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VIVRE EN RÉANIMATION

De
192 pages
L'auteur a réuni ici des écrits faits pour être dits. Il a préféré les laisser tels quels pour témoigner de la violence de la réanimation où l'on meurt beaucoup et où l'on ressuscite parfois. Cette promenade à travers la réanimation nous permet de saisir la force des désirs inconscients mis en jeu chez les soignés et les soignants. De nombreux cas cliniques émaillent la réflexion de l'auteur : depuis les locked-in, ces emmurés vivants, jusqu'aux Münchausen qui pervertissent l'usage de la médecine. Mais les jeunes traumatisés de la route constituent le noyau dur du livre : leurs corps nus et blessés, leurs comas, la longue régression dont il leur faut bien sortir.
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VIVRE EN REANIMATION
Lazare ou «le prix à payer»

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions

Cryptes et fantômes en psychanalyse, P. HACHET, 2000. Vie mentale et organisation cérébrale, C. J. BLANC, 2000. Psychothérapies de psychotiques, C. FORZY,2000. Une psychiatrie philosophique: l' organo-dynamisme, P . PRATS, 2001. Les délires de personnalité, Gilbert BALLET, 2001. Psychanalyse et rêve éveillé, J. et M. NATANSON, 2001. Les processus d'auto-punition, A. HESNARD et R. LAFORGUE,2001. La schizophrénie en débat, E. BLEULER, H. CLAUDE, 2001. La folie érotique, B. BALL, 2001. Vrais et Faux mystiques, J. L'HERMITTE, 2001. Les constitutions psychiques, R. ALLENDY,2002. La psycho-analyse, E. REGISet A. HESNARD,2002. Psychologie analytique ert religion, R. HOSTIE,2002.

Joseph GAZENGEL

VIVRE EN REANIMATION
Lazare ou « le prix à payer»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-1922-8

À tous ceux (soignés ou soignants) qui souffrent à l'hôpital. À tous ceux d'entre nous que le destin mènera un jour ou l'autre en ce lieu. À tous ceux qui en ont déjà l'expérience. Bref à nous tous !

Sans Jacques Maître et Ginette Raimbault ce livre n'aurait pas vu le jour. Qu'ils soient remerciés de leurs "fermes encouragements".

Cher lecteur inconnu,

Ce livre que tu liras peut-être rassemble des textes écrits dans ces quinze dernières années. Pour la plupart ils ont été écrits pour être dits, et je n'ai pas cherché à en faire après coup ni des textes littéraires ni des articles scientifiques. Quelques-uns d'entre eux ont été écrits sous le coup d'une confrontation traumatisante avec le monde de l'hôpital, avec les tragédies qu'il charrie chaque jour, et ils répondent à la nécessité impérieuse où je me suis senti d'avoir à en témoigner, d'avoir à leur donner une forme dicible, tout simplement pour que je puisse continuer à vivre et à penser. Quelques autres se prétendent le cri de ceux qui sont réduits au silence, et dont je me suis voulu le porte-parole. Je ne les ai donc pas modifiés, ou si peu, pensant que la violence de l'hôpital, ce lieu où il nous faut maintenant presque tous naître et mourir, ressusciter parfois, et souffrir notre agonie, perdrait moins ainsi de son âpre vérité. Il faut bien essayer de donner un sens à toute cette violence qui est comme le point focal du miroir du monde,
SInon.. . J'ai choisi pour ce faire l'instrument de la pensée psychanalytique freudienne qui a subverti peu à peu ma pratique de neurologue jusqu'à devenir le seul axe de ma réflexion. Tu verras donc que ces textes, pour la plupart, se réfèrent explicitement à des écrits de S.Freud ou J.Lacan qui m'ont servi à rendre pensable le réel traumatique de la réanimation.

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Chapitre 1

LAZARE ou "LE PRIX À PAYER" (à propos des origines mythiques de la réanimation)

À la question publique adressée à un réanimateur: Mais quelle est donc l'Histoire de la réanimation? il est habituellement répondu: Mais quelle histoire? Il n'y a pas d'Histoire. Il y a juste l'histoire des techniques et des machines! Confronté plusieurs fois à ce blanc, je me suis cru autorisé à interroger - au travers des contes et des légendes - les origines mythiques et les harmoniques inconscients de la réanimation. Je me suis cru aussi autorisé à m'interroger sur l'origine en moi de mon mythe personnel « Réanimation». Je proposerai enfin en m'appuyant sur « L'homme Moïse et le monothéisme» de S. Freud, une lecture possible des mouvements inconscients qui sont à l'œuvre dans l'entreprise réanimatoire et dans ses acteurs pour leur souffrance.

