Vivre dans la biodiversité :

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Les récentes politiques de conservation de la biodiversité et la création de zones protégées dans les pays en voie de développement ont souvent conduit à l'expulsion ou à la marginalisation de communautés vivant sur ces territoires et à la détérioration progressive des écosystèmes. L'exemple de Sariska constitue un exemple réussi de conservation des ressources naturelles avec la participation des communautés locales.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782296637290
Nombre de pages : 209
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Vivre dans la biodiversité : l’étude de cas de la Réserve de tigres de Sariska (Rajasthan), India

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-03171-5 EAN : 9782296031715

Maria Costanza TORRI

Vivre dans la biodiversité : l’étude de cas de la Réserve de tigres de Sariska (Rajasthan), India

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions V. PERRET, O. GIRAUD, M. HELBING, M. BATTAGLINI, Les cantons suisses face au chômage. Fédéralisme et politiques de l’emploi, 2007. Virginie DIAZ, Commerce équitable, justice et développement, 2007. Géraldine BOUCHARD, Vivre avec la prison, 2007. Myriam HASHIMI ALAOUI, Les chemins de l’exil : les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990, 2007. Isabel GEORGES, Les opératrices du téléphone en France et en Allemagne, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Pascal LARDELLIER et Michel MELOT (dir.), Demain, le livre, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L’emploi du temps au féminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine – Migrations de pensées et de technologies, 2006. Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal, 2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006. Angel E. CARRETERO PASÍN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHAYS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l’industrie à l’utopie : la saline d’Arc-et-Senans, 2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l’ANPE, 2006.

Remerciements Je tiens à remercier sincèrement tous ceux qui ont apporté leur appui et leur collaboration à la réalisation de ce travail de recherche, et en particulier M. Maxime Haubert, Professeur à l’IEDES (Paris1-Panthéon-Sorbonne) qui m’a appuyé constamment grâce à ses précieux conseils. Je tiens aussi à remercier M. Ashish Kothari, M. Rangarajan, M.Ramakrishnan, chercheurs auprès de l’Université Nehru de New Delhi, qui m’ont aidée à comprendre certains aspects dans la complexité de la réalité indienne. Je voudrais faire part de ma reconnaissance envers les membres de TBS pour l’aide qu’ils m’ont apportée tout au long de mon séjour à Sariska. Je tiens tout particulièrement à remercier M. Rajendra Singh, le directeur de TBS et toute son équipe, les représentants des services forestiers locaux et les villageois. Enfin un remerciement particulier aussi à Mme Rita Mignani, à ma famille et à mes amis.

SIGLES ET ABRÉVIATIONS CMED : Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement CSE : Centre for Science and Environment DANIDA : Danish International Development Agency DVLS : Doodhatoli Vikas Lok Sanstham ESG : Environmental Studies Group FMI : Fond Monetaire International FSI : Forest Survey of India GEF : Global Environmental Facility GFD : Gujarat Forest Department GOI : Government of India GOM : Government of Maharastra IDPS : Integrated Development Plan for Sariska Tiger Reserve IDA : Agence du Développement International IDS : Institute for Development Studies IIPA : Indian Institute of Public Administration IUCN : World Conservation Institute NDFB : Front Démocratique National des Bodos NORAD : Norwegian Agency for Development Cooperation

PNUE : Programmes des Nations Unies pour l’Environnement TBS : Tarun Bharat Sangh WCPA : World Commission on Protected Areas WWF : World Wildlife Found WII : Wildlife Institute of India WPSI : Wildlife Protection Society of India

