parole. Soit la parole se veut elle-même destructrice de l'autre, soit elle se renie et s'efface dans le même temps où elle dénie toute valeur et toute signification, sinon persécutive, à la parole de l'autre. La violence est détermination (interne ou externe) à rompre avec la parole; elle est un raptus au cœur du lien comme fait de langage. La liaison de la pulsion destructrice et de la libido sous le primat de la loi - ou du langage, ou du lien, ou de la génitalité, ou de la relation d'objet construite jusqu'à son terme (ces formulations sont synonymes) -, constitue un ensemble d'acquis intra-psychiques et relationnels ouvrant sur des possibilités de liens riches, variés, créatifs. Elle forge l'identité de l'autre comme sujet et comme valeur, dans le même temps où elle forge l'identité propre avec des assises objectales et des assises narcissiques: le Moi et l'autre sont semblablement à préserver, et c'est dans la certitude de cette préservation que le désir, le langage, tout l'éventail des sentiments et des émotions peuvent circuler et se déployer. Toujours dans et selon la Loi.

13 P. BENGHOZI, Violence et champ social, ouvr. coll., édité par l'Ecole Publique, p. 13-15.

Nationale

de la Santé

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La pulsion destructrice a-t-elle pour autant disparu? oui et non. Oui dans la mesure où elle a été profondément remaniée et civilisée, au point de ne plus pouvoir s'exprimer en violence. Non, dans la mesure où cette transfiguration n'élimine ni le conflit, problématique centrale au cœur de la psyché et des relations inter-individuelles, ni la confrontation du Moi à des mises en question mettant en jeu son intégrité physique et/ou psychique. C'est en quoi Freud postule, parallèlement aux pulsions sexuelles, l'existence de « pulsions du Moi» ou encore de « pulsions d'auto-conservation », qui sont sollicitées et activées dès lors que le Moi est mis en question et doit se défendre. Peu importe, quant au fond, si ces mouvements du Moi ont ou non le statut de pulsion; l'essentiel est, au-delà des spéculations, de retenir la notion d'une « libido du Moi », au service du narcissisme et de la préservation du sujet lorsqu'il y a conflit. Ce que nous apprend Freud, c'est que l'agressivité se développe sur ce registre, qu'elle est d'abord une manifestation de défense de l'identité dès lors que celle-ci est mise en danger. S'auto-conserver, y compris en développant des stratégies d'adaptation à la situation de crise, de tension, de conflit par des postures qui vont de la négociation à la maîtrise, telle est la mission du Moi dans son rapport et dans son recours à l'agressivité. Celle-ci peut atteindre un haut niveau d'expressivité et des amorces de passages à l'acte; mais elle conserve toujours un caractère de réversibilité, dans la mesure où ni le Moi ni l'autre, ni l'agressé ni l'agresseur ne sont détruits. En d'autres termes, l'agressivité réserve toujours sa place au langage; même si le dialogue ne peut être d'emblée renoué, il demeure une possibilité ouverte, qui sera ou non saisie. L'agressivité non seulement n'implique pas la dé-liaison des pulsions mais elle postule la persistance de la liaison: la libido « tient» la pulsion destructrice, tant libido narcissique que libido objectale, pour assurer la permanence du sujet et de l'objet. L'agressivité, qui peut apparaître comme mouvement de peur envers un objet interne ou externe, qui peut être moment de déstabilisation du Moi par mise à mal de ses contenants internes et/ou externes, qui peut naître d'une trop grande proximité ou d'une trop grande distance par rapport à l'objet, ne cesse pas d'être en quête d'une restauration de contenants favorisant la réunification interne, et de possibilités de reformulation du lien. La question du conflit agressif recoupe celle de la reconnaissance mutuelle, au mieux des intérêts narcissiques et objectaux. Cela apparaît notamment dans les impasses de la relation amoureuse, dès lors qu'en sont exclues les violences, à comprendre sur un autre registre. Ces impasses sont créées par les leurres qui y président, narcissisme en excès, idéal du Moi projeté dans l'autre devenant ainsi complément narcissique, confusion inconsciente de l'objet avec les imagos parentales, quête d'une relation de dépendance, frustration de la demande inconsciente adressée à l'objet; de conflit en conflit, de mise en question en mise en question, le dés amour s'installe, de sorte que, si l'amour et la haine sont liés, ce n'est pas, comme on le dit couramment, que l'un soit l'envers de l'autre, mais que la haine naît de l'amour idéalisé et blessé, qu'il 27

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s'agisse d'attentes ou de réponses le plus souvent névrotiques. Mais l'intelligence de la séparation dont témoignent souvent les partenaires, la poursuite même de relations amicales au-delà de la séparation, manifestent en quoi, même lorsque l'agressivité a pu devenir haineuse, elle est restée placée sous le primat de la génitalité et d'une saine articulation entre objectalité et narcissisme. Que tout être humain ait un potentiel d'agressivité, qu'il actualise plus ou moins, est une évidence; il s'agit même d'une nécessité vitale. Les pulsions de vie ne sont pas béatitude; soutenant l'espèce comme l'individu, elles comportent des charges d'agressivité qui en assurent la permanence. Telle est la position de Freud pour qui l'essor de la vie ou de la culture et la préservation du Moi supposent l'agressivité. Celle-ci doit donc être seulement aménagée dans des formes qui ne soient pas contraires à la vie; à trop vouloir la réprimer, on crée le risque de son accumulation à l'intérieur de l'appareil psychique et le risque de développements névrotiques. En revanche n'est pas violent qui veut, sauf circonstances exceptionnelles mettant en jeu les intérêts vitaux d'un individu qui, dès lors, n'est dans l'action violente que par réaction et volonté d'auto-conservation. L'impossibilité de la violence pour de nombreux individus est significative du saut qualificatif que représente celle-ci par rapport à l'agressivité. D'un individu, on peut parfois dire qu'il est « emporté» ou qu'il « fait de violentes colères ». Mais c'est, le plus souvent, que la situation dans laquelle il est impliqué, y compris pour de mauvaises raisons, ou l'urgence d'une résolution de crise ou de conflit, mettent en jeu ses réserves défensives et requièrent une action marquante envers autrui. L'intention n'est pas la destruction ou la souffrance de celui-ci mais une recherche de basse tension psychologique. Il s'agit en réalité de mouvements d'agressivité, fréquents dans les relations sociales comme entre conjoints, entre parents et enfants, au sein de la fratrie ou du groupe des camarades, dans les rapports de travail. Mais dans la généralité de ces situations, est repérable le refus implicite ou, mieux, l'impossibilité d'un franchissement, celui de la violence, de sorte que l'équilibre des liens peut être restauré. Or, si l'impossibilité de la violence est bien constituée en nombre d'individus, c'est que leur vie psychique et sociale est structurée par de multiples mécanismes inhibiteurs, processus de symbolisation, de mentalisation, de distanciation, sentiments de culpabilité, idéaux du lien, mais aussi peur de la violence de l'autre, désir de préserver les relations. Ces mécanismes, loin d'être surajoutés ou sollicités seulement dans les moments de crise, sont structurellement construits et opératoires dans la vie psychique et relationnelle de chacun, si bien qu'ils constituent un contrat de non-violence a priori respecté par chacun. Ce contrat, on l'a dit, fait de tout être humain un tabou en ce qu'il ne peut être physiquement et sexuellement violenté; respecté, ce tabou est la base même de la socialité et du sentiment de sécurité intérieure qui en découle; il est ce par quoi la vie psychique et sociale est possible.
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ET AGRESSIVITÉ

