Vivre avec la prison

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Cet ouvrage fait le jour sur un pendant de la réalité carcérale: le poids de l'emprisonnement pour ceux qui accompagnent le détenu tout au long de sa peine. Réalisé à partir de témoignages de familles de détenus, ce livre tente de définir à travers les récits de leur propre expérience ce que signifie être au quotidien "un proche de personne incarcérée". Il apporte un éclairage sociologique sur l'inévitable processus d'adaptation des familles et leur résistance face à la précarisation affective, sociale et économique.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782296162846
Nombre de pages : 105
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Vivre avec la prison

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Myriam HASHIMI ALAOUI, Les chemins de l'exil: les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990, 2007. Isabel GEORGES, Les opératrices du téléphone en France et en Allemagne,2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Pascal LARDELLIER et Michel MELOT (dir.), Demain, le livre, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L'emploi du temps auféminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine - Migrations de pensées et de technologies, 2006. Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal,2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006. Angel E. CARRETERO PASiN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHA YS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l'industrie à l'utopie: la saline d'Arc-etSenans,2006.

Géraldine BOUCHARD

Vivre avec la prison
Des familles face à l'incarcération d'un proche

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02321-5 EAN : 9782296023215

A Frédérique,

Alexandre

et Maxence

Je remercie les familles qui ont participé à cette enquête, car sans leur collaboration ce travail n'aurait jamais vu le JOur. Je remercie également Matthieu Barandas, Bérangère Bisbau, Thierry Oblet et Isabelle Saulle qui ont activement participé à la réflexion de ce texte et à sa mise en forme. Enfin, je tiens à adresser mes remerciements à mon directeur de recherche, le professeur Didier Lapeyronnie, à la fois pour son soutien, et son regard éclairé et bienveillant.

- INTRODUCTION

-

En dépit de son existence aussi ancienne que la figure du prisonnier, la « famille de détenu» apparaît paradoxalement telle une réalité nouvelle au regard de sa place dans I'histoire et des études qui lui ont été consacrées. Pour autant, parler des « familles de détenus» en termes de réalité émergente serait fort optimiste bien qu'il soit vrai que, depuis quelques années, le problème du maintien des relations familiales durant l'incarcération ait été soulevé. Mais ne nous méprenons pas: la naissance de cette préoccupation est le fruit des revendications de mouvements militants pour la défense et le respect des droits des personnes incarcérées. A juste titre, ces derniers ont pointé la nécessité des liens familiaux durant la détention tant pour la santé psychique et physique du détenu, que pour ses chances de réinsertion sociale à l'issue de sa peine. Mais au fond, que connaissons-nous réellement sur les familles de proches incarcérés, des changements ou des bouleversements qu'elles doivent affronter? Que savonsnous de la portée des regards que nous posons sur elles, ou que nous ne posons pas, et de leurs conséquences sur leur vie familiale, sociale ou professionnelle? Certes, on ne peut être étonné d'une telle méconnaissance comparativement au temps qu'il aura fallu pour que la figure sociale du prisonnier soit détachée de celle de la bête, du monstre ou encore du fOUI. De plus, si le prisonnier avait mauvaise réputation, celle de ses proches ne valait pas mieux: un détenu ne pouvait être qu'issu d'une famille à son image. Dès lors, pourquoi se soucier
IpOUCAUL T M., Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, Paris, 1975.

