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Vivre en caserne à l'aube du XXIe siècle

De
189 pages
Ce livre nous fournit les clefs de compréhension d'un univers encore assez méconnu ; celui des gendarmes. A travers une étude sur leur mode d'existence, la vie en caserne, l'auteur s'attache à nous faire comprendre les réalités sociales de celle-ci. L'ouvrage aborde cette thématique sous plusieurs angles : historique, juridique, normatif, organisationnel et social. Il établit ainsi un lien entre le passé et le présent, pour souligner la continuité de ce mode de vie au travers des nombreux changements qu'a pu connaître l'institution.
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Sylvie CLÉMENT

VIVRE EN CASERNE À L'AUBE DU XXIe SIÈCLE L'exemple de la gendarmerie
Préface de Pierre MUTZ, Directeur Général de la Gendarmerie Nationale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4966-6

Quel gendarme, quelle famille pourraient oublier le cliquetis des touches des machines à écrire, les vociférations des citoyens en état avancé d'ébriété ou le visage inquiétant d'un criminel menotté, tous enfermés le temps d'une nuit dans la cellule de la brigade? Quel gendarme peut effacer de sa mémoire l'odeur des chevaux, de l'eau de Javel passée chaque soir sur les sols par les gendarmes eux -mêmes? Quel locataire de brigade ne se souvient pas des sonneries nocturnes du téléphone qui appellent un père, un époux" de planton If,y compris les jours de fête?

Éric Alary, Christophe Bousquet, Gendarmerie nationale, un siècle d'images, Le cherche midi éditeur, 2001.
.:. Les aspirations les plus profondes des hommes sont celles qui tendent à sa libération. Nous ne disons pas à la liberté, car l'idée que s 'en font les hommes varie suivant les groupes et les doctrines. Mais partout les hommes cherchent à se libérer des contraintes matérielles et à vivre dans une société dont les règles leur soient faciles à supporter, pour que leurs rapports avec les autres soient plus vrais, plus directs, plus profonds. Paul-Henry Chombart de Lauwe, Des hommes et des villes, Petite bibliothèque Payot, 1963.

PRÉFACE
Traditionnellement, le droit définit la personnalité juridique des individus à travers quatre éléments d'identification que sont le nom, l'état, la capacité et le domicile. C'est dire l'importance du lieu de principal établissement d'une personne et de sa famille. Le domicile familial touche à ce qui fait l'homme, à son existence sociale comme à sa vie la plus intime. Le droit reconnaît cette importance depuis des temps immémoriaux; la déclaration des droits de l'homme et du citoyen pose l'inviolabilité du domicile comme un droit essentiel de l'individu. La protection du domicile est donc considérée par les pères de la Nation comme participant de la protection de la personne elle-même. Or, nous savons quel progrès cette déclaration représenta pour la masse des anonymes dont le domicile fut sans doute l'objet d'un respect tout relatif de la part des puissants des temps anciens. .. La protection du domicile s'exprime pour l'enquêteur de manière très concrète par la limitation de ses pouvoirs dans l'exercice de ses prérogatives. La protection dont jouit la personne au travers de son domicile ne peut subir un amoindrissement qu'au prix de formalités strictes et dans un cadre temporel limité. Je pense ici à la fameuse règle qui proscrit les visites domiciliaires entre 21 heures et 6 heures du matin. Cette règle a d'ailleurs connu des atténuations pour deux types de délits: les premiers, liés à l'exploitation de la prostitution et seulement dans les parties communes, et les seconds, le terrorisme et le trafic de drogue, dont la société considère que leur dangerosité surpasse la violence faite aux droits. Encore le contrôle juridictionnel s'exerce-t-il avec une particulière acuité sur ces perquisitions en les autorisant puis en sanctionnant leurs éventuelles irrégularités. L'enquêteur de gendarmerie figure parmi les premiers agents de l'État à qui on impose de respecter le domicile. Il est celui à qui

