Voltaire

De
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Si le XVIIe siècle fut le siècle de Louis XIV, le XVIIIe appartient au « roi Voltaire ». De 1718, date du succès exceptionnel d’OEdipe, à 1778, l’année de sa mort et du triomphal succès d’Irène, Voltaire a régné sur la scène française en successeur de Racine et de Corneille. Dramaturge inégalé en son temps, il est aussi, avec La Henriade, le premier poète épique de la France. Ses écrits historiques, de l’Histoire de Charles XII à l’Essai sur les moeurs, ont renouvelé la conception de l’histoire en l’orientant vers l’étude des moeurs et des mentalités. Le conteur, avec Candide ou Zadig, demeure un maître incontesté. Philosophe déiste, dès les Lettres philosophiques il a lutté contre ce qu’il nommait « l’Infâme » – le fanatisme, les superstitions et les préjugés de toute sorte – et prêché inlassablement la tolérance. Aujourd’hui encore, son Traité sur la tolérance, publié en 1763, n’a rien perdu de son actualité. Champion de la réforme judiciaire, adversaire de la torture et de la peine de mort, défenseur de la liberté de penser, ses combats pour les Calas, les Sirven, les La Barre et autres, ont fait de lui le symbole de la résistance à toutes les oppressions, le dénonciateur infatigable des crimes contre l’humanité et la pensée, celui qui, contre toutes les résistances, n’a cessé de pousser « le cri du sang innocent ». Seigneur de Ferney, il a transformé, en quelques années, une bourgade misérable en une petite ville florissante où cohabitaient paisiblement catholiques et protestants. Tel est l’homme que la foule acclame en 1778 à Paris, où il vient mourir après vingt-huit années d’exil, et celui que la Révolution, le 11 juillet 1791, porte au Panthéon. Deux siècles plus tard, il demeure une référence universelle et l’ancêtre des intellectuels engagés, l’un de ceux qui ont contribué à édifier le monde moderne. Admiré ou exécré, Voltaire l’insoumis ne laisse personne indifférent, et sa gloire demeure à la mesure des passions qu’elle éveille et des haines qu’elle nourrit. Sa longue carrière a été un incessant combat et nous sommes les héritiers de ses victoires.
Publié le : vendredi 20 février 2015
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EAN13 : 9791021009080
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VOLTAIREDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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DU MÊME AUTEUR
Le Thème de Prométhée dans la littérature européenne, Genève, Droz, 1964,
e2 vol. (3 éd. 2001).
Un problème de littérature comparée: les études de thèmes. Essai de
méthodologie, Paris, Lettres modernes, 1965.
Socrate devant Voltaire, Diderot et Rousseau: la conscience en face du mythe,
Paris, Lettres modernes, 1967.
eRousseau et sa fortune littéraire, Bordeaux, Ducros, 1971 (2 éd. 1977).
Voyages aux Pays de Nulle Part: histoire littéraire de la pensée utopique,
eBruxelles,Éditionsdel’université,1975(3 éd.rev.etaugm.1999).
Thèmesetmythes:questionsdeméthode,Bruxelles,Éditionsdel’université,1981.
Balzac disciple et juge de Jean-Jacques Rousseau, Genève, Droz, 1983.
Le Tison et le Flambeau: Victor Hugo devant Voltaire et Rousseau, Bruxelles,
Éditions de l’université, 1985.
Stendhal et Rousseau: continuité et ruptures, Cologne, DME-Verlag, 1986
e(2 éd. 1999).
Jean-Jacques Rousseau,t.I: La marche à la gloire,t.II: Le deuil éclatant du
ebonheur,Paris,Tallandier,1988-1989,2vol.(2 éd.en1vol.2003).
L’Affaire De Coster-Van Sprang, Bruxelles, Académie royale de langue et de
littérature françaises, 1990.
Charles De Coster ou La vie est un songe, Bruxelles, Labor, 1990.
