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Vivre la perte

De
216 pages
Après avoir parlé de la fin de vie et de la mort, dans le cadre des soins palliatifs, dans son précédent ouvrage Questions de vie et de mort, Florence Plon aborde ici le sujet par le biais du deuil et de sa traversée. Quel est-il, combien de temps dure-t-il, comment s'en emparer pour n'en être pas désemparé ? C'est aussi une réflexion sur la fin de vie : ne pas mourir avant l'heure, mourir à son heure.
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Vivre la pertePsychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.
Déjà parus
Franca MADIONI, La psychanalyse interroge la phénoménologie.
Recherches freudiennes à partir de Brentano, 2007.
Pascal HACHET, Promenades psychanalytiques, 2007.
Georges ZIMRA, Penser l'hétérogène. Figures juives de l'altérité,
2007.
Claude LORIN, Un nouveau regard sur l'anorexie. La danse comme
solution possible, 2007.
Jean-Paul DESCOMBEY, La psychiatrie sinistrée, 2007.
Claude BRODEUR, L'inconscient collectif, 2007.
Violaine DUCHEMIN, Le dénouement d'un secret defamille, 2007.
Kéramat MOVALLALI, Contribution à la clinique du rêve, 2007.
Riadh BEN REJEB (sous la direction de), La dette à l'origine du
symptôme, 2007.
Pierre BALLANS, L'écriture blanche. Un effet du démenti pervers,
2007.
Alain LEFEVRE, La blessure mélancolique kanak. Une psychanalyse
de l'ombre mélancolique en Nouvelle-calédonie, 2007.
Fabienne FRÉMEAUX, Comment se faire arnaquer par son psy,
2007.
Pascal HACHET, Les toxicomanes et leurs secrets, 2007.
Telma Corrêa da Nobrega Queiroz, Du sevrage au sujet, 2007.
Thierry DUBOIS, Effondrements psychiques et cognition onirique,
2007.
Jean Pierre RUMEN, Psisyphe, 2007.
Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse, 2006.Florence Plon
Vivre la perte
L'accompagnement du deuil
L'HarmattanDu même auteur
* Florence Plon
QUESTIONS DE VIE ET DE MORT, Champ social éditions,
Montpellier, 2006 (première édition 2005)
* Sous le nom de Florence Vergnes
- LES CHEVAUX DE LA BALLE, Lamarre, Paris, 1991
- LES CHEVAUX DE LA GARDE, Lavauzelle, Paris 1992
@ L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05015-0
EAN : 9782296050150A mes enfants
A la mémoire de leur grand-mèreCHAPITRE I : LA MORT EXCLUE DE LA VIE
« Ne chantez pas la mort, c'est un sujet morbide.
Le mot seul jette un froid aussitôt qu'il est dit.
Les gens du show business vous prédiront le bide.
C'est un sujet tabou pour poète maudit... »
FERRE Er CAUSSIMON.
La planète n'en finit plus de se convulser des soubresauts de
la maladie que lui ont infligée les hommes. Le
développement durable aura quelques beaux siècles devant
lui, mais on doute qu'il puisse jamais réparer les dégâts déjà
effectués, et dont le réchauffement climatique fait, entre
autres, signe.
De séismes en raz de marées, de crashs en cyclones, et de
famines en attentats terroristes, la multiplication des fléaux
fait concurrence aux guerres et dévastations de nettoyages
ethniques perpétrés par les générations humaines qui n'en
finissent pas de se saborder.
Le monde ne cesse de souffrir et de payer les additions de ce
qu'il a voulu ou cru s'économiser.
Les morts se comptent par milliers et ceux qui restent sont
sur la touche, traumatisés, hébétés, désemparés devant ces
catastrophes qui leur ont ôté leurs proches, leurs parents,
leurs enfants, parfois leur autonomie et leur équilibre mental.
