Voilà la nouvelle université de Guyane

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La Guyane française vit une révolution : sa population augmente à un taux annuel de 3,6% par an et dépassera 600 000 habitants en 2050.

Publié le : samedi 10 octobre 2015
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EAN13 : 9782844509789
Nombre de pages : 284
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CHAPITRE I
LA REVOLUTION NUMÉRIQUE
Voici trente-cinq ans que le budget de la France est en déficit, et pour-tant ses citoyens reversent chaque année à l’Etat 46 % de leurs revenus, bien plus que ceux des autres pays développés. Paradoxe ? Non. C’est que la France n’est ni gouvernée ni gérée. Et ce défaut ne date pas d’hier : notre histoire est jalonnée d’erreurs politiques.
Après la découverte de l’Amérique, l’Europe a entrepris la conquête du globe révélé. Le Portugal et l’Espagne se sont partagé les terres nouvelles. La France, le pays le plus peuplé, le plus riche, le plus administré, disposant d’une large ouverture sur l’Atlantique et de marins expérimentés avait tous les moyens de coloniser de vastes contrées et d’acquérir ainsi l’empire du monde.
Comment un peuple habile, vaillant, travailleur, éduqué, discipliné, essentiellement raisonnable, ce peuple qui vit sur un territoire fertile et abondant en produits variés, ce peuple qui jouit d’un climat tempéré aux pluies régulières et aux saisons modérées, comment ce peuple a-t-il pu man-quer son destin et abandonner à un petit rival la conduite de l’humanité ?
La réponse est bien connue : le potentiel développé par de nombreuses initiatives privées et par les investissements de certains ministres clair-voyants a été détruit par les grandes décisions de chefs d’Etat aussi orgueilleux que myopes.
L’acceptation par Louis XIV du testament du roi d’Espagne a conduit (entre autres conséquences funestes) à la perte de l’Acadie, de Terre Neuve, de la baie d’Hudson et de Saint-Christophe lors du traité d’Utrecht (1713). La préférence donnée par le gouvernement de Louis XV aux colonies d’es-claves sur les « arpents de neige » amena l’abandon de l’Inde et du Canada e (1763). L’histoire de Saint Domingue auXVIIIn’est qu’une longue série d’atrocités et d’idioties couronnées par l’assassinat de Toussaint-Louverture. Et enfin la conviction nourrie par Bonaparte que « Les colonies sont finies… les Anglais ont perdu les leurs … nous perdrons les nôtres … » engendra l’incroyable vente à bas prix de la Louisiane, c’est-à-dire de tout le bassin du Mississipi.
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Aujourd’hui il reste encore à la France un avantage (et un seul) qui lui permette de prétendre au rang d’une puissance mondiale : sa langue accom-pagnée par sa littérature et leur prestige. La population de l’Afrique, qui atteint maintenant un milliard d’indivi-dus, surpassera deux milliards en 2050, alors que celle de l’Europe stagnera. Les pays à potentiel francophone (anciennes colonies belges et françaises, non compris le Maghreb) comptent un peu moins de trois cents millions d’habitants qui seront donc six cents en 2050. La question est simple : ces six cents millions parleront-ils français, ou anglais comme les quatorze cents autres millions de ce continent ? L’émergence de l’Afrique et la crois-sance de sa population peuvent apporter à notre langue, à notre culture, à nos valeurs et à notre influence, tant intellectuelle que politique et écono-mique, un soutien qui les maintiendra au premier rang parmi les nations qui comptent, ou, au contraire, en son absence, assurer leur marginalisation. On n’observe pourtant aucun intérêt réel porté à une défense sérieuse de la francophonie dans la politique française. Certes, l’Agence Universitaire de la Francophonie offre-t-elle 87 formations ouvertes et à distance(dixfoismoinsqueleseulCoursera),maisellessontbienloinde constituer une réponse adéquate et structurée au défi qui nous est posé. En fait, cette politique n’est que trop claire. Dans les très récentes années, notre beau pays a réduit fortement ses contributions à l’ensemble des organismes défenseurs de la francophonie : diminution de moitié de l’apport à l’Organisation Internationale de la Francophonie, passé de 21 Meuros en 2011 à 10 en 2014, baisse de 15 % en trois ans de la sub-vention au réseau