Violences urbaines et délinquance juvénile à Bruxelles

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Les violences urbaines et la délinquance juvénile sont des problématiques d'actualité qui font souvent l'objet de controverses idéologiques et partisanes. Philippe Spaey pose un diagnostic rigoureux, transversal et comparé du phénomène et de ses causes en s'appuyant d'abord sur des faits et sur de nombreuses enquêtes de terrain à Bruxelles, en France, en Grande Bretagne, en Amérique du Nord. L'épreuve des faits permet à l'auteur de dénoncer nombre d'idées reçues et de tabous. Il propose aussi des pistes de solutions dont l'efficacité a été démontrée dans différents pays.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296384309
Nombre de pages : 196
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VIOLENCES URBAINES ET DÉLINQUANCE JUVÉNILE À BRUXELLES
Les 12-20 ans témoignent

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non fmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Déj à parus

A. BIHR et N. TANASA W A, Les rapports intergénérationnels en France et au Japon, 2004. Jean WIDMER, Langues nationales et identités collectives, 2004. R. GUILLON, Les classes dirigeantes et l'université dans la mondialisation, 2004. E. BOGALSKA-MARTIN, Victimes du présent, victimes du passé. Vers la sociologie des victimes, 2004. E. LECLERCQ, Trajectoires: la construction des dynamiques sociales. Le cas des techniciens du supérieur, 2004. Simone BAGLIONI, Société civile et capital social en Suisse, 2004. P. ANSART, A.-M. GUILLEMARD, M. LEGRAND, M. MES SU, K. SASAKI, Quand la vie s'allonge, France-Japon, 2004. Catherine DUTREIL PESSIN, La chanson réaliste, Sociologie d'un genre, 2004. Olivier COUSIN, Les cadres. Grandeur et incertitude, 2004. Philippe CARDON, Des femmes et des fermes, 2004. Jacqueline FERREIRA, Soigner les Mal Soignés: Ethnologie d'un centre de soins gratuits de Médecins du Monde, 2004. Jacques LE BOREC, Les interactions entre les journalistes et J.-M Le Pen, 2004. Jean-Luc FERNANDEZ, La critique vinicole en France, 2004.

Philippe SPAEY

VIOLENCES URBAINES ET DÉLINQUANCE JUVÉNILE À BRUXELLES
Les 12-20 ans témoignent

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan ItalÏa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

!QL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7670-1 EAN : 9782747576703

REMERCIEMENTS

Cette recherche n'aurait pas pu se réaliser sans le concours généreux de nombreuses personnes. Je tiens à les en remercier chaleureusement. Tout d'abord, c'est grâce aux Recteurs Franz JOMAUX et Christian DELPORTE j'ai pu prendre une retraite anticipée en 2000 et me consacrer à ce que travail scientifique. L'un et l'autre m'ont accordé toutes les facilités nécessaires et je leur en suis extrêmement reconnaissant. Ma gratitude s'adresse ensuite à Madame Annabelle CARTON,ancienne Fonctionnaire de Prévention de la Commune de Forest. Sans sa grande ouverture d'esprit, sa confiance et sa détermination, cette recherche n'aurait pas bénéficié d'un financement dans le cadre du contrat de sécurité et de prévention liant la Commune de Forest, le Ministère de l'Intérieur et le Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale. Que ces bailleurs de fonds trouvent ici l'expression de ma vive reconnaissance. Je remercie aussi Madame Corinne DE PERMENT/ER, DéputéBourgmestre de Forest, qui fut la première parmi ses collègues de la Région bruxelloise à accepter la réalisation de l'étude dans sa commune et son financement. Mes remerciements très amicaux vont ensuite à Sebastian ROCHE,Chargé de Reçherche au CNRS, enseignant à l 'lEP de Grenoble et à Paris V-Sorbonne. Alors que je ne le connaissais que via la lecture de ses ouvrages sur les problèmes d'insécurité et de délinquance juvénile, il m'a offert les fruits de son expérience déjà longue et son aide concrète tout au long de la recherche. Il m'a permis d'utiliser le questionnaire de l'enquête qu'il a dirigée à Grenoble et à SaintEtienne. Ses conseils théoriques et méthodologiques me furent extrêmement précieux, depuis la mise au point du projet jusqu'à la relecture sans complaisance mais toujours bienveillante du rapport final. Pour dire la vérité, durant toute ma carrière universitaire, j'ai rarement trouvé une collaboration aussi ouverte, simple, amicale, fructueuse et sans calcul. Merci aussi à Sandrine ASTOR, Chargée d'Etude au Cerat-IEP de Grenoble. Son expérience et ses connaissances dans l'enquête de Grenoble et de Saint-Etienne, ses compétences statistiques et informatiques et sa disponibilité sans faille ont permis à Eric HAMPER,à Christian KOULà NDJANG et à moi'HA même de relativiser puis de résoudre bien des problèmes, et de gagner du temps dans la réalisation de l'enquête et dans l'exploitation statistique des résultats. Grâce à sa pratique de psychothérapeute, à son expérience de médiateur dans un établissement scolaire réputé difficile de Bruxelles, Eric HAMPERs'est montré remarquablement efficace dans le recrutement, la formation et la supervision des enquêteurs. Son sens de la diplomatie a permis de maintenir d'excellentes relations avec les directions d'établissements scolaires et les enseignants et de créer de bonnes conditions pour le déroulement de l'enquête. Je n'oublie pas non plus sa participation résolue aux interviews des mineurs

