Violences conjugales

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Une femme raconte ce que d'autres femmes vivent au quotidien. Ce récit très vivant décrit ce que sont les violences conjugales au travers de la vie d'une association d'aide aux femmes et de quelques récits de vies de femmes d'origines diverses. En commentaires à ces récits, ce texte aborde des questions essentielles : Pourquoi restent-elles ? Pourquoi ne portent-elles pas plainte ? Que se passe-t-il lorsqu'on porte plainte ? Et eux, qui sont-ils ?
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782336256757
Nombre de pages : 172
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VIOLENCES CONJUGALES
Une assistante sociale raconte...

(QL'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8374-0 EAN : 9782747583749

Micheline FERRET

VIOLENCES CONmGALES
Une assistante sociale raconte...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

à Marie Trintignant,

à Elisabeth Badinter,

et à Marie, Hawa, Marie-Hélène, Viviane, Sonia, Soumia, Véronique, Audrey, Esther, Cécile, Blandine, Sonia, Fatima, Fatoumata, Marie, Christelle, Chantal, Soumia, Fatima, IZoumba, Angèle, Marie, Murielle, Joséphine, Mariam, Mariama, Myriam, Shérazade, Monique, Yasmina, Zohra, Fatiha, Judith, Agnès, Rama, Adélaïde, Sonia, Fatoumata, Awa, Rachel, Aminata, Naïma, Bintou, Binta, Aurélie, Sophie, Nadia, Zohra, Caroline, Aoua, Valérie, Valentine, Marguerite, Véra, Isabelle, Izabella, Nathalie, Feriza, Aminata, Soumia, Ouassila, Nelly, Rada, Radini, Sakala, Sophie, Claire, Nicole, Elisabeth, Mina, Soraya, Fatima, Myriam, Mariam, Déborah, Julie, Judith, Florence, Marie-Claire, Muriel, Hélène, Lydie, Mireille, Béatrice, Farida, Sylvie, Catherine, Régine, Emma, Malika, Peggy, Claudine, Yvette, Annie, Aïcha, Marie-France, Ute, Juliette, Marina, IZadiatou, Marie-Laure, Corinne, Jalila, Ingrid, Maria, Rachida, Nora, Aissata, Josette, Fabienne...

Dites à Sophie. . .

Parfois, j'ai la sensation de connaître l'envers du monde, les coulisses, le côté obscur. Ce qu'on ne voit pas. Ce qu'on ne veut pas voir. Impression qu'ont, sans doute aussi, ceux qui travaillent dans les hôpitaux, les prisons, le quart-monde, le monde des prostituées... L'envers. . . De notre pays des droits de l'homme, de notre pays qui a des lois, des tribunaux, qui prônent l'égalité entre tous, qui punissent le racisme, qui interdisent et punissent les coups et blessures, qui reconnaissent le viol comme un crime.. . Cet envers, ces coulisses que l'on ne voit pas, que l'on ne veut pas voir. Lorsque je parle de mon travail auprès de femmes qui vivent dans la violence de leur compagnon, je sens une résistance, comme l'envie de ne pas savoir, non, ne nous dis pas, parlons d'autre chose, non je ne veux pas savoir. Pourquoi est-ce si difficile d'entendre que des maris tuent leurs femmes, en France, en 2005 ? Est-ce plus facile de s'émouvoir pour les femmes afghanes qui portent la burka que pour celles, par milliers, qui subissent des insultes, des coups, des viols, au quotidien, chez elles, à la maison? Venez, allons dans les coulisses, dans l'impensable, dans l'indicible de la vie privée d'une femme sur dix.

