VIVRE, AIMER AVEC AUSCHWITZ AU CUR

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Voici une approche historique de la Shoah. L'auteur retrace le chemin qui a mené ses parents de la Salonique judéo-espagnol au quartier séfarade du 11ème arrondissement de Paris, et s'est achevé dans les cendres d'un crématorium à Auschwitzt-Birkenau. Par ses émotions, ses souvenirs familiaux, les témoignages recueillis et les recherches entreprises, Sami Dassa veut raviver la lumière qui émane des êtres disparus. Il veut aussi montrer la singularité de la shoah à travers le sort réservé aux enfants juifs. Pour son auteur, ce livre est comme la réalisation symbolique de retrouvailles impossibles.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
Lecture(s) : 114
EAN13 : 9782296289512
Nombre de pages : 254
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Vivre, aimer avec Auschwitz au coeur

Collection Mémoires du XXe siècle
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@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2530-9

SAM! DASSA

Vivre, aimer

avec Auschwitz au coeur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

A Josette A Michèle et Claire A Etienne, François et Pauline

Être victime de la haine anthropologique meurtrière* Pour le dire à la manière d'Aragon, arrachez-moi le cœur, vous y trouverez Auschwitz. Les morts ne reviennent pas, les morts ne parlent pas, ne crient pas, ne souffrent pas. Ce sont pourtant leurs voix que je veux faire entendre dans ma voix, les voix de mes amours arrachées et les cris des innocents suppliciés. Mon propos n'est ni I'histoire des bourreaux, ni celle des résistants et combattants volontaires, ni la spoliation économique des victimes, ni la vie concentrationnaire des sélectionnés pour le travail. Le chemin de la Shoah c'est, pour moi, l'agonie de ma mère et le coup immédiat, sans durée, sans sens, et irrémédiable porté à toutes les mères assassinées et à tous les enfants privés d'amour par un meurtre historique et social. Compte tenu de mon histoire personnelle, la Shoah, c'est exclusivement la solution finale, l'entreprise d'extermination des Juifs européens. Tout le reste ne constitue que des prémices, des préparatifs, des étapes, des conditions ou des obstacles à la réalisation de cet objectif. L'Histoire remplace ma mémoire, en pallie les défaillances, et restitue à mon récit et à ma peine la reconnaissance objective et publique qui leur est due, mais elle ne s'y substitue absolument pas. Ce que l'histoire a objectivé comble l'inexistence de souvenirs conscients à l'âge que j'avais et l'impuissance de ma compréhension, mais n'oblitère aucunement ce que la réalité a fait de moi en termes d'émotions, d'habitus, de principes de jugements et de vision du monde. La construction de ce que je suis s'est totalement faite là, en dehors de la conscience, de l'intelligibilité et de la cognition. Je ne peux pas voir et respirer la Shoah comme quelqu'un qui n'y est pas directement impliqué; mon jeune âge au moment fatidique, loin d'en atténuer l'effet, le complique et l'aiguise encore. Je suis un enfant de la Shoah. La Shoah est en moi et je ne suis rien d'autre que cela. Juif et grec par mes origines, je ne m'identifie ni à la Torah, ni à la philosophie grecque, même si les pensées qu'elles contiennent m'inspirent du plaisir intellectuel; j'ai été, enfant, un être devant qui les hommes
*Merci à tous les amis et collègues qui m'ont soutenu et aidé, notamment Jean... Yves Boursier, Geneviève Carole, Béatrice Geoffroy-Perez, Marcel et Pâquerette Goldberg, Elvira Martin, Jean Martin, Olivier Kourchid et Michel Verret.

ont failli et c'est cela qui m'a déterminé. Je sais de quoi l'homme est capable et coupable, je ne sais vraiment pas de quoi il est la mesure ou la démesure. La pensée basique et référentielle me vient d'Auschwitz et y demeure. Chez moi, la Shoah n'est ni instrumentalisée à des fins de positionnement politique ou social ni transformée en objet de recherche savant et dévitalisé; elle est vécue de l'intérieur comme une douleur toujours présente, sur laquelle la temporalité n'a pas de prise et qui ne connaît pas de rémission. C'est un passé qui ne passe pas, un éternel présent. Je veux, ici, montrer une situation, où la subjectivité se mêle inextricablement à l'objectivité. C'est la vie d'une famille et de ses enfants juifs, définitivement construite et démolie par la Shoah. Je propose d'approcher l'objectivité de la Shoah à travers la subjectivité d'une de ses victimes. Je fais, avant qu'il ne soit trop tard, l'histoire subjective de l'histoire objective. C'est pourquoi, j'ai recherché dans la grande Histoire, les éléments qui m'ont paru directement interférer sur ma petite histoire personnelle, et j'ai voulu, par-là, comprendre ce que je suis. L'objectivité m'a construit et détruit, elle ne m'a pas effacé. Je ne cherche pas à être objectif et savant, je veux retenir de l'histoire ce qui s'est inscrit en moi, je veux montrer les répercussions humaines de l'inhumanité de 1'homme, une inhumanité située, précise, officielle et délibérée. Une inhumanité qui m'a entièrement pris alors même que je n'avais aucune prise sur elle et que je n'avais aucun moyen de fuir ou de combattre. Ce qui s'est passé là, c'est le résultat de la haine anthropologique meurtrière, la haine de l'homme pour l'homme, le déni de l'universalité du petit d'homme. Les hommes ont voulu ma perte, et du coup je suis possédé par la perpétuelle angoisse de me perdre, je ne retrouve pas mon chemin car ce chemin a disparu avec ma mère et c'est pourtant cela que je cherche sans même le vouloir. Tout ce que j'écrirai dans ce texte, ce sera comme un acte d'amour et de fidélité pour des morts. Ces morts, ce sont mes parents, Marie (Miriam à l'état civil) et Sadi. Quand je parlerai d'eux, soit je les nommerai, soit je dirai ma mère et mon père. Jamais, à part cette fois, je n'écrirai «maman» et «papa ». Ces deux mots sont, en effet, pour moi, impossibles à prononcer, quand ils se réfèrent à ma mère et à mon père. Leur charge affective est si forte qu'ils ont, de

