Voleur de vie

De
Publié par

Brillant chirurgien, grand sportif, saxophoniste et directeur artistique de Viktor Lazlo… à 33 ans, Guy-Bernard Cadière est confronté au cancer et passe de l’autre côté du miroir. Il souffre d’une L.M.C., Leucémie Myéloïde Chronique.
Sa personnalité, son recul, son éclectisme, sa fureur de rester lui-même face à la maladie et la gestion de celle-ci m’ont donné envie d’écrire ce livre.
Peut-être en retirez-vous une leçon de vie, un souffle d’optimisme ou tout simplement vous découvrirez un personnage attachant qui, aujourd’hui, est chef de service de chirurgie digestive du CHU Saint Pierre à Bruxelles, dirige la clinique du Poids Idéal et opère aussi aux côtés du Dr Denis Mukwege, « L’homme qui répare les femmes ».
Publié le : mercredi 8 juillet 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026202219
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Judith Tomaselli

Voleur de vie

ou le combat du Pr Guy-Bernard Cadière contre la leucémie

 


 

© Judith Tomaselli, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0221-9

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

"Dans notre société actuelle, les gens sont fascinés par lhorreur et linjustice que lon nous sert à tous moments sur le plateau des médias. Cest pour cela quil faut souligner ce qui est positif, juste et droit. Il y a des gens qui violent des enfants et je ne dis pas que ça ne doit pas nous interpeller, mais il y a aussi des savants qui se battent contre le Cancer, contre le Sida, contre la LeucémieDes hommes et des femmes qui travaillent dans des laboratoires, ni pour la gloire, ni pour largent, mais pour un idéal. Il y a aussi des gens qui donnent des leçons de couragecomme Guy-Bernard Cadière et il faut le raconter. "

Didier de Cannière. Chirurgien en cardiologie.

 

 

 

1

C’était un matin de novembre, fin novembre. La lumière grise de ce début dhiver précoce pénétrait discrètement par les fenêtres en verre dépoli du fond du couloir. Un vent glacé sifflait en sinfiltrant par les fissures du vieux châssis. Vêtue dune robe en polyester à fleurs bleues et dun tablier rose, Jacqueline sactivait dun geste monotone ; torchon dans le seau, essorer, torchon sur le balatum qui recouvrait le couloir, torchon dans le seau, essorer

Jacqueline était femme de ménage à lhôpital de Charleroi depuis plus de 25 ans. En passant près de la fenêtre, elle sentit un filet dair glacé et entendit un sifflement et, se hissant sur la pointe des pieds, le bras tendu, repéra la faille. Trop haut. Et puis à quoi bon, ce n’était pas son problème. Elle haussa les épaules et continua, sans conviction mais parce quelle avait fait ça toute sa vie, à passer le torchon sur le vinyle bleu. Une odeur douceâtre et un peu écœurante flottait dans lair, mélange d’éther et dencaustique qui parfois lui donnait la nausée.

Il était 7 h 45 min à la pendule blanche accrochée au mur quand Simone poussa la porte de son bureau et déposa son sac tout neuf, en cuir marron, sur la chaise. Elle déboutonna son manteau de laine et laccrocha à la patère plantée dans le mur gauche. Souvent les visiteurs, mais ils étaient peu nombreux, faisaient la grimace, dérangés par les odeurs de désinfectants si spécifiques aux hôpitaux. Pas Simone, cela faisait si longtemps quelle travaillait iciDevant le miroir, elle se passa les mains dans les cheveux, remit quelques mèches en place puis elle se tourna en souriant vers la femme de ménage qui lobservait appuyée sur son balai.

— Quel temps de chien, nest-ce pas Madame Simone ?

La secrétaire leva les épaules, replia les bras et tourna les paumes vers le ciel en signe dimpuissance.

— Et ce nest que le début JacquelineComment va le petit de votre fille ?

Séparé du couloir par une grande baie vitrée, le bureau de Simone était un endroit stratégique doù elle pouvait observer toutes les allées et venues du neuvième étage, le bloc opératoire de lhôpital Gailly.