4. Recherches

théoriques

et cliniques concernant

la violence

A la suite de Freud, de nombreux théoriciens de tous horizons ont cherché à afftner les déftnitions, non sans, parfois, aggraver la difftculté. Quant aux travaux de fond et aux commentaires sur la délinquance, ils sont légion, mettant en évidence la réalité d'une violence qu'ils décrivent sans toujours pouvoir en dégager les causes et la signiftcation, banalisant le mot mais aussi, parfois, euphémisant, par exemple sous le terme d'incivilités, des conduites qui sont pourtant violence. C'est que les critères d'appréciation de la violence sont très divers, tous utiles, certains réducteurs. Et leur diversité même peut décourager. Ainsi, Yves Michaud, après avoir multiplié les approches (sociologique, psychologique, historique, juridique, anthropologique, philosophique), après avoir répertorié les différentes formes de violence, conclue-t-il son essai sur cette appréciation: « Le caractère relatif et indéftnissable du concept de violence n'est pas accidentel mais inhérent à une notion qui polarise la diversité et parfois le conflit des évolutions sociales »14. Certains auteurs considèrent qu'il n'y a violence que si le corps de la victime est atteint, ce qui masque une conception clivée et organiciste de l'être humain. Clivage entre corps et psyché, alors que ce que vise la violence, ce n'est pas seulement le corps mais, en lui, l'autre comme sujet: souvent d'ailleurs, l'atteinte corporelle est faible ou limitée, tandis que les répercussions psychiques peuvent être massives, depuis le renforcement du sentiment d'insécurité jusqu'au traumatisme constitué, en passant par l'obsessionnalisation d'une menace permanente ou la phobie de sortir dans la rue ou dans la cité. Une insulte, une bousculade, un crachat, un croche-pied, une main qui s'égare, peuvent être violence, quand, par exemple une femme doit guetter le départ d'un groupe pour aller faire ses courses, quand une fillette de 10 ans, a fortiori une adolescente, doit affronter les obscénités pour rentrer de l'école chez elle. D'autres auteurs réfèrent la compréhension de la violence à la seule structure de l'individu violent, sans retenir qu'elle est relation et que sa définition doit inclure l'autre, la victime dans la multiplicité de ses représentations conscientes et inconscientes. Ainsi Richard Helbrunn, pour qui la pathologie de la violence « ne saurait se déftnir ni par les formes qu'elle revêt ni par le degré d'intensité d'une destruction réelle, mais ne peut que se dégager, en négatif et après-coup, de la mise en rapport de l'acte violent à la structure de celui qui en est le sujet »15. Pour autant, on l'a dit, la notion d'intensité est couramment associée à l'image de la violence. En première analyse, la distinction agressivité-violence se ferait en fonction du degré de gravité destructrice de l'acte, l'agressivité étant circonscrite à une manifestation verbale ou à un comportement menaçant mais non agi. La
14

Y. MICHAUD, La violence, UF, coll. Que sais-je? 6e éd., 2004, p. 12l. P
Pathologie de la violence, éd. Réseaux, 29 1982, p. 19.

15 R. HELBRUNN,

VIOLENCE,

PSYCHOPATHIE

ET SOCIOCULTURE

différence tiendrait au résultat observable, l'agressivité apparaissant comme une violence contenue, qui se rétracte et s'inhibe, qui est réversible, qui s'impose une limite pour ne pas devenir violence. Or, cette forme de distinction conduit à des impasses. D'une part, il est des manifestations verbales qui sont violences (injures, jugements / condamnations du fait d'une différence, d'un handicap, d'une appartenance ethnique); d'autre part, elle ne tient pas compte des effets psychiques de l'atteinte sur la victime. En troisième lieu, ce n'est pas rendre service à l'auteur de la violence que d'euphémiser sa conduite en la définissant comme agressivité, tant il apparaît que clivage et déni de la valeur de l'acte, de la responsabilité, des conséquences sur la victime, sont ses modes habituels de dédouanement.

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Violence et rareté, être et avoir ;frustration.

Un détour par Sartre

De nombreux auteurs portent l'accent sur le rapport entre violence, agressivité et frustration. Freud, le premier, dans sa longue réflexion anthropologique sur l'origine et les conditions mêmes de la civilisation, a placé la frustration, le renoncement, la répression, ou d'une façon générale, la castration du désir, au cœur même des processus d'humanisation de l'individu et des groupes sociaux. « D'une façon très générale, notre civilisation est construite sur la répression des pulsions . .. Chaque individu a cédé un morceau de sa propriété, de son pouvoir souverain, des tendances agressives et vindicatives de sa personnalité. .. Celui qui. .. ne peut prendre part à cette répression de la pulsion s'oppose à la société comme , délinquant' »16. On verra ce qu'il en est du lien entre la faillite des procédures de castration et la psychopathie. Mais la question de la frustration dans l'économie psychique doit être préalablement argumentée. Une telle problématique doit, en effet, faire aussi l'objet d'une approche socio-économique et d'une analyse des conditions pratiques d'existence des individus, la frustration d'avoir apparaissant comme le signifiant 0e tenant-lieu, le symbole) d'un manque d'être et le désir délinquant de s'approprier pouvant se comprendre comme désir« d'être plus ». On rappellera ici les profondes analyses de Sartre concernant les rapports entre rareté et violence. Selon l'auteur, la rareté n'est pas une stricte donnée économique mais le lieu même de la frustration, l'un des signes essentiels de l'appartenance à une classe sociale qui, sauf à l'avoir intériorisée sur le mode masochiste et dépressif, ne peut être assumée, la classe des victimes. La rareté engage l'être dans des impasses existentielles, devient le signifiant obsédant d'une frustration d'être, l'organisateur psychique et socioculturel du manque-à-être. Pour l'existant, être ce manque qu'il est17, devoir se définir comme une expérience du manque (d'avoir et d'être), se trouver relégué du fait d'être assimilé à ce manque, être vu comme
16S. FREUD, La vie Sexuelle, PUF, Paris, 1995, p. 33. 17J.-P. SARTRE, L'Etre et le Néant, Gallimard, Paris, 1943, p. 145. 30

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absence d'être, constituent une expérience intenable. Ainsi doit-on décrire le lien historiquement et philosophiquement établi entre violence et rareté, au-delà même de toute spécificité pratique et matérielle de la seconde. Car la violence pénètre l'être même de la condition humaine, notamment dans sa confrontation à autrui, qui se veut possesseur de ce qui, pourtant, est rare: «La violence n'est pas nécessairement un acte... Elle est l'inhumanité constante des conduites humaines en tant que rareté intériorisée, bref ce qui fait que chacun voit en chacun l'Autre et le principe du Mal »18. On notera, au passage, comment, dans une économie de la rareté, la violence se charge de caractéristiques paranoïaques, l'Autre ayant statut de dominateur persécuteur. Hostilité, méfiance, exclusion sont au cœur des relations sociales dans la mesure où, d'une part, l'économie de la rareté constitue l'Autre comme rivaP9 et où, d'autre part, la dialectique Maître-Esclave constitue l'être même de la relation humaine. «La violence, écrit encore Sartre, se donne toujours pour une contre-violence, pour une riposte à la violence de l'Autre. Cette violence de l'Autre n'est une réalité objective que dans la mesure où elle existe chez tous comme motivation universelle de la contre-violence »20. L'épreuve du manque s'éprouve dans le désir et, pour cela même, dans les objets qui le signifient. Or ces objets, soumis au régime de la rareté, de l'impossible, du conditionnel, attisent, comme manquants, le désir. Dès lors, celui-ci tourne à vide, non pas désir sans objet mais désir sans production ni satisfaction d'objet. Si l'on passe de la dimension philosophique à la réalité des conditions d'existence de certains, l'actualité de l'analyse sartrienne est évidente, notamment en direction des catégories sociales précarisées: si, pour elles, la rareté persiste, c'est au cœur d'une société d'abondance; la rareté en tant que donnée socioéconomique a cessé d'être le lot commun pour demeurer le destin de certains seulement; en terme d'avoir, ce qui manque est pourtant, aux yeux des exclus, déjà représenté et donné au cœur du monde de l'abondance. L'avoir, univers dans lequel le désir peut découvrir, choisir et obtenir ses objets consommables, tenantlieu du désir d'être, est, pour la société des exclus, le signifiant imaginaire du «plein» d'être qui annulerait le manque-à-être. Ainsi, Erich Fromm est-il fondé à écrire que «le degré de destructivité augmente en même temps que le niveau de développement de la civilisation, plutôt que l'inverse »21. C'est dire que la destructivité, qui caractérise certaine délinquance, est une caractéristique acquise au carrefour de données psychologiques, socioculturelles et économiques. «Ce qui
18J-P. SARTRE, Critique de la Raison Dialectique, Gallimard, Paris, 1960, p. 221. 19 Briser les vitrines est pratique courante des groupes violents: les magasins représentent, pour ceux qui n'y pénètrent pas, la vitrine de l'absence et de la frustration, mais aussi de l'abondance et des nantis. 20J-P. SARTRE, op. cit., p. 209. 21 E. FROMM, La passion de détruire, éd. R. Laffont, Paris, 2001, p. 26. 31

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provoque l'agressivité n'est pas tellement la frustration en elle-même mais l'injustice ou la mise à l'écart que comporte la situation... »22. Ces remarques ouvrent sur le débat, socialement et politiquement essentiel mais pas toujours opératoire et souvent réducteur s'agissant des personnalités et des groupes psychopathiques, entre psychopathie et sociopathie. Mais ce débat, d'une extrême complexité, constitue par ailleurs un obstacle pour poser la question de la responsabilité et de la sanction, plus généralement la question du délinquant comme sujet du droit et sujet d'une communauté à laquelle, par le biais de la peine, il doit advenir. On y reviendra longuement dans le dernier chapitre. Qu'il nous suffise, à ce moment de l'analyse, de nous en tenir à quelques remarques: - L'image de lui-même que la société, à travers une publicité multiforme omniprésente et à travers l'étalage de ses richesses, tend à l'individu est celle du consommateur (y compris sur le plan sexuel) c'est-à-dire d'un individu qui ne cesse d'être en manque du nouveau produit à acquérir. Le leurre, qui est inhérent à la publicité et vers lequel elle attire chacun, c'est que le manque serait du côté de l'objet et qu'il suffirait de le posséder pour assurer d'une part l'identité de ceux qui le possèdent et, par tant, mettre en évidence la dissemblance de ceux qui en sont privés, d'autre part la croyance qu'il y a identité entre l'être et l'avoir. Ayez et vous serez! tel est le message publicitaire. L'objet étant le tenant-lieu de l'être, chacun est sollicité pour être en quête du dernier cri du signifiant.23 De là, la fiction de l'individu s'épanouissant par et dans l'avoir, de la maîtrise de soi et du lien social par l'acquisition d'objets dont le manque signifierait l'incomplétude du sujet, un vécu de dépendance au manque de l'objet plus qu'à l'objet lui-même dans la mesure où celui-ci est indéfmiment relancé et relayé par d'autres. - Un tel contexte entrame le développement de l'intolérance à la frustration, à la temporisation, à la satisfaction différée, à la mise en conflit ou en échec de la quête narcissique primaire (celle qui est enracinée dans les satisfactions du corps) ; la difficulté du sujet à reconnaître et à assumer la place du manque en lui, dans l'autre et dans sa relation à l'autre, à reconnaître le manque comme incomplétude de l'être, inhérent à l'être, et à réaliser son épanouissement dans la recherche de substituts créatifs. Dans cette optique du consumérisme et de la frustration, violence et délinquance sont à comprendre comme façon de détruire la place, le statut socioéconomique, l'être de l'autre, dans la mesure où celui-ci représente ce que le délinquant désire pour lui-même sans jamais y parvenir. Elles visent ce qui, dans l'autre, le fait imaginairement être; elles détruisent dans l'autre ce que le délinquant ne peut ni être ni avoir. L'envie, désir de ce dont l'individu est frustré mais dont l'autre bénéficie, fixée sur l'avoir et la consommation, anime une violence destructrice dont la visée imaginaire est alors justicialiste et égalitariste.
22 E. FROMM, ibid., p. 88. L'auteur précisant que «le caractère de l'individu détermine en premier lieu ce qui le frustre, et en second lieu, l'intensité de sa réaction à la frustration ». 23Au sens lacanien de symbole.
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- La société de consommation est une société d'addiction, une société toxicomaniaque, qui ne peut se pérenniser que si chacun s'injecte ses produits, ceux qu'elle désigne comme pouvant faire son bonheur. Aussi bien, les politiques ont-ils pour obsessions taux de production et taux de consommation, le taux de chômage n'étant un souci que par rapport aux deux premiers. - Or, la question du chômage et celle de la paupérisation d'un pourcentage élevé de la population, pose problème bien au-delà de l'économique. Comment être et comment avoir une existence sociale lorsqu'on est exclu du système de la consommation? La contradiction entre l'individu et le socius est sévère: sachant que la situation socio-économique d'un individu est l'une des caractéristiques essentielles de son identité, sachant que le travail n'est pas seulement salaire mais ensemble de rapports sociaux, participation à la création de la communauté, quelle est l'offre d'être de la société à ses membres dès lors qu'ils n'existent qu'à titre de fournisseurs des statistiques du chômage? A la demande d'être que, à travers la demande de travail, l'individu adresse au socius, celui-ci répond que, l'offre étant rare ou coûteuse, tous ne peuvent y accéder; et que, d'ailleurs, certains sont plus méritants que d'autres pour accéder à sa reconnaissance. - Faut-il mettre ces remarques en relation avec les statistiques détaillées de la délinquance? Pour partie, certainement! A considérer, par exemple, le bilan de l'année 2001, on constate que le nombre des crimes et délits identifiés a augmenté de 7,69 % par rapport à l'an 2000; que leur nombre a été de 4.061.792; que les deux tiers sont des vols ou des recels, soit + 8,04 %. Mais aussi que las actes délictueux sans vols, dégradations de biens publics et privés ont augmenté de 14,08 % pour les uns 10,58 % pour les autres; que la délinquance liée aux drogues a augmenté de 7,6 %. C'est dire que, si la délinquance est souvent en relation avec la possession (les vols), il existe également une violence transgressive qui s'affiche comme telle, comme destructivité et non comme acquisivité. (La fréquence des délits et crimes sans vols surajoutés est importante: vandalisme, incendie, insultes, harcèlement, violences sexuelles, affichant la violence comme telle, sans finalité ayant rapport à l'avoir). D'où nait-elle et pourquoi? C'est dans l'articulation de la réflexion philosophique, de la pensée psychanalytique et de l'analyse socio-économique qu'il faut chercher la réponse. Telle forme de violence n'a pas pour raison l'avoir mais l'être lui-même, en souffrance d'être. On n'en finit jamais de rechercher l'origine et le sens de la violence. Ce qui se voit et s'éprouve n'est toujours que la forme finale et matérialisée d'une chaine au sein de laquelle s'additionnent et se composent les expériences de violence qu'a faites tout individu, mais aussi les faillites psychiques et/ou sociales qui entraînent certains à ne pas pouvoir les assumer; ainsi, le concept de frustration fournit-il un paradigme conventionnel et pratique mais insuffisant pour une explication de la délinquance et de la violence. Quant au fond, on est quelque peu saisi par la variété
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et la richesse des différentes approches du concept de violence. On y reconnaît l'imbrication du sujet philosophique, du sujet social, du sujet économique, du sujet anthropologique et du sujet psychologique. De sorte qu'il est difficile d'y saisir une ligne directrice qui soit satisfaisante, chacun privilégiant un angle d'approche spécifique, au risque de la généralisation.

Notre démarche vise à concilier ces multiples références; s'agissant de la délinquance, de la violence psychopathique, des groupes que nous appelons psychopathiques, elle ne fait à aucun moment l'impasse sur les apports de la psychologie sociale et de la sociologie, au point que nous analyserons plus loin en quoi la socioculture peut se révéler elle-même psychopathogène. Mais c'est dans l'approche psychanalytique que nous trouvons d'abord matière à approfondir le sens de la violence, en en revenant à nouveau à la question des formules de liaison entre pulsion destructrice, libido narcissique et libido objectale. Deux auteurs guideront plus particulièrement notre recherche, Jean Bergeret et Claude Balier.

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Jean Bergeret : la violence fondamentale,

l'agressivité, la vectorisation œdipienne

L'importance des recherches de Jean Bergeret sur la violence s'est affirmée à travers deux ouvrages de référence, l'un publié en 1984, « La violence fondamentale », l'autre en 1994, « La violence et la vie - La face cachée de l'œdipe ». Une triple préoccupation anime la recherche: clarification des hypothèses freudiennes concernant les pulsions et leur caractère inné ou acquis; mise en question des spéculations de Freud à propos de la pulsion de mort et reformulation d'un modèle des origines en y incluant la notion de violence fondamentale ou encore de violence primitive; ce modèle étant établi, reformulation de la théorie de l'œdipe en y décrivant une étape essentielle, masquée par Freud lui-même et par ses continuateurs, antérieure à l'aboutissement dramatique (et génitalisé) dont chacun connaît la version, et qui concerne les circonstances violentes de la naissance d'Œdipe. On sait que la théorie des pulsions et des instincts a représenté pour Freud un vaste chantier à la fois clinique, théorique, métapsychologique. Plusieurs fois reprise, élargie de l'individu aux groupes, à la société, à l'anthropologie, elle reflète l'incessante quête freudienne concernant tant les origines que le devenir de l'individu et de l'humanité. Or, cette quête n'a ni pleinement abouti ni évité les contradictions ou les hypothèses que Freud lui-même qualifiait de spéculatives et d'incertaines, les retours à des schémas antérieurs qu'il pensait pouvoir abandonner, puis de nouvelles propositions à la lumière de la clinique ou d'une pensée anthropologique et sociologique mieux étayée.

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De cette quête, le Vocabulaire de la psychanalyse »24rend compte avec rigueur; nous lui empruntons ce rapide résumé. Dans un premier schéma, Freud oppose pulsions d'auto-conservation et pulsions sexuelles. Sadisme, haine, toutes formes d'agressivité renvoient à des modes de liaison entre ces deux ordres de pulsions mais, c'est «la lutte du Moi pour sa conservation et son aŒrmation» qui est à l'origine de la haine, non la sexualité. L'auto-conservation englobe la pulsion ou la relation d'emprise sur l'objet, enracinée dans la stade sadique-anal. Dans un second schéma, l'agressivité apparaît sous forme de sadisme ou de masochisme, comme liaison de la pulsion de mort avec la pulsion sexuelle. Freud parle alors également de pulsion d'agression à l'égard de l'objet, non immédiatement liée à l'instinct de conservation. La pulsion de mort est loin d'être réductible à l'agressivité; elle concerne plus fondamentalement la compulsion de répétition, soit le désir d'un retour à l'inorganique, l'abolition du désir et de la vie. Il y a, dans l'organisme et dans la psyché, de la haine pour la vie, et Freud retient l'antériorité de la haine sur l'amour. Quant à la pulsion sexuelle, Eros, elle est élargie, au delà de la sexualité, à la pulsion d'auto-conservation. En complément de ce deuxième schéma, Freud conçoit l'agressivité comme ce qui détruit ce que Eros vise, la formation d'ensembles de plus en plus vastes; Eros unit tandis que Thanatos sépare et détruit. Si l'on aŒne ces schémas, on décrit tout un éventail de pulsions que, avec les auteurs du « Vocabulaire », on mentionnera ainsi: - pulsion d'agression: pulsion de mort tournée vers l'extérieur, ayant pour but la
destruction de l'objet; - pulsion de destruction: autre formulation destruction étant tournée vers l'extérieur; - pulsion d'emprise: sadisme; son support force ;
-

de

«pulsion

de

mort », la

d'abord non sexuelle puis liée à la sexualité pour donner le est la musculature, son but la domination de l'objet par la

mais sadisme signifie aussi pulsion de mort déviée vers un objet extérieur qui
plutôt qu'à dominer par l'emprise;

est à détruire

- pulsions d'auto-conservation, dont le prototype est la faim (le corps en quête d'objets pour survivre) ; elles sont opposées, dans la première théorie, aux pulsions sexuelles; - ces mêmes pulsions sont encore défmies comme pulsions du moi, et sont liées à la « libido du Moi» ; - dans le schéma de 1920 (<< Au-delà du principe de plaisir ») les pulsions de vie, opposées aux pulsions de mort, englobent les pulsions d'auto-conservation;

2-1

J. LAPLANCHE

et J.-B. PONTALIS, Paris, PUF, 1967.

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- les pulsions de mort ont pour but l'abolition de toute tension dans le sujet mais sont secondairement dirigées vers l'objet externe à travers les pulsions d'agression ou de destruction; - Eros, pulsion de vie, englobe pulsions sexuelles et pulsions d'autoconservation (ou pulsions du moi) ; - les pulsions sexuelles sont des pulsions partielles attachées à chaque étape du développement, liées à des représentations et à des fantasmes, destinées à s'unifier sous le primat du génital.

La difficulté de la théorie freudienne des pulsions tient, pour l'essentiel, aux spéculations sur l'existence de pulsions de mort, expressions de la haine du vivant pour la vie, et se heurtant, puis se liant, selon des formules qui peuvent se concilier ou se contredire, aux pulsions de vie.. On perçoit que Freud, posant ce dualisme comme fondé et irréductible, a constamment cherché à l'étayer, notamment en multipliant les références à des pulsions qui s'articuleraient secondairement, les unes à proprement parler en apparaissant comme des dérivations du socle de l'inné, les autres étant maintenues au rang d'instincts. D'où la nécessité, ressentie par plusieurs des continuateurs de Freud, de simplifier la théorie des pulsions, notamment en faisant l'économie de la pulsion de mort. C'est, en France, le cas de Gérard Mendel qui, non seulement voit en celle-ci une projection de l'inconscient de Freud, mais propose d'inscrire les aléas du développement psychique d'une part dans les particularités néo-natales de l'être humain, d'autre part dans une sociogenèse de l'inconscient25. C'est aussi le cas de Jean Bergeret, dans une démarche qui a le mérite de recentrer la question de la violence originelle en prenant, à son tour, une totale distance avec l'hypothèse de la pulsion de mort (projection de l'inconscient de l'homme Freud, en confluence avec certaines particularités de sa biographie) et d'établir des critères spécifiques de la violence en opposition à ceux qui définissent l'agressivité. Mais on retiendra, avec l'auteur lui-même, qu'il fait un choix de définitions à titre d'hypothèses personnelles, et qu'il met dans les mots-clé, violence et agressivité, des contenus que d'autres ont inversés et inverseront encore; cela ne va donc pas sans brouiller davantage la querelle sémantique et sans contraindre qui veut comprendre à risquer de retenir telle argumentation de l'auteur pour la placer sous un autre concept que lui. Jean Bergeret apporte à la théorie des pulsions une double clarification, à laquelle nous souscrivons: d'une part, il ne retient que « deux grands courants pulsionnels, violent et libidinal »26 et décrit les aléas de leurs liaisons, dont l'agressivité; d'autre part, il propose l'hypothèse d'une diachronie de ces deux courants, et non plus, comme chez Freud et ses successeurs, celle de leur synchronie: violence et libido ne sont pas données d'emblée et ensemble, l'une
25Voir notamment: G. NlENDEL, La Rivolte contrelepère, PBP, Paris, 1968. 26La violence la vie,Payot, Paris, 1994, p. 85. et 36