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fait, sans que cela n'ait jamais été explicité, et sans que j'en connaisse véritablement la raison et le sens, été interdits à la maison et continuent de l'être. Mes propres enfants, Michèle et Claire, sans doute inconsciemment pour me protéger, ne m'ont jamais appelé « papa », et je dois lui en demander pardon, ma femme, ma Josette, n'a jamais été interpellée du si doux nom de «maman ». Ces deux mots-là sont gros de toute ma tragédie et de mon inextinguible doute à l'encontre des hommes, mes semblables. Ils présentent en moi, en même temps, le plus grand amour et la plus grande terreur, amour des êtres aimés, terreur de leurs bourreaux. Je ne peux pas dire «maman », cela m'arrache le cœur, mais quel bonheur de l'entendre de la bouche de mes petits enfants - Etienne, François et Pauline - à l'adresse de mes filles. Je n'ai aucun souvenir conscient, aucune perception ou image directe de mon père et aucun symbole ne peut le représenter ou l'animer. Parfois, en interprétant certains de mes rêves, j'ai le sentiment que mes parents y jouent un rôle, mais ils n'apparaissent pas comme tels, ils sont travestis et prennent des formes animalières ou celles de personnes que je ne connais pas, mais que je décode comme étant des représentations familiales traumatisantes. Une fois, c'est une mère ours morte avec son ourson vivant dans ses bras, une autre fois un inconnu veut me voler un enfant qui se serre dans mes bras. Curieusement, alors que des gens connus de moi interviennent directement dans mes rêves, et je les y reconnais, ça n'arrive jamais pour mes parents. De ma mère, je ne me souviens que de la scène de la séparation, j'ai envie de dire du décollement qui m'a amputé d'elle et m'a pris comme une part de moi-même. Je suis définitivement inachevé, écorché et en manque. Quand j'avais 5 ans on m'a volé ma mère et mon père et on les a tués. Tout au bout de moi c'est Auschwitz, c'est le gaz qui tue ma mère, c'est le crématorium de Birkenau où brûle son cadavre, ce sont les bébés et enfants hongrois que les s.s. ont jetés vivants dans les fosses en flammes en mai 19441.Cette scène d'une violence inouïe, celle du rapt de ma mère en plein Paris, suivi de son transport et de son extermination immédiate à Birkenau est toujours là en moi, c'est une douleur qui ne s'éteint jamais, c'est le noyau matriciel et structurel de mon être dans le monde. C'est la scène qui explique toutes les autres scènes. C'est là où commence et où finit ma pen-

Il

sée. Ce que j'appelle à moi, à mon secours, je peux le faire advenir en pensée et en image, jamais en réalité. La tête et le cœur débordent, la réalité est silence, vide et absence. Je suis plein de pensées et de sentiments, je suis vide de capacité d'action. Cette terreur muette, froide et sans bavure, exercée dans le total silence de mes congénères m'a définitivement paralysé et confiné dans le monde de la pensée et de l'introspection. Le meurtre ne cesse de se perpétrer, je suis vivant enlacé dans les bras d'une morte que j'aime et qui m'aime. Et pourtant si je l'ai vue partir de moi encadrée par des policiers, je ne l'ai pas vue mourir; je pense qu'elle est arrivée à la rampe d'Auschwitz, qu'elle n'a pas été sélectionnée pour le « travail ». Bousculée elle a pris rang dans la sinistre file, celle de gauche et le gaz a été sa dernière inspiration. Voilà « la mort miséricordieuse »2 que les nazis ont « accordée» à ma mère. Elle n'a vécu ni l'internement, ni le camp d'extermination, mais la mort par le gaz, une semaine après son arrestation devant ses enfants, à ParIS. «Sur 61 953 déportés de France entre le 29 juillet 1942 (début des sélections systématiques) et le Il août 1944 (dernier convoi), 41 696 personnes soit 67,3% ont été envoyées dans les chambres à gaz dès la descente du train. [...J Dans le cas des déportés juifs de Grèce, la même méthode montre que 76,6% furent gazés immédiatement. »3 Je n'ai pas connu mes parents et malgré cela je crois qu'aucun père et surtout aucune mère n'ont été et ne sont aimés de leur dernier enfant autant et plus que je peux aimer ceux-là. Tout au long de ma vie, j'ai dressé barrage, j'ai obstrué le chemin, à ceux qui croyaient pouvoir ou devoir remplacer, prendre et occuper la place de Marie et Sadi. Cette place n'a jamais été vide, elle est pleine d'eux. Mes parents, je les ai aimés en secret, c'est mon secret, ils sont là dans mon silence et dans ma solitude, leur disparition m'obsède. Je n'ai honte ni d'eux ni de moi, bien au contraire, mais cet amour ne peut pas, tant il est puissant et dévastateur, être dit, partagé et exposé, il ne peut pas être supporté par mes proches et il ne peut pas être reconnu par autrui. C'est folie d'aimer des morts car c'est les faire vivre, mais c'est aussi désirer la mort pour les y retrouver. Aujourd'hui, j'ai compris le message de ma mère, elle est partie et elle est morte seule, et abandonnée, mais elle a voulu que la vie qu'elle 12