Jean-Jacques Rousseau: bonheur et liberté, Nancy, Presses universitaires de
Nancy, 1992.
Histoire de la libre pensée, des origines à 1789, Bruxelles, Éditions Espace de
libertés, 1993.
Jean-Jacques Rousseau: heurs et malheurs d’une conscience, Paris, Hachette,
1993.
eIsabelledeCharrière:undestindefemmeauXVIII siècle,Paris,Hachette,1994.
Défenseurs et adversaires de Rousseau: d’Isabelle de Charrière à Charles
Maurras, Paris, Champion, 1995.
Images de Diderot en France, 1784-1913, Paris, Champion, 1997.
D’utopie et d’utopistes, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1998.
Petite histoire de l’Académie, Bruxelles, Académie royale de langue et de
littérature françaises, 1999.
Iwan Gilkin, poète de la nuit, Bruxelles, Labor, 1999.
La Légende de la Jeune Belgique, Bruxelles, Académie royale de langue et de
littérature françaises, 2000.
Jean-Jacques Rousseau jugé par ses contemporains, Paris, Champion, 2000.
e eVisages de Voltaire XVIII -XIX siècles, Paris, Champion, 2001.
Religions d’utopie, Bruxelles, Ousia, 2001.
Charles Van Lerberghe: le poète au crayon d’or, Bruxelles, Labor, 2002.
Sciences,techniquesetutopies:duparadisàl’enfer,Paris,L’Harmattan,2003.
Antoine-Vincent Arnault: un homme de lettres entre classicisme et
romantisme, Paris, Champion, 2004.
Rousseau parceux qui l’ont vu,Bruxelles,PalaisdesAcadémies-LeCri,2004.
Denis Diderot ou le vrai Prométhée, Paris, Tallandier, 2005.
Diderot jour après jour: chronologie, Paris, Champion, 2006.ot, Paris, Gallimard, coll. «Découvertes», 2007.Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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RAYMOND TROUSSON
VOLTAIRE
TALLANDIERDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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© Éditions Tallandier, 2008
Éditions Tallandier 2, rue Rotrou 75006 Paris
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SOMMAIRE
Introduction............................................ 11
Première partie
LES ERRANCES
Chapitre premier. Un jeune homme qui promet................. 17 II. Premiers pas.................. 35
Chapitre III. Soleil levant................ 51 IV. Voyages.... .................. 67
Chapitre V. Le nouveau Virgile. ................. 83 VI. En Angleterre................ 105
Chapitre VII. Dramaturge et historien. ................. 121 VIII.ge et philosophe...... 137
Chapitre IX. «Ma femme».......................... 153 X. Une année mouvementée. ....... 175
Chapitre XI. Calme et bourrasques.................... 195 XII. Émilie ou Frédéric?........... 217
Chapitre XIII. Ambitieux et diplomate ................. 231 XIV. «Baladin des rois»........... 251
Chapitre XV. Confusion des sentiments................ 276 XVI. «Je regrette un ami et un grand homme»..... 291
Chapitre XVII. «Le Paradis des philosophes» ................. 311 XVIII. À l’est d’Éden. ............ 335
Chapitre XIX. Où aller?....................... 356
Deuxième partie
LE PATRIARCHE
Chapitre premier. Aux Délices . ............................ 378 II. La Providence dans le siècle 391
Chapitre III. «Faire un peu de bien» . ....................... 415 IV. Qui terre a, guerre a ..... 431
Chapitre V. Attaques et contre-attaques....................... 449Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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8 VOLTAIRE
Chapitre VI. Coups de griffe et bonne action. . ................. 463 VII. «Criez, et qu’on crie!». ....... 485
Chapitre VIII. Contes, tragédies, dictionnaire et vengeance. . ...... 513 IX. Un philosophe ignorant mais combatif . ....... 533
Chapitre X. «Des Busiris en robe».................... 551 XI. À boulets rouges. . ............ 561
Chapitre XII. «Il pleut des livres incrédules». ........... 581 XIII. À Ferney et ailleurs................ 603
Chapitre XIV. Croisé et redresseur de torts.............. 617 XV. Sur la défensive. . .................. 629
Chapitre XVI. «Un air de bonté avec tout cela».......... 641 XVII. «Je suis mort». .................. 663
