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Vivre en ville et prendre pension à Québec aux XIXème et XXème siècles

De
321 pages
En Amérique du Nord, au tournant du XXè siècle, la vie en pension était solidement ancrée dans les habitudes citadines. C'était particulièrement le cas dans la ville de Québec où un ménage sur dix accueillait un ou plusieurs pensionnaires. L'importance de ce phénomène est à situer dans l'ensemble des transformations et des recompositions sociales et résidentielles qui affectent une ville en période industrielle. L'auteur restitue les lieux et l'environnement dans lesquels évoluaient les pensionnaires de Québec à la fin du XIXè siècle et au début du XXème siècle.
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Valérie Laflamme

VIVRE EN VILLE ET PRENDRE PENSION À QUÉBEC AUX XIXe ET XXe SIÈCLES

L'Harmattan

Habitat et sociétés
Collection dirigée par Clire Lévy Vroelant Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afm de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels.

Dernières parutions
J.P. LEVY et F. DUREAU (eds.), L'accès à la ville, 2002. H. RAYMOND, Paroles d'habitants: une méthode d'analyse, 2001. N. HAUMONT, Les pavillonnaires, 2001. M.-G. DEZES, La politique pavillonnaire, 2001. P. LASSA VE et A. HAUMONT, Mobilités spatiales, 2001. C. LEVY VROELANT (ed.), Logements de passage, 2000. N. HAUMONT, L'urbain dans tous ses états, 1998. Y. FIJALKOW, La construction des ilots insalubres, 1998. N. HAUMONT, B. JALOWIECKI, M. MUNRO, V. SZIRMAI, Villes nouvelles et villes traditionnelles, une comparaison internationale, 1998. M.-H. BACQUE, S. FOL, Le devenir des banlieues rouges, 1997. N. HAUMONT, J.P. LEVY, La ville éclatée quartiers et peuplement, 1997. N. HAUMONT (ed.), La ville: agrégation et ségrégation sociales, 1996.

Remerciements

Depuis 1998, moment où j'ai commencé des études de second cycle, j'ai eu la chance d'être entourée de nombreuses personnes et institutions qui, chacune à leur manière ont su m'encourager à poursuivre des recherches et à les mener à terme. Je vois ici l'occasion d'exprimer à tous ma reconnaissance. D'abord, je désire remercier Alain Blum, directeur de la thèse à l'origine de ce livre. Je le remercie pour son encadrement, sa disponibilité et son soutien. Ses conseils, ses remarques et ses encouragements m'ont aidée à ne pas me perdre dans les méandres de ce travail de longue haleine. C'est dans un climat de grande confiance et de sérénité que j'ai pu faire ma recherche. Je l'en remercie sincèrement. Je remercie Catherine Bonvalet, qui m'a accueillie et a facilité mon intégration à l'Institut national d'études démographiques (INED), et de manière plus générale à la recherche en France. Rapidement après mon arrivée en France, Claire Lévy-Vroelant m'a appuyée et encouragée à poursuivre mes recherches sur le logement précaire. Grâce à elle, j'ai pu me familiariser aux problématiques du logement transitoire en France et en Europe. Plusieurs chercheurs, professeurs, documentalistes et amis ont apporté leur contribution à la forme et au contenu de cette étude. Je remercie Richard Marcoux, pour m'avoir donné le goût dès la maîtrise de la démographie historique et pour m'avoir permis, avec Marc Saint-Hilaire de participer au Programme de recherche Population et histoire sociale de la ville de Québec (PHSVQ). Les échanges avec les membres de l'unité Histoire critique des sources et méthodes, et de l'unité Mobilité, territoires, habitat et sociabilité de l'INED ont largement enrichi mes questions de recherche. Je pense particulièrement à France Guérin-Pace, Maurizio Gribaudi et Maryse Marpsat. Les discussions au sein du groupe de travail
« Transitory

HousingjLogement

de

passage»

du

European
Je de de

Network on Housing Research se sont révélées très motivantes. tiens à remercier également Yves Grafmeyer d'avoir accepté présider le jury de soutenance et de m'avoir adressé nombreuses remarques et encouragements.

Concrètement, mes recherches doctorales ont été rendues possibles grâce au financement du Conseil de recherche en sciences humaines, du Fonds de recherche sur la nature et les technologies (anciennement Fonds pour la formation des chercheurs et l'aide à la recherche) et de l'Ambassade de France au Canada. Je tiens à remercier le directeur de l'INED, François Héran, pour m'avoir accueillie au moment où je faisais mes recherches doctorales. La qualité des conditions de recherche dans cet institut mérite d'être soulignée. Je tiens aussi à remercier l'ensemble du personnel qui par son attention m'a grandement facilité la vie quotidienne. Je pense particulièrement à Dany Faugère, Michelle Coste et Dominique Chauvel-Markman. Le remaniement de ma thèse en livre a pu se faire dans des conditions idéales grâce au soutien financier et logistique du Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé). Je remercie tout particulièrement son directeur, Dominique Duprez, pour son appui et sa confiance. Une bourse de recherche accordée par l'Université des sciences et technologies de Lille est venue compléter ce financement. Bessie Leconte a eu la gentillesse de bien vouloir lire le manuscrit afin de signaler les erreurs qui s'y trouvaient. Celles qu'il contient encore m'étant naturellement entièrement attribuables. Véronique Testelin a pour sa part accepté de préparer le bon-à-tirer. Je la remercie pour son efficacité. Bibliothèque et Archives Canada, ainsi que Bibliothèque et archives nationales du Québec ont gracieusement autorisé la publication de photographies, d'illustrations et de gravures figurant dans leurs fonds. Parents et amis, trop nombreux pour être cités ici sont à remercier pour m'avoir accompagnée tout au long de ces années. Éric sait à quel point ce travail existe par lui. Sans nos discussions passionnées et sans son soutien indéfectible, il n'aurait pas la forme qu'il prend aujourd'hui. En pointant le bout de son nez au moment où s'achevait ma thèse, Madeleine a su par ses sourires égailler des moments qui autrement auraient pu être difficiles. C'est à Éric et Madeleine que revient ce livre.

2

Préface

De Paris à Berlin et de New York à Québec, le logement de ceux qui n'en avaient pas - autrement dit l'épreuve de l'hospitalité - a toujours permis aux cultures urbaines d'exprimer leur inventivité. Avec cette étude portant sur un mode d'habiter particulier dans la ville canadienne au tournant du xxe siècle, c'est à un voyage captivant que le lecteur est convié. Voyage qui nous mène dans l'univers mouvant des pensionnaires et des logeurs, dans la

plupart

des cas des logeuses,

des

« maîtresses

de pensions»

comme on disait à l'époque. L'auteure offre ici une version profondément allégée de sa thèse de doctorat tout en conservant la rigueur scientifique du texte de départ. Vers 1900 et plus tard encore, si Paris était la ville des garnis, Québec semble avoir été le royaume des pensionnaires. Le nouveau venu à Québec prenait aussi facilement pension chez l'habitant que son semblable à Paris s'établissait à l'hôtel ou en garni. Devant la même nécessité, loger le migrant, le pauvre, l'accidenté de la vie, les cultures urbaines se déploient différemment. Qu'est-ce donc que la pension québécoise? Dans plus de 80% des cas, une pension privée, où le logeur partage l'espace de sa domus avec le ou les logés. Permettant la rencontre d'étrangers, suppléant la famille déficiente, rendant possible les mobilités, la pension est ici révélée comme un dispositif majeur de la dimension urbaine de Québec. Est-ce pour cela que les critiques se déchaînent? Les ménages tenant pension n'exerceraient pas sans risque, pour leur propre moralité, une profession que les observateurs, moralistes, religieux ou non, politiques ou gens des administrations, regardent toujours avec suspicion. C'est d'ailleurs contre les pensions que les différents organismes philanthropiques tiennent d'autres asiles, en particulier pour les femmes pauvres et méritantes que la vie en pension achèverait de perdre. C'est contre la pension que les autorités locales et fédérales reprennent du terrain dans les décennies suivantes, durcissant la législation. À