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Un matin, dans mon souvenir, c'était un matin d'hiver, un matin, j'ai ouvert la porte à une grande jeune femme, vêtue d'un somptueux boubou de tissu jaune et la tête enveloppée avec panache d'un morceau du même tissu. Rokia portait sur elle, visible, son origine, l'Afrique de l'Ouest. Si elle n'avait pas été si effarouchée, elle aurait été magnifique. Grande et fme, elle avait la majesté peulel. Aussitôt entrée, elle a voulu repartir. Tout de suite, vite, sans rien dire «je nepeux pas rester,Jai laissémafille », sans j être entrée, elle est ressortie, comme si elle avait fait une bêtise. Puis un autre matin, elle est revenue, avec une toute petite fillette de deux ans, qu'elle tenait par la main, une fillette aussi petite que sa mère est grande, une fillette avec un visage d'enfant dont j'ai encore le souvenir, un visage d'enfant grave, sombre, sombre d'humeur ou sombre de peau, je ne sais pas. Dans la façon dont ces deux-là se tiennent par la main, on sent.. .comment dire... tendresse et détresse, intimement mêlées. Ce matin-là, Rokia a le temps de rester un peu plus longtemps. « Est-ce que vouspouvez mJaider?Je voudraisquitter
mon mari}je ne IJaime pas. »

Touchant aveu, fait d'une toute petite voix enfantine. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris ce qu'elle voulait dire par «je ne IJaimepas », j'ai cru que Rokia se plaignait de n'avoir pas épousé son mari par amour, «je ne IJaimepas» et que c'était pour cette raison qu'elle voulait
1 Peuple d'Afrique de l'Ouest 11

le quitter. En fait, elle voulait dire : « Il mefait vivrel'enfer,je
n'aime pas ce qu'il me fait vivre} c'est un mauvais homme} je ne l'aime pas. »

Bien, Rokia, vous voulez quitter votre mari. Mais vous n'avez pas de titre de séjour. Et sans titre de séjour, sans grand espoir d'en avoir un, rester en France? Retourner en Afrique ? Avec votre fille? Comment lui dire, comme je l'ai déjà dit à tant d'autres que quitter son mari, c'est le début d'une aventure dans la précarité qui peut durer encore des années: elle n'a pas de titre de séjour, elle n'aura pas le droit d'en demander un avant dix ans de présence en France... Avec son mari elle survit sans titre de séjour, il achète à peu près à manger. . . Sans lui ? Débrouille, travail au noir, foyers d'urgence, c'est ça qui l'attend. Comment lui dire et comment ne pas lui dire ? Comment ne comprendrait-elle pas qu'il faut qu'elle continue à être humiliée, insultée, violée? Longtemps après je me souviens de ce jour-là. Cette grande gosse de Rokia a eu une façon de me bouleverser qui reste en moi. Je n'avais jamais avant ressenti à quel point on pouvait faire souffrir une gamine. C'est son silence qui m'a frappée, sa façon très enfantine de ne pas pouvoir parler vraiment, elle me laissait deviner ce qu'elle voulait dire, elle attendait que je lui dise ce que j'avais deviné et elle rectifiait ensuite, toujours en très peu de mots. D'une voix fluette, qui contraste avec sa grande taille, elle dit simplement qu'elle n'aime pas son mari, et qu'elle veut le quitter. Je suppose qu'elle n'a pas choisi son mari. Pudiquement, elle répond «oui» et elle continue. Elle parle en silence. Ce premier matin, elle voulait seulement savoir si on pouvait l'aider. Elle repart, en tenant légèrement la main de sa toute petite fillette si grave.