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judiciarisés et aux entretiens approfondis avec une série de spécialistes concernés professionnellement par la délinquance juvénile. Depuis 1989, j'ai la chance de pouvoir compter sur la collaboration impeccable de Claude PIETRZYK. Sa disponibilité, son efficacité professionnelle jusque dans les moindres détails, son génie de la présentation des textes et des tableaux statistiques, et sa solidarité vraie dans les difficultés et les découragements qui jalonnent toute démarche de recherche méritent mes remerciements très amicaux, et ce d'autant plus que mes exigences sont grandes et mon caractère assez carré. Grâce aux compétences et à l'efficacité de Christian KOUL à NDJANG'HA et de mon collègue Georges STURBOIS, le traitement informatique et l'analyse statistique des données des deux enquêtes s'effectuèrent dans les meilleurs délais et avec toute la précision que l'on peut attendre d'ingénieurs civils. Je leur en suis d'autant plus reconnaissant que Christian KOUL à NDJANG 'HA n'a pas hésité à consacrer des week-ends aux croisements de variables et à la construction de tableaux et d'indices. Un grand merci également à Stéphane NYSTEN qui n'a pas ménagé son temps pour encoder les entretiens approfondis et en assurer l'exploitation statistique dans les meilleurs délais alors qu'il devait se consacrer à une nouvelle activité professionnelle dans un tout autre domaine. Je tiens encore à remercier des collègues belges et étrangers qui à une étape ou l'autre de la recherche m'ont apporté leur aide: Christian DERBAlX, Michèle GARANT et Louis le HARDY DE BEAULIEU des FUCaM,' Marc LEBLANC de l'Université de Montréal, qui voici deux ans à Liège m'a fait bénéficier de sa connaissance approfondie de la délinquance juvénile,' Laurent BEGUE de l'Université de Grenoble qui m'a soufflé quelques questions nouvelles et pertinentes pour l'enquête, qui m'a donné plusieurs conseils judicieux et qui a accepté de relire et d'évaluer le rapport de recherche avec son cocktail personnel de critique pointue, de bienveillance méridionale, de communication sans détour et d'humour nordique. Un très grand merci affectueux à Brigitte, Gérald et Caroline toujours disponibles pour lire, relire, démolir et améliorer ma prose depuis les premiers brouillons du projet en 1999. Des amis, des collègues, des personnes que j'ai eu la chance de rencontrer au cours de la recherche m'ont donné soit un point de vue personnel et original sur la problématique, soit un coup de pouce pour des contacts ou des entrevues, soit un coup de main et parfois même un coup de pied salutaire. Je leur en suis extrêmement reconnaissant. Je pense ici à Patrick LEROY, Marc EVRARD, François MARTOU, Jean-Claude DEVYVER, Jacques VANDENSCHRICK, ucienne BUI L TRONG, Guy LECLERE, Paul LENDERS, Nadia HENNAU, Thierry MARCHANDISE, Frédérique MAWET, Jeannine VANDEVELDE, Nordine BOULAHMOUM, Marc COUPEZ, Marie-Claude CROLLEN, Benoît DEJEMEPPE, Brigitte DELPORTE, Christian FLAMAND, Etienne FLORKIN, Michel HEINIS, Anne JANNES, Jacky LEROY, Alain LISING, Mehdi NAJI, Charles PICQUE, Edouard PIRET, Christine RAIGOSO, Marc VANDENDRIESSCHE, Yves VAN DE VLOET, Fabrice VANDEVOORDE, Cathy
VERMEERSCH.

L'apport principal de cette recherche repose sur trois enquêtes de terrain. Toute ma reconnaissance va donc aux élèves et aux mineurs judiciarisés

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qui y ont participé. Elle s'adresse aussi aux enquêteurs, étudiants en Science Politique de l'Université Libre de Bruxelles, qui ontfait un très bon travail, à tous les Responsables d'établissements d'enseignement secondaire de Forest, aux professeurs et médiateurs ainsi qu'aux directeurs, directrices et membres du personnel des IPPJ, des CAS et des SPEP qui nous ont réservé un excellent accueil et qui ont tout mis en œuvre pour que la réalisation concrète des enquêtes se déroule au mieux. J'exprime en outre ma gratitude aux cinquante personnes (travailleurs sociaux, magistrats, enseignants, policiers, conducteurs de métro...) qui sont professionnellement concernées par la délinquance juvénile et qui ont consacré beaucoup de leur temps aux entretiens que nous avons eus avec eux. Enfin, que toutes les autres personnes qui m'ont apporté leur concours trouvent ici l'expression de mes sincères remerciements. J'ai donc eu la chance de bénéficier d'aides et de collaborations multiples et fructueuses, mais, selon la formule consacrée, il va de soi que la responsabilité du contenu de cette étude m'incombe entièrement.

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INTRODUCTION
Avant de décréter comment cela doit être, il faut d'abord regarder comment c'est (Jacques Bouveresse, 1998). Pourquoi tant de violence autour de nous? C'est la question la plus débattue de nos jours et celle qui suscite les réponses les plus décevantes... Le vrai secret du conflit et de la violence, c'est l'imitation désirante, le désir mimétique et les rivalités féroces qu'il engendre (René Girard, 2001). As any society generates more temptations but fewer controls, it invites a crime wave (Marcus Felson, 1994).