Chapitre XVIII. À l’heure du bilan.............. 677 XIX. Un retour triomphal................ 691
Chapitre XX. La mort et l’apothéose. . ........... 705
Orientation bibliographique ............................... 717
Notes..................... 727
Index des noms propres ............................ 773 desœuvres.............799Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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Profondeur, génie, imagination, goût, raison,
sensibilité, philosophie, élévation, originalité, naturel, esprit,
bel esprit, bon esprit, facilité, flexibilité, justesse,
finesse, abondance, variété, fécondité, chaleur, magie,
charme, grâce, force, coup d’œil d’aigle, vaste
enten-
dement,richeinstruction,excellentton,urbanité,vivacité, délicatesse, correction, pureté, clarté,
élégance,
harmonie,éclat,rapidité,pathétique,sublimité,universalité, perfection enfin… voilà Voltaire!
Goethe, Des hommes célèbres de France au
e
XVIII siècle, et de l’état de la littérature et des arts à
la même époque, traduit de l’allemand par MM. de
Saur et de Saint-Geniès, Paris, A.-A. Renouard, 1823.
Voltaire! quel que soit le nom dont on le nomme,
C’est un cycle vivant, c’est un siècle fait homme!
Lamartine, Ressouvenirdu lac Léman, 1842.
«Le chef-d’œuvre de Voltaire, c’est peut-être encore
sa vie.»
F. Brunetière, Études critiques sur l’histoire de la
littérature française, 1880.
«Je suis né pour combattre», Voltaire, 11 juin 1777.Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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INTRODUCTION
Fontenelle, doyen de l’histoire des lettres françaises, décédé quasi
centenaire en 1757, est, a-t-on dit parfois, un écrivain mort jeune.
C’est que l’essentiel de sa création est derrière lui dès 1702. Après,
respecté, vénéré même comme un précurseur des Lumières, sa carrière
est celle d’une vedette des académies et des salons, et plus d’un
demisiècle s’écoulera dans les divertissements mondains ou les tâches
officielles, dont celle, prestigieuse, de secrétaire de l’Académie des
sciences.
Aux yeux de la postérité que nous sommes, Voltaire serait plutôt un
écrivain né vieux. S’il était mort à 60 ans, disait Paul Valéry, il serait à
présent à peu près oublié. Soixante ans: son âge environ lorsque, le
er1 mars 1755, il s’installe aux Délices. Certes, il est alors un homme
célèbre: auteur dramatique, qu’on égale à Corneille et à Racine, poète
épique, historien, philosophe, vulgarisateur de Newton. Ses
contemporains ont porté aux nues l’Œdipe d’un jeune homme de 24 ans, puis
Zaïre, Alzire, Mahomet ou Mérope, mais il ne connaîtra plus de succès
comparable après Tancrède, en 1760. Ses grandes pièces resteront au
erépertoire jusqu’au milieu du XIX siècle, mais on ne les joue plus
aujourd’hui. La Henriade a paru donner enfin une épopée à la France,
et Voltaire fut un moment le nouvel Homère ou le nouveau Virgile,
mais déjà Hugo se gaussait de cette «gazette en vers». Ses poésies,
satiriques ou courtisanes – comme Le Poème de Fontenoy – n’ont pas
davantage d’écho. On salue les mérites de l’écrivain et de l’historien
dans l’Histoire de Charles XII ou Le Siècle de Louis XIV, mais qui
prend la peine d’en lire plus que des extraits ou de s’attarder à la poésie
philosophique des Discours en vers sur l’homme? Seules surnagent
vraiment, peut-être, en 1734, ses Lettres philosophiques. À tort, sans
doute, car rien de ce qui sort de la plume de Voltaire n’est sans intérêt,
mais les lecteurs sont pressés et les années, à mesure que changeaient
les goûts et les esthétiques, ont effectué un tri impitoyable. «Voltaire,
l’anti-poète», disait Baudelaire. Même les contes… Bien sûr: tout le
monde connaît Micromégas, Zadig, Candide, L’Ingénu. Mais les
autres, en vers ou en prose, du Crocheteur borgne à La Bégueule,duDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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12 VOLTAIRE
Cadenas aux Oreilles du comte de Chesterfield? Pour ne rien dire des
comédies, déjà modérément appréciées de son vivant.