A grande échelle, l'aide se fait humanitaire; on y regarde de
plus près; on se penche sur les régions dévastées, surtout si
elles sont investies par l'Occident sur les plans de l'économie
7ou du tourisme. On s'implique financièrement,
médiatiquement, économiquement, psychologiquement;
c'est toujours intéressant de se positionner dans la
perspective de la reconstruction. Les famines et les guérillas
africaines mobilisent peu; le sida encore moins; et même
dans nos contrées civilisées, le terrorisme routier de la vitesse
et de l'alcoolisme ne recule que lentement à coups de
menaces et de décrets qui ont tardé à venir, pour ne pas
effrayer le citoyen consommateur que l'on n'informe pas des
dangers qu'il encourt.
Mais tout bien considéré, qu'est-ce qu'il y a de nouveau sous
le soleil? Rien de bien original! Chacun meurt quand même
et toujours, plus ou moins vite, seul ou en groupe.
La mort individuelle et le deuil ne font pas recette et n'ont
pas bonne presse dans nos sociétés dites de consommation ou
tout s'achète et se jette en un rien de temps, où l'on ne répare,
ni ne garde ce qui a vieilli.
Pourtant chacun devra, un jour ou l'autre, s'y confronter et
lutter en marge de son chagrin, avec le non-dit et le rejet qui
font les caractéristiques du discours bien pensant de la
majorité, dans nos pays dits civilisés.
Seul débat à contrevenir à cette omerta, celui sur l'euthanasie
dont on voit, s'il défraye la chronique médiatique, qu'il ne
fait pas foule à la chambre des députés pour y être discuté.
Les mentalités ont la vie dure et les avancées demandent de
longs combats, depuis ces cas de conscience éthiques en
passant par la plus large gestion de la douleur, pour arriver à
une vraie implantation des soins palliatifs et à des prises en
charges globales systématiques.
Echappant, quant à eux, au silence habituel, les cataclysmes
de la planète émeuvent un temps et restent, pour quelques
soirs, à la une des journaux télévisés. Sur fond d'images choc
et de commentaires people et pathos, la compassion nous
déleste alors de quelques euros et de notre sentiment de
culpabilité, puis la page se tourne laissant lâchement l'affaire
8aux mains des ONG et des survivants...
La mort en grande envergure est mise en scène, récupérée,
considérée... L'Occident se déculpabilise et paye: les
survivants sont accompagnés, pris en charge, épaulés avant
de retourner à l'oubli et à leur chagrin. Il faut faire vite: une
catastrophe en chasse une autre: Baam, Charm el cheikh, la
Malaisie et l'Indonésie...
Chez nous, au un par un, dans ce monde civilisé qui éradique
la mort comme étant morbide, malpropre, politiquement
incorrecte... on l'évite, on la tait, on en expulse toute trace:
on meurt d'une « longue maladie », on n'est d'ailleurs pas
mort mais « parti »...
Qu'est-ce que nos sociétés attendent pour regarder la mort en
face?
1 Ici et ailleurs
Madame M. est l'épouse, encore très jeune, d'un homme de
75 ans. Celui-ci souffre d'un cancer des os qui se généralise.
De multiples traitements sont mis en œuvre basculant
franchement du côté de l'acharnement thérapeutique du fait
de la position du malade qui est persuadé de pouvoir guérir et
s'accroche à cette certitude.
Il évite avec soin toutes questions ou explications sur les
résultats d'analyses qui pourraient l'éclairer.
Sa femme vit tout cela très mal et souffre de ne pOUVOIr
échanger avec lui sachant qu'à la vitesse où la maladie
évolue, la fin est très proche.
Elle pleure de se sentir impuissante à réduire leur décalage de
perceptions et de manquer ce rendez-vous d'une fin de vie
qu'ils ne peuvent partager puisqu'il ne veut rien en savoir.