Partout en Europe, l'insécurité, la violence et la criminalité occupent une place de choix dans les débats politiques, les médias et les préoccupations des citoyens. Et dans cette vaste problématique, la délinquance juvénile mobilise beaucoup d'attention et d'énergies, alors qu'elle ne représente qu'une minorité des actes délictueux (criminalité économique et financière, délinquance routière, corruption politique, grand banditisme, trafics internationaux...). De plus son coût économique et financier pour la société est sensiblement inférieur à celui des autres formes de délinquance (Faletti et Debove, 1998, 232 et ss). Néanmoins le fait qu'elle touche quotidiennement les différentes catégories de la population, qu'elle génère des traumatismes physiques et surtout psychologiques chez de nombreuses victimes de tous âges et qu'elle s'accompagne souvent de violence, tout cela crée et entretient chez nombre de citoyens ordinaires, méfiance, peur, repli sur soi, et parfois, agressivité et xénophobie. Qu'est-ce qui justifie la présente étude? Tout d'abord, en dépit du nombre important de livres, d'articles et de rapports qui lui sont consacrés, la délinquance juvénile est mal connue scientifiquement, notamment en Belgique. Contrairement à ce qui se passe dans le monde anglo-saxon, il n'existe pas en Belgique d'outil de mesure systématique en la matière. De plus, les recherches d'envergure sur le terrain sont rares. La présente étude s'appuie précisément sur trois enquêtes. La première (délinquance auto-déclarée) concerne 1196 élèves âgés de 12 à 20 ans et inscrits dans l'enseignement secondaire à Forest (Bruxelles). La seconde applique le même questionnaire à 46 jeunes judiciarisés1. La troisième consiste en entretiens avec 50 spécialistes d'horizons divers, professionnellement concernés par la violence et la délinquance juvéniles. Une deuxième raison justifie cette étude: la délinquance juvénile constitue, principalement en Belgique et en France, un thème émotionnellement et politiquement très
I C'est-à-dire Jeunesse. des mineurs qui ont fait l'objet de mesures (autres que la réprimande) prises par le Tribunal de la

Il

sensible. Il est rarement abordé sans a priori idéologique. Mais ceux qui traitent le sujet sont-ils toujours conscients de leurs propres préjugés? C'est la raison pour laquelle notre premier objectif est d'établir des faits, de les situer dans leur contexte et de les analyser sans exagération ni relativisme. Sur cette base, nous essaierons de comprendre et d'expliquer les traits majeurs, les causes et les conséquences de la délinquance juvénile.

Problématique A différentes reprises au cours des années 19902, certains quartiers « difficiles» de Bruxelles et de plusieurs villes wallonnes furent le théâtre d'incidents graves et d'émeutes3 : bris de vitrines, pillages de magasins, jets de pierres et de cocktails Molotov sur les véhicules de la police, incendies de voitures, batailles rangées entre bandes de jeunes et forces de l'ordre... C'est au lendemain des émeutes de 1991 à Bruxelles que des « contrats de sécurité» et des « contrats de prévention» furent conclus entre l'Etat Fédéral, les Régions et certaines communes belges (neuf en 1992, dix-sept autres « zones urbaines à risques» en 1994). En 1996, des «contrats de sécurité et de société» remplacèrent les premières conventions. Aujourd'hui on parle de « Contrats de Sécurité et de Prévention ». Néanmoins ces différentes politiques et les moyens financiers importants4 consacrés à la prévention et à la sécurité ont-ils atteint les effets attendus? Beaucoup d'acteurs concernés paraissent en douter (Van Campenhoudt et al, 2000, 393 ; Van Outrive, 2000,444 et ss ; Hubert, 2001, 119; Schaut, 1999; 98-99). En fait, on observe depuis le début des années 90 une augmentation de la délinquance et la violence juvéniles dans plusieurs grandes villes belges: Anvers, Bruxelles, Charleroi, Liège. Ainsi, il ne se passe plus de jour sans que les médias de notre pays fassent état d'incivilités, de rixes, d'agressions physiques ou de rackets dans les établissements scolaires, de coups et blessures infligés par des jeunes à des chauffeurs de bus, d'agressions et de vols en rue, dans les trains et dans les rames de métro, de trafic de drogues ou d'objets volés, de dégradations de biens publics et privés, de violences physiques à l'égard de pharmaciens, d'enseignants, de médecins, de postiers, de commerçants... 5. Et contrairement aux déclarations de certains dirigeants politiques et de quelques chercheurs universitaires, «Entre 1996 et 2000, les chiffres de la délinquance ont connu une hausse significative dans plusieurs pays européens et notamment en Belgique» (Ivaldi, 2003, 207 ; Barclay and Tavares, 2002). De plus « en cinq ans, les crimes et délits avec violence ont enregistré une progression notable au sein des quinze pays de l'Union» (Ivaldi, 2003, 207).

