//img.uscri.be/pth/ed154d09f46f6ebf4de8cd442cf5c9b8ec643c8b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Vitalité et spiritualité

De
200 pages
Il existe des indices probants permettant d'identifier une spiritualité qui est fidèle aux réalités fondamentales de la vie. Cet ouvrage entend montrer pourquoi la spiritualité afro-haïtienne peut-être dite pleinement affirmative du réel intégral. Il met en évidence les diverses nuances et modalités d'une sympathie totale avec la vie qui transparaît sur des plans ou modes différents : philosophique, éthique, pratique et esthétique.
Voir plus Voir moins

VITALITE ET SPIRITUALITE
Apologie du rapport-au-monde afro-haïtien

Wilson Décembre

Apologie du rapport-au-monde afro-haïtien

VITALITE ET SPIRITUALITE

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanado.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10441-9 EAN : 9782296104419

Couverture : Ronald Mevs, Three figures, 36 X 36, acrylic on canvas. Wheel Horse Gallery, CT, USA. (Conception de la couverture : Olivier François Duong). Remerciements spéciaux à : Frantz Printemps, Consuela et Ronald Mevs, Olivier François Duong et Pascal Médan.

Préface
A la mémoire de mon frère Joe, l’homme le plus vivant que j’aie connu. Salut, l’artiste !!! Le battement frénétique du tambour vodou réveille automatiquement en moi le souvenir dansant et coloré d’un temps que je n’ai pourtant pas vécu, de contrées que je n’ai sans doute jamais connues. W.D, Paris, 17 Janvier 1993

Il est peu probable que je vous apprenne quoi que ce soit en affirmant que la dimension religieuse du vodou n’est que le noyau d’un champ indéfini de perspectives existentielles qui enveloppent ou imprègnent chez l’individu des aspects de son existence aussi divers que son art, son langage et son rapport aux phénomènes oniriques, même dans le cas très courant où le sujet n’a pas offert son allégeance à la religion elle-même. Le vodou est la matrice d’une culture totale. Il est difficile de ne pas le constater et de ne pas l’admettre. S’il est omniprésent dans cet ouvrage, c’est justement et surtout en tant qu’il est l’âme ou la substance de la plupart des entités ou manifestations du mode d’être afro-haïtien. Par conséquent, vous ne tenez pas entre les mains un livre écrit strictement sur le vodou en tant que religion. C’est du rapport-au-monde afro-haïtien qu’il s’agit. Le vodou-religion n’en est que l’épine dorsale. L’auteur de ce livre n’est pas un vodouisant. Il ne croit pas dans l’efficace des pratiques magiques, ni dans l’effectivité d’un monde surnaturel (des entités supra-humaines qui auraient le pouvoir d’agir sur le réel naturel ou humain). Mais il est vodouiste. Cela signifie qu’il prend sélectivement mais sérieusement en considération les vertus galvanisatrices et régulatrices des symboles, des valeurs, des idées et des attitudes contenus dans le champ culturel vodouesque qui sont susceptibles de servir comme pôle d’énergie créatrice et existentielle. Ceux qui voient le monde en noir et blanc et qui ont du mal à saisir les nuances qui peuvent prévaloir dans le

7

rapport avec une tradition spirituelle quelconque n’iront sans doute pas au-delà de cet avant-propos, voire de cette page. Pour eux, soit on est vodouisant, soit on ne l’est pas. Comme si dans toute religion n’existait pas un fonds considérable de symboles, de valeurs et de préceptes ; un échafaudage axiologique et symbolique qui, dans le concret bigarré du quotidien, pouvait se révéler un corpus de guides réels, efficaces, voire même élévateurs sans que ces derniers puissent pour autant attester la factualité ou la réalité du soubassement métaphysique ou mythologique de la religion en question. Pourtant, on peut, par exemple, très bien adhérer à bon nombre de valeurs chrétiennes sans croire pour autant dans la virginité de Marie, la résurrection du Christ ou la vie « éternelle » après la mort.1 Il m’importe, en explorant dans son dynamisme la constitution de la spiritualité vodouesque, de mettre ses symboles en lumière et de les élever à la conscience pleine et entière des individus dans leurs implications philosophiques, esthétiques, éthiques et pratiques. J’observerai par conséquent un agnosticisme méthodologique en évitant de considérer les “idoles” et les entités métaphysiques pour elles-mêmes, dans leur éventuelle vérité intrinsèque, mais en tant qu’elles constituent des symboles générateurs, catalyseurs et régulateurs de vie et de création (ou producteurs de stagnation, selon le cas). S’il est souhaitable que le lecteur ait une connaissance (même livresque) du vodou (ce livre n’étant pas une présentation didactique du vodou), je n’entends pas pour autant vous livrer les résultats d’une investigation de type scientifique. Mon propos, souvent plus philosophique qu’ethnographique, plus herméneutique que descriptif, portera moins sur des faits et des rapports que sur des valeurs, des symboles, des stratégies et des choix existentiels. J’ai voulu cueillir et déployer des pétales de sens. Pour cette raison et pour d’autres qui se révèleront d’elles-mêmes, ce livre n’est pas seulement écrit avec la tête. Il l’est aussi avec les
1