Leur fils fait une dépression, arrête des études brillantes, et
9s'enfonce à son tour dans un traitement allopathique anti-
dépressif. Sa mère s'oppose expressément à tout suivi
psychothérapeutique sous prétexte que chez eux, on n'a pas
besoin de ça.
Voilà une famille qui allie deux facteurs de difficultés quant
au déroulement ultérieur du deuil: le déni et le refus de toute
aide.
Regarder la mort en face, quand on est vivant, n'est pas une
sinécure!
Personne ne veut parler de la mort.
Et encore moins entendre en parler. C'est un sujet tabou. On
peut jouer sur des mots simples mais parlants dans
l'ambiguïté de leur consonance: la mort est tue et de ce fait,
elle tue en nous ce qu'il y a de plus vivant et courageux
lorsque l'on tente de l'évincer de la parole et de la
représentation imaginaire. Non dite, elle prive les vivants de
la faculté de s'y confronter, de la considérer, de l'affronter
avec courage et avec sérieux. Or elle n'est jamais bien loin
dès que l'on parle du vivant. Plantes, animaux, humains, tous
y sont soumis en passant par l'accident ou la lente
dégradation de la vieillesse. Mais seul l'homme en a une
conscience anticipée.
Un corps, c'est une merveille ou une énigme hallucinante:
qu'est-ce qui fait que tout cela tient et fonctionne avec la
complexité des mécanismes; la science le découvre petit à
petit mais on peut s'arrêter deux minutes devant cet exploit et
s'interroger sur ce qui fait que ça marche ou à l'inverse, sur
ce fait que tout peut s'arrêter d'un instant à l'autre. Se
pencher sur cette hypothèse fait surgir une peur archaïque qui
se transforme immédiatement en facteur d'angoisses et
l'homme a une nette faculté à changer rapidement de
préoccupations. La mort repasse au refoulé, aux nimbes de
l'inconscient et l'on évite scrupuleusement de laisser revenir
ce savoir vers les zones de la conscience.
10Des peurs comme celles-là, on préfère les ignorer ou les
transformer en quelque chose de plus soutenable: d'autres
peurs, mais que l'on peut nommer, cerner, définir, identifier;
elles se transfèrent sur l'autre, celui qui est différent par
exemple, le jeune des banlieues, l'étranger, l'ennemi, un
système politique etc... Là, au moins, on sait contre quoi l'on
se bat avec une certitude de trouver un adversaire contre
lequel on pourra avoir quelques chances de sortir vainqueur;
c'est bien plus rassurant.
La mort, elle, laisse son adversaire sur le carreau, sans merci,
sans alternative... de ce fait, on croit se protéger en n'y
pensant pas.
Les jeunes veulent l'ignorer parce qu'ils sont jeunes et encore
dans cette partie de la vie où l'on n'a pas conscience d'une
fin possible, parce que la santé va, et aussi parce que les
parents sont encore là...
Dans la deuxième partie de la vie, c'est encore plus flagrant
car la santé peut défaillir, on le sait; les amis, les collègues
ont commencé à disparaître les uns après les autres, toujours
beaucoup plus vite que ce qu'on imaginait et les parents eux
aussi, ont laissé leur place: il n'y a plus cette barrière d'une
ou même de deux générations entre soi et la mort. C'est
paniquant, le fardeau est trop lourd, l'angoisse trop forte, trop
présente pour se pencher sur sa propre fin qui approche, alors
on préfère ne pas y penser, refouler tout cela au plus profond
d'un oubli factice.
Et pourtant, partout la mort est présente; elle fait partie de la
vie, il n'y a pas d'instant où elle ne se fasse connaître et
représenter pour chacun.
Elle est cependant bien parquée dans ces camps retranchés
que sont les « maisons de retraite» dont le terme policé cache
celui de mouroir et dans les hôpitaux, où l'on meurt
beaucoup depuis que l'on ne meurt plus chez soi. C'est le
domaine réservé de la médecine, le lot des saignants, des
secouristes, des pompiers qui n'ont qu'une envie, une fois
Ilsortis de leur travail, oublier et passer à autre chose.