Dun geste de la tête, elle salua la femme qui partait, balai, serpillière et seau à la main, puis alluma lordinateur. Elle prit le sac et le déposa à terre, le poussa ensuite sous la table et sassit en prenant soin de ne pas accrocher, comme hier, ses bas au bord de la chaise. Ces maudites échardes dans le bois lui avaient déjà coûté trois paires de collants la semaine dernière.

À peine installée, la porte de l’étage souvrit violemment sur deux femmes, laissant entrer un peu de vie dans cet endroit si impersonnel et aseptisé.

— Bonjour Simone ! Ça va ?

— Ah, salut ! Ça va

Déjà la porte se refermait sur elles, pressées elles navaient pas attendu la réponse. Simone les entendit rire, empoigna quelques dossiers et marmonna en ronchonnant : "Comment voulez-vous que ça aille quand dès laube je suis obligée de taper des protocoles remplis de fautes dorthographe ! Yen asont toubibs et ne savent même pas écrire une phrase correctement" Se sentant observée, elle se retourna brusquement.

— Oh, bonjour Docteur, en forme ce matin ? susurra-t-elle dun ton hypocrite à un monsieur aux cheveux gris.

 

La pendule murale sonnait maintenant 8 heures. Chirurgiens et anesthésistes entraient dans le vestiaire situé à côté de son bureau et ressortaient en tenue verte ou blanche sans laquelle ils navaient pas le droit de dépasser la ligne rouge qui marque, sur le sol, la limite de lespace "stérile". Cette valse de couleurs aurait probablement inspiré Rimbaud

Au 9e étage, plus que partout ailleurs, on respectait les règles de sécurité parce quici, plus que partout ailleurs, on respectait la vie.

La sonnerie de lascenseur indiqua larrêt à l’étage. Des voix dhommes résonnèrent.

— Soit, mon imperméable nest pas repassé, mais vous nallez quand même pas faire linventaire de ce que jai sur moi, non ! Vous entendez ça, Madame Simone, cest quand même un comble !

Le visage de la secrétaire s’éclaira, tous les griefs contre lhumanité et la bureaucratie disparurent, son rictus se transforma en un joli sourireLe jeune médecin qui linterpellait était le Docteur Guy-Bernard Cadière, son préféré. Il avait tout juste 32 ans et déjà une proposition de chef du service de chirurgie digestive. Titre quil avait poliment refusé en invoquant le côté trop administratif du poste. "Moi, ce qui mintéresse, cest opérer !'' avait-il invoqué à l’époque pour échapper à cette promotion.

Il sarrêta brusquement, revint sur ses pas, la regarda dun œil inquiet et prit ses collègues à partie.

— Cest du beau, Madame Simone, vous navez pas honte, maintenant vous arrivez à lhôpital déjà saoule… à 8 heures du matin ! Cest quand même incroyable ça, non !

Habituée à ses sarcasmes, Simone resta imperturbable, tout au plus lui fit-elle la moue mais ses yeux brillèrent de lintérêt quil lui portait. Cadière était un bon chirurgien mais aussi un bel homme, intelligent et charmeur. Il connaissait l’âme de ses congénères et leur besoin de reconnaissance.

— Bonjour, Monsieur Cadière. Vous avez bien dormi ? Dites donc, jai vu au programme quaujourdhui que vous retirez une vésicule sous cœlioscopie ? Ça me plairait bien de voir ça

— Certes, vous navez qu’à venir voir, mon petit. Plus on est de fous, plus on rit ! Allez, faut pas que je traîne, vous me retenez et après on va encore dire que je suis en retardlança-t-il avant dentrer dans le vestiaire.

 

Une infirmière passa dans le couloir, poussant devant elle un chariot rempli de bouteilles Thermos. Les premiers patients arrivèrent sur des lits roulants, accompagnés par les aides-soignantes, une couverture remontée jusquau menton, le doute et parfois la peur baignant au fond du regard.