privé des Alliances françaises qui entretient 812 agences dans 135 pays, économie de 416 Meuros sur le soutien des 481 établisse-ments scolaires français à l’étranger dans 131 pays. Sans doute notre dispo-sitif présente-t-il de graves défauts, mais une coupure générale des crédits n’est qu’un aveu d’impuissance à la réforme. Quel défi devrions-nous relever ? Nous vivons dans un monde dominé par la loi de Moore, c’est-à-dire la croissance exponentielle des performances des semi-conducteurs avec une constante de temps de deux ans. D’où les ordinateurs personnels, la télévi-sion directe, Internet, les smartphones, lesSMS, les tablettes… En vingt ans, la puissance des serveurs informatiques a été multipliée par un million. Le plus gros ordinateur, leTiham-2chinois, exécute aujourd’hui 33 millions de milliards d’opérations par seconde et il est trois millions de fois plus puis-sant que le calculateurDeep Bluequi a gagné en 1997 le championnat du monde d’échecs. Voyons par exemple les conséquences sur la médecine : on n’imaginait pas que le geste complexe du chirurgien pût un jour être confié à une machine. Cependant, si les robots restent encore sous le contrôle du prati-cien toujours présent derrière la console, près de deux mille d’entre eux de
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par le monde tiennent aujourd’hui le bistouri de leur maître. Au rythme de la loi de Moore, il est probable que le patient de 2035 refusera de se laisser opérer par un humain, de même qu’aucun d’entre nous n’entrerait dans un avion dont l’ordinateur de bord aurait été débranché. Un avion, après avoir décollé avec assistance, peut accomplir son voyage et revenir au parking sans la moindre intervention d’un pilote.
Le premier ordinateur exaflop, c’est-à-dire effectuant un milliard d’opérations par seconde, sera mis en route vers 2019, et Intel prévoit que le cap du zetaflop (mille fois plus rapide) sera atteint vers 2029. Voyez déjà surYoutubeles performances du robotBig Dogrécemment acquis par Google. L’extrapolation de l’histoire des machines à calcul leur attribue vers 2030 la puissance du cerveau humain, au prix de dix mille dollars pièce.
Au moment où la chirurgie se convertit au numérique pour lui aban-donner la partie de son activité qui paraissait dépendre le plus de l’homme, comprenons quetoutes les prestations intellectuelles fournies à la société évoluent avec la constante de temps de la loi de Moore. L’enseignement n’y échappera pas, dans tous ses compartiments, du fondamental au supérieur. Un bouleversement semblable à celui que les collèges jésuites ont accompli e e dans l’Europe duXVIet duXVIIsiècle va balayer les vieilles habitudes et les vieilles corporations. Il faut sauter sur le dos du tigre.
Caché sous les turbulences médiatiques, un événement a dominé l’évo-lution politique mondiale dans les dix dernières années : l’expansion des téléphones mobiles et des réseaux sociaux, sans laquelle le Printemps arabe n’aurait pas eu lieu. De même, dans les récents mois, il faut considérer le déploiement des cours en ligne universitaires comme l’amorce d’une véri-table révolution qui fera partie du bouleversement culturel et social engen-dré bien au-delà d’un saut technologique, par l’irruption du numérique dans le quotidien.
De nouvelles armes sont devenues disponibles. Saisissons-les et exploi-tons à fond la technologie multiforme qu’offrent à l’enseignement l’expan-sion d’Internet et de ses applications, mais aussi les équipements comme les smartphones et les tablettes tactiles.
Une première solution est la distribution brute de savoir via Internet. Voyez l’University of the Peopleouverte en 2009 à partir de Pasadena, la seule organisation qui offre des diplômes gratuits pour des cursus en ligne présentés par des professeurs non payés. L’année dernière 4 400 personnes se sont inscrites dont 75 % non américaines. Même schéma pour laKhan University. De ces initiatives, on peut espérer une amélioration des connais-sances et de la culture chez beaucoup d’autodidactes. Joe Jean, un Haïtien dont la mère fait vivre sa progéniture en vendant des jus de fruits dans la rue à Port-au-Prince, a obtenu d’entrer àNew York Universityavec son diplôme d’informaticien délivré par l’University of the People… Il dit (au Herald Tribune) qu’il fait maintenant de beaux rêves.