1991, 1992, 1994, 1995, 1997. D'aucuns en Belgique préfèrent parler « des incidents ». Or il s'agit bien d'émeutes si on accepte la définition de L. Bui Trong (2000, 70), Commissaire Divisionnaire honoraire à la Direction Centrale des Renseignements Généraux (France). Celle-ci distingue l'émeute (multiplicité d'actions et actions collectives contre les forces de l'ordre; mobilisation de plusieurs dizaines de jeunes; guérilla contre la police durant plusieurs jours) et la miniémeute (20 à 30 jeunes se livrent à du vandalisme massif dans un périmètre limité) qui est brève et sans lendemain. 4 Le seul financement fédéral des politiques de sécurité s'élevait en 2002 à plus de 42 millions d'euros. Il faut y ajouter un financement équivalent des trois Régions du pays. Ces subventions concernaient 75 villes belges en 2001. 5 Voir notamment les dizaines d'émissions et de débats en radio et en télévision (2001-2004) consacrés à l'insécurité urbaine en Belgique. 3

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Certes, à la différence de ce qui se passe dans d'autres pays comme la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, les débordements de violence collective restent jusqu'à présent relativement rares dans notre pays. Mais pour combien de temps encore? La question mérite d'être examinée parce que les causes profondes des émeutes bruxelloises n'ont pas disparu. Au contraire on a toutes les raisons de penser qu'il n'y aura pas d'exception belge et que notre pays risque de suivre, avec quelque retard, l'exemple de la France6. Celle-ci compte 1.300 quartiers « sensibles» et 132 « cités interdites »7 où se concentrent 80 % des actes de violence et la presque totalité des violences les plus graves (attaques contre les forces de l'ordre et émeutes) (Bui Trong, 1998 et 2000; Bousquet, 1998, chap.! ; Bauer et Raufer, 1999,9 et 21). Les expériences étrangères montrent que les émeutes juvéniles constituent souvent le dernier stade des violences urbaines. Bui Trong (2000, 63-72) classe ces dernières sur une échelle de 8 degrés qui correspondent chacun à un niveau où les délits s'aggravent et acquièrent de plus en plus un caractère anti-institutionnel. Le processus débute par des incivilités8 et des actes de « petite délinquance» tolérés ou insuffisamment sanctionnés. Il se poursuit notamment par des agressions physiques contre des représentants de l'Etat, des conducteurs de bus, des professeurs,... Et il culmine quand des bandes de jeunes délinquants et autres organisent une émeute pouvant durer plusieurs jours et qu'ils obtiennent durant cette période une impunité de fait. A ce stade des quartiers entiers sont en ébullition et se transforment en sanctuaires de criminalité et en zones de quasi non-droit. Dans les médias, les débats politiques et la littérature scientifique, l'insécurité, les violences urbaines et la délinquance juvénile9 font trop souvent l'objet de discours idéologiques et de positions militantes qui versent dans le déni ou le catastrophisme. C'est pourquoi, en dépit d'une littérature abondante, la connaissance scientifique de ces problèmes demeure insuffisante, particulièrement dans notre pays. Nous manquons cruellement d'analyses rigoureuses de la situation et encore plus d'évaluations précises des mesures et des politiques actuelles de prévention, de traitement, de répression et de suivi en la matière. Il n'est donc pas étonnant que dans la littérature nous trouvions des diagnostics contradictoires ainsi que des propositions de solutions diamétralement opposées. On pourrait, dans un premier temps, les synthétiser sommairement en deux grandes tendances.

6 Même si à certains points de vue les banlieues difficiles en France sont différentes des « quartiers à risques» en Belgique. Chez nous les délits semblent moins nombreux, moins graves et moins violents, et les affrontements avec les autorités publiques et les forces de l'ordre moins fréquents et moins durs qu'en France. 7 L'expression « cité interdite» est surtout utilisée par les journalistes en raison de sa connotation spectaculaire et dramatique. L'expression « quartier ou zone de quasi non-droit» paraît plus appropriée car elle traduit mieux la réalité. En effet il n'existe pas, même en France, de quartier urbain où les forces de police ne pénètrent pas. S Le terme « incivilités », fort controversé, désigne ici un ensemble de comportements hétérogènes, à la frontière de l'infraction pénale, qui ont lieu dans des espaces collectifs et qui rompent l'ordre public et les codes élémentaires de la vie sociale (insultes, tapage, vandalisme, occupation bruyante et violente des espaces collectifs, incendie de poubelles, jet de détritus, rodéos de voitures volées ou empruntées, crachats, déjections canines,.. .). Les incivilités, dont les auteurs peuvent être des adultes et des jeunes, accroissent et entretiennent le sentiment d'insécurité, et elles constituent un des facteurs de l'augmentation de la délinquance (voir Roché 1996 et 2002 ; Bousquet 1998,27-28; Wieviorka 1999,35-36, Roché et Schlegel2000, 11-14). Il convient cependant de préciser que pour certains (Hubert 2000, 245-264; Mucchielli, 2001), le concept d'incivilités est vide, inefficace, peu opératoire et insécurisant. 9 A l'instar de Jelen (1999), Bui Trang (1999, 2000), Frechette et LeBlanc (1987), Sicot (2000), Bailleau (1996), Roché (2001 et 2003), Karsenty (2000), Debarbieux (2000), nous refusons de stigmatiser l'ensemble de la jeunesse. Au contraire, nous faisons l'hypothèse des « noyaux durs ou suractifs », c'est-à-dire qu'une petite minorité (:t 5 %) des jeunes de 12 à 20 ans est responsable de la majorité (50-60 %) des actes de délinquance et de violence commis par ce groupe d'âges.