Salle 2, lanesthésiste vérifiait son matériel et relisait une dernière fois le dossier de la femme qui allait être opérée tandis quune assistante installait un champ stérile sur le chariot métallique, rangeait les pinces et les trocarts1* stérilisés qui allaient servir à lintervention. Sur le mur, au-dessus de la porte, une horloge comme lon en trouve dans les salles de gare laissait s’écouler le temps sans se permettre dintervenir. Dans cette pièce, tout était propre, rangé, opérationnel, intimidantUn « je-ne-sais-quoi » qui forçait le respect, imposait le silence et autorisait tout au plus le chuchotement. Ici parfois, le destin se permettait de choisir entre la vie et la mort.

 

Le cheveu en bataille, comme un enfant sortant du lit, ses yeux verts brillant de malice, le Dr Cadière passa la tête par la porte.

— Madame Simoooonnne ! Je nai plus un pantalon à ma taille, je vais, une fois de plus, devoir opérer en caleçon !

— Ah, vous alors,cest tout le temps la même chose ! marmonna-t-elle en souriant.

 

Quelques minutes plus tard, quand le Docteur Cadière entra dans la salle 2, sa patiente, une dame dune cinquantaine dannées, était déjà installée sur la table dopération. Encore consciente, elle observait les préparatifs, une lueur dangoisse contenue se reflétait dans ses yeux dun bleu profond. Guyber, comme lappelaient ses amis, se pencha alors sur elle et lui saisit le poignet avec beaucoup de douceur.

— Bonjour Madame, comment vous sentez-vous ?

— Très bien Docteur, dit-elle dune voix chevrotante, essayant tant bien que mal de se donner une contenance.

Puis le chirurgien prit un air grave avant de continuer :

— Aujourdhui, je vais vous demander de m’écouter et de faire quelque chose de très durVous allez devoir dormir pendant que les autres travaillent !

Très vite son visage se relâcha et resplendit dun sourire espiègle auquel peu de femmes pouvaient résister.

Sous le charme, la patiente lâcha :

— Ce nest pas mon habitude, Docteurmais je vous fais confiance, vous allez faire du bon travail pendant mon sommeil.

Dun geste rassurant, il lui caressa la main puis se dirigea vers le sas et commença à se brosser soigneusement les ongles, les mains et les avant-bras.

Elle ne s’était pas aperçue quil était en caleçon sous la blouse stérile qui lui descendait jusquaux genoux.

 

 

Tout le monde était prêt. Anita, lanesthésiste, endormit la patiente en expliquant à un jeune stagiaire attentif derrière ses lunettes comment procéder à lintubation.

— Tu tiens toujours le laryngoscope dans la main gauche. Là, comme ça. Puis tu lèves la tête de cette manière. Tu vois l’œsophage ? Non ? Regarde, je recommenceEt encore, tu as de la chance, elle na plus de dents, cest plus facile. Essaye maintenant

Deux infirmières sactivaient autour des jambes, enfilaient les bas de contention. Guyber, serein, discutait avec son assistant puis tendit les mains pour prendre les gants stériles dans le paquet que linfirmière lui avait ouvert en prenant bien soin de ne pas les toucher. Dun coup de pied, il poussa la porte battante et entra dans la salle dopération tandis quune assistante lui nouait le masque derrière la tête.

Le silence se fit plus palpable. Une fois les champs stériles installés, Guyber empoigna le bistouri sous le regard attentif de toute la salle et, dun geste assuré, incisa dans le nombril, puis, tout en soulevant la peau du ventre, enfonça un trocart dans labdomen. La manipulation navait duré quune poignée de secondes.

— Oufff, jai vraiment ce geste en horreur. Je ne my ferai jamaisPar contre après, vous allez voir, cest vraiment génial !

Avec lengouement dun camelot vendant des sachets de lavande sur les marchés de Provence, il continua :

— Terminées les grandes cicatrices qui défigurent, cette dame va sen sortir avec trois petites incisions de 5 mm de diamètre, et en prime, pour le même prix, on va pouvoir inspecter toute la boutique avec la caméra.