leurs yeux, seuls les gens sans aveu, ou dont l'existence s'entoure de mystère, aiment à être pensionnaires. Certes, les lieux sont souvent inconfortables et l'on y vit dans des promiscuités parfois gênantes. Pourtant, et c'est tout l'intérêt de cet ouvrage, on voit bien que la pension est autre chose qu'un sous logement destiné à des populations nomades, déracinées, disposant de faibles ressources et menant une vie déréglée. C'est à l'inverse une pratique urbaine multiforme et aux multiples fonctions, qui contribue à façonner la ville en y créant des solidarités nouvelles. Dans ses conclusions, l'auteure assume totalement cette prise de position, fondée non seulement sur un minutieux travail de dépouillement d'archives mais aussi sur les travaux français, canadiens et américains les plus importants sur la question. Ce faisant elle ouvre la voie à une réflexion plus vaste sur les relations qu'entretiennent les ménages et les familles, entourage compris, avec la ville, mais aussi sur la chronologie de la prise en considération du logement par les pouvoirs publics et les divers acteurs concernés. La connaissance des pensionnaires d'autrefois, parents, amis, associés, serviteurs, employés, révèle tout un monde où les liens, s'ils ne sont pas faciles à identifier, sont au moins bien établis. Et puis c'est un monde qu'aujourd'hui on dirait mixte, autant de femmes que d'hommes, de jeunes que de vieux, et presque de mariés que de célibataires. La pension, le refuge des travailleurs manuels et des migrants? Pas vraiment, puisque la moitié sont natifs de la ville et que le milieu est loin d'être exclusivement prolétaire. Pour ne savoir plus, ne se bornant pas à saisir ses personnages au hasard d'une liste du recensement une année donnée, Valérie Laflamme a reconstitué des parcours de vie entiers. Que voit-elle? Que la pension permet de se séparer d'un conjoint, mais aussi d'en trouver un, ou encore de commencer sa vie de couple; de ne pas vivre seul quand on est célibataire et d'être entouré quand on est veuf ou veuve; enfin de prendre une cousine ou une sœur malchanceuse pour aider au travail domestique, ou de se regrouper entre associés. Le système de la pension serait-il une des formes des multiples ruses de la famille pour en faire circuler les membres, surtout les femmes, les jeunes prenant leur envol et les personnes en rupture de couple ou affectés par un veuvage? La pension est bien quelque chose qui récupère des fonctions de la famille, alors même qu'elle est critiquée pour son potentiel subversif! C'est que la pension se substitue à la famille, mais de manière contractuelle, libre pour ainsi dire. Elle ne pervertit pas la famille, elle l'ouvre. D'où la crispation des autorités civiles et religieuses.

4

Avec la croissance démographique de la ville de Québec, la pension au sein des familles laisse graduellement sa place à la pension en maisons de chambres, c'est-à-dire à une forme plus commerciale, et donc plus contrôlée, plus impersonnelle aussi, d'hébergement. La fonction est toujours nécessaire, c'est la forme qui change, tandis que les préoccupations hygiénistes et moralisantes se développent alors sur trois sphères: la police des mœurs et la lutte antialcoolique, la lutte contre la contagion et la santé publique, la lutte contre l'insalubrité et l'urbanisme. À partir de 1920, la réglementation des maisons de pension entre dans les mœurs et de son côté, la famille perd de sa plasticité. Signe des temps et de l'avancée de la police des mœurs, le crachoir se démocratise... Le monde des pensions, c'est donc le monde des mobilités, des rencontres, des destins en train de se faire, de la marginalité aussi. Les façons de vivre des pensionnaires s'opposent à celles des gens établis, ceux que Victor Hugo appelait, non sans mépris, les « assis». Ils peuvent être là de passage, ou pour la vie. Aujourd'hui, ces formes ont dépéri et se sont recomposées dans des formes normalisées. Pourtant, il serait réducteur d'en conclure que la pension n'est qu'un avatar, anomalie destinée à disparaître avec la modernité. Poussée par la nécessité ou l'ambition, accablée par le sort ou tentée par l'aventure, la clientèle des pensions n'est pas prête de disparaître. En somme, le texte de Valérie Laflamme contribue à la connaissance de la vraie nature de la ville, cet univers de mobilité, et des étonnants visages que peuvent prendre les liens domestiques, pour s'y adapter. Claire Lévy- Vroelant

5

Introduction

générale

«

Quand il n'y a plus de maison, il n'y a plus de nation1 ». Ainsi

s'exprime en 1912 Lawrence Veiller, activiste américain et président du National Housing Association. En termes analogues, le Premier ministre de l'Ontario déclare quelques années plus tard: « Nous devons faire de ce pays un pays de maisons, et non pas un pays de pensions. Rien n'aide plus à enraciner un homme et d'en faire un citoyen honnête et travailleur qu'une bonne maison2 ». Être de quelque part, c'est appartenir à une maison. La maison enracine, discipline et abolit toute volonté de fuite. Elle attache l'individu à une terre, à une communauté, à une nation. La maison organise la société, comme elle structure le paysage rural et urbain. La maison est un élément de flXation. Dans le discours de l'homme politique, du réformateur et du philanthrope, l'identité de l'homme est souvent domiciliaire. Les individus sont définis en fonction de leur lieu d'habitation, de leur adresse, de leur foyer. Par conséquent, celui qui est mobile et sans domicile devient suspect, sinon étranger. Il se situe à la périphérie de la communauté. La maison insère l'individu dans un territoire, dans une société. Dès lors, elle intègre dans un système de valeurs morales: elle inculque le sens du devoir. La maison, écrit Michelle Perrot, est « morale et politique3 ». Et pour preuve, ceux
1 Traduction de l'auteure. Lawrence Veiller, Room Overcrowding and the Lodger Evil, Paper Read Before the National Housing Conference in 1912 (Philadelphie, 1913), p. 435-441. 2 C'est nous qui traduisons. « Housing Bill Makes Progress in Legislature », The Globe, 1er mars 1919, p. 8, cité dans Richard S. Harris,
« The

End Justified

the Means:

Boarding and Rooming in a City of

Homes, 1891-1951 », Journal of Social History (vol. 26, no 2, 1992), p. 350. 3 Michelle Perrot, « Manières d'habiter», dans Michelle Perrot, dir., Histoire de la vie privée, tome 4: de la Révolution à la Grande Guerre (Paris, Éditions du Seuil, 1999), p. 283.

qui n'ont pas de domicile [lXe ne peuvent d'ordinaire leur droit de vote. Au Canada, de telles questions sont particulièrement

pas exercer d'actualité à

la fin du

XIxe

siècle et au début du xxe siècle dans la mesure où le

pays est jeune, en pleine formation et qu'il accueille des migrants en nombre important. La politique d'immigration du gouvernement canadien menée depuis 1896 attire une population diversifiée. S'il est impossible de déterminer avec précision le nombre de personnes arrivant au Canada (ou qui en repartent), un apport net d'un million d'habitants est estimé entre 1901 et 19214. Le vrai défi du Canada est d'intégrer ces populations dans le processus de construction nationale. Cette édification de la nation est d'abord civique et citoyenne. Mais elle est aussi et surtout industrielle et urbaine. Il faut accueillir de nouvelles familles, des hommes et des femmes qui viennent apporter leur force de travail dans les villes du Canada. Il faut construire des logements pour les migrants, qu'ils arrivent d'Europe, d'Asie ou des campagnes voisines. Aux yeux des réformateurs, la maison est alors considérée comme un élément d'intégration indispensable. Grâce

à elle, on peut espérer

« canadianiser

» les

nouveaux habitants des

villes. Les « canadianiser», c'est faire d'eux à la fois de bons citoyens canadiens et britanniques. P.H. Bryce, officier en chef du département de l'Intérieur, se réjouit qu'en acquérant des maisons les immigrants aient pu devenir des « citoyens qui pensent britannique, qui parlent britannique et qui agissent comme des Britanniques5». Derrière cette volonté d'intégrer, on retrouve le souhait d'assimiler£}. Intégration nationale, intégration urbaine et enfin intégration sociale et morale. Au long du XIXesiècle et au début du xxe siècle, la maison est le pilier de la famille. La famille se définit alors par le feu, le foyer, et non pas comme un ensemble de relations interpersonnelles particulières. C'est par la famille que l'on
4

Ramsay

Cook,

« Triomphe

et revers

du matérialisme,

1900-1945

», dans

Craig Brown, dir., Histoire générale du Canada (Montréal, Boréal, 1990), p. 458. 5 Traduction de l'auteure. Dans sa version originale, l'expression se lit ainsi: « British-thinking, British-speaking, British-acting citizens. » P.H. Bryce, Chief Officer of the Department of the Interior, ccCivic

Responsibility and the Increase of Immigration: January 31 1907 »,dans
The Empire Club of Canada Speeches, 1906-1907 (Toronto, The Empire Club of Canada, 1907), p. 186-197, www.empireclubfoundation.com. Consulté le 08.02.2003. 6 Voir à cet effet Yves Grafmeyer, Sociologie urbaine (Paris, Éditions Nathan, 1994), p. 83.

