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Visages

245 pages
Ce livre réunit des articles d'horizons très divers, allant des arts plastiques à l'anthropologie, en insistant sur le visage comme lieu de ce qui crée le lien tout d'abord primitif de la mère à l'enfant, puis du lien social : le regard et la voix. La force exercée par le visage est mise en exergue par son rôle fondateur chez le bébé, mais aussi chez l'animal. L'ouvrage permet également d'appréhender les pouvoirs du masque, et ceux des métamorphoses, qui nous permettent d'aller au-delà de la simple reconnaissance, et de la représentation, vers l'énigme que constitue toute rencontre avec un visage.
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Visages

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan! @wanadoo.fr ~L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-9183-2 EAN: 9782747591836

Sous la direction de

Eric Bidaud et Marie-Claude Fourment-Aptekman

VISAGES

Cahiers de l'infantile

Unité Transversale de Recherche Psychogénèse et Psychopathologie Université Paris 13

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

CAHIERS DE L'INFANTILE
Marie-Claude FOURMENT-APTEKMAN et Philippe LEVY. SECRET AIRES DE REDACTION: Elisabeth CHAPUIS et Hakima MEGHERBI. Les manuscrits doivent être adressés à : Marie-Claude FOURMENT -APTEKMAN 25 Villa Daviel-75013 Paris (e-mail: marie-claude.fourment@wanadoo.fr) COMITE DE REDACTION: Patrick BAUCHE, Eric BIDAUD, Anne BOURGAIN, Elisabeth CHAPlliS, Hakima MEGHERBI, Olivier OUVRY. COMITE SCIENTIFIQUE: Professeurs membres de l'Unité de Recherche: M.-C. FOURMENT-APTEKMAN (paris 13), M.D. GINESTE (paris 13), P. LEVY (Professeur honoraire, Paris 13), M.-R. MORO (Paris 13). Enseignants universitaires hors unité de recherche: A. AUBERT (Rouen), C. M. BERTRAND (Besançon), D. BRUN (Paris 7), P. COLLE (Chambéry), M.J. DEL VOLGO (Aix-Marseille), O. DOUVILLE (paris 10), A. DUCOUSSO-LACAZE (Bordeaux 2), A. FLIELER (Nancy), J.E. GOMBERT (Rennes), R. GORI (AixMarseille), P. GUTTON (Aix-Marseille), C. HOFFMANN (poitiers), F. HURSTEL (Strasbourg), S. LESOURD (Strasbourg), C. MIOLLAN (Nice), J. PAIN (paris 10), M. PORTE (Brest), J.J. RASSIAL (Aix-Marseille 1), A. VANIER (paris 7), A. WEILBARAIS (Angers), M. WOLF-FEDIDA (paris 7). Professeurs étrangers: J. BIRMAN (Université de Rio de Janeiro), M.-C. KUPFER (Université de Sao Paulo), L. DE LAJONQUIERE (Université de Sao Paulo), P. DE NEUTER (Université de Louvain). Personnalités extérieures: C. AUSSILLOUX (psychiatre, Montpellier), J. BERGES t (Psychiatre et Psychanalyste, Paris), A. COEN (psychiatre P.H. honoraire, psychanalyste), I. CORREA (Récife, Brésil). RESPONSABLE DE LA RUBRIQUE « LECTURE D'ARTICLES ET D'OUVRAGES » : Eric BIDAUD, (Maître de Conférences, H.D.R., Université Paris 13). DIRECTEURS:

Sommaire

Présentation.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . .

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Visages
Ouvertures. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. 19

Eric Bidaud
David Le Breton. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. o 19a Luna. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

19
25 33

Le visage: l'objet visuel préféré des bébés Karine Durand, Mathieu Gallay et Jean- Yves Baudouin . ...... .. .. .... .. .. . .. . .. . .. . .. . 35
Cet article dresse un bilan des connaissances actuelles sur la reconnaissance du visage chez le bébé. D'emblée, le nouveau-né est attiré par le visage: il le regarde, le suit et le préfère à tout autre stimulus visuel. Il peut également en reconnaître certains, en particulier le visage de sa mère. Très rapidement aussi, il va apprendre à identifier de nouveaux visages. La première partie est consacrée à la synthèse de ses compétences et la seconde, aux questions inhérentes aux processus cognitifs mis en œuvre par le bébé pour traiter le visage. Nous concluons en situant l'ensemble dans un contexte social et affectif nécessaire au développement psychologique du bébé.

Visages d'hommes, visages de femmes: reconnaissance faciale du genre
Marion Hacquin et Claude Baudoin
La reconnaissance du genre chez I'homme est un processus très rapide et efficace, basé sur des informations redondantes visuelles, auditives et olfactives. Le visage, particulièrement important dans la communication visuelle humaine, participe à la signalisation du genre par des caractéristiques statiques (structure tridimensionnelle, couleur, texture, pilosité de la peau, ...), ainsi que par les mouvements faciaux qui permettent à eux seuls l'identification du genre d'une personne. Nous présentons des résultats récents dans ce domaine ainsi que l'intérêt d'une double approche, comportementale et neuromimétique, des processus de reconnaissance.

la
59

Rôle fondateur du regard de l'Autre maternel dans
la constitution de l'image du corps Marie-Christine Laznik 77 L'auteur postule que le « stade du miroir» peut ne pas advenir, s'il n'est précédé d'un investissement libidinal formé par le regard de l'Autre, que le bébé recherche de façon active. Cet investissement libidinal fournit une unité du corps propre sans laquelle la mise en place de l'image spéculairen'est pas possible. Du visage au visage, de l'Aura à l'auréole Gérard Pommier. .. .. . .. . .. ... .. . .. . .. . .. .. ... Le terme d'Aura désigne aussi bien la force qui distingue une personne remarquable, que le moment qui précède les crises d'épilepsie, d'asthme, de migraine. L'auréole, qui a la même
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étymologie, cerne la tête du christ, des Saints et des rois. On montre que cette importance particulière du visage procède de la place de deux pulsions, la voix et le regard, qui convergent au niveau du visage. Elles fonctionnent comme plaque tournante vers la parole (grâce à la voix) adressée au semblable (grâce au regard).

Les animaux reconnaissent-ils la face de leurs congénères?
Claude Baudoin et Bertrand L. Deputte Les études comparées de la reconnaissance faciale montrent que certaines espèces de mammifères bien étudiées, comme les primates non humains et des mammifères domestiques, manifestent des capacités de discrimination et de reconnaissance faciale remarquables. Chez ces animaux, la connaissance des bases nerveuses de ces processus cognitifs, encore parcellaire, indique néanmoins qu'il existerait comme chez l'homme des systèmes neuronaux spécifiques de la reconnaissance faciale. Ce cas particulier de reconnaissance visuelle de l'environnement social pose la question de sa mise en place au cours de l'évolution, en relation avec sa valeur adaptative. 109

Le visage de la fin de l'adolescence ou de la postadolescence Pascal Le Maléfan et SarniaBenouniche... 131
A partir de l'analyse des demandes de chirurgie esthétique de jeunes filles âgées de 18 à 25 ans recueillies par l'un d'entre nous dans une consultation préopératoire d'une clinique chirurgicale, la question qui se présente est de savoir à qui, au fond, s'adresse une telle demande, et pour quel regard? Le rapport à la 9

post-adolescence se déduit de l'hypothèse que la volonté de "changer" l'apparence de son être vient pallier les impasses des processus transformateurs de l'adolescence et trouver une solution imaginaire à la sortie de l'adolescence.

A la recherche de « I'homme intérieur » : du Paradoxe sur le comédien à l'effet Campanella
Anne-Marie Drouin-Hans 145 Au 19èmesiècle, les tentatives de théorisation de l'expression des émotions et du geste signifiant donnent lieu à des débats visant à penser la correspondance entre «l'homme intérieur» et son apparence extérieure. De là un intérêt rétrospectif pour le Paradoxe sur le comédien de Diderot, et pour le pouvoir supposé de Campanella de deviner les sentiments de ses interlocuteurs en contrefaisant leurs mimiques.

Présence

du visage, pouvoirs

des masques
163

Olivier Douville Le fait de voir un visage est une expérience qui va au-delà de la reconnaissance des formes et des traits. Le visage est un asile pour notre humanité. Cet article explore les points de vue psychanalytique et anthropologique. Le thème du masque y sera abordé. Le masque condense des oppositions entre mort et vivant, animé et inanimé, présence et absence.

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Varia
Incidence clinique d'une théorisation du pubertaire
Olivier Ouvry Une théorisation analytique du temps pubertaire et de l'adolescence ouvre à la compréhension de manifestations cliniques observées dans le champ du social. Tel est le propos de cet article. La première application en est la question de l'enseignement à donner aux adolescents, en écho aux manifestations de plus en plus fréquentes de ruptures scolaires. La deuxième a trait à la compréhension des manifestations cliniques de violence au sein de la famille (que nous distinguons de celles qui s'expriment dans le social).

analytique
187

L'angoisse et ses transformations de jeu chez l'enfant Céline Masson

dans des images ............... 197

C'est à partir de deux récits de jeu, l'un dans le cadre thérapeutique et l'autre à l'occasion d'une émission radiophonique sur les poupées, que j'ai voulu saisir la fonction du jeu chez l'enfant et plus particulièrement les images de jeu composées à partir de la matière-angoisse. L'angoisse est l'affect qui sera mis en jeu afm que soient relevées des figures de temps, figures inquiétantes, étranges, fantomatiques qui se déploient sur la scène de la réalité créant un espace d'entre-deux. Les monstres surgissent alors, sont rendus visibles présentés à l'enfant qui pourra ainsi exercer une action sur eux.

Il

N otes de lecture
Patrick Bauche : Les héros sont fatigués: narcissisme et dépression.
Olivier Ouvry

sport,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 219

Dominique Lecourt : Humain, post-humain Anne Bourgain Olivier Houdé : La psychologie Elisabeth Chapuis-Ménard de l'enfant

225

229

Jean-Michel Rirt : Les infidèles. S'aimer soimême comme un étranger. Anne Bourgain 233 François Dagognet : Philosophie à l'usage des réfractaires. Initiation aux concepts. Anne Bourgain ...... 237

Instructions

aux auteurs

239

12

Présentation

L'art du portrai~ première manifestation d'un intérêt pour le visage humain (et non plus seulement divin ou religieux) a connu une première apogée à la fm du lSèmesiècle et au début du 16èmedans une grande partie de l'Europe occidentale, époque dont «La Joconde» au visage énigmatique siècle, cet art s'est étendu au est l'emblème. A partir du 17ème peuple, à la famille, et donc aux enfants, la famille bourgeoise devenant l'un des thèmes favoris des impressionnistes. Plus tard, les arts photographique et cinématographique ont pris le relais du portrait, sans pour autant que les plasticiens ne s'en désintéressent. Mais si le portrait a occupé une telle place dans les arts plastiques, et s'il continue à la tenir, c'est parce qu'il interpelle le spectateur, le plus souvent par le regard que celui qui est peint ou photographié jette sur celui qui le regarde, à moins que ce regard ne se dirige vers un point indéterminé de l'horizon, amplifiant ainsi l'énigme: que regarde-t-il? Quelles pensées l'occupent? Ce double mouvement du regard: voir, être vu ou se donner à voir, avait déjà suscité la réflexion de Freud sans que le visage soit nécessairement l'objet à voir. En psychanalyse, comme en psychologie, ce sont sans doute les échanges de regards entre la mère et le bébé qui sont à la source de l'intérêt assez tardif pour le visage. Dans une perspective délibérément pluridisciplinaire, cet ouvrage consacré aux visages, tente de cerner cette caractéristique essentielle de l'espèce humaine, dans la mesure où le visage est le lieu de deux pulsions: celle de la voix et celle du regard qui constituent sans doute l'énigme que présente pour tout être humain la rencontre avec le visage de l'autre, comme le souligne l'article de Gérard Pommier. Quant à la psychologie cognitive du nourrisson, elle a depuis longtemps reconnu le visage humain comme un stimulus particulier capable de retenir l'attention du bébé dès les premières heures. L'ouvrage est ouvert par trois auteurs d'origines très

