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VIOLENCES ET CORPS DES FEMMES DU TIERS-MONDE

De
269 pages
Ce livre est un cri de colère scientifique qui dénonce les pires violences faites aux femmes du Tiers-Monde, et qui sont soigneusement occultées pour des raisons financières et démographiques. Il y a d'abord la violence obstétricale, 60000 femmes meurent chaque années en donnant la vie faute de soins. Ce livre aborde également les violences faites au corps de la femme en tant qu'objet sexuel, du viol légal de la " nuit de noce " aux viols camouflés en promesse de mariage. La dernière partie a pour thème l'absence totale d'alphabétisation, remplacée par une éducation musclée basée sur la soumission.
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VIOLENCES
ET CORPS DES FEMMES DU TIERS-MONDE

Le droit de vivre pour celles qui donnent la vie

Du même auteur

Tentative d'approche de la Rougeole en fonction de la couverture vaccinale. Oran,OPU, 1990.370 pages - Education et surveillance du petit enfant algérien. Oran, OPU, 1992. 150 pages Jacqueline des Forts est arrivée en Algérie en 1963. Après avoir exercé comme sage-femme, elle commence à 37 ans ses études de Médecine à l'Université d'Alger, puis se spécialise en Épidémiologie. Elle a participé à de nombreuses réunions scientifiques et publié d'importants articles sur la santé maternelle dans le tiers-monde. L'auteur remercie le Centre de Recherche en Anthropologie Sociale et Culturelle - CRASC - Oran Algérie, pour les corrections et la mise enforme de l'ouvrage.
L'auteur remercie tous ceux qui, par des chemins parfois différents, l'ont accompagnée de leur amitié. bien

Jacqueline DES FORTS

VIOLENCES
ET CORPS DES FEMMES DU TIERS-MONDE

Le droit de vivre pour celles qui donnent la vie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1732-2

En 20 ans, plus de 10 millions de femmes ont donné leur vie en donnant la vie parce qu'il n y avait pas de place pour elles dans les maternités. En 20 ans, nous ne savons pas combien de femmes sont mortes, physiquement ou moralement, victimes des politiques coercitives de population. En 20 ans, nous ne savons pas combien de femmes sont mortes victimes de violences sexuelles. En 20 ans, nous ne savons pas combien de femmes sont mortes, après avoir été vendues, victimes du business sexuel. Pour toutes celles et tous ceux qui ont donné leur vie, afin que la vie continue.

LIMINAIRE

Ce livre voudrait être un «cri de colère scientifique», un cri de colère contre toutes les violences faites au corps de la femme depuis la création du Illonde et qui vont jusqu'à la tuer, soit physiquement, soit Illoralelllent, parce qu'elle n'est qu'une femllle et donc un être inférieur, longtelllps considérée (et encore maintenant) COIlllllela «bonne à tout faire» de celui qui devrait être son partenaire masculin: bonne reproductrice (quitte à en mourir faute de soins) ou, au contraire, victime de l'eugénisme des politiques de population qui violent les règles les plus élémentaires de l'éthique médicale, victime aussi des violences sexuelles et susceptible d'être vendue pour le plus grand bénéfice des 11luJtinationalesde la mondialisation. Ce livre est le résultat d'un long cheminement professionnel, 11laisaussi affectif, qui a débuté il y a près de quarante ans, lorsque, étant infirlllière au Maroc, j'ai découvert les problèmes de santé des femmes du Tiers-Monde, ce qui m'a conduit à faire Illes études de sage-feIllme et à les terminer à Alger, où j'ai 11lisau Illonde les prelllières générations d'enfants nés dans un pays nouvellelllent indépendant avant d'entreprendre, à 37 ans, Illes études de Médecine à l'Université d'Alger. J'avais l'intention de devenir gynécologue, mais j'avais 45 ans lorsque j'ai soutenu Illa thèse sur les problèllles de santé des femmes enceintes qui avaient déjà eu beaucoup d'enfants (grandes multipares) et sur leurs attitudes vis-à-vis de la contraception et j'ai renoncé à l'obstétrique à cause de mon âge pour Ill'engager dans une spécialité toute nouvelle l'épidémiologie ou «médecine sociale». Répondant à l'appel d'un ami pédiatre qui me disait «La rougeole tue nos enfants », j'ai soutenu une thèse de Doctorat en Sciences Médicales