8

construit la société de demain. De plus, la famille est le garant de l'ordre social et de la moralité publique. Maison et famille sont ainsi les fondements d'un idéal de société. Cette idéologie politique et sociale est tellement présente qu'il est difficilement concevable, pour les hommes de pouvoir du Canada, de comprendre les autres modes de vie et les autres manières d'habiter le territoire national7. Les individus ne se conformant pas à cette conception du logement sont considérés comme extérieurs, marginaux. À tout le moins, ils forment un contre-modèle.

Reprenons

les dires du Premier ministre de l'Ontario:

« Nous

devons faire de ce pays un pays de maisons, et non pas un pays de pensions ». La volonté d'intégration passe nécessairement par la maison. Mais cette volonté se heurte à l'existence d'autres formes d'habiter l'espace urbain. Face à l'idéal de la maison se dresse une manière alternative de se loger en ville. Cette autre forme, c'est la maison de pension. La maison de pension, est un lieu où, en échange d'un paiement une personne est logée et nourrie. La pension, c'est une forme de location de l'habitat et d'achat des repas. Le pensionnaire est alors la personne qui paie pour obtenir le vivre et le couvert. Le pensionnaire n'est pas un locataire comme les autres. Il ne vit pas dans ses meubles. Il n'a pas de foyer qui lui appartient, pas de feu pour préparer sa nourriture. Il vit chez un autre. Le pensionnaire s'implante dans une maison étrangère. Le pensionnaire se loge dans la ville sans fonder de foyer. Par extension, cela signifie qu'il ne contribue pas à la stabilité du tissu urbain et social. Ces jugements hâtifs expliquent en partie la place qu'a tenue la pension dans certains discours politiques à l'aube du xxe siècle. La pension est considérée comme étant contraire à l'idéal d'intégration. L'articulation de ce raisonnement est bien résumé par E.R.L. Gould, docteur et économiste qui tient le discours

suivant:
et

«

mauvais logement, mauvaise santé, mauvaises mœurs,
citoyennetés». Emmanuel Kant
«

mauvaise

dit,

de

façon

beaucoup plus systématique,

que l'homme de

nulle part est un

7

Le logement, dirait Isaac Joseph, devient machine à produire de la

famille. Isaac Joseph, dir., Les dispositifs de normalisation de lafamille et l'aménagement de l'espace (Centre d'études des rapports sociaux, Université Lyon II, contrat DGRST no 75-7-1631, 1977). 8 Elgin Ralston Lovell Gould (1860-1915) est une figure connue du mouvement de réforme urbaine américaine. Traduction de l'auteure. Docteur Gould est ici cité lorsqu'il commente l'exposition Tenement House Exhibition tenue à New York en 1900. E.R.L. Gould, « The Housing Problem in Great Cities», Quarterly Review of Economics (no 14, 18991900), p. 378. 9

criminel en puissance9 ». Ainsi, l'homme de nulle part, c'est-à-dire l'homme qui ne détient pas un logement flXe, une adresse permanente qui lui est propre symbolise la masse indéterminée des individus non intégrés à la société. Puisqu'on assimile la vie en pension au fait d'être sans domicile et donc d'être marginal et bientôt dangereux, le pensionnaire est perçu comme l'antithèse de l'idéal d'intégration sociale. Il suscite la méfiance, l'incompréhension et l'inquiétude. Il n'y a pas que le pensionnaire qui est mal perçu. La respectabilité de la famille qui l'accueille, puisqu'elle accepte son intrusion, est elle aussi mise en question. De nombreuses enquêtes sociales effectuées en Angleterre et aux États-Unis surtout montrent comment ce phénomène suscite des réprobations. Selon ces études, seules les contraintes financières peuvent expliquer que la porte du domicile soit ouverte aux gens de passage, aux personnes extérieures à la famille. Qu'elle soit de fait ou pensée comme telle, la prise de pension est une forme de logement et d'hébergement provisoire. Comme toute

autre

forme de

«

logement

de passagelO»,

la pension

reste

globalement méconnue. Si on a retenu de la vie en pension qu'elle était contraire à la vie familiale, des études récentes ont esquissé une compréhension plus positive du phénomène. Prendre chez soi des pensionnaires aurait dans certains cas permis à la famille de se maintenir. Grâce à ces études, dont l'objet principal n'est pas la pension, mais plutôt la famille, il apparaît qu'un certain nombre de ménages accueillaient des pensionnaires. Il est aussi démontré que ces personnes tenaient un rôle important au sein des ménages. Mais ce rôle est mal connu, tout comme le sont les rapports des pensionnaires avec les membres des ménages chez et avec qui ils logent. De même, nous ignorons la qualité des liens et des relations existant entre les pensionnaires et les autres habitants de la ville. Mais c'est peut-être parce que les études abordent le phénomène de la pension sous l'angle des familles qui hébergent que nous restons avec l'impression que les pensionnaires forment un groupe homogène. Par conséquent, les pensionnaires s'inscrivent dans un discours univoque qui masque la complexité de la question. Quelle que soit la disparité des pensionnaires, l'étude d'un groupe a priori défini comme étant homogène et marginal peut nous servir de prisme pour observer les manières d'habiter la ville. Étudier le pensionnaire et le mode d'habitation de la pension, avec
9 Bernard Edelman, La maison de Kant: conte moral (Paris, Payot, 1984). 10Nous reprenons ici le titre de l'ouvrage dirigé par Claire Lévy- Vroelant, Logements de passage: formes, normes, expériences (Paris, L'Harmattan, 2000).

10

l'ensemble de ses acteurs, des discours qu'elle suscite et des problèmes qu'elle pose aux autorités et à la société, c'est vouloir comprendre les différents mécanismes d'intégration sociale au

sein de la ville. En étudiant

le

« vivre

en pension»,

nous

entreprenons une analyse de la formation et du caractère formateur de l'univers urbain. Au carrefour des XIXeet xxe siècles, cette intégration passe d'abord et avant tout par la question du logement. Les pensionnaires, par la forme de logement qui les définit, ont l'avantage de nous fournir

l'envers du logement dit « ordinaire ». En changeant de perspective
pour nous intéresser à ces exclus, nous revisitons la famille dans ce qui fut conçu comme le lieu et le moment fort de son histoire, c'est-à-dire, en milieu urbain en période industrielle. La figure du pensionnaire et les modes de vie qui sont liées à la pension nous permettent d'appréhender les processus d'intégration en œuvre dans la société canadienne au tournant du xxe siècle. S'impose la nécessité d'étudier la formation de la ville dans les interactions qui la produisent. En nous attachant à comprendre le phénomène de la pension, nous voulons mettre à jour les relations entre le logement, les manières d'habiter et l'intégration dans un espace bâti, ici la ville de Québec. Si certaines périodes de l'histoire de Québec, comme celle de la Nouvelle-France, ont été à maintes reprises étudiées, d'autres sont encore mal connues. C'est le cas des années allant de la Confédération (1867) à la Première Guerre mondiale. Ce désintérêt peut s'expliquer par la perte de vitesse que connaît alors Québec. Autrefois l'une des premières villes en importance du continent, Québec est à partir de cette époque souvent éclipsée par la ville de Montréal. De même, Québec est supplantée par cette rivale lorsqu'il est question d'étudier les phénomènes urbains au Canada11. Étudier la pension dans une ville comme Québec n'est pourtant pas dépourvu d'intérêt. Vieille de presque quatre siècles, cette ville possède un passé riche. Régimes français et britannique s'y succèdent. Des personnes d'origines et de langues diverses s'y côtoient. Développé, l'hinterland alimente constamment la ville en population nouvelle. De plus, une bonne partie des arrivants d'outre-mer transitent par son port. Ainsi, la ville est une porte d'entrée sur le Canada. Représentant à la fois un point d'arrêt, une halte ou un tremplin à l'intérieur des courants migratoires,
Il Claire Poitras, « L'histoire urbaine au Québec durant les années 1990 :

de nouvelles tendances?