des effets dévastateurs de la prIson sur la VIe de la famille? 2 Force est de constater qu'à l'heure actuelle les quelques éléments d'information concernant les proches de condamnés renvoient essentiellement à leur influence sur l'ensemble de la vie carcérale (du point de vue du détenu comme de celui de l'organisation pénitentiaire) et à leur traitement à l'intérieur de la prison. Si cela est un premier pas vers la reconnaissance du rôle de ces familles qu'il ne faut pas négliger, il devient impératif de se pencher sur les conséquences de l'incarcération sur le quotidien de ceux qui la vivent à l'extérieur des murs. Réalisé à partir des témoignages de 46 familles de détenus, interrogées dans les maisons d'accueil associatives, cet ouvrage est la synthèse de leur rencontre avec le monde carcéral 3. Au moment de l'enquête, toutes affichaient un point commun: celui d'avoir fait le choix de soutenir leur proche, tout du moins le temps de la détention. Si cette position n'est pas représentative de l'ensemble des familles ayant un proche incarcéré, cela a néanmoins permis d'appréhender les diverses stratégies mises en place pour tenter de surmonter l'événement prison. Différentes trajectoires peuvent être empruntées par les familles dès lors qu'elles sont confrontées à la prison. Pour rendre compte de la diversité des récits, nous respecterons autant que faire se peut une forme chronologique dont le point zéro est l'arrestation. L'arrestation recouvre une forte valeur symbolique puisqu'elle marque de façon brutale le début de la séparation des corps, entre ceux qui resteront libres et
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A ce sujet la sociologue Gwénola Ricordeau retrace l'histoire de l'émergence de la question de la famille des personnes incarcérées en montrant l'ensemble des obstacles qui ont participé à l'étouffement de cette préoccupation. Voir le site Internet prison.eu.org au portail « La sociologie et les relations familiales des personnes incarcérées ». 3 La méthode d'enquête est exposée p.l 03.

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celui qui sera emprisonné. Dès ce moment, les proches se confrontent à ce que sera à l'avenir la nouvelle donne du mode de gestion des relations familiales, dans la mesure où surgit un tiers dans leur quotidien: l'institution judiciaire. Dans le même temps, les familles font l'apprentissage de la séparation des mondes entre celui des « gens sans histoire» auquel elles pensaient appartenir et celui des «gens non respectables» qu'elles jugeaient autrefois, mais qu'elles ont dorénavant rejoint aux yeux des autres (Chapitre 1). Ce n'est pas sans se débattre, bien au contraire, que les proches subissent ce déplacement vers une catégorie stigmatisée. C'est généralement par la quête de sens que parents, mari et femme de détenuee) tentent d'échapper à cette forme de disqualification sociale4. Des ressources diverses sont alors mobilisées à la fois pour essayer d'expliquer au reste de l'entourage «l'inexplicable» et pour faire face à une stigmatisation sociale perçue quotidiennement par les familles (Chapitre 2). Mais pour ces familles, l'emprisonnement d'un proche est avant tout synonyme de bouleversement des habitudes, principalement en raison du poids de la précarité économique, affective et sociale qui se creuse au fil des mois de détention. Les visites en prison, entre autres, entretiennent cette spirale de la précarité. En effet, tandis qu'elles apparaissent nécessaires pour la poursuite du projet familial, elles sont souvent incompatibles avec une vie sociale et économique tant elles phagocytent l'ensemble du temps (Chapitre 3). Durant la détention de leur proche, les familles entrent bien souvent dans lU1 processusde «prisonniérisation» :
4

Quadrige, 2èmeédition, Paris, 2002.

PAUGAM

S., La disqualification

sociale, PUF, collection

Il

elles subissent, mais aussi reproduisent, à l'extérieur des prisons certaines caractéristiques de la vie carcérale (Chapitre 4). Au cours du Chapitre 5, il sera question du lien familial à l'épreuve de la prison. La notion de transition familiale sera au cœur de l'analyse, permettant ainsi de ne pas réduire le lien unissant les proches au détenu uniquement à l'épreuve carcérale: sa signification, son poids, son contenu ont été élaborés avant la détention. Partant, cette perspective rend possible l'évaluation du processus d'ajustement des proches au quotidien. En outre, si les proches font référence à des difficultés, ils évoquent surtout l'avenir. La manière dont ils l'envisagent justifie en grande partie leurs décisions quant au rôle à tenir vis-à-vis du détenu.

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