Introduction En raison de son caractère irremplaçable, la préservation de la biodiversité est actuellement l’un des principaux enjeux auquel est confrontée l’humanité. Les évaluations des experts varient considérablement en ce qui concerne l’ampleur du déclin des espèces, bien que dès 1980 le Global 2000 Report to the President prédisait que de 500 000 à 2 millions d’espèces seraient éteintes à l’échelle mondiale avant l’an 2000 et que le taux de déclin serait passé d’une espèce par jour en 1970 à une par heure vers la fin du siècle. Ces estimations initiales pourraient même être dépassées dans le cas des forêts tropicales, qui aujourd’hui disparaissent à raison d’environ 17 millions d’hectares par année et qui renferment plus des trois quarts des espèces de la planète1 (WCPA, IUCN, 1997). La destruction et la dégradation des forêts tropicales seront les deux causes principales d’extinction de toutes les espèces dans les 50 prochaines années. Au rythme actuel, cela signifie que 13 % des espèces de la planète1 pourraient avoir disparu d’ici 2015. Une bonne part de cette perte accélérée se produit avant même que nous n’ayons pu nommer ces espèces, encore moins déterminer leurs rôles uniques à l’intérieur des écosystèmes. Puisque si peu d’habitats ont été étudiés à fond, les estimations du nombre total d’espèces sur la planète varient de 3 millions à plus de 30 millions. En fait, seulement 1,4 million d’espèces ont été nommées et seulement une fraction de celles-ci a été étudiée en détail. On estime que le taux d'extinction des espèces est actuellement quarante fois supérieur au taux d'extinction naturelle. Dans certaines zones comme les forêts tropicales, il serait même 10 000 fois supérieur. Ce constat d'échec concerne surtout les zones tropicales, là où se concentre un grand nombre d'espèces animales et végétales, ce qu'en anglais on appelle les « points chauds » de la biodiversité.
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On estime que les forêts tropicales abritent la moitié de toutes les espèces de plantes et d’animaux de la terre. Les forêts tropicales contiennent environ 50 % de toutes les espèces sauvages et 80 % des arbres de la planète, dont nombre d’entre eux en voie d’extinction. Dans certaines régions, on distingue plus de 200 espèces différentes sur un seul hectare. Dans 50 hectares de la péninsule Malayenne par exemple, poussent plus d'espèces d'arbres que dans toute l'Amérique du Nord. Cette forêt, qui ne recouvre que 6% de la surface de la Terre, abrite plus de 70 % des espèces de la Terre.

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En ce qui concerne l’Inde, il s’agit d’une nation très riche en biodiversité : les écosystèmes indiens comprennent 6 % des espèces de plantes et 14 % des oiseaux du monde. Cette nation a 81 000 espèces animales (Singh, Sankaran, 1997). Il n’y a pas de statistiques précises sur la perte de biodiversité en Inde, cependant on estime qu’au moins 10 % des plantes, 20 % des mammifères et environ 5 % des oiseaux sont en danger (Kothari, 1997). La diminution alarmante de la biodiversité tend désormais à générer une multitude d'enjeux et de conflits liés à sa conservation, son accès et son appropriation (Ingegnoli, 1999). L'intérêt croissant pour la biodiversité est accompagné d'un processus national et international de gouvernance qui se caractérise par l’élaboration, à partir des formes de coopération et des organisations existantes, de conventions, accords et protocoles internationaux. Son institutionnalisation progressive, la formulation de principes, normes, règles et procédures régissant cette ressource, son appropriation, sa conservation et son usage, a donné naissance à ce qui peut être qualifié comme "régime international de la gestion des ressources génétiques" et d’un modèle de conservation adopté se fondant sur la wilderness (du monde sauvage), qui se fonde à son tour sur une vision dichotomique entre homme et Nature. Ces récentes politiques conservatrices et la création de zones protégées dans les pays en voie de développement ont souvent généré des conflits considérables entre le gouvernement, les agences de développement et les populations locales et conduit à l’expulsion ou à la marginalisation de populations vivant sur ces territoires (Colchester, 1994). Ces politiques ont très souvent ignoré la dépendance des communautés locales envers leur environnement et elles n’ont pas mis en valeur les connaissances locales et les pratiques traditionnelles utilisées par les populations rurales pour l'aménagement des ressources naturelles et pour la conservation de la biodiversité (Berkes et Folke, 1998 ; Berkes et al. 2003). La plupart des institutions s’occupant de la conservation de l’écosystème a été tentée en outre de considérer les besoins des populations autochtones comme secondaires par rapport à leurs objectifs de conservation et ne reconnaît pas les rapports complexes entre conservation de la biodiversité et modes de vie, ne prenant pas suffisamment en considération la dynamique sociale qui est en jeu dans cette question. Depuis toujours les communautés rurales dans les pays en voie de développement ont été largement dépendantes, en ce qui concerne leur vie quotidienne, des ressources naturelles. Cette dépendance continue même à présent pour les millions de personnes habitant dans la forêt.