avait donnée aille à son terme; c'est dans l'accomplissement de ce vœu que je la célèbre et que je donne un sens à sa vie écourtée par un crime de droit public, œuvre de la violence conjuguée de deux États criminels. C'est aussi cet accomplissement qui donne sens à ma propre vie. Ma vie est littéralement déterminée par ce drame initial, je ne pense et je ne suis que cela: l'enfant qu'on a arraché à sa mère, la mère qu'on a arrachée à ses enfants pour la conduire à la mort par le gaz. Cette pensée me fait devenir honte et haine: les Juifs traités comme vermine, assassinés avec le gaz pour tuer les poux, et les jeux de mots honteux et obscènes des assassins et des négateurs: « on a tué des poux ». Ma mère, la belle dame brune de Salonique, avec ses yeux d'Orient, devenue pou dans le regard du médecin S.S.4 sélectionneur en service à la rampe d'Auschwitz, la deuxième décade du mois de novembre 1942 (sûrement le vendredi 13 novembre 1942 [ ?], le plus horrible jour de ma vie). « L'antisémitisme, c'est la même chose que l'épouillage. Se débarrasser de poux n'est pas une question d'idéologie, mais de propreté (...j »5 Tout ce que je dis ici est en même temps entièrement reconstitué et pleinement vécu en intériorité. Cette histoire est totalement mienne, elle est à jamais inscrite et incrustée dans mon être, dans ma peau, dans mon corps, dans mes gestes, dans l'extinction de ma voix, dans mes mots étranglés de sanglots et dans la buée de mes yeux quand mes pensées et mes paroles en viennent incessamment à raviver ces cendres juives jetées dans la Vistule polonaise. Cette histoire a fait de moi un être à jamais et chroniquement déprimé, inhibé et envahi de tristesse. La tristesse est mon royaume.
1. « À partir du 10 mai 1944, l'affluence des convois de l'Europe centrale est telle qu'il faut brûler quinze mille personnes par jour. Les crematoria ne suffisent plus à la tâche. On creuse trois fosses d'incinération, des bûchers gigantesques à proximité des deux petits crematoria, le III et le IV, les crematoria ont un débit quasi-insignifiant. Ils ne consument chacun qu'un millier de cadavres par vingtquatre heures. C'est dérisoire devant les besoins du moment, quand des fosses, de 20 mètres de longueur chacune, larges de 4 mètres et profondes de 2 mètres peuvent dévorer journellement leurs douze et quinze mille cadavres. On désaffecte les petits crematoria, mais on garde les salles à gaz, quoique, pour plus de célérité, on expédie la majeure partie des victimes aux fosses incinérantes, au moyen de mitraillettes qui balaient, à chaque salve, une abondante vague de condamnés à mort. [. . .] Pour ménager le temps et l'effort, on prolonge la voie ferrée jusqu'à côté des

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fosses, afin que les convois soient déposés presque à pied d'œuvre. Les enfants qui s'accrochent à leurs mères, crient, piaillent, sont une cause de désordre, de perturbation. On les happe au passage et on les jette vivants dans les fosses ardentes. D'ailleurs le grand divertissement des S.S. est de refouler les déportés vers les fosses, de les poursuivre à coups de cravache, pour qu'ils sautent d'eux-mêmes dans les flammes, comme grenouilles dans une mare. », Communauté israélite de Thessalonique, ln Memoriam, 1973, p. 280. 2. «L'on avait donc remplacé le mot "meurtre" par l'expression "accorder une mort miséricordieuse"[...] Des diverses "règles de langage" méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n'obtint de pareils résultats. Au cours de son interrogatoire, le capitaine Less demanda à Eichmann si l'ordre d"'éviter des souffrances inutiles" n'avait pas un côté ironique, puisque de toute façon ces gens étaient destinés à mourir. Mais Eichmann ne comprit pas la question: pour lui l'impardonnable n'était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles », Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Gallimard, folio, 1997, 1èreédition 1963, p. 180-181. 3. Georges Wellers, La solution finale et la mythologie néo-nazie, CDJC, 1979, p. 54. En fait, Serge Klarsfeld a montré que Brünner a réussi à déporter, à Buchenwald, le 17 août 1944, 51 Juifs résistants et otages internés à Drancy, et il y a même un convoi d'environ 68 personnes parti de Clermont-Ferrand le 22 août 1944 et arrivé à Auschwitz le 8 septembre 1944. Cf. Le mémorial des enfants juifs déportés de France, FFDJF, 1994, p. 329, 330 et note 3 p. 333. 4. «Les victimes défilaient devant le médecin, qui se décidait sur-le-champ et d'un geste: à droite le travail, à gauche la chambre à gaz. » Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, folio Histoire, 1991, p. 840. 5. Himmler, discours de Kharkov (1943) à ses officiers S.S., cité par Hannah Arendt, Le système totalitaire, Seuil, 1972, p. 271, d'après les documents réunis dans La Conspiration et l'Agression nazies, Washington, 1946.

