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Voix et estime de soi chez les enfants ayant un vécu d'abus sexuels

De
178 pages
La Voix est au coeur de cette recherche-action qui vise à restaurer l'estime de soi d'enfants placés sous aide contrainte suite à des abus sexuels. Après l'articulation des propos analytiques, comportementalistes et la mise en place du cadre méthodologique, trois cas cliniques vous illustreront les possibilités de renouer avec les facultés d'apprentissage, de reconstruire des compétences affectives et cognitives, d'habiter son corps plus positivement.
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REMERCIEMENTS

J’exprime ici ma gratitude aux professeurs de la faculté de psychologie de Louvain-la-Neuve. Plus particulièrement, je remercie Jean Florence de m’avoir soutenue avec autant d’humanité que de rigueur dans tous les méandres de ce projet osé et Robert Steichen pour l’horizon infini qu’il m’a ouvert sur l’autre. Merci à Patrick De Neuter de m’avoir interpellée sur le fantasme qui se niche, discret mais prompt à se réveiller dans les souterrains de ma démarche et à Eric Baruffol pour ses précieux conseils méthodologiques. Merci à Valérie Lheureux, Anne-Rose Delmotte. Yorgos Lambropoulos et Pascale Anceaux qui ont accepté de former le chercheur collectif. Ma reconnaissance se porte vers l’équipe éducative qui a accueilli positivement cette expérience et vers tous ces enfants qui sont venus habiter l’atelier vocal et l’habiller de leur mouvance. Merci à Sara, Charles et Estelle pour l’esprit critique, l’amour inconditionnel et la lumière !

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INTRODUCTION
A l’aube de ma vie, la musique et le chant m’habitaient déjà. Dans le grenier de mon enfance, j’écoutais les notes du piano quand des élèves venaient prendre leurs leçons deux étages plus bas. Mais surtout, tandis que je me cachais pour lire ou pour écrire, je percevais la voix de ma mère, douce musique qui me parvenait en sourdine comme lors de mon premier voyage en son sein. Ainsi, je n’avais jamais peur même lorsque le vent soufflait si fort dans les interstices des vieilles planches fendues. Quelquefois les souris dansaient une sarabande tandis que moi je restais là dans une sécurité absolue environnée par une matrice d’harmoniques maternelles diffuses mais tellement présentes. Mon parcours d’infirmière puis de pédagogue fit alliance avec l’art du chant. Combien de fois n’ai-je pas constaté le pouvoir des sons au chevet de tous ces malades côtoyés en tant que professionnelle de la santé. Mélopée flûtée à l’oreille du mourant, résurgence de souvenirs avec le dément, possibilité de symboliser émergeant pour le psychotique et de nombreux moments de joie vécus à l’hôpital. En dehors de mon approche paramédicale, j’ai pu monter différents spectacles avec des groupes de jeunes et donner des cours dans un centre culturel autour d’un

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projet très original. En effet, il s’agissait de composer des chansons avec et pour l’élève en fonction de sa voix et de ce qu’il amenait de lui. Ces expériences généraient immanquablement des élans créatifs, l’expression d’émotions diverses voire permettaient de formuler l’inaudible. Une jeune fille y a déposé les mots qu’elle aurait tant voulu avoir le courage de dire à son père, une autre y a lâché le fardeau du suicide d’un proche. La voix chantée peut offrir une aire de transition entre le soi et le dire. A l’image de l’espace transitionnel de Winnicott1, l’écho chanté, comme un double de soi, dépose là un son qui est mis au-dehors. Ainsi, une souffrance même intense pourrait être révélée sans que la personne ne s'y noie parce qu'elle est tenue à une certaine distance. Etant auteur-compositeur-interprète depuis plus de vingt ans, je connais bien la scène. A maintes reprises audelà des apparences et de la timidité, j’ai pu découvrir le pouvoir libérateur et révélateur de la voix. Lorsqu’elle peut s’écouler sans entraves, elle offre une amarre à tous ces bateaux qui voguent à la dérive dans nos inconscients parce qu’elle leur confère une portée symbolique. Le drame de celui qui souffre est qu’il est tantôt plongé dans les abîmes de son affectivité sans qu'il puisse en démêler le faisceau enchevêtré tantôt submergé par elle sans qu'il puisse la reconnaître et la nommer. Parfois encore il a posé sur elle un couvercle de fer la refoulant au plus loin lui donnant ainsi le pouvoir de rejaillir sur sa vie ou sur son corps sous la forme d'un symptôme ou d'un comportement invalidants. L'artiste parvient à la symboliser dans son œuvre créatrice et l'homme de
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D.W. WINNICOTT, 1975, Jeu et réalité, Paris : Gallimard.