(Troisième cycle) sur l'épidémiologie de cette maladie, les conditions de sa transmission et les problèmes posés par une unique dose vaccinale pratiquée à l'âge de neuf mois dans les pays en voie de développement. A cette époque, dans le cadre de mes activités universitaires, j'assurais l'enseignement d'un module sur la santé aux étudiants en Démographie à l'Université d'Oran. Deux d'entre eux sont venus me trouver pour me demander de les aider à faire leur mémoire sur la Mortalité Maternelle. Tout ce que j'avais vécu quinze ans auparavant est revenu à ma mémoire et je me suis revue sage-femme à Koléa, petite ville située à 40 km d'Alger. Un soir, on nous a amené une femme qui venait d'accoucher. Elle était dans le coma et le diagnostic ne faisait aucun doute: il s'agissait d'une hépatite virale. Il n'y avait plus rien à faire. Nous l'avons veillée toute la nuit et elle a attendu le lever du jour pour rendre le dernier soupir. A ce moment-là, nous avons entendu un cri déchirant: c'était l'enfant, que l'on avait complètement oublié, qui pleurait sa mère tout en criant son désir de vivre. J'ai entendu cet appel. Ma double expérience, d'abord pratique, sur le terrain, en tant que sage-femme, puis théorique, ou plutôt méthodologique, en tant qu'épidémiologiste m'a beaucoup aidée à découvrir l'étendue et à déterminer les contours de ce drame, dont la définition ne figurait même pas dans les manuels classiques de démographie. J'ai pris contact avec l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et j'ai rencontré Erika ROYSTON qui venait de lancer le programme de «Maternité sans risque ». Elle m'a appris que plus de 500.000 femmes mouraient chaque année de complications de la grossesse et de l'accouchement. Les collègues gynécologues qui suivaient mes recherches m'ont sensibilisée à un autre drame: celui des cancers du col de l'utérus, en relation avec la grande multiparité (c'est-à-dire le grand nombre d'accouchements) et il m'a semblé que si cette relation était prouvée, la mortalité par cancer du col devrait être incluse dans la définition de la mortalité maternelle, qui est très 8

restrictive dans le temps, puisqu'elle se limite aux quarante premiers jours du post-partum. Je me suis mise à la tâche et une bourse de l'Union Internationale Contre le Cancer (UICC) m'a permis de réaliser une recherche bibliographique. Un texte datant de 1950 a été pour moi un trait de lumière: à une époque où il était «normal» d'accoucher à domicile, les auteurs LOMBARD et POTTER avaient constaté une plus grande fréquence de déchirures non réparées du col de l'utérus chez les femmes atteintes de ce type de cancer que chez les témoins (26 % contre 13 0/0), ce qui donne aussi une idée de l'importance des lésions cervicales en relation avec le traumatisme obstétrical lorsque les enfants sont mis au monde par les accoucheuses traditionnelles ou les belles-mères se livrant à des manipulations intempestives. J'avais présenté le résultat de mes recherches sur les relations entre le cancer du col et la mortalité maternelle au Centre International de Recherches sur le Cancer (CIRC) à Lyon et la réponse a été à l'origine d'un nouveau tournant dans ma vie professionnelle: à la réponse du CIRC était joint un article rédigé par un médecin britannique, Valérie BERAL, intitulé «The Reproductive Mortality» (La mortalité en relation avec la reproduction). Cet article m'a ouvert les yeux sur les dangers potentiels de la pilule et notamment les Accidents Cardio-Vasculaires (ACV) et la nécessité d'un bilan médical sérieux. Or les innombrables publications sur le planning familial, envoyées gratuitement, ne parlaient que de «distribution» de la pilule. Comme tout le monde, j'étais persuadée que la prévention des complications obstétricales, si fréquentes chez les grandes multipares, passait par le Planning Familial, alors que l'on devrait parler de consultation médicale de contraception, et non de DBC (Distribution à Base Communautaire ). On a dit beaucoup de mal de la médecine gratuite instaurée en Algérie le premier janvier 1974... Mais elle a été bénéfique pour les femmes, grâce au développement d'un important réseau de centres de Protection Maternelle et Infantile (PMI) 9