Ils n'y arrivent pas toujours. Il suffit d'écouter leur plainte
pour entendre qu'ils n'en peuvent plus de ne pouvoir dire et
raconter ce à quoi aucune oreille ne se prête volontiers, leur
flot de réalités crues dont ils ont tant besoin de se délester.
Peut-être qu'à y bien réfléchir, se sont encore les enfants qui
parlent et approchent la mort avec le plus de sincérité, de
spontanéité, de fraîcheur, sans appréhension devant un
événement qui reste simple, dénué encore de trop de
parasitage imaginaire et de projections névrotiques. Ils n'ont
pas encore assez vécu pour avoir eu affaire aux compromis,
aux lâchetés, au refus de la perte qui, elle, ne les effraie pas,
du moins pas encore; ils conçoivent avec sincérité qu'on
puisse s'en aller, être mis sous la terre, devenir une fleur...
La perte est imaginable! Elle l'est moins pour les adultes et
ils le savent.
Cette confrontation inéluctable passe par le deuil, le temps du
deuil qui touche chacun en son for intérieur mais aussi atteint
l'infrastructure du groupe familial, dans la relation de fratrie
ou de parentalité.
Et pourtant la tendance est à faire l'autruche! Tout vivant va
y être confronté pour lui ou ses proches, à un moment ou à un
autre. C'est une dure réalité dont les modalités varient
cependant en violence, en souffrances, et sont plus ou moins
surmontées ou rejetées selon leur niveau d'acceptation.
Elle est vécue différemment selon les relations entretenues
entre les proches et surtout avec soi et ce que l'on est.
Dans le contexte familial où se soudent inextricablement les liens
et les places, la souffrance se fait un vecteur commun.
Elle oscille entre la douleur personnelle et la douleur des autres
qui souffrent aussi au plus intime de leur chair; et la solidarité qui
préside ou pas dans le groupe va être plus ou moins facteur de
soulagement. Selon les positions de chacun et son rapport à la
perte, les discours changent et les choses se formulent plus ou
moins clairement.
12L'Occident se fait tout de même le modèle du traitement de
la mort par le silence; elle est sujet tabou par définition. Cela
ne cesse pas d'étonner d'autres civilisations qui du bas de
leur « sous-développement» pourrait nous en remontrer en
matière de solidarité et philosophie...
Citons Marc Durin Valois et son superbe livre Chamelle:
« ce rapport étrange et étranger à la mort qu'ont nos sociétés
dites civilisées, d'autres civilisations s'en étonnent, pour
vivre elles-mêmes les choses différemment. »
Il fait dire à son héros, un nomade africain en migration à
travers son pays dévasté par la famine et les guerres tribales:
« Dans les pays d'opulence, il paraît que les hommes
s'assoupissent. Ils ne se réveillent qu'à l'heure de mourir,
avec un sentiment de terreur absolue, leur existence soudain
plus nue que tous nos déserts. On m'a raconté cela, c'étaient
des gens qui avaient vécu dans la richesse et même en
Occident ».1
Il se manifeste une autre approche dans ces contrées où le
quotidien accueille et prend en compte cette donnée
inéluctable.
Même les rites s'en font le miroir: la mort s'intègre à la vie;
les vivants chantent, pleurent, vivent autour des tombes
pouvant s'y retrouver et partager un moment avec leurs
morts.
La notion de la destinée, l'espoir d'une vie meilleure,
l'empreinte de la religion, la croyance dans la possibilité de
renaître dans une autre vie ou la vie éternelle, portent ces
populations.
De plus, au quotidien dans le tiers-monde, la promiscuité, les
épidémies et le manque d'hygiène, l'habitude et le fatalisme
ou le réalisme sur la fragilité de la condition humaine sont
des données bien éloignées de celles de nos pays où l'on a
1 Chamelle, JC Lattes, 2002, p 78.
13perdu le sens commun et où nous nous accrochons à la toute
puissance médicale comme à une réponse exhaustive.