Un peuple

sans histoire

Aucun peuple ne peut vivre sans histoire. Et pourtant, si l'on en croit les réanimateurs, la réanimation n'aurait pas d'histoire. Elle n'aurait que l'histoire de sa machinerie. Elle n'aurait d'autre généalogie que celle des poumons d'acier qui ont engendré d'autres machines à respirer d'une 9

complication et d'une efficacité croissante. Je n'ai pas pu obtenir d'autre réponse, et pourtant j'ai interrogé publiquement des réanimateurs avisés dans des assemblées aussi ouvertes que celleci : une fois à Paris au cours d'une journée scientifique d'AML, une fois ici même. Je n'ai pas eu plus de succès auprès des réanimateurs et des réanimatrices du service où je travaille, et pourtant l'une d'entre elles rédige un livre portant précisément sur l'histoire de la réanimation (1)... Nul peuple ne peut vivre sans histoire sauf à l'inscrire dans la chair vivante de ses membres, et bien que je n'ai pas fait de statistiques, il me semble que la tribu des réanimateurs paie effectivement une lourde dîme de maladies corporelles graves. Ce trou m'a semblé d'autant plus étonnant que chaque discipline peut sans effort évoquer ses pères fondateurs. Citerai-je pour la neurologie Charcot, son inventeur, et Pierre Marie, Déjerine, Babinski... Citerai-je pour la psychanalyse Sigmund Freud, Mélanie Klein, Lacan...? Il serait bien sûr tentant de faire rimer le " trou réa" de nos malades qui ne parviennent pas à inscrire dans la trame de leur vie leur passage en unité de soins intensifs et le trou dans l'histoire de la réanimation. Et d'ailleurs n'existe-t-il pas un risque psychique comparable, sinon identique, dans les peuples des réanimateurs et des réanimés? En tout cas cette lacune appelle et justifie une tentative d'interprétation. Elle autorise l'invention d'une histoire des origines sinon authentique, du moins douée d'une certaine vérité psychique. C'est donc dans le but de restituer à la réanimation une histoire qui lui manque que je vais commencer par le texte de l'apôtre Jean (Jean XI 1 à 53 et XII 9 et 10) qui me permet de figurer sous une forme imagée l'idée que je me suis faite de l'origine de mon intérêt pour l'univers de la réanimation. Il s'agit de la résurrection de Lazare. Je me suis permis d'utiliser ce texte comme un écrit existant, en faisant abstraction de sa valeur religieuse éminente et que je n'oserais contester. Que ceux pour qui ce texte est sacré veuillent bien me pardonner les libertés que je vais prendre avec le récit. Mon propos est en effet 10

d'analyser les latences obscures, les croyances irrationnelles et quasi religieuses qui lestent tout au fond la pratique réanimatoire, en essayant de guider mes pas dans ceux du juif S. Freud qui a osé analyser en 1939 les fondations inconscientes de sa propre religion, la religion Mosaïque. L'histoire de Lazare est, vous le remarquerez plus tard, l'histoire d'un meurtre. J'y reviendrai. Ça commence par un meurtre et ça finit mal : par la punition du faiseur de miracle et du miraculé. C'est aussi bien sûr l'histoire d'une résurrection.
Résurrection?

Intéressons nous maintenant à l'origine du mot "Réanimation". Réanimation, mot qu'on a essayé de remplacer par le terme plus terre-à-terre de "soins intensifs" ; Réanimation, ce mot est resté, il s'impose par la force de son évidence fantasmatique aussi bien à l'hôpital que dans le langage populaire. Quand on le traduit en anglais, dans les articles médicaux, ça donne très précisément: "resuscitation", et du même coup ce mot usé car trop souvent entendu retrouve sa force VIve. Prenons encore le dictionnaire: réanimer vient d'anima, le souffle de la respiration, le souffle de la vie. Réanimer, c'est donc redonner le souffle de la vie à quelqu'un qui l'avait perdu dans la mort. Ressusciter: ramener de la mort à la vie. Vient de susciter: exciter par en dessous. Résurrection: du latin resurgere : se relever, retourner de la mort à la vie; c'est la même racine que surgir, sourdre; se dit aussi d'une source. De réanimation permettez-moi donc après ce détour, de revenir à résurrection, puisque nous venons d'établir l'équivalence de ces termes.