avec intégration des activités d'Espacement des Naissances et surtout en offrant aux felnmes enceintes la possibilité d'accoucher en maternité sans bourse délier, ce qui est loin d'être le cas dans de nombreux pays. La mortalité maternelle est la conséquence de grossesses non surveillées et d'accouchements (ou de tentatives d'accouchelnent) ayant eu lieu à domicile sans assistance compétente. Elle est donc en relation directe avec l'absence de couverture obstétricale (proportion d'accouchements bénéficiant d'une assistance compétente) et disposant, en principe, en cas de complication des spécialistes et du Inatériel nécessaire. En poursuivant mes recherches, j'ai découvert que, avant «l'ère obstétricale » qui a débuté il y a quelque trois cents ans avec la lnise au point du forceps par les frères Chamberlain, le Taux de Mortalité Maternelle (TMM) a été estimé à 20 décès maternels pour 1.000 naissances (un décès maternel pour 50 naissances). Et j'ai aussi découvert que la moitié des mères du Tiers-Monde accouchent encore dans ces conditions préhistoriques et que plus de 500.000 en meurent chaque année. En 20 ans, cela correspond à un massacre de plus de 10 millions de mères de familles dans le monde, par manque de soins; et les dernières données de l'OMS font état de 600.000 morts par an... Personne n'en parle au niveau des Inédias : ce ne sont que des felTIlTIeS des felTIlTIeS Sud, coupables de faire trop et du d'enfants. Côté planning falTIilial,j'ai cOITIITIencélire entre les lignes à des nOlnbreuses revues de toutes tailles et de toutes couleurs qui m'étaient envoyées gratuitelnent et vantant les mérites du planning familial. J'ai été aidée dans mes recherches par le Réseau Mondial des Fen11nespour les Droits à la Reproduction (RMFDR) d'Amsterdalll. J'ai découvert ces méthodes (DépoProvéra et Norplant) réservées aux pays où les femmes sont accusées d'avoir trop d'enfants. Et c'est lors du VIIèmecongrès international «Felnllles et Santé» qui a rassemblé 500 femmes venues des 5 continents à Kampala, en Ouganda, en septembre