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théâtre qu'est Antonin Artaud2 disait : "On n'a jamais écrit, peint, sculpté, modelé, construit que pour sortir de l'enfer" Pouvons- nous rajouter : chanté ? L'éthologue Boris Cyrulnik nous parle du chemin de résilience de ces : "Vilains Petits Canards" 3 qu'ont été Barbara, Piaf, Callas et d'autres êtres au destin tourmenté mais dont la voix salvatrice nous traverse encore au-delà de leur mort. Que pourrions-nous puiser chez l'artiste chantant qui aiderait les enfants blessés dans ces préludes à l’estime de soi que sont les sentiments de sécurité et de confiance ? L’histoire des premiers liens d’attachement est colorée par la musicalité vocale. L’enfant en gestation a été bercé par les harmoniques de la voix maternelle. Son univers originel est imprégné de musique, c’est un bain d’affect, une enveloppe sonore dirait Didier Anzieu. Après seulement, il s’ouvrira au langage porteur de raison. Les bébés qui vocalisent si aisément dans les extrêmes des tessitures humaines ne comprennent pas la teneur des mots mais communiquent par la musicalité vocale. La voix avant d’être porteuse de sens est donc d’abord présence. Nous sommes marqués par ces premières expériences dans lesquelles nous percevions la musique de la voix, le langage analogique, celui des émotions au travers de la sonate maternelle.4. Cette sonate qui me faisait goûter de façon inimitable tout ce
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Cité par Jean FLORENCE, 1997, Art et Thérapie : Liaison dangereuse ? Facultés universitaires Saint-Louis. 3 Boris CYRULNIK, 2001, Les Vilains Petits Canards, Ed. Odile Jacob. 4 Pascal QUIGNARD, 1996, La Haine de la musique, CalmannLévy.

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que je découvrais dans mon grenier et qui bien plus tard, calmerait l’agonie d’une dame vivant ses derniers instants. Les enfants abusés ou séparés de leur sphère familiale ont souvent connu une brisure dans ces prémisses identitaires et participatives de la construction du Moi. Peut-être que l’enfant victime d’un abus pourrait émouvoir les gardes chiourmes de ses obscurités s’il parvenait à laisser jaillir de ses entrailles la voix de sa demeure sauvage. Peut-être que ses accents déchirés feraient exploser les scellés et permettraient à la lumière de se frayer un chemin. L’enfant abusé est trahi ; l’équilibre entre affect et raison est rompu, la présence comme le sens sont pervertis. Il se peut que du fond de ses abysses, une voix cherche à advenir. En miroir une autre voix pourrait rassurer et guider en vue de recréer une sonate dont la mélodie s’écrirait sur une partition aux contours bien délimités. C’est l’objectif poursuivi par ce travail. Car, les mythes les plus anciens font de l’homme un être d’essence sonore. Ces cosmogonies présentent la création du monde comme l’expiration d’un son, d’un cri ou, comme émanant d’une parole, d’un souffle violent, d’un instrument de musique, de la voix des vents ou de la force de dieux chantres. Parmi tous les mortels, le musicien au chant lumineux est celui qui ressemble le plus aux dieux5. Ainsi, Orphée par son chant détenait le
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M-F. CASTAREDE, 2004, La voix et ses sortilèges, Confluents psychanalytiques : Les Belles Lettres, p.33.

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pouvoir de charmer les bêtes sauvages, de faire ployer les chênes et même d’émouvoir les gardiens du monde des ténèbres. Quand Orphée se mit à chanter, « Il fit couler des larmes de fer au long des joues de Pluton. Et l’enfer accorda ce qu’implorait l’Amour »6. L’hypothèse générale qui sous-tend ma réflexion est qu’il est possible d’agir sur l’estime de soi par un atelier autour de la musicalité vocale. Ce terme englobe à la fois le chant construit sur des mots mais aussi, les vocalises, onomatopées, cris et diverses intonations que l’on peut adopter avec la voix. Ainsi un atelier vocal sera proposé à raison d'une fois par semaine durant 4 mois dans une Institution MédicoPédagogique accueillant des enfants de 8 à 15 ans ayant vécu des situations familiales dé structurantes dont celle de l'abus sexuel mais pas toujours et pas uniquement. Dans tous les cas, le premier lien d'attachement à la mère et au père a été abîmé. Il en résulte chez tous malgré les divergences de situations et de personnalités des sentiments de culpabilité, de honte et une estime de soi détériorée ("Je suis un déchet", "Tout est de ma faute", "Si mon père a fait ça, c'est que je l'ai cherché"...) Cette faible estime de soi engendrant la ronde de problèmes scolaires, sociaux et affectifs qui y sont généralement associés. Rejoignant Daniel Stern quand il nous dit que : « Lorsque mère et enfant vocalisent à l’unisson, c’est la

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Mythe d’Orphée cité par CASTAREDE, Op.Cit., p.37.