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Le berceau salonicien Mes parents étaient nés en 1905 (Sadi le 30 avril, Marie je ne sais ni le mois ni le jour) dans la vieille et célèbre communauté judéoespagnole de Salonique6. Salonique était alors une ville juive dans l'Empire ottoman. Elle est devenue et redevenue grecque en 1912 (entrée de l'armée grecque à Salonique le 26 octobre 1912 et des Alliés le 9 novembre 1912 lors de la première guerre balkanique). Aujourd'hui, Salonique est une grande ville macédonienne de Grèce.Les nazis y sont entrés le 9 avril 1941, et depuis les déportations de l'été 1943 (46 500 Juifs évacués du camp de Hirsh vers Auschwitz et vers la mort), elle est quasiment dépeuplée de « ses» Juifs. Peu d'habitants actuels connaissent ou reconnaissent la tragique histoire de leur propre ville. Au début du siècle, la population juive avait dépassé les 80 000 personnes sur un total de 170 000. Dès avant ce coup fatal, la population juive était en déclin. Les guerres, « la purification ethnique» organisée dans le cadre des échanges de population prévus dans les traités de paix, la misère, les persécutions et la catastrophe qu'a été l'incendie accidentel de la ville en août 19177se sont conjuguées pour pousser une partie de la communauté juive au départ vers l'Occident, mais aussi vers l'Orient, en Palestine. En 1922, la victoire des Turcs sur les Grecs provoque l'exode de plus d'un million de Grecs d'Asie Mineure, de Thrace et de Constantinople vers la Macédoine grecque. En 1923, le traité de Lausanne enjoint l'échange et le départ forcé des 200 000 Grecs encore présents en Asie Mineure contre les 1 400 000 musulmans présents sur le territoire de la Grèce. La configuration démographique et politique de la ville est transformée. L'autonomie politique, culturelle, scolaire, religieuse et juridique dont disposait la communauté juive sous l'Empire ottoman périclite. Au développement communautaire, séparé mais respectueux des spécificités sociales, mis en œuvre dans le cadre islamique ottoman, se substitue l'intégration individuelle et universaliste qui accompagne l'hégémonie gréco-orthodoxe. Les jeunes hommes juifs ont vu d'un mauvais œil les nouvelles contraintes à propos du service militaires. A cela s'ajoute l'émergence des persécutions antisémites: en 1931, le pogrome de Campbell avait entraîné

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l'émigration d'environ 10 000 Saloniciens en Palestine. Dans une lettre du 5 septembre 1931, Nehama écrit: « La situation des israélites de Salonique est tout à fait intenable. De nouveaux troubles sont à redouter car le Makedonia continue ses attaques sans trêve ni relâche et cette misérable feuille, largement soutenue par le ministère et le parti venizéliste dont elle est l'organe en Macédoine constitue l'unique pâture intellectuelle des réfugiés. »9 Le 18 avril 1932, Nehama poursuit: «Les troubles antisémitiques de juin dernier ont trouvé dans la nuit d'hier, leur épilogue devant la Cour d'Assises de Verria. Le jury composé de citoyens de Verria, a émis un verdict d'acquittement en faveur des accusés [incendiaires). Vous vous rappelez les faits : quelques journaux grecs d'Athènes et de Salonique avaient publié une note relatant que le président de la société Maccabi avait participé à un congrès de Comitadjis [Partisans) bulgares qui s'était tenu à Sofia. Le Makedonia prenant prétexte de cette accusation, avait dans une série d'articles incendiaires appelé la vindicte publique sur la Maccabi et sur tout l'élément israélite. [...) Le 24 juin, le local de la Maccabi était assailli par une bande de nationalistes qui brisaient tout le mobilier de ce centre de réunion et blessaient gravement quelques jeunes gens qui s y trouvaient. Le dimanche suivant, un quartier de la ville, le quartier numéro 6, était envahi par des bandes nationalistes et le lendemain, 29 juin, le quartier Campbell était incendié par des groupes comprenant plus de deux mille assaillants. Vingt-six baraquements étaient livrés aux flammes. Deux cent vingt familles restent sans logement. [...) Le ministère public ouvrit une enquête sur ces tristes événements et aboutit à la mise en accusation d'un certain nombre de réfugiés du quartier Calamaria comme auteurs directs de l'incendie de Campbell. [...) L'affaire fut déférée à la Cour d'Assises de Verria, petite localité située à deux heures de chemin de fer de Salonique, l'un des fiefs les plus solidement établis de la société nationaliste EEE qui singe ici l'organisation hitlérienne. »10

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6. Une communauté juive existait à Salonique dès la fondation de la ville au Iyème siècle avant l'ère chrétienne, cette communauté était déjà nombreuse et influente au premier siècle quand l'apôtre Paul s'y rendit et écrivit ensuite ses deux Épîtres aux Thessaloniciens. Après l'Inquisition et l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, Salonique devient la terre de prédilection et de déploiement des Juifs et marranes espagnols et portugais. 7. «Le coup final est porté à la communauté juive de Salonique par le grand incendie qui ravage toute une partie de la ville, le 5 août 1917, et met à la rue plus de cinquante trois mille israélites. La plupart ne seront jamais relogés. » Elizabeth Antébi, Les Missionnaires juifs de la France, 1860-1939, Calmann-Lévy, 1999, p.199. 8. « Le service militaire est aussi un prétexte à pressurer les Juifs.[...] Dispensés de tout temps de servir dans l'armée à l'époque des Turcs, pour qui la guerre était une affaire religieuse à laquelle seuls les musulmans pouvaient être préparés et devaient participer, ignorant la langue et les mœurs des nouveaux maîtres de la Macédoine qui d'ailleurs, éprouvaient une certaine défiance à convier une race allogène - qui hier encore vivait en pleine sympathie avec les Turcs - à l'affranchissement par les armes des Hellènes irrédimes, les Juifs (au-dessus de vingt ans) furent exonérés définitivement, moyennant le versement global d'une taxe de rachat. Or à diverses reprises, cette exonération a été remise en question, non en vue d'être annulée dans son principe, comme un abus ou un privilège, mais en vue d'obliger les intéressés à la payer à nouveau. [...] En ce moment les Juifs, de vingt-deux à trente-deux ans, qui, en vertu des lois antérieures s'étaient mis en règle avec leurs obligations militaires, moyennant plusieurs versements de taxes d'exonération, sont assimilés par un décret récent, aux insoumis et aux déserteurs et ils sont tenus de séjourner deux années sous les drapeaux, ou de faire trois mois de service et de payer deux mille cinq cents drachmes, ou simplement de payer cinq mille drachmes. Cette nouvelle disposition touche de nombreux pères de famille. Elle met trois à quatre milliers de malheureux dans une effroyable alternative: ils doivent se présenter à la caserne, laissant à l'abandon leur gagne-pain ou payer la taxe de cinq mille drachmes en se saignant aux quatre veines, en vendant leur mobilier ou en s'endettant pour de longues années. », Lettre de Joseph Nehama du 19 août 1924, E. Antébi, op. cil., p. 204-205. 9. E. Antébi, op. ci!., p. 206. 10. E. Antébi, op. cil., p. 207.