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1993 à l'initiative du Réseau d'Amsterdam, que j'ai eu confirmation de la tragique réalité des politiques de populations. C'est à Kampala que Judith RICHTER m'a parlé des expérimentations de «Vaccins Anti-Grossesse» et de la campagne que le Réseau d'Amsterdam venait de mettre en route pour obtenir l'arrêt de ces expériences. Deux ans plus tard, le Réseau dénonçait un nouveau scandale: celui de la stérilisation chimique à la Quinacrine, suite des expérimentations faites par les Nazis à Dachau. Que ce soient les stérilisations chirurgicales soi-disant volontaires, ou que ce soit cette «stérilisation médicale », il s'agit bien d'eugénisme. Après Kampala, mon cheminement a connu une nouvelle étape qui m'a fait découvrir que le droit de vivre pour celles qui donnent la vie ne consiste pas seulement à ne pas mourir en accouchant, et à avoir en toute sécurité le nombre d'enfants qu'elles désirent, mais aussi à avoir droit au respect de leur corps: le corps violé et le corps vendu. Il y a eu les événements tragiques de Bosnie et d'Algérie qui ont permis de médiatiser ces crimes contre l'humanité que sont les viols de guerre, grâce au combat de Wassyla TAMZALI que j'ai rencontrée à l'UNESCO. Grâce à son combat le viol de la guerre a enfin été reconnu comme crime contre l'humanité. Et j'ai été doublement interpellée par la lecture du livre de Marie-Victoire LOUIS Le droit de cuissage et, dans le cadre d'un congrès médical aux Pays-Bas, par un exposé sur les «Women's Windows », ces femmes qui, dans les bordels d'Amsterdam et d'autres villes du nord de l'Europe, sont exposées comme n'importe quelle marchandise. Marie-Victoire LOUIS m'a fait prendre conscience des ambiguïtés de la stratégie de lutte contre la prostitution, et du fait qu'il y avait d'autres formes de vente du corps féminin. Et, tout au long de ce parcours, j'ai retrouvé, en filigrane, le statut de la femme qui n'a pas été scolarisée ou qui l'a été insuffisamment. Ce statut n'a pas été au cœur des débats de la conférence de l'ORGANISATION Mondiale du Commerce (OMC) à Seattle, Il

mais, avec l'échec de cette conférence, tous les espoirs sont permis. Le monde n'est pas une marchandise, la femme non plus. Le seul objectif de ce livre est de mettre en lumière ces «violences primaires», bien souvent occultées, dont sont surtout victimes les femmes du Sud. Oran, Noël 2000

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PRÉAMBULE

Ce livre tente d'exposer l'évolution de l'appropriation par les sociétés masculines du corps féminin dans toutes ses dimensions,. il Y a d'abord la dimension maternelle avec ses deux volets: le droit de ne pas mourir en accouchant et celui de décider librement et en toute sécurité, d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants et il y a ensuite la dimension féminine, avec le droit au respect de son corps et à la liberté dans l'exercice de sa sexualité. Ceci dans un monde où il n'y a pas d'argent pour permettre aux mères de donner la vie sans risquer leur propre vie, mais où des investissements considérables sont consacrés à la recherche et à la diffusion de certaines méthodes contraceptives qui n'ont qu'un seul objectif: maîtriser la croissance démographique,. ces deux thèmes feront l'objet des deux premières parties. Les troisième et quatrième parties aborderont le corps féminin dans le non-respect de son identité: non-respect du corps violé en toute légalité et négation de ce corps, de ce corps vendu comme n'importe quelle marchandise, qu'il s'agisse de la pornographie, de la prostitution, ou de ce corps vendu en pièces détachées pour répondre à la demande de certains laboratoires véreux. L'espérance qui naît à l'aube de ce troisième millénaire, c'est la croissance démographique des cadres féminins, grâce à la scolarisation des filles. Le troisième millénaire sera-t-il celui de lafemme ? Notre avenir est entre nos mains.

INTRODUCTION

QU'EST-CE QUE LA VIOLENCE?

En 1992, dans le cadre d'un séminaire au Collège de France, Françoise Héritier s'exprimait ainsi: «Appelons violence toute contrainte de nature physique ou psychique susceptible d'entraîner la terreur, le déplacement, le malheur, la souffrance ou la mort d'un être animé, tout acte d'intrusion qui a pour effet volontaire ou involontaire la dépossession d'autrui, le dommage ou la destruction d'objets inanimés. C'est seulement chez I 'homme qu'on trouve le meurtre intraspécifique collectif». La définition donnée par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est plus précise et ne concerne que l'être humain: «Par violences il est entendu l'usage interpersonnel ou la menace de la force physique ou du pouvoir contre soi-même, une autre personne, un groupe ou une communauté, en entraînant ou en risquant fortement d'entraîner des conséquences négatives sur la santé physique, mentale ou sociale de celui ou celle qui est victime ». La définition de la violence présentée par l'OMS parle d'utilisation de la force physique ou du pouvoir contre un groupe; celle de Françoise Héritier est à la fois plus générale et plus explicite: «toute contrainte physique ou psychique susceptible d'entraîner la terreur, le déplacement, le malheur, la souffrance ou la mort... » Lorsque l'on évoque la violence, on pense aussitôt aux violences exercées contre les enfants qui provoquent immédiatement des réactions d'indignation et font monter l'audimat au niveau des médias. Par contre, les violences exercées contre les femmes sont rarement médiatisées et généralement soigneusement occultées sauf les viols de guerre (Bosnie, Algérie) et les mutilations génitales féminines (MGF).