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on demande d'être l'incarnation la plus immédiatement perceptible d'un droit essentiel de la personne. Il est aussi celui à qui on impose le domicile, à qui on restreint l'exercice des libertés qui sont normalement attachées à ce domicile. C'est-àdire que le gendarme réunit sur sa tête toute la complexité et la richesse du problème du domicile dans le droit français et dans la problématique des sciences humaines en général. Ce livre est donc le bienvenu. Il s'agit de la publication d'une enquête effectuée dans le cadre des travaux du Centre de prospective de la gendarmerie nationale (CPGN). Ce centre, créé en 1998, répond à un besoin croissant de la gendarmerie nationale de connaissance d'elle-même. En effet, l'Institution a connu une évolution rapide en trente ans dans un pays lui aussi très différent de ce que fut la France rurale de jadis. Bien entendu, il existe une connaissance empirique, fruit de l'expérience et de la fréquentation quotidienne des problèmes qui se posent à l'Arme. Elle souffle des solutions intuitives souvent d'excellente qualité. Mais, aujourd'hui, ce type de solutions ne suffit plus. Au même titre qu'un état-major ne se réduit plus à la petite troupe entourant le chef qui dirige à la voix une armée dont il perçoit la manœuvre grâce à sa lorgnette, l'administration et la gestion d'un corps de plus de cent mille hommes et femmes ne se satisfait plus d'une connaissance fragmentaire du donné social qui comprend aussi les familles. Cette enquête répond à une exigence qui n'est pas nouvelle. Elle s'inscrit dans la longue suite d'études de terrain au cours desquelles les sociologues militaires se sont forgés une réputation. La méthode qui consiste à aller recueillir sur le terrain des témoignages, puis à se livrer à une analyse aussi objective que possible en employant la boîte à outils conceptuelle du chercheur en sciences sociales et humaines, constitue une aide à la décision tout à fait indispensable aujourd'hui. 10

Le chercheur au sein d'une institution telle que la nôtre doit naviguer entre deux écueils tout aussi dangereux l'un que l'autre pour son travail. D'une part, il doit éviter une analyse trop "conforme", trop institutionnelle ou trop complaisante vis-à-vis de l'objet de son étude pour assurer la crédibilité scientifique de son travail. Un dialogue d'une grande franchise, mais aussi bien encadré, est nécessaire à la fécondité de cette démarche. Le chercheur ne peut donc pas travailler isolément dans une bulle purement universitaire. Il lui faut la distance indispensable à une relation scientifique du sujet à l'objet de sa recherche; il lui faut aussi des personnes de l'Institution aptes à lui donner des repères tout en comprenant ses attentes. Le CPGN joue ce rôle au sein de l'Institution en mêlant officiers supérieurs de gendarmerie et spécialistes dans différentes disciplines. D'autre part, le chercheur doit garder présent à l'esprit que son travail devra être accessible aux responsables et aux nonspécialistes pour qu'il serve à quelque chose. Le chercheur ne peut pas succomber à la tentation de la connaissance pure, à l'excès de conceptualisation: il doit être lisible pour que son œuvre aide la réflexion des chefs. Cette réflexion est non seulement généraliste par nature mais elle se nourrit de plus en plus de travaux d'origines diverses qui confèrent à la préparation des décisions un caractère interdisciplinaire. Ainsi, le directeur général de la gendarmerie nationale dispose-t-il de plusieurs organismes qui étudient la gendarmerie selon des points de vue différents: par exemple, le Service historique de la gendarmerie nationale qui puise dans le passé pour réfléchir aux problèmes du présent. La vie en bleu (Titre original de l'enquête), pour prolonger la métaphore marine, évite avec bonheur ces deux écueils. Cet ouvrage est d'un abord aisé. Je ne citerai pas le mot de Boileau mais, l'ayant à l'esprit, je dirai que l'auteur a pris le temps de mettre ses idées au clair et qu'elle nous les rend facilement accessibles. Sylvie Clément, sociologue de formation, a été recrutée par la gendarmerie en tant qu'officier spécialiste. Elle a Il