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Les grandes universités s’y sont mises et la culture du Web va formelle-ment impacter le domaine de l’éducation avec l’arrivée sur le marché de l’enseignement desMOOCs (Massive On line Open Courses). Le mot est né au Canada en 2008. Il s’agit de cours en ligne offerts gratuitement à tous, qui permettent la formation de communautés d’enseignés organisées en réseau social. Créé en janvier 2012, le fabricant américain d’enseignement via Internet Coursera touche maintenant (août 2013) trois millions d’étudiants. Ses concurrents Udacity et edX comptent des centaines de milliers d’abon-nés. Les universités américaines sont en effervescence devant l’initiative de Georgia Tech d’offrir un cours en ligne diplômant huit fois moins cher que le même cours sur son campus. On voit aussi naitre des initiatives de petites dimensions, comme lesSPOOCs (Small Private On-line Courses) dérivés des MOOCs par des groupes privés dans une démarche collaborative. Leur appa-rition démontre la capacité du numérique à engendrer des formes nouvelles. Il faut s’attendre à une puissante offensive des États-Unis pour dominer l’enseignement supérieur mondial au moyen d’excellents cursus en ligne couvrant tous les domaines, accessibles en permanence pour un coût modique aux étudiants de chaque pays, au service de la langue, de la culture et des valeurs des États-Unis. Si ces derniers se sont établis le premier expor-tateur de produits d’éducation, l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Royaume-Uni, tous pays anglophones, les suivent avec ardeur. L’objectif yankee est d’attirer un milliard d’étudiants venus des pays émergents. Nous nous apprêtons à remplacer la pratique traditionnelle du profes-seur sur son estrade parlant aux étudiants qui prennent des notes, par une autre où les étudiants recevront les moyens de dominer plus de matières à leur propre rythme et où la classe deviendra le lieu où l’application de ces nouveaux acquis pourra être affûtée par des expériences de laboratoire et des discussions tant avec le professeur que sur le réseau, où le professeur sera davantage accompagnateur que maître. À l’automne de 2012, l’univer-sité d’État de San Jose a utilisé les cours en ligne et les exercices interactifs du cursus d’électronique élémentaire deMIT. Les étudiants visionnaient les cours, faisaient des exercices à la maison et venaient en classe discuter pro-blème et solutions avec le professeur. Le taux de succès à l’examen est passé de 60 % à 90 %. C’est la solution ditehybride, où les cours en ligne sont complétés par des professeurs présents, formant le « présentiel ». Voilà le modèle à suivre qui permet de répondre à la question lanci-nante « À quoi sert un professeur d’université si le cours du meilleur ensei-gnant du monde est disponible en ligne gratuitement et vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? » On ne doit pas confondre bibliothèque et université. L’interaction étudiant-professeur reste essentielle. Il faut trouver la méthode pour la transformer. La nouveauté introduite par l’enseignement virtuel repose principale-ment dans sa dimension participative et collaborative. L’interaction devient
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la règle. Autour de chaqueMOOCpourront se créer une ou des communau-tés de partage dans le processus d’apprentissage du savoir. À travers des forums ou des wikis (mini-encyclopédies en ligne) les participants mettront en commun leur expérience et leurs travaux en cours. On leur demandera d’entreprendre des tâches en groupe. Alors que des vidéos en ligne existent depuis dix ans, leMOOCoffre avec son M (Massive) l’appoint des réseaux sociaux, de leur structure et de leur fonctionnement. Et les participants en temps réel sont situés partout sur la planète, de Manille à Moscou. L’interaction étudiant-étudiant sera transformée par les mœurs 2.0 autant et plus que l’interaction étudiant-professeur. Je ne crois pas que ces commu-nautés doivent être laissées à elles-mêmes. S’il faut, certes, le redéfinir, le rôle de l’enseignant doit se placer au cœur de ces réseaux sociaux. Non, l’université future ne vivra pas tout simplement de cours placés en ligne sur Internet que des étudiants visionneront chez eux sur leur ordi-nateur. D’après une analyse de l’université de Pennsylvanie, publiée en novembre 2013 et portant sur un million d’utilisateurs deMOOC, la moitié d’entre eux seulement ont regardé le cours auquel elle s’était inscrite et 4 % ont terminé le cursus ; 80 % possédaient déjà un degré quelconque. En janvier 2013, l’université d’État de San José a offert trois cours introductifs à bas prix consacrés à l’intelligence artificielle, mis au point par Sebastien Thrun, professeur à Stanford et créateur d’Udacity. Des classes de cent étudiants étaient aidées par des tuteurs en ligne. Les résultats ont été très inférieurs à ceux obtenus dans une classe normale (un quart de succès à l’examen) et l’expérience a été arrêtée. Thrun n’a pas abandonné car il pense que l’innovation repose sur l’itération et que l’expérimentation réus-sira à répondre aux questions suivantes : Comment l’Internet peut-il changer l’Université ? Comment utiliser l’idée qu’il ne s’agit plus d’enseigner vingt-cinq per-sonnes dans une pièce mais cent mille simultanément à travers le monde ? Comment permettre à chacun des cent mille inscrits de vivre une expé-rience personnelle grâce à une interaction adaptative ? Le grand fait nouveau est que le moteur de l’histoire n’est plus telle-ment l’innovation technologique – qui continue à la vitesse de la loi de Moore, même si la prise de brevets semble un peu ralentir – que l’innova-tionsystémique: l’introduction des produits électroniques engendre des modifications de rupture à une échelle très supérieure à celle de l’individu, celle des grandes structures qui assurent le fonctionnement des nations. Telle entre autres l’Université. Il faut donc conserver une Université, mais entièrement transformée dans ses objectifs, ses méthodes, ses évaluations, avec une distribution équi-librée de l’accès aux connaissances, d’une part aux cours en ligne, d’autre part au présentiel. L’université virtuelle doit rester une université, c’est-à-dire une communauté de contacts et d’échanges.