Dans la solennité compassée de nos cimetières où les
mausolées se disputent l'aura des statuts sociaux, ces actes de
vie, manger, fumer, écouter de la musique, n'ont pas loisir de
trouver place: un chien que l'on amène sur la tombe de son
maître devient insulte, un instrument qui retentit, choque les
oreilles des bien-pensants...
Pourquoi n'écouterait-on pas de la musique après un décès si
cela fait du bien? Où est le mal? Pourquoi les ados sont-ils
privés de cette solution qui les apaise et les isole? Au nom de
quelle bienséance?
Toutes ces réflexions outrées, compassées, perverses, qui
s'entendent et transpirent la critique acerbe, agressent les
endeuillés.
Ceux qui souffrent longtemps s'entendent dire sans pudeur:
« change de vie, passe à autre chose, sors, amuse-toi; oublie
et tourne la page ».
De quoi se mêle-t-on ? Qu'en sait-on? On peut avoir envie
de rester dans sa douleur le temps qu'il faut. Celui-ci diffère
pour chacun; il n'y a pas de norme; il ne s'agit pas de
tomber dans la dépression, la mélancolie ou une pathologie
du deuil, mais il est à faire cependant, puisque c'est
l'expression consacrée, au sens de traverser une période.
«Faire », pas dans le sens de passer à autre chose, mais au
contraire dans celui de mettre le chagrin à l'oeuvre, à
l'ouvrage. ..
Il faut du temps pour prendre le temps de faire son deuil; ce
n'est pas un vain mot et il ne veut d'ailleurs pas dire oublier,
mais traverser une épreuve avant de pouvoir continuer à vivre
en ayant intégré la perte et en étant en mesure de la supporter
et de faire avec.
142 Le réel de la mort
La mort n'est pas rose. C'est se fourvoyer de penser que
mourir puisse être un long fleuve tranquille ou une harmonie
paisible... (Elle l'est pan ois, mais ça reste assez rare...)
Au moment de la publication de la première édition de mon
précédent ouvrage sur la mort en services de soins palliatifs,
le diffuseur a refusé de mettre en couverture, une
reproduction d'un de La Tour, tableau où la présence d'un
crâne sur les genoux d'une femme enceinte éclairée par une
bougie et se regardant dans un miroir (ce qui me paraissait
symboliser assez bien le propos), a été considérée comme
«pas assez vendeur », « pas commercial» et pouvant
décourager le lecteur. Donc pas d'illustration, hormis une
proposition de paysage abstrait, que j'ai préféré refuser.
Or, justement je m'évertue à y dire que la fin de vie et ce
passage de la mort, révèlent, sans ambages, ce qu'il en est de
la solitude et du réel de la mort et que c'est cette situation qui
est à affronter.
Que le marketing fasse le lit du mensonge pour ne pas inquiéter
les gens, c'est justement ce que je dénonce à l'encontre de toute
cette littérature à l'eau de rose qui sévit dans le grand public et
qui l'endort dans l'ignorance et l'illusion. Je le répète, la mort est
un passage qui n'amène ni à un coucher de soleil, ni à un
poétique envol vers I'horizon. Cette fausse et factice compassion
ne soigne pas, ne guérit pas, n'aide pas à supporter la douleur. Le
mourant à qui l'on tient la main est seul, et ce, malgré votre
présence et vous aussi et peut-être encore plus... Et je n'aborde
même pas l'isolement créé par l'effet de choc, le traumatisme que
ressentent les patients quand on leur annonce un diagnostic peu
optimiste, au vu de la manière sans tact dont cela se passe le plus
généralement.