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Selon différents sociologues, criminologues et historiens, notre société et nos villes n'ont jamais été aussi sûres et pacifiées qu'aujourd'hui (Cartuyvels, Mary, Rea, Van Campenhoudt, 1999; Chesnais, 1981). Certains estiment que l'insécurité urbaine est un fantasme (Ackermann, Dulong, Jeudy, 1983). D'autres affirment même que « l'insécurité est moins un problème qu'une solution» (Van Campenhoudt, 1999,51) choisie par l'Etat et les tenants de l'idéologie sécuritaire. L'objectif de ces derniers serait de « criminaliser des problèmes de société pour mieux dissimuler leur dimension sociale et justifier de retour de l'Etat-gendarme ou pénal» (Cartuyvels, Mary, Van Campenhoudt, 1999, 10, 53 et ss). Pour ces analystes, la violence urbaine correspond certes à des actes de «petite délinquance », mais elle s'exerce d'abord sur les populations exclues, en raison de la misère, des contrôles répressifs et de la violence dans les relations sociales dont elles sont victimes (Van Campenhoudt, 1999, 51). De plus cette violence génère des sentiments de peur et d'insécurité qui ne cessent de se renforcer dans les sociétés occidentales sans nécessairement correspondre à une croissance parallèle de la criminalité. Selon certains, le sentiment d'insécurité se nourrit surtout du désarroi de la population face à la montée de l'individualisme et de la solitude, à la dégradation des conditions d'existence, à l'incertitude de l'avenir et à la dislocation des liens sociaux (Cartuyvels et Mary, 1999, 89). En prenant pour cible la petite délinquance, l'Etat belge essaie de « rétablir le crédit du pouvoir politique et des institutions judiciaires» (Van Campenhoudt, 1999, 58; Schaut, 1998, 18-28). Quant aux jeunes qui commettent des actes criminels et violents, ils sont perçus d'abord comme des victimes et des exclus d'un système social, économique et politique fondamentalement violent et injuste à leur égard. Dans cette conception, la violence et la délinquance des jeunes ne se trouvent-elles pas en quelque sorte justifiées et légitimées? (Bachmann et Le Guennec, 1996, 350 et ss ; Wieviorka, 1999, 243 et ss; Cartuyvels, Mary, Rea, 2000, 415-416 ; Mucchielli, 2001, 92 et ss; Walgrave, 1992,2001, 80 et ss ; Bastenier, 2001, 130 et ss).
Pour

d'autres observateurs et scientifiques (Roché, 1999, 2000, 2001 et 2003 ;

Frechette et LeBlanc, 1987; Jelen, 1999; Bui Trong, 1993, 1998, 1999; Cusson, 1997-98 et 1998; Bauer et Raufer, 1999 et 2001 ; Robert, 2002 ; Soullez, 1997; Debarbieux, 1996 ; Bousquet, 1998 ; Wieviorka, 1999 ; Lagrange, 2001 ; Peyrat, 2003), les violences urbaines et la délinquance juvénile sont loin d'être des fantasmes. Elles constituent au contraire une réalité en constante augmentation depuis les années 1960 comme le montrent les enquêtes sur le terrain et les statistiques. De plus la criminalité et les actes délictueux enregistrés par la police ne correspondent pas à la réalité notamment parce que la collecte d'informations s'avère particulièrement difficile dans les quartiers sensibles, que les victimes d'infractions déposent rarement plainte et que le taux d'élucidation des délits est faible. Certains affirment même que le «chiffre noir» de la criminalité, c'est-à-dire celle qui reste inconnue des services officiels, est considérable (Feison, 1994, 8 et ss ; Bauer et Raufer, 1999,46; Roché et Schlegel, 2000, 58; Cusson, 2002, 8; Roché, 2003, 32)10. Quant aux «jeunes» qui commettent des actes violents et délictueux, plusieurs analystes (Jelen, 1999; Bui Trong, 1999,7-8; Bauer et Raufer, 1999, chap.l ; Soullez, 1997, chap.2; Sicot, 2000, 107; Roché, 2001) formulent une hypothèse que l'on pourrait synthétiser comme suit: les violences urbaines se produisent principalement dans des « quartiers à risques» dont la situation socio-économique et l'environnement sont dégradés, où les perspectives d'emploi et d'avenir pour les jeunes en décrochage scolaire et peu qualifiés sont réduites et
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La Direction générale de la police fédérale estime qu'en Belgique 20 % de la criminalité réelle.

la criminalité

connue représente

seulement

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où la supervision parentale est relâchée. La population de ces quartiers compte une majorité de personnes allochtones dont font partie bon nombre d'auteurs de la délinquance juvénile et des violences urbaines. Comme chacun le sait, une telle hypothèse est controversée et politiquement très sensible, voire considérée comme un tabou (Soullez, 1997, chap.2; Jelen, 1999, 14-17,5459; Bui Trong, 1999; Roché, 2001, chap.8 ; Brion, Rea et al, 2001, 11-38; Bousquet, 1998). Mais aujourd'hui, aucun débat honnête et aucune recherche scientifique rigoureuse en la matière ne peuvent se passer des chiffres réels, ni s'appuyer sur la négation a priori d'un lien éventuel entre délinquance et origine ethnique. Pareil déni conduit non seulement à une impasse intellectuelle et politique, mais aussi à des réactions négatives au sein de la population, particulièrement dans les quartiers difficiles. Si les enquêtes sur le terrain infirment l'hypothèse, le chercheur doit l'écarter et le dire. Et si elles la confirment, il lui incombe: 1°) d'expliquer comment et pourquoi certains groupes de la population cumulent des facteurs associés à la délinquance; 2°) de proposer des politiques et des actions permettant de prévenir et de résoudre le problème dans l'intérêt général de la collectivité et de ses différentes composantes.

Des objectifs ambitieux Les violences urbaines et la délinquance juvénile constituent un phénomène complexe et multidimensionnel qui est assez mal connu dans notre pays. On pourrait certes l'aborder sous différents angles spécifiques: juridique, socio-économique, policier, criminel, culturel, politique,... Mais tel n'est pas l'objectif du présent travail. Son originalité principale est au contraire de tenter une approche globale, transversale, aussi rigoureuse que possible et sans tabou. Nous considérons d'ailleurs la violence et la délinquance juvéniles comme des manifestations de dysfonctionnements qui affectent la société belge et d'autres sociétés occidentales. L'ampleur de la tâche est certes considérable mais nous sommes convaincus que seule une telle approche du phénomène permet:

. .

de poser un diagnostic précis et nuancé; de proposer des solutions fondées sur quelques expériences réussies.

Les objectifs décrits ci-après sont liés à un certain nombre de propositions de départ. Elles sont précisées dans les chapitres suivants. Il s'agit soit de faits observés dans d'autres pays (notamment la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada), mais qui doivent être vérifiés en Belgique, soit d'ébauches d'hypothèses formulées et parfois vérifiées par différents analystes. Le premier objectif est de poser un diagnostic: définir les concepts « délinquance juvénile », « violences urbaines », « insécurité », « incivilités », «sentiment d'insécurité », identifier et décrire les principales formes et modalités de la délinquance juvénile (12-20 ans) dans l'agglomération bruxelloise (Forest). Il s'agit aussi de décrire le(s) profil(s) de ces jeunes, leurs motivations et leurs objectifs, ainsi que les traits principaux de leur environnement culturel, familial, socio-économique et urbain. Ces données seront comparées à celles recueillies en 1999 à Grenoble et à Saint-Etienne (France) par S. Roché

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et ses collègues (Roché, 2001)11. La comparaison est possible parce que les questionnaires d'enquête sont presque identiques. Les données que nous avons recueillies dans notre enquête seront également comparées à celles récoltées par des chercheurs canadiens, américains et britanniques. Cela devrait nous permettre de généraliser un certain nombre d'observations et d'interprétations bien au-delà du contexte bruxellois et belge. Enfin, il conviendra de faire référence au sentiment d'insécurité ainsi qu'à ses origines, de déterminer l'influence de la délinquance sur ce sentiment ainsi que le rôle joué en la matière par les médias, les citoyens et les responsables politiques. Ce diagnostic tient compte du contexte global, c'est-à-dire des problèmes de logement, d'éducation et d'enseignement, d'exclusion, d'emploi, de récession économique, de respect des normes et de la violence dans l'ensemble de la société et chez les adultes. Il va également de soi que la délinquance juvénile est une forme de délinquance parmi d'autres (économique et financière, routière, crime organisé, corruption politique...) et qu'elle sera analysée et interprétée dans ce cadre plus large. Le deuxième objectif de la recherche est de cerner les causes multiples (situationnelles, socio-économiques, psychologiques, familiales, culturelles, relationnelles, scolaires, politiques...) de la délinquance et de la violence juvéniles et d'essayer, dans la mesure du possible, d'établir des liens et une hiérarchie entre elles. Le troisième objectif de la recherche consiste à proposer des pistes de solution à court, moyen et long termes. Ces propositions sont fondées non seulement sur l'expérience et l'avis des professionnels interviewés, mais aussi sur les résultats de politiques et de solutions mises en œuvre avec succès à l'étranger et transposables en Belgique.

Méthodologie:

trois enquêtes sur le terrain

Le diagnostic de la situation et les propositions de solution s'appuient en premier lieu sur la littérature scientifique la plus récente (voir bibliographie en annexe). Cependant nos principales sources d'information sont trois enquêtes de terrain parce que nous pensons qu'en la matière, mieux vaut s'appuyer sur le témoignage des acteurs directement concernés. La première enquête est constituée de 50 entretiens avec des professionnels et des témoins privilégiés (travailleurs sociaux, enseignants, responsables d'institutions qui hébergent ou encadrent des mineurs délinquants, conducteurs de bus ou de métro, magistrats, policiers, bourgmestres et mandataire communal, ministres, journalistes, responsables du secteur associatif, habitants de quartiers difficiles...). Ces interviews se sont déroulés sur la base d'un guide d' entretien Il qui concerne les thèmes suivants:

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Il

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diagnostic de la délinquance juvénile et de son contexte; facteurs déterminants des violences urbaines et de la délinquance juvénile; évaluation des politiques actuelles et propositions de modifications ou de solutions nouvelles; les médias, les violences urbaines et la délinquance juvénile.

S. Roché m'a fort aimablement autorisé à utiliser le questionnaire de l'enquête qu'il a conduite en 1999 auprès de 2288 élèves de l'enseignement secondaire français. Ce questionnaire est lui-même une version améliorée et augmentée du « Self Report Delinquency Questionnaire» établi par J. Junger-Tas et M. Klein (Junger-Tas et al, 1994). 12Le guide contient 22 questions ouvertes. Les entretiens ont duré chacun entre 90 et 150 minutes.