Cf. la démarche du théologien et psychanalyste chrétien allemand, Eugen Drewermann qui, influencé notamment par Kierkegaard et Sartre, tente de déconstuire les “vérités” historiques et dogmatiques des églises à l’aide de la psychanalyse. Pour lui, le christianisme contient “un trésor immense de sagesse symbolique, mais non interprété, ni utilisé pour ce qu’il est”. E. Drewermann in Les grands entretiens du Monde, Tome 2, P.59, Mai 1994.

8

tripes. Que dis-je ? Il est écrit avec le sang. Ce livre est fait de raisons, mais pas que de raisons. Il refuse d’être le produit d’une tête-sans-corps parce qu’il ne veut pas être fait de mensonges. Ceux dont la connaissance du vodou serait d’une quelconque façon insuffisante pourront toujours se reporter aux notes en bas de pages qui fourmillent, entre autres références utiles, d’éléments d’information savants provenant d’ouvrages rédigés par des spécialistes du vodou dont la réputation et l’autorité scientifique sur ce sujet complexe n’ont d’égal que le respect qu’elles imposent dans le monde francophone...et anglophone1. Autre chose. Si ce livre a choisi de dégager la valeur ou signification philosophique de son objet, il ne s’agit aucunement d’un essai d’ethnophilosophie2. Ma démarche est non seulement très partiellement philosophique, mais de plus, elle se veut autant particulariste qu’universaliste. Elle entend se nourrir aussi bien de la particularité de la spiritualité afrohaïtienne que des développements de la philosophie européenne. Je ne pense pas non plus qu’il puisse exister une philosophie collective. A différents endroits, dans ce livre, vous trouverez une approche relativement philosophique d’une culture du corps et de la terre qui portera de façon profonde l’empreinte personnelle des conceptions de l’auteur. Mon travail se veut autre qu’une ethnophilosophie dans la mesure où il entend développer une ligne de pensée qui, tout en se nourrissant d’éléments culturels et philosophiques extérieurs à l’auteur, se présente comme une construction conceptuelle qui reflète l’orientation philosophique propre de l’auteur. “Et quoi encore?, dites-vous, la spiritualité afro-haïtienne serait-elle une terre glaise que l’on pourrait informer à sa guise ? Peut-on se permettre l’audace de construire à partir de la matière de cette
1

Pour une exploration critique du paganisme en général, je recommande l’incontournable somme (450 pages) de l’anthropologue français, Marc Augé : Génie du paganisme, Paris, Gallimard, 1982, 2008. 2 Le philosophe béninois, Paulin J. Hountondji, a montré en quoi “la recherche imaginaire d’une philosophie collective immuable commune” d’un peuple ou d’un groupe ethnique quelconque est un procédé illégitime et illusoire. Je tiens pour acquis l’essentiel de ses conclusions. Cf. Sur la “philosophie africaine”, critique de l’ethnophilosophie, Paris, Maspero, 1976.