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La France ne reste pas inerte puisque plusieurs universités et Écoles offrent, elles aussi, des cours en ligne. Exploitons l’avantage que peuvent donner à notre pays les Formations ouvertes et à distance (FOAD) pour la promotion de la langue française. L’avalanche qui déferlera sur l’enseignement supérieur avec l’arrivée des campus virtuels impose la prise d’initiatives. La France doit comprendre qu’il lui faut donner une priorité nationale à la promotion du français, à l’étranger comme chez elle, au moment où les universités anglo-saxonnes risquent de s’imposer par leur excellence et leur créativité. La priorité peut se concrétiser par un recours généralisé au soutien, ou à la création, de campus numériques hybrides. Les cours mis en ligne seraient préparés par les professeurs s’appuyant sur des matériaux issus des universités françaises déjà compétentes dans cette activité et le présentiel assuré par les enseignants locaux. Le présentiel, c’est-à-dire l’interaction selon la nouvelle méthode, sans aucun cours magistral que ceux qui se trouvent en ligne, confierait solutions de problèmes, réponses à des questions, exercices d’application à des maîtres de conférences qui pourraient bien y exceller – à condition de s’adapter. Nous ne disposons pas encore d’un modèle bien établi et sa mise au point est un défi qui est posé à toutes les universités des pays émergents. Le présent livre se propose d’illustrer les problèmes que pose sur le ter-rain l’application éventuelle des idées développées précédemment, par l’ana-lyse du cas de la Guyane, où 50 % des enfants vivent dans un milieu non francophone. Ce pourcentage s’élève à 90 % dans la région du Maroni où la population augmente de 8 % par an : Saint Laurent va bientôt devenir ou est peut-être déjà devenue la première ville de la Guyane. En septembre 2013, j’ai proposé à mes amis guyanais la création d’un campus virtuel à Cayenne. Depuis, les évènements s’y sont précipités de façon inattendue et le principe d’une université autonome a été admis par le gouvernement. Saisissons la chance offerte par une situation non obérée par le passé, les avantages acquis et les traditions paralysantes pour construire cette université sur des fondations résolument modernes. L’université de Guyane a toute sa place dans la révolution du numérique, apportant l’originalité des champs thématiques abordés, sa proximité avec des pays et des universités étrangères soucieux de questionnements proches.
Rien n’empêche que simultanément une réflexion soit menée sur la pos-sibilité d’une action similaire avec d’autres universités et en d’autres pays, par exemple la Réunion, avec ses voisins Mayotte, Maurice et Madagascar ou encore avec le Sénégal, le Mali, le Maroc, … Et aussi, pourquoi pas, dans un deuxième temps, l’Algérie, le Viêt-Nam, le Cambodge … la Louisiane ? Ne peut-on penser à une stratégie globale qui régénérerait la promotion de la francophonie, devenue aujourd’hui inaudible, par une focalisation sur
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un objectif clair, bien délimité, à notre portée et supportable financièrement, tel que la création et le développement de campus virtuels? Il s’agit de notre futur rang dans le monde. Il s’agit tout de même aussi de centaines de milliers de nos concitoyens, de dizaines de millions de nos amis. Et puis il s’agit, loin de toute idiotie mémorielle, d’assumer la charge de notre honteux passé, avec l’espoir d’obéir enfin, pour une fois, à nos exigeantsprincipes.
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