* Il

L'histoire

de Lazare,vous

disais-je...

J'y reviens. C'est un peu avant la Pâque Juive. Jésus est en campagne. Et mon dieu, ça marche bien: les paralytiques marchent, les aveugles voient à nouveau la gloire de Dieu. Ça marche si bien qu'il y aura peu après le triomphe à Jérusalem. Jésus monté sur un âne, et le bon peuple agitant les palmes comme un soir d'élection. C'est au beau milieu de cette tournée qu'on vient annoncer à Jésus que son ami Lazare est gravement malade. Et Jésus de répondre: ne nous pressons pas, il faut attendre un peu pour que la gloire de Dieu soit bien manifeste! Pour situer l'action, il convient de rappeler comme le fait l'apôtre que Jésus aimait, que Lazare est un ami, un familier. Il est le frère de Marthe qui fait si bien la cuisine et de MarieMadeleine, l'amante si généreuse qu'elle ose répandre un litre de nard précieux sur les pieds de l'aimé. « Toute la maison embaumait », dit l'apôtre, et Judas qui tenait serrés les cordons de la bourse, de crier au gaspillage. Et puis un peu après, tandis que la campagne continue, voici que Lazare est mort. Mais redit Jésus, il convient toujours de ne pas se presser pour que la gloire de Dieu soit bien manifeste. Et lorsqu'à la fin il rejoindra la maison de Lazare, il devra affronter les amers reproches de Marthe et de Marie: « Pourquoi l'as-tu laissé mourir (pourquoi l'as-tu tué? traduis-je) alors que ta présence et ton sourire l'eussent empêché de périr? » Conduisezmoi auprès de lui dit Jésus. Et Marthe toujours pratique d'objecter qu'avec la chaleur du printemps ce n'était pas possible. «Il pue déjà» ajouta-t-elle sobrement. Et puis vous connaissez la suite: « Lazare sors du tombeau! » dit Jésus. Et Lazare en bon compère de sortir de sa tombe, titubant, ébloui. Il est empêtré encore dans ses bandelettes et perdu, hagard, comme quand on a croisé sa mort. C'est très précisément à cause du bruit et du scandale de cette résurrection que Caïphe et les prêtres décidèrent de faire 12

mourir Jésus. (Jean XI. 47). C'est très peu après (Jean XII. 10) qu'on apprend que les grands prêtres décidèrent de faire mourir aussi Lazare le ressuscité. J'ai choisi ce passage des Écritures pour que nous gardions présents à l'esprit, que ni la situation du réanimateur ni la situation de son ressuscité ne sont simples. Leur situation est même donnée comme violemment transgressive et menacée. Il y a aussi la veuve de Lazare (mais son histoire est de mon cru). Sa veuve - qui ne l'est plus - a hypothéqué le maigre bien qui était le leur pour payer le repas d'enterrement et elle n'a pas lésiné sur le prix du tombeau taillé à grands frais dans la roche dure. Tout cet argent qui va manquer au ménage, elle l'avait dépensé pour exorciser la rancune qu'elle gardait à son époux bien aimé de lui avoir fait des enfants, de l'avoir déflorée peutêtre, faisant ainsi advenir douleur et blessure avant la jouissance qu'il lui dispensait peut-être chichement... Et voilà que lui échoit une bouche de plus à nourrir: ce grand dadais titubant, empêtré encore de ses bandelettes, le regard et l'esprit embrumés encore des mauvais songes de sa mort ! Avant de continuer à réfléchir, je voudrais vous raconter encore quelques histoires de résurrection que j'ai recueillies. Je crois en effet qu'on peut y déceler une trame commune qui sera élaborée plus loin, en référence au texte de S. Freud.