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En briques, c'est une maison en briques, rouges. C'est une maison rouge, dans une rue de maisons, calme, mitoyenne avec une autre la même, en briques rouges, avec une fenêtre au rez-de-chaussée qui avance, et un balcon au-dessus. Et un petit morceau de jardin devant, avec un rosier et des fleurs plantées là. A l'intérieur, une grande pièce avec une cheminée, deux canapés bleus où on tient à trois, avec des coussins bordeaux, et aussi des fauteuils en paille et des coussins, bordeaux aussi. Et une très grande table. Et un espace pour les enfants, fauteuils, coussins, bacs à jouets. Le sous-sol est équipé: machine à laver, sèche-linge, douche, placards regorgeant de vêtements, étagères trop pleines de paquets de pâtes, de riz, de boîtes de conserve, de petits pots de bébé, de culottes et soutiens-gorge, de paquets de couches pour tous les âges et sexes de bébés, de shampooings et gels douches tous parfums. Une impression de richesse, de générosité flotte dans l'air de ce sous-sol. A l'étage, deux bureaux aux murs jaunes, des grandes tables et des ordinateurs, des affiches au mur et un petit salon au soleil avec deux canapés orange et un coin pour les jouets. Et des affiches au mur, qui plantent le décor. Halte à la fessée, non à l'excision, brisez le silence, femmes viol information. Des femmes travaillent dans ce pavillon, pour des femmes. Fatiha, Armelle, Judith et moi. Ici on parle de souffrance. Et d'amour aussi. D'amour et de souffrance
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mêlés. De souffrance causée par des hommes à des femmes, par leurs hommes aux femmes. Ici on écoute des confidences, des choses parfois jamais dites ailleurs, jamais dites auparavant, on reçoit des pleurs, rarement des plaintes. Les femmes parlent mais ne se plaignent pas. Elles parlent ou se taisent, elles parlent de vie et de mort, de souffrance, d'amour.
«(J'ai senti qu'il pouvait me tuer. ) «(Cette nuit-là, pour la première fois, j'ai mort. )

vu le visage de la

«(On aurait dit qu'il allait me tuer, tellement il me serrait fort. )

Elle mime les mains autour de son cou, les mains de son mari, les mains de son mari qui l'étrangle.
« C'est ça qui est trop, ça ne peut pas continuer. Les enfants dormaient, mais je crois que l'aînée a tout entendu. Je ne peux pas continuer à faire vivre cela à mes enfants. »

Cette femme est blanche, jaune, noire, blonde, brune, riche, pauvre, jeune, âgée, mariée, pas mariée, a deux ou trois ou pas d'enfants, cette femme travaille ou ne travaille pas, elle vient seule ou avec une amie ou avec un frère. Et elle se met à parler. Repliée sur elle-même avec son manteau en carapace ou affalée sur le canapé, le corps libre. Certains moments, quand une femme se met à parler et c'est peut-être la première fois - le silence des autres s'épaissit, l'air autour devient plus dense, le silence porte les paroles. Et les paroles sortent, et les pleurs aussi. Morceau d'éternité où un être humain se remet à vivre, puisque à parler et que d'autres l'écoutent.
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Nous sommes trois dans la maison. Judith, Fatiha et moi. Armelle, la chef, n'est pas là ce matin. Arrivées à neuf heures et demie, l'une de nous prépare un plateau avec eau chaude et sachets de thé, café, tasses et sucre. Pendant que l'autre monte pour écouter les messages du répondeur ou passer un coup de fll avant dix heures. Ah, la sonnette! Tous les matins de l'année, implacablement, elle sonne. Quoique je sois en train de faire, elle dit « quelqu'un vientjprépare-toi)c'estle moment d'être
disponible» .

Premier coup de sonnette, c'est parti pour la matinée. Mon ami, souvent, il pique des colères le soir. Parfois, c'est dès qu'il rentre, je sens que ça va pas. Il s'énerve pour un rien, il commence à crier, il s'en prend à moi, il m'insulte, il me traite de conne, que je suis bonne à rien, que je fais un boulot de merde où on m'exploite... vendredi soir, il m'a poussée contre le mur, après il m'a tiré les cheveux. Des fois, il tape dans le mur, une fois il a cassé un CD qu'il m'avait offert, parce que je ne l'avais jamais écouté. Et puis, après, il se calme, il me prend dans ses bras, il se met à pleurer, il me dit qu'il m'aime, qu'il regrette, que je n'aurai pas dû l'énerver. Il me jure qu'il ne va pas recommencer, qu'il m'aime. Quand il pleure, il me fait de la peine. Cécile aime cet homme avec lequel elle vit depuis trois ans. C'est ce qui la déchire. Lorsqu'elle vient ici, elle entend ce que les autres femmes racontent et elle a peur qu'un jour, il en arrive aux coups, mais elle n'en est pas sûre. Et elle se sent prête à faire un effort pour qu'il ne 15