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La conservation des ressources naturelles est ainsi étroitement liée au développement durable des populations autochtones des pays en voie de développement et à la conservation de leurs modes de vie. Par conséquent, le problème de la conservation des ressources a des implications profondes et directes sur les populations locales et conditionne lourdement leur possibilité de développement et de vie. De cette manière, la conservation des ressources naturelles n’assume pas seulement une importance du type esthétique écologique ou récréatif, mais implique une dimension d’équité et de justice sociale. Dans les pays en voie de développement les écosystèmes locaux qui sont riches en biodiversité viennent compléter la production agricole, contribuant à la sécurité alimentaire et fournissent des aliments de secours en période de pénurie. Les statistiques de la Banque Mondiale montrent, par exemple, que 90 % des personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour vivent grâce aux forêts. Résultat de la dégradation des ressources naturelles, des millions d'habitants des pays du Sud sont condamnés à une existence dégradée et appauvrie, avec une très faible perspective d'amélioration. Pour les populations qui vivent des écosystèmes locaux, les répercussions de cette dégradation sont encore bien pires. Cela détermine la perte de leur identité, de leur culture et de tout leur mode d'existence. En ce qui concerne un pays en voie de développement comme l’Inde, un élément est significatif : le fait que la localisation des principales populations tribales coïncide avec des zones de forêts. Exception faite de certaines tribus, les communautés tribales coexistent avec leur environnement, en présentant des systèmes de production et de reproduction dépendant de la biodiversité des écosystèmes forestiers. Ces communautés locales estimées à 200 millions de personnes, constituent 20 % de la population indienne et leur vie dépend du maintien de la biodiversité des forêts. Pourtant, l’approche de conservation dominante voit les besoins des communautés locales comme en opposition avec les intérêts de la conservation. De plus, le modèle de développement comme il a été conçu par les gouvernements et les élites urbaines se trouve en opposition à la conservation. En ce qui concerne les mesures utilisées pour combattre la pauvreté qui ont été parfois adoptées dans les zones protégées, généralement celles-ci concernent la création d’occupations à temps plein ou partiel dans le tourisme ou dans l’artisanat. Le problème est que de tels types d’emplois peuvent représenter pour la majorité des villageois seulement une composante de leur vie. Les définitions locales de bien-être et les manières locales d’organiser la vie économique sont souvent