Cette solitude, il faut être très solide pour l'affronter: c'est ce
15qui fait que tellement de familles se dérobent, que les amis
fuient, que les proches n'accueillent plus la mort à la maison:
trop dur, trop lourd, trop impressionnant.
Comment tolérer les odeurs, les escarres, la dégradation, la
souffrance morale, la peur, l'angoisse du mourant?
Comment écouter ce qu'il pourrait vouloir en dire?
Le regard sur cette solitude qui insiste, c'est ce qui est le plus
pénible et insupportable.
Si l'on veut être cohérent et donc crédible, il ne faut pas
leurrer les lecteurs car ils seront un jour percutés de plein
fouet lorsqu'ils seront confrontés à cette réalité.
C'est là que les familles doivent être aidées, mais pas dans le
registre du pathos, et encore moins du voyeurisme, mais au
contraire dans le respect de la vérité et dans un
accompagnement digne de la gravité et de la dureté de ce
moment. Après, que cela crée de la solidarité et de la
. . .
compassIon, OUIpourquoI pas...
Dans nos pays « évolués» et riches, nous nous accrochons à
cette notion de la toute puissance médicale qui est devenue
une telle évidence, une telle garantie, qu'elle se voit
immédiatement mise sur la sellette des procès lorsqu'elle
déroge sur une incompétence ou une erreur humaine.
Or elle atteint doublement ses limites face à la capacité de
1'humain à générer la mort coûte que coûte.
Car il y a les morts naturelles, accidentelles, bien sûr, mais
aussi les morts produites, manigancées par 1'homme, qui
n'est jamais à bout de ressources en cette matière... Ce que
Freud lui, ne s'est pas privé de dénoncer en 1918, moment
propice à ses observations dans « Le malaise dans la
civilisation », comme le penchant naturel de 1'homme
manœuvré par sa pulsion de mort.
Quelle est donc cette contradiction qui veut que l'on rejette
autant la mort dans une réflexion et qu'en parallèle, on se
complaise à outrance à la regarder surgir dans nos vies au
travers d'images insoutenables? Il est vrai qu'elle se tient à
16distance, ailleurs, au loin, médiatisée au travers des ondes ou
des écrans.
Mais bon, il n'empêche que les attroupements ne font pas
défaut quand il s'agit d'aller s'agglutiner sur les lieux d'un
accident, d'un incendie, d'une explosion etc... Il paraît
sordide de penser que ce qui va se regarder là, dans ces
circonstances, c'est la mort des autres. Preuve flagrante que
tant que ce sont les autres, ce n'est donc pas soi... Emergence
d'un réel qui fascine autant qu'il répugne!
Quelle est la finalité de ce voyeurisme sinon se rassurer en se
disant qu'on y a échappé, une fois encore? Ou encore,
regarder et se familiariser avec ce qu'on n'a plus guère
l'occasion de voir de manière naturelle, comme autrefois,
dans les campagnes ou les bêtes mourraient et les vieux
finissaient leur vie à la maison, en famille?
La mort en soi, c'est juste quelques secondes où la respiration
s'arrête; ce n'est pas cet instant qui en fait le drame, c'est ce
qui se passe avant et parfois aussi après dans certaines
circonstances particulières
L'avant concerne essentiellement le mourant, certes, surtout
s'il souffre physiquement ou moralement; quand, par
exemple, le recours aux produits à base de morphine, créant
une sédation confortable n'a pas été mis en place ou que le
traitement se découvre insuffisant ou inefficace. Les familles
souffrent, elles, davantage lorsqu'elles sont mal ou pas
accompagnées ou que le malade est lui-même abandonné par
le corps médical.
L'après, leur est davantage dévolu, d'évidence, de par le
poids du deuil.
Le dramatique, le tragique, c'est la fin, cette confrontation à
la dégradation physiologique ou psychologique. Même si la
prise en charge est correcte, divers phénomènes de perte de
conscience ou d'angoisse se présentent simultanément ou
alternativement et y répondre, au mieux, n'est simple pour
personne; d'où l'intérêt d'accompagnements par des
17professionnels, pour les familles, les malades et les
personnels saignants.
Les familles accusent le choc même quand elles sont soudées,
unies, chaleureuses. En l'absence de solidarité, chacun
souffre de son côté ou fuit dans différents subterfuges
(médicaments, drogues ou alcool, déni, deuil pathologique)
pour juguler l'insupportable.
La dimension de réel qui préside à la mort prend des
tournures auxquelles nos sociétés anesthésiées, aseptisées,
homogénéisées, ne sont pas préparées. A nos côtés, à notre
porte, dans la rue, derrière des fenêtres, se jouent des
tragédies qu'on préfère ignorer. Parfois cela nous saute aux
yeux sans que nous l'ayons cherché. La télé s'en fait le
principal vecteur nous introduisant d'emblée au cœur de
massacres et de cruauté impensables.
Le choc visuel, et le choc psychologique sont indissociables
des multiples catastrophes qui affligent notre planète: crashs,
séismes, tsunamis, attentats, conflits, épidémies et famines
(moins médiatisées il faut bien le dire) qui détruisent les
humains.
On ne sait que citer entre le Liban, l'Indonésie, l'Irak, Israël,
l'Afrique, Madrid, New York, Londres... tant le choix est
vaste et constamment renouvelé. Les journalistes, pourtant
aguerris, n'en peuvent parfois plus eux-mêmes. Cela a
toujours existé, mais sans cette multiplication d'images et de
reportages en direct.
Les médias retransmettent de partout ces images terrifiantes:
dévastation, cadavres mutilés, inidentifiables, des détails
sordides, des restes, des objets, chaussures, vêtements flottant
en mer ou accrochés dans les arbres après un tsunami; c'est
I'horreur au bout de la caméra, en direct et les spectateurs
regardent cela, à l'heure du IT, en mangeant, en famille...
Ca, c'est pour le choc des images! Quant aux mots, ils sont
rarement adéquats, nuancés et bien posés, tant l'emphase et le
18manque de tact sont de mise dans le paysage de la grande
écoute.
Mais après? Après le black-out est complet.
Qu'en est-il de l'après, pour les familles, par exemple, des
touristes noyés en Indonésie: là, pas de suite médiatique; le
silence, rien que le silence de l'oubli. Le drame se joue
pourtant, après, sur la durée.
Un reportage traitait un peu les choses par le vif après Charm
el cheikh où un journaliste s'était intéressé aux démarches
officielles concernant les décès et les identifications. Il
montrait ce moment pathétique où, au vu des listes détenues
par le ministère, les gens appelaient aux numéros mis a leur
disposition afin de savoir si quelqu'un de leur famille figurait
parmi les disparus ou les victimes.
Il y avait alors ce temps d'attente où le téléphoniste consultait
la liste en fonction de l'orthographe alphabétique: temps de
vide, suspendu à un souffle de la personne qui va reprendre la
parole, porteuse de soulagement ou de la nouvelle terrible;
ce temps de silence entre deux moments où la vie bascule
vers le drame, le journaliste a su le filmer en le faisant
entendre... terrifiant... celui d'avant la nouvelle où tout espoir
peut encore se soutenir ou alors, s'effondrer....
En Malaisie, on voyait très bien comment l'espoir faisait tenir
des familles dans cette consultation compulsive, dans les
centres de secours ou de regroupement des corps, de listes de
noms inscrits. Pour d'autres, tout était consommé. Mais pas
encore pour elles, qui voulaient y croire encore alors qu'elles
savaient parfaitement qu'il n'y aurait pas de survivants.