Le second Voltaire, celui qui laissé un profond sillon dans les
mémoires, c’est celui qui, de sa tanière de Ferney, rayonne sur l’Europe
et passe les vingt dernières années de sa vie à lancer sous cent noms
divers une pluie de brochures interdites, brûlées, désavouées, mais que
s’arrachent tous les bons esprits du temps. C’est celui qui mène les
grandes campagnes en faveur des victimes du pouvoir judiciaire, les
Calas, les Sirven, les La Barre, les Monbailli, et parvient à mobiliser,
par la seule force de ses écrits, une opinion publique dont il faut bien
commencer à tenir compte, c’est l’auteur d’un Traité sur la tolérance
qui, hélas, n’a pas pris une ride, c’est le champion de la lutte contre
«l’infâme» pour la liberté de penser et de s’exprimer. L’exil, qui aurait
pu le détruire, l’a grandi, a fait naître, disait Michelet contre l’image
de l’homme au «hideux sourire» de Musset, «celui qui souffre, celui
qui a pris pour lui toutes les douleurs des hommes, qui ressent,
poursuit toute iniquité». C’est cet homme-là, le défenseur des droits de
l’homme, que la foule ovationne en 1778, lorsqu’il vient mourir à
Paris, celui encore qu’elle conduit, le 11 juillet 1791, au Panthéon.
Voltaire n’est jamais demeuré indifférent. Ancêtre des intellectuels
engagés, il a pris part à tous les combats de son temps parce que, par
nature, par tempérament, par conviction, il est d’abord un insoumis,
incapable de se taire devant une injustice, une cruauté, un abus de
epouvoir, un fanatisme. Au XIX siècle, il est, pour l’exécrer ou le
célébrer, l’écrivain, le philosophe, dont on débat le plus. Lui qui n’a cessé
de proclamer son déisme et l’existence d’un Dieu, il est traité d’impie,
de sacrilège, d’athée, acharné à la ruine de l’Église et du christianisme.
Impliqué sous la Restauration dans la condamnation de la Révolution
ou la décadence des valeurs morales, il le sera toujours à l’époque de la
radicalisation de la République et de l’affaire Dreyfus. Le premier
Centenaire déchaîne les passions, idéologiques et religieuses, Victor Hugo
grcontre M Dupanloup,Littré contre Veuillot, la droite contre la gauche,
cléricaux contre libres penseurs. Tiré à hue et à dia, moins lu peut-être,
tant par ses partisans que par ses détracteurs, que brandi comme un
étendard, car à mesure même que sonœuvre trouve moins de lecteurs
véritables, croît son statut en quelque sorte mythologique. Plus qu’une
œuvre, il est désormais un symbole.
Lesportraitsquetracentdeluilaplupartdesbiographesdu«stupide
eXIX siècle», selon l’expression de Balzac – Lepan, Paillet de
Warcy,
Maynard…–sontsinistres,etvisent,endiscréditantl’homme,àdiscréditerl’œuvre.Mauvaisfils,mauvaisfrère,mauvaisami,courtisan,lâche,Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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INTRODUCTION 13
cupide et avare, blasphémateur, insulteur de Jeanne d’Arc, sans-patrie
qui applaudit, pendant la guerre de Sept Ans, aux succès du roi de
Prusse.Manifestationsd’unecritiqueengagée,militante,àlaquelleilest
aiséd’opposercelledel’autrebord,aveugléeparfoisparl’admiration.