diverses: tout d'abord, Eric Bidaud présente une synthèse des différentes interrogations que l'on peut porter sur le visage humain. Il est suivi d'un texte anthropologique de David Le Breton qui met en lien l'importance du visage avec le drame de la défiguration. Cette ouverture se termine par un court texte d'une plasticienne, Olga Luna, qui présente en couverture un fragment d'un Mur de visages qui sont en fait des masques réalisés avec des jeunes en grande difficulté. L'effet thérapeutique - qui n'est pas en soi recherché par l'artiste - est tel qu'il permet de saisir l'importance d'une perception autre de son propre visage pour évoluer sur le plan psychique. Le corps du texte est composé de huit articles qui s'articulent autour de la reconnaissance du visage par le bébé (Karine Durand, Mathieu Gallay et Jean-Yves Baudouin), mais aussi par l'animal (Claude Baudoin et Bertrand L. Deputte), et nous apprenons avec une certaine surprise que les bébés humains ne sont pas les seuls à identifier les visages (ou les faces) de leurs congénères. Les bébés apparaissent également très performants pour distinguer les visages d'hommes et de femmes. Pendant longtemps, ce sont les échanges de regards et de vocalises entre la mère et l'enfant qui ont mobilisé les chercheurs. Marie-Christine Laznik nous montre d'ailleurs le rôle fondateur du regard de l'Autre maternel dans la constitution de l'image du corps à une période très précoce qui précède le stade du miroir et en serait un pré requis. Regards et voix se mêlent dans ce processus, et l'on peut sans doute mettre en relation l'approche psychanalytique de Marie-Christine Laznik avec celle concernant les émotions transmises de cette manière telles qu'elles ont été théorisées - ou tentées de l'être au 19ème siècle pour découvrir « l'homme intérieur» à travers le masque de l'apparence extérieure, comme l'analyse de manière érudite Anne-Marie Drouin-Hans. Ces deux derniers articles, ainsi que celui "de Gérard Pommier, qui nous présente une réflexion sur l'Aura et l'Auréole, manifestent bien l'idée que le visage ne peut être défmi comme un ensemble de traits en trois dimensions et qu'il s'en dégage bien autre chose. Le visage n'est-il pas une énigme? Que se cache t-il derrière ce visage, ce regard, cette voix qui expriment, le plus souvent bien malgré nous, angoisse, 14

joie, peur, trouble de la rencontre... N'est-ce pas ce qui est révélé involontairement, ou injustement, par la forme d'un nez ou la courbe d'une mâchoire, qui conduit de plus en plus de jeunes femmes à modifier leur visage par la chirurgie? Pour quel regard le font-elles? Ce sont les questions auxquelles tentent de répondre Pascal Le Maléfan et Sarnia Benouniche. Finalement, c'est à travers le masque, tel que nous le présente Olga Luna en Ouvertures, qu'Olivier Douville nous entraîne à une réflexion et sur des pistes qui nous permettent de penser l'énigme du visage, amplifiée par le masque, qui condense plusieurs oppositions que nous pressentons en regardant un visage: le vivant et le mort, l'animé et l'inanimé, la présence et l'absence.