9

spiritualité et cette sagesse populaires des abstractions philosophiques arbitraires qui n’appartiennent pas à l’âme de l’Haïtien qui s’est configurée et meublée au contact même des expériences-limites de la réalité et du temps ?” Une telle objection ne ferait que nier la noblesse même du rapport-aumonde afro-haïtien.Car ce qui fait la richesse de cette spiritualité, c’est qu’elle est allergique au dogmatisme et au système. Elle permet des interprétations, des développements et des créations qui, tout en tenant compte respectueusement de sa vérité profonde, permettent d’ouvrir des horizons de sens toujours nouveaux. Cette spiritualité n’est pas stagnante, elle vit. Et c’est cette vitalité qui épouse la polyrythmie du temps et l’unicité complexe des personnalités. A travers ces pages, je converserai volontiers avec la pensée occidentale. Je refuse l’“isolisme”, l’auto-ségrégation ou l’autisme qui prévaut dans un certain discours nationaliste faisant l’éloge délirant d’une exception haïtienne mythique. Comme si Haïti était une planète dans la planète, l’Haïtien une espèce dans l’espèce ; comme si l’évolution et le destin spirituels haïtiens étaient sans lien et sans commune mesure avec l’expérience spirituelle occidentale ou autre. Le vodou luimême n’est-il pas, dans une certaine mesure, le résultat d’interactions, de syncrétismes divers impliquant l’Occident? Pour corser ce dialogue avec l’Occident, il m’a fallu convoquer un penseur qui a su avec virtuosité montrer les limites de la spiritualité occidentale, ouvrant ainsi vers l’ailleurs de l’Occident des perspectives d’une richesse inouïe. N’hésitons pas à affirmer que Friedrich Nietzsche, à force de penser des alternatives viables au mode d’être platonico-judéochrétien occidental, a fini par rencontrer indirectement (et probablement à son insu) le rapport-au-monde négro-africain dont la spiritualité haïtienne constitue le prolongementenrichissement créolisé. Forts de la croyance dans la différence absolue et irréductible du rapport-au-monde afro-haïtien vis-àvis de l’intellectualité occidentale, certains lecteurs haïtiens n’hésiteront pas de crier au scandale bovaryste en pointant violemment du doigt la trahison impardonnable, ou, dans le meilleur des cas, l’aliénation regrettable d’un esprit faible qui ne peut rechercher la vérité de sa culture qu’à travers le prisme déformateur des constructions idéologiques de l’Homme blanc.

10

“En plus, c’est Nietzsche ! Vous vous rendez compte ?! ”En effet, les clichés à dix centimes le lot ainsi que les préjugés mesquins qui entourent le nom du philosophe allemand, l’un des esprits les plus nobles et les plus profonds de l’histoire de la pensée occidentale, seront inévitablement mobilisés contre l’auteur de ce livre de la part de ceux qui verront un sacrilège dans l’acte de convocation de l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra1qui n’est pas l’auteur de Ainsi parla l’oncle2. Vous n’avez pas à suivre mon regard. Ces inquisiteurs seront ceux qui n’auront pas lu ou qui auront mal lu le philosophe qui se présentait lui-même comme un « sans-patrie » dansant joyeusement sur les frontières tracées par l’esprit étriqué des hommes. Oui, ce seront ceux qui n’auront pas eu le privilège de le regarder danser sur les cimes. D’autant que, comme a dit un commentateur du philosophe artiste, Nietzsche est facile à lire, mais difficile à comprendre3. J’ai invité le grand Blanc allemand autour du poteau-mitan4. Cet acte, je l’assume. C’est à
1

De la même façon, certains philosophes professionnels du nord de l’Hémisphère peuvent être désagréablement estomaqués de voir que l’une des figures les plus prestigieuses de la pensée occidentale est utilisée pour analyser positivement une culture qui est, dans une large mesure, l’autre de l’Occident. Une éventuelle critique de l’utilisation de Nietzsche dans un tel contexte ne peut être reçevable qu’à la condition nécessaire d’éviter l’étroitesse philosophique et de ne pas être motivée par la mauvaise foi raciste. Une telle critique ne peut être légitime que si elle est véritablement philosophique.

Ainsi parla l’Oncle de Jean Price-Mars (1876-1969), paru en 1928, est non seulement le manifeste de ce qu’on appelle l’Indigénisme haïtien, mais aussi la première grande entreprise littéraire et ethnographique de réhabilitation du vodou. L’auteur voyait dans le vodou une force culturelle fédératrice pouvant cimenter l’identité nationale contre l’occupant américain. Au delà de cette conjoncture particulière que fut l’Occupation (1915-1934), le docteur PriceMars a contribué à une prise de conscience de l’aliénation de l’élite haïtienne qui récusait radicalement la part africaine du patrimoine national. Cf. Jean Price-Mars, Ainsi parla l’Oncle, Essais d’Ethnographie, Port-au-prince, 1998, Ed.Imprimeur II. 3 Cf. Walter Kaufmann, Nietzsche: Philosopher, Psychologist, Antechrist, p.72, Princeton University Press, 1974 : “Nietzsche’s books are easier to read but harder to understand than those of almost any other thinker.” 4 Pilier situé au centre du péristyle vodou, ce dernier étant la partie du temple (hounfor) où se déroulent les cérémonies. Le poteau-mitan, pièce hautement sacrée, est considéré comme le canal qu’empruntent les esprits pour se manifester aux hommes.