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L'appel de la France A ces causes qui nous poussaient à partir s'est ajouté l'attrait qu'avait la France pour les Juifs de Salonique. C'est aussi la présence de l'armée française à Salonique qui a sans doute décidé du choix de ce pays comme lieu d'immigration pour ma famille. La culture française était diffusée notamment par le canal de l'École de l'Alliance Israélite Universelle; le français était parlé et écrit couramment par la partie la plus bourgeoise de la communauté juive. Et l'armée française n'avait aucun mal à recruter les soldats dont elle avait besoin. La misère a chassé ma famille de Salonique. La France réputée demandeuse de main-d'œuvre et accueillante l'a attirée. C'est le frère aîné de mon père, Daniel, né en 1898 qui a franchi le premier pas de l'émigration familiale. Il quitte Salonique en 1920 avec un engagement de 5 ans dans la Légion Étrangère. Il est acheminé en Algérie à Saïda, puis au Maroc. Là, il prend part,

comme soldat au 1er Régiment Étranger d'Infanterie et au côté de

son cousin et futur beau-frère Léon Molho, au combat que l'armée française entreprend dans le Rif, pour imposer son autorité aux populations regroupées par Abd el-Krim. Il est gravement blessé au combat en 1923. Amputé de la cuisse gauche, il meurt des fièvres le 18 mars 1928, à 30 ans, à l'hôpital militaire Maillot à Alger après avoir été pris en charge par le Centre d'hébergement des invalides à Kouba dans le département d'Alger. Voici les renseignements que je possède sur lui et qui sont issus d'un document, Modèle 5, conservé aux archives de la Légion Étrangère à Aubagne. Daniel Dassa appartient, au moment de son recrutement, en 1920, au premier Régiment Étranger d'Infanterie, ce corps est stationné à Oran. Son numéro matricule est LSyyI6, il a 22 ans, il est encore inscrit comme sujet turcll, il est soldat de
2ème classe.

Ses yeux sont marron, ses cheveux châtains, il mesure 1 m 71. Il est incorporé à compter du 25 avril 1920 ; il s'est engagé volontaire pour 5 ans à la sous-intendance militaire de Salonique.

Ses corps d'affectation successifs sont le 1er Régiment étranger, le 4èmeRégiment étranger et à nouveau le 1er Régiment étranger. Il a
été engagé dans les campagnes suivantes: Algérie du 20 5 20 au 19

31 5 20, Maroc eng.(?) du 1 6 20 au 22 6 22, Maroc T.M. du 23 6 22 au 26 7 22, Algérie 1/2 c du 27 7 22 au 20 3 23, Maroc du 21 3 23 au 29 8 24. Il a été cité sur ordre du Général de la région de Taza N° 65 du 15 12 1923 : «Légionnaire valeureux qui a fait preuve d'un allant remarquable et d'une belle bravoure le 23 7 1923 à l' Aïn Taghzout en se portant à l'assaut; assailli par un dissident, a lutté corps à corps avec lui jusqu'au moment où il est tombé la cuisse brisée par une balle. » Croix de guerre T.O.E. avec étoile d'argent. Blessé par balle le 23 7 23 à Aïn-Taghzout, cuisse gauche. Il a pris part aux combats suivants: 12 4 23 combat de Mismental, 13 4 23 combat de Mzerkine, 5 5 23 combat de MzabMzeira-Tabraul, 29 5 23 combat de Tifalouine, 30 5 23 combat de Tinizougth, 22 6 23 combat de Tizaloui, 20 7 23 combat d'Ischininerzen, 23 7 23 combat de l'oued Tagh-Zout. Suit le détail des services et des positions successives: Engagé volontaire pour 5

ans à Saloniqueau titre du 1er régiment étranger. Au dépôt du 23 5

1920 (25èmeCie). Aux armées (Maroc) du Il 6 1920. R.M. Affecté 6ème formant corps le 22 6 1920. Affecté au 4ème régiment étranb 10ème le 1 7 21. De la 10ème Cie Cie ger 12ème Ciele 15 Il 1920. A la 3ème Cie). P .E.M. à la 12ème le 19 10 21. (Possède plus Cie (détaché

de pièces pour mettre la fiche à jour). Passé au 1er régiment étran-

ger. Rapatrié et R.D.C. le 20 7 1922. 27 7 1922, arrivé au corps et Cie affecté Cie de passage. Il ème du 18 8 1922. Hôpital Militaire de Cie Saïda du Il 12 1922. Rejoint la Il ème le 19 12 1922. 23èmeCie Cie, du 9 2 1923. (En opération Maroc oriental) du 21 3 1923, 23ème blessé par balle à l'ennemi le 23 juillet 1923. Hôpital Fez du 27 juillet 1923 au 13 5 1924. Évacué sur l'hôpital Marie Feuillet (Rabat) le 13 5 1924. Sortie de I'hôpital le 3 7 1924. Évacué sur le dépôt de convalescence de Rabat ledit jour. Sortie le 24 août 1924. Réformé n° 1. Proposé pour pension temporaire 65% par la commission spéciale de réforme de Casablanca du 2 3 1924. Dirigé sur Marseille et R.D.C. le 30 8 1924. Se retire à Salonique. La sœur aînée de mon père, Pauline, (née le 24 avril 1904 à Salonique décédée en 1984 à Hyères) avait été employée de maison à Salonique chez un médecin militaire, le docteur de Mayo, elle vient en France en 1923 pour continuer son service chez ce médecin, rue Notre-Dame-de-Lorette à Paris, et épouse l'année suivante, à Paris, un Salonicien, son cousin Léon Molho, lui aussi engagé dans la 20