Du reste, ni saint ni monstre, homme difficile à cerner – un
«polype», disait Formey –, qui ne s’est jamais épanché ni expliqué à
la manière du Rousseau des Confessions– à cet égard, ses Mémoires et
son Commentaire historique laissent le curieux sur sa faim. Voltaire est
eun «honnête homme» au sens du XVII siècle, et l’honnête homme ne
se dénude pas. Souvent paradoxal et contradictoire, multiple et
changeant. Ami fidèle, même à l’égard de ceux qui ne le méritaient guère,
mais impitoyable à ses ennemis, vindicatif jusqu’à la férocité. Ladre,
répète-t-on volontiers à partir de quelques anecdotes – «poignardé par
l’avarice», écrit cruellement sa nièce qui, plus que quiconque, a profité
de ses largesses – mais si souvent généreux, désintéressé, dépensant
sans compter pour faire de Ferney, hameau misérable, une petite ville
prospère. Riche, et même très riche, grâce à d’habiles spéculations et à
une gestion attentive de ses biens, il a fait de sa fortune – qui lui a
avant tout assuré l’indépendance – un emploi qu’on ne peut
qu’admirer. Familier des grands, flatteur parfois jusqu’à la servilité pour
s’assurer des appuis? Oui, mais réfractaire à toute contrainte, libre jusqu’àla
provocation, ne reculant devant rien lorsqu’une cause lui semble juste.
Sa longue carrière n’a pas connu de temps morts: même les années
tardives sont particulièrement fécondes, et ses contemporains
s’émerveillent de cet octogénaire infatigable qui martèle ses idées sans répit,
toujours capable d’en renouveler la forme et l’expression – traités,
dialogues, contes, articles semblent naître spontanément sous sa plume.
Jamaisnon plus,de l’Épître à Uranie oudu Sermon des cinquante à La
Bible enfin expliquée,nes’est relâchée sa vigilance à l’égard de la
superstition et du fanatisme.
La vie de Voltaire est un combat, et il importe d’en connaître les
péripéties pour mesurer son importance dans l’histoire. La biographie
n’explique pas l’œuvre, ne dispense pas, surtout, de la lire, mais elle
aide à comprendre dans quelles conditions elle est née, quelles
impulsions lui ont donné l’essor, de quel terreau elle s’est nourrie, dans quel
contexte historique, social, politique elle a germé, elle invite enfin à
se tourner vers les textes. Mais sur l’homme, dit-elle vrai? Autant que
faire se peut quand l’auteur n’a pas laissé de confidences, quand on
reconstitue une vie avec les pièces éparses d’un puzzle et qu’on
s’interdit d’inventer pour colmater les brèches. Quant à l’œuvre, elle est
immense, quantitativement l’une des plus considérables qui soient, etDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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14 VOLTAIRE
s’accompagne d’une correspondance qui compte quelque vingt-deux
mille lettres envoyées ou reçues. Voltaire s’y exprime, dans ses
préfaces, ses épîtres dédicatoires, ses lettres surtout: c’est pourquoi il est
bon de lui laisser la parole, le plus souvent possible.
Il nous reste l’agréable devoir de dire notre gratitude à notre
collègue et ami Frédéric S. Eigeldinger, qui a bien voulu lire ces pages
dans leur premier état et nous faire part de ses observations et de ses
conseils.Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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Première partie
LES ERRANCESDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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Chapitre premier
UN JEUNE HOMME QUI PROMET
On était le 11 juillet 1791. Le 9 mai, des citoyens dûment mandatés
par l’Assemblée étaient allés procéder à l’exhumation d’un corps
enseveli, treize ans plus tôt, dans la chapelle de l’abbaye de
Scellières.
