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Vivre et Survivre en Roumanie Communiste

De
136 pages
En 1971 l'auteur rencontre pour la première fois les paysans du Nord de la Roumanie. Saisi par l'importance de l'archaïsme de leurs moeurs qui subsiste avec entêtement dans le cadre d'un régime totalitaire, il étudie le problème général de la survivance de la tradition et des relations entre mythe et rite dans le contexte d'une culture chrétienne, ici orthodoxe. Il tente parallèlement d'expliquer comment cet archaïsme s'accordait ou s'opposait à l'Etat-Nation au sein de la modernité communiste. La disparition du régime communiste donne à cette interprétation une nouvelle dimension. On y perçoit les contradictions entre tradition et modernité auxquelles se heurte la " transition " vers une société civile démocratique.
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Vivre et survivre en Roumanie communiste Rites et discours versifiés chez les paysans du Maramure~

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal.
La collection Aujourd'hui ['Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Général Henri PARIS (CR), L'atome rouge, le nucléaire soviétique et russe, 1996. Nicolas PELISSIER, Alice MARRIE, François DESPRES (dir.), A la recherche de la Roumanie contemporaine. Approches de la "transition", 1996. Sous la direction du Général d'arme Jean COT (CR), Dernière guerre balkanique? Ex- Yougoslavie: témoignages, analyses, propositions, 1996. Stéphane CHAUVIER, Du droit d'être étranger, 1996. Jean PAILLER, La ligne bleue des Balkans. Témoignages d'observateurs militaires français, 1875-1876, 1996. Joanna NOWICKI (dir.), Quels repères pour l'Europe ?, 1996. Ana POUVREAU, Une troisième voie pour la Russie, 1996. Patrick MICHEL, L'Europe médiane. Evolutions, tendances et incertitudes, 1997.

@ L'Harmattan,

1998 ISBN: 2-7384-6174-3

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Claude Kamoouh

Vivre et survivre en Roumanie communiste Rites et discours versifiés chez les paysans du Maramure~

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Je dédie la seconde édition de cet ouvrage au père' Mircea Antal, le pope de Bred, dont l'aide constante m'a facilité la tâche et, last but not least, dont l'amitié et la générosité m'ont aidé à comprendre bien des choses, mais surtout bien des hommes « en leurs voies et manières ». Il est mort l'an passé. Sa-i fie tanna u~uoara*.

AVANT-PROPOS DE LA SECONDE ÉDITION

Ce petit ouvrage fut rédigé il y a seize ans. Depuis, un événement sans précédent est advenu, la disparition par implosion du régime communiste. Parmi les effets de ce bouleversement. qui a entraîné les pays de l'ex-bloc communiste à s'ouvrir à tous les vents d'Ouest, il faut souligner combien, en quelques années, ils sont devenus l'objet de multiples recherches en sciences sociales, plus particulièrement de sociologie et de sciences politiques, plus rarement d'anthropologie. La plupart d'entre elles représentent bien plus des aventures aléatoires, des occasions parmi d'autres, où l'objet de recherche n'est jamais élaboré en prenant la mesure historique, sociale et culturelle, savante et populaire de ces pays. Beaucoup de ces chercheurs ne parlent ni ne lisent la langue, voire les langues (ni les dialectes encore nombreux), ce qui les écarte d'une approche du sujet dans le moment même de ses énonciations, qu'elles soient orales ou écrites. La première édition de cet essai, intitulé « Le Rite et le discours. Essais d 'herméneutique de la versification populaire », se présentait sous la forme d'un cahier spécial de la revue Communication & Cognition publiée par les éditions de l'Université de Gand (Belgique) où j'avais été invité à diriger plusieurs séminaires s'articulant autour de ce thème. Epuisée depuis longtemps, c'est à la suite d'une suggestion de Catherine Durandin que j'ai décidé de le republier et, sur son conseil, d'en' modifier le titre afin d'éclairer l'intention fondamentale de mon commentaire. Pour l'essentiel, le contenu demeure identique à sa version initiale. Il s'agit d'une démarche herméneutique (interprétative) appliquée aux discours versifiés et aux pratiques rituelles matri-