Devant une assemblée subjuguée et attentive à ses moindres faits et gestes, il introduisit, par lincision faite dans le nombril, loptique sur laquelle était appliquée une caméra reliée à un poste de télévision. Sur l’écran, il allait pouvoir visionner lintérieur de labdomen et ainsi repérer la vésicule pleine de calculs.

C’étaient les balbutiements de la cœlioscopie, et Guy-Bernard Cadière lun des précurseurs de cette nouvelle technique chirurgicale.

— Cette méthode nentraîne ni paralysie du tube digestif ni douleur de la paroi abdominale et le temps dhospitalisation est, en moyenne, de trois jours, continua-t-il. Cest un grand progrès !

Puis, dun ton plus goguenard, il demanda :

— Et maintenant, quest-ce que lon va voir devant nos yeux ébahis ?

Anita, se déplaça pour mieux voir. Limage sur le poste de télévision était incroyablement nette. On apercevait la vésicule située juste sous le foie. Guyber était satisfait.

Alors que son assistant maintenait droite loptique, il incisa à nouveau à deux endroits, sous la dernière côte droite. Par les trocarts gardés en place dans ces ouvertures, il introduisit des pinces et des ciseaux spécialement conçus pour cette nouvelle technique opératoire.

— Cest bon, vous pouvez éteindre la lumière. Madame Gomez, tu peux mettre un peu de musique sil te plaît ?

— Mais… à vos ordres, Monsieur.

Linfirmière se dirigea vers un magnétophone placé sur une armoire métallique, enfonça la touche « play ».

Maintenant, lintervention proprement dite pouvait commencer. Bach entra dans la pièce sur la pointe des pieds, Guyber faisait le vide dans sa tête. Linstant avait toujours quelque chose de magique pour lui. Il éprouvait le même plaisir physique à entrer en salle dop' que sur scène, lors des concerts quil donnait avec Victor Lazlo. Ici, tout était orchestré comme dans un ballet où chaque instrument avait sa place et il aimait passionnément cette ambiance un peu surréaliste dans laquelle il pouvait cultiver la beauté du geste.

— Regardez comme cest beau !

Dune voix autoritaire mais sans dureté, il demanda les instruments à linfirmière. Ses yeux verts suivaient avec attention les déplacements sur l’écran. Chaque geste, dune précision à faire pâlir un horloger suisse, paraissait dune facilité déconcertante. C’était un chirurgien doué, véritablement doué…

Les aiguilles de lhorloge avançaient par saccades. Il plaça un clip sur lartère puis un autre sur le canal de la vésicule.

— Vous voyez que lon emploie une belle série de clipsCest que nous, nous travaillons plus pour lindustrie wallonne que nos politiciens ! Anita, tu peux me mettre la table en proclive ? Merci. Cest quand même dingue que vous puissiez faire tout ça pour moi, non ? Je nen reviens pas.

Le magnétophone sarrêta brusquement. Un silence épais, ponctué par les seuls tut-tut des appareils de contrôles respiratoires et cardiaques, pesa sur la salle plongée dans le clair-obscur.

Doucement, Guyber se mit alors à chantonner. Anita, se leva, retourna la cassette puis se rassit et surveilla les instruments de mesure.

Sans se laisser perturber, dun coup de pince, il disséqua la vésicule, la vida de son liquide et lamena près de lombilic. Il tira doucement mais la vésicule était remplie de calculs et ne passait pas par le petit trou. Alors, un à un, au moyen dune pince très fine, il sortit les cailloux jusqu’à ce que la vésicule pendouille comme une chaussette vide et se laisse extraire.

 

À 10 h 30 min lopération était terminée.

 

Tandis que les infirmières emmenaient, vers une chambre, la patiente qui déjà se réveillait, Guyber enleva ses gants, les jeta dans une poubelle remplie de compresses usagées, abaissa son masque en soupirant. Simone poussa la porte du sas.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant