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Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques (Cahier n°5)

96 pages
Cette revue à pour objectif l'élaboration progressive sous forme de cahiers d'un vocabulaire historique et critique des relations interethniques. Chaque livraison comporte des notices sur des termes qui ne sont pas directement corrélés. Sont publiés des notices concernant des mots aux statuts très divers : mots d'usage courant, voire argotique, termes idéologiques, concepts scientifiques, etc. Les thèmes abordés sont entre autre : antisémitisme, classements sociaux, Ecole de Chicago, Indochinois, nativisme, naturalisation, sans-papiers etc.
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Pluriel

recherches

Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques

Cahier n° 5 Année 1997

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Pluriel-recherches

Directeur: Secrétaire général: Comité éditorial :

Pierre-Jean Simon Denys Cuche Sophie Body-Gendrot Véronique de Rudder René Gallissot Michel Giraud Françoise Lorcerie Ida Simon-Barouh Geneviève Vermès Claudie Weill

Rennes 2 Paris 5 Paris4 C.N.R.S. Paris 8 C.N.R.S. C.N.R.S. C.N.R.S. Paris 8 E.H.E.S.S.

Rédaction, administration (adresse pour toute correspondance) : Pluriel-recherches Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris.

1998 ISBN: 2-7384-6768-7

@ L'Harmattan,

SOMMAIRE

IlActuelles" Les travestissements (Claudie Weill)

du larlgage : le fil rouge du nOl1-dit

Antisémitisme
Ambivalence socialisée Clandestin ClasseInents sociaux Creuset Cycle des relations raciales Définition de la situation Désorganisation/réorganisation sociale Ecole de Chicago Indochinois Nativisme Naturalisation Principe de nationalité Prophétie créatrice Sans-papiers Situation coloniale

"ACTUELLES"

LES TRA VESTlSSEMENTS DU LANGAGE: LE FIL ROUGE DU NON-DIT

Sans cesse travaillée par les sollicitations de l'actualité, la démarche collective et interdisciplinaire qui préside à l'élaboration d'un "vocabulaire historique et critique des relations interethniques" est sujette à de multiples interrogations et mises au point, à des infléchissements suscités par les réflexions connexes qui surgissent dans divers champs.
.

Historique et critique. Le terme "historique" implique-t-il de

retracer une genèse dans les limites strictes d'une discipline lorsqu'il s'agit d'acceptions savantes ou de décrire les .glissements sémantiques successifs, y compris dans d'autres discours théoriques? Les deux, dirait-on spontanément. Or la combinaison, au croisement des

spécialités,n'est pas toujoursaisée.

.

"Critique" suppose à son tour de décrypter les usages qui, dans la polysémie, peuvent apparaître comme "fautifs" et bute sur l'écueil du degré de normativité acceptable. L'autocensure résulte presque toujours d'une recherche de "correction politique" avec ses aspects positifs et ses effets pervers. Un exemple apparaît comme particulièrement éloquent: comment désigner les populations du continent situé outre-Atlantique? Le nom d"'Américains", d'origine onomastique, renvoie au statut d'ancienne colonie, de même que celui d'''Indiens'' est grevé par l'imaginaire des colonisateurs. A fortiori, "Amérindiens", appliqué un temps aux "nations indigènes" (native)

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pâtit de cette double étymologie. Par ailleurs, la séquence nègres-NoirsAfro-américains et, finalement, African American adapté en français sous la forme d"'Américains africains" 1,traduit les étapes successives d'une démarche qui voudrait gommer la stigmatisation. Euphémisation ? Travestissements du langage? Les relations inter-ethniques sont un champ particulièrement fertile où explorer ces processus, qu'il s'agisse de masquer ou de dénoncer les discriminations. L'action politique qui consiste à nommer un groupe ethnique peut servir à le faire advenir - et pas seulement à lui conférer la visibilité - comme cela fut tenté dans l'empire soviétique au gré des enjeux stratégiques: les républiques "nationales" d'Asie centrale devraient leur émergence en grande partie au "verbe" 2, mais aussi ces multiples "nationalités" sans tenitoire dont les traces codifiées apparaissaient ou disparaissaient alternativement 3. En revanche, le slogan de "fraternité (ou d'amitié) entre les peuples", internationalisme proclamé qui servait dans la "novlangue" ou langue de bois à masquer les visées nationalistes et impérialistes, n'a pas eu le même pouvoir intégrateur, sinon dans l'hon10 sovieticus, norme plus que réalité.
Derrière la façade de I'homogénéité postulée, les frustrations nationales