2

11

travers ma rencontre précoce avec Price-Mars et tout le courant de la littérature indigéniste haïtienne que j’ai appris à respecter le vodou et, plus largement, le patrimoine afro-haïtien, mais j’avoue qu’en lisant Nietzsche, j’ai appris à respecter le vodou d’un respect nouveau. Je sais que la figure complexe du surhumain que le philosophe campe comme l’antithèse altière et magnifique de l’homme occidental est, dans ses traits individualistes et aristocratiques, difficilement compatible avec le modèle humain qui se dessine dans la culture afro-haïtienne à partir d’une structure sociale horizontale et holiste qui privilégie le moi collectif sur le moi individuel, ce dernier se choisissant avant tout en fonction des exigences du relationnel et du code social1. En réalité, le surhumain, le “sens de la terre”, la raie de lumière qui fissure le ciel ténébreux de l’homme occidental et que ce dernier (qui est aussi “le dernier homme”) ne peut regarder en face sans se brûler les yeux, est encore le produit annoncé ou souhaité d’une potentialité intrinsèque de la culture occidentale elle-même et évidemment d’autres cultures qui offrent aux individus de créer par-delà elles-mêmes2. Car si le surhumain est l’homme occidental dépassé, ce dépassement est possible là
1

Il est évident que ce profil ne correspond pas nécessairement à l’individu haïtien qui, dans une certaine mesure, vit à l’occidentale. Mais il nous est impossible (et il serait grossièrement ridicule) d’affirmer que la figure du surhumain telle qu’elle est portraiturée par

Nietzsche correspond au profil de l’homme dionysiaque afro-haïtien dont il sera question dans ce livre. Ce qui n’empêche qu’il cultive d’une certaine façon des qualités et des postures que l’on retrouve dans le rapport-au-monde que le philosophe attribue au surhumain : l’affirmation du corps, la fidélité à la terre, la réconciliation de la vie et de l’esprit, le rapport affirmatif à la souffrance, la sublimation rituelle de la passion et des pulsions… Mais dans le schéma culturel afro-haïtien, il manque, entre autres caractéristiques propres au surhumain, la culture des grandes individualités créatrices de nouvelles valeurs. Ce qui fait participer l’Afro-Haïtien à l’idéal du surhumain, c’est une certaine part de dionysiaque. 2 Le type surhumain peut aléatoirement se réaliser sur des terreaux culturels divers comme le prouve, aux yeux de Nietzsche, l’existence dans différents contextes culturels, d’hommes riches en valeurs supérieures : « …il y a constamment des cas isolés de réussite, dans les endroits les plus différents de la terre, à partir des cultures les plus diverses ; cas par lesquels, c’est en fait un type supérieur qui se manifeste, quelque chose, qui comparé à l’ensemble de l’humanité, est une sorte de surhumain ». F.Nietzsche, L’Antéchrist, § 4, P.17, Gallimard-Folio, 1974.

12

où une civilisation quelconque est susceptible de permettre, ne serait-ce que dans une moindre mesure, la culture et l’exaltation de l’individualisme éthique1 à côté des préoccupations grégaires et collectivistes dominantes. Ce qui n’est pratiquement pas le cas dans la tradition négro-africaine qui généralement favorise le schéma collectiviste faisant de l’orientation du groupe, la matrice à partir de laquelle se définissent même les choix existentiels de l’individu2. Mais cela n’empêche que la dimension dionysiaque de cet être pluridimensionnel qu’est le surhumain fait exploser toutes les structures ethnicointellectuelles pour retrouver son actualisation vivante au delà de toutes les Europes. C’est justement à travers le dionysiaque, le rapport affirmatif au corps, à la terre et à l’intégralité de la réalité, que le type surhumain projeté par Nietzsche rencontre l’Afro-Haïtien3. D’autant que, se basant notamment sur les témoignages d’Hérodote et de Plutarque, on peut démontrer que la figure de Dionysos sur laquelle repose l’ontologie géniale de Nietzsche est très probablement l’adaptation par les Grecs de la figure égyptienne d’Osiris. Nietzsche lui-même, sans doute
Il s’agit de la fameuse “sculpture de soi” dont Michel Onfray a fait l’objet de l’un de ses plus beaux essais. Cf. Michel Onfray, La Sculpture de soi, La morale esthétique, Hachette, 1993. 2 Cette priorité absolue du groupe sur l’individu, du normatif relationnel sur le souci éthique de soi, a évidemment son bon côté qui montre son efficacité pratico-sociale à travers les valeurs de solidarité et d’entraide qui caractérisent la culture afro-haïtienne et qu’on peut encore observer dans le monde paysan. Mais il est important de préciser, comme Camus, Foucault et Onfray l’ont montré, qu’individualisme ou souci éthique de soi ne signifie pas nécessairement égoïsme vulgaire. La quête de soi et le travail de soi sur soi, selon un canon qu’on a profondément défini de soi-même et pour soi-même, n’impliquent pas nécessairement l’abstraction de l’autre comme valeur ou fin en soi. Nietzsche présente son surhumain comme l’homme le plus généreux, parce que, contrairement au dernier homme, celui qui “se frotte à son voisin” parce qu’il a “besoin de chaleur”, il l’est sans calcul. Cf. F. Nietzsche, Volonté de puissance, T.II, liv.IV, chap VI, § 521 : « La vraie bonté, la noblesse, la grandeur d’âme qui naît de la plénitude ; celle qui ne donne pas pour prendre […] ; la prodigalité, type de la bonté vraie, dont la condition préalable est la richesse de la personnalité. » Cf. aussi Ainsi parlait Zarathoustra, Ière partie, « De la vertu qui prodigue ». 3 Ne cherchez pas l’Afro-Haïtien ou l’homme afro-dionysiaque dans les rues de Port-au-Prince ou ailleurs. Il n’existe ni en tant qu’individu, ni en tant que collectivité. Ce n’est même pas un type concret. Il s’agit d’un concept opératoire qui me permet de synthétiser dans un (ou des) individu (s) fictif (s) les différents aspects de la personnalité culturelle afro-haïtienne.
1