Histoires et légendes

Voici d'abord celle de Rip van Winkle. N'ayant pu retrouver le texte, je l'ai réécrite de mémoire. C'est un Hollandais, je crois, qui s'en va faire une sieste dans la colline un jour d'été. Il avait bu au déjeuner un peu de bonne bière en bonne compagnie et pris le temps de refaire un peu le monde avec ses joyeux compères. Il grimpe parmi les houblons, et comme l'après midi est chaude et que le soleil de 13

juillet l'arde de toute sa force, il avise une espèce de grotte fraîche et y rentre. Là le sable est doux aux pieds et l'ombre bienfaisante. Et il s'étend pour une petite sieste rêveuse. Il revoit la gaieté du repas, il réentend le rire de ses compagnons de table... Et le voilà parti dans un de ces sommeils bienheureux qui vous changent en quelques minutes la couleur du monde... Quand il se réveille le cœur léger, quarante années ont passé, mais il ne le sait pas. Et il redescend en sifflotant vers son village. Il se sent en terrain merveilleusement familier, mais à mesure que ses pas s'ajoutent à ses pas, il sent qu'une nuance imperceptible a changé la couleur exacte du monde qu'il aimait... Est-ce parce que le soleil est un peu plus bas que les tuiles de l'abbatiale sont plus brillantes qu'elles ne devraient? Mais non. Le soleil n'a glissé sur l' horizon qu'en accord avec le temps subjectif de son repos. Et ce bouquet de fleurs dans le talus pourquoi est-il passé de l'autre côté de la route? Dieu que les effets de la bonne bière sont donc redoutables! Mais ce ne sont que les prémisses des angoisses du pauvre Rip van Winkle qui arrivé au village s'aperçoit que personne ne le connaît plus et qu'il est dans son propre monde devenu étranger. Il est blessé jusqu'au cœur qu'on lui rende ses coups de chapeau comme on les rend avec un excès de civilité et une pointe d'embarras à un simple étranger. De plus en plus troublé, il en vient à commettre une mortelle imprudence. Et le voilà qui demande avec un air emprunté si quelqu'un par hasard n'aurait pas entendu parler d'un certain Rip van... Rip van Winkle ??? Las, ce nom ne dit rien à personne! Sauf peut-être à la vieille mère tape-l' œil, la doyenne du village: «Qu'il aille donc voir au cimetière, dit-elle. Il me souvient d'un quidam portant ce nom qui serait mort il y a bien longtemps, sans même de cadavre! ». Et le voilà parti pour le cimetière entre les tombes de marbre et les chapelles écroulées; cherchant, perdu, il ne sait quoi qu'il ne trouvera jamais, désolé que là même où dans la pierre se déclinent pour finir les identités, il ne puisse s'y retrouver même en épitaphe.. .

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Vous connaissez sans doute aussi l'histoire de "L'homme à l'oreille cassée" d'Edmond About. C'est pendant la retraite de Russie. Un colonel d'Empire est condamné à mort après avoir été capturé par les cosaques. En attendant le matin de son exécution, il est emprisonné dans une haute tour ouverte à tous les vents de la Sibérie, et ne manque pas d'y périr de froid et d'y être précisément congelé. Son cadavre est alors triplement emballé par un savant Cosinus avec un mode d'emploi précis pour le réhydrater quand la guerre sera finie et qu'il ne sera plus sous le coup d'une condamnation à mort. Quarante ans se passent, et un autre savant Cosinus le ramène à la vie (par quelque maladresse, il lui brisera, chemin faisant un fragment du pavillon de l'oreille gauche). Notre colonel tente de retrouver son grade et sa solde, mais c'est maintenant le second empire et il s' y perd lamentablement. Un moment cependant tout semble sur le point de s'arranger. Il séduit une personne du beau sexe, la jeune et ravissante Clémentine qui lui en rappelle si fort une autre... Il l'épouserait bien s'il ne s'apercevait tout à coup qu'il s'agit de sa petite-fille.. . Tout s'arrange en effet car il meurt à nouveau pour de bon au bout de quarante jours! Ouf! L'inceste n'était pas loin.