Légion Étrangère avec Daniel Dassa. Daniel assiste au mariage de sa sœur avec sa jambe de bois. Pauline et Léon ont eu trois enfants, Daniel, Jacqueline et Paul. Ma grand-mère Sarah, la mère de mon père, (née en 1873 de Palomba et Sadi Molho et veuve de Haïm-Daniel Dassa [Salonique 1869-1911 ? ]) est venue en France en 1929. Elle s'installe chez sa fille, Pauline, alors à Sospel dans les Alpes Maritimes où se trouve R. une caserne de l'armée qui héberge le 3ème I. A., où est affecté son mari, Léon Molho, devenu sous-officier dans l'armée française. Sarah entreprend des démarches officielles pour savoir ce qu'est devenu son fils Daniel et pour obtenir la liquidation de la pension de guerre qui lui est due. C'est ensuite le tour de mon père d'effectuer le voyage. Accueilli chez sa sœur Pauline, il arrive à Sospel en 1930 et y trouve un emploi de manœuvre dans une scierie. En juin 1930, il est employé comme laveur d'automobiles dans un garage, avenue Messine à Paris, et il fait des démarches pour obtenir sa carte de travailleur. arrondisSarah s'installe alors à Paris avec mon père, dans le Il ème sement. Sarah meurt le 17 octobre 1934 et est enterrée au cimetière parisien de Thiais. C'est en 1934 qu'est venu de Salonique, le frère cadet de mon père, Mentech, né en 1910, avec sa femme Estrea qui porte le même patronyme - Angel - que ma mère. Estrea et Mentech s'étaient mariés en 1933 à Salonique et avaient émigré aussitôt après leur noce. C'est aussi sans doute en 1930 qu'est venue ma mère. La liaison entre Marie et Sadi avait, comme le veut la tradition de cette culture et de cette époque, été arrangée à Salonique. D'ailleurs, un frère de ma mère Schmouel Angel (c'est de son prénom que vient le mien) avait épousé à Salonique une autre sœur de mon père, Gentile. Ce frère de ma mère est décédé au début des années trente à Salonique, c'est peut-être pour ses obsèques que mes parents ont fait un voyage à Salonique en mai 1933, à moins que ce soit pour assister au mariage de Mentech et Estrea. Ma sœur Renée est née au cours de ce voyage; déclarée née à Salonique, elle n'a pu, comme nous, bénéficier du droit du sol, et n'a donc été naturalisée française qu'à l'âge de 17 ans. Quant à Gentile, née en 1906, elle a été déportée en 1943 depuis Salonique avec ses deux enfants (mes doubles cousins) dont je ne connais même pas les prénoms et le 21

sexe. Mon oncle Mentech s'est marié avec une Salonicienne Estrea Angel née à Salonique en 1911, décédée à Paris en 1959. Mentech et Estrea ont eu 4 enfants, Daniel, Victor, Sarah et Jean-Claude, les trois premiers sont toujours vivants, Jean-Claude est mort, à l'âge de 18 mois en 1944. Je n'ai connu aucun parent de ma mère, je sais seulement qu'elle avait un frère aîné, Schmouel Angel, mort avant la guerre, auquel elle était très attachée. Je sais aussi que son père, mort lui aussi avant la guerre, s'appelait Isac-Moché et qu'il était marchand de bois à Salonique. Sa mère s'appelait Hania Angel, elle a été déportée depuis Salonique en 1943. Je n'ai aucun document sur la déportation et la mort de mes cousins, de ma tante et de ma grandmère demeurés à Salonique. Je n'ai aucune photo d'eux et je ne connais pas leur dernière adresse en ce monde. Je connais leur existence par le courrier retrouvé de mes parents, par des actes d'état civil de ma mère et par les quelques mots qu'a pu me dire d'eux ma tante Pauline Molho, lors d'une visite à Hyères durant
l'été 198 1 . 12

Du côté paternel, mes arrière-grands-parents, les parents de la mère de mon père s'appelaient Palomba et Sadi Molho, les parents de mon père s'appelaient Sarah Molho et Haim-Daniel Dassa. Ils eurent 6 enfants, trois filles et trois garçons, tous nés à Salonique: Daniel né en 1898, grand blessé de guerre, mort en 1928 à Alger. Gentile née en 1902 et déportée de Salonique avec ses deux enfants en 1943. Pauline (de son vrai prénom Palomba) née le 24 avril 1904 et morte à Hyères en 1984. Sadi né le 30 avril 1905 et mort «au camp de concentration d'Auschwitz le 8 décembre 1942, (cause du décès non indiquée) » d'après le «Haftlingskrankenbauregister» et le «Krematoriumsverzeichnis » du camp, n° de détenu: 65546. Regina née en 1906 et morte en 1924 à Salonique des suites de couches après avoir donné naissance à un enfant qu'elle avait eu avec un soldat serbe, l'enfant a été abandonné; Regina a été enterrée avec la robe de mariée de Pauline. Mentech né le 17 mai 1910 et mort le 27 juillet 1943 à Paris 12ème après être sorti du camp d'internement de Drancy en novembre 1941 comme grand malade.!3 22