TransportéàRomillyetdelààParis,lecercueilfutdéposéàl’emplacement où se dressait naguère la Bastille, d’où partirait le cortège
triomphal. Tout au long du chemin, des députations avaient couvert de
branches de laurier et de chêne entrelacées de roses, de myrtes et de
fleurs des champs le char funèbre accueilli, à l’entrée de la capitale, par
lemaireetlesofficiersmunicipaux.
Ce jour-là, le ciel était hostile. La pluie fouettait les toits, cinglait les
façadesdesmaisons,aupointquel’oncrutunmomentdevoirremettrela
cérémonie,maisletempss’éclaircitaudébutdel’après-midietle
défilé
s’ébranla,étirantsalongueguirlandeàtraverslesrues.Ilallaitsolennellement, entre les haies compactes de curieux. En tête, les militaires en
grand uniforme, puis, attendrissant contraste, des délégations d’enfants
etd’élèvesdesécoles.Viennentensuite,àl’honneur,lesvainqueursdela
Bastille chargés de boulets et de chaînes, trophées de leur victoire, les
gardes suisses et des représentants des théâtres. Sur leurs pas, dorée et
couronnée de lauriers, une statue cahote sur les épaules d’hommes
costumés à l’antique, précédée par la troupe des académiciens et gens de
lettres recueillis. Ils entourent un coffre d’or renfermant, offerts par
Beaumarchais, les soixante-dix volumes desœuvres du héros du jour,
escortéseux-mêmesdemusiciensjouantdesairsdecirconstance.Enfin,
traîné par douze chevaux gris-blancs, s’avançait un catafalque chargé
d’un sarcophage de porphyre. Une inscription disait : «Il vengea Calas,
Sirven et Monbailli. Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un
grand essor à l’esprit humain, et nous a préparés à être libres.» À
la
suitedesrestesglorieuxmarchaientdesmembresdel’Assembléenationale, le département, la municipalité, la Cour de cassation, les juges et
magistrats, le bataillon des vétérans. Un corps de cavalerie fermait la
marche,rempartcontrelacohuesanscessegrossissante.
Comme dans une procession, des arrêts étaient prévus. D’abord
devant l’Opéra, près de la porte Saint-Martin, où trois médaillonsDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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18 VOLTAIRE
rappelaient les œuvres créées par le défunt pour la scène où avaient
brillé Lully et Rameau et des chœurs entonnèrent un hymne
majestueux. Puis on descendit les boulevards vers la place Louis-XV et les
Tuileries. Que pensaient alors Louis XVI et Marie-Antoinette,
enfermés dans le palais après leur fuite à Varennes et leur pitoyable
retour à Paris, le 25 juin, sous les huées du peuple? Cette pompe
solennelle, c’était la fin d’un monde – de leur monde.
Le pont Royal franchi, halte au quai des Théatins– depuis peu quai
Voltaire – en face de l’hôtel du marquis de Villette où s’était éteint
celui qu’on honorait. On lisait au fronton de la maison: Son esprit est
partout et son cœur est ici.
Quatre peupliers forment une voûte de verdure, des jeunes filles
vêtues de blanc, avec une ceinture bleue, coiffées d’un diadème de
meroses et une couronne civique à la main, sèment des fleurs. M de
Villette, portée jusqu’à la statue, s’incline en larmes et embrasse
l’effigie.Prenantensuitedanssesbras sapetitefille, ellel’enapprocheà son
tour, comme si elle la vouait à la divinité du jour. Résonne alors une
ode de Chénier, sur une musique de Gossec.