Marie-Claude

Fourment-Aptekmanl

1 Professeur de psychologie, directrice de l'UTRPP et de la revue Cahiers de l'Infantile, université Paris 13. 15

Visages

Ouvertures
Remarques psychanalytiques sur le visage Eric Bidaud1
Dans un langage courant, la face (ou la figure) est une mesure de la dignité sociale et de l'estime dont un sujet peut être l'objet. «Avoir honte, énonce D. Le Breton, porter les mains à son visage pour me masquer, baisser les yeux dans l'impossibilité de soutenir le regard hostile de l'autre, c'est faire grise mine et témoigner du fait d'avoir perdu la face. C'est le marquer rituellement en se livrant sans la défense de ses propres yeux aux regards inquisiteurs de ceux qui jugent. On ne perd pas la face sans une déroute du visage» (1992, p. 146-147). Dans certaines sociétés, perdre la face produit la nécessité de tuer (ou d'être tué) pour effacer l'outrage. Perdre la face revient à une défiguration qui signifie une déchéance. La tradition des nomades arabes identifie moralement l'homme à travers sa face: wajh. « Quand un individu, dit J. Chelhod, est lésé en la personne de son hôte, il déclare que le contrevenant lui a coupé le visage, c'est-à-dire qu'il a porté atteinte à son honneur. Il soumet l'affaire à un juge, réclame le droit au visage et formule les revendications les plus exorbitantes... Le coupable doit lui blanchir la face, c'est-à-dire déclarer devant toute la tribu, et même aux passants, que son honneur est sauf» (1958, p. 32). Don, défi, honneur, seraient façon de dire ce qui s'engage dans la rencontre du visage de l'autre. Don de ma parole dès l'instant où je reconnais de l'autre un même, un familier qui m'accueillera et qui fera de moi un «entendu». Défi à l'endroit de l'autre, c'est-à-dire là où j'engage un
.

1

Maître de conférences en psychopathologie,

H.D.R., UTRPP,

Université Paris 13.

questionnement dont je dépends: Que fera-t-il de ma parole? Et par quelle autre parole l'échangera-t-il? Suis-je tenu ou détenu en cet échange de paroles? Je suis bien honoré ou déshonoré dans le destin des mots qui se disent. Je perds la face ou je peux continuer à être un sujet regardable, comptable aux yeux de ma communauté. Conserver I'honneur de sa face revient à être un sujet aimable, à l'abri de la déchéance ou de la déréliction sociale. Mon visage se préserve comme adresse pour tout demandant, c'est-à-dire je suis assuré d'un intérieur qui m'est propre, un intime, contre un extérieur qui me fait face sans en appeler à ma« défiguration». Nous supposons un « face à face originel du langage» par lequel toute position subjective et la place assignée à chaque sexe qui fera sens, ordonneront une limite au débordement des jouissances, à l'anéantissement de l'autre, c'est-à-dire fIXeront une éthique. «Le sens c'est le visage d'autrui, formule E. Lévinas, et tout recours au mot se place déjà à l'intérieur du face à face originel du langage» (1971, p. 227). Si le sens c'est le visage d'autrui c'est à compter de ce vis à vis dont nul ne peut s'absenter et qui produit l'événement éthique. L'attestation de soi ne se peut que comme visage, c'est-à-dire comme parole où «s'efforce» la possibilité de toute parole, une parole d'honneur. «Pour rechercher la vérité, j'ai déjà entretenu un rapport avec un visage qui peut se garantir soi-même, dont l'épiphanie, elle-même, est, en quelque sorte, une parole d'honneur. Tout langage comme échange de signes verbaux, se réfère déjà à cette parole d'honneur originelle. Le signe verbal se place là où quelqu'un signifie quelque chose à quelqu'un d'autre. Il suppose donc une authentification du signifiant» (Lévinas, p 221). Le visage prend appui, dans les possibilités de sa théorisation, sur le temps de la formation de l'image spéculaire, sur les problématiques de l'identification de la forme et de sa reconnaissance. Inversement, la clinique du «dévisagement» pourrait ainsi désigner ces expériences, transitoires ou durables, des troubles et de déformation de l'image du corps jusqu'à la