Puis les familles, malgré leur peine, se voient confrontées, si
les corps sont retrouvés mais non identifiés ou identifiables, à
toute une cohorte de questionnaires et démarches
administratives: recherche de radios chez les dentistes,
rassemblements des détails de particularités sur les corps:
anciennes fractures, broches, cicatrices et maintenant,
prélèvement ADN, sur quelques objets ou vêtements dont
19elles ont à faire le recensement pour orienter les légistes. Une
réalité des plus crues plutôt que de se laisser aller à leur
douleur...
Seuls les nettoyages ethniques et les guerres, ont pu égaler
cette horreur d'une morbidité dévastatrice sur laquelle se
posent nos regards.
Les populations occidentales ne sont pas armées pour faire
face à ce côté sordide et angoissant au-delà de la mort. Le
confort, I'hygiène, les acquis dits de la civilisation, ont mis
les générations actuelles à l'abri de trop d' adversités : aussi
celles-ci sont-elles complètement déphasées lorsqu'elles
débarquent dans un monde d'horreur totale, sans référence à
des expériences préalables.
Lionel, jeune militaire de retour de mission en Yougoslavie,
n'arrivait pas à faire coexister les images des drames
auxquels il avait assisté sur le terrain, et ses permissions où il
côtoyait, par habitude, des groupes de jeunes de son âge dont
la préoccupation essentielle consistait à sortir en boite ou à se
faire bronzer sur la plage.
Décalé de ses proches et relations, il ne trouvait évidemment
pas d'oreille pour épancher ce qui le débordait et ne trouvait
plus de terrain d'entente et d'échange avec ceux de sa
génération, incapables de comprendre ce qui l'écartelait.
Personne ne voulait entendre dans un tel contexte ce qu'il
serait amené à raconter et il se voyait obligé de garder tout
cela pour lui, jusqu'à n'en plus pouvoir.
En séances, il lâche sans retenue ni censure, dans des torrents
de larmes trop longtemps retenues, tout ce que I'humain peut
faire de plus ignoble à ses semblables. L'homme est un
animal qui tue, constat toujours vérifié et peu à notre
honneur.
Dans un autre registre, à défaut de guerres, notre civilisation
est atteinte par une autre espèce de fléau tout aussi meurtrier:
20les accidents de la route où les familles basculent en un
instant dans la tragédie. Les campagnes de prévention sont à
l'oeuvre et à l'étude pour plus d'impact, plus de persuasion,
plus de prise de conscience, mais les conducteurs oublient
vite et reprennent leur conduite criminelle de délinquants de
la route sans en mesurer les conséquences. Elles sont pourtant
terribles lorsqu'elles se traduisent par ces mois ou années
d'hospitalisation, de rééducation en centres, quand ce ne sont
pas les désastres des comas et autres vies réduites à l'état de
légume, sans même la possibilité d'y mettre un terme.
Tout cela dérange, alors on ne peut y penser tout le temps,
voire, on n'y pense plus du tout, quitte à se saouler des
divertissements qu'offre notre société... pour oublier... ne pas
savoir, ne plus savoir... Les nouvelles générations devront
massivement évoluer pour prendre en considération le respect
d'autrui et l'on ne peut qu'espérer que les dégradations
planétaires auront au moins cet avantage de les amener à
d'autres comportements plus responsables et constructifs.
3 Une société infantile
Le penchant actuel de la société, où la tendance est à
l'infantilisation, semble prendre le pas sur une réflexion mûre
sur soi-même et n'incite pas les jeunes, ni les adultes à se
prendre en charge avec sérieux, ni à soutenir leurs positions;
c'est toujours l'autre qui sait, qui paye, qui est responsable,
quand ce n'est pas coupable ...
D'ailleurs la mort vient, on le sait bien, du médecin qui a fait un
mauvais diagnostic, de la radio qui a été mal interprétée, du
traitement qui était mal adapté; on ne meurt jamais de sa maladie
ou de sa belle mort; il n'y a pas de mourants dans les hôpitaux
mais des victimes qui ne sont pour rien dans ce qui leur arrive...
Les saignants qui sont confrontés à la mort, dans les services,
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