Nouvelle halte, plus brève, rue des Fossés-Saint-Germain, devant
l’ancienne Comédie-Française. Une inscription rappelle : «À
dixsept ans, il fitŒdipe.» Une autre encore devant le Théâtre de la Nation
–l’actuelOdéon:«IlfitIrèneàquatre-vingt-troisans.»Desmédaillons
affichent les titres de tragédies et de comédies, des acteurs en costume
deleursrôlessaluent,unchœurdeschanteursdel’Opéraentonneunair
deSamson,«Peuple,éveille-toi,rompstesfers…»
On en était là quand des trombes d’eau vinrent soudain noyer
l’apothéose. La foule s’égaya, cherchant abri sous les porches, les dames
s’engouffrèrent dans le théâtre pour y faire sécher leurs jupes. La pluie
persistait, moins violente cependant. On se hâta d’en finir avant un
nouveau déluge, et l’on parvint à l’église Sainte-Geneviève rebaptisée
Panthéon, où reposerait celui pour qui avait été organisée, avec tout
le
fasteconvenable,l’unedespremièresgrandesfêtesciviquesrévolutionnaires. Le silence retomba sur les cryptes.
L’homme qui reposait là se nommait, sur les registres de baptême,
François-Marie Arouet. Pendant soixante années, il avait fait retentir le
1monde du nom qu’il s’était choisi: Voltaire .
*
**Dossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
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UN JEUNE HOMME QUI PROMET 19
Les Arouet étaient poitevins, originaires de Saint-Loup, non loin
d’Airvault et à dix lieues de Loudun, célèbre pour la fameuse affaire
des Ursulines «possédées» et du curé Urbain Grandier, brûlé vif en
1634. La petite ville était si fière d’avoir été le berceau de la famille
que Saint-Loup porta un moment, sous la Révolution, à l’époque où
l’on rebaptisait les localités affligées d’un nom de saint, celui de
l’écrivain. Catholiques? Sans doute, encore que d’aucuns ont pu être tentés
par la Réforme. Dans ses ascendants, certains prénoms – Samuel,
Jérémie, Hélénus– pourraient bien dénoncer des protestants, et Voltaire
dira en 1773, dans un Fragment sur l’histoire générale, à propos de la
Saint-Barthélemy : «Un de nos parents fut tué dans cette journée.»
Pierre Arouet, trisaïeul de l’écrivain, épousa une Marie Parent et
mourut – c’est tout ce qu’on sait de lui – avant le 8 avril 1584. Leur
fils Hélénus, riche marchand tanneur, trépassa en 1625, laissant
derrière lui sept enfants issus d’un second mariage. Bourgeoisie
provinciale, travailleuse et tenace, qui sait gérer ses biens et s’élever petit à
petit. La tannerie est un métier qui salit les mains, mais qui peut nourrir
son homme: Hélénus possédait des maisons, des terres, des vignes, des
métairies et prêtait de l’argent aux paysans du voisinage. Renonçant
aux cuirs, aux peaux et à la province, un de ses fils, François, né vers
1605, s’installa marchand de draps et soie à Paris, où il convola en
1628 avec Marie Mallepart, elle-même fille de marchands. Six enfants
encore naissent de cette union, dont François II, qui sera le père de
Voltaire.