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apparaît après l'autre. Ainsi sort-on du piège du dualisme synchronique freudien, qui interdit de penser plus clairement la destinée des deux ordres de pulsions et leurs articulations. Qu'en est-il de la violence ? Tout en réaffirmant, avec tout le courant psychanalytique, la primauté de l'œdipe comme organisateur central de la vie psychique, Jean Bergeret établit la nécessité d'un retour aux origines mêmes de la vie, pour y découvrir des processus antérieurs à l'éveil de la libido, et qui seraient ceux d'« une violence vitale profonde »27, terme qu'il faut d'emblée distinguer de «violences », soit des « attitudes comportementales, à proprement parler agressives, n'ayant pas pu être intégrées au niveau des mentalisations et mettant en cause tout autant les objets qui subissent les violences que les sujets qui les exercent »28. Les formules abondent pour signifier ce que définit la violence: «violence fondamentale» écrit Jean Bergeret , « car je pense qu'elle touche aux fondations de toute structure de la personnalité, quelle que soit cette structure. .. Il ne s'agit pas ici d'une violence sexuelle mais des fondements d'une véritable lutte pour la vie »29; « force vitale présente dès l'origine de la vie », mais soumise à « des vicissitudes» 30; «violence première », «violence primitive» (p.121) ; «dynamisme violent fondamental» (p.165); «instinct violent fondamental» (p.173); «instinct primaire purement défensif de la vie et ne connotant ni vectorisation objectale encore précise ni capacité d'amour ou de haine» (p.177); «besoin primitif de toute-puissance sous peine d'angoisse de mort» (p.179); «le dynamisme violent fondamental qui n'a comme but premier que la survie et nullement la mort» ; «l'existence d'une violence fondamentale considérée comme un 'instinct' de type animal et non comme une 'pulsion' au statut économique et relationnel plus élevé» (p.222) ; le «dynamisme fondamental serait donc d'ordre violent» (id.) ; «la violence fondamentale, instinct fondamental de vie» (p.224) ; elle est « avant tout un dynamisme d'auto-conservation» (p.226) ; la violence est « d'abord naturelle, et même d'importance vitale, dès la naissance» (p.233) ; «la violence naturelle innée» (p.236).

La même insistance et les mêmes formules donnent la trame de La violenceet la vie: «La violence apparaît comme liée à la notion même de vie. La violence, en quelque sorte, c'est la vie »31; il s'agit d'un «simple instinct violent de survie et d'auto-conservation », en opposition à l'agressivité, « composante plus subtile et, elle, secondairement érotisée» ~d.); «l'instinct violent naturel et archaïque» (p.ll) ; « l'existence de ces premiers moments essentiellement violents dans le
27 La violencefimdamentale, Dunad, Paris, 1984, p. 7. 28 Ibid., p. 8. 29 Ibid., p. 9. 30 Ibid., p. 9. 31 La violence et la vie, op. àt., p. 9. 37

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développement de tout psychique humain» (p.14) ; « l'étape primordiale s'effectue sous le primat organisationnel narcissique avec comme pulsion dominante à cette étape les dynamismes défensifs purement violents d'emprise et non pas, déjà, les dynamismes sexuels dans la plénitude de leurs potentiels structurants, y compris leur éventuelle perversisation agressive» (p.21); «l'existence d'un authentique instinct violent, naturel, inné, universel et primitif» (p.2S); «instinct brutal originaire» (p.2S) qui fonde «le fonctionnement imaginaire de l'enfant» (p.37) ; la violence est une «attitude mentale purement défensive à l'égard de l'autre sans aucune connotation haineuse ou sadique» (p.60) ; elle est une « brutalité naturelle et foncière, conservatrice de la vie, sans plus» (p.68) ; «il n'existe, dans le fantasme originel violent, pas de place pour le sujet et l'objet à la fois. Cette perspective est placée sous la loi du« moi ou l'autre» (p.70) ; « l'instinct fondamental de survie, de droit à la vie» (p.83) qui est en cohérence avec « le groupe des instincts de vie» (p.l00); «l'innocente bien que cruelle violence naturelle» (p.l02) qui est «l'équation génétique de tout nouveau-né» (p.187). Cette accumulation de formules tranchées impose donc l'hypothèse de la violence comme instinct, nature, force de vie soutenue par des « exigences dominatrices »32. D'où surgit-elle et sur quoi est-elle étayée? Jean Bergeret fournit une réponse qui, dans le même temps où se révèle la nécessité de lier la vie et la violence, opère, selon nous, un étonnant renversement. Nous sommes en phase avec l'auteur lorsque, dans les deux ouvrages, il veut porter l'éclairage sur les circonstances mêmes de la naissance d'Œdipe et dépoussiérer ainsi la lecture freudienne du mythe, réduite au meurtre du père et aux épousailles avec la mère. Or que nous apprend la lecture de la pièce de Sophocle, « Œdipe-roi» ? Qu'Œdipe a été la victime d'un infanticide, avorté certes du fait qu'il sera recueilli par un berger et confié à la famille royale de Corinthe, mais voulu et, dans l'intention, accompli par ses géniteurs, Laïos et Jocaste. Cet infanticide est, selon Jean Bergeret, la marque même de la violence fondamentale. Mais le renversement est surprenant; si Laïos et Jocaste ont voulu la mort d'Œdipe, est-ce violence au sens où Bergeret l'entend, ou est-ce agressivité au sens qu'il donne à cette notion, à savoir une « perversisation de la violence »33?
32La violenœ fondamentale, op. dt., p. 8. 33 C'est bien Œdipe qui, à la naissance, subit l'épreuve de la violence meurtrière, voulue par Laïos et Jocaste. L'histoire d'Œdipe, une fois qu'il a été adopté, est celle d'un enfant puis d'un adolescent qui dit avoir « chéri» ses parents adoptifs et qui a traversé de façon heureuse et normative... l'étape œdipienne. En revanche, le mythe ne donne pas d'indication sur l'histoire infantile de Laïos et de Jocaste. Mais tout, dans leurs intentions d'infanticide, indique l'actualisation de fantasmes... œdipiens non résolus: c'est bien parce que père et mère savent, de leur propre histoire, ce qu'il en est des désirs œdipiens (inceste et meurtre du père) qu'ils veulent éliminer d'emblée celui sur qui ils les projettent, Œdipe. Dès lors, loin d'être le signe de la violence fondatrice, le désir d'infanticide et sa mise en 38

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Celle-ci ayant pour imaginaire «moi ou l'autre» et les géniteurs d'Œdipe, avertis par un oracle des drames qui les guetteraient s'il survivait, répondant à cette logique, faut-il postuler que perdurent, à l'état latent, de façon autonome et pure, des noyaux de violence primitive au sein de l'appareil psychique? Telle semble être l'hypothèse de Bergeret, qui évoque, en certaines circonstances, des « réveils» de cette force d'auto-conservation. Mais ne faut-il pas plutôt découvrir dans un infanticide réfléchi, conscient, organisé, un désir de meurtre qui échappe à la logique de l'instinct pour s'inscrire dans un imaginaire qui, paradoxalement, n'aurait pas lui-même été « œdipisé» et n'aurait pas rendu compatibles les existences partagées d'un père, d'une mère et de leur ftis ? A ces questions (quant au fond: quel a été l'Œdipe de Laïos et de Jocaste ?), Bergeret ne répond guère. Pas plus qu'il n'explique comment, ayant, pense-t-il, découvert l'existence de la violence fondamentale chez Laïos et Jocaste, il en fait la vérité de tout enfant nouveau-né. Nous aurons à revisiter cette conception en postulant que la violence innée n'est pas fondatrice du sujet humain mais que celui-ci subit, dans l'acte même de la naissance, une exceptionnelle violence qui, loin d'être force de vie, le réduirait aussitôt à néant si le désir de la mère n'incarnait une telle force. Mais, quelle que soit la valeur spéculative des hypothèses de Jean Bergeret, beaucoup de ses développements intéressent notre propre recherche sur la violence et l'agressivité. Nous devons seulement rappeler au lecteur l'inversion à laquelle nous serons amené, avec tant d'autres, en qualifiant de violence ce que l'auteur tient pour agressivité et d'agressivité ce qu'il considère comme violence. A l'origine seraient donc la violence et sa détermination instinctuelle, au seul service de la vie. Qu'en advient-il et sous quelles conditions? La thèse de Jean Bergeret est, ici, nourrie de l'apport freudien et construite avec une grande clarté. D'une part, sur une période qui n'est pas précisée, seule étant active la violence fondamentale, on décrira, chez le nourrisson, un imaginaire fondé sur la « problématique phallique narcissique », sur une « violence narcissique foncière »34, an-objectale ou pré-objectale - l'objet maternel n'étant pas encore constitué - et dont la seule visée est la survie. Le mot de phallique n'a, ici, aucune signification sexuelle; il représente, stricto sensu, l'élan vital, la création à l'œuvre dans le corps et dans les prémisses de la psyché du nourrisson.
actes sont les marques d'une violence secondaire évoquant la psychopathie et la perversité, conséquence de la problématique œdipienne restée conflictuelle. Mais J. Bergeret, dans La Violenceet la Vie, postule que, avertis par un oracle de la tragédie dont ils seront victimes si Œdipe survit, Jocaste et Laïos, « confrontés à la violence originelle ouvertement mise en scène» (p. 28) réagiront par une « défense légitime» (id.) !
3-1La violence et la vie, op. cit., p. 29. 37 ibid., p. 29. 38 ibid., p. 59.