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dissolution psychotique du vIsage (Le Poulichet, 2003; Thibierge, 1999). Un des apports de F. Dolto à l'expérience du miroir est d'insister sur l'apparition du visage en propre comme modalité essentielle du phénomène spéculaire (en résonance avec l'idée winicottienne du visage de la mère comme précurseur du miroir). Le miroir dote le sujet d'un visage, le «visagéifie». Visage qu'il ne savait pas avoir ou à voir. « Jusqu'à présent, il ne se connaissait ni visage, ni expressivité propre... Il ne savait pas que son visage est visible pour autrui comme l'est pour lui le visage des autres». (Dolto, 1984, p. 157). A l'unité corporelle de l'enfant se conjugue ce fait de l'inséparabilité du visage et du corps. Ce moment jubilatoire lié à la reconnaissance dans le miroir se combine, savons-nous, à un mouvement de retournement vers ce qui va faire visage à l'endroit de l'Autre. L'enfant se retourne vers celui qui le soutient et qui est làderrière. «Si nous nous efforçons d'assumer le contenu de l'expérience de l'enfant et de reconstruire le sens de ce moment, nous dirons que, par ce mouvement de mutation de la tête qui se retourne vers l'adulte comme pour appeler à son assentiment, puis revient vers l'image, il semble demander à celui qui le porte, et qui représente ici le grand Autre, d'entériner la valeur de cette image» (Lacan, 1962-63, p. 42) Ce mouvement est demande de reconnaissance qui enclenche un cycle du sujet vers l'Autre, en appel sans fm de cette reconnaissance. Cet échange de «visages» où nous pouvons voir rencontre et signes des regards institue un régime essentiel de reconnaissance dans les deux directions du mot: ce qu'un sujet entérine à la fois comme un lieu pour soi (reconnaître et se reconnaître) et un don de l'Autre qui garantit une origine, un socle d'existence (être reconnu par et de l'Autre). Un temps originaire et mythique de dualité et de nonséparabilité nous informe d'un premier narcissisme qui s'achève ou plus réellement tombe avec la tête de Méduse dans le sac de Persée, dans l'invisible d'un lieu qui conservera en luimême son pouvoir de mort, celui du premier regard. Persée sort de son épreuve pour accéder à lui-même dans le miroir de son

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bouclier dans l'instant d'un glissement: la disparition de la tête de Méduse, sa mise hors cadre. Le regard est coupé de son objet originel et se constitue en cette coupure même regard d'un sujet vers une infinité d'objets. Aucun objet ne peut dès lors combler le regard, l'immobiliser, sinon en cet état inhumain et mythique du « médusement» lorsque le sujet est dessaisi de lui-même; lorsqu'introduit dans un espace de fascination, «le voyeur, formule J.P. Vernant, est dépossédé de son propre regard, investi et comme envahi par celui de la figure qui lui fait face et qui, par la terreur que ses traits et son œil mobilisent, s'empare de lui et le possède» (Vernant, 1998, p. 80). L'idée que nous défendons (Bidaud, 2004) est que le visage se construit de cette opération de coupure du regard d'avec son objet originel. Il règle le rapport possible à tout regard dans/de l'autre. Le regard ne peut trouver sa place que dans la capture signifiante que constitue le visage. Le rapport au visage permettant seul de soutenir le regard, nous admettrons que le visage est un espace construit par où se dialectise, s'arrange l'impossible rencontre des regards. Le visage est ainsi manière de donner nom au seuil du visible, le commencement de la possibilité de la rencontre d'un sujet et d'un autre, c'est-àdire ce par quoi s'identifiera, se nommera la différence au cœur de cette rencontre. C'est en ce sens que le visage soutient le nom, le rend possible. Le corps n'apparaît que sous l'angle de son image mais aussi d'un regard qui le perçoit, un regard aperçu (le regard au lieu de l'Autre est un aperçu). C'est à partir d'un regard en tant qu'il n'est que croisé que le corps «s'invente », se trouve et nous disons se «visagéifie». Le corps n'existe pas, nous le supposons à partir de ce qui le rend possible: image, regard et visage dans le flou de l'intersubjectif. L'ensemble forme/visage/signifiant traduit tout le rapport possible du sujet au monde. Nommer un objet qui nous regarde, c'est-à-dire qui se «tient» devant nous dans une stabilité de forme, traduit l'acte humain, premier et dernier. La mise en forme du monde, son organisation apaisante (la différenciation fond/relief, la distinction des objets entre 22