)),

Revue d'histoire de l'Amérique française (vol.

54, no 2, 2000), p. 224 ; Peter Gossage, Families in Transition: Industry and Population in Nineteenth-Century Saint-Hyacinthe (MontréalKingston, McGill-Queen's University Press, 1999), p. 4. 11

Québec voit de nombreuses logiques d'habitations se superposer. Après une reconversion difficile à la suite du déclin de la construction navale et des activités portuaires, Québec possède

dans les dernières

décennies du XIXe une économie tout aussi

diversifiée que sa population. Industries, établissements commerciaux, magasins de grande surface, activités financières, services aux entreprises et à l'administration du gouvernement provincial et tourisme sont autant de secteurs d'activité très

présents.
témoignent

Faite

«

de couches
différents

temporelles

superposées»

qui

de moments

de son passé et de celui de sa
« fresque12

province, Québec s'offre comme une

». Son patrimoine

bâti atteste de la diversité de ses fonctions historiques et administratives. Puisqu'il est ancien et qu'il se renouvelle, ce patrimoine reflète la multiplicité des usages du construit. L'histoire de Québec, le caractère de sa population, son économie, et son patrimoine offrent à la pension la possibilité de se déployer sous diverses formes. L'intérêt porté à la ville est d'autant plus justifié que les sources nécessaires à l'étude de la pension sont multiples. Un dénombrement systématique des pensionnaires s'est avéré nécessaire. Cette opération est rendue possible par l'utilisation des données nominatives des recensements de 1891 et de 1901 pour la ville de Québec. Grâce à un vaste projet de recherche mené à l'Université Laval par Richard Marcoux et Marc SaintHilaire, ces données ont été saisies. Nous disposons ainsi d'informations concernant les quelques 60 000 habitants de la ville au moment des recensements. Il est dès lors possible d'avoir accès aux principaux protagonistes de la pension, c'est-à-dire les pensionnaires et les logeurs. Afin de reconstituer les trajectoires d'une centaine de pensionnaires et de leurs logeurs, nous avons greffé aux données des recensements les données d'état civil (actes de naissance, de baptême, de mariage, de décès et de sépulture), des annuaires de ville et des archives judiciaires. Grâce à ce croisement des sources, nous avons constitué une base de données relationnelles qui permet une analyse poussée des liens unissant les pensionnaires à leur logeur et aux autres membres du ménage. La diversité des sources nous permet d'aborder le phénomène de la pension dans des temporalités différentes. Les recensements et les actes d'état civil saisissent la population des pensionnaires dans l'instant. C'est par cet instantané que nous prenons conscience de l'importance numérique des pensionnaires. La
12Serge Courville, ccPrésentation », dans Serge Courville et Robert Garon, dir., Québec, ville et capitale (Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 2001), p. 1. 12

superposition de deux recensements, ainsi que le dépouillement des annuaires permet de suivre les pensionnaires sur une durée de quelques années. Nous suivons à la fois les individus au sein des pensions, de pension en pension, et le va-et-vient entre les différentes formes d'habitation. Nous pouvons de même suivre, grâce aux annuaires, l'évolution d'une maison de pension, c'est-àdire la même adresse, en fonction des allées et venues de ses habitants, pensionnaires ou autres. Enfin, l'action d'une association et celle de l'État s'inscrivent dans une durée plus longue. Ces sources permettent d'appréhender le phénomène de la pension au regard des politiques qui s'étendent dans un espace plus vaste, celui de la province et de l'État et qui couvre une période de plusieurs décennies. Ce travail propose aussi une réflexion sur la construction de l'objet d'analyse par les sources. Cherchant à savoir ce que cette population flottante représente aux yeux de ses contemporains, de l'opinion publique, des autorités civiles et politiques, nous avons exploité des récits et guides de voyage, des livres d'étiquette et de savoir-vivre, des enquêtes gouvernementales, des rapports d'inspection, des textes de loi, des journaux, des archives paroissiales et municipales et des témoignages de la vie et des projets d'associations caritatives. L'exploitation de ces sources permet de croiser différents regards sur la pension et son rôle dans le développement de la ville. Elles sont utilisées à la fois pour ce qu'elles révèlent des phénomènes sociaux et pour ce qu'elles nous apprennent sur les conditions de leur production. Cette recherche s'articule autour de trois axes: l'individu, le lieu et le cadre institutionnel, politique et moral. Ces axes correspondent aux trois parties du livre. La première partie s'interroge sur l'identité des pensionnaires. Elle tente de mettre à jour les caractéristiques de ces personnes en évitant de créer une typologie qui risquerait de définir le pensionnaire en fonction de simples variables socio-démographiques. Dans un second temps, c'est plus particulièrement le monde de la pension qui est étudié. L'ensemble des acteurs qui se retrouvent dans cet univers, les réseaux et interactions, ainsi que la morphologie de cette forme d'habitation sont étudiés. Le cadre institutionnel, par ses lois, ses normes et ses discours est étudié en troisième lieu. Notre démarche procède d'une analyse qui va du particulier, ici le pensionnaire, et qui le replace et le réintègre dans le contexte plus général de la ville et de l'État. Dans notre démarche analytique, nous suivons ainsi le parcours de celui qui cherche à se loger. Qui est-il? Comment trouve-t-il un toit? Comment s'organise la pension où il réside? Quelle est la situation de ce type de logement dans la ville de Québec, dans le Canada du début du xxe 13

siècle? Nos interrogations reprennent symboliquement celles qui ont accompagné le pensionnaire au cours de son parcours pour s'intégrer à la ville. Ce parti pris méthodologique exprime le souhait de ne pas faire du cadre structurel un absolu contraignant. Pour nous, le cadre structurel résulte de mouvements individuels en tout sens. Ainsi, même si elles interviennent à tout moment, les structures deviennent induites plus que formatrices. Ces mêmes structures agissent avec beaucoup plus de souplesse dans les trajectoires des personnes ou dans la formation des groupes. Les premiers chapitres explorent les données démographiques afin de préciser les caractéristiques des pensionnaires de Québec. Ces données viendront conforter ou dénoncer les jugements et stéréotypes véhiculés à l'encontre du pensionnaire (chapitre 1). Cette démarche nous amène à reconsidérer l'opposition habituellement faite entre l'hébergement en famille et en pension. La diversité du groupe formé par les pensionnaires peut expliquer la richesse des relations qu'ils entretiennent. En témoignent les trajectoires qui conduisent à la pension et en dehors de la pension (chapitre 2). Abordée ainsi, la demande pour la pension met en lumière les stratégies résidentielles adoptées par les habitants de la ville en période industrielle. Les pensionnaires sont ici présentés comme les cas symptomatiques d'une tendance généralisée de l'hébergement. En déplaçant notre regard de ceux qui sont hébergés à ceux qui offrent l'accueil, nous glissons graduellement du caractère officieux au caractère plus formel et plus organisé de la pension. En adoptant l'offre comme angle d'approche de la réalité de l'hébergement en pension, notre objectif est triple. D'abord, nous voulons mieux connaître les motifs qui ont poussé certaines personnes à partager leur chez-soi avec des pensionnaires (chapitre 3). Nous étudions ensuite les liens qui unissent les logeurs aux hébergés (chapitre 4). Enfin, il s'agit de mieux connaître la morphologie de la pension (chapitre 5). Nous souhaitons restituer la pension au sein de l'offre de logement de la ville de Québec et de ne pas considérer a priori qu'il s'agit d'une forme de logement secondaire et périphérique. Enfin, nous analysons dans les derniers chapitres le processus de formalisation du problème du logement dans le discours public. Deux perspectives sont introduites pour appréhender le phénomène de la pension. La pension est étudiée à un niveau social local par l'intermédiaire d'une association caritative (chapitre 6). À un niveau plus global, c'est au regard de l'action de l'État que nous saisissons la réalité de la pension (chapitre 7). L'action législative, lorsqu'elle concerne la pension, doit faire face 14

à une pratique qui jusque-là bénéficiait d'une relative liberté qui en assurait la fluidité. Il convient donc de se demander comment un État en construction dans un pays en construction tente d'appréhender une manière peu structurée d'habiter la ville et de s'intégrer dans l'espace urbainl3.