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Mais la violence primitive recèle un affrontement pour la vie entre un soi qui est la forme originaire, primitive du moi, antérieure à la formation de celui-ci, qui n'a pas d'autre registre que le narcissisme phallique, et un « rival narcissique potentiel »35 incarné dans la mère (sur le modèle de Jocaste) ; elle est défense contre la menace qu'incarne ce rival: « le potentiel violent (est) projeté sur le nonsoi »36.La violence est « liée à une problématique primaire et narcissique »37,qui prédispose le nourrisson à attaquer l'objet, non encore identifié comme tel, du fait de « son extériorité jugée menaçante pour le sujet », du fait aussi que les dispositions de cet objet sont violentes à son égard Oocaste). D'autre part, c'est ce même objet qui, par sa sollicitude, va permettre un premier aménagement de la violence primitive; ce qui est en jeu, c'est l'imaginaire violent et ses remaniements propres à rendre vivable la vie. Jean Bergeret insiste tout particulièrement sur la mise en place de la fonction de « pare-excitation », afin d'éviter que la violence ne se retourne contre le nourrisson lui-même, de faire apparaître la nécessité de l'objet et sa valeur positive, d'empêcher que la violence projetée sur lui ne le détruise; progressivement, au rythme de la formation du Moi et des remaniements intervenant entre les trois instances, cette fonction de pareexcitation sera « assumée par le sujet lui-même »38.L'auteur note que le réveil de la violence fondamentale est liée à une carence du « système pare-excitation» mais aussi à un déficit d'apport « d'excitation libidinale »39. L'adulte, confronté à la violence de l'enfant, doit «proposer un modèle jouant à la fois comme pareexcitation sur le registre violent et comme excitant progressif sur le registre libidinal »40. Jean Bergeret insiste à cet égard, sur l'importance de la famille comme telle, « lieu naturel où s'établissent des pare-excitations à l'égard des tendances trop agressives »41; les parents sont garants de ce que l'enfant peut évoluer vers un imaginaire autre que purement violent, et au sein duquel circulent de bons objets. Des ratages peuvent surgir au sein même du « groupe» des pulsions originaires violentes, sans qu'y intervienne la problématique libidinale. Ils signifient l'affrontement violent entre deux narcissismes, la conflictualisation précoce de leurs rapports et l'infùtration de tout l'imaginaire de l'enfant par la menace, la destructivité, la lutte pour la vie à l'état brut. Un tel imaginaire ne sera pas ou sera insuffisamment investi et remodelé par les échanges objectaux ultérieurs, tendresse, sécurité, confiance en l'autre et en la vie; si l'étape de la violence primitive n'est pas accomplie et assumée, c'est l'ensemble du développement libidinal qui en sera
35 ibid., p. 69. 36 ibid., p. 56. 37 La violenceftndamentale, op. cit., p. 122. 38 ibid., p. 237. 39 La violence et la vie, op. cit., p. 107. 40 La violena ftndamentale, op. cit., p. 237. 41 La violence et la vie, op. cit., p. 107.

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affecté. Ainsi, Bergeret met-il au compte des « aléas fâcheux de l'évolution de la violence primitive »421es violences parentales envers l'enfant qui, par sa seule venue au monde, met à mal le narcissisme (primaire, phallique) de ses père et mère: l'auteur évoque « la violence primitive échangée dans les toutes premières interactions imaginaires spontanées entre les parents et l'enfant »43. La destinée habituelle de la violence instinctuelle primitive est, en accédant à l'étape seconde du lien objectaI, d'être libidinalisée, dans un sens qui n'appartient évidemment ni au hasard ni à la toute-puissance des parents, mais qui est « vectorisé ». Le désir parental amène l'enfant « à intégrer sa violence initiale au sein d'une pulsion libidinale conduisant à une vectorisation sous le primat du génital »44. On passe ainsi d'un registre où la force brute domine, à un registre où le qualitatif des inter-relations humanisantes prime. Dans une évolution normale, c'est-à-dire « névrotique» selon le langage de Jean Bergeret (signifiant par là qu'elle est supportée par l'œdipisation), «la vectorisation qualitative libidinale intégrerait, en l'élaborant sous son primat, le quantitatif énergétique »45. Mais « la problématique authentiquement libidinale ne peut prendre le premier rôle avant une intégration suffisante de la problématique violente» qui, cependant, « n'est jamais totale ni parfaite» 46; c'est, en effet sur celle-ci que s'étaye celle-là: la violence fondamentale est antérieure à la sexualisation et lui est « dynamiquement indispensable »47. En d'autres termes encore, le pré-œdipien ou, mieux, ce que, dans l'optique de Jean Bergeret, on pourrait appeler le « an-œdipien» est l'étape du narcissisme phallique; vient ultérieurement le processus œdipien, qui est génitalisation de la triade névrotique. «La violence devient parfaitement maîtrisable quand l'imaginaire œdipien a pu correctement s'organiser »48. Etant entendu, selon l'auteur, que la violence instinctuelle ne peut totalement disparaître de la psyché, pourquoi et comment des échecs patents, pathologiques selon des formes plus ou moins nuancées, se produisent-ils et que produisent-ils? Les réponses de Jean Bergeret son t, à nouveau, d'une extrême clarté. L'échec intervient dès lors qu'il y a conflictualisation au sein du groupe des pulsions libidinales et, par conséquent, au cœur des procédures d'œdipisation. Or, une telle conflictualisation se répercute sur le groupe des pulsions violentes primitives, si bien que celles-ci sont entretenues, stimulées et susceptibles d'échappées agressives dont certaines ne relèvent cependant que de la violence naturelle, soit« du registre imaginaire d'une légitime défense »49, tandis que d'autres

-i2 ibid., p. 64. -i3 La violence fimdamentale, ++ ibid., p. 10. -i5 ibid., p. 145. -iGibid., p. 176. -i7 ibid., p. 129. -i8 La violence et la vie, op. cit., p. 89. -i9 ibid., p. 11. op. cit., p. 121.

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sont du registre authentiquement agressif, soit d'une « perversisation » de la liaison violence-libido. Telle est la signification de l'agressivité, une non-intégration (par la libidinisation/ œdipisation) de la violence primaire, se traduisant le plus souvent « dans un vécu corporel ou comportemental »50.Il existe une différence nette entre les fantasmes nés de la violence fondamentale et «une construction vraiment agressive »51.La première est un donné, l'agressivité une élaboration secondaire. Si la violence narcissique-phallique n'est pas reprise et remodelée dans les mécanismes de libidinisation, « la problématique génitale ne peut assumer son rôle d'organisateur de l'ensemble des activités imaginaires »52. Les deux registres peuvent alors coexister sans liaison ou selon des modes de liaison conflictuels: c'est alors la violence qui cherche à «assumer le primat organisationnel »53; tel est le cas lorsque, pour un sujet, des événements, des interrelations, un environnement suscitent en lui l'angoisse d'anéantissement, évoquent pour lui la mise en œuvre de la violence primitive chez l'autre et suscitent «les non moins violentes réactions vécues comme la légitime défense »54.La violence fondamentale a pour destin les aléas de l'histoire relationnelle du sujet et, notamment, sa rencontre avec les «conditions apportées par les modèles imaginaires environnementaux »55 (ceci renvoyant, en particulier, au narcissisme, fort ou faible, ayant lui-même ou non intégré la violence primaire). Lorsque la violence fondamentale n'a pu «se dissoudre au sein d'une vectorisation libidinale »56,on assiste soit à son réveil comme manifestation d'un instinct d'auto-conservation légitime, soit à différentes formes de complications qui dépendent des différents modes de liaison avec le courant libidinal. Ces derniers sont du registre de l'agressivité proprement dite: «la perversisation de ce courant libidinal par la violence non liée va imprimer dans le fonctionnement imaginaire du sujet une trop importante proportion de vécus agressifs destructeurs et autodestructeurs »57.L'agressivité est donc à comprendre comme phénomène de violence érotisée mais sans aboutissement œdipien, c'est-à-dire sans remodelage ou selon des remodelages conflictuels, par les pulsions libidinales. Le propre de l'agressivité est, à la différence de la violence fondamentale qui n'a pas de but d'objet, la satisfaction d'ordre érotique «retirée des dégâts causés »58à autrui. Dérivé libidinal de la violence, elle se traduit par la haine et le sadisme, à
50 La violencefondamentale, op. cit., p. 123. 54 ibid., p. 156. 52 ibid., p. 168. 53 ibid., p. 168. 54 ibid., p. 170. 55 ibid., p. 197. 56 ibid., p. 224. 57 La violence et la vie, op. cit., p. 60. 58 ibid., p. 81. 42