l'animé et l'inanimé) participe de ce que nous appelons sa mise en visage toujours contemporaine de sa mise en coupe signifiante. Si nous situons le visage, non pas dans le sens commun d'être simple partie du corps, mais comme processus de mise en signification du rapport à l'autre dans le champ scopique, nous pouvons soumettre à la réflexion la notion de mise en visage de l'objet en tant qu'opération de mise en forme familière de l'objet, de mise en familiarité de l'objet. Visagéifier, est-ce donner une forme à ce qui n'en a pas, une figure, une formule à l' « obscène}) de l'objet, à l'horreur contenue dans le fond de l'objet? Un objet ne peut que se figurer ou bien dans sa défiguration nous horrifie. Cet espace constitué dans lequel le sujet est relié au monde comme séparé, mais nécessairement «dedans}) ce monde, comme dans un « entrelacs}) selon le mot de MerleauPonty, un enlacement qui fabrique une familiarité, une tranquillité d'être, cet espace-là est un espace non seulement signifiable et nommable, mais il m'est familier, il est comme une résidence. Le monde visagéifié est un monde avec lequel je fais corps. C'est le corps du monde dont je suis une partie, un élément organique. Le Je surplombe le monde, c'est un peu sa prétention, mais il est aussi ce monde, à la fois dedans et dehors. « Il nous suffit pour le moment, dit M. Merleau-Ponty, de constater que celui qui voit ne peut posséder le monde que s'il en est possédé, s'il en est, si par principe, selon ce qui est prescrit par l'articulation du regard et des choses, il est l'un des visibles, capable, par un singulier retournement, de les voir, lui qui est l'un deux. » (1964, p. 175 et 176) Le voir et l'être vu tout ensemble participe de cette circulation des regards, de leur infini échange, afin que l'expérience scopique ne soit pas le heurt à chaque fois renouvelé du sujet et de l'autre, mais une retrouvaille, un familier. Un monde visagéifié est un monde qui me regarde (un monde que j'intéresse). Que le monde me regarde ne veut pas dire qu'il a des yeux (sinon dans la folie), c'est précisément un monde qui s'est construit de la dissociation de l'œil et du

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regard. Le regard dès lors circule, insaisissable, dans la « chair » du monde.

Bibliographie
BIDAUD, E. (2004). A la rencontre du regard de l'autre. Psychologie clinique- Nouvelle série n° 18, 177-189. CHELHOD, J. (1958). Introduction à une sociologie de l'Islam. Paris: Besson-Chantemerle. DOLTO, F. (1984). L'image inconsciente du corps. Paris: Seuil. LACAN, J. (1962-63). Le Séminaire. Livre X L'angoisse. Paris: Seuil, (2004). LE BRETON, D. (1992). Des Visages. Essai d'anthropologie. Paris: Métailié. LE POULICHET, S. (2003). Psychanalyse de l'informe. Dépersonnalisations, addictions, traumatisme. Paris: Aubier. LEVINAS, E. (1971). Totalité et infini. Paris: Le Livre de poche/essais, (2001). MERLEAU-PONTY, M. (1964). Le visible et l'invisible. Paris: Tel/Gallimard, (2001) THIBIERGE, S (1999). L'image et le double. La fonction spéculaire en pathologie. Ramonville : Erès. VERNANT, J.P. (1998). La mort dans les yeux. Paris: Hachette-Litteratures.

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