Les violences exercées contre le corps des femmes du Tiers-Monde peuvent être regroupées en quatre catégories: les violences obstétricales, les violences démographiques, les violences sexuelles et les violences sexuées. La violence obstétricale est incontestablement la première forme de violence contre les femmes: cette violence entraîne chaque année la mort de plus de 500.000 femmes en couches (et les dernières estimations de l'OMS parlent de 600.000 morts), faute de soins. C'est également faute de soins que de nombreuses femmes subissent des déchirures qui peuvent les mutiler et en faire des parias de la société, parce qu'il n'y a pas de place pour elles dans les maternités. La deuxième forme de violence est beaucoup plus sournoise: c'est la violence démographique, en relation avec les politiques de populations; elle est à la fois une violence corporelle (stérilisations forcées, Norplant, expérimentations sur des femmes cobayes) et psychique, car tous les moyens sont bons pour empêcher les femmes qui n'ont rien de réaliser le plus puissant de leur désir: avoir des enfants. La troisième forme de violence est celle des violences sexuelles avec les différentes formes de viol, du viol légal de la nuit de noces au viol camouflé en promesse de mariage et, avec la mondialisation du commerce du corps féminin, de la pornographie à la vente en pièces détachées en passant par la prostitution. Il Y a enfin des violences encore plus sournoises que la violence démographique: ce sont les violences sexuées qui s'exercent à l'encontre des femmes parce qu'elles sont des femmes: ce sont des violences discriminatoires dont la plus grave est celle de la discrimination scolaire car elle conditionne le statut inférieur de la femme à tous les niveaux de la société. Dans la mesure du possible, les différentes formes de violences seront présentées avec leur contexte historique, ce qui permettra de mieux en percevoir l'évolution, en positif ou en négatif, depuis les temps anciens jusqu'aux situations actuelles qui sont parfois très diverses.

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PREMIÈRE

P ARTIE

LES VIOLENCES

OBSTÉTRICALES

Non-assistance à personnes en danger à Erika ROYSTON

qui a lancé le programme de lutte contre la Mortalité Maternelle à l'OMS

J'étais sage-femme à la maternité de Koléa, petite ville située à une quarantaine de kilomètres d'Alger. Un soir, on nous amène une jeune femme dans le coma, en nous disant qu'elle venait d'accoucher. Le diagnostic ne faisait aucun doute en raison de la couleur jaune des téguments: il s'agissait d'une hépatite virale. Il n 'y avait plus rien à faire... Nous l'avons veillée toute la nuit. Au lever du jour, elle CIrene/u le dernier sou/Jir el, à ce n10ment précis, nous avons entendu un cri déchirant: c'était le nouveau-né qui avait été conlplèten1ent oublié et qui pleurait sa mère, tout en criant son désir de vivre. Sa n1ère lui avait fait un double cadeau: le don de la vie et celui de sa propre vie.

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INTRODUCTION

1- QU'EST-CE QUE LA MORTALITÉ MATERNELLE?