13Ce travail été réduites les notes de plus amples

est issu d'une thèse de doctorat. De nombreuses parties ont ou résumées, de même que les références bibliographiques et bas de page. Nous renvoyons le lecteur à ce travail pour de précisions. 15

Première

partie:

Ne pas vivre dans ses meubles

Si nous ne trouvons rien qui puisse alléger le lourd fardeau qui pèse sur nos ménagères, les hôtels et les maisons de pension abriteront nos familles, et les maisons seront comme les mythes du passél.

sociales et la littérature de la fin du XIXe siècle offrent une image convenue et caricaturale de la maison de pension et du pensionnaire. Comme tout stéréotype, il recèle une part de vérité parce qu'il flXe dans le temps certaines caractéristiques. Mais il révèle aussi la façon dont les contemporains percevaient ceux qui fréquentaient une maison de pension. L'étude du phénomène de la pension nécessite cependant que l'on porte une attention toute particulière au premier bénéficiaire, à celui qui y demeure et qui en justifie l'existence. La pension existe par ses pensionnaires: c'est sous l'angle de ces personnes que nous souhaitons d'abord observer la pension. C'est-à-dire, sous l'angle de la demande pour cette forme de logement. En cherchant à comprendre les causes et les facteurs à l'origine de ce phénomène, nous nous attachons dans un premier temps à cerner les principales caractéristiques des personnes hébergées au titre de pensionnaires. À la lecture des sources, une première impression se dégage: le groupe des pensionnaires semble hétérogène et répond difficilement aux critères définissant un groupe (partage d'affinités, de normes et de valeurs). Cette interrogation sur le choix apparemment singulier de vivre sous le toit d'un autre conduit à réfléchir à la signification de la notion d'hébergement. Avant d'aborder les motivations qui peuvent avoir poussé des personnes à devenir pensionnaires, il est nécessaire de questionner nos sources sur l'usage qu'elles font du terme même de pensionnaire. Le pensionnaire est-il une figure de la ville, ou

Les enquêtes

1 Traduction de l'auteure. Mrs. H.W. Beecher, All Around the House, or, How to Make Homes Happy (Toronto, J. Robertson, 1881), p. 59.

serait-il une création des agents recenseurs soucieux de classer et de catégoriser l'ensemble de la population? Dans un deuxième temps, nous replaçons les pensionnaires au sein des configurations sociales dans lesquelles ils évoluent. Configurations sociales dont il est fait, rappelons-le, souvent abstraction lorsque le pensionnaire est présenté comme un être déraciné et sans famille. L'objectif est de replacer les personnes ne vivant pas dans leurs meubles à l'intérieur de leur propre histoire. C'est de cette façon que nous pouvons percevoir et comprendre les raisons ou les événements qui ont conduit des personnes à ouvrir la porte d'une maison de pension pour y poursuivre leur existence. Cette première partie se construit face à l'hypothèse d'une marginalité des personnes hébergées à titre de pensionnaires. Elle s'accompagne d'une réflexion sur le problème posé par l'utilisation des données de recensement pour définir le ménage et la famille.

Nous discutons ainsi du « poids normatif d'un modèle familial unique2 » dans la construction du recensement et dans l'usage
ultérieur de ces données.

2

Martine

Segalen,

« La révolution

industrielle:

du prolétaire

au

bourgeois)), dans André Burguière, Christiane Klapisch-Zuber, Martine Segalen et Françoise Zonabend, dir., Histoire de la famille, tome 3 : le choc des modernités (Paris, Armand Colin, 1986), p. 515. 18

Chapitre 1 : À la recherche du pensionnaire

Le pensionnaire est celui qui paie pour que lui soient fournis nourriture, logement et autres services. D'autres appellations sont utilisées pour y faire référence. Il yale logeur qui a un statut ambigu, comme d'ailleurs celui de l'hôte. Le logeur est à la fois la personne qui accueille et celle qui est accueilliel. Au Québec, les pensionnaires sont parfois aussi appelés des chambreurs ou des roomeurs. Le prêtre saint-sulpicien et linguiste Étienne Blanchard explique dans son manuel La bonne logeuse ce qu'est un

chambreur:

« Bien

que le mot 'chambreur'

ne soit pas connu en

France, qu'on me permette de l'employer [...] C'est un mot canadien de bonne frappe qu'on doit préférer au barbarisme anglais: 'roomeur', 'roomeuse' 2 ». Les défenseurs de la langue française au Québec ont cherché à faire disparaître le terme roomeur, jugé barbare3. Cette bataille menée par les linguistes traduit un souci de mieux comprendre qui sont les pensionnaires. Elle nous révèle aussi et surtout que les pensionnaires font partie du paysage urbain. Écoutons encore le père Blanchard décrire ce phénomène:
Chambre à louer - telle est l'affiche qui s'étale à la porte d'un si grand nombre de maisons de notre ville que le visiteur venu de l'étranger en demeure tout surpris. C'est un triste état de choses, résultant des conditions actuelles de la vie. [...] Les chambreurs se composent dons [sic] en majeure 1 Par souci de simplification, nous réservons ici le terme logeur à celui qui accueille. 2 Étienne Blanchard, prêtre de Saint-Sulpice, La bonne logeuse (Montréal, Tracts paroissiaux, 1919), p. 1. 3 Quelques années plus tôt, l'abbé Carron précise qu'il ne faut pas dire ccroomer », mais bien c(demeurer dans la même chambre.)) M. l'abbé Napoléon Carron, Petit vocabulaire à l'usage des Canadiens-français contenant les mots dont il faut répandre l'usage, et signalant les barbarismes qu'il faut éviter pour bien parler notre langue (Trois-Rivières, Imprimé au journal de Trois-Rivières, 1880), p. 61.

partie de jeunes gens demeurent au loin4.

sans

parents

ou dont

les parents

Reprenant à leur compte cette observation de Blanchard, nombre d'études portant sur la famille en période industrielle ont présenté la pension comme un phénomène typiquement urbain. Peut-être parce qu'elles s'attachent aux modes d'hébergement plutôt qu'à ceux qui sont pensionnaires, la plupart des recherches nous renseignent peu sur l'identité des pensionnaires. Demeure l'impression que les pensionnaires forment un ensemble relativement homogène où le migrant - plutôt jeune et de sexe masculin - serait le protagonistes. Pour l'abbé Blanchard, que nous citions, la pension serait choisie lorsqu'il ne serait plus possible d'habiter en famille. Selon ce raisonnement, pension et famille s'opposent. Cette opposition est reprise par certains contemporains, dont Antoine Gérin-Lajoie

(1824-1882), homme de lettre canadien. Ce dernier dit

« goût[er]

d'avance le plaisir de cette vie de famille, qu['il] fai[t] contraster avec la vie froide et ennuyeuse des maisons de pension6 ». Plus subtilement, cette opposition apparaît chez les historiens de la famille pour lesquels deux groupes assurent la malléabilité des ménages dans un contexte d'industrialisation, de migration et d'urbanisation: d'un côté, les pensionnaires, de l'autre, la parenté7. L'objectif du présent chapitre est de savoir de qui on parle quand on fait référence aux pensionnaires. Afin de dégager les
4

Blanchard, La bonne logeuse, p. 1-2.