su acquérir rapidement une culture militaire suffisante pour être reconnue par ses camarades, officiers d'active, et par les sousofficiers de gendarmerie qui lui ont fait confiance. Les gendarmes qui ont eu l'occasion de prendre connaissance des conclusions de ses recherches n'ont pu qu'acquiescer, ajoutant que la mise en perspective était d'autant plus intéressante qu'elle ordonnait une expérience éparse. Les personnes qui n'ont qu'une connaissance récente ou partielle de la gendarmerie y trouveront un fil rouge ou une série d'explications. Elles leur faciliteront le décodage d'un mode de vie et d'un discours tenu par le personnel à propos de la concession de logement par nécessité absolue de service" parfois difficile à appréhender pour un non-initié. Combien se sont reconnus dans les témoignages que l'auteur a sélectionnés pour la publication! Combien de conversations sur le mode: "c'est tout à/ait ce que j'ai vécu à...". Les conclusions de cette enquête connaissent déjà des applications: en effet, l'installation d'une entrée des familles dans les résidences importantes tend à se généraliser. La concertation sur les questions de la vie quotidienne en collectivité se développe. Je crois aussi que cette enquête contribue à libérer la parole. Bien que l'étude ait été commandée depuis Paris par l'administration centrale, elle a rencontré un écho favorable auprès du personnel qui a réservé un bon accueil à Sylvie Clément: l'anonymat avait été garanti et l'engagement a été tenu. Cette importance de la parole est essentielle dans une institution que l'auteur décrit comme mobilisant en permanence son personnel au service du public. Il est nécessaire qu'existent des lieux de parole permettant non seulement de faire remonter les informations mais aussi de décharger la tension emmagasinée au cours des mille tracas de la vie commune. Il existe pour ce 12

faire les conseils de résidants au sein des casernes: nul doute que les enseignements dégagés par cet ouvrage ne soient examinés de près par ces instances consultatives. Ils y trouveront leur provende pour les sessions à venir. Cependant le livre de Sylvie Clément ouvre le chantier de la recherche sur la vie en caserne en gendarmerie plus qu'il ne l'épuise. Son grand mérite est justement de préparer la voie de travaux ultérieurs pour affiner certaines observations ou explorer certaines pistes à peine esquissées. La population statistique observée, si elle est représentative, demeure encore limitée; certains phénomènes restent dans l'ombre comme le célibat géographique ou la résidence secondaire. Enfin, la lecture du chapitre sur la ségrégation spatiale au sein des casernes appelle une étude comparative avec ce que connaît la marine nationale, par exemple, à bord de ses bâtiments. Là où existe une forte promiscuité et une forte mobilisation professionnelle, on sent bien qu'une distance doit être maintenue pour permettre à chacun de vivre quand même. Mais nous ignorons, d'un point de vue scientifique, la réalité de cette ségrégation au sens conceptuel de répartition des espaces, de segmentation et non pas de discrimination; a fortiori, nous ne disposons pas d'analyse comparative de phénomènes qui paraissent intuitivement proches.
Le titre original de l'enquête était La vie en bleu: il faisait certes référence à l'uniforme des gendarmes; mais surtout, il nous ouvre des horizons vastes comme la mer ou comme le ciel. Pour une force qui se veut humaine, il n'est finalement pas étonnant de se découvrir infiniment plus complexe que la réputation de "grande muette" pourrait le laisser penser.

Pierre MUTZ, Directeur général de la gendarmerie nationale.

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REMERCIEMENTS

Mes sincères remerciements vont tout d'abord à l'ensemble des personnels de la gendarmerie, à leurs conjoints et à leurs enfants, rencontrés dans les différentes unités ainsi qu'aux responsables des unités concernées. J'espère qu'ils se reconnaîtront (sans se reconnaître!) dans les pages qui suivront et que leurs témoignages sont fidèlement retranscrits. Un grand merci également à tous les autres gendarmes, rencontrés de façon informelle, avec lesquels j'ai pu avoir des discussions passionnantes sur le thème de la vie en caserne, ainsi qu'à toutes les personnes qui ont bien voulu me transmettre leurs témoignages écrits à la suite des rencontres de Montluçon de novembre 2000. Mes collègues du Centre de prospective de la gendarmerie nationale ont toujours répondu présent lors de cette recherche et je leur en suis très reconnaissante. Leur aide et leurs conseils m'ont été très précieux. Par ailleurs, je tiens aussi à saluer les chercheurs, qu'ils soient universitaires ou non, que j'ai pu rencontrer pendant ce travail, qui m'ont permis constamment de "prendre du recul" avec le sujet. Enfin, un grand merci à Sophie HAJLAOUI, secrétaire administrative au CPGN, qui a retranscrit la totalité des entretiens.