L 'histoire de Malika

Ils sont d'une extraordinaire dignité. Et je voudrais pouvoir les serrer dans mes bras et pleurer avec eux ou à tout le moins m'agenouiller devant eux et leur baiser les pieds. Mais rassurez-vous, je n'en fais rien et je reste debout à ma place de médecin. Et quand sa sœur me dit que c'est trop affreux, que toutes ces vies et la sienne sont brisées à jamais et qu'elle devrait mourir, et qu'on aurait dû la tuer, plutôt! Je réponds que je ne suis qu'un médecin pour soigner et que le reste est à Dieu.

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Ils sont maghrébins tous les trois: Elle, la malade jeune d'une trentaine de printemps, mère de deux enfants un peu grands et de deux petits. Le dernier a deux ou trois ans, il parle déjà. Comme Lazare au sortir du tombeau, elle est presque entièrement prise dans les rigides bandelettes de son mal. Bras et jambes raidis immobiles, et le visage aussi. Seuls vivent les yeux parfois attentifs et précis et puis la bouche pour manger et dire entre de longs jours de silence une phrase, une seule. Elle est ainsi depuis trois mois et nous savons qu'elle le restera! Lui, son mari, la cinquantaine a dans ce drame abando1ll1é son emploi stable et sait qu'il n'en retrouvera pas. Il vit d'intérim. Il vient la voir tous les soirs pour lui faire manger la cuisine du pays qu'elle aime. Il a amené l'un après l'autre tous ses enfants auprès d'elle. La sœur de la malade court d'un endroit à l'autre pour aider le mari à s'occuper des plus petits. C'est vrai que leurs vies à tous sont ruinées, et c'est nous qui l'avons ressuscitée!

Il Y a aussi bien d'autres histoires...

Celle d'Ulysse aux portes de l'enfer venu interroger le divin Tyrésias et qui tente en vain de serrer dans ses bras l'ombre de sa mère. Celle de Jézabel dans le songe d'Athalie et tant d'autres dont la mie1ll1e restera mon secret aujourd'hui. qui Il y a aussi la clinique: le sentiment que les gens ont d'être morts; la certitude mortelle et illusoire des familles que tout est fini, et - faute d'exister encore comme vivants à l'intérieur de ceux qu'ils aiment - nos réanimés font le mort, les yeux clos, avec d'autant plus de visible obstination qu'on s'adresse intimement à eux. Il y a aussi l'histoire de l'homme qui n'aimait plus le thé. Et son goût nouveau pour le chocolat qu'il abhorrait avant sa résurrection. Comment s'en arranger? « Vous nous l'avez changé! Il n'a plus sa place chez nous »... Il n'a plus sa place chez lui! 16

L'histoire de la mère d'Élise qu'on disait bonne à césariser et puis à prélever pour les pièces détachées... Elle revit, comme elle peut, mais jamais son mari n'a pu la reconnaître comme la bien-aimée qu'il avait choisie naguère pour être son amante et la mère de ses enfants. L'histoire du jeune homme qu'on disait en état végétatif... et le pouvoir sur lui de sa jeune amante ranimée par nos paroles. Et puis surtout, il reste à essayer de dégager quelques traits structuraux communs à ces histoires.

L'homme Moïse et le monothéisme

J'ai choisi comme point d'appui un des derniers textes de S. Freud: " L'Homme Moïse et le Monothéisme ". Il s'agit en effet pour moi d'essayer de désacraliser une pratique estimable dont je suis un des acteurs (modeste dans son rôle), celle de la ressuscitation de nos semblables. L'un des chapitres de ce texte commence ainsi: «Enlever à un peuple l'homme qu'il honore comme le plus grand de ses fils n'est pas une chose qu'on entreprend volontiers ou d'un cœur léger, surtout lorsqu'on appartient soi-même à ce peuple» ... Ce que je veux ôter au peuple des réanimateurs auquel j'appartiens un peu par raccroc, ce n'est pas un homme, mais c'est une représentation idéale de notre activité. Si l'on y réfléchit, la différence est mince. J'ai choisi ce texte pour cette autre raison que c'est un des derniers textes de Freud publiés de son vivant, et que l'expérience de notre recherche sur la vie psychique des traumatisés du crâne en réanimation neurochirurgicale m'a fait m'éprouver plus que jamais comme mortel, et que mon corps même sait aujourd'hui qu'il meurt. Que ce texte de Freud soit plus ou moins solidement fondé au regard de nos connaissances historiques et ethnographiques actuelles m'importe peu. Cela n'ôte rien à sa