On remonte moins haut du côté maternel. Le bisaïeul est Nicolas
Daumart,marchandparisien,dontlefils,Nicolascommeluietprocureur
à la Chambre des comptes, puis greffier criminel au Parlement, épousa
en1643CatherineCarteron,àquiilfitcinqenfants,ungarçonetquatre
2filles. L’une d’elles, Marie-Marguerite, sera la mère du poète . Dans
cette famille aussi, on sait compter et mener ses affaires. À la fin du
Grand Siècle, la bourgeoisie commence à contester le privilège de la
naissance, non certes pour jeter à bas l’échelle sociale, mais pour y
mettre le pied. La Bruyère a beau dire que les nobles sont «les enfants
des dieux», il tient compte du mérite personnel : «De bien des gens il
n’yaquelenomquivaillequelquechose.Quandvouslesvoyezdefort
près, c’est moins que rien; de loin ils en imposent.» Le travail, la
compétence, la richesse sont bien aussi «quelque chose» aux yeux de
quiveutsedécrasserdesaroture.LesArouetetlesDaumartétaientfaits
pours’unir.L’espritpositif etlespiedssurterre.Il n’yarien deVoltaire
dans les Arouet, mais il restera de l’Arouet dans Voltaire. Il ne parlera
jamais de ces lointains: il n’a pas la nostalgie des origines. Il affectaitDossier : tallandier302606_3b2 Document : Voltaire_Trousson
Date : 26/9/2008 16h3 Page 20/800
20 VOLTAIRE
même d’ignorer d’où venaient ses ancêtres. Peu de semaines avant sa
mort, à un curieux qui lui demandait des informations, il répondit
ironiquement : «Monsieur, l’île de Délos eut son Apollon; la Sicile, ses
Muses,etAthènessaMinerve.LesvillesdeLoudunetdeSaint-Loup,à
l’exemple des sept villes qui combattirent autrefois pour la naissance
d’Homère,voudraient-ellesaujourd’huicombattrepourêtrelelieudela
naissance de mes ancêtres? Je n’ai aucune voie de conciliation à leur
3proposer .» Qu’importait d’ailleurs à celui qui dira : «L’auteur de La
4Henriadedoitpeus’embarrasserquelaétésongrand-père .»
Né en 1649, François II Arouet acheta une étude de notaire en 1675
et épousa Marie-Marguerite Daumart. On ne sait rien d’elle, pas même
sa date de naissance: le 7 juin 1683, le contrat de mariage, avare de
précisions, la dit âgée de 22 ans «environ». Les épousailles eurent lieu
le lendemain à Saint-Germain-l’Auxerrois et les mariés s’installèrent
rue de la Calandre, où François avait son domicile. C’est peu, et c’est à
peu près tout. Voltaire n’est pas Jean-Jacques et il est resté très discret
sur sa jeunesse. En 1776, dans son Commentaire historique sur les
œuvres de l’auteurde La Henriade, son autobiographie,il coupecourt :
5«Rienn’est plusinsipide que les détails de l’enfance et ducollège .»Il
nous apprendra seulement que sa mère avait connu Ninon de Lenclos,
clientedesonmari,etBoileau,dontelledisait«quec’étaitunbonlivre
6et un sot homme ». Du reste, Marie-Marguerite mourut quand il avait
7 ans. Lui était-il profondément attaché? En tout cas, il y aura un
portraitd’elle danssachambredeFerney.
Quant à François Arouet, il a poursuivi l’ascension entreprise par
ses ancêtres et quitté le négoce. D’abord notaire au Châtelet, il y a fait
ses affaires. Pas seulement en rédigeant des actes, mais aussi en prêtant
à des particuliers: 100 livres à un sieur Le Roy, 30 louis d’or à un sieur
Thenart, 568 livres à un Robinot, 29 livres 3 sols 4 deniers à une dame
Louise de Monguillon et de même à bien d’autres. Cela passait parfois
aux profits et pertes: son inventaire après décès énumère pas mal
de créances impayées dont une – 50 écus – signée par Charlotte de
L’Aubespine, duchesse de Saint-Simon, la mère du mémorialiste, qui
7lui emprunta cette somme en 1689 et oublia de la rembourser .
François Arouet vendit son étude en 1692, déménagea rue Guénégaud et,
quatre ans plus tard, déboursa la somme appréciable de 240000 livres
pour une charge de receveur des épices à la Chambre des comptes.
D’abord commis de son prédécesseur, il ne l’occupe en titre qu’à partir
de 1701 et s’installe alors Cour vieille du Palais. Il possède aussi, rue
Saint-Denis et rue Maubué, des immeubles qu’il met en location et
aura même une maison de campagne à Châtenay, et bien entendu

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