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ignorées en faveur d’un modèle de développement véhiculé par l’Occident. Dans le monde, plus de la moitié des aires protégées sont habitées par les populations locales, comme en Inde, où plus des 2/3 des zones protégées présentent des peuplements humains (Kothari, 1999). Ainsi les politiques d’expulsion et d’éloignement des populations humaines des zones protégées, telle celle qui a été adoptée dans nombreux de cas, n’est pas facilement réalisable, à moins de soutenir des coûts humains et sociaux élevés. Des tentatives d’exclusion des communautés locales dans les zones conservées ont créé de nombreux conflits, souvent violents. Dans de nombreux cas, les communautés locales ont été expulsées de leurs habitats, sans qu’on leur ait fourni des alternatives convenables en termes de travail et de sources de revenus. Les populations locales considèrent la conservation de la faune sauvage comme étant étrangère à leurs exigences et à leurs besoins et favorisant les étrangers et elles expriment souvent une profonde frustration en disant que « les êtres humains devraient avoir plus de considération pour les bêtes » (Kothari, 1997). Dans certaines zones, les communautés locales demandent la déclassification des forêts du statut de réserve, du moment qu’elles associent le concept de zone protégée avec celui d’aliénation des ressources naturelles, nécessaires à leur vie, et d’abus de pouvoir de part des Autorités. Retirer aux communautés rurales la gestion d’une fraction de leur espace pour créer des zones protégées ou des réserves, les priver de toute une partie de leur autonomie d’action et de leurs droits au nom d’une certaine conception de la Nature et de sa gestion, est-ce que cela est vraiment le meilleur moyen pour garantir l’avenir des écosystèmes et celui des sociétés qui en vivent ? N’est-ce pas une question d’équité que d’assurer à ces sociétés l’accès durable aux ressources indispensables à leur vie et à leur développement ? Les espèces protégées, qui ne représentent aujourd'hui que 1,4 % de la surface du globe, abritent à eux seuls près de la moitié des plantes et plus du tiers des vertébrés. La multiplication des parcs et des réserves naturelles ne permet pas pourtant d'enrayer la destruction des espèces vivantes. L’approche de conservation actuellement prédominante, qui s’inspire de la wilderness, ne tient pas compte des zones à l’extérieur des zones protégées, en se limitant à conserver les écosystèmes et les espèces à l’intérieur des réserves, lesquelles deviennent ainsi des îlots écologiques détachés de l’extérieur.

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Il faut se demander pour qui et en fonction de quoi on conserve, car la conservation est une notion contingente au niveau spatial et temporel. « La gestion se légitime-t-elle par le simple fait de la présence d’une rareté constatée (créatrice d’un besoin éthique, esthétique, scientifique) ou par référence à l’utilité sociale des mesures de protection (perspectives de développement), mais alors de quel développement s’agit-il, au bénéfice de quels acteurs sociaux et par quelles recettes ? » (Robic, 1992). Un système éthique de protection environnementale doit chercher à se concrétiser dans un rapport d’adéquation avec la structure sociale et la culture d’une société donnée pour répondre à une adaptation nécessaire du système social (Chartier, 1998). Une évolution de l’approche de protection de la faune et des espèces sauvages vers un concept de protection plus intégré et ouvert aux préoccupations du développement et du bien-être de ces sociétés est nécessaire. Étant surtout liées au nouveau concept du « développement durable », certaines théories environnementales contemporaines s’efforcent de lier la conservation avec les besoins des populations locales et la gestion politique. La réflexion contemporaine sur la conservation témoigne d'une évolution : plutôt que de protéger la Nature pour elle-même, on cherche à présent à la protéger à travers une utilisation durable des ressources naturelles, en insistant davantage sur les modes de vie des populations locales (Berkes & Folke, 1998 ; Berkes et al. 2003). Selon le concept du développement durable, tout projet de conservation devrait chercher la mobilisation de la société civile. Par ailleurs, il devra s’appuyer sur le capital d’idées et de représentations des cultures autochtones, élaborant une stratégie d’intégration de leurs valeurs et de leurs traditions écologiques les plus efficaces et les plus valables, ouvrant ainsi un espace démocratique de participation pour que ces groupes populaires aient leur part dans la solution des problèmes de l’environnement. Tout projet de développement qui recherche la mobilisation de la société civile, la participation de la population et l’autogestion du milieu environnemental par les communautés devra développer des stratégies de dépassement de la pauvreté et de la marginalisation qui peuvent porter atteinte au milieu. La prise en considération d’approches alternatives montre que la participation des communautés locales est un élément essentiel tant dans le processus de conservation des ressources naturelles, que dans le développement des communautés locales. Ces stratégies d’aménagement ont été en mesure d’assurer la protection l’écosystème et des sociétés communautaires elles-mêmes dans de nombreuses situations.