AVANT-PROPOS
Le contenu de ce travail doit s'apprécier par rapport à deux éléments majeurs: tout d'abord, les relations de confiance qui ont été instaurées pendant les entretiens et qui ont eu pour conséquence une extrême richesse des témoignages obtenus. Ensuite, grâce à l'intérêt qu'a suscité la thématique d'enquête auprès des personnes interrogées: les nombreux débats informels qui ont eu lieu sur le sujet même de la vie en caserne ont permis d'enrichir considérablement la recherche. Au-delà de ces témoignages, la vie en caserne est un sujet passionnel au sein de l'Institution, ainsi qu'un sujet qui divise beaucoup. Mais il reste souvent le sujet de discussion "numéro un" pour beaucoup de gendarmes. L'anonymat assuré aux personnes interviewées doit être respecté dans ce livre qui contient un grand nombre d'extraits d'entretiens. Pour ce faire, les noms des unités visitées ne seront pas mentionnés, de même que les noms des personnes. Dans la mesure du possible, il sera fait état de la "position sociale" de la personne interrogée (gendarme, conjoint ou commandant d'unité), de l'âge, et du type de caserne (gendarmerie départementale [G.D.], gendarmerie mobile [G.M.], et garde républicaine [G.R.]). Aucune mention de la localisation géographique ne sera précisée, car certaines visites d'unités ont fait l'objet de traces écrites qui pourraient remettre en cause l'anonymat. Par ailleurs, il est fait usage de la catégorie assez générale de "conjoint" et non de l'expression, plutôt péjorative, de "femme de gendarme" pour désigner la personne vivant maritalement avec le gendarme. Car le conjoint, même si dans beaucoup des cas est une femme, peut être (et sera de plus en plus à l'avenir), aussi un homme.

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INTRODUCTION

"The military profession

is more than

an occupation,. it is a complete style oflife" Morris Janowitz, The Professional Soldier, 1971

Travail et habitat, l'existence humaine

deux dimensions

fondamentales

de

Le travail est une activité, une dimension fondamentale pour tout individu, tellement importante que dernièrement, de nombreux chercheurs se sont inquiétés de son devenir!. C'est également une activité structurante pour l'individu, qui développe au sein d'une organisation, dans son travail, des réseaux sociaux: "le travail est la plus importante machine à produire du social", disait Renaud Sainsaulieu2. Même si le contenu ou la forme du travail change, il reste une activité essentielle, par laquelle l'individu" gagne son pain quotidien", gère un réseau de relations professionnelles qui débordent souvent sur le réseau personnel. Le travail est par excellence une activité "extérieure", visible, par opposition à ce qui est intime, personnel. D'un autre côté, il y a le foyer, le logement, la maison, lieu par excellence de l'intimité, des valeurs familiales. Chaque individu y passe une bonne partie de son existence, après le travail. La famille et le foyer sont les repères d'une dimension plus personnelle, plus intime, plus "cachée". On y reçoit de la
1 Commissariat général au plan, Le travail dans vingt ans, Paris, Odile Jacob, 1995 ; Jeremy Rifkin, La fin du travail, Paris, La Découverte, 1996; Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995 ; André Gorz, Métamorphoses du travail, Paris, Galilée, 1988. 2 Le Monde initiatives, mai 1995.

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famille, des amis et on y développe (grâce aux enfants, au conjoint, aux voisins) un réseau de sociabilité différent mais qui complète celui du monde professionnee. Les différentes fonctions sociales du logement en font un bien important pour les individus: fonction d'usage (bien de consommation), fonction patrimoniale (bien transmissible), fonction symbolique (ancrage spatial, repérage social) et fonction affective (participe de l'unité familiale, point d'ancrage des relations familiales). Avec le travail et l'habitat, l'individu peut trouver un juste équilibre entre une vie sociale et une vie personnelle, entre vie privée et vie publique, dirait Sennett. Chaque dimension fait l'objet d'une temporalité bien spécifique: il y le temps "travail" et le temps "hors travail". Selon 1es professions, ils sont plus ou moins distants. Et pour notre société actuelle, leur séparation demeure de plus en plus importante, structurante. Les agents sociaux investissent de plus en plus de temps dans la gestion du temps "hors travail", grâce auquel parfois ils se forment et accumulent un capital social et culturel différent. Cette recherche réalise des allers-retours constants entre ces deux dimensions du travail et de l'habitat, à travers un exemple assez singulier: celui de la vie en caserne au sein de la gendarmerie nationale.