Pendant bien longtemps, l'étude du drame de la mortalité maternelle a été délaissée par les chercheurs, qu'ils soient démographes, médecins ou sociologues. Les anciens manuels de démographie s'étendaient longuement sur la mortalité infantile, mais ne mentionnaient même pas la mortalité Inaternel1e. Quant aux vieux Inanuels d'obstétrique qui ont forlllé des générations d'accoucheurs et de sages-femmes. Ils n'abordaient pas en face la prévention de ce drame qu'ils considéraient àjuste titre comme un échec. On ne peut pas envisager une étude sur la mortalité maternelle en dehors du contexte socioculturel qui conditionne la vie des femmes. Après une présentation des définitions et un rappellllédical sur le parcours du cOlllbattant de la felnme enceinte, nous resituerons la mortalité maternelle dans son contexte historique, grâce aux travaux des historiens et des démographes historiens qui ont permis d'estimer qu'il y avait au moins un décès maternel pour 50 naissances avant l'ère de la césarienne. Nous aborderons ensuite les problèmes posés par l'accessibilité aux soins et les contraintes des sociétés traditionnelles et nous terminerons avec ces mutilations obstétricales subies par certaines parturientes, conséquence de grossesses non surveillées et de vaines tentatives d'accouchement à domicile.

2- LES DÉFINITIONS

La définition «classique» de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) inclut la grossesse et se limite à six semaines (42 jours) de post-partum. Mais la dixième révision de la Classification Internationale des Maladies (CIM) de 1992 a tenu compte des nombreuses remarques qui avaient été faites au sujet de la durée du post-partum, car les décès par infection puerpérale ou par épuisement maternel en relation avec une maladie chronique peuvent survenir plus de six semaines après l'issue de la grossesse. La dixième révision de la CIM propose trois définitions. 1- «La Mortalité Maternelle se définit comme le décès d'une femme, survenu au cours de la grossesse ou dans un délai de 42jours après sa terminaison qu'elles qu'en soient la durée et la localisation pour une cause quelconque déterminée ou aggravée par la grossesse ou les soins qu'elle a motivés, n1ais ni accidentelle ni fortuite». Cette défin ition correspond à la définition classique, limitée aux causes obstétricales et à 42 jours de post-partulTI. 2- «La mort maternelle tardive se définit comme le décès d'une femme résultant de causes obstétricales directes ou indirectes survenu plus de 42jours n1ais moins d'un an après la terminaison de la grossesse». Cette deuxième définition s'intéresse aux décès obstétricaux survenus après le délai de six semaines et avant un an et qui devraient être pris en compte dans tous les projets de recherche incluant la mortalité maternelle. 3- «La mort maternelle liée à la grossesse se définit comme le décès d'une femme survenu au cours de la grossesse ou dans un délai de 42 jours après sa terminaison, quelle que soit la cause de la mort». Cette définition tient compte des décès non obstétricaux et cela est itnportant, car les suicides féminins peuvent être en relation avec une grossesse ou une psychose puerpérale et la Inort officiellelnent qualifiée d'accidentelle peut être en réalité un assassinat, lorsque la grossesse est la conséquence d'un viol ou d'un inceste.
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3- « Louange à Dieu de t'avoir sauvée» 3-1- «El hamdoullillah Ii slekti», «Louange à Dieu de t'avoir délivrée» Cette petite phrase est l'une des premières que j'ai entendues et apprises, lorsque je suis arrivée à Alger pour y terminer mes études de sage-femme; elle exprime bien cette peur ancestrale de mourir en donnant la vie. Et de combien de drames les maternités du Tiers-Monde ne sont-elles pas les témoins impuissants, parce que la grossesse n'a pas été surveillée et que la mère arrive en catastrophe à la maternité après de vaines tentatives d'accouchement à domicile, maternité où, bien souvent, il n'y a pas de sang pour faire une transfusion et pas d'obstétricien pour faire une césarienne? 3-2 «Tu enfanteras dans la douleur» Lorsque, il y a 45 ans, le Dr Lamaze, à la suite de ses collègues soviétiques, a introduit en France l'accouchement sans douleur, cela a été une révolution. La diffusion des méthodes psycho-prophylactiques a contribué à responsabiliser le père en le faisant participer à la naissance de son enfant. Et maintenant, en Occident, «Accouchement sans douleur» rime avec «Epidurale». Il n'en est pas de même dans le Tiers-Monde où 50 % des mères accouchent encore à domicile, dans les mêmes conditions que leurs aïeules et où plus de 500.000 en meurent chaque année, faute de soins (ROYSTON 1990, OMS 1992). Les dernières estimations font état de 600.000 morts ( OMS, 1999). La malédiction biblique n'a été qu'une tentative d'explication de ce drame imprévisible, qui ne touchait que les filles d'Eve et qui était mystérieusement lié à cet acte «vital»pour la perpétuation de l'espèce humaine qu'est la transmission de la vie. Et, pendant des millénaires, la mortalité maternelle a été considérée comme une fatalité: que pouvait-on faire, en effet, lorsque l'enfant était trop gros ou mal placé ou lorsque la mère se vidait de son sang après la délivrance?.. Malédiction? Fatalité ?.. 21