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À partir de cette problématique et de ce questionnement de recherche, une analyse sur le terrain a été faite. Elle s’est déroulée pendant trois mois, dans la région de la réserve de tigres de Sariska, dans le block administratif de Thanagazi, au Rajasthan, en Inde. Ici, Tarun Bharat Sangh (TBS), une ONG locale dirigée par M. Rajendra Singh, met en oeuvre depuis les années 1980, des projets de ce type et des actions d’écodéveloppement et de restauration des écosystèmes avec l’aide et la participation des populations rurales locales, en termes de travail et en termes monétaires. Tarun Bharat Sangh est une organisation ou association d'intérêt commun plutôt qu'une véritable ONG et est caractérisée par une forte interaction entre ses membres et les villageois. Les résultats obtenus sont remarquables. Plus de 5 000 hectares de bois ont été plantés dans la zone autour de Thanagazi et de nombreux barrages traditionnels ont été construits. Ils ont même réussi à restaurer la rivière Arvari qu’auparavant la sécheresse tarissait pendant la plupart des mois de l’année et qui est devenue maintenant permanente. Ceci a augmenté les possibilités d’irrigation et a permis de lutter efficacement contre l’aridité périodique dans la zone et, par conséquent, a réduit l’exode rural qui se traduit en Inde par un chemin sans retour vers la misère des grandes villes (Agarwal, 1997). La zone d’étude est composée de deux unités de base : la zone de la réserve qui présente un écosystème intact et qui est habitée par des sociétés villageoises qui sont en équilibre et en synergie avec la biodiversité (Galhano Alves, 1995, 2000), y compris avec les grands carnivores, et la zone externe et à la périphérie de la Réserve où l’écosystème est dégradé. Les villages enquêtés se situent tant à l’intérieur de la réserve de Tigres de Sariska, dans la core zone (zone noyau), à savoir la zone noyau 1 présentant la plus haute densité d’animaux de la réserve, que dans la zone tampon, à la périphérie et auprès de la réserve. Ce choix a été fait dans le but d’observer certaines différences et de mener des comparaisons entre les usages, les besoins et les impacts exercés par des villages situés dans des lieux où la biodiversité est élevée et par des villages où celle-ci s’est dégradée progressivement. Un questionnement sur la conservation et ses problématiques nous a conduit à nous interroger sur le rapport complexe entre homme et Nature, qui a trouvé son champ d’expression et d’analyse dans de nombreux débats qui ont lieu tant au sein des sciences sociales que naturelles. À ce propos, il nous semble qu’on peut cerner le pilier de ce travail non tant dans l’analyse d’un élément statique (l’homme ou la Nature) mais bien au contraire dans un objet dynamique, à savoir la relation entre les êtres humains et l’environnement. En effet, un processus de

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développement inclut aussi la capacité des populations de répondre aux incitations qu’elles reçoivent de la part leur environnement extérieur et de s’y adapter. Dans ce sens, l’environnement modifie les sociétés locales en leur demandant une adaptation constante, condition dont dépend la vie de ses membres dans le long terme. Le processus d’adaptation fait que la société modifie en partie ses structures sociales et sa culture en fonction du milieu où elle vit. D’autre part, une société donnée en exerçant des activités, en adoptant des systèmes de production, de gestion et d’exploitation des ressources naturelles produit des changements au sein des écosystèmes dont elle fait partie. Avec l’agriculture et l’élevage, on assiste à un aménagement du biotope en vue d’obtenir une production donnée et transformer ainsi l’écosystème et la biocénose au niveau de leurs composantes. La relation entre les êtres humains et la Nature ne peut pas être vue en termes statiques et unidirectionnels, mais elle donne lieu à un ensemble d’interdépendances et de synergies (Ghimire and Pimbert, 1997). L’homme, dans cette optique d’analyse, n’est pas un élément externe à l’environnement, mais constitue un des nombreux éléments de l'écosystème naturel qui se compose. En partant de cette hypothèse générale, la question qui se pose maintenant, est la suivante : Quels sont les facteurs qui garantissent un rapport correct et réciproquement propice entre l’homme et son milieu naturel ? La réserve de Sariska représente un exemple dans lequel une telle relation homme - Nature a abouti à une cohabitation harmonieuse : la tâche que l’on se propose est donc de cerner les éléments qui ont rendu possible ce succès : quels sont les facteurs qui caractérisent la vie dans cette région ? Comment est garantie la biodiversité en leur sein ? Comment s’articule dans la région de la réserve la gestion participative et pourquoi fonctionne-t-elle ? C’est pour cette raison que l’étude de ces sociétés rurales, de leurs modes d’intégration avec l’environnement, de gestion et de conservation peut apporter des repères à la fois pour la création de voies de développement réellement durables et pour la restauration participative de la biodiversité dans d’autres pays. Une telle étude permet de définir des stratégies de conservation et de restauration durables tant au niveau social qu’au niveau écologique et contribue à explorer les conditions par lesquelles l’intégration en synergie des sociétés humaines avec la biodiversité est non seulement possible mais aussi souhaitable et nécessaire (Galhano Alves, 2000).