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moniales et magiques d'une population rurale du nord de la Roumanie. En 1971, rencontrant pour la première fois ces paysans, j'avais été saisi par l'endurance de cet archaïsme qui perdurait avec entêtement dans le cadre d'un régime défini comme totalitaire. Peu à peu, au fur et à mesure que mon enquête de terrain avançait, il me semblait que cette permanence se jouait au cœur des rites et des discours qui leur étaient associés. C'est pourquoi, dans une première partie, j'ai traité du problème soulevé par la survivance de la tradition et des questions qu'elle engendre tant pour la théorie anthropologique des relations entre mythe et rite qu'en ce qui concerne les méthodes envisagées pour rendre compte de ces divers discours. En bref, il s'agit d'un débat critique sur la contemporanéité et l'archaïsme des rites. Enfin, en raison de cette contemporanéité, je n'ai pu éviter d'aborder les relations qu'entretiennent la société communautaire paysanne et l'État-nation sous la forme de sa modernité communiste. Cela ouvre la voie à une méditation sur la manière dont l'archaïsme résiste ou succombe au moderne quelle qu'en soit la forme. Que, du point de vue objectivant de l'observateur étranger, cette endurance ne soit, au bout du compte, qu'une illusion, il n'empêche, cette manière de rapetasser la tradition avec une des formes les plus violentes du moderne ne manque pas d' affecter le moderne lui-même. Aussi, ce texte offre, me semble-til, une sorte d'introduction à tous les travaux qui se sont attachés à comprendre les dysfonctions de la société roumaine à l'époque du régime communiste, et en particulier son urbanisation qui, selon le modèle déjà remarqué par Moshe Lewin pour la Russie soviétique, a mis en évidence la ruralisation de la ville. Phénomène qui, aujourd'hui encore, surprend maints voyageurs. Enfin, j'ai mis à profit cette édition pour toiletter le texte. Sans modifier en rien mon interprétation des discours versifiés rituels, je me suis attaché à préciser les concepts qui m'ont paru incertains ou peu clairs. J'ai aussi retravaillé la traduction des vers, mais en gardant toujours à l'esprit que l'essentiel est d'en transmettre le sens, car, pour ce qui ressortit à la beauté formel6

le de la versification, à sa prosodie, à ses jeux grammaticaux, on ne saurait trouver dans notre langue moderne des équivalents satisfaisant aux contraintes de la stylistique populaire roumaine. Enfin, s'agissant de la bibliographie, j'ai peu travaillé, parce que depuis la publication de ce texte il me suffit de rappeler quatre titres pour signaler les ouvrages ayant abordé sérieusement ces problématiques relevant de l'anthropologie ou d'une philosophique de la culturel, Depuis la chute du régime communiste, je suis retourné tous les ans aux Pâques dans la vallée du Cosau pour de très courts séjours, essentiellement pour revoir ceux de mes meilleurs informateurs qui, avec le temps, étaient devenus des.amis et qui, comme moi, vieillissaient. Néanmoins, j'ai pu constater qu'en dix ans les rites avaient subi de profondes modifications. Certes, au cours d'un temps historique pendant lequel il est possible de contrôler les événements que des témoins ont rapportés, on peut avancer que les rites tendent, comme les langues, à se simplifier. Déjà, durant les années 70, on m'avait rapporté des séquences qui avaient disparu au cours des années 40, puis 50. Or, à présent, il semble que les années 80 furent un tournant dans le déploiement des rituels. Des séquences entières des rites matrimoniaux ont disparu, comme celles d'autres rituels qui leurs étaient pour partie liées. La télévision a rendu caducs les veillées et les rites magiques qui s'y rapportaient. Le temps des noces s'est, quant à lui, beaucoup réduit. Ainsi, lorsque je les observais directement, elles duraient trois jours, à présent tout au plus un après-midi et une nuit. Plus encore, elles ne mettent plus en jeu successivement les maisons du marié et de la mariée, màis se déroulent en un seul moment, dans des lieux publics, dans la salle commune des anciens foyers culturels villageois ou dans les restaurants des petits bourgs alentour. Ce mouvement de simplification, commencé déjà sous le régime Ceau~escu, s'est accéléré avec sa chute. En effet, l'intensification de l'économie de marché a augmenté les coûts, exigeant de plus en plus d'invités pour augmenter les dons échus au jeune couple, c'est pourquoi les maisons particulières ne peuvent plus les accueil-' 7

lir; c'est pourquoi aussi les séquences se sont réduites, entraînant la fin de leur redoublement ainsi que de nombreux rites se rapportant aux jeunes célibataires des deux sexes qui préparaient le rite matrimonial lui-même. Enfin, et last but not least, on ne peut négliger les effets de l'unification culturelle, ceux dus à l'enseignement et aux modèles urbains, ensemble ils tendent à imposer un modèle unique et syncrétique où se perdent les particularités régionales. C'est ainsi que depuis une dizaine d'années on constate, dans les villages du Maramure~, le port du voile blanc posé sur la couronne de perles de couleur que traditionnellement la mariée porte sur la tête. Comme les dialectes, les anciennes coutumes disparaissent. Dès lors, il convient d'entendre cet essai d'interprétation comme portant témoignage d'un monde rural moribond qui, encore au tournant des années 70, jetait quelques pâles reflets d'une très ancienne brillance. Paris, décembre 1996-janvier 1997

« L'homme qui songe est un Dieu, celui qui pense est un mendiant. » Friedrich HolderIin, Hypérion, coll. « La Pléiade », Paris, 1967, p. 138