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profonde vérité psychique ni à l'âpre lucidité de l'auteur presque au terme de sa vie. La réanimation est un lieu sacré: avez-vous songé qu'on s'y tient debout comme à l'église? Avez-vous remarqué comme les familles n'y murmurent qu'à voix basse? Avez-vous vu qu'on n'y pénètre qu'à l'heure dite et qu'on n'en sort que quand la messe est dite? Qu'il faut pour y entrer se vêtir rituellement. Avez-vous dans l' œil ces vestales éternellement jeunes et renouvelées, ces sages gardiennes du temple que figurent les infirmières? (Les anciennes n'y retournent presque jamais travailler. ) Chez nous c'est comme un temple. Une église romane plutôt, à demi enterrée. La lumière nous vient d'en haut pour nous élever l'âme. Au milieu un petit jardin ouvert sur le ciel, et puis autour comme les bâtiments d'un cloître, s'enroule un promenoir sur lequel donnent les chambres et les bureaux. Le jardin est virtuel comme dans un cloître roman car il n'est guère prévu qu'on y pénètre. Tout commence par un meurtre nous dit Freud. Le meurtre de Moïse qui imposait à son peuple, par lui choisi, l'adoration d'un Dieu unique. Ce meurtre ajoute-il est bien sûr la redite du meurtre du père terrible de la horde primitive par ses fils qui ne manquent pas de dévorer son cadavre après l'avoir dépecé. Ils mettront ainsi en eux-mêmes pensent-ils la force vive de l'ancêtre. À partir du meurtre de Moïse vont se mettre en place des schémas de fonctionnement collectif qui participent par leur structure (et aussi par leur aptitude à être consciemment oubliés) des règles du fonctionnement de l'inconscient individuel, c'est-àdire de l'infantile en nous. Et nous rappelle S. Freud, le point nodal de notre névrose à chacun d'entre nous est aussi le phantasme du meurtre de notre père bien aimé qui n'a que le tort impardonnable de dormir contre le flanc de celle qui nous a enfanté et dont nous voudrions à jamais garder le corps comme notre bien inaliénable. Et nous autres soignants de la réanimation, nous sommes aussi des hommes, et au meurtre imaginaire de notre père, nous 18

pouvons ajouter la longue liste des malades dont nous pensons, dont nous craignons qu'ils n'aient péri du fait de notre maladresse, de notre paresse ou de notre négligence. À partir du meurtre de Moïse, comme au départ d'une névrose individuelle deux voies sont possibles qui ne s'excluent pas mutuellement: L'évitement, la mise à distance, l'oubli du souvenir traumatisant; ou bien la remise en scène compulsive du crime inaugural pour essayer - souvent en vain - de résoudre l'impossible angoisse qu'il a suscitée. C'est ainsi par exemple, nous dit-il, que d'évitements paniques en répétitions compulsives, la dévoration du père assassiné se rejouera dans le rite chrétien de la consommation du corps du COOstaprès que la messe ait rejoué sa mise à mort. (Qui pridie quem pateretur ... Hic est enim corpus meus... Soit en français: La veille du jour qu'il périt... Ceci est mon corps. Mangez en tous I) Je tiens bien sûr que de tels mécanismes sont à l'œuvre en réanimation. L'évitement: on ne prononce jamais le mot qui consacre notre échec, on ne dit jamais: « il est mort» (les périphrases substitutives ne manquent pas, je vous en épargnerai le catalogue). La compulsion, c'est le plus facile à illustrer par l'angoisse à suivre les chiffres ou les sons du monitoring, les chiffres pluri-quotidiens des constantes dites vitales... La répétition: nous nous astreignons au spectacle quotidien de la défaite des corps et des agonies... Plus tragiquement, enfouis derrière la ressuscitation qui les masque si pieusement, resurgissent le meurtre refoulé et aussi... la consommation des corps décrétés cadavres. Lisez, je vous en prie les articles médicaux les plus sérieux traitant des états végétatifs prolongés, et vous verrez comme moi que la question qui insiste à chaque article à chaque ligne est: faut-il les tuer? Et comment? par privation de boissons? par privation de nourriture? Ils nous coûtent tant de soins de soucis et de temps et d'argent. Qui paiera?

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