5 Voir par exemple: Tamara K. Hareven, Families, History, and Social Change (Boulder, Westview Press, 2000), p. 111, p. 134-135; Laurence A. Glasco, « Migration and Adjustment in the Nineteenth-Century City: Occupation, Properties and Household Structure of Native-Born Whites, Buffalo, New-York, 1855 », dans Tamara K. Hareven et Maris A. Vinovskis, dir., Family and Population in Nineteenth-Century America (Princeton, Princeton University Press, 1978). 6 H.-R. Casgrain, A. Gérin-Lajoie d'après ses mémoires (Montréal, Beauchemin & Valois, 1886), p. 137. 7 Nous renvoyons le lecteur au deuxième chapitre de notre thèse pour une recension détaillée des positions prises sur cette question. Citons seulement quelques recherches incontournables, comme l'article désormais classique signé en 1973 par Modell et Hareven, ou encore, le travail de Michael B. Katz: John Modell et Tamara K. Hareven,
«

Urbanization

and

the Malleable

Household:

An Examination

of

Boarding and Lodging in American Families », Journal of Marriage and the Family (vol. 35, no 3, 1973) ; Michael B. Katz, The People of Hamilton, Canada West: Family and Class in a Mid-Nineteenth-Century City (Cambridge, Harvard University Press, 1975). 20

spécificités éventuelles du groupe des pensionnaires il est important de toujours rapporter ces informations aux caractéristiques générales de la population de Québec. Cette démarche nous amène à réfléchir à la signification de l'hébergement. Cette étude se fait à partir des données nominatives des recensements de 1891 et 1901 pour la ville de Québec8. Mais les données ne sont pas que constatation: elles sont constitutives. C'est-à-dire qu'elles participent à la création d'une certaine réalité. D'où un examen préalable des principes sous-jacents au recensement. 1.1. Au travers des recensements canadiens de 1891 et 1901

Malgré les limites évidentes du recensement - dans lequel ne transparaît que la face externe et publique des personnes étudiées - il constitue la seule source qui fournisse une image globale des pensionnaires. Même si cette source n'a pas pour objet premier de révéler les pratiques d'hébergement, elle les fait surgir de manière informelle au détour des relations entre les membres des ménages. C'est donc grâce aux renseignements qui portent sur l'identité des membres des ménages que se dévoile la pension. Le recensement est ici appréhendé à deux niveaux. D'abord, pour la quantité importante de données factuelles sur la population. Mais aussi pour ce que le recensement nous apprend sur les « conditions de sa production9». Plus que l'exactitude des données, ce sont les projets politiques visant à établir une représentation que nous interrogeonslO. C'est pourquoi il est fondamental, avant de travailler sur les données issues des recensements, de chercher ce qu'ils visaient à capter.

8 Pour des raisons de disponibilité, le recensement de 1901 sera plus exploité que celui de 1891. 9 Bruce Curtis, « Expert Knowledge and the Social Imaginary: The Case Histoire Sociale/Social History (vol. 28, no of Montreal Check Census 56, 1995), p. 430. 10 Nous nous inspirons très fortement des travaux de Bruce Curtis. En
)),

dehors

de l'article
)),

déjà cité, voir:
Knowledge:

Bruce

Curtis,

«

On the Local
of

Construction

of Statistical

Making Up the 1861 Census

the Canadas

Journal of Historical Sociology (vol. 7, no 4, 1994) ; Bruce
Statistics, and the of Toronto Press,

Curtis, The Politics of Population: State Formation, Census of Canada, 1840-1875 (Toronto, University 2000) .

21

L'organisation

du recensement

Les recensements de 1891 et 1901 sont les troisième et quatrième depuis la proclamation de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique en 186711. Pour Archibald Blue, commissaire spécial du recensement de 1901, l'opération de collecte, en plus de chercher à « déterminer le nombre des habitants en vue de réajuster la représentation du Parlement12 », vise à recueillir des informations sur l'état de la population et de l'économie. Les questions qui sont posées sont celles jugées importantes pour le Canada. Les intérêts locaux ou individuels sur certaines questions doivent céder le pas aux intérêts du pays dans son ensemble. Ainsi peut-on lire dans le Manuel d'instruction donné aux officiers du recensement de 1891 qu'il « faut toujours se rappeler que les questions qu'on y pose [...] doivent se restreindre aux choses d'une importance générale13 ». C'est dire que le recensement est pour ses organisateurs une manière de réintégrer les comportements sociaux dans un cadre qui dépasse l'individu seul. Les recensements de 1891 et 1901 sont différents dans leur ampleur, mais en continuité avec ceux qui les ont précédés. Les budgets alloués sont croissants, et le nombre de questions aussi14.

Il Au XIXe siècle, cinq recensements généraux ont eu lieu avant la constitution du Canada. Depuis 1851, il se fait sur une base décennale. Pour une synthèse de l'histoire statistique au Canada: Jean-Pierre )), Beaud et Jean-Guy Prévost, « Les statistiques: source d'information dans Pierre P. Tremblay, dir., L'État administrateur: modes et émergences (Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, 1997). 12 Archibald Blue, ccQuatrième recensement du Canada 1901:

introduction )), dans Quatrième recensement du Canada, 1901, volume 1 : population (Ottawa, S.E. Dawson, 1902), p. xi. 13 C'est nous qui soulignons. Canada, Département de l'Agriculture, Division du recensement, Manuel contenant l'« Acte du recensement» et les instructions aux officiers employés à faire le troisième recensement du Canada (1891) (Ottawa, Brown Chamberlain, 1891), p. 1.
14

Le budget du recensement de 1901 double par rapport à celui de 1891,

alors que ce dernier avait déjà augmenté de 20 %. George Emery, Facts of Life: The Social Construction of Vital Statistics, Ontario 1869-1952 (McGill-Queen's University Press, 1993), p. 197, note 45. Le recensement de 1891 est composé de 226 questions, réparties dans neuf tableaux. Celui de 1901 comporte 561 questions réparties en Il tableaux.

Archibald Blue, ccQuatrième recensement du Canada 1901: introduction )),dans Quatrième recensement du Canada, 1901, volume 1 :
population (Ottawa, S.E. Dawson, 1902), p. xii. 22

La population

de facto

et la population

de jure

Le recensement, dès lors qu'il permet de mesurer la croissance de la population, rend possible le réajustement du nombre de sièges à l'Assemblée législative. Il est aussi un indicateur de la prospérité de la nation 15. Dès lors, la question de savoir si la population doit être recensée selon le principe de facto (de fait) ou de jure (de droit) revêt une importance politique. Contrairement au recensement anglais qui fait prévaloir le principe de recension de facto - où chaque individu est recensé à l'endroit où il se trouve et où il dort le soir du recensement - le recensement canadien adopte l'essentiel du système de jure. Est ainsi recensée la population légalement domiciliée dans le territoire. Ce qui permet aux personnes absentes depuis moins d'un an d'être inscrites à leur domicile d'appartenance. De manière générale, il y a plus ou moins équivalence entre les deux méthodes. L'une et l'autre traduisent la volonté d'inscrire la population dans l'espace jugé approprié. Un seul emplacement par personne peut être reconnu, et c'est là, comme l'écrit Benedict

Anderson,

cctoute

la fiction du recensement16 ». Mais chacune des

méthodes sous-tend une différente manière de concevoir à qui et à quel endroit s'attache la population. En 1891, suivant le principe de jure, une personne qui n'est pas membre du ménage ne doit pas être inscrite par le recenseurl7.

15 Pour une illustration de l'importance accordée à la croissance de la population, voir les discours de Malcolm Colin Cameron, The Boodle Brigade: Why the Dominion is Loosing Population: Speech of M.c. Cameron, on the Census Returns for the Year 1891, Startling Facts and Figures for the Consideration of Canadian Taxpayers (s.l., s.n., 1891); Joseph Grose Colmer, The Canadian Census (s.l., s.n., 1891); John Carlton, Speech of Mr. Carlton, M.P., on the Census, Wednesday, September 2nd, 1891, House of Commons Debates. First Session-Seventh Parliament (Ottawa, Brown Chamberlain, 1891). 16 Benedict Anderson, L'imaginaire national: réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme (Paris, La Découverte-Poche, 2002), p. 169. Voir aussi: Theodore M. Porter, Trust in Numbers: The Pursuit ofObjectivity in Science and Public Life (Princeton, Princeton University Press, 1995), p. 33. 17 Des doutes sont par contre émis sur l'application de cette directive. Selon certains, dont le député Blake se fait le porte-parole en Assemblée, tout porte à croire que les recenseurs ont librement inscrit les absents sur les feuilles de recensement. Edward Blake, Speeches of Hon. Edward Blake, M.P., On the Census, Wednesday, 26th March,1890 (Ottawa, Queen's Printer, 1890). Sur les instructions données aux recenseurs, voir: Canada, Département de l'Agriculture, Division du recensement, 23

Elle doit par contre être recensée dans son ménage d'appartenance, là où elle aurait dû se trouver le soir du recensement. Peut-être en raison d'une mobilité croissante qui rend plus incertaine cette technique de recension, Archibald Blue propose un nouveau système en 1901. Ce système jongle d'une manière toute particulière avec les deux principes de recension.