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préfiguration du chœur »7, nous pensons qu’un travail sur la voix peut amorcer un processus de réparation des blessures les plus anciennes qui entravent l’enfant dans sa capacité à s’exprimer, à apprendre, à s’intégrer socialement et à se percevoir positivement. Toutes ces compétences sont les versants de l’estime de soi. Mélanie Klein déjà en 1936 écrivait : « Une bonne relation avec nous-mêmes est l’une des conditions pour témoigner aux autres amour, tolérance et sagesse. »8 Depuis, il ne fait plus de doute que l’amour de soi est indispensable pour s’ouvrir à la relation objectale ! Or c’est dans la relation originelle avec les premières figures d’attachement – et notamment par la médiation vocale que se construit ce sentiment de valeur. Si un enfant ne peut reconnaître ses émotions et les exprimer, il ne pourra accéder aux savoirs et aux relations positives avec ses pairs9. Cela pourra déboucher sur la violence ou la fuite ou encore l'inhibition : caractéristiques qui viendront fréquemment occuper la scène de l’atelier vocal. La difficulté d’apprendre peut se situer chez l’enfant du côté de la blessure affective. Quand la souffrance est
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Daniel STERN, 1992, L’enveloppe pré-narrative : vers une unité fondamentale d’expérience permettant d’explorer la réalité psychique du bébé, Revue internationale de psychopathologie, 6, p.67-90. 8 Mélanie KLEIN, 1989, L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation dans L’amour et la haine de Mélanie Klein et Joan Rivière, petite bibliothèque Payot, p.145. 9 Hans ZULLIGER, 1967, Le jeu de l’enfant et sa dynamique de guérison , Bloud et Gay.

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trop vive, elle préoccupe l’enfant, envahissant son esprit et l’empêchant d’accéder au désir d’apprendre.10Annie Langlois postule que toutes les activités d’expression dans lesquelles l’enfant peut se donner à voir (théâtre, danse, peinture...) lui offrent l’opportunité de reconstruire un narcissisme initialement mis à mal.11 Un des défis de ce travail est d’inviter diverses disciplines à faire alliance. La psychanalyse et des musiciens seront interrogés sur le geste vocal. Nous aurons alors un terreau de départ pour asseoir la construction de l’atelier voix au travers de cet abord analytique. Ensuite, c’est le béhaviorisme qui nous éclairera sur les observations que l’on peut relier au concept d’estime de soi ; concept sur lequel notre intervention sera testée. Il ne s’agit nullement de réaliser une étude quantitative avec des échelles à suivre à la lettre. Les instruments d’observation que nous mettrons en place s’intégreront dans l’approche globale d’une démarche clinique.
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Serge BOIMARE, 1999, L’enfant et la peur d’apprendre , Dunod : Il écrit : « La confrontation avec la règle et l’autorité, la rencontre avec le doute et la solitude, inhérentes à la démarche pour apprendre à penser, réveillent alors une inquiétude trop profonde contre laquelle il est illusoire de vouloir lutter avec des outils pédagogiques ordinaires.» Serge Boimare fait alors recours à la mythologie ou aux romans de Jules Verne pour apprivoiser les peurs et leur donner une forme acceptable. Ces craintes apprivoisées permettent parfois à l’enfant de se libérer des préoccupations qui faisaient barrage à son désir d’apprendre. 11 Annie LANGLOIS, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Caen, dans un texte publié en 2002 dans la Nouvelle revue de l’AIS de Basse Normandie, n°18.

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En fréquentant l’université il est impossible de passer sous silence les débats d’idées (voire les combats) qui s’enveniment régulièrement entre comportementalistes et analystes. Cependant à l’issue de cette recherche, je reste convaincue que les deux versants peuvent se conjuguer. Le regard analytique est indispensable pour décoder ce qui se trame dans l’inconscient et agit à notre insu trahissant parfois si outrageusement nos meilleures volontés et désirs de changement. Mais il est vrai également que le reproche souvent adressé à la psychanalyse est celui de ne pas prouver, de ne pas montrer ouvertement de résultats tangibles. Lorsqu’il y a vingt ans j’étais étudiante infirmière je me souviens combien il était important d’observer des indices objectifs ; c’était la première qualité que nous devions développer. Car, cette habileté est un signe de professionnalisme. Aussi, j’ai tenu à m’en servir pour témoigner de ce qui bouge concrètement dans le comportement des enfants qui ont fréquenté l’atelier vocal.

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La suite de cet écrit se déclinera en six parties. Le premier chapitre explorera l’approche analytique de la voix en articulant mon point de vue avec celui de psychanalystes, dramaturges et musiciens. Pour chacun des aspects, les apports utilisés dans l’expérience concrète seront dégagés. Le second chapitre décantera le versant comportementaliste de l’estime de soi et en retirera une grille d’observation ainsi qu’une précision du pré et du post-test. Le troisième chapitre décrira la méthodologie. Y seront précisées les raisons du choix de la rechercheaction comme méthode d’approche et ses lignes incontournables L’expérience concrète menée au cours de l’atelier vocal s’ouvrira dans le quatrième chapitre. Le lecteur pourra y suivre le parcours et l’évolution de trois enfants. Enfin, les mécanismes de transfert, de contre-transfert puis les limites et perspectives de cette recherche seront évoqués en deux volets distincts. Une conclusion et un regard critique constitueront le dernier battement de cette démarche.

Je vous invite à entrer dans les coulisses de notre théâtre intérieur. Là où palpite, en attente d’éclosion, une Voix !

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