13

nourri de la lecture de Diodore de Sicile, n’ignorait pas que Dionysos était un « dieu oriental », le moins grec des dieux grecs. Il nous sera possible de remonter le lien généalogique qui, à travers l’histoire des civilisations, unit Osiris, Dionysos et les Guédés du panthéon vodouesque. J’espère que cela nous permettra de comprendre que Nietzsche a raison de montrer, à travers des approches comparatives foisonnantes, que si le dionysiaque peut être assumé de façon plus ou moins heureuse par une culture particulière (en l’occurrence, la Grèce présocratique), il n’est pas pour autant le monopole ou le produit privilégié de cette dernière. C’est une dimension intrinsèque de l’être et de la réalité humaine que certaines cultures ont développée et que d’autres ont refoulée par faiblesse, par pauvreté vitale et par manque de créativité, produisant des personnalités mutilées, châtrées, décharnées. Des cultures qui ont choisi de nier l’exubérance incommensurable de la vie. En un mot, le dionysiaque n’est pas l’apanage des Grecs. L’afro-dionysiaque existe. Nous le rencontrons tous les jours. Quoi ! Vous en doutez ?! Ou peut-être vous méfiez-vous des philosophes ? Mais si, dans l’incandescence de sa révolte, René Depestre a offert un arc-en-ciel d’anti-soumission à l’Occident chrétien1, devrions-nous pour autant offrir un arc-enciel de dédain à l’Occident philosophique? Non. Parce qu’un jene-sais-quoi me dit que la vérité ne peut être que synthèse. Arcen-ciel et synthèse. Permettez-moi de préciser que mon objectif n’est nullement politique. Je récuse fermement une certaine grille de lecture marxiste qui voit une démarche “stérile” et “opiacée” dans toute interprétation d’un univers culturel quelconque à travers laquelle l’auteur ne se fait un ingénieur des consciences au service du changement social. En effet, pendant longtemps et souvent de bonne foi, l’intellectuel haïtien se faisait le devoir d’aborder toute problématique culturelle, partiellement ou intégralement, sous l’angle du matérialisme dialectique dans
1 Un Arc-en-ciel pour l’Occident chrétien est le titre du plus célèbre recueil de poèmes de René Depestre, à travers lequel l’écrivain haïtien dresse des scènes d’épihanies de loa (dieux vodou) dans le but de dénoncer avec des images originales et puissantes la trahison de ses propres valeurs humanistes par le monde blanc.