Et pourtant il y a eu des sociétés qui ont glorifié la mortalité maternelle: c'est le cas dans la Grèce ancienne. A Sparte, la mort de la femme en couches est mise sur le même piédestal que celle du soldat (LORAUX, 1981, citée par BADINTER 1986). Il Y a une équivalence entre la guerre et l'accouchement. Les seules tombes athéniennes qui représentent le mort au moment de sa mort sont celles des soldats et celles des accouchées. «Certes, dit Nicole LORAUX, la censure interdit que soit représenté l'accouchement; sur les stèles, le temps s'immobilise en un avant ou un après: ceinture dénouée, cheveux défaits, la femme souffrante s'abandonne aux bras de ses suivantes... ou bien la morte regarde d'un œil vague le nouveau-né ». Le combat est le même: le soldat lutte pour protéger la vie de son clan et la femme en couches pour perpétuer la vie de son clan. LORAUX fait le même constat chez EURIPIDE: dans Médée, il évoque, lui aussi, cette équivalence entre l'accouchement et le combat. Parlant de la souffrance d'être femme, Médée s'exclame: «On nous dit que nous menons une vie sans péril à la maison, tandis qu'ils combattent à la guerre. Raisonnement insensé. Etre en ligne trois fois, le bouclier au flanc, je le préférerais à enfanter une seule fois. » (LORAUX, op. cit.). Les combattants sont glorifiés après leur mort, mais ils auraient préféré vivre. Cette situation a été celle de toutes les femmes depuis la création du monde jusqu'au développement de la technologie obstétricale : cette «Ere obstétricale » a timidement débuté il y a trois cents ans avec la mise au point du forceps qui a sauvé la vie d'un nombre important de mères, dans la mesure où le forceps et l'accoucheur se trouvaient à proximité de la parturiente. . Après une description rapide du «parcours du combattant» de la femme enceinte, nous allons présenter les méthodes artisanales utilisées par les accoucheurs d'autrefois pour tenter de sauver la vie de la mère, lorsqu'ils étaient confrontés à une complication durant cette longue ère pré-obstétricale qui se perd dans la nuit des temps. Nous suivrons ensuite l'évolution de la 22

technologie obstétricale et nous aborderons ensuite les estimations chiffrées du Taux de MortaJité Maternelle (TMM) avant et depuis J'avènement de J'ère obstétricale et le problème fondamental de ]' accessibilité aux soins de santé maternelle, ainsi que les conséquences non létales de la non-accessibilité aux maternités que sont les mutilations obstétricales.