La vie en caserne, un élément clef de la "condition militaire" du gendarme Les missions des professions de "force et de sécurité" font que l'individu doit pouvoir être préparé à abandonner pour des
"La vie en double, c'est la vie en deux parties, le travail et la famille, qui forment un même ensemble. En effet, le travail et la famille sont deux pôles de notre vie individuelle, comme de la vie sociale. Et chacun est le double de l'autre. Ils sont inséparables. Ces deux parties de la vie se renvoient constamment l'une l'autre, dans le couple comme dans la société. C'est pourquoi toute action visant l'un des pôles rejaillit sur l'autre et inversement", Marie- Agnés Barrère Maurisson, La division familiale du travail, la vie en double, Paris, PUF, p. 9. 3

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périodes variées (courtes ou longues) sa routine et ses questions personnelles. Cela apparaît au premier abord commun et évident mais, implicitement, cela suppose que n'importe quelle profession qui est continuellement préoccupée par la menace du danger requiert un sens aigu de solidarité afin d'opérer d'une façon efficace4. Dans ce cadre, la régulation du style de vie du militaire (ou de la vie militaire) doit avoir pour but de favoriser la cohésion de groupe, la loyauté professionnelle, et maintenir un esprit martial (guerrier). Cette régulation est très présente au sein de la gendarmerie nationale, à travers le logement en caserne. Une autre caractéristique de l'institution militaire par rapf0rt au reste de la société civile (même si elle tend à s'estomper) est la proximité immédiate du lieu de travail par rapport au lieu de résidence. Dans le cas de la gendarmerie nationale, on peut même dire que bien souvent, ils ne font qu'un, regroupés au sein d'une entité géographique particulière: la caserne. Face à ce constat, on peut faire l'hypothèse que les personnels de la gendarmerie forment un groupe social particulier qui fait corps avec l'organisation elle-même: le gendarme fait partie d'une communauté qui, avec le logement en caserne, lui rappelle quotidiennement ses obligations professionnelles au-delà de ses obligations personnelles. Dans ce cadre, on définira ici la condition militaire comme l'ensemble des dispositifs organisationnels particuliers encadrant les conditions de travail et de vie des personnels des armées6. Ces dispositifs sont mis en place pour compenser certaines contraintes qui s'imposent au militaire, comme cela est précisé dans le Livre blanc sur la Défense de 1994. Le personnel militaire, comme d'autres catégories sociales, voit dans
4 Morris Janowitz, The Professional Soldier, A Social and Political Portrait, Free press, 1971, p. 175. 5 Charlie Moskos, La banalisation de l'institution militaire, Futuribles, juin 1987. 6 William Genieys, Jean Joana et Andy Smith, Professionnalisation et condition militaire: une comparaison France Grande-Bretagne, Les documents du C2SD, septembre 2000.

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l'évolution de sa situation matérielle, le signe tangible de sa place relative dans la société. Or, à niveau de recrutement équivalent à celui du personnel civil, des contraintes très particulières pèsent sur le métier militaire: "Le militaire doit se préparer à exercer, dans des conditions difficilement prévisibles, une activité par nature paroxvstique. marquée par la mort de l'adversaire, d'un camarade, de soi-même (..). Aussi les contraintes du métier militaire continueront-elles à être allégées ou compensées afin de réduire tout décalage important avec les modes de vie de la société civile,,7.

Ainsi, étant donné que le métier de gendarme est basé sur une permanence dans le temps et dans l'espace, qui est obtenue à la fois par la dispersion des unités sur l'ensemble du territoire et par une disponibilité de tous les instants étroitement liée au regroupement dans les casernes, on peut dire que le logement en caserne revêt une grande importance au regard de l'exécution et de l'efficacité du service. De ce fait, condition militaire et condition des familles sont étroitement liées et les impératifs du métier militaire débordent largement sur la vie familiale. La vie en caserne fait donc partie à la fois de la condition militaire du gendarme mais aussi, et nous le verrons plus tard, elle est la condition d'exercice du métier8. Caserne, un mot chargé d'histoire Le vocable "caserne" est très courant dans le langage militaire, beaucoup moins dans la société civile (terme qui lui rappelle avant tout les servitudes du service militaire). Le mot lui-même est chargé d'histoire: il évoque des sentiments et des images parfois ambivalentes. Nous en évoquerons ici quelques unes.

7 Livre blanc sur la Défense, 1994, p. 110.
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Ce qui n'est pas souventcomprisde cette manièredans les témoignages.Très

souvent, les gendarmes assimilent le logement de fonction comme une "contrepartie" à la disponibilité, un peu comme une compensation aux sujétions de la vie militaire. De ce fait, ils raisonnent en termes de coûts/avantages. Or les textes juridiques montrent bien qu'il ne s'agit pas d'une compensation mais d'une condition d'exercice du métier.

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