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Ensuite, afin d'obtenir des informations de première main, une vaste enquête de délinquance auto-déclarée a concerné 1196 élèves (12-20 ans) choisis par tirage aléatoire dans chacun des établissements d'enseignement secondaire (officiel et libre; général, technique et professionnel) de Forest13. En troisième lieu, cette même enquête de délinquance auto-déclarée a été appliquée à 46 adolescents (12-18 ans) judiciarisés14. Le questionnaire de l'enquête (600 questions), identique pour les élèves et les mineurs judiciarisés, prend en compte toutes les dimensions de leur vie: milieu socioculturel, quartier de résidence, relations et difficultés familiales, parcours et problèmes scolaires, actes délictueux qu'ils ont commis et/ou dont ils ont été les victimes, activités extra-scolaires, relations avec les pairs, opinions concernant la politique, l'école, la police et la justice, évaluation de la gravité des actes commis et des risques de sanction, le sentiment d'injustice subie... Ainsi la délinquance et la violence sont étudiées dans un contexte très large. Pour garantir la fiabilité de l'enquête, de nombreuses précautions ont été prises:

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L'anonymat est strictement respecté à toutes les étapes de l'enquête grâce à un protocole détaillé et il n'y a ni obligation, ni incitation à répondre. Le vocabulaire utilisé dans le questionnaire est très proche du langage parlé et il est adapté même aux élèves moyens de 12 ans. Les comportements délictueux sont simplement décrits sans être qualifiés pénalement ou moralement. Pour limiter les erreurs de mémoire, les questions explorent en détail chaque type de délit, la dernière fois que l'interviewé(e) l'a commis. Pour éviter à la fois «la vantardise» et «le sentiment de honte », les interviewé(e)s ne doivent ni nommer, ni décrire les actes commis. Chacun de ceux-ci porte un numéro et l'interviewé(e) indique uniquement ce numéro à l'enquêteur. L'expérience identique menée en 1999 à Grenoble et à Saint-Etienne montre que les jeunes apprécient de pouvoir parler à quelqu'un de leurs délits. Il est rare qu'on les écoute à ce sujet sans les juger.

Le fait d'appliquer aux élèves de Forest le même questionnaire que celui de l'enquête française permettra de comparer le contexte, les observations et les résultats, et de sortir ainsi du cadre bruxellois et belge. Dans cette perspective, nous ferons aussi référence aux résultats des enquêtes menées à Montréal par Fréchette et LeBlanc (1987).

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Il s'agit des établissements suivants: Atelier Marollien, Athénée Royal Andrée Thomas, Athénée Royal Victor

Horta (ces trois premiers établissements bénéficient de mesures de discrimination positive), Institut Dechamps, Institut Sainte-Ursule, Institut Saint-Vincent de Paul, Lycée Molière. Les 1196 élèves de notre échantillon représentent 46 % de la population de l'enseignement secondaire à Forest; 37,6 % d'entre eux résident à Forest, 53,4 % habitent une autre commune bruxelloise et 9,1 % vivent en dehors de la Région de Bruxelles Capitale. Un seul établissement d'enseignement secondaire (l'INRACI) n'a pas été en mesure de participer à l'enquête pour une raison technique. En effet la Directrice de cet établissement nous a dit que le nombre de nouveaux élèves à la rentrée de septembre 2002 était tellement élevé qu 'il lui a été impossible de nous prêter un local pour permettre à nos enquêteurs d'effectuer les interviews des élèves.
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C'est-à-dire des mineurs qui ont été l'objet d'une mesure du Tribunal de la Jeunesse, autre que la réprimande.
des deux provinces de Brabant et d'autres provinces wallonnes.