Tout en proposant

qu'il faille

«

suivre avec une exactitude

assez
en les

raisonnable le mode adopté par les recensements antérieurs Canada », il prévoit des instructions particulières pour

personnes qui ne sont pas « comme la grande majorité des gens18 », à leur foyer habituel. Comme il est entendu qu'il « n'est
pas possible de poser une règle applicable à chaque cas19», on demande aux recenseurs d'inscrire ces personnes sur un formulaire spécial. Elles seront ensuite replacées à l'endroit convenable. Ainsi, le recensement canadien permet d'inscrire les personnes à l'endroit où elles se trouvent le jour du recensement, tout en rendant possible la réassignation des personnes temporairement installées dans un ménage. Une entorse est ainsi faite au système de jure. Pour la portion la plus stable de la population, l'adoption d'un système ou d'un autre ne change rien. C'est pour les populations flottantes que la différence se fait. Les pensionnaires et les domestiques, tout comme les étudiants et les marins, sont les premiers pour lesquels l'adoption d'un principe ou de l'autre peut jouer sur la possibilité qu'ils soient inscrits. Or, de 1891 à 1901, le principe sous-tendant la recension a été modifié, ce qui n'est théoriquement pas sans conséquences sur la recension effective des individus les plus mobiles. L'observation des fiches manuscrites de recensement pour la ville de Québec laisse pourtant croire que les populations flottantes ont été inscrites à l'endroit où elles se trouvaient au moment du recensement, c'est-à-dire, selon le principe de fait. Ce qui, de toute manière, était à l'avantage du recenseur qui était rémunéré par individu saisi. Cette variation dans les manières de saisir les populations les plus mobiles, bien que théorique, rappelle qu'elle peut avoir une incidence sur le nombre de personnes recensées en tant que pensionnaires d'un moment à l'autre.

Manuel contenant 1'(( cte du recensement» A officiers..., p. 4. 18 Blue, « Quatrième recensement du Canada xiv. 19 Blue, ccQuatrième recensement du Canada xxi.
24

et les

instructions

aux », p. p.

1901 : introduction 1901 : introduction»,

Le rôle des recenseurs Dès la fin du XIXe siècle, le Canada est conscient que la statistique
est un élément essentiel de la formation de l'État. Il cherche par elle un moyen de s'informer sur l'état de la population, d'améliorer la gestion des affaires publiques et de préserver l'harmonie en évitant les tensions entre classes. Pour l'historien George Emery, cet intérêt pour la statistique au Canada serait alimenté par une classe moyenne de professionnels. Ces derniers verraient dans la statistique à la fois l'outil d'une meilleure gestion gouvernementale, mais aussi, la promesse d'emplois prestigieux2o. Sans aller jusqu'à voir dans la statistique un instrument d'ascension et de légitimation sociale, on peut affirmer que la statistique étatique s'est professionnalisée à la fin du XIXe siècle. Elle devient alors progressivement une partie constitutive du discours politique. Pour reprendre l'heureuse expression de Beaud et Prévost, à cette époque « le chiffre devient argument21 ». Parallèlement, nous le verrons dans la partie suivante, le recensement cherche à devenir objectif. C'est-à-dire qu'il aspire à s'éloigner des cas régionaux et individuels pour capter la société dans son ensemble. Mais en même temps, le bon déroulement de celui-ci dépend en grande partie des connaissances « locales» du recenseur. La qualité du travail de recension est centrale et les organisateurs - commissaires et officiers - insistent pour que l'information saisie soit la plus véridique possible. Suivant cet objectif, des manuels d'instruction destinés aux recenseurs sont prévus depuis 1871. Auparavant, les recenseurs savaient ce qui devait être fait, mais avaient peu d'instructions sur la manière de le faire. Ce qui laissait une grande marge de manœuvre22. Au fil des recensements, le manuel devient plus volumineux et explicite sur les informations qu'il cherche à obtenir. Du coup, les organisateurs cherchent de plus en plus à éviter le traitement au cas par cas.

20Emery, The Facts ofLife..., p. 20. 21 Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost, « L'expérience statistique canadienne », dans Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost, dir., L'ère du chiffre: systèmes statistiques et traditions nationales/The Age of Numbers: Statistical Systems and National Traditions (Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, 2000), p. 74. 22 Pour David Gagan, « les instructions parlent d'elles-mêmes, ou pour mieux dire, rendent compte par leur silence des libertés prises par les recenseurs». Traduction de l'auteure. David Gagan, « Enumerators Instructions for the Census of Canada, 1852 and 1861 », Histoire Sociale/Social History (vol. 7, no 14, 1974), p. 356. 25

Dans cette tâche de collecte des informations, la collaboration de la population est demandée. Le premier jour du recensement de 1901, une annonce paraît en première page du quotidien Le Soleil dans laquelle est fourni un extrait du Tableau 1. Adressée aux « chefs de famille ou de maison de pension», cette annonce les prie de bien vouloir préparer par écrit
toutes les questions
« les

réponses

exactes à

». Tout cela, dans le but de faciliter le travail

de l'énumérateur

et de le rendre

« presqu'agréable

[sic]». Cette

méthode, a « en outre l'avantage de prévenir les erreurs qui pouvaient se produire, si on avait à répondre de mémoire, ex abupto, à toutes ces questions, surtout quand on sait que dans la plupart des cas le chef de la maison sera absent lors de la visite de l'énumérateur ». Une telle préparation des réponses permet aux dames, à qui revient la « tâche ingrate» de fournir les renseignements, de se « soustraire à un interrogatoire qui serait excessivement long, monotone et souvent même embarrassant23 ». On compte sur les chefs de ménage pour uniformiser une première fois les informations personnelles qu'ils ont à donner. Cela établit d'ailleurs une distance entre la population et l'appareil du recensement. Le ménage, la famille et la demeure

Dans les opérations de recension de la population au Canada, le ménage et la famille sont les premières unités regroupant les individus24. Une fois regroupés en fonction du ménage ou de la famille, les individus sont rassemblés dans la demeure dans laquelle ils habitent. Il y a ici, comme dans les autres recensements du XIxe siècle, une volonté de réintégrer les comportements sociaux dans un cadre qui dépasse l'individu et qui l'inscrit à l'intérieur d'un ménage ou d'une famille. La famille est ainsi une unité résidentielle, économique et sociale où sont partagés l'espace et la nourriture25. Pour Richard Wall, la question de la définition du ménage est simple au xxe siècle. Elle est par contre problématique dans l'Angleterre urbaine du XIxe siècle. D'après lui, la multiplicité des modes de sous-location a créé un monde de pensionnaires plus
23 L'annonceur n'est pas identifié, mais on peut supposer que c'est le commissaire. Le Soleil, 1er avril 1901, vol. 5, no 70, p. 1. 24 Bien qu'elles dépassent notre propos, des directives sont données pour saisir les ménages institutionnels tels que les « hôpitaux, asiles, maisons des pauvres, prisons, pénitenciers, collèges, casernes, etc.» Blue, « Quatrième recensement du Canada 1901 : introduction », p. xviii. 25 Bettina Bradbury, « Single Parenthood in the Past », Historical Methods (vol. 33, no 4,2000), p. 212.

26

ou moins indépendants du ménage principal. Encore d'après Wall, la définition du ménage que donnait le recensement était sujette à plusieurs complications dans la mesure où elle correspondait rarement à la réalité26. Les propos de Wall font écho à ceux de Hervé Le Bras pour qui il n'est pas étonnant qu'il soit

difficile de décrire statistiquement
l'individu déformée

la famille: à la « jointure entre à une réalité

et l'État» la famille est une « réalité profondément dès la collecte» puisqu'elle est « construite avec des

intentions

déterminées27

)).