AVANT-PROPOS L'essai que je présente ici n'est en fait que la première ébauche d'un plus vaste travail que je consacre à l'interprétation. des rituels matrimoniaux et des cérémonies qui s'y rapportent. Or, au-delà d'une étude empirique des rites qui occupent une place centrale dans mon approche descriptive, je ne pense pas que l'on puisse s'attacher à ces phénomènes sans s'engager dans une démarche analytique qui mène au déchiffrage d'une pensée, d'un ensemble de concepts (non explicité comme tel par la pensée archaïque) et d'un système de valeurs grâce auxquels se détermine la spécificité d'une culture ou, si l'on préfère, l'essence de son Être communautaire regardé du point de vue des sujets. Ce cheminement implique donc, avant l'interprétation des perceptions engendrant notre observation, une appréhension plus générale de la pensée ritualiste et, malgré l'image volpntairement tronquée que j'en donne dans ce texte, l'enjeu de ma recherche demeure l'interprétation du monde idéel élaboré par les paysans du Maramure~. Cette manière d'aborder les phénomènes que j'ai observés au Maramure~ pendant trente-deux mois2 eût été impossible sans quelques convergences, sans affinités électives qui toutes concoururent à réorienter le cours de mes premières recherches. En premier lieu, il me faut souligner la dette que j'ai contractée envers Doina Antal. Professeur de roumain et de français à. l'école communale de Breb, ensemble nous travaillâmes les vers 9

que je recueillais; ces heures furent un temps d'échange linguistique entre ce que je pouvais lui enseigner d'un vocabulaire français à elle inconnu et ce que son aide généreuse pouvait me faire découvrir de la versification paysanne roumaine. Pourtant, ce qui demeure pour moi une réelle découverte, le discours rituel, n'aurait pu s'accomplir sans la confiance de deux femmes auxquelles je dois d'avoir entr'aperçu l'enjeu de ce discourS. Maria Tiran, ma maternelle hôtesse, et Nita Morar (dite'la Jument) ont toutes deux guidé mes premiers pas dans ce dédale sémantique. Sans leur complicité, souvent aimable, parfois caustique, je n'aurais pu espérer aborder un quelconque décryptage du discours ritualiste. Ont-elles saisi l'intérêt et, plus encore, la chance que m'offraient leurs explications de textes et de contextes? Je me sens aujourd'hui encore incapable de répondre à cette question! Elles seules, véritables Pandores du village, en détiennent la clef. C'est à présent que je mesure pleinement tout ce que je dois à cet apprentissage auquel je me suis volontairement soumis, même si parfois j'éprouvais une lassitude - familière aux ethnologues - qui s'installe insidieusement quand la répétitivité de cet exercice met à l'épreuve l'imagination. Toutes deux réussirent ce que mes meilleurs maîtres ont accompli naguère - elles m'ont enseigné un savoir et leur manière de le penser. Cette expérience intellectuelle et affective, qui s'apparente à une initiation, restera un moment décisif et précieux de ma vie, moins marqué par l'archaïsme quelque peu exubérant du Maramure~ que par les intarissables dialogues que nous établîmes pendant trois rigoureux hivers, quand nous trompions la monotonie des longues nuits glacées. Toutefois ce serait faire preuve de démagogie, voire de fausse modestie, que de rapporter au seul discours paysan la genèse de mon analyse. L'ethnologue nourrit aussi ses interrogations d'arguments issus d'une tradition dont les idées appartiennent à un cheminement historique distinct, étranger à la pensée paysanne. Pour lui, il s'agit de déchiffrer les schémas de la pensée paysanne avec des concepts venus de traditions savantes. Il lui faut ainsi établir des comparaisons pertinentes, des gloses 10

convaincantes, ou, comme l'écrivait Wittgenstein,. « élaborer celles qui dissuadent les autres interprétations ». En bref, l'ethnologue propose des rapports phénoménaux sur les bases d'une interrogation théorique qui précède, occupe et poursuit le travail. de terrain. C'est le fondement même de la singularité de cette approche qui donne parfois au discours ethnologique et la force évocatrice de ses descriptions et les faiblesses théoriques de ses généralisations. Qualités contradictoires et menace permanente de contradiction dont la résolution se bâtit trop fréquemment sur des tautologies descriptives. Le moment est donc venu d'avouer d'autres influences décisives pour le cours de mes recherches. D'emblée, je dois rendre un hommage, respectueux et amical, à Mihai Pop, car, en dépit de nos divergences théoriques qui recouvrent un plus vaste débat que j'évoquerai plus avant, je tiens à le remercier pour la générosité avec laquelle il m'a fait partager ses connais~ances encyclopédiques des folklores roumains et européens. Il m'a ainsi évité les nombreux pièges qui guettent le néophyte. Je voudrais dire encore au lecteur combien l'orientation de mon travail est lié à l'amitié de Remo Guidieri : sans jamais ménager ses critiques, aussi acerbes que bienveillantes, il sut m'écouter et me conseiller... Qu'il trouve ici un témoignage réitéré de ma fidélité. Quant à Magdalena Vulpe, qui m'initia à la dialectologie des parlers roumains, elle découvrira dans ces pages la preuve que notre collaboration, déjà ancienne, se nourrit d'estime et d'af-' fection.