C'est un grand plaisir, malgré tout, d'écrire tous ces noms, car ils sont comme le lien qui me situe dans une lignée et dans une histoire et me donne la même importance que n'importe quel autre homme. Comme tout le monde, j'ai une famille, j'ai une histoire et je descends d'une communauté qui mérite considération. Reconstruire mon passé, c'est me donner de l'énergie vitale et sociale, c'est montrer aux autres le chemin d'où je viens, la direction que je prends et l'explication de ce que je suis et de ce que je ressens. C'est présenter, rendre présente, la base objective de ma subjectivité. Mes parents se sont mariés à Paris le 26 janvier 1932. Ils ont habité successivement 47 rue de Basfroi, puis au 51 de la même rue et enfin 65 rue Sedaine. Ils ont eu quatre enfants: mon frère aîné, Daniel (né en 1932 à Paris, a reçu le prénom de tous les aînés dans la lignée paternelle), Renée ma grande sœur (née en 1933 sur un bateau qui ramenait mes parents à Salonique, peut-être pour aller enterrer le frère de ma mère [?] Renée a un prénom qui existait déjà dans les deux lignées: la mère de ma mère s'appelait Rania (Rania en judéo-espagnol) et une sœur cadette de mon père s'appelait Régina), Loulou ma grande petite sœur (Lucienne à l'état civil) se fait appeler Loutcha, la lutte en judéo-espagnol, elle est née à Paris en 1935. Je suis le benjamin de la famille, je suis né à Paris le 3 juin 1937 à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, mon prénom, et cela me touche très fort, me vient de la lignée maternelle, de Schmouelle frère aîné de ma mère, je suis donc pleinement et à tous points de vue l'enfant de ma mère. Al' exception de ma sœur Renée, déclarée née à Salonique, nous avons acquis la nationalité française par une déclaration volontaire de mon père après nos naissances respectives. En ce qui me concerne, il s'agit d'une déclaration souscrite le 13 décembre 1937 devant le Juge de Paix de Paris Il ème vertu de l'article 3 de la loi en du 10 août 1927. Cette « Déclaration en vue de réclamer la qualité de Français» est signée de la plume de mon père et elle me confère effectivement cette qualité. Cette déclaration a été enregistrée au Parquet du Procureur de la République près le Tribunal de première Instance de la Seine le 29 décembre 1937. J'ai donc, suivant la volonté expresse de mes parents acquis la nationalité française à

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l'âge de 6 mois. Mes parents montraient, par-là, que leur installation en France se voulait définitive et sans retour. Mes parents ont élu domicile dans le Il èmearrondissement là où vivait déjà une importante communauté de Juifs émigrés de Turquie et des Balkans, séfarades de langue et de culture judéoespagnoles. A nous six, à la fin des années trente, nous occupions une chambre de bonne, avec eau et W-C sur le palier. Mon père a pu monter dans la qualification ouvrière. En 1939, il travaillait comme chauffeur mécanicien et laveur de voitures à Montluçon, aux usines Dunlop. Il faisait la route pour passer les dimanches en famille à Paris. D'après les papiers retrouvés, il a été employé à Montluçon du 12 février 1939 au 17 janvier 1940. Finalement, je peux dire que je n'ai jamais véritablement vécu avec mon père sinon quelques jours en fin de semaine pendant mes deux premières années.
11. Sans doute, en 1920, les Juifs de Salonique n'avaient-ils pas encore acquis la nationalité grecque. 12. J'ai essayé, malheureusement sans succès, d'en savoir plus, lors d'un voyage très éprouvant à Thessalonique, en juillet 1982. Personne n'a fait, pour les Juifs de Salonique, le travail qu'a fait S. Klarsfeld pour les Juifs de France. 13. A ce propos Serge Klarsfeld écrit: « Les conditions de vie à Drancy deviennent très vite insupportables, surtout pour l'alimentation absolument insuffisante. [. ..] Début novembre, la situation empire à tel point que ce sont les autorités militaires allemandes qui réagissent les premières face à la misère physiologique des détenus et au nombre accru des décès qui dépasse la trentaine. Dannecker doit consentir à la libération d'environ 800 cachectiques et œdémateux et à autoriser les détenus à recevoir les colis qui les maintiendront en vie. » ln Vichy-Auschwitz, Fayard, 1983, p. 29. Théo Dannecker était le lieutenant S.S.-Obersturmftihrer, chef du service des Affaires juives de la Gestapo en France. « Né en 1913. Après la France, [il] sévit en Bulgarie, puis en Hongrie et en Italie du Nord. [Il] se pend à Bad-Tôlz dans une prison américaine en décembre 1945. », "idem", p. 541.

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La guerre, la séparation familiale Et puis ce fut la guerre, la guerre pour prendre des territoires, mais aussi pour exterminer les Juifs et les catégories d'hommes, de femmes, d'enfants, de bébés ne répondant pas aux critères d'humanité des nazis et des collabos. J'appartiens à une famille, à une communauté qui n'a eu ni le temps, ni l'espace pour déployer son humanité. Il me faut vivre avec cette idée et cette menace que des hommes, et qui plus est, munis des instruments officiels de la violence « légale », ont décidé que nous n'avions pas de place au sein de l'humanité et qu'il fallait donc nous en éliminer. Mes parents n'ont été tués ni pour leurs opinions, ni pour leurs actes, ils sont des exterminés totalement innocents. Aujourd'hui encore, je n'ai pas de réponses et je ne comprends pas. Mais j'ai le besoin vital que ce double meurtre soit reconnu comme tel. Je ne supporte pas d'affronter un déni de mort, après un déni de vie. Je hais les négateurs et tous les antisémites. Je n'accepte pas qu'on me dépouille de ma subjectivité, qu'on récuse ma douleur et qu'on banalise le mal qui m'a fait ce que je suis. J'aime les quelques amis qui savent entendre et être attentifs à mon chagrin et à ma peine. J'apprécie et je suis revitalisé par toutes les formes concrètes et symboliques de reconnaissance et d'égards institutionnels qui nous sont prodigués comme membres de la communauté des assassinés et des rescapés. Après la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne le 3 septembre 1939, ce fut la mobilisation générale et la «drôle de guerre» jusqu'à l'armistice du 22 juin 1940 qui livrait les deux tiers du territoire à l'occupation allemande et la totalité du pays à la sauvagerie.14 Les Allemands entrent dans Paris le 14 juin 1940. Pendant cette période, les populations civiles, à l'arrière du front, craignaient les bombardements et les gaz asphyxiants. Sans doute y eut-il en décembre 1939, un premier exode et des évacuations de civils vers le sud. En tout cas, de janvier à juillet 1940 nous sommes, ma mère et les quatre enfants, avec d'autres réfugiés de Paris, à Sancerre dans le Cher. Nous occupons alors un appartement dans une grande maison dite «Maison Berthou », 1 rue MacDonald. Autrement dit, nous avons quitté Paris bien avant le grand exode consécutif à 25