14

l’optique avouée d’une hypothétique libération totale de l’Homme haïtien. En ceci, il était conséquent avec le dogme marxiste selon lequel l’ordre culturel n’est qu’une région de la superstructure qui n’est que le produit d’une infrastructure matérielle déterminée. Car pour Marx, ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence matérielle ou spirituelle, mais c’est leur existence socio-économique qui détermine leur conscience. Conclusion : ce qui est prioritaire, c’est l’analyse des rapports sociaux dans lesquels les Haïtiens sont embarqués malgré eux. Seule cette dernière est susceptible de leur faire réaliser leur vérité-liberté. Tout le reste n’est que literati. Je ne crois pas que le fil d’Ariane du labyrinthe politique haïtien est théorique et je n’ai nullement la prétention de vouloir transformer la réalité socio-économique de l’Homme haïtien en quelques pages. L’histoire nous a montré le danger rouge que recèlent de telles prétentions quand, trop intellectuelles, elles oublient le tragique irréductible de la nature humaine. Et à ceux qui s’obstinent à affirmer que l’homme haïtien ne peut se payer le luxe de faire de la culture une priorité, je voudrais rappeler que “malere pa chen”1. Tout ce qui m’intéresse, ce sont des individus, Haïtiens ou autres, en tant qu’ils ont une personnalité et en tant qu’ils sont supposés pouvoir questionner leur être-au-monde. L’individu haïtien, particulièrement, peut en ressortir éclairé sur lui-même. Car le “Connais-toi toi même” dont un vieux sage antique faisait la vocation propre de l’homme est une exhortation spirituelle dont la modernité, dans son matérialisme étroit et desséchant, n’a fait que confirmer la vérité et l’urgence. L’aliénation est avant tout l’ignorance de ses potentialités propres dans un monde gorgé de possibles existentiels mais unidimensionnalisé par le panéconomisme. Une telle entreprise de conquête de soi relève certes d’une tâche ardue et illimitée, mais elle est, à travers ses étapes, génératrice de confiance en soi et de réconciliation avec sa destinée que l’on a derrière soi, mais que l’on a aussi à bâtir. Une telle connaissance rend donc possible l’acceptation de soi et de ses ressources propres qui conditionne toutes les autres solutions à toutes sortes de servitudes et de misères2. “L’homme
1 2

Pauvreté n’est pas animalité. Je ne me place nullement dans une optique politique et/ou nationaliste. Comme je l’ai déjà souligné, j’espère seulement toucher des individus qui,

15

ne vit pas que de pain”, a dit Moïse à son peuple1. Et il a dit vrai. S’il est de notre urgent devoir d’améliorer les conditions matérielles de notre vie, cette urgence et ce devoir ne nous transforment pas pour autant en blocs de marbre inertes, en sacs spirituels vides. Car comme l’a reconnu Claude Lévi-Strauss à travers une métaphore chimique qui explose de vérité, “dans le grand tableau périodique des sociétés humaines, Haïti ne manquera pas d’apparaître comme une molécule sociale dont les dimensions réduites recèlent des propriétés remarquables ; une molécule formée d’atomes pouvant dégager des quantités exceptionnelles d’énergie”2. Avez-vous compris l’équation ? Energie spirituelle exceptionnelle = vitalité exceptionnelle.

éventuellement, pourront trouver dans les analyses menées ici une occasion de repenser leur rapport aussi bien au monde qui les entoure qu’à la spiritualité afro-haïtienne. Mais à ceux qui se situeraient sur le terrain politique/nationaliste pour soutenir l’argument d’une inutilité supposée de ma démarche, je pourrais toujours évoquer le cas admirable de Jean Price-Mars qui a compris qu’il fallait rigoureusement faire prendre conscience aux Haïtiens des fondements de leur culture pour qu’ils fussent forts moralement dans leur résistance à l’Occupation. Aujourd’hui, il ne serait pas inutile que l’Haïtien reconquière cette force morale pour qu’il puisse résister au dénigrement dont il est souvent victime...et dont, parfois, il est lui-même l’auteur. 1 Deutéronome VIII, 3 2 Katherine Dunham, Dances of Haiti, P.P XV, XVI, UCLA 1983 (C.LéviStrauss, Foreword to the French Edition). (Traduction libre).

16

Introduction
« Les pieds légers font peut-être partie des attributs de la divinité … […] Et s’il faut invoquer à ce propos l’autorité inestimable de Zarathoustra, disons qu’il va jusqu’à avouer : « Je ne croirais qu’à un dieu qui saurait danser… » »

Friedrich Nietzsche

« On peut discerner le rapport du dionysiaque et de l’apollinien […] dans toutes les manifestations du génie ethnique en général. »

Friedrich Nietzsche

« Seigneur plus haut que l’Himalaya Toi qui as lancé Adam en enfer Parce qu’il osa au paradis Toucher la pomme Qu’Eve sa copine, lui tendit Que vas-tu faire avec ma vie Qui sur la terre a dévoré Tout un panier de pommes ? »

René Depestre, Prière du vingtième siècle

C’est dans la souffrance la plus cruelle que l’Afro-Haïtien s’est créé. De la douleur la plus atroce, il a fait la matière de ses formes. C’est dans l’errance la plus démoralisante qu’il a tracé sa voie. C’est sur le terrain marécageux de sa déréliction qu’il a bâti des châteaux de sens. Nul mieux que lui n’a fait l’expérience viscérale de cette vérité première selon laquelle vivre c’est souffrir. Ses instincts et ses raisons s’imbibent du sens de la lutte jusqu’à la moelle. Il a, aussi bien au fond de lui qu’à fleur de peau, un être guerrier qui, quand il est sublimé dans les spirales de sa spiritualité, accouche d’une vitalité insolente. L’histoire de cette vitalité se confond avec celle de ses luttes réelles ou symboliques. Elle ne fut pas - et n’est pas - toujours sereine. C’est vrai. Elle est faite de doutes et de certitudes, d’orages et de soleils. Elle est comme la vie. Elle épouse la vie. Elle est soumise au jeu des bonnes et mauvaises saisons. Et le contact chair-et-sang avec ces bons et mauvais temps donne des hommes intégraux. Des hommes dont le mode d’exister marie

17

nature et esprit et qui ont révélé que vivre, c’est entretenir un rapport avec la vie à travers lequel aucune dimension du réel et de soi-même n’est négligée. Un rapport à la vie qui s’enracine dans la diversité de la terre pour qu’ils puissent regarder le ciel avec plus d’assurance. Enracinement dans la terre et culture du corporel débordant d’énergie. A cet égard, il faut savoir que le rapport-au-monde négro-africain en général fut naturellement avant-gardiste. Il a compris des siècles avant que ce fût écrit dans des traités savants, bien avant que Nietzsche et Freud ne l’eussent montré sur des milliers de pages, que la part extra-rationnelle de l’homme compte dans l’économie de sa force vitale et existentielle1, que la libération de soi passe autant par la dépense de soi que par le contrôle raisonné de soi, et que, par conséquent, il faut, dans des circonstances et contextes appropriés, briser la carcasse ténue de la petite réalité raisonnante pour laisser jaillir du fond de l’être et du fond de soi ce que Sartre appelle « les puissances immémoriales du désir ». Maintenant, il est devenu évident pour la modernité que cette part extra-rationnelle une fois méprisée, condamnée et opprimée, prend sa revanche jalouse par le plus impitoyable des moyens : le nihilisme et la psychose collective (et/ou individuelle) au sein de la structure apollinienne même de la civilisation. D’où vient que la vie confortable dans les pays du Nord paraît souvent, en même temps, si terne ? D’où vient que la courbe généreuse des statistiques de qualité de vie et autre positionnement honorable sur le tableau de l’Indice de développement humain n’empêchent l’ennui mortel et
1

L’hypothèse freudienne selon laquelle l’inconscient (notamment le ça, le champ de la libido, l’énergie de la pulsion sexuelle) constitue une détermination active et violemment entreprenante de l’appareil psychique constitue une révolution dans la connaissance de l’homme par lui-même. Sigmund Freud considère Schopenhaüer et Nietzsche comme ses précurseurs. A propos de ce dernier, il précise que c’est le “philosophe dont les intuitions et les points de vue concordent souvent de la plus étonnante façon avec les résultats péniblement acquis de la psychanalyse”. Cf. S.Freud, Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, p.93 cité par L. M. Morfaux et P. Henriot in Philosophie, Ed. Armand Colin, 1981. Freud, pour une certaine part, est aussi redevable à Nietzsche de la notion de sublimation (spiritualisation, chez Nietzsche). Il sera montré ici que la culture vodouesque ne sous-estime pas le sous-sol de la personnalité. Car c’est ce dernier qui relie l’individu à la vie profonde de la terre.

18

l’étrangeté névrotique au monde ? D’où vient que l’homme occidental se suicide aussi facilement malgré son pouvoir fascinant sur la chose ? Du fait qu’il n’a jamais appris à danser la danse de la libération cosmique. Danser la danse de la libération cosmique, c’est-à-dire se laisser traverser par la fréquence rythmique de la pulsation du monde pour mieux recevoir la révélation de ses profondeurs. Danser comme danse la reine congo qui n’est pas la ballerine des opéras somptueux des grandes villes d’Europe. Danser jusqu’à la sueur pour que l’énergie de la profondeur du soi se mêle à celle de la profondeur de la terre à laquelle l’individu humain appartient. Danser l’irrationnel et le tragique du monde car chaque minute vécue intensément prouve à l’homme dont la raison est sensée que le sens de la vie, si sens il y a, ne peut en aucun cas être rationnel. Vous avez compris ? La raison absolue du monde n’existe pas. La vie du monde est jeu. C’est pourquoi il est urgent de comprendre que si la raison est un précieux outil d’action sur le monde et d’organisation de son monde, il n’est pas pour autant l’organon de la vérité du monde1.La raison n’est pas le tout de l’esprit.
1

L’intellect produit des concepts qui permettent à l’humain de simplifier le réel en le solidifiant ; en dégageant des formes statiques qui, si elles permettent une certaine action sur la choséité ainsi qu’une certaine organisation communautaire, ne peuvent en aucun cas conduire à la vérité de la vie qui est incommensurablement plus complexe que ce que la logique humaine peut appréhender. En ce sens, si la raison humaine est le moyen d’une praxis efficace sur le monde arrangé à la mesure de l’homme, elle n’est nullement apte à saisir le déploiement de la vie elle-même. Il ne reste à l’homme que la possibilité extrêmement contraignante de saisir la vie par intuition ou sympathie (de sun, avec, et pathein, ressentir ; sympatheia : ressentir avec ). Dans l’histoire de la pensée, on retrouve la thèse de l’inadéquation de l’intellect à la vie chez de nombreux auteurs et courants de pensée. Citons en exemple : Pascal, le Bouddhisme, Schopenhaüer, kierkegaard, Nietzsche, Bergson, Heidegger, Miguel de Unamuno… Cf. par ex. H.Bergson, L’Evolution créatrice, Ch.II : « Notre intelligence, telle qu’elle sort des mains de la nature, a pour objet principal le solide inorganisé. Elle ne se représente clairement que le discontinu […], l’immobilité […]. Elle est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie. » A ce propos, voir aussi toute l’œuvre de Nietzsche. Quant à M. de Unamuno, il expose la même position dans le chapitre intitulé « La dissolution rationnelle » de son maîtrelivre Le Sentiment tragique de la vie (Cf. P.P 104-107, Gallimard-Folio, Paris, 1937) en des termes qui semblent témoigner d’une lecture croisée de Nietzsche, de Kierkegaard et de Bergson.

19

Le mal de l’homme-raison-pure vient du fait qu’il n’a pas compris que le corps est l’énergie sans laquelle l’esprit ne peut prendre son envol, que le ciel et la terre sont unis par les liens d’un mariage indissoluble. Il n’a pas compris que la voûte céleste n’est solide que si elle est construite sur les piliers et les fondements les plus assurés d’une terre qui offre les richesses de ses entrailles. Quand, à partir de la Renaissance, il s’est techniquement tourné vers la terre, ce n’était pas pour se laisser porter par lui jusqu’aux étoiles que son désir devrait embrasser, mais pour la violenter rationnellement. En se tournant vers la terre, il s’est détourné d’elle en la posant comme étrangère à sa nature, instaurant un nouveau mépris, un nouveau déséquilibre comme s‘il ne pouvait vivre sans séparer, sans dissoudre, sans déconnecter, sans désagréger…Il n’a finalement jamais appris le respect de la terre-mère. Il est avant tout celui qui adore la chose ; il est l’homme qui célèbre la machine permettant de posséder la terre et d’autres hommes. Rationnellement. En rationalisant son existence jusqu’aux extrêmes, l’homme-raison-pure a, contre lui-même, amorcé en lui un chaos qu’il ne soupçonnait pas. Celui de la personnalité profonde. Pendant longtemps on a cru que la raison était le tout de l’homme ; sinon, la lumière qui était capable d’éclairer les moindres interstices de l’existence, de son existence. Résultat : on a fragmenté l’humain, on l’a coupé de ses possibilités intrinsèques dans l’espoir de faire de lui quelque chose à quatre côtés égaux et quatre angles droits. On en a fait des pièces fonctionnelles et malléables dans la mécanique sociale et commerciale. Aujourd’hui, on le sait. L’idéal du rationalisme totalitaire est celui de l’homme-machine, facile à contrôler. Car plus on éteint en soi la sensibilité, la passion, le désir, l’intuition, l’artistique…en un mot, la subjectivité dansante, moins on vit et moins on est soi-même. La machine est entièrement rationnelle parce qu’elle ne vit pas. C’est aussi simple que ça. Ne vous laissez pas tromper par les apparences, mes frères. L’homme-raison-pure est parfois riche, mais il n’est pas serein. Il est troublé, tourmenté, ballotté, non seulement par ces questions fondamentales qui le ramènent toujours au silence éternel des espaces infinis, mais aussi et surtout par les énergies non libérées qui bouillonnent en lui comme le magma au fond du volcan. Il est fasciné par l’image et par son image, mais il a

20