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savoir « une érotisation du sens de l'action »59, plus ou moins intense de perversisation qui la motive.

selon le degré

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Claude Balier:

la violence dans la pJ)!chopathie et les états-limite.

On doit à Claude Balier d'exceptionnelles recherches cliniques sur la violence, élaborées, à partir de la prise en charge psychanalytique de criminels incarcérés, en modélisation théorique à travers deux ouvrages incontournables, PJ)!chanafyse des comportementsviolents (1988), et P!Jchanafysedes comportementssexuels violents (1996), complétés, en 2005, par un ouvrage collectif, La violence enAryme. On précisera d'emblée que Claude Balier se centre sur cette catégorie de personnalités criminelles qui peuplent les prisons, dont le profù est, en première analyse, psychopathique mais qui, parfois, se dévoilent, à travers la gravité de leurs actes et, plus encore, à travers leurs régressions et leurs évolutions en cours de traitement, comme des états-limite (dont les passages à l'acte violents évoquent la
notion de violence fondamentale chez

J. Bergeret).

On observera également, du premier au second ouvrage, une sensible évolution théorique de l'auteur, concernant la nature de l'acte violent. Ainsi, dans P!Jchanafyse des comportements violents,Claude Balier admet-il que, dans le même temps où persiste une personnalité intégrée, gardant contact avec la réalité, peuvent surgir des fantasmes qui sont « à l'origine des comportements violents »611 tandis que, dans ; P!Jchanafyse des comportementsJexuels violents, l'auteur insiste sur «l'absence de continuité entre le monde fantasmatique et celui qui répond à un besoin de se déployer dans le réel externe... Il faut penser autrement »61. Du moins cette rupture entre fantasme et acte vaut-elle pour certains états-limite producteurs de violences, sans généralisation abusive; mais le souci de l'auteur de découvrir l'origine ou, mieux, l'originaire de la violence, l'amène aux strates les plus archaïques de la psyché, là où la liaison entre pulsion destructrice, libido d'objet et narcissisme s'avère impossible. L'acte violent n'est pas alors la mise en acte d'un fantasme mais le surgissement même, parfois totalement imprévisible, de cette impossibilité; ou, plutôt, en un mouvement de régression angoissant mais incontrôlable, son resurgissement. L'essentiel est donc centré sur les phénomènes de liaison et de déliais on, et sur leurs conditions, cela au coeur des configurations psychopathiques à propos desquelles nous emprunterons encore, plus loin, des éléments de compréhension à Claude Balier.

59 ibid., p. 81. 60 C. BALlER, PsychanalYse des comportementJ violents, PUF, Paris, 1988, éd. 2006, p. 171. 61 C. BALlER, PsychanalYse des comportements sexuels violmts, PUF, Paris, 1996, éd. 2006, p. 10. 43

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Le psychopathe oscille entre violence et agressivité: à certains moments, selon le contexte interne ou externe, l'agressivité tend à se délier, à s'autonomiser par rapport à la libido, et débouche sur la violence; à d'autres moments, l'agressivité est liée tout en restant offensive. La différence essentielle renvoie au point de vue économique, soit à l'énergie libre ou libérée, impulsivement et transitoirement, par les exigences du monde interne. La violence est de l'agressivité libre envers un objet qui n'est donc plus lié lui-même à son auteur par un investissement libidinal: l'autre est alors un pur objet pour la pulsion destructrice. Agressivité libre et pulsion destructrice sont des équivalents qui, tous deux, expriment la violence. Ce qui revient à dire que le sujet est préservé du risque de sa propre violence dans la mesure où il a pu transformer celle-ci en agressivité liée. Encore faut-il rappeler que la libido se distribue elle-même en narcissisme et en objectalité. Seule l'agressivité liée à la libido objectale exclue la violence; tandis que la liaison entre agressivité et libido narcissique entraîne sadisme, perversité de caractère, aménagements pervers. La violence est ainsi la démesure qu'acquiert l'énergie libérée par la désintrication des pulsions, en direction d'un objet qui, en tant qu'incarnant un fantasme du sujet, un fantasme menaçant, la déclenche. Claude Balier évoque « cette impérieuse nécessité de la décharge qui est la caractéristique de l'agressivité libre »62.La menace peut essentiellement signifier, pour le monde interne du sujet, soit une attaque, soit la perte de l'objet; le passage à l'acte a pour but de l'annuler: il « effectue un travail similaire à celui du déni et du clivage, dans la mesure où il évacue également la conflictualité par retour à l'état zéro »63.La décharge, en effet, répond à l'excès d'excitation et de tension imputable à l'imaginaire, à la mise en échec du scénario fantasmatique qui se romp t, ou à la cessation de l'activité de représentation. C'est la problématique de la pulsion de mort «qui désorganise, dés intrique, pousse au désinvestissement et à l'abandon des représentations »64. Parfois, il y a absence de continuité entre fantasmes et « acting destructeur» ; parfois existent, à côté d'une personnalité intégrée et qui garde contact avec la réalité, «les fantasmes à l'origine des comportements violents »65. Les deux configurations sont possibles au registre de la psychopathie, qui est «l'exemple le plus typique de l'agressivité libre »66.Le noyau de la violence potentielle, fragile à la déliais on, est aménagé au cœur d'un fonctionnement psychique d'ensemble qui ne le laisse pas apparaître mais qui peut être le déclencheur de comportements répétitifs; son existence n'est pas contradictoire avec des acquis liés aux différents stades de l'évolution pulsionnelle. Mais la faille dans les processus de liaison a toujours une origine très archaïque, carences et dysfonctionnements dans la petite
62 C. BALlER, P!Jchana!J;se des i'Omportements 63 ibid., p. 173. 64 ibid., p. 198. 65 ibid., p. 171. 66 ibid., p. 192. vio/ents, op. cit., p. 195.