ont poursuivi leur cheminementsouterrain,autant chez les dominants

-

les Grands Russes, prétendument dépourvus de représentation

nationalequi leur appartiendrait en propre - que chez les dominés, sans "geler", comme le veut une thèse médiatique, les mouvements "démocratiques"de libérationnationaledansl'empire soviétique. Une sensibilité accrue à ces phénomènes langagiers - pour traquer la sédimentationdes idéologies - est attestée par le regain
d'intérêt qu'a suscité .le passionnant ouvrage de Victor Klemperer sur la langue de Troisième Reich (L.T.L : Lingua Tertii 1111perii)t par sa e
1. Voir les explications de la traductrice, Sophie Dulucq, de l'article d'Earl Lewis, "La constitution des Américains africains comme minorité", Annales. Histoire, sciences sociales, 5e année, 11°3,mai-juin 1997, p. 569-592. 2. Voir à ce propos, récemment, Olivier Roy, La nouvelle Asie centrale ou la fabrication des nations, Paris: Ed. du Seuil, 1996. 3. Comme l'a remarquablement montré Georges Charachidzé, "L'Empire et Babel. Les minorités dans la perestroïka", Le genre humain, "Face aux drapeaux", 1989, p. 9-36.

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diffusion tardive: il vient de paraître en français 1, ainsi que par la multiplication des études sur le langage du président du Front national qui en fait délibérément une arme dans la "guerre" idéologique qu'il entend mener. "La L.T.I. était une langue des prisons (des gardes-chiourmes et des détenus) et les travestissements verbaux, la polysémie déroutante, les falsifications, etc. font inéluctablement partie (comme acte d'autodéfense) de la langue des prisons" (p. 89) affirme Victor Klemperer qui parle ailleurs aussi du rôle crucial qu'a joué dans la L.T.I. "l'euphémisme mensonger" (p. 133). Persécuté par le nazisme en raison de ses "origines" juives, le romaniste Victor Klemperer privilégie, pour révéler les mécanismes de la L.T.I., l'analyse de la Judensprache, cette langue dont les Juifs constituent la cible, mettant ainsi l'accent sur les travestissements du langage qui s'inscrivent dans le domaine des relations inter-ethniques. L'interdit frappe au premier chef..]a désignation de la démarche: la "doctrine raciale" est l'appellation prétendument scientifique de l'antisémitisme qu'il ne faut pas nommer. Cette observation est corroborée par les documents du ministère de la propagande de guerre, par exemple lors de l'annonce du film emblématique que fut "le juifSüss" : le mot d'antisémitisme ne doit pas être prononcé 2. Pourtant '1uif', "enjuivé", etc. ont valeur d'anathème, en particulier pour discréditer la prétention des ennemis du Troisième Reich (Français, Anglais, Américains...) à défendre les "valeurs de la civilisation occidentale". n est vrai qu'à la tare de ]'enjuivement, les Français ajoutent celle d'être "négrifiés" (en souvenir de l'occupation de la Ruhr par les troupes coloniales), comme le constate également Victor Klemperer. n y a donc un contraste entre l'omniprésence du stigmate et l'occultation du processus de stigmatisation. Le contraste est potentialisé dans ce qui apparaît à bien des égards comme la
caractéristique distinctive du nazisme, à savoir l'extermination des Juifs

1. La première édition allemande date de 1947. Cf Victor Klemperer, L.T.I. La langue du Ille Reich, Paris: Albin Michel, 1996. Je cite d'après l'édition allemande. 2. Kriegspropaganda 1939-1941. Geheime Ministerkonferenzen int Reichspropagandaministeriul11, édités et introduits par Willi A. Boelcke, Stuttgart, dva, 1966, séance du 24. 10. 1940, p. 332.