Ces mineurs sont issus de la région bruxelloise,

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Pourquoi avoir préféré l'enquête de délinquance auto-déclarée à d'autres démarches? En effet, il existe des statistiques officielles établies par les services de police et par le pouvoir judiciaire. Mais ces statistiques sont limitées, d'abord parce qu'elles dépendent des plaintes déposées par les victimes. Or on sait que celles-ci hésitent souvent à déposer plainte, soit par crainte d'être mal accueillies dans les services de police, soit par peur des représailles des auteurs. En outre, le taux de repérage et d'élucidation des crimes et délits est faible, et les statistiques officielles ne mentionnent que les actes qui ont traversé les filtres policier et judiciaire. Nous aurions aussi pu réaliser une enquête de victimation, comme celle menée en 2000 par des chercheurs des Universités de Louvain et de Liège dans des établissements d'enseignement secondaire de la Communauté Française de Belgique (Buidin, Petit et al, 2000). Une enquête de victimation porte certes sur les délits et les crimes mais de manière indirecte, c'est-à-dire à partir du témoignage des seules victimes. Elle ne livre guère d'informations sur les auteurs, les délits sans victime et ceux dont les objets sont impersonnels (dégradations, ventes illégales, certains types de voL.) (Bègue, 2003, 42). Comme nous souhaitions étudier la délinquance juvénile en partant du témoignage des principaux intéressés et des personnes les mieux informées, c'est-à-dire les auteurs euxmêmes, nous avons choisi l'enquête de délinquance auto-déclarée. Néanmoins, notre enquête contient aussi un volet «victimation ». Autrement dit, les élèves et les mineurs judiciarisés ont répondu à une série de questions relatives aux actes délictueux dont ils ont été les victimes. La présente étude se divise en six chapitres. Le premier vise, au-delà des querelles idéologiques stériles, à définir quelques notions et concepts essentiels en matière de délinquance et de sécurité. Le deuxième chapitre concerne l'un des objectifs principaux de la recherche: poser un diagnostic de la violence et de la délinquance juvéniles, qui colle aux faits tels qu'ils sont rapportés dans l'enquête par les élèves et les mineurs judiciarisés. Le troisième chapitre se propose de donner des éléments de réponse à une question souvent posée aujourd'hui: « les jeunes ont-ils les mêmes valeurs et les mêmes normes que les adultes? ». Il s'agira aussi d'analyser les perceptions que les élèves et les mineurs judiciarisés ont de certaines institutions comme la police et la justice. Le quatrième chapitre vise à identifier les causes essentielles de la délinquance juvénile et à les inscrire dans le cadre des trois principales théories explicatives en la matière. Le cinquième chapitre poursuit un double objectif. Tout d'abord analyser le contenu des cinquante entretiens que nous avons eus avec des témoins privilégiés de la délinquance juvénile. Ensuite comparer les réponses de ces témoins privilégiés avec les résultats des deux enquêtes de délinquance auto-déclarée. Enfin le sixième et dernier chapitre a pour but de proposer quelques pistes de solutions réalistes et utiles, et dont l'efficacité a été démontrée suite à des évaluations ngoureuses.

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CHAPITRE 1 INSÉCURITÉ, DÉLINQUANCE, INCIVILITÉS... DÉFINITION DES PRINCIPAUX CONCEPTS

Selon les résultats d'un récent sondage (2003) commandé par la RTBF et le quotidien «Le Soir »15, une large majorité de Belges considèrent qu'« une meilleure sécurité pour les citoyens» doit être l'une des principales priorités16 du nouveau gouvernement libéral-socialiste. Manifestement les Wallons (70 %) s'inquiètent plus de l'insécurité que les Bruxellois (62 %) et les Flamands (52 %). A Bruxelles et en Wallonie une grande majorité des électeurs (entre 65 % et 83 %) des trois principaux partis (socialiste, libéral, CDH) estiment que la sécurité doit être l'une des priorités gouvernementales essentielles. A titre de comparaison, selon le baromètre Figaro-Sofres de fm décembre 200 l, plus de 55 % des Français estimaient que leur gouvernement devrait s'occuper en priorité de l'insécurité, c'est-à-dire «la violence et la délinquance ». Ils n'étaient que 15 % en moyenne entre 1974 et 1988 (Robert, 2002 [b], 9-11). En avri12002, selon une enquête de l'Institut CSA et du Ministère Français de la Justice, 35 % des Français souhaitaient qu'en matière de délinquance des mineurs la prévention soit privilégiée et 39 % d'entre eux préconisaient l'éducation ET la répression, tandis que 23 % seulement donnaient priorité aux sanctions17. On peut donc penser que l'insécurité préoccupe une majorité de citoyens belges et françaisl8. Néanmoins, la lecture des médias et de la littérature scientifique aboutit à un premier constat étonnant: celui du décalage entre les préoccupations des citoyens (particulièrement en matière de sécurité) et l'hésitation de certains experts (sociologues, journalistes, magistrats, travailleurs sociaux, criminologues) à reconnaître que ces préoccupations maintes fois exprimées dans des enquêtes et/ou des sondages correspondent à la réalité. Une seconde source de perplexité et d'interrogation est le contraste entre d'une part l'abondance des analyses et des commentaires relatifs à l'insécurité, et d'autre part, le désaccord des auteurs, non seulement sur le sens des concepts fondamentaux en la matière,
15 Le Soir, 8 septembre 2003. Ce sondage a été réalisé par Dedicated Research (Bruxelles) entre le 29 août et le 1cr septembre 2003. 16 A Bruxelles, les citoyens interrogés évoquent d'abord d'autres priorités: la création d'emplois (76 %), une justice plus efficace (75 %), le renforcement du système des pensions et un meilleur accès aux soins de santé (64 %). En Wallonie, les interviewés citent dans l'ordre la création d'emplois (80 %), une justice plus efficace (77 %), un meilleur accès aux soins de santé (73 %), une meilleure sécurité (70 %). Quant aux Flamands, ils privilégient la création d'emplois (64 %), le développement de l'activité économique (58 %), le renforcement du système des pensions et de sécurité sociale (53 %) avant la sécurité (52 %). 17CSA - Ministère Français de la Justice, Les Français et la justice, avril 2002. 18 V. Tournier (2003, 177 et ss) souligne que depuis les années 1980, « le besoin de sécurité» et les «valeurs sécuritaires» se développent dans l'opinion publique française, même chez les jeunes de moins de 25 ans. Il précise aussi que « dans toutes les enquêtes, quelle que soit la période, ce sont bien les milieux populaires qui affichent la plus grande préoccupation à l'égard de la sécurité» (2003, 180). Enfin il constate que chez beaucoup de citoyens français, permissivité morale, individualisme et demande sécuritaire coexistent sans problème (2003, 176 et ss).

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