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Un diagnostic des réalités agraires, économiques, sociales et culturelles de ces sociétés a été mené sur le terrain. Plus en particulier : • • • quelles sont les caractéristiques générales de ces sociétés ? quelle conception les villageois ont-ils de la Nature, de la flore et de la faune sauvage ? quelles sont les croyances, les traditions locales liées à la biodiversité de Sariska et à la conservation de la forêt ? Jusqu’à quel point celles-ci poussent-elles les communautés locales à protéger leur environnement ? quelles sont les particularités des systèmes d’aménagement du territoire, fonciers, de production et d’exploitation des ressources naturelles des communautés locales à Sariska ? quels sont leur impact et leurs répercussions vis-à-vis des écosystèmes locaux ? quels sont les facteurs qui influencent les activités des villages et qui ont des répercussions sur la biodiversité de la forêt ? Est-ce que ces systèmes peuvent être en mesure, eux-mêmes, de conserver durablement la biodiversité et les ressources naturelles à Sariska ?

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La démarche participative à Sariska débute par une caractérisation de l’action de TBS en tant qu’institution afin de comprendre quel a été son rôle par rapport à celui des communautés locales dans la mise en oeuvre des actions d’écodéveloppement. Nous avons effectué une analyse des actions d’écodéveloppement participatif menées par TBS avec les populations locales, qui se focalisent plus précisément sur : • • • la structure d’organisation de cette ONG, ses motivations d’intervention et son mode de fonctionnement ; sa capacité d’interagir avec succès avec la population locale et de la mobiliser ; les synergies qu’elle a su créer avec d'autres organismes administratifs et les institutions du pouvoir local et les blocages qu'elle a éventuellement rencontrés dans ses actions d’interaction.

Une analyse des facteurs, qui ont rendu cette expérience d’écodéveloppement possible et efficace ainsi que des facteurs qui seront

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en mesure de la rendre durable, constitue la partie qui peut donner à cette expérience une dimension plus générale, en donnant des repères et des données applicables à d’autres contextes différents de Sariska. S’interroger sur ces facteurs équivaut à se demander sous quelles conditions l’apport des communautés peut être favorable. Ici, nous parlerons en bref du rôle de l’État, des Autorités de la réserve (possibles partenariats…). Ainsi, nous avons procédé finalement à une analyse de l’impact des politiques étatiques de conservation sur les sociétés rurales locales, pour examiner plus particulièrement les rapports entre les communautés et les Autorités chargées de la protection, surtout à l’échelle locale, et le problème délicat de l'expulsion des villages vers l'extérieur de la réserve. Dans la première partie de ce travail, nous procédons à l'illustration de la conception de la protection de l'environnement en Inde qui se base sur l'exclusion du facteur humain par rapport au milieu naturel. Ensuite, nous passons à la contextualisation de notre problématique et de notre questionnement de recherche en Inde, dans la région de la réserve de Tigres de Sariska.

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