s'énerve pas, elle sent qu'elle pourrait l'aider. Il est sincère, quand il regrette, il en pleure, alors elle a envie de croire qu'il va réussir à se contrôler et que, comme ils s'aiment, il va changer. Mais elle vient nous voir. Elle sent que quelque chose ne va pas. Et elle a terriblement peur de recevoir des coups. Parfois, le soir, elle n'a pas envie de faire l'amour. Mais lui, il est très pressant. Et si elle dit non, j'ai pas envie, il insiste quand même. Il commence à la caresser, elle voudrait bien dormir. Il insiste tellement qu'elle ne peut pas refuser. Elle n'a pas la place de lui dire non, il faudrait qu'elle se fâche. Et puis, elle l'aime bien. Alors, elle cède. Depuis qu'elle vit avec lui, elle voit beaucoup moins sa famille à elle, parce que souvent, il n'a pas envie d'aller voir ses sœurs, ses parents, qui habitent à l'autre bout du département, à deux heures de route. Ils se sont installés dans sa maison à lui, dont il est propriétaire, et qui est à deux cents mètres de la maison de sa mère. Il voit donc très souvent sa mère, qui est très âgée, qui devient assez dépendante, et qui est bien contente que Cécile ou lui puisse passer assez souvent avec quelques courses. Cécile est infirmière depuis plusieurs années, dans une unité de soins palliatifs. Son compagnon est commercial dans une entreprise qui vend des téléphones portables. Elle va bientôt avoir quarante ans, elle voudrait avoir des enfants. Pendant plusieurs années, elle a vécu avec un autre homme et la séparation a été assez douloureuse. Et lorsqu'elle a rencontré cet homme avec qui elle vit aujourd'hui, elle s'est dit qu'elle pourrait vivre et avoir des enfants avec lui. Maintenant, son beau rêve s'effrite, Cécile a du mal à l'admettre.

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Toute la problématique de la violence conjugale est contenue dans ce que vit Cécile en ce moment avec son compagnon, même s'il ne l'a jamais frappée. Les « colères» de cet homme installent un climat entre eux où Cécile commence à avoir peur de lui. Elle a peur de ces colères, elle ne sait pas très bien jusqu'où il pourrait aller. Le cycle infernal est déjà là, maintenant, il n'a plus qu'à s'accélérer et s'amplifier: Il pique une colère. Quand il est calmé, il demande pardon. Il fait tout pour se faire pardonner, il emmène Cécile au restaurant, il lui offre des fleurs. Et il promet de ne pas recommencer, il lui dit qu'il l'aime, qu'il est très malheureux de ce qu'il a fait. Il est effectivement sincère, il pleure, il l'aime vraiment. Alors, le voyant malheureux, voyant qu'il regrette ce qu'il a fait, elle lui pardonne. D'autant plus qu'il promet de ne pas recommencer et qu'il est sincère. C'est la lune de miel. Que c'est bon de pardonner, qu'estce qu'on s'aime! Ensuite, la vie reprend normalement, calmement, pendant une période qui peut être, au début du cycle, extrêmement longue, de quelques mois ou de quelques années. Comme son compagnon a promis de ne pas recommencer, elle oublie. Elle pardonne et oublie d'autant plus qu'elle se croit coupable de ce qui s'est passé: si elle avait fait la vaisselle, il ne se serait pas mis en colère. Donc, si elle fait la vaisselle, si elle fait... il ne se mettra pas en colère. C'est là l'erreur fatale de Cécile et de presque toutes les femmes victimes de violence: il y a transfert de la responsabilité des actes violents sur la victime. Il dit « si tu avaisfait la
vaisselle)Je ne me serais pas énervé» ou « pourquoi tu fais tOUjours ce qui m'énerve) puisque tu sais que je m'énerve facilement ». Il y a

déplacement du problème:

le problème devient « elle n'a

pas fait la vaisselle », alors qu'il est « il s'énerve ».

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