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enfance, lorsque se joue, sur la base du narCiSSisme prtmatre, la constitution simultanée du Moi et de l'objet. D'oÙ la fragilité particulière de l'adolescence à des remaniements psychopathiques de la personnalité, remaniements qui peuvent soit se rigidifier soit s'avérer transitoires, non sans violences comportementales. L'adolescence, en effet, déstabilise les défenses et les compronùs adaptatifs: derrière l'agressivité liée s'y révèle parfois un potentiel d'agressivité libre saisissant les occasions de se délier ou saisi par elles. La cassure surgie dans le travail de représentation du fait des exigences pulsionnelles nouvelles, de la réactivation des traumatismes anciens, ou du fait de la renùse en cause des identifications ouvrant sur la perte des étayages parentaux, est alors facteur de nùse en échec de la liaison. D'une façon générale, « l'acting se produit lorsque les défenses primaires, déni, clivage, identification projective, omnipotence, idéalisation, ne peuvent plus contenir la pulsion agressive désintriquée. C'est ce qui se produit dans les situations rappelant la perte de l'objet »67. La violence apparaît comme la rencontre inconsciente entre une faille du monde interne et un objet externe qui soit l'évoque, soit pourrait imaginairement la combler. A l'intolérable de la prenùère configuration répond le désir, propre à la seconde, de maîtriser absolument l'objet: dans les deux cas, seule l'action violente, parfois meurtrière, peut abolir l'état de désorganisation interne et rétablir le point zéro de la tension. Claude Batier observe que l'objet visé est un représentant de la mère qui « n'a pas su fournir à l'enfant, au niveau du Soi et des pré-objets, un modèle d'union »68.Sauf à se détruire lui-même, le psychopathe est dans la nécessité de se donner des objets externes sur lesquels projeter sa violence et qui sont évocateurs d'une imago archaïque. Conformément à la théorie freudienne et à ce qui a été mentionné plus haut, mais non sans prêter à spéculation théorique, la violence ne peut cependant pas être attribuée au seul phénomène de totale désintrication des pulsions. Ainsi peuton distinguer une violence que l'on pourrait qualifier de pure, ou de primaire, et une violence que l'on qualifierait de secondaire lorsque l'agressivité se délie de la libido d'objet mais non de la libido narcissique. La prenùère renvoie à l'archaïque, au pré-objectaI, la seconde suppose la constitution du Moi et de l'objet, mais le surinvestissement de l'un au dépens de l'autre. La violence secondaire, celle du sadisme et de la perversité, mérite d'être dénommée telle du fait de la négation du narcissisme de l'autre, sans que cela conduise nécessairement à sa destruction; de façon moins sévère, y sont, en tout état de cause, repérables les mécanismes de défense actifs dans la violence primaire, clivage et déni notamment. Il est également remarquable que le scénario pervers peut lui-même, selon les aléas de sa nùse en actes, connaître une rupture et verser dans l'explosion de la violence primaire, significative de déliais on. Ainsi Claude Balier évoque-t-ill'exemple d'un
67 ibid., p. 212-213. 68 ibid., p. 213.

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scénario pervers suivi d'un meurtre qui, dit-il, n'était «pas prévu dans le scénario »69: quelque chose se produit, en l'occurrence les réactions de la victime, qui n'est pas la poursuite du scénario, qui entraîne l'acte, et qui résulte de l'intervention à chaud de mécanismes de défense comme le clivage du Moi. Aussi bien, dans son second ouvrage, Claude Balier approfondit-il encore l'hypothèse de la violence primaire comme hétérogène par rapport au fantasme, comme opposition et rupture avec la pensée: elle n'est pas la mise en acte d'un fantasme mais trouve son origine à un niveau qui exclue l'existence du fantasme: « l'acte dans le réel fait rupture avec le passé; il est proprement insensé »711. Ainsi le viol peut n'avoir aucun rapport avec le sexe mais beaucoup avec l'impuissance de la pensée, du travail d'élaboration, du fait de la puissance des défenses archaïques. L'acte violent est la décharge de l'intolérable archaïque, décharge qui interrompt le travail d'élaboration, lui-même intolérable: l'appareil psychique n'a pas les moyens d'élaborer l'archaïque, objet du clivage et du déni. Tout se passe comme si le sujet violent savait qu'il est violent mais ne l'éprouvait pas (clivage du Moi) ; comme si l'acte était commis sous la pression inconsciente de la pulsion et, par tant, dénié quant à sa signification et quant à la responsabilité du sujet. Cela renvoie à l'angoisse archaïque d'anéantissement, de fragmentation, de démembrement que connaît le nourrisson s'identifiant à sa propre destructivité et identifiant l'objet, ou le pré-objet, comme destructeur. A cette conception de la violence comme phénomène de déliais on absolue, répond à nouveau la conception d'une violence secondaire dont témoignent nombre de psychopathes rigidifiés sur des défenses qui ont été libidinalisées, mais avec prévalence du narcissisme. Le déni porte sur la valeur de l'autre, souvent comme projection du déni de la valeur de soi (narcissisme négatif); sur la signification de l'acte violent, de sorte qu'il ne connaît pas les sentiments de culpabilité; sur le lien, en tant qu'il n'est pas soutenu par l'objectalité et qu'il n'est pas éprouvé comme pouvant alimenter le narcissisme secondaire. Il s'agit en de nombreuses formes de violence, d'aménagements psychopathiques du narcissisme (de même que l'on évoque couramment la notion d'«aménagements pervers» au cœur des agressions sexuelles et de la relation incestueuse). On voit que les travaux de Claude Balier - et ceux de Jean Bergeret - tirent vers des formes de psychopathie qui sont, durablement ou transitoirement, proches des états-limite, tandis que notre recherche est davantage orientée vers des formes mieux intégrées. Le potentiel de régression vers l'archaïque y est moindre, soit que le processus de liaison soit suffisamment fort et résistant, notamment dans sa polarité narcissique, soit que les défenses et, comme nous le verrons, la défense des défenses, opèrent de façon suffisamment rigide pour parer à toute désorganisation par l'angoisse. Dans de telles configurations, le passage de l'agressivité à la violence
69 C. BALlER, 70 ibid., p. 23. P.rychanafyse des comportements sexuels vio/mts, op. cit., p. 13.

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peut se réaliser dans le contexte persistant de la liaison des pulsions. Mais c'est alors une inversion de la logique inconsciente du mécanisme: l'agressivité prend le pas sur la libido sans que celle-ci se retire totalement de l'objet. Pour se soutenir, l'investissement narcissique a recours à l'agressivité, dès lors devenant violence, comme on le voit dans les manifestations graduelles de l'emprise, du sadisme, de la démonstration de puissance, du mépris, de l'humiliation de l'objet. En toutes ces manifestations psychopathiques, il s'agit toujours, plus ou moins, de la défense du pré-carré narcissique, à travers des formes de plaisir archaïques, toujours vivantes mais aménagées: posséder, absorber, maîtriser, nuire, transgresser, jouir de la transgression. Leur correspondent des failles ou des carences dans le travail de représentation de soi, d'autil.1Î, du lien, interdisant l'accès à des formes de plaisir plus évoluées.

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D'autreJ

auteurJ : Erich Fromm,

Daniel Sibof!J,

J. Reid

Melqy

Dans son livre, La paJJÏon de détruire, Erich Fromm distingue «deux sortes d'agressivité, l'une, qu'il (l'homme) partage avec tous les animaux, est une pulsion phylogénétiquement programmée qui l'incite à attaquer (ou à fuir) quand ses intérêts vitaux sont menacés. Cette agressivité défensive, « bénigne », est au service de l'individu et de l'espèce; elle est biologiquement adaptative... L'autre type, l'agressivité « maligne », autrement dit la cruauté et la destructivité, est spécifique à l'espèce humaine... Elle n'est pas phylogénétiquement programmée et n'est pas biologiquement adaptative. Elle n'a pas de but et sa satisfaction est libidineuse »71. La destructivité est donc acquise, construite, à travers des mécanismes psychologiques et socioculturels72; elle est, écrit Fromm, l'une des «p~ssions humaines» (p.26), c'est-à-dire l'une des « réponses aux besoins existentiels qui... sont enracinés dans les conditions mêmes de l'existence humaine» (p.27). Le sadisme est l'une de ses formes, «une passion qui pousse à détenir un pouvoir illimité sur un autre être sensible» (p.27). En ce sens, est violence ce qui est en excès sur l'agression dite bénigne: une force qui n'a pas pour but les nécessités adaptatives mais qui se nourrit de désirs et de représentations contraires au vœu d'autrui et de la société, de sorte que le groupe social et l'individu violent sont incompatibles. En revanche, «le but de l'agressivité défensive n'est pas le plaisir de détruire mais la préservation de la vie. Dès que le but a été atteint, l'agressivité et ses équivalents émotionnels disparaissent »73.

71 E. FROMM, La passion de détruire, texte de 1973, traduction 1975, éd. R. Laffont, 2001, p.25. 72 Au travers de «circonstances sociales, politiques et économiques de notre propre fabrication» écrit Fromm, p. 38 ; ibid., p. 203.
73 ibid., p. 211.

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