l'invasion par les troupes allemandes de la Belgique et des PaysBas le 10 mai 1940, et à la rupture du front français le 13 mai dans la région de Sedan. Comme nous sommes rentrés à Paris en juillet 1940, cela signifie, à mon sens, que les gens comme nous, Juifs d'origine étrangère, nous sentions plus menacés par les combats et les actes de guerre puisque nous les avons fuis jusqu'à la signature de l'armistice franco-allemand, que par les rafles de Juifs encore imprévisibles à ce moment-là. Bien que d'origine étrangère, nous agissions plus alors comme les Français qui se sentaient relativement sécurisés par l'armistice, même en zone occupée, que comme personnes doublement menacées en tant que Juifs et en tant que Juifs étrangers. Dix mois avant la première grande rafle de Juifs à Paris (3 710 hommes adultes Juifs étrangers et apatrides, surtout Polonais, arrêtés par la police municipale et internés dans le Loiret le 14 mai 1941 après avoir été convoqués dans les commissariats de police pour « examen de situation »), notre retour dans la capitale signifie que nous sommes à peu près inconscients du danger mortel qui s'avance sur nous et, en tout cas complètement démunis et impuissants. Après nous avoir installés à Sancerre et être venu nous dire au revoir, mon père est parti pour Sidi Bel-Abbès en Algérie, rejoindre la Légion Étrangère où il s'est engagé à partir du 17 janvier 1940. Avant de partir, il a fait un dernier cadeau de Noël à sa femme: le 23 décembre 1939, il lui a acheté un collier en or d'une valeur de 1 375 francs. Ma sœur Loulou détient ce collier et la facture qui va avec. Les Juifs étrangers avaient déjà fait savoir qu'ils se mobiliseraient, en cas d'agression contre leur pays d'accueil. « De nombreux immigrés juifs ont solennellement déclaré, il y a quelques semaines, qu'en cas d'agression contre la France, ils combattraient à nos côtés. »15 Sur cette période, j'ai pas mal de renseignements familiaux puisque je dispose des lettres et documents que mon père a reçus et qu'il a remis ensuite à sa sœur Pauline à son retour en France en avril 1941. En revanche, je n'ai pas retrouvé les lettres reçues par ma mère; d'après ce que j'en sais, elles étaient écrites en français de la main de mon père, mais dans une orthographe encore hésitante et imprégnée de la graphie propre au judéo-espagnol.

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Entre eux, mes parents parlaient en judéo-espagnol, mon père l'écrivait aussi et le lisait, y compris en caractères hébreux. Avec nous, leurs enfants, ils communiquaient en français. En revanche ma mère ne savait ni lire, ni écrire; les lettres d'elles à mon père sont écrites en français, sous sa dictée, par des voisins, le plus souvent des enfants scolarisés, et aussi par Daniel, mon grand frère. Le courrier retrouvé s'étend de février 1940 à février 1941 ; il permet de se faire une idée de la vie de mon père dans la Légion Étrangère et de sa difficulté pour revenir en France après la capitulation. Il donne des informations sur notre vie de réfugiés ou d'évacués à Sancerre, mais il révèle aussi la vie secrète de mon père: sa liaison cachée et passionnée avec notre voisine Rachel, juive judéoespagnole de Turquie. De cette liaison, nous l'avons appris en lisant, après la guerre, les lettres expédiées par Rachel à Sadi, est née fin 1939 une fille dont ma mère a toujours ignoré que Sadi en était le père. Rachel avait déjà deux autres filles; son mari, lui aussi mort à Auschwitz16, et dont elle était détachée, a toujours ignoré que cet enfant n'était pas de lui. On sait par ces lettres que mon père continuait ses échanges épistolaires amoureux avec Rachel, mais cela ne l'empêchait ni d'être pleinement responsable et affectueux avec nous, ni même de faire des scènes de jalousie à ma mère en lui demandant des explications sur un certain scripteur masculin des lettres qu'elle lui expédiait. Dans une lettre du Il avril 1940 ma mère « écrit» : « La personne qui m 'a écrit la lettre je te le jure que je lui donnerai plus à écrire parce que je vois que ça ne te fait pas plaisir. Ne te fais pas des idées. Je te le jure sur la tombe de mon frère, que c'est tout ce que j'ai de sacré, que je n'ai personne. Tu crois que j'ai l'idée de penser à ça. Pour moi c'est les enfants qui comptent. » Mais de son côté, ma mère est, à juste raison, jalouse de mon père. Elle lui reproche de confier ses secrets à Rachel, «une étrangère à la famille» ; venue à Paris pour de vaines démarches administratives (la naturalisation de Sadi), elle découvre une photo de mon père, qu'elle n'a pas, sur le buffet de Rachel. « Quand elle prend une lettre de toi, il faut qu'elle le fasse ParisSoir [...) Le jour que je suis retournée de Paris, de mauvais sang, je suis tombée avec la fièvre à cause de ta photo [...) Je te le dis 27

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