Puisque l'on demande

complexe et multidimensionnelle de se conformer à des définitions à la fois floues et restrictives, il est important d'appréhender les familles et les ménages qui se dégagent des recensements avec précaution. L'ambiguïté des définitions et la difficulté à discerner la catégorie ménage ou famille de la catégorie demeure ont donné lieu à diverses interprétations. Et ce, tant chez les recenseurs de l'époque que chez les historiens28. La distinction entre la demeure et la famille est importante dans le cas d'organisations résidentielles complexes, ou lorsque des pensionnaires sont accueillis. Elle l'est d'autant plus en milieu urbain où les résidences prennent souvent la forme de duplex et de triplex, et où la population est largement locataire29. Les définitions de la famille et du ménage données par les recensements sont souvent synonymes. Le manuel d'instructions données aux recenseurs en 1891 définit ainsi une famille:
26 Richard Wall, cc Introduction », dans Richard Wall, dir., Family Forms in Historie Europe [avec la collaboration de Jean Robin et Peter Laslett) (Cambridge, Cambridge University Press, 1983), p. 8. 27 Hervé Le Bras, L'enfant et la famille dans les pays de l'OCDE: analyse démographique (Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 1979), p. 28 et 32. 28 En histoire de la famille au Canada, nous dit Peter Gossage, se pose la question de savoir « laquelle des deux catégories des recensements du XIXe siècle, la demeure ou la famille correspond le mieux au groupe domestique cohabitant. » C'est surtout sur les recensements de 1871, de 1881 et de 1891 que le débat a porté. Le recensement de 1901 n'a pas suscité autant de débats, mais les définitions sont semblables à celles des recensements antécédents, d'où l'intérêt de prolonger ce questionnement. Traduction de l'auteure. Peter Gossage, Families in Transition: Industry and Population in Nineteenth-Century SaintHyacinthe (Montréal-Kingston, McGill-Queen's University Press, 1999), p. 196. 29 Contrairement à la France où les duplex et les triplex sont des appartements à plusieurs étages, au Québec un duplex ou un triplex est défini comme étant une demeure dans laquelle on retrouve deux ou trois appartements.

27

Une famille, dans le sens attaché à ce mot aux fms du recensement, peut n'être composée que d'une seule personne vivant seule et, d'autre part, d'un nombre quelconque de personnes vivant ensemble sous le même toit et nourries à la même cuisine30.

À l'aide de trois exemples, les organisateurs du recensement illustrent les cas particuliers qui peuvent se présenter aux recenseurs. Ces exemples doivent servir aux officiers afin de résoudre les problèmes les plus fréquents pouvant se poser. Dans tous les cas de figure envisagés par les organisateurs, ces exemples correspondent à une famille.
Un homme, disons un marchand, ou bien une femme, disons une couturière, vivant seul, chacun à son apart [sic] dans une maison séparée ou dans une partie distincte d'une maison, constitueront chacun une famille, tandis qu'un nombre quelconque de personnes, dont plusieurs peuvent n'être point parents, mais vivant ensemble dans une maison de pension et n'appartenant point à une famille domiciliée, ne constitueront qu'une seule famille31.

Ainsi, en 1891 la famille est définie comme l'ensemble de personnes vivant sous le même toit qui partagent le pot et participent à l'entretien du ménage. Il est reconnu qu'au sein d'une demeure il peut y avoir plusieurs ménages. Le ménage, plutôt que d'être considéré comme un sous-ensemble de la famille, est ici conçu comme une agglomération de familles. Autrement dit, pour les organisateurs du recensement, la famille est un sous-ensemble du ménage. En 1901, les définitions données à la famille ou au ménage, ainsi qu'à la demeure, se font plus précises. Pour Gordon Darroch: ({l'apparente évidence avec laquelle les individus étaient 'naturellement' répartis dans les demeures et les familles dans les recensements antécédents est apparue inappropriée ou problématique32 ». Ainsi, le recensement de 1901 va-t-il distinguer la famille du ménage. La famille est entendue au sens organique
Canada, Département de l'Agriculture, Division du recensement, Manuel contenant l'«Acte du recensement}} et les instructions aux officiers..., p. 5. 31 Canada, Département de l'Agriculture, Manuel contenant l'«Acte du recensement» et les instructions aux officiers..., p. 5. 32 Traduction de l'auteure. Gordon Darroch, « Constructing Census Families and Classifying Households: 'Relationship to Head of Family or Household' in the 1901 Census of Canada )), Historical Methods (vol. 33, no 4, 2000), p. 206.
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ou nucléaire, et peut éventuellement comprendre la parenté du chef et les domestiques. Le ménage quant à lui, inclut les personnes avec ou sans liens de parenté vivant en communauté. Il y a ici une volonté de normaliser la primauté de la famille nucléaire. Par contre, si les familles et les ménages sont distingués dans les instructions en 1901, cela reste sans grand effet dans la mesure où la colonne où sont inscrits les numéros de famille ou de ménages visités est la même. Mais cette distinction peut s'interpréter comme un souci de clarifier des situations ambiguës. C'est comme si diverses réalités étaient reconnues, mais qu'il était tout de même demandé qu'elles se conforment à la réalité unique que l'on cherche à saisir. En 1901, la directive donnée aux recenseurs pour déterminer ce que sont une famille et un ménage est la suivante:
Dans le sens restreint de l'expression, une famille se compose de parents et de flis et de filles vivant ensemble en communauté; mais dans un sens plus large elle peut comprendre les parents et serviteurs. Un ménage peut comprendre toutes personnes vivant en commun, qu'elles soient ou non unies par les liens du sang, mais dont un de leur membre occupe ordinairement la position de chef. Mais les célibataires vivants seuls, qui ont une habitation spéciale et tiennent leur propre ménage, doivent aussi être considérés comme ménages. D'autres qui vivent seuls, tels que ceux qui louent des chambres et ne font que coucher dans la maison, seront compris dans la liste des ménages chez qui ils logent, bien qu'ils prennent leur repas ailleurs33.

Ainsi, le principe fédérateur de la famille ou du ménage est le partage du feu, et non plus du pot. Il importe de noter que la version anglaise des instructions est plus explicite sur ce point puisqu'il est question de housekeeping. Par cette nouvelle définition du ménage, les pensionnaires et les familles sous-louant une pièce ou un lit ne sont pas considérés comme des ménages indépendants. N'oublions pas que des pensionnaires ont pu être saisis comme des occupants de plein droit de leur logement. En effet, cette directive laisse au recenseur une importante marge de manœuvre pour trancher dans les cas complexes. Fait intéressant à signaler: en 1931, toute référence au partage du pot et du feu est enlevée de la définition du ménage. Cela a pour conséquence, nous dit Bradbury, « d'occulter tout indice du travail domestique des femmes que de tels concepts véhiculent.
33 Blue, xviii. « Quatrième recensement du Canada 1901 : introduction», p.

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Ainsi, on ancre la biologie consommation et de l'espace,

familiales34

)).

On passe ainsi d'une approche de la famille dont le

plu tôt comme

que le partage de la marqueur des frontières

rôle est d'assurer la subsistance à une famille devant assurer prioritairement le logement. Comme nous le disions précédemment, les ménages et les familles sont regroupés au sein de demeures. Par le recensement de 1901, et tel que défini dans l'Acte du recensement, la demeure inclut:
navires, bâtiments, vaisseaux, logements ou lieux habités de toute espèce. Toute construction qui abrite un être humain est une maison, et si elle n'a qu'une entrée, elle compte seulement comme une habitation, n'importe le nombre de familles qu'elle abrite; mais si elle a deux portes de devant ou portes principales conduisant dans des appartements séparés, la construction sera comptée comme deux maisons35.

Comme en 1891, la porte d'entrée donnant directement sur la rue est l'élément qui distingue les demeures les unes des autres. Ce ne sont pas les portes des logements36. Dans un contexte urbain québécois où des maisons autrefois unifamiliales ont été transformées en duplex et en triplex, il est par contre fort probable qu'une forte proportion de ménages qui cohabitent aux yeux des recenseurs soient en réalité des ménages indépendants vivant dans des logements distincts. Ainsi, les récents travaux portant sur la structure des ménages et sur la cohabitation suggèrent qu'un remaniement des catégories de recensement permette de fournir un aperçu précis des modes de résidence37. En effet, la catégorie famille ou ménage donnerait un meilleur aperçu de la cohabitation des groupes domestique que celle de la demeure. Cette différente manière d'appréhender la famille ou le ménage permet d'expliquer ou du moins, de nuancer, le paradoxe soulevé par Alyne Lebel. Dans son analyse des données agrégées des
34Traduction de l'auteure. Bradbury, « Single Parenthood in the Past », p. 214. 35 Blue, « Quatrième recensement du Canada 1901 : introduction», p. xviii. 36 Canada, Département de l'Agriculture, Division du recensement, Manuel contenant 1'«Acte du recensement)} et les instructions aux officiers. .., p. 12. 37 Gilles Lauzon, «Cohabitation et déménagements en milieu ouvrier montréalais: essai de réinterprétation à partir du cas du village SaintAugustin, 1871-1881 », Revue d'histoire de l'Amérique française (vol. 46, no 1, 1992). 30