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à partir de l'objectif consistant à "nettoyer" les territoires occupés par les nazis pour les rendre judenrein. De multiples procédés d'euphémisation sont alors mis en oeuvre, comme le rappelle Enzo Traverso: "La mort réifiée exigeait un langage approprié, technique et froid, à la mesure d'un crime perpétré sans passion, sans déchaînement de haine, mais avec le sentiment d'accomplir une tâche et de bien exécuter un travail méthodique. Le génocide devenait l' Endlosung ("solution finale"), les opérations de gazage des Sonderbehandlungen ("traitements spéciaux"), les chambres à gaz des Spezialeinrichtungen ("installations spéciales"), etc." 1, même si l'on peut objecter en l'occurrence que la froideur n'est pas nécessairement synonyme d'absence de passion. "Ce langage codé, ajoute-t-il, visait à camouflet le crime". Ainsi, ces procédés trahissaient la conscience du caractère criminel d'une entreprise dont l'énonciation explicite restait tabou.' Traduisaient-ils, comme l'affirme Klemperer, une tentative pour masquer l'impuissance (p. 241) ? Cette interprétation découle de son présupposé selon lequel le style de la langue révèle ce qu'on cherche à cacher, sciemment ou inconsciemment, aux autres comme à soi-même (p. 16). Mais dans d'autres contextes, le camouflage se situe en amont de la visée criminelle: il concerne déjà la désignation discriminatoire ellemême. Ainsi, dans l' Allen1agne wilhelminienne, soulever "la question des étrangers" servait à ostraciser les ressortissants de l'empire russe, surtout les "Juifs de l'Est" (Ostjuden), placés sur l'échelon inférieur dans la hiérarchie des peuples. La législation en vigueur impose une censure et une autocensure qui, sans supprimer les écarts de langage savamment calculés, incitent aujourd'hui le Front national à recourir également aux ttavestissements, lorsqu'il stigmatise les immigrés et, plus largement, "immigration". Ainsi, dans les directives confidentielles à ses cadres 2, il fixe les

prescriptions et les interdits: par exemple, il ne faut pas dire "les bougnoulesà la mer !", mais parler de "retour des immigrés du Tiers
1. Enzo Traverso, L'histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et le.~ intellectuels, Paris: Ed. du Cerf, 1997, p. 224. 2. "Le Pen dans le texte", Émission "Envoyé spécial", France 2, rediffusion du 26 juin 1997.

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Monde dans leur pays". La stigmatisationde l'adversaire procède en revanche d'une démarche analogue à celle des nazis, "immigration" servant en l'occurrence d'équivalent fonctionnel à '1uifs", lorsque le
Front national conseille de désigner les associations anti-racistes sous le terme générique de "lobby (ou parti) de l'immigration". Outre dans les "noms communs", le tournant des années 1990 a confnmé l'ampleur de l'investissement idéologique dans la toponymie comme l'attestent les changements de nom de rues et de villes dans l'ex-URSS, l'ex-RDA, la Pologne, etc., qui ont pour conséquence de gommer des pans d'histoire, de "reblanchir" les pages. La charge symbolique des panneaux indicateurs se manifeste aussi dans nombre d'affrontements interethniques: ils étaient un enjeu important dans l'empire multinational des Habsbourg, ils le restent pour les mouvements nationalitaires de Corse ou de Bretagne. L'idéologie est explicitement à l'oeuvre lorsque la mairie FN de Vitrolles, à l'instar du gouvernement de Vichy, s'emploie à éradiquer la présence de l'''ennemi'', symbole de la lutte contre la suprématie "blanche", dans la nomenclature des rues, à remplacer Jean-Marie Tjibaou par Jean-Pierre Stirbois et Nelson Mandela par Mère Thérésa, faute d'un autre "martyr" indigène qui pourrait faire l'affaire. Au delà du phénomène de mode, cependant, et compte tenu des différences de contexte et de conjoncture, la filiation patente entre la L.T.I. et le langage du Front national renvoie bien à une parenté idéologique indéniable. Le non-dit n'est pas toujours décryptable avec ce degré d'évidence. Il n'en continue pas moins à fonctionner efficacement pour justifier a posteriori l'ignorance du sort réservé aux Juifs déportés au début des années quarante, par exemple, à remplir ainsi la fonction politique et idéologique qui lui était impartie. C'est en cela que l'absence, c'est-à-dire le refus de l'énonciation explicite, doit être intégrée dans un vocabulaire des relations interethniques, dans la
diachronie et ]a synchronie.
Claudie WEILL