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1- LE PARCOURS DU COMBATTANT DE LA FEMME ENCEINTE

On peut diviser ce parcours en trois étapes: celle de la grossesse, qui peut durer de quelques jours à neuf mois, celle de l'accouchement et celle du post-partum et de la mort maternelle tardive, telle qu'elle a été définie par la dixième révision de la CIM.
1- DURANT LA GROSSESSE

Il Y a deux périodes à risque de cOlllplications durant la grossesse: le premier tril11estre, avec les grossesses extrautérines et les avortelllents, et le troisième trimestre. 1-1 LESGROSSESSES XTRA-UTÉRINES E (GEU) Cette importante cause de mortalité maternelle en début de grossesse ne bénéficie pas de la même médiatisation que les avortements, alors que, à l'heure actuelle, dans les pays industrialisés, les femmes meurent encore d'une rupture de GEU non diagnostiquée à temps. On estime qu'il y a entre 10 et 12 GEU pour 1.000 naissances aux USA (ATRASH 1987) et en France (FERNANDEZ, 1991). Le diagnostic n'est pas toujours facile et le traitement chirurgical est indispensable pour arrêter I'hémorragie interne et sauver la vie de la mère.
1-2 LE DOUBLE DRAME DES AVORTEMENTS

L'avortement a été la seule cause connue d'interruption prématurée de la gestation durant l'ère pré-obstétricale. II est perçu comIne le sYlnbole d'un double échec: échec d'une grossesse désirée, ou échec d'une relation qui se voulait non fécondante (ou qui avait eu lieu sous la contrainte). 1-2-1 La grossesse désirée L'avortement spontané était bien connu dans l'Antiquité et a toujours été considéré comme un drame, puisque cela représente une incapacité pour la femme à enfanter et un enfant en moins pour la postérité.

Une amulette égyptienne en forme d'utérus représente «une femme pressant son ventre, les cheveux défaits comme au cours de l'accouchement; l'utérus est fermé par une serrure, avec l'inscription: Matrice, ferme-toi! ». (ROUSSELLE, 1991, p. 323). Dans la France ancienne, la «fleur qui coule» est aussi un drame, un déshonneur dont il ne faut pas parler et qui risque d'entraîner une stérilité. (GELIS, 1984). De nombreux conseils sont donnés par les auteurs anciens aux femmes pour éviter la «Perte de fruit», selon l'expression de Louise BOURGEOIS (1609), sage-femme de la reine Marie de Médicis et auteur du prelnier livre français rédigé par une sage-femlne «Observations diverses sur la stérilité, perte defruits, fécondité,
accouchen1ents et n1aladies des .femn1es et enfants nouveau-nés,

suivies de : Instructions à n1afille. » Les conseils de Louise BOURGEOIS sont pleins de bon sens: «Il faut donc que les fen1n1es se gardent de se blesser, serrer, manger choses préjudiciables à la vie d'un enfant... se gardant aussi de danser, aller en carrosse, ou sur un cheval qui aille dur» (op. cit. p. 49). Du carrosse à l'automobile, les conseils n'ont pas changé. 1-2-2 La grossesse non désirée Malgré l'importance accordée à la fécondité féminine dont nous reparlerons dans la deuxième partie de cet ouvrage, il y a toujours eu des grossesses non désirées et différentes techniques plus ou moins dangereuses ont été utilisées pour tenter de les interrompre. Les médecins romains préconisent des méthodes douces: pour avorter, il faut faire le contraire de ce que l'on fait pour garder une grossesse. Selon Soranos, «elle subira des mouvements violents en se livrant à des marches énergiques, en se faisant ballotter en voiture attelée, il lui faut aussi sauter énergiquen1ent, porter des poids trop lourds pour elle» (GOUREVITCH, 1984, p. 206 ). On peut aussi faire une saignée, car « une femme enceinte que l'on saigne avorte». Le bain aurait aussi des effets abortifs: la femme qui veut avorter «se baignera quotidiennen1ent dans de l'eau douce à peine